Turquie, PKK et civils kurdes d’Irak sous tirs croisés


Texte inédit pour le site de Ballast

Depuis des décennies, un conflit plus ou moins larvé oppose le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à l’armée turque. Le groupe armé — fondé en 1978 et classé sur la liste des organisations terroristes par la Turquie, l’Union européenne et les États-Unis — revendique la libération et l’émancipation du peuple kurde, opprimé de longue date par les puissances régionales : d’abord séparatiste et rudement marxiste-léniniste, le PKK assure désormais proposer une alternative fédérale (« Nous avons changé », expliqua l’un de ses cadres au début des années 2000, appelant à une « Société écologique et démocratique »). Si les insurgés — travaillant, selon les mots d’un ancien commandant, « 24 heures sur 24 pour la révolution » — ont pris l’habitude de se replier dans les montagnes des pays voisins, comme en Irak, cela n’empêche pas l’aviation turque de faire des excursions au-delà de son territoire et de frapper les zones de refuge des combattants… au risque de faire un nombre de victimes civiles considérable, et ce sans la moindre protestation de la part de la communauté internationale. Reportage dans les monts Qandil et les vallées du Kurdistan irakien. ☰  Par Sylvain Mercadier


On ne passe pas aisément le col de Kortek pour accéder aux monts Qandil. À la sortie de la ville de Sangasar, les soldats de l’UPK — l’Union Patriotique du Kurdistan — scrutent minutieusement chaque voiture et questionnent chaque étranger sur la raison de son passage dans cette zone. Une fois cette formalité remplie, on peut s’engouffrer dans la vallée de Barawa qui mène au territoire défendu. Quelques kilomètres plus loin, un checkpoint volant de sentinelles du PKK ne manquera pas de faire arrêter à son tour notre véhicule. Le contraste avec le barrage de l’UPK est saisissant : d’un coté, des soldats en tenue militaire classique, postés derrière des guérites et bénéficiant d’infrastructures dignes de ce nom ; de l’autre, deux jeunes hommes vêtus du shirwal kaki des havals, les « camarades » du PKK, avec grenades harnachées, kalachnikov en bandoulière et cemedani 1Coiffe traditionnelle kurde. surmontant leur visage bronzé. Seul moyen de communication apparent : un vieux Nokia qui peut se déconnecter en deux secondes en enlevant la batterie. Les drones et l’aviation turcs rodent quotidiennement dans les parages. Il suffit de mentionner le nom du contact qui nous attend de l’autre coté du col pour que des sourires viennent remplacer les regards vigilants des deux gardiens de la vallée. Avant de nous laisser passer, une dernière question : « Vous n’avez pas d’armes sur vous par hasard ? »

« Seul moyen de communication apparent : un vieux Nokia qui peut se déconnecter en deux secondes en enlevant la batterie. »

Au fond de la vallée, le bitume qui sinuait le long du torrent laisse soudainement place à une route qui prend d’assaut la pente dans des lacets resserrés, en direction de la passe de Kortek. En quelques minutes, on atteint le col. Quelques mètres auparavant, on aura remarqué un édifice peu commun : sous un abri en tôle a été construit un monument dédié aux sept victimes d’un bombardement turc qui eut lieu en août 2011. La carcasse de la voiture dans laquelle se trouvait cette famille comportant plusieurs enfants jouxte le monument. Cinquante mètres plus loin, le mur déchiqueté par l’explosion a été laissé en l’état, sur lequel a été accolé le portrait des victimes. Passé le col, c’est le mont Qandil dans toute sa beauté sauvage qui apparaît — les lumières dorées des herbes sèches contrastent avec les bosquets vert sombre des chênes qui parsèment les pentes arides.

Quelques signaux viennent rappeler qu’on entre dans le cœur d’un des plus grands bastions du PKK : un large portrait d’Apo2De son vrai nom Abdullah Öcalan : leader du PKK et théoricien du Confédéralisme démocratique. Vénéré par les membres de son parti, il purge une peine de prison à vie en Turquie depuis son enlèvement au Kenya, par les services secrets turcs et avec la complicité du Mossad comme de la CIA. a été dessiné sur un talus face à la route ; des drapeaux du Parti des travailleurs kurdes flottent sur les collines avoisinantes. Dans le bas de la vallée, étrangement calme, le contact est établi avec nos guides locaux, deux havals en civil. Zagros et Dervish3Les membres du PKK utilisent un nom de guerre. En principe, aucun combattant ne connaît le véritable nom de ses camarades. nous reçoivent aimablement ; nous prenons place dans une jeep. Nous reprenons la route, direction Zargala, un hameau sinistré. En chemin, Zagros raconte l’histoire de cette vallée que le PKK conquit par la force aux peshmergas de l’UPK et du PDK. Durant les guerres fratricides qui opposèrent ces deux partis dans les années 1990, le PKK commença à s’implanter dans le maquis et entra en rivalité avec l’UPK, qui avait pris le dessus sur son rival : le premier finit par arracher la montagne au contrôle de la seconde et ne l’a plus quitté depuis. Sa présence est tolérée par les deux forces politiques du Kurdistan irakien, qui ne s’aventurent plus au-delà de leurs avant-postes — la vallée du mont Qandil devint alors une base arrière hautement stratégique entre la Turquie, l’Iran et l’Irak. À Zargala, tout semble désert. Nous nous garons devant un bâtiment dont la façade est une large vitrine ; « le monument aux martyrs de Qandil », précise une pancarte au dessus de l’entrée.

Maison de la femme morte à Zargala, durant un bombardement (par l’auteur)

À l’intérieur, des plaques commémoratives rappellent les tragédies qui ont endeuillée la vallée. Les portraits de victimes sont disposés sur les murs avec quelques lignes afin d’indiquer les circonstances de leur disparition. Des proches sont venus déposer des fleurs et entretiennent le lieu. Derrière la bâtisse se trouve le site d’un drame qui explique le silence pesant qui règne dans le village. Des amas de briques et de tôle sont amoncelés ; une dalle de béton écrasée jonche le sol ; plus loin, une maison en vieilles pierres connaît le même sort. Deux salves d’une attaque meurtrière : sept personnes périrent en tentant de sauver une vieille dame blessée lors de la première. « Les habitants de ce village ont pris peur, ils ont quitté la vallée et ont retrouvé des proches à Ranyeh, à une cinquantaine de kilomètres de là », précise Zagros. À Qandil, la mort vient généralement du ciel, sans prévenir, tel un rapace qui fond sur sa proie.

« À Qandil, la mort vient généralement du ciel, sans prévenir, tel un rapace qui fond sur sa proie. »

Le conflit qui oppose le PKK à l’armée turque a déjà causé plusieurs centaines de victimes civiles dans les montagnes du Kurdistan irakien. Qandil est l’une des régions les plus endeuillées du fait de l’implantation ancienne des insurgés. Le PKK y gère même les municipalités et fait respecter la loi. « Un arbre coupé, c’est 100 dollars d’amende », continue Zagros. « La protection de la nature et la prise de conscience du besoin de préserver les plantes en tant qu’écosystème est un des piliers de notre programme politique. » Cette explication serait complète si l’on mentionnait le besoin qu’a le PKK de se fondre dans le décor pour échapper à la menace du ciel. Les monts Qandil, bien qu’arides, présentent effectivement une végétation plus dense que dans bien d’autres régions du Kurdistan. Mais, par endroits, on peut remarquer des pans entiers de forêts carbonisées. « Les bombardements turcs » lâche Zagros. « Ils ont incendié cette colline il y a deux mois et nous n’avons pas réussi à contenir l’incendie. Les frappes ne visaient aucune installation particulière. Elles ont touché un pan de forêt et déclenché un incendie, c’est tout. Les composants chimiques de ces armes polluent la vallée. La terre est stérile de nombreuses années autour des points d’impacts. » Dans un tournant, Zagros coupe le moteur. Nous sortons du véhicule et suivons un sentier qui se fraye un passage entre les chênes. Bientôt, nous arrivons dans une clairière spectaculaire : il s’agit d’un cratère de plus de cinq mètres de diamètre et trois de profondeur. Des arbres autrefois robustes gisent déchiquetés aux abords de l’orifice.

Sans dire un mot, Zagros redémarre et nous reprenons la route. Quelques kilomètres plus loin, nous garons le véhicule devant un monument bien entretenu et entouré de fleurs. « C’est la tombe d’Apê Hesen, l’ingénieur qui a construit le cimetière des martyrs. » En passant un portique aux couleurs jaune, vert et rouge vives du Kurdistan, flanqué d’une étoile rouge, on entre dans un sanctuaire en hommage aux martyrs du PKK et de leurs organisations satellites, tombés en exercice. Dedans, les tombes scrupuleusement alignées et fleuries honorent la mémoire de dizaines d’hommes et de femmes morts, pour certains à des centaines de kilomètres de là, mais ayant souhaité reposer dans ce cimetière devenu un lieu de mémoire prestigieux pour ces combattants. « Même les morts n’échappent pas aux agressions de l’armée turque », lance Zagros. En contrebas du cimetière, un musée fondé en l’honneur des combattants a été rasé par les obus turcs il y a peu. Lui aussi est laissé en l’état. « Les tombes des nouveaux martyrs sont sommaires pour le moment, mais elles seront aménagées comme celles plus anciennes par la suite. Nous craignons de faire trop de travaux et d’attirer l’attention des drones pour le moment. » En contrebas, un damier à taille humaine occupe une large place vide. « C’est le lieu de cérémonie pour les martyrs lors de leur mise en terre. Mais nous l’utilisons de moins en moins pour ne pas risquer une hécatombe. »

Un berger dans une vallée des monts Qandil (par l’auteur)

En sortant du cimetière, nous engageons la conversation sur les méthodes de camouflage qu’emploient les combattants pour tromper la surveillance des drones turcs. Subitement, en plein milieu de l’échange, mes interlocuteurs font silence. Ils s’immobilisent, concentrés, et lèvent les yeux au ciel. « Il y a un drone. Il ne faut pas rester ici. » Dans le pickup, le walkie-talkie de Zagros grésille par intermittence. « Un avion vient de décoller d’une base turque. Il peut être ici dans moins de dix minutes. » Nous attendons un instant et apprenons finalement que la zone n’est pas menacée et que l’avion a bombardé une autre localité. Au bord de la route qui suit le fond de la vallée des monts Qandil, nous nous rapprochons d’un groupe de villageois. « Y en a-t-il parmi vous qui ont subi des dommages dus aux bombardements turcs ? » Plusieurs acquiescent. Un villageois prend la parole et raconte son histoire : « Mon élevage de volaille a été rasé et des milliers de poulets ont étés anéantis en quelques secondes. Notre maison était située a à peine une dizaine de mètres de l’élevage et nous avons tous étés traumatisés par cette expérience. Un éclat d’obus de la taille d’une assiette est venu se planter entre mes deux enfants qui dormaient dans le même lit. » Nous suivons notre témoin, qui nous conduit sur le site. Dans une clairière, les décombres de béton et de ferraille encerclent un cratère béant plus large encore que les précédents observés.

« Un éclat d’obus de la taille d’une assiette est venu se planter entre mes deux enfants qui dormaient dans le même lit. »

« J’ai perdu une fortune à cause de ces destructions. Je suis endetté et je n’ai pas les moyens de relancer mon exploitation. Les conditions de travail sont difficiles, ici, car les infrastructures publiques sont limitées à cause des attaques. » Nous sommes rejoints par un berger qui fait pâturer ses bêtes dans la vallée. « Je n’habite ici que huit mois de l’année. Nous traversons la montagne depuis Ranyeh dès que la neige fond et faisons le chemin inverse dès que nous sommes aux portes de l’hiver. En chemin, pendant les trois jours de marche qui séparent Ranyeh de la vallée de Qandil, j’ai déjà subi des bombardements et perdu une partie de mon cheptel. Les attaques viennent également des gardes-frontière iraniens de l’autre coté de la montagne. Nous amenons parfois les bêtes pâturer en Iran lorsque l’herbe se fait rare par ici et l’armée perse nous tire dessus. On fait avec. Mais nous avons peur. C’est le prix à payer pour continuer à faire ce que nos parents ont toujours fait. » Envisage-t-il de faire autre chose ? Il rit. « Faire quoi ? Je ne sais rien faire d’autre. C’est notre culture, notre fierté. Je ne plierai pas face à la tyrannie de ces envahisseurs. Nous occupons et puisons notre subsistance de ces montagnes depuis toujours. »

Presque partout où nous nous rendons, les villageois saluent nos deux guides avec une chaleur authentique — le soutien qu’ils leur apportent semble indéfectible. Aux abords du check-point volant, les sentinelles passent souvent la tête à travers la fenêtre de la voiture afin d’embrasser toute une famille. Parfois, pourtant, une voiture s’avance sans le moindre geste amical. « On ne te le dira jamais directement, et surtout pas devant les membres du PKK, mais beaucoup d’habitants des monts Qandil sont fatigués de la présence du PKK. Ils veulent la sécurité. Ils sont lassés de ce conflit qui leur coûte tant. Leur combat est légitime, mais il menace par effet ricochet la sécurité des habitants… et le PKK n’arrive pas à le voir », nous avoue un jeune Kurde originaire de Suleymanieh, qui se rend régulièrement aux monts Qandil. « J’ai beaucoup d’admiration pour eux, poursuit-il, mais j’écoute les villageois et il y a un problème à régler. » Qui incriminer ? L’armée turque agissant en toute impunité ou bien le PKK qui se camoufle au sein de zones habitées ? Les Turcs n’émettent pas les moindres excuses suite à leurs « bavures » à répétition. Le PKK est considéré comme une organisation terroriste et les intérêts stratégiques de l’État turcs excluent toute considération de désescalade à l’heure actuelle. L’intransigeance d’Erdogan a d’ailleurs mis un terme au cessez-le-feu qui régnait au Kurdistan pendant deux ans (2013-2015) et relancé la machine de guerre.

Une famille de victimes d’un bombardement reçoit des proches lors d’une cérémonie de condoléances (par l’auteur)

Le 20 septembre dernier, sept villageois de la région de Sheladize, dans le nord du Kurdistan irakien, perdirent la vie des suites d’une frappe turque alors qu’ils pêchaient au bord d’une rivière. Un drone ayant repéré la présence de ce groupe important, l’armée turque jugea probable qu’il s’agît de soldats du PKK. Sur le site de l’impact, les larges galets du lit de la rivière émergés ont volé en éclat ; un gigantesque peuplier a été arraché du sol et repose quelques mètres plus loin. Deux jours plus tard, les proches, traumatisés, officiaient une cérémonie de condoléances où se rendirent des centaines d’habitants de la région. En deuil et choqués, ils acceptèrent toutefois de nous recevoir. « Qui peut justifier cela ? Il n’y a pas de justice. Nous sommes délaissés par la communauté internationale. » À trois jours d’un référendum historique pour le Kurdistan, ces villageois espèrent bénéficier un jour d’une véritable souveraineté. « Assez de ces attaques, assez de ces guérilleros dans nos montagnes. Nous ne pouvons plus nous rendre dans nos hameaux, cultiver nos terres. » Dans ce bastion du PDK, le ton est beaucoup moins conciliant à l’endroit du PKK qui occupe les montagnes voisines, frontalières du Kurdistan turc. À la lisière de la bourgade, une base militaire turque occupe un pâté de maison. « Vous n’avez pas demandé des comptes aux autorités turques ? », interrogé-je. « Ils n’ont rien à voir là-dedans, assure l’un des parents des victimes. Barzani [alors président du gouvernement régional du Kurdistan, ndlr] a autorisé cette base pour la sécurité de notre pays. C’est le PKK qui est responsable de cette situation, même si nous aimerions que l’armée turque change de tactique. » En attendant que justice soit rendue, les familles pleurent leurs morts et nous implorent en cœur : « Dites au monde ce qui se passe ici. Il faut que cela cesse. »

Si certains civils blâment le PKK, d’autres n’ont de rancœur que pour l’armée turque. Il n’en demeure pas moins clair que la Turquie, qui a récemment repris sa campagne militaire au sol contre l’organisation révolutionnaire dans les montagnes du Kurdistan irakien, n’a que peu de considérations pour ces dommages collatéraux pourtant bien réels.


REBONDS

☰ Lire notre reportage « Kurdistan irakien : les montagnes, seules amies des Kurdes ? »☰ Lire notre article « Kurdistan irakien : les enjeux d’un référundum », Laurent Perpigna Iban, septembre 2017
☰ Lire notre rencontre avec la Représentation du Rojava, juillet 2017
☰ Lire notre entretien avec Chris Den Hond : « Les Kurdes sont en train d’écrire leur propre histoire », mai 2017
☰ Lire notre entretien « Quelle révolution au Rojava ? » (traduction), avril 2017
☰ Lire notre reportage « Newroz, entre enthousiasme et incertitudes », Laurent Perpigna Iban, avril 2017
☰ Lire notre entretien « De retour de la révolution du Rojava » (traduction), mars 2017
☰ Lire notre entretien avec Gérard Chaliand : « Nous ne sommes pas en guerre », décembre 2015
☰ Lire notre entretien avec Abbas Fahdel : « En Irak, encore dix ans de chaos », septembre 2015

NOTES   [ + ]

1. Coiffe traditionnelle kurde.
2. De son vrai nom Abdullah Öcalan : leader du PKK et théoricien du Confédéralisme démocratique. Vénéré par les membres de son parti, il purge une peine de prison à vie en Turquie depuis son enlèvement au Kenya, par les services secrets turcs et avec la complicité du Mossad comme de la CIA.
3. Les membres du PKK utilisent un nom de guerre. En principe, aucun combattant ne connaît le véritable nom de ses camarades.
Sylvain Mercadier
Sylvain Mercadier
pjpoj@ppp.fr

Journaliste indépendant ayant vécu dans plusieurs pays du Moyen-Orient. En privilégiant l’immersion dans ces sociétés souvent incomprises, il essaie de donner un visage nuancé et désorientalisé de la réalité des hommes et femmes qui y vivent.

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