Tancrède Ramonet : « Faire entendre des voix inaudibles »


Entretien inédit pour le site de Ballast

« Temps noir », 18 heures, à proximité du Bassin de la Villette, Paris. C’est dans sa maison de production située au fond d’une cour dans une ancienne écurie que le producteur et réalisateur Tancrède Ramonet nous donne rendez-vous — autant dire à domicile. Très vite hors entretien, une discussion à bâtons rompus s’amorce sur le militantisme et l’engagement. Il a forgé ses armes par l’écoute de Radio Libertaire et la lecture du mensuel du Monde libertaire, avant de rejoindre Lutte ouvrière — « un souvenir ému », « une école de la rigueur théorique » — qu’il quitte en raison de leur minoration des luttes des pays du Sud, notamment anti-coloniales. Aujourd’hui, Tancrède Ramonet s’engage à travers ses films, les sujets portés par Temps noir et son groupe de rock, Achab. Ses documentaires donnent à voir ce que les récits officiels laissent dans l’ombre : l’école de cinéma la Fémis, le bagne pour les communards, la question des abattoirs avec une décennie d’avance sur l’association L214, le racisme biologique nazi usant de la science comme justification, et enfin l’histoire de l’anarchisme qui fut le déclencheur de cette rencontre.


On nous dit dans l’oreillette que Dieu et le Medef ont adoré votre film. Une réaction ?

Ils comprennent tout de travers, ça ne m’étonne guère. Plus sérieusement, j’ai surtout présenté le film en avant-première dans des festivals populaires comme celui d’Alès ou dans des médiathèques et des MJC. Je n’y ai pas vu Dieu, ni le Medef, mais un public divers : des jeunes, des vieux, des ruraux, des urbains, des gens de toutes les couleurs, qui ont apprécié le film. En revanche, quand j’ai présenté le film au Festival d’histoire de Pessac, il y avait dans la salle des « historiens de garde » — pour reprendre l’expression d’Aurore Chéry, William Blanc et Christophe Naudin. Or, à la fin du premier épisode [deux sont montés et le troisième est en cours, ndlr], certains de ces historiens ont quitté la salle. Ils reprochaient au documentaire d’être un film trop militant et une apologie du terrorisme. Au cours du débat qui a suivi la projection, Jean-Noël Jeanneney, qui était resté, a affirmé que le film renvoyait une image caricaturale de la bourgeoisie. En citant Jaurès, il a parlé du « pouvoir invisible et diffus de la bourgeoisie ». Nous étions alors en pleine opposition à la loi Travail. Je me suis autorisé à lui rappeler qu’en ce moment, les travailleurs voyaient bien ce qu’étaient la bourgeoisie et les contraintes qu’elle fait peser sur leurs corps à travers les coups de matraque et les tirs de Flash-Ball que distribuent sa police. Les adolescents éborgnés, les manifestants blessés : ce sont des preuves plutôt tangibles et concrètes.

En regardant votre filmographie comme réalisateur et producteur — le dernier documentaire ayant fait le plus de bruit étant Patrick Buisson, le mauvais génie, sur France 3 —, on pense à une démarche de « propagande par le fait ». Qu’est-ce qui guide votre manière de travailler ?

« Nous voulons donner des points de vue invisibles ou faire entendre des voix inaudibles car mises sous le boisseau. » 

Ce serait moins de la propagande par le fait que de la propagande par la plume ou par la caméra. En tant que producteur et réalisateur chez Temps noir, mon objectif est plus humble. J’essaie de faire entendre des voix que l’on n’a pas l’habitude d’entendre. Vous connaissez le proverbe : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » Nous voulons raconter l’histoire du point de vue des lions. C’est le cas de la série « Afrique(s), une autre histoire du XXe siècle » écrite par Elikia M’Bokolo, directeur à l’EHESS du département de l’histoire de l’Afrique. Il y raconte l’histoire de ce continent du point de vue des Africains, de ceux qui l’ont faite, vécue et pensée. Le film Le Ventre des femmes — qui donne la parole aux 330 000 femmes stérilisées de force au Pérou entre 1995 et 2000 — est un autre exemple de cette ligne éditoriale. Dans Ni Dieu ni Maître, qui est une histoire de l’anarchie par des penseurs et des acteurs de l’histoire libertaire, la démarche est la même. Ma démarche militante — si elle existe — consiste à faire entendre ces autres voix.

Vous avez évoqué votre boîte de production, Temps noir. Comment est né le projet ?

Avec Martin Laurent et Axel Ramonet, nous avons déposé les statuts de notre société de production juste après le 21 avril 2002, dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, quand Jean-Marie Le Pen accédait au second. Plutôt que d’aller voter, c’était notre réponse à nous. Nous voulions développer des thématiques historiques, culturelles et sociétales avec une visée résolument internationale. Nous voulions donner la parole aux réalisateurs issus des pays ou des mouvements qui sont le sujet de nos films, en racontant les histoires de l’intérieur. Presque tous nos films se font l’écho de ce souci : l’histoire de l’Afrique écrite par Elikia M’Bokolo, Cuba, une odyssée africaine, réalisé par la réalisatrice égyptienne Jihan El-Tahri, ou Colonia Dignidad, par l’ancien combattant chilien José Maldavsky, qui raconte l’existence d’une secte nazie en Amérique latine. Nous voulons donner des points de vue invisibles ou faire entendre des voix inaudibles, car mises sous le boisseau. Ceci est d’autant plus important que cette tradition documentaire s’éteint à mesure que se réduit le nombre de porteurs d’une autre vision du monde et que se normalisent les discours et les histoires. L’industrie audiovisuelle a une responsabilité énorme : de manière paradoxale, alors qu’il n’y a jamais eu autant de chaînes de télévision et que le nombre de documentaires croît de manière exponentielle, il n’y a jamais eu aussi peu de diversité de points de vue. L’uniformisation et la standardisation touchent autant l’agroalimentaire que le discours politique ou le secteur culturel.

Photographie : Stéphane Burlot

On voit bien qu’exister dans les salles est compliqué. De mémoire, à part Comme des lions, La bataille de Florange ou Merci patron !, il y a plutôt de très bons documentaires étrangers (Afectados ou Food corp). Temps noir ou vous-même avez-vous déjà été distribués en salle, ou visez-vous uniquement la télévision ?

Les documentaires dont vous parlez sont réalisés à la fois en solo et en totale indépendance, selon des économies très restreintes. Et ils prouvent, par leur succès, que les gens ont envie d’un cinéma militant qui parle de la vie, des combats présents et passés, qui ouvre des pistes de réflexion pour changer le monde. Ruffin a réussi une propagande par le fait avec son Merci patron ! ; il a eu une forte audience en salles. La Bataille de Florange a même reçu le FIPA d’or, l’un des prix les plus prestigieux pour un documentaire en France. Et pourtant, il est toujours aussi difficile de faire ces films-là. À Temps noir, nous optons pour un cheminement plus institutionnel. D’abord parce qu’il nous semble essentiel de revendiquer explicitement — haut et fort, au nom de la diversité du champ documentaire — des financements publics auxquels nos sujets, nos thématiques et nos films ont droit. L’argent public ne doit pas servir seulement à financer des documentaires d’entertainment.

« L’uniformisation et la standardisation touchent autant l’agroalimentaire que le discours politique ou le secteur culturel. »

Ensuite, parce que nous faisons beaucoup de films d’histoire qui coûtent très chers, notamment à cause des archives. Enfin, il y a une question éthique : nous ne pouvons décemment pas faire des films militants qui dénoncent la misère et l’exploitation en sous-payant et en exploitant nos salariés. Un film comme Ni Dieu ni Maître coûte autour de 500 000 euros. Mon monteur, Basile Carré, a travaillé deux ans avec moi, presque tous les jours. Julien Deguines a fait près de cent vingt minutes de musique. Il y a des ingénieurs du son, des cadreurs, des mixeurs, des étalonneurs. Les travailleurs de Temps noir travaillent sur ce documentaire depuis quatre ans. Tous ces gens doivent être payés. Et ce n’est pas parce qu’ils sont convaincus et mobilisés que l’on peut leur demander de rogner encore sur leur salaire. Sinon, on se comporte comme Uber. Pour ce qui est du médium, nous développons en ce moment plusieurs projets pour le cinéma. Mais c’est vrai que nous sommes très attachés à la télévision car nous pouvons toucher directement un très grand nombre de personnes. Et comme nos productions sont souvent diffusées à l’international, l’audience de nos films se compte en dizaines, voire en centaines de millions de spectateurs. Cuba, une Odyssée africaine a par exemple été diffusé dans plus de cinquante pays. Nous nous étions amusés avec notre distributeur à compter le nombre de spectateurs : cent millions, à la louche. Ni Dieu ni Maître semble prendre une direction identique. Il a déjà été diffusé en Suède, en Colombie, au Canada, en Suisse, et prochainement sur Arte. En résumé, quels que soient les secteurs ou le médium, il faut faire sauter les verrous !

En voyant vos thèmes de réalisation, on sent en effet une appétence pour la politique, l’invisible, les subalternes et les perdants de l’Histoire…

Il y a un texte magnifique de Michel Foucault qui s’appelle « La vie des hommes infâmes », qui raconte ça très bien. En poussant cette logique à l’extrême — c’est le cas de le dire —, j’ai eu envie de faire un documentaire sur la division SS française Charlemagne. Loin de moi l’idée d’en faire l’éloge ou l’apologie. Mais à la manière de Louis Malle dans Lacombe Lucien, je voulais comprendre comment et pourquoi plus de 40 000 Français s’étaient engagés militairement aux côtés des nazis au plus dur de la Seconde Guerre mondiale. Ils étaient aussi nombreux que les hommes engagés dans la France libre. L’épuration, avec son lot de fusillés sans procès — dont la figure la plus symptomatique est Jacques Doriot — a permis de faire l’économie d’une analyse globale en endossant les habits confortables de la « France résistante » chère à de Gaulle. Mais il faut rappeler que Vichy a largement soutenu par une propagande intensive la création de ces légions de combattants. On a oublié cette injonction massive faite à la jeunesse en faveur de l’engagement, le Vel d’Hiv’ bourré à craquer, les bureaux de recrutement partout, les salaires importants et les exemptions de STO [Service du travail obligatoire, ndlr]. Je voulais montrer les soutiens de toute une société, des intellectuels de l’époque, le folklore, les chansons. Il ne s’agissait pas de faire de ces soldats des victimes, mais de montrer comment un État peut être responsable et laver ensuite sa culpabilité dans le sang de ceux qu’il a poussés au meurtre. C’est, toutes choses égales par ailleurs, ce qu’ont fait les États-Unis d’Amérique au Viêt Nam ou la France en Algérie.

Photographie : Stéphane Burlot

Parlez-nous de votre groupe de rock Achab, dont l’un des morceaux sert de générique de fin du documentaire.

Au départ, il y a le même constat que pour le documentaire. Il n’y a jamais eu autant de vecteurs de diffusion de musique pour une production toujours plus standardisée. Depuis la fin de Noir Désir, le rock français a pratiquement disparu. Et les quelques groupes qui restent chantent en anglais ou affichent des paroles sans saveur, qui n’ont rien à voir avec la vie et une autre manière d’être au monde. On a donc décidé de former un groupe résolument rock, électro-rock et rebelle, qui chante en français. On essaie de mêler la colère festive des Béruriers noirs, la poésie désenchantée de Bashung et l’humour noir des Rita Mitsouko. On a pris Achab comme nom, en référence au capitaine qui traque Moby Dick dans le roman d’Herman Melville. C’est une figure de la révolte. Il est embarqué sur son bateau-monde qui navigue vers l’engloutissement. Mais c’est vrai que ce n’est pas un hasard si ce nom, phonétiquement, se prononce « acab » [All Cops Are Bastards, ndlr]. C’est un mème de la culture alternative. C’est un cri de ralliement et le symbole d’une résistance à toutes les formes de domination.

Et comme on en avait marre que les marchands de musique nous disent ce qui marche ou ne marche pas, que nous ne supportions plus que des gestionnaires nous imposent la durée d’un morceau, que nous ne voulions plus entendre des publicitaires nous dire le bon goût et vendre des synchros à la BNP ou à Bouygues Télécom, nous avons enregistré notre disque en toute indépendance. On a tout de même obtenu une aide exceptionnelle du Fonds pour la création musicale et le soutien d’Arte, grâce auxquels notre disque sortira en même temps que le film. En ce moment, nous réalisons des clips documentaires pour accompagner cette sortie. C’est un nouveau genre qu’on prétend avoir inventé. Ce sont des petits films faits à partir d’images d’archives ou de documents détournés, à la manière des films de Guy Debord, qui se veulent une critique de la société du spectacle, une plongée dans la mémoire (« Malkinia »), une réflexion sur l’urbanisme (« Ça, c’est Paris ») ou encore une mise en images de la colère et de la révolte. C’est d’ailleurs cette chanson qui vient sur les génériques de fin des documentaires.

Votre dernière réalisation, Ni Dieu ni Maître, est un documentaire sur l’histoire de l’anarchisme.

« Les grandes heures de l’histoire libertaire ont été systématiquement enfouies dans un oubli forcé ou volontaire. »

J’avais envie de faire ce film depuis très longtemps. Mais pour pouvoir commencer à m’y mettre, il a fallu, d’une part, que je fasse mes premières armes en tant que producteur et réalisateur et, d’autre part, que je synthétise tout un corpus de lectures, de films et de connaissances. Ce qui m’a toujours intéressé dans l’histoire de l’anarchisme, c’est que par-delà les images d’Épinal (le désordre, le chaos ou les bombes), je voyais une cohérence et des continuités. Je crois que si cette histoire a si longtemps été occultée, ce n’est pas parce qu’elle n’était pas digne d’intérêt ni parce qu’elle était trop confuse, mais parce qu’elle a été rigoureusement combattue. Sa défaite répétée tient largement à l’entente d’un ensemble de pouvoirs que sont le communisme d’État, les démocraties bourgeoises et les fascismes, pour l’enterrer au plus vite. La guerre au sein de l’Internationale, le massacre de Haymarket, l’insurrection ukrainienne, la bataille pour la Maison des syndicats en France, les luttes pour faire innocenter Sacco et Vanzetti ou même la révolution libertaire en Catalogne, les grandes heures de l’histoire libertaire, c’est-à-dire toute une part de l’histoire sociale, ont été systématiquement enfouies dans un oubli forcé ou volontaire. Et dans cette entreprise, la censure douce des démocraties bourgeoises n’a rien eu à envier au contrôle de l’information des grandes dictatures.

Rendez-vous compte : jusqu’à il y a peu encore, l’anarchisme n’avait droit de cité ni dans les départements d’histoire, ni dans ceux de sciences politiques, pas plus dans les UFR [Unité de formation et de recherche, ndlr] de philosophie. Quand j’étais à la Sorbonne, je n’ai pas trouvé de directeur de recherche pour m’encadrer sur un travail autour de Bakounine. Les figures de l’anarchisme étaient exclues des manuels scolaires, des enseignements et des écrans de télévision. Seules quelques rues témoignent encore de l’importance que des révolutionnaires comme Ferrer, Proudhon ou Louise Michel. Je ne suis pas un spécialiste de cette histoire, mais j’avais envie de mieux la connaître. Et c’est ainsi qu’on a pu faire tout à la fois un livre écrit par Gaetano Manfredonia, une série documentaire, des émissions radio, un site internet écrit par Édouard Jourdain de chez Réfractions, un disque que nous faisons avec Achab — autant de supports différents permettant de retracer de manière assez exhaustive l’histoire, l’influence et les présences de l’anarchisme dans le monde, de ses origines à nos jours. Et c’est aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

Photographie : Stéphane Burlot

Ce titre montre l’intransigeance du courant anarchiste contre la foi. Est-ce que l’athéisme et l’anticléricalisme militants du mouvement anarchiste n’expliquent pas en partie son isolement dans les milieux populaires, parfois, sinon souvent, croyants ?

Ni Dieu ni Maître est tout d’abord le titre du journal de Blanqui qui a popularisé ce slogan avant qu’il ne soit repris par le mouvement anarchiste. Mais quand les anarchistes disent « Ni Dieu ni Maître », ce n’est ni une injonction, ni un mot d’ordre, ni un programme qu’il s’agirait de mettre en place sans le consentement des gens. Non, c’est une sorte de profession de foi, à l’inverse de l’usage que voudraient en faire certains pour le retourner contre les exploités, notamment celles et ceux qui sont de confession musulmane. Il existe deux anarchistes qui montrent cela très bien par leurs pratiques. Tout d’abord, la militante italienne Leda Rafanelli qui, en s’installant en Égypte, a choisi de se convertir à l’islam pour être au plus près de la vie des travailleurs égyptiens et combattre à leurs côtés. Elle pratiquera toute sa vie cette religion tout en étant d’un féminisme total. L’autre exemple est celui du grand théoricien anarchiste Rudolf Rocker. En s’installant à Londres, il constate que les travailleurs les plus exploités sont alors les membres de la communauté juive et que les autres révolutionnaires se désintéressent de cette population, trop pieuse, trop refermée sur elle-même. Pour pouvoir les toucher, comprendre leur vie et lutter avec eux, il va apprendre le yiddish et vivre au rythme du ghetto. Il finit par diriger le journal libertaire de la communauté et obtenir le surnom de « rabbin goy ». Si l’objectif pour les anarchistes doit donc bien être l’émancipation collective et individuelle, celle-ci ne peut en aucun cas passer par plus de domination, d’exclusion et de stigmatisation. Enfin, quand on parle d’ « isolement populaire » de l’anarchisme, c’est un point de vue très contemporain et très orienté. N’oublions jamais que l’anarchisme a été largement majoritaire en France à la fin du XIXe siècle, qu’il rassemblait plus de 2 000 000 de travailleurs au sein de la CNT en Espagne dans les années 1930 et qu’il inspire aujourd’hui, sans toujours dire son nom, des millions de personnes qui luttent de New York à Tel-Aviv et de Buenos Aires à Tokyo.

Vous interrogez de nombreux historiens et experts de l’anarchisme de divers pays. Quel est le pays dans lequel l’histoire de l’anarchie est la plus étudiée ?

« L’insurrection au Rojava montre que l’anarchisme trace ses chemins dans toutes les directions et sur tous les continents. »

Il y a des présences de l’anarchisme un peu partout. En octobre dernier, il y a eu un congrès mondial sur l’anarchisme à Buenos Aires, rassemblant des chercheurs et des spécialistes de l’histoire sociale et ouvrière venus du monde entier. C’est un mouvement bien plus international qu’on ne le dit ou qu’on ne le croit. Mais mon impression est que la pensée anarchiste se renouvelle et se popularise surtout en ce moment aux États-Unis, à la suite des émeutes de Seattle et d’Occupy Wall Street. Ceci s’explique par les spécificités de l’anarchisme américain qui était très individualiste. La greffe communiste n’a jamais vraiment pris là-bas. Puis il s’est nourri de variantes plus sociales avec les vagues d’immigration. L’arrière-garde est composée de Noam Chomsky et d’Howard Zinn. Elle a beau ne pas se rendre, une nouvelle vague prend la relève en grossissant les rangs, aux États-Unis : David Graeber, Kenyon Zimmer ; au Canada : David Graham, Normand Baillargeon ; au Québec : Francis Dupuis-Déri.

J’en oublie, bien sûr. En Europe aussi, l’anarchisme connaît un véritable regain. La France a des groupes de réflexion très actifs, comme Réfractions à Lyon. Et, sans entrer dans un débat interminable, le Comité invisible participe évidemment au renouveau de la pensée libertaire. La Suisse a ses foyers : le Centre International de Recherches sur l’Anarchisme de Marianne Enckell ou Espace NoirÀ l’occasion de la diffusion du film en Suède, j’ai découvert la très grande vivacité de la SAC [syndicat suédois anarchiste, ndlr]. Sans parler bien sûr de l’Espagne ou de l’Italie. En Afrique aussi, l’anarchisme intéresse les jeunes générations. Il faut d’ailleurs saluer le travail qu’a fait Michael Schmidt en Afrique du Sud, ou celui de Sam Mbah qui vient de mourir au Nigéria et dont j’ai tenu à publier un texte dans la petite anthologie libertaire qui accompagne le DVD. Last but not least, l’insurrection qui a lieu en ce moment même au Rojava — inspirée en partie par le confédéralisme démocratique d’Abdullah Öcalan — montre à quel point l’anarchisme trace ses chemins dans toutes les directions et sur tous les continents.

On voit un vrai souci d’esthétisme, ainsi qu’un soin particulier accordé à l’iconographie. Pourriez-vous nous décrire les différentes étapes nécessaires à la réalisation d’un tel film documentaire ?

D’habitude, quand on fait un film documentaire, il y a un enchaînement d’étapes, un rail de chemin de fer qui passe par l’écriture, par la validation du projet, par les entretiens, par les recherches d’archives, par le montage, par le mixage, par les habillages, etc. Pour ce documentaire, le fonctionnement et le déroulé ont été bien plus désordonnés : on a mené de concert la narration, la documentation, les entretiens, avec donc des revirements, des retours en arrière, des avancées. On a composé en cheminant. C’est aussi cette manière qui a permis les multiples expressions du projet : la musique, la radio, le livre, l’exposition… Dès l’origine, je voulais donner une forme très classique au documentaire pour que le public ne soit pas perturbé. Il va déjà être soumis à de nouvelles idées, de nouveaux personnages, des moments de l’Histoire qu’il ne connaît pas, il ne faut pas en plus que la forme le déboussole. Je ne voulais pas faire un film « anarchiste » dans les choix graphiques, typographiques, musicaux ou de montage. Je voulais que le film ressemble à un film classique sur la Seconde Guerre mondiale : archives, entretiens sur fond noir, musique orchestrale. En cela, je m’inspire un peu de ce que disait Jean Genet dans un entretien à Bertrand Poirot-Delpech en 1982. Il expliquait en substance qu’il voulait que sa langue soit la plus pure et la plus classique possible, de manière à faire entrer imperceptiblement dans la tête du lecteur des idées défendues.

Photographie : Stéphane Burlot

Il y a plusieurs mouvements de fond dans l’anarchie : celui de l’Internationale et de la lutte contre les marxistes, les individualistes, celui de la propagande par le fait, l’épopée de Makhno en Ukraine, l’anarchosyndicalisme, le bref été de l’anarchie en Espagne… Lequel vous touche le plus ?

Un peu comme votre question, un film a souvent le travers de présenter les choses de manière linéaire. Dans un documentaire d’histoire, c’est très difficile de faire du montage alterné. Si le film montre bien ce que Michael Schmidt appelle « les grandes vagues de l’anarchisme », la réalité est plus complexe, avec des concomitances ou des divergences entre les formes et les types d’actions anarchistes, dans le temps comme dans l’espace. Par exemple, alors qu’elles paraissent séparées dans le film, la période des attentats en France est contemporaine de celle de l’émergence du syndicalisme révolutionnaire et des bourses du travail. L’avantage de la construction chronothématique permet de souligner les spécificités de chaque forme mais élude les frottements entre ces mouvements. Dans le même ordre d’idées, quand s’étend la révolution libertaire en Ukraine, les États-Unis d’Amérique connaissent une poussée de « la propagande par le fait » menée par l’immigration italienne. C’est pour cela qu’il faut raisonner en terme de projet global : le film montre les continuités et une cohérence de l’histoire de l’anarchisme, alors que le livre de Gaetano Manfredonia met en valeur son caractère kaléidoscopique, avec ses discontinuités et ses contradictions. Mais pour répondre à votre question, parmi les périodes qui me touchent le plus dans ces deux premiers épisodes, il y a d’abord la révolution libertaire en Espagne.

« La révolution libertaire en Espagne : ces hommes et ces femmes qui se sont libérés de la triple tutelle du latifundisme, de la Guardia Civil et du curé. »

Peut-être est-ce aussi parce que je suis à moitié espagnol et que quand je vais par exemple dans l’arrière-pays andalou, je ressens le souvenir de ces premières insurrections matées dans le sang, de ces grandes organisations anarchistes et ouvrières, de ces hommes et de ces femmes qui se sont libérés d’un coup de la triple tutelle du latifundisme, de la Guardia Civil [équivalent espagnol de la gendarmerie, ndlr] et du curé, de ces expérimentations — un bref été de l’anarchie au milieu de la Seconde Guerre mondiale. Mais je dois confesser que j’ai aussi une immense tendresse pour le geste de ceux que l’on a appelé « les propagandistes par le fait », comme Ravachol, Henry, Vaillant ou Caserio. Ce n’est pas tant parce que certains d’entre eux ont osé passer à l’action violente. Mais bien plutôt parce qu’ils ont eu le destin des « hommes infâmes » dont parle Michel Foucault. Les journalistes et les greffiers les ont salis. On les a décrits comme des sauvages, des abrutis ou des pervers. Alors que, quand on s’intéresse vraiment à leurs vies, ces hommes — qui avaient connu toutes les peines et toutes les humiliations — étaient lucides et formés. Ils savaient lire et écrire (ce qui n’étaient pas courant pour des ouvriers à cette époque). Ils jouaient de la musique. Ils avaient animé des grèves. Complètement ouverts sur le monde, ils avaient voyagé en étant toujours solidaires de tous, notamment lors des luttes anticoloniales. Et dans une période de relatif reflux révolutionnaire, ils ont cru qu’ils pourraient à eux seuls faire le bonheur de l’Humanité. Enfin, comme je travaille en ce moment sur le dernier épisode de cette histoire, je m’intéresse tout particulièrement au mouvement autonome.

Laquelle de ces périodes serait selon vous la plus susceptible d’attirer des personnes qui sont de plus en plus retranchées sur leur vie personnelle, sans idéal d’émancipation collective ?

J’observe en ce moment un regain d’intérêt pour l’anarchisme. Et c’est normal, la fin du communisme d’État à l’Est a permis la redécouverte d’anciennes traditions critiques et ouvert de nouvelles perspectives. Et l’offensive générale du capitalisme nous oblige à dépasser certaines oppositions dogmatiques pour trouver dans l’action, de manière ponctuelle ou à plus long terme, une unité. C’est anecdotique mais incroyable d’entendre un leader politique comme Mélenchon appeler les anarchistes à le rejoindre. C’était impensable il y a dix ans. C’est bien la preuve qu’il y a de profonds mouvements dans les jeunes générations. Mais il ne faudrait pas que cet intérêt se limite à une forme d’anarchisme individualiste mal compris, avec son cortège de propositions séduisantes et marketées : « Mon corps c’est mon corps », « Je suis ce que je suis », « Ce qui est à moi est à moi », « Je fais ce que je veux ». Sous couvert d’anarchisme, il ne s’agit là en réalité que de propositions compatibles, favorables ou même promues par le capitalisme : une sorte de libéralisme libertaire totalement libéral et pas du tout libertaire. Or l’anarchisme, c’est d’abord et avant tout une rupture radicale avec le capitalisme.

Photographie : Stéphane Burlot

Et si l’anarchisme est très divers, son approche est toujours holistique. Il doit être pris comme un tout. Être libertaire, ce n’est pas seulement être favorable à une liberté totale des individus. La pensée anarchiste montre que la liberté absolue n’est pas possible sans l’égalité totale. Dans le même ordre d’idées, combattre les rapports de domination entre les êtres humains doit nous amener logiquement à remettre en cause les rapports de domination et d’exploitation à l’égard de tout le monde animal et du monde naturel. C’est ce que propose Murray Bookchin en articulant anarchisme et écologie. Et finalement, ce n’est pas autre chose que ce que disait Nuit Debout quand on y parlait de convergence des luttes. Comprendre que les problèmes sont liés et que les combats doivent donc être articulés ensemble. Aucune de ces luttes ne doit être minorée mais toutes devraient être remises dans une perspective plus générale. C’est la raison pour laquelle je me sens plus proche de l’exigence organisationnelle telle qu’elle a été développée par les makhnovistes en 1926 dans la Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes. Les libertaires ukrainiens avaient alors bien compris que la défaite de leur insurrection était due à un problème d’organisation. On les avait accusés de se bolchéviser. C’est peut-être un de mes restes de Lutte ouvrière.

Parmi les portraits que vous dressez, pouvez-vous nous donner un homme et une femme qui vous ont marqué ?

« À partir de maintenant, c’est nous qui faisons, écrivons et racontons notre histoire. »

J’ai vraiment du mal à hiérarchiser. Pendant la fabrication du film, chaque anarchiste sur lequel je travaillais me passionnait. Je me suis immergé dans la vie et la pensée de femmes libertaires comme Emma Goldman ou Voltairine de Cleyre que j’ai trouvées absolument fascinantes et inspirantes. J’ai suivi pas à pas la geste de Nestor Makhno ou de Buenaventura Durruti, qui ont emprunté toutes les voies de l’anarchisme : de l’engagement syndical à la propagande par le fait, de la lutte armée à l’organisation révolutionnaire. Mais ma grande rencontre pour le film, c’est Jean-Marc Rouillan. Je lui avais écrit il y a cinq ans, au moment où j’écrivais le film. J’avais besoin d’informations sur le MIL, les GARI, Action directe et le mouvement autonome. Très vite, je reçois une réponse : il me dit qu’on peut se rencontrer, mais chez lui car il a un bracelet électronique. Je suis allé le retrouver à Marseille où il vivait à sa sortie de prison. On a passé quatre jours entiers ensemble. J’ai découvert un homme d’une très grande gentillesse, d’une capacité d’écoute incroyable et d’un savoir impressionnant. C’est d’ailleurs ce qui m’a le plus marqué : alors qu’il avait passé quinze ans à l’isolement, il connaissait l’histoire du mouvement ouvrier mieux que beaucoup de spécialistes. Il savait des détails sur la Commune, les propagandistes par le fait, sur la révolution espagnole, sur le mouvement autonome, que bien peu de gens connaissent. Par ailleurs, bien qu’il ne m’ait pas tout raconté de sa vie, bien sûr, ce qu’il m’a dit a fortement éclairé ma recherche. En effet, Jean-Marc Rouillan a eu une vie semblable à celle des anarchistes dont parle le film : les tentatives insurrectionnelles, le banditisme révolutionnaire, la clandestinité, les problèmes organisationnels, la lutte armée et la prison. Il faut se souvenir qu’en 1937, sur la tombe de Durruti, Juan Garcia Oliver, qui est alors anarchiste et ministre de la Justice, prononce un éloge funèbre dans lequel il proclame avec fierté : « Nous étions les plus grands terroristes d’Espagne. »

Un film sur les ZAD ou le Rojava à venir ?

Édouard Jourdain est en train de travailler sur le Rojava. Il va y aller, et sûrement faire un film sur ce qui se passe. En ce qui concerne la ZAD, je ne crois pas qu’il faille faire un film à leur place. C’est à eux de filmer leur expérience. Ils devraient faire leur Tous au Larzac [documentaire sorti en 2011, ndlr] afin de partager leur expérience concrète au-delà de la photo, du texte et de la radio. Auparavant, ils doivent se mettre d’accord et trouver leur manière de filmer. Moi, je suis à leur disposition pour les accompagner dans un circuit de diffusion classique s’ils le désirent. J’en ai parlé avec certains. Ceux qui s’y opposent dénoncent la société du spectacle et veulent conserver l’anonymat. Le problème, c’est que leur anonymat est relatif. Je pense que tous les fonctionnaires du ministère de l’Intérieur ont leurs noms et leurs portraits. Les flics connaissent chacun des zadistes, ils doivent savoir qui s’y rend et tout ce qui s’y passe. Les seuls qui ne le savent pas sont ceux à qui cela pourrait être utile et qui voudraient s’inspirer d’eux, en France ou dans le reste du monde. Les zadistes ont leur propre radio. Mais au lieu de laisser à l’occasion BFM TV les filmer, ils devraient produire et contrôler aussi leurs images. N’oublions pas que le premier acte des anarchistes à Barcelone a été la prise en main de l’industrie du cinéma et de la radio pour tout filmer. Ils disaient, en gros : « À partir de maintenant, c’est nous qui faisons, écrivons et racontons notre histoire. »


Toutes les photographies de l’article sont de Stéphane Burlot, pour Ballast.


REBONDS

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