Entretien inédit | Ballast
Dans La Petite étincelle1, on aperçoit la militante écologiste Solange Fernex dans les derniers mois de sa vie : cheveux courts et gris, visage fatigué. Elle ne cessa jamais de lutter, pourtant, à tous les étages où il était possible d’œuvrer : au cœur des occupations de terrain, populaires et parfois victorieuses, affirmant le refus massif de l’implantation nucléaire autour du Rhin, jusqu’au Parlement européen. « Je mesure la difficulté d’être femme […]. Suspectée d’hystérie, d’exaltation, de passion, d’irréalisme… » Présentée comme « pacifiste », elle reste, pour l’éditrice Isabelle Cambourakis qui s’apprête à rééditer la biographie de Fernex, « l’une des pièces manquantes du puzzle de l’histoire de l’écoféminisme en France ». La non-violence qu’elle portait en étendard, puisant dans l’héritage de l’indépendantiste Gandhi, a inspiré ses « jeûnes pour la vie ». Mais que signifie de s’en revendiquer quand on est né en Alsace et qu’on a traversé le nazisme à la frontière franco-allemande ? Sa biographe, Élisabeth Schulthess, avait à peine 20 ans quand elle a croisé sa trajectoire. Elle participait, elle aussi, à l’occupation du terrain allemand de Wyhl où une centrale nucléaire devait se construire ; elle a ensuite relayé, inlassablement, la voix de la militante. Nous la rencontrons à Mulhouse, à la Kunsthalle2. Bien qu’à la retraite, Élisabeth Schulthess continue de prôner le désarmement et la non-violence. La faiblesse des mouvements anti-guerre l’émeut grandement. Une partie de notre discussion a paru dans notre dernier numéro papier — nous la publions ici dans son intégralité.
Dans mon enfance, on ne parlait pas encore d’écologie, mais on apprenait à vivre avec la nature, à la respecter, à la contempler. Dans ma famille, on cultivait son potager. J’étais étudiante en journalisme à Strasbourg quand a été publié, en 1972, le rapport du club de Rome sur les limites de la croissance, puis quand les élections présidentielles de 1974 ont vu, pour la première fois, un candidat écologiste en la personne de René Dumont. Je me sentais interpellée par ces approches nouvelles, qui n’étaient pas abordées en cours à l’époque. À l’issue de mes études, en 1975, j’ai passé trois mois sur le terrain d’occupation de Wyhl, en Allemagne : dans ce village des bords du Rhin, juste en face du village alsacien de Marckolsheim, il était prévu de construire une centrale nucléaire. Une grande partie de la population refusait ce projet. Les vignerons et les paysans de cette région rurale se relayaient sur le site pour empêcher l’ouverture du chantier de construction.
Aujourd’hui, on parlerait d’une ZAD. À l’époque, on parlait d’occupation. J’avais 22 ans, et c’est là que j’ai appris ce qu’est l’énergie nucléaire, quels en sont les dangers, quelles alternatives il est possible de développer tout en respectant l’environnement. Le terrain de résistance était aussi un formidable lieu d’apprentissage et de formation. Mais être occupante permanente ne pouvait être un projet de vie ! J’ai décidé d’exercer le métier pour lequel je m’étais formée. Parallèlement, j’ai participé comme bénévole, en juin 1977, à la création de Radio Verte Fessenheim. C’était l’une des premières radios locales pirates, illégales, militantes. Elle traitait surtout des thèmes de l’écologie, mais aussi de la culture régionale. Elle a pris assez vite le nom de Radio Dreyeckland [Radio du pays des trois coins], puisque nous vivons à la frontière de trois pays, l’Allemagne, la Suisse et la France.
C’est à Wyhl que vous faites la rencontre de Solange Fernex, déjà très active lors de l’occupation de Marckolsheim, un an plus tôt, en Alsace…
« Solange et d’autres ont réussi à mobiliser jusqu’à faire reculer l’industriel allemand : ce projet n’a jamais vu son premier coup de pelle ! »
En 1975, Solange Fernex était déjà une figure de proue de l’écologie en Alsace et dans les régions limitrophes. Elle venait souvent à Wyhl. L’année précédente, elle avait en effet joué un rôle majeur dans la lutte contre une usine de plomb à Marckolsheim, un village situé au bord du Rhin, en face de Wyhl. Une entreprise allemande voulait construire une unité de production de stéarates de plomb. Cette société, la CWM [Chemische Werke München], n’avait pas obtenu de permis de construire en Allemagne et avait tenté sa chance de l’autre côté de la frontière. Des habitant·es de Marckolsheim avaient enquêté sur la nature de cette production et découvert que d’énormes quantités de plomb seraient dispersées dans l’air, donc sur les vignobles et les terres agricoles. Solange et d’autres ont réussi à mobiliser beaucoup de monde, jusqu’à faire reculer l’industriel allemand : ce projet n’a jamais vu son premier coup de pelle ! Elle a passé de nombreuses nuits sur ce terrain, dormant dans sa petite tente. Elle a multiplié, avec d’autres militant·es, les démarches pour faire connaître la lutte, se faire entendre des autorités. Ensuite, il y a eu plusieurs occupations de terrains où il était prévu de construire des centrales nucléaires au bord du Rhin : à Wyhl en Allemagne, à Kaiseraugst en Suisse, à Gerstheim au sud de Strasbourg. La centrale nucléaire de Fessenheim était déjà en construction. Le site était impénétrable.
L’Alsace a un vécu singulier de la guerre et de la reconstruction. Comment votre génération s’y est-elle prise pour faire front au cœur des premières mobilisations franco-allemandes et suisses ?
Le processus de réconciliation franco-allemande et la célèbre poignée de main entre Mitterrand et Kohl en 1984 à Douaumont ont marqué une étape importante de l’histoire de l’Alsace. Cette région avait été tant ballottée entre la France et l’Allemagne, alors frères ennemis. Elle avait changé cinq fois de nationalité entre 1870 et 1945. Le traumatisme a été très lourd. À la libération de 1945, il était chic de parler français et interdit de parler alsacien ou allemand dans les cours de récréation. Tout comme il y avait stricte interdiction de parler français en Alsace durant les occupations allemandes successives (1870–1918 et 1939–1945). Il a fallu plusieurs années pour retrouver la paix dans certaines familles ou certains groupes sociaux déchirés entre francophiles, germanophiles, autonomistes, pour dépasser les vagues successives de germanisation et de francisation forcées, pour comprendre l’intérêt de parler la langue du voisin.
[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]
Le mouvement écologiste des années 1974–75, avec les occupations de terrains de part et d’autre du Rhin, a fait prendre conscience d’une identité alémanique commune aux populations séparées par le fleuve et les idéologies. À Marckolsheim, les habitants des deux côtés du fleuve ont occupé ensemble le terrain. Ils n’ont quitté le site qu’au bout de six mois de lutte, après avoir obtenu du préfet l’interdiction de réaliser ce projet industriel. En février 1975, ce sont les mêmes occupants, vignerons, paysans et habitants de tous horizons sociaux, qui se sont retrouvés de l’autre côté du Rhin pour s’opposer à la construction d’une centrale nucléaire. Leur détermination non-violente et leur solidarité leur ont permis de gagner la lutte. L’année suivante, c’est au sud de Bâle, en Suisse, que tous les antinucléaires de la vallée rhénane ont réussi à bloquer la construction d’une centrale nucléaire.
Ces mobilisations tout à fait inattendues ont été lourdes de symboles et de sens. L’on a pris conscience que nous parlions… la même langue alémanique. Que le Rhin n’était qu’une frontière politique, que les pollutions chimiques et radioactives franchissaient toutes les frontières. Il y avait à ce moment-là des plans gigantesques d’industrialisation et de nucléarisation de toute la vallée rhénane : le pouvoir, lui, ne s’embarrassait pas de frontières. Le destin des populations de la plaine du Rhin était commun : elles devaient mener ensemble le combat pour le respect de l’environnement et de la vie. Aujourd’hui, Français, Allemands et Suisses franchissent les frontières en toute liberté. Très souvent pour des raisons économiques, mais aussi pour des raisons culturelles.
Dans quel contexte Solange Fernex s’est-elle emparée de sa caméra Super 8 ?
« Ses films étaient des outils de communication en direct avec les habitant·es réuni·es dans la salle des fêtes du village… »
On ne faisait pas autant de photos qu’aujourd’hui. Et encore moins de films. Ce n’était pas à la portée de tout le monde. Solange Fernex était l’une des rares militantes qui maniait la caméra Super 8 lors des manifestations, des marches, des occupations, des réunions. Chaque semaine, elle envoyait sa pellicule au laboratoire de développement. Ensuite elle partait par monts et par vaux pour projeter le film de la semaine, sans montage ni son. C’est elle qui commentait en direct devant les spectateurs. Ses films étaient des témoignages animés, des outils de communication en direct avec les habitant·es réuni·es dans la salle des fêtes du village...
Dans ses films, on aperçoit une grande diversité de personnes présentes !
Les personnes filmées sur les terrains d’occupation des années 1974–1975 étaient rarement des militant·es. Les rangs des associations écologistes récentes n’étaient pas très étoffés. Les occupant·es venaient de tous les horizons sociaux et culturels, unis par l’opposition à des projets industriels et nucléaires qui leur paraissaient inacceptables car dangereux pour leur avenir, leur survie, leur mode de vie. De nombreux paysans et vignerons craignaient la pollution de l’air, de l’eau, des sols et redoutaient la perte de terres cultivables. Parmi les ouvriers impliqués dans le mouvement, il y avait beaucoup de « doubles actifs » : des hommes qui cultivaient un lopin de terre modeste et allaient travailler à l’usine pour compléter les revenus nécessaires à leur famille. Parmi les occupant·es se trouvaient aussi des médecins, des vétérinaires, des enseignant·es, des scientifiques, des étudiant·es, des employé·es… Et toutes les générations se relayaient. Des grands-mères venaient la journée avec leur tricot car elles n’allaient plus ni à l’usine, ni aux champs. Des femmes au foyer cuisinaient et apportaient à manger pour tout le monde. Des hommes venaient le soir, la nuit, le week-end — après leur travail. C’était très genré, à l’image de la division du travail de l’époque. En milieu rural, la division des tâches entre hommes et femmes n’était pas un sujet de discussion fréquent. Le discours sur le partage des tâches domestiques était plutôt celui de nénettes urbaines féministes ! (rires)
[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]
C’est pourtant une constante dans l’histoire des occupations de sites nucléaires : l’ancrage de départ est populaire, féminin. C’est la racine de l’écoféminisme qui sera théorisé par la suite. Mais vous apportez sur ce point une réserve, quand on décrit Solange Fernex comme « écoféministe ». Pourquoi ?
Le fait qu’aujourd’hui encore des femmes de toutes régions et obédiences religieuses se retrouvent en première ligne des mouvements écologistes est lié, il me semble, à la question de la vie : elles donnent la vie, elles la respectent différemment. « Écoféministe » est un terme qu’on n’employait pas dans les années 1970. Le MLF [Mouvement de libération des femmes] s’intéressait surtout à la contraception et à l’IVG. Des questions vitales. Les femmes souffraient beaucoup des grossesses non désirées et des avortements clandestins, dont elles mouraient parfois. Solange n’a jamais renié cet héritage. Elle a d’ailleurs fait un tour par le Planning familial dans sa militance. Françoise d’Eaubonne a initié le terme d’écoféministe, mais je ne suis pas sûre que Solange Fernex l’ait souvent utilisé. Françoise d’Eaubonne était venue à Fessenheim en 1975 pour dynamiter une pompe du circuit hydraulique de la centrale : un acte de sabotage afin d’en retarder la construction, disait-elle. Une action qui n’a été cautionnée ni par Solange Fernex ni par les associations antinucléaires alsaciennes. Elles ont toujours prôné l’action non-violente et la désobéissance civile.
Pour les militantes alsaciennes aujourd’hui septuagénaires, elle a fait son petit show, et voilà. Françoise d’Eaubonne est bien plus connue, en France et ailleurs, que Solange Fernex car elle a consacré beaucoup de son temps à conceptualiser, écrire, publier, alors que Solange Fernex a passé beaucoup de temps sur le terrain, au contact des populations, des élus, des autorités, des associations. Elle était écologiste et féministe à sa manière, pragmatique, ancrée dans les réalités de terrain, nourrie aussi par la spiritualité bouddhiste et la foi chrétienne. Elle a œuvré pour l’égalité entre les hommes et les femmes et a toujours poussé les femmes à prendre des responsabilités, à trouver leur place dans la société. Elle avait vécu avec des mères et des grand-mères qui, pendant la guerre, devaient tout porter sur leurs épaules. Elle a eu pour modèles des femmes faisant le boulot des hommes. Et puis elle était de culture protestante : la place de la femme y est moins discriminante que dans le catholicisme.
Comment arriviez-vous à faire de la sensibilisation à une époque où l’information ne circulait pas comme aujourd’hui ?
« Une autre nuit les sirènes des villages autour de Fessenheim ont sonné. Sur les boutons pour activer les alarmes, une pancarte :
Et si c’était un accident à Fessenheim ?»
Il fallait d’abord que les personnes sensibles aux questions de l’atome trouvent des informations fiables sur l’énergie nucléaire. C’était du sport ! Beaucoup de documents étaient maintenus secrets. La publicité vantait l’électricité magique. « Moulinex libère la femme », « L’électricité nucléaire nous rend indépendants énergétiquement ! » On nous disait, on nous dit toujours, que le nucléaire est une énergie propre et décarbonée. Quelques citoyen·nes ont exercé leur esprit critique dès la fin des années 1960 et l’annonce du projet de centrale nucléaire à Fessenheim : elles et ils ont cherché des informations scientifiques auprès des expert·es, les ont traduites en français si nécessaire, ont tenté de les comprendre et de les formuler en un langage compréhensible pour le grand public. Ils ont créé en 1970 le CSFR, le Comité pour la sauvegarde de Fessenheim et de la plaine du Rhin, la première association antinucléaire en Europe, me semble-t-il. Ils communiquaient leurs informations par le journal du CSFR, des tracts et courriers postaux. Au même moment, trois femmes, appelées « les trois guêpes », ont défriché le terrain des sources d’information : Françoise Bucher, Annick Albrecht et Esther Peter-Davis. Elles ont réussi à concevoir une brochure d’information grand public, Fessenheim, vie et mort de l’Alsace. Des lanceurs d’alerte, chercheurs et expert·es travaillant dans des organismes reconnus, sont sortis de leur tour d’ivoire en créant en 1975 le GSIEN, le Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire. Ces personnes avaient et ont toujours le courage de dire ce que l’État et les industriels du nucléaire voudraient tenir caché.
L’information circulait aussi par les actions collectives.
L’organisation d’actions « spectaculaires », toujours non-violentes, était une manière d’attirer l’attention des médias conventionnels, des élus, des autorités et de la population. Exemples. En une nuit, une multitude de ronds-points routiers se sont trouvés entourés de marguerites peintes au sol : la marguerite comme symbole de la lutte antinucléaire. En une autre nuit, tous les panneaux d’entrée et de sortie des communes de l’Alsace ont été recouverts d’une affiche en papier jaune portant l’inscription « Fessenheim », avec les mêmes caractères que les panneaux routiers. Grâce à des centaines de bénévoles bien organisés pour coller entre minuit et quatre heures du matin, toutes les communes alsaciennes s’appelaient Fessenheim un beau matin de lundi de Pâques ! Une autre nuit, encore, toutes les sirènes des villages autour de Fessenheim ont sonné. Sur les boutons pour activer les alarmes, une pancarte était accrochée : « Et si c’était un accident à Fessenheim ? » Quand la centrale allait être mise en service, la question a été posée de savoir s’il existait un plan de sécurité, de protection et d’évacuation des populations en cas d’accident nucléaire. Ce plan Orsec-Rad était tenu secret, pour ne pas faire peur à la population. Des militants antinucléaires avaient réussi à se le procurer en le volant à la mairie de Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne. C’est Solange Fernex qui l’a récupéré et traduit, avec d’autres militants.
[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]
Tout ceci, donc, autour de l’idée non-violente…
Les militant·es écologistes et antinucléaires alsaciens étaient pour la plupart des « adeptes » de Gandhi et de Lanza del Vasto3. Certains avaient suivi des entraînements à la défense civile non-violente. Leur but était d’informer la population, d’interpeller les élus et les pouvoirs publics, de demander l’interdiction de construire telle usine ou telle centrale. Et puis d’appeler au désarmement atomique. Le moyen ultime de la grève de la faim ou du jeûne était utilisé dans certains cas. Je me prive de nourriture jusqu’à ce qu’on arrive à un compromis avec l’adversaire. Avec l’association Femmes pour la paix, Solange Fernex jeûnait régulièrement entre le 4 et le 6 août, à l’occasion des commémorations des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, pour demander le désarmement atomique. En 1983, à Paris, un jeûne a été suivi par treize personnes pour obtenir le gel de l’armement nucléaire : il a duré 38 jours. La dynamique internationale en faveur du désarmement était forte à cette époque. À New York, plus d’un million de personnes ont convergé vers les Nations unies pour exiger la fin des armes nucléaires. Aujourd’hui, on ne parle plus des conséquences des dangers de l’arme atomique, on ne dénonce plus l’escalade de l’armement. Au contraire : on ressort l’antique adage latin « Si vis pacem, para bellum » (« Si tu veux la paix, prépare la guerre »)…
Ce désir de « paix » ne tenait-il pas debout par le souvenir de la guerre ?
La mémoire des guerres était encore bien présente. Les pacifistes et les non-violents avaient vécu, pour certains, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Indochine ou la guerre d’Algérie. Les plus jeunes en avaient entendu parler par des proches. La réconciliation franco-allemande puis la construction européenne étaient des signes forts de désir de paix. « Plus jamais ça », répétait-on. La chute du Mur de Berlin et la fin de la guerre froide ont marqué une étape dans l’espoir d’assurer la paix sans recourir à la course aux armements. En France, le service militaire obligatoire a été supprimé en 1996, les casernes ont été détruites ou reconverties. Les budgets militaires ont été réduits au profit d’autres budgets publics. Les associations pacifistes ont disparu pour la plupart. Nous avons pu vivre, sur le territoire français et dans la plupart des pays européens, quatre-vingts ans de paix. Et voici que tout bascule : depuis le début de la guerre menée par la Russie en Ukraine, la France et d’autres pays se remilitarisent. Peu de voix s’élèvent pour dénoncer les discours guerriers et les investissements croissants dans la militarisation. Mais le Mouvement pour une alternative non-violente [MAN] poursuit son travail4.
Vous rappelez que Solange Fernex a fait des actions de commémoration de Hiroshima et Nagasaki. Il nous semble souvent que ces deux drames n’ont pas choqué jusqu’en Europe à leur juste mesure, après la guerre…
« Ma génération a été plus sensibilisée à la thématique de l’antinazisme qu’à la dissuasion nucléaire et au désarmement après Hiroshima. »
Peut-être que la guerre a été un tel mauvais souvenir, un tel traumatisme, couronné par cette bombe atomique finale, que les générations qui ont vécu cette période tragique ont préféré l’oublier. Ne retenir que la nouvelle positive de la paix retrouvée. Ma génération a été plus sensibilisée à la thématique de l’antinazisme qu’à la dissuasion nucléaire et au désarmement après Hiroshima. On ne faisait pas le lien entre Hiroshima, Nagasaki et la France, grande puissance nucléaire. En Alsace, il y avait peu de mouvements qui parlaient de la dissuasion nucléaire de manière critique. Parce qu’on était dans les Trente Glorieuses, dans le solutionnisme technologique : on croyait très fort à la croissance économique et à cette « défense » que l’on estimait nécessaire. Il y a eu des associations qui militaient contre l’armement et pour la désobéissance civile non-violente, pour le droit à l’objection de conscience et le soutien aux insoumis : le « Mouvement pour le désarmement, la paix, la liberté », le « Mouvement international de la réconciliation », les « Femmes pour la paix », l’« Union pacifiste de France »… Ces courants de pensée étaient minoritaires, on y trouvait beaucoup de chrétiens de gauche, ou des communistes dans le « Mouvement de la paix ».
Comment s’est montée la commission de surveillance de Fessenheim ?
Pendant le jeûne mené à Roggenhouse près de Fessenheim, en février 1977, pour empêcher la mise en route de la centrale nucléaire, les sept jeûneurs, dont Solange, ont poursuivi d’intenses réflexions. Ils étaient conscients de ne pouvoir stopper la mise en service de cette grosse machine. Alors ils ont négocié pour obtenir, au minimum, des garanties élémentaires de sûreté ainsi que l’information du public. C’est ainsi qu’est née l’idée d’une commission de surveillance de Fessenheim — d’abord appelée « commission de contrôle ». Il y a eu des réunions avec la direction d’EDF, des représentant·es de la préfecture et des associations. Le préfet a promis la création d’une telle commission au 17e jour de jeûne. Elle s’est réunie trois jours plus tard. Les jours qui ont suivi, le préfet a promis la publication du plan Orsec-Rad, qui organise la protection et l’évacuation de la population en cas d’accident nucléaire. Le jeûne a été interrompu.
[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]
Fernex a été à l’initiative de nombreuses associations, mais elle a aussi intégré le champ politique institutionnel — candidate à Mulhouse dès 1973, participante à la cofondation des Verts en 1982, etc. Laquelle a été la plus efficace, d’après vous ?
Elle n’a jamais tout fait en même temps ! Au début de son implantation en Alsace, elle participe à des associations existantes. Ensuite, elle sème des graines et contribue à créer, par exemple, l’association Maisons paysannes d’Alsace et l’écomusée d’Alsace pour la sauvegarde de la maison traditionnelle. Elle est sensible à la richesse du patrimoine bâti vernaculaire, à l’emploi des ressources locales pour ces constructions à pans de bois, de torchis, de terre et de paille. Plus tard, elle crée le Conservatoire des sites alsaciens, un organisme qui achète ou loue des terrains sensibles afin de soustraire à l’agriculture industrielle des espaces où vivent encore des espèces naturelles rares. C’est le premier conservatoire des espaces naturels créé en France. Aujourd’hui, on en compte vingt-quatre. Solange Fernex avance ainsi : un pas après l’autre. Quand elle a semé une graine et qu’elle a germé, elle trouve des gens pour entretenir les petites plantules et les faire grandir. Elle est en capacité de beaucoup déléguer, elle ne s’approprie jamais une œuvre, une association ne devient pas « son bébé ». C’est quelque chose qui doit grandir avec d’autres. Cette démarche, elle l’a appliquée aussi dans le parti des Verts, avec la parité homme-femme et le tourniquet.
Le tourniquet ?
En 1989, quand les premiers députés Verts ont été élus, ils et elles ont décidé que les premiers élus de la liste n’effectueraient qu’un demi-mandat de trente mois, au lieu de cinq ans. À la mi-mandat, ils ont échangé les rôles : les assistants parlementaires sont devenus députés et les députés assistants. Ils restaient en tandem durant les cinq années. Cette alternance a permis à davantage de femmes de se former au travail de députée. « Il y a du boulot pour tout le monde », disait Solange Fernex. Elle ne perdait pas son temps en polémiques et en querelles de personnes. Elle cherchait « ce qui nous unit plutôt que ce qui nous divise ».
Après s’être à ce point investie dans la lutte antinucléaire, comment votre génération a‑t-elle vécu la catastrophe de Tchernobyl ?
« À la mi-mandat, ils ont échangé les rôles. Cette alternance a permis à davantage de femmes de se former au travail de députée. »
L’annonce de la catastrophe fut un grand choc, car nous en pressentions les conséquences. Les autorités françaises, par la voix du professeur Pellerin, affirmaient que la France était « moins exposée » au nuage de Tchernobyl en raison de conditions météorologiques favorables. La France n’a recommandé aucune précaution particulière à la population, alors qu’en Allemagne et en Suisse il était conseillé de ne plus laisser les enfants jouer dehors, de ne plus consommer les légumes, le lait, les champignons. Comme journaliste, j’allais chercher au laboratoire de chimie cantonale de Bâle les résultats des mesures de radioactivité réalisées sur les marchés de cette ville où des maraîchers alsaciens venaient vendre leurs salades. Le discours officiel en France était « Il n’y a pas de radioactivité dans vos salades », tandis que la Suisse avait interdit la vente de légumes contaminés. Face au déni des autorités françaises, des militants antinucléaires ont pris la responsabilité d’informer et d’alerter les populations. Au lendemain de la catastrophe, des scientifiques français ont décidé de créer la CRIIRAD, la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité. Depuis, cette association apporte une expertise indépendante sur les risques liés à la radioactivité et ses impacts sur la santé et l’environnement. Les gens ont fini par comprendre que Tchernobyl pouvait les toucher, mais le lien entre nucléaire civil et militaire n’est pas fait, en général. Et la mémoire de la catastrophe, comme celle de la guerre, s’efface. Rares sont les personnes qui savent que, près de quarante ans après, des milliers de personnes vivent encore dans les zones contaminées de Biélorussie, de Russie et d’Ukraine.
Quelles énergies alternatives étaient alors proposées ?
Dès l’occupation du site de Wyhl, en 1975, des scientifiques et des artisans antinucléaires ont développé des alternatives. Des capteurs solaires thermiques, qui produisent de l’eau chaude sanitaire, ont été construits et posés sur les toits de maisons proches de Wyhl. Des prototypes de cellules photovoltaïques ont été construits. Ces alternatives se sont développées très vite en Allemagne. En France, la coopérative Enercoop5 produit de l’énergie non nucléaire — des capteurs photovoltaïques sont installés sur de grands toits (salles de fêtes, églises, écoles…) sans spéculation financière. Il est regrettable que l’énergie ne soit pas considérée comme un bien commun, qu’elle soit aux mains des lobbies industriels et financiers. Avec tout l’argent investi dans le nucléaire et provisionné pour le traitement des déchets et le démantèlement des centrales, on aurait pu installer beaucoup de petits réseaux d’énergies décentralisées et développer les idées de réduction de la consommation d’énergie.
[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]
Quel regard portez-vous sur les luttes écologiques contemporaines ?
Les occupations de terrain pour empêcher des chantiers, considérés par certains comme de « grands projets inutiles », se sont multipliées ces dernières années : la ZAD de l’autoroute A69, celle de Notre-Dame-des-Landes, celle du Grand contournement ouest de Strasbourg… Ces mouvements de résistance gênent de plus en plus le pouvoir politique : il cherche à faire passer ses projets en force par une répression féroce, même préventive, par l’intimidation. Des militants de Bure ont été mis en prison sans raison. Le pouvoir est sur ses gardes, il défend son territoire de plus en plus violemment, de manière injuste et illégale. Face à l’inaction persistante de l’État, soit on devient apeuré, passif, soit on devient radical et on se rallie à des méthodes considérées comme violentes car elles gênent des intérêts puissants. Aux États-Unis, Greenpeace a été condamnée en mars 2025 à verser 665 millions de dollars à l’entreprise américaine Energy Transfer, pour avoir soutenu la communauté de Standing Rock et les autres nations autochtones qui s’opposaient à la construction d’un oléoduc dans le Dakota. En France, des manifestants sont parfois violemment agressés par la police — Rémi Fraisse a été tué à Sivens — alors qu’ils défendent des biens communs. Pendant ce temps, l’impunité est de règle pour les grands groupes industriels et financiers qui s’accaparent les terres, les ressources en eau, les minerais, qui mettent sur le marché des produits toxiques. Ils bénéficient du soutien de l’État, de subventions payées par les contribuables. Les agriculteurs de la FNSEA ne sont jamais poursuivis pour les dégâts énormes qu’ils causent…
Dans les films de Fernex, on voit des exercices en cas de répression policière. Comment se passaient les interactions avec la police ?
Il y a eu des épisodes violents, notamment à Wyhl où le terrain a été évacué par la police avec des jets d’eau à forte pression. Mais l’éducation à la non-violence et à la désobéissance civile était importante. Il s’agit de se rappeler que, face à un policier, on est face à un être humain, qu’on n’a pas à être agressif avec celui qui « fait son job ». On doit tenter d’ouvrir le dialogue, de lui dire : « Il est important pour votre famille que ce projet ne se construise pas. » Expliquer et faire en sorte que le policier s’identifie à ce qu’on lui raconte. Évidemment, ça ne marche pas toujours. Ça peut se terminer mal. Si la police nous dit d’évacuer, on s’assoit au sol, on se couche, on se tient par les bras, on fait des chaînes, et ça oblige à nous tirer les uns les autres. La non-violence n’est pas la panacée, c’est sûr, mais elle est une méthode qui pourrait utilement être enseignée partout. Malheureusement, ce sont les méthodes militaires et guerrières qui, partout, refont surface.
Revenons un peu en arrière, si vous le voulez-bien : les combats transfrontaliers autour du Rhin et la prise de conscience de langues communes ont-ils permis de consolider d’autres liens, d’autres luttes ?
« Le pouvoir est sur ses gardes, il défend son territoire de plus en plus violemment. »
Il y a bien des contacts entre les associations de protection de la nature, les grandes centrales syndicales, les institutions culturelles et universitaires ou dans le domaine de la défense des consommateurs. Mais pas de la dimension de cette époque des années 1970–80, qui fut un moment fédérateur particulier. La circulation en Europe est devenue très fluide : beaucoup d’Alsaciens travaillent en Allemagne ou en Suisse ; inversement, des Allemands et des Suisses viennent en Alsace pour leurs courses moins chères. Dans la vie quotidienne, il n’y a plus de frontières. Mais la conscience d’un destin culturel et linguistique commun n’est pas très développée. Le français, l’allemand et l’anglais sont aujourd’hui les langues de communication majoritaires.
Les langues alémaniques parlées des deux côtés ne sont plus transmises ?
Plus beaucoup. Des sondages disent que 60 à 70 % des habitants de l’Alsace comprennent l’Alsacien. Je ne le crois pas. Il y a eu des luttes pour instaurer un enseignement bilingue : aujourd’hui on peut choisir pour son enfant de la maternelle au lycée un enseignement « à parité », moitié français, moitié allemand. Mais pas en dialecte, à l’exception de quelques rares écoles associatives. Des parents qui souvent ne sont pas du tout bilingues — et ne font aucun effort pour l’être — n’hésitent pas à inscrire leurs enfants dans des filières bilingues français-allemand, non pas motivés par la richesse culturelle du bilinguisme mais pour éviter que leurs enfants ne se retrouvent sur les mêmes bancs que des enfants turcs, arabes, africains…
Mais il y a aussi dans ces classes de réels bilingues, des enfants qui grandissent dans des familles multiculturelles où se parlent les deux langues au quotidien. L’alsacien est de plus en plus considéré comme une langue de « ploucs ». La richesse poétique de la langue disparaît, les œuvres littéraires en alsacien sont peu connues. Dans les familles où les tout jeunes enfants parlent le dialecte, on remarque que dès qu’ils vont à l’école ils utilisent en priorité le français avec leur entourage. De l’autre côté de la frontière, en Suisse et en Allemagne, l’usage du dialecte alémanique ne subit pas le même sort, car il est très proche de la langue académique allemande. Dans les petites classes on parle en dialecte. À la radio et à la télévision, nombre d’émissions sont produites en dialecte. Les adultes originaires de la même région parlent le dialecte entre eux mais utilisent l’allemand pour communiquer avec des personnes d’ailleurs qui comprennent mal le dialecte.
[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]
La négation des identités régionales au nom de l’assimilation ressemble, sur ce point précis, à ce qui se pratiquait dans les colonies…
Tout à fait. Pourtant, l’intelligence voudrait que l’on cultive le multilinguisme et le multiculturalisme. Le pouvoir politique colonial est tellement fort que les colonisés perdent la fierté de leur identité d’origine, ils se soumettent. À la deuxième ou troisième génération, ils ont tout oublié, sauf quelques préjugés ou clichés. Ce n’est pas ainsi qu’on n’arrive à construire une société différente, apaisée et respectueuse de la diversité culturelle.
Les politiques expansionnistes ont toujours favorisé cette façon de faire, afin de couper à la racine les générations de là d’où elles viennent !
C’est une arme de guerre qui a trop souvent été utilisée, sur tous les continents, à toutes les époques, et elle perdure. Actuellement, les Russes pratiquent ainsi en enlevant des enfants ukrainiens à leur famille et en les plaçant dans des familles russophones. La situation de l’Alsace est particulière : elle a changé cinq fois de nationalité en moins d’un siècle. Avant la guerre de 1870, l’Alsace était française : le français était la langue officielle mais le dialecte restait la langue populaire parlée. La langue et la culture allemandes se sont implantées à partir de l’annexion en 1872 de l’Alsace et de la Moselle par l’empire allemand, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.
« En 2025, la planète est à feu et à sang et plus personne ne bouge… Sommes-nous tous anesthésiés par la peur ? »
Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, conclut la paix franco-allemande et le retour de l’Alsace-Lorraine à la France. De 1939 à 1945, l’Alsace était à nouveau annexée à l’Allemagne et obligée de changer de langue. Mais cette alternance fréquente de domination politique et culturelle a sans doute permis à la langue alsacienne de survivre plus longtemps que d’autres dialectes et patois. Car les grands-mères ne faisaient pas toujours de zèle pour apprendre la langue de l’autre… Elle a permis aussi de constituer un vivier de personnes bilingues, maîtrisant bien les deux langues, le français et l’allemand. Ce qui est précieux, et plutôt rare dans d’autres régions françaises ou dans les pays limitrophes de l’Alsace.
Nous avons entendu votre colère concernant la disparition des revendications « anti-guerre », alors que les discours officiels semblent nous préparer à la guerre…
Macron puise entièrement dans ce registre de la guerre. L’armée est de plus en plus souvent mise en scène dans les médias, notamment dans des reportages qui valorisent le service national universel accessible aux volontaires dès 16 ans et qui cherchent à susciter un « désir d’armée ». Les gouvernants préparent l’opinion publique à accepter la guerre, l’économie de guerre, c’est-à-dire de gros sacrifices pour les plus démunis, pour augmenter les budgets militaires de plusieurs milliards d’euros. En avons-nous vraiment besoin ? On nous rétorque que Poutine et l’armée russe menacent l’Europe, la France. Que faire ? Voulons-nous la destruction de l’humanité tout entière par les ogives nucléaires ? En 1973–1974, les paysans du Larzac ont refusé l’installation d’un camp militaire sur le Causse. À la fin des années 1970, de nombreuses marches pour la démilitarisation rassemblaient des milliers de personnes en France et dans les pays limitrophes. En 2025, la planète est à feu et à sang et plus personne ne bouge… Sommes-nous tous anesthésiés par la peur ?
Illustration de bannière : capture écran d’un film de Solange Fernex, dans le cadre de sa présence lors du rassemblement à Hiroshima, au Japon, pour la Peace memorial ceremony, en 1978
Illustration de vignette : Solange Fernex par Jean Muscat, 1977
- Un documentaire de Daniel Coche et Simone Fluhr, Dora Films, 2014.[↩]
- Dans le cadre du cycle d’exposition et d’échanges Power Up, imaginaires techniques et utopies sociales, 2024.[↩]
- Auteur de Le Pèlerinage aux sources (1943), chrétien et disciple de Gandhi et des préceptes de la non-violence dans l’espace occidental.[↩]
- On peut lire ses analyses sur nonviolence.fr et alternatives-non-violentes.org.[↩]
- « S’il y a des initiatives locales en matière de production, il n’y a pas, au niveau national, de politique écologique et énergétique en faveur de la décentralisation, de la relocalisation et de l’autonomie. La réglementation interdit les microréseaux, Enedis a le monopole de la distribution — les énergies renouvelables produites sont donc toutes « mélangées » dans le « grand » réseau dans la réalité et Enercoop, par exemple, ne peut garantir que « moralement » que ta consommation provient d’énergies renouvelables. » Entretien avec Fanny Lopez, autrice de L’Ordre électrique : infrastructures énergétiques et territoires, dans le numéro 6 de la revue Panthère Première, 2021.[↩]
REBONDS
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