Entretien inédit | Ballast
Fermeture de centres de santé sexuelle, baisse voire suppression de subventions, perte d’agrément : voilà quelques unes des contraintes auxquelles doivent faire face de nombreuses associations féministes depuis un an. Les conséquences de ces choix politiques sont terribles pour les usagers et les usagères — soit 500 000 personnes chaque année rien que pour le Planning familial. Réduire les financements de ce dernier, alertait une tribune en juin dernier, « revient à sacrifier des santés et des droits ». Les effets se font également sentir au quotidien pour celles, bénévoles ou salariées, qui travaillent dans ces structures et qui offrent accueil, écoute et soin. D’ailleurs, leur quotidien, à quoi ressemble-t-il ? Comment, dans ce contexte, continuer à allier militantisme et professionnalisme ? Nous en avons discuté avec la sociologue Auréline Cardoso-Khoury, militante au Planning familial et autrice d’une thèse sur le travail salarié au sein de plusieurs associations féministes1. Cet entretien a été réalisé pour le compte d’un article publié dans notre dernier numéro papier portant sur « Les luttes rurales du Planning familial ».
Je suis militante au Planning de Toulouse et je connais bien le Planning du Tarn, où j’ai fait un stage pendant que j’étais en master d’études de genre, en 2014. On était alors en plein « ABCD de l’égalité », dont la mise en œuvre expérimentale dans des collèges avait déclenché beaucoup d’opposition. Mon point de départ a donc été l’antiféminisme du moment et les difficultés que ça créait pour les salariées du Planning. Je me suis demandé dans quelle mesure l’antiféminisme était une source de souffrance au travail. J’ai ensuite fait ma thèse sur l’usure professionnelle dans les associations féministes, en enquêtant aussi dans des associations de la fédération Solidarité Femmes, qui prennent davantage en charge les questions de violences conjugales.
Comment fonctionne le Planning familial ?
Il y a deux types de structures : certaines sont des Établissements d’information et de conseil conjugal et familial (EICCF), où il n’y a pas de personnel médical. D’autres sont des Centres de planification. Moi j’étais dans un EICCF, dont j’ai anonymisé la localisation dans le cadre de mon enquête. Quand j’ai commencé mes observations là-bas, il y avait trois salariées, puis quatre, avec l’arrivée d’une nouvelle directrice, ainsi qu’une dizaine de bénévoles, dont certaines étaient membres du conseil d’administration, donc des employeuses. Quant au Planning du Tarn, au moment où j’y ai enquêté, il n’y avait qu’une seule salariée, qui était embauchée 18 heures par semaine mais qui travaillait bien plus. Il lui fallait répondre à des appels à projet et développer l’activité du Planning pour pouvoir pérenniser son emploi salarié. Enfin, j’ai écrit sur le Planning de Haute-Garonne, à Toulouse, où je suis bénévole et membre du CA. Je n’y ai pas « enquêté » comme dans les autres structures, mais ma recherche a nourri mon implication dans ce Planning et mon attention à la question de l’usure professionnelle des salariées. Il y avait quatre salariées quand j’y suis arrivée — aujourd’hui elles sont un peu plus. Ce qui est intéressant, c’est que les deux Plannings que je connais le mieux sont des EICCF situés dans des villes aux dynamiques assez semblables, et avec un même nombre de salariées. Pourtant, ils ont des organisations du travail complètement différentes.
Lesquelles ?
« Les principales missions du Planning consistent à aider à l’exercice des droits sexuels et reproductifs. »
Il y a une organisation assez classique et hiérarchisée dans l’un (une directrice, un CA avec une présidente, une secrétaire, etc.), tandis que dans l’autre, à Toulouse, il y a depuis dix ans un fonctionnement assez horizontal, avec un CA qui prend des décisions en collaboration avec les salariées. La spécialisation des postes y est par ailleurs assez récente. Certaines salariées sont davantage du côté « action », avec les permanences et les interventions, et d’autres plutôt du côté « gestion » et administratif, mais sans hiérarchie entre ces spécialisations.
Pouvez-vous justement préciser quelles sont les missions assurées par les salariées et par les bénévoles du Planning Familial ?
Les principales missions du Planning consistent à aider à l’exercice des droits sexuels et reproductifs. En gros, les EICCF ont principalement une mission d’écoute et d’orientation. Ils organisent des permanences où des personnes peuvent venir avec ou sans rendez-vous pour des questions liées à la contraception, à l’IVG, mais aussi des questions sur la sexualité, sur les IST, les violences… Dans ces permanences, on est reçu·e par des personnes qui sont formées à l’écoute active, et qui pour certaines ont le titre de Conseillère conjugale et familiale (CCF), titre qui a récemment été inscrit au répertoire des certifications professionnelles. Il y a aussi plein de personnes qui travaillent en tant que salariées au Planning et assurent des permanences sans avoir ce titre mais en ayant d’autres formations, souvent éduc’ ou assistantes sociales. Elles interviennent en milieu scolaire et en milieux non scolaires (centres d’hébergement, maisons de l’enfance, etc) et ont également une mission de formation des professionnels, notamment du travail social, sur des questions de genre et de sexualité. Par exemple, pour savoir comment parler de sexualité avec les ados, ou comment accueillir des victimes de violence. Certains Plannings ont aussi des groupes de parole sur différents sujets, comme c’est le cas à Toulouse, avec un groupe dédié aux violences sexuelles.
[Nancy Spero]
S’il y a un mélange entre bénévolat et salariat, comment se répartissent les tâches ?
Ça dépend des Plannings. Ce qu’on observe dans les Plannings médicalisés, qui ont souvent plus de moyens, c’est qu’il y a très peu de bénévoles dans les actions en lien avec le public. Dans des Plannings où il y a peu de salarié·es, au contraire, on est plutôt content·es quand des bénévoles viennent faire des interventions. Ensuite, les interventions sont financées, ce qui peut soulever des questions. Parmi les bénévoles du Planning du Tarn-et-Garonne, il y avait des personnes précaires qui relevaient la problématique du travail gratuit. Par la suite certaines d’entre elles ont travaillé dans des associations féministes ou au Planning en tant que salariées. Il n’y a donc pas de règle unique, mais il y a des encadrements : certains établissements scolaires exigent par exemple que les personnes intervenant aient une « attestation d’éducation à la vie affective et sexuelle », que chaque association départementale (AD) peut fournir à partir d’un certain nombre d’heures de formation. Mais ça dépend des Plannings. Certaines AD refusent que des bénévoles fassent le travail que des salariées font par ailleurs en étant payées. Dans d’autres, c’est un mélange. Par exemple, tenir des stands d’information dans des événements festifs se passe souvent le week-end : il y a plus de demandes que d’heures salariées, auquel cas c’est pris en charge par des bénévoles. Mais ça pourrait aussi relever du travail salarié.
Qu’est-ce qu’on attend justement des salariées ?
Une compétence d’écoute active est attendue, qui fait référence à l’« approche centrée sur la personne », théorisée par le psychologue Carl Rogers. Le principe, c’est de ne pas juger et de laisser la personne trouver ses propres solutions, sans en proposer d’avance. Il y a aussi des compétences en termes d’animation de groupe, pour les interventions en milieu scolaire, et tout un tas de connaissances théoriques en matière de sexualité ou de contraception, sur lesquelles il faut se tenir à jour. Il faut enfin connaître les différents dispositifs en place dans sa région, pour pouvoir orienter les personnes. C’est donc un mélange de connaissances, de « savoirs » et de « savoir-être », qui dépend aussi de la culture locale du Planning, parce qu’on peut mettre des choses différentes derrière le « féminisme ».
C’est-à-dire ?
« Une compétence d’écoute active est attendue. Le principe, c’est de ne pas juger et de laisser la personne trouver ses propres solutions. »
Dans certains Plannings, c’est un féminisme « intersectionnel », dans d’autres un féminisme plutôt « universaliste », ce qui dépend à la fois des salariées et des bénévoles en présence. Ça implique des savoir-être qui sont difficiles à appréhender concrètement, même s’il y a des grands principes. Par exemple quand on fait une intervention dans un lycée, on va éviter de juger les propos des élèves, de remettre trop de normes dans leurs témoignages (si par exemple certains parlent de rapports sexuels à 12 ans, on va éviter de dire que c’est un peu jeune), et on va essayer d’employer un vocabulaire le plus neutre possible. Mais les compétences se forgent dans la pratique, avec beaucoup de débriefings après les interventions, ce qui implique de toujours se remettre en question, de se demander comment on pourrait améliorer ce qu’on propose pour être dans la posture féministe « idéale ».
Est-ce qu’il y a une forme d’homogénéisation dans chaque groupe local ou bien une cohabitation de différentes cultures militantes ?
Historiquement, le Planning familial est une association créée par des femmes médecins ou de médecins, qui étaient pour la planification des naissances et pas forcément pour l’avortement. Les fondatrices, au moment où la loi pour la contraception a été votée, se sont désengagées parce qu’elles considéraient qu’il n’y avait plus besoin de lutter. Le Planning est devenu officiellement féministe dans les années 1970, lors d’un congrès où il y a eu un renversement. Jusqu’alors, les personnes qui avaient du pouvoir étaient plutôt des hommes, des médecins, issus de classes très favorisées, mais les accueillantes, plutôt issues des milieux populaires, communistes, ouvriers, ont pris la main. Ça a beaucoup changé l’orientation globale du Planning — la remise en cause du pouvoir médical pour l’animation des séances d’animation, par exemple —, qui continue d’évoluer. Lors de l’un des derniers congrès, il y a eu d’énormes discussions pour déterminer si le Planning était universaliste ou intersectionnel. La question de la gestation pour autrui fait aussi débat, là où d’autres, comme celle de la prostitution, pas tant. Depuis quelques années, des groupes queer prennent davantage de place et les co-présidentes sont souvent issues de ces mouvements-là.
[Nancy Spero]
L’impression que j’ai, c’est qu’on recrute les bénévoles qui nous ressemblent. Il n’y a pas trop de cohabitation. À Toulouse, on a une charte qu’on donne quand on accueille de nouvelles bénévoles, qui dit clairement qu’on défend un féminisme antiraciste, qu’on travaille avec des associations de santé communautaire pour les travailleuses du sexe, etc. Il y a des affiches, ça se voit. Mais il peut aussi y avoir des renversements. Dans un autre Planning que j’ai observé, je suis arrivée en même temps qu’une nouvelle directrice, qui n’avait pas du tout le même profil que l’ancienne. Jusqu’alors, le Planning était tenu depuis par des bénévoles retraitées de l’Éducation nationale ou de l’enseignement supérieur, plutôt des femmes issues de milieux sociaux favorisés. Elles avaient du mal à comprendre pourquoi les salariées ne voulaient pas gagner plus, leurs revendications tournant plutôt autour du sens qu’elles souhaitaient trouver dans leur travail. Leur culture politique renvoyait à un féminisme universaliste, plutôt abolitionniste par rapport à la prostitution et anti-voile2. À l’inverse, la nouvelle directrice, une femme noire, était issue du travail social et était beaucoup plus sensible aux questions de précarité, d’inégalités sociales et raciales. En arrivant, elle a fait bouger les choses dans l’association, ce qui a plu aux salariées. Quand j’ai soutenu ma thèse en 2019, celles-ci m’ont rappelée pour que j’anime un temps de travail parce que la gouvernance du Planning était en train de changer. Il y avait plein de nouvelles et nouveaux bénévoles, plutôt issu·es des milieux anarchistes, queer, qui étaient rentré·es dans le CA. Les anciennes bénévoles avaient envie de se désengager, donc elles ont laissé la place sans trop de problèmes, mais par ailleurs elles ne se retrouvaient pas dans cette nouvelle organisation plus horizontale.
Ce qui est intéressant avec le Planning, c’est que c’est un gros mouvement, donc assez perméable à toutes les questions de société. À partir du moment où la loi sur la contraception a été votée, une des grandes missions du Planning a été d’accompagner sa mise en œuvre, d’aller faire de l’éducation à la vie affective et sexuelle. Puis, dans les années 1980–1990, la problématique du viol et des violences a émergé, le Planning s’y est beaucoup investi. Ensuite, il y a eu beaucoup d’actions sur le VIH, entraînant une internationalisation. Aujourd’hui, à l’échelle confédérale, il y a des groupes de travail LGBT et de plus en plus de personnes trans militent bénévolement au Planning. L’affiche qui a fait débat en 2022, qui titrait « Au Planning, on sait que les hommes aussi peuvent être enceints », émane de la confédération, pas d’une association départementale. Ça dénote quand même quelque chose. Même dans le langage utilisé, on parle désormais de consentement, d’identité de genre, de lutte contre l’homophobie et la transphobie.
Est-ce que certaines associations refusent en bloc le salariat, et si oui, pourquoi ?
« On recrute les bénévoles qui nous ressemblent. Il n’y a pas trop de cohabitation. »
C’est souvent lié au refus d’endosser le rôle d’employeuse. Chaque AD est indépendante, avec sa propre compta, son propre CA… Dans les AD où il n’y a pas de salariat, les personnes disent souvent ne pas avoir envie d’assumer ce rôle, qui est à la fois très chronophage si on veut bien le faire (gérer les conflits quand il y en a, notamment), et qui nécessite des compétences spécifiques en droit du travail. Parfois, c’est pour une raison politique : la peur que, si on salarie, on perde le militantisme politique — cette peur était très présente dans les années 1970 quand le Planning a commencé à salarier. Qui dit salariat dit emplois, et pour que les emplois soient pérennes, il faut des subventions, ce pour quoi il faut répondre à des appels à projet. Et, malheureusement, dans ces projets on ne fait pas toujours ce qu’on voudrait : tout ça oblige à entrer dans une logique gestionnaire, ce que certaines refusent, comme dans les Plannings de Brest ou de Poitiers, pour que leur engagement ne concerne que l’action féministe. Il y a aussi le cas d’AD dans lesquelles il n’y a pas de salariat parce que les membres bénévoles n’arrivent pas à réunir les moyens financiers nécessaires.
À quel moment la question salariale intervient-elle dans les parcours des membres du Planning ?
C’est assez caractéristique du Planning, par rapport à d’autres associations : le passage du statut de bénévole à salariée est assez fréquent. Historiquement, les salariées du Planning sont d’anciennes bénévoles : dans les années 1990 et 2000, les militantes n’avaient pas forcément de diplômes et se formaient au sein du Planning, qui revendique l’éducation populaire. C’est l’idée qu’il n’y a pas besoin d’un diplôme pour faire des interventions, mais qu’en revanche il y a besoin d’une formation : un mélange de temps un peu formels pendant lesquels on transmet de l’information et on fait des exercices, et de temps d’observation ou de co-animation. À partir des années 2000, on assiste à une professionnalisation des associations en général et du Planning en particulier. Là, on a vu arriver des personnes qui n’étaient pas forcément bénévoles auparavant, qui étaient issues des sciences humaines, ou bien de mouvements militants de gauche ou féministes. Reste qu’une logique de « file d’attente » perdure : si on ouvre un poste, on demandera à telle ou telle bénévole engagée depuis longtemps si le poste l’intéresse — c’est un principe de cooptation. Il y a aussi des salariées qui reviennent au bénévolat, et d’autres qui partent, fâchées avec le Planning.
[Nancy Spero]
Qu’est-ce que change ce nouveau statut dans l’implication des bénévoles qui deviennent salariées ?
Certaines bénévoles passaient beaucoup de temps au Planning, avec des boulots alimentaires ou à mi-temps à côté : dans ces cas-là le fait de devenir salariées marque une forme de sortie de la précarité, qui est toute relative puisque ce sont des emplois qui ne sont pas très bien payés. Il y a aussi l’apprentissage d’un cadre nouveau, avec des horaires, etc. Ce qui est difficile, c’est surtout de ne pas laisser le travail nous envahir, que ça ne déborde pas trop. Le profil des salariées au Planning, depuis une vingtaine d’années, est plutôt celui de diplômées (au moins bac+3, voire bac+5). Ce profil a changé à mesure qu’on a recruté des personnes qui n’étaient pas forcément issues du bénévolat. Il y a aussi, et c’est nouveau, des personnes recrutées sur des postes de gestion sans être issues de formation en sciences humaines ou féministes, mais qui ont fait des masters en droit international par exemple.
Reste-t-on longtemps en poste ?
D’après ce que j’ai observé, il y a beaucoup de turn-over, comme dans les associations en général. Il y a des gens qui restent 15 ou 20 ans et font toute leur carrière au Planning, mais il y a aussi des gens qui restent un an ou deux. Moi, j’ai été au CA du Planning de Toulouse de 2017 à 2021, et en quatre ans j’ai quand même fait pas mal de recrutements ! Il y a eu des ouvertures de postes, certes, mais aussi des « départs », comme on le dit pudiquement… Beaucoup de personnes s’en vont du Planning par épuisement. Il y a trop d’heures supplémentaires, trop de pression par rapport aux bénévoles qui, par définition, ne comptent pas leurs heures. C’est un travail épuisant émotionnellement, avec des récits de violence quasiment tous les jours. On reçoit aussi parfois de la violence lors d’interventions. Tout ça, c’est dur, sans compter la pression induite par les systèmes de financement : on passe beaucoup de temps derrière un ordinateur, y compris quand on est salariées sur le terrain, à monter des dossiers, rédiger des bilans, valoriser et comptabiliser tout ce qu’on fait, même pour le travail bénévole.
N’y-t-il pas aussi, comme dans d’autres secteurs, des conflits sur l’organisation et les conditions de travail ?
« Il y a un épuisement global des salariées et des bénévoles. Tout le monde travaille sous pression, ce qui génère une conflictualité qui peut prendre des proportions importantes. »
C’est la dernière grosse raison expliquant les départs et ruptures conventionnelles. Ils sont la plupart du temps qualifiés de conflits interpersonnels, mais ils révèlent souvent des divergences dans les manières de concevoir le travail, de voir l’association. Quand les personnes partent par épuisement, elles ne restent pas forcément fâchées, mais les conflits prennent souvent une dimension très affective, parce qu’on partage un même objectif. Ce que j’observe, c’est qu’il y a un épuisement global des salariées et des bénévoles. Tout le monde travaille sous pression, ce qui génère une conflictualité qui peut prendre des proportions importantes. Par rapport à une grosse entreprise où on peut changer les gens de service, ça pose des problèmes si on ne s’entend pas avec ses collègues dans une petite structure avec quatre salariées. Souvent, on travaille dans des locaux réduits, les personnes sont à deux, trois par bureau, parfois plus.
Comment les conflits sont-ils abordés ? Y‑a-t-il des déléguées du personnel, des syndicats ?
Il y a des représentantes du personnel dans certaines AD, mais la plupart n’en ont pas. Les salariées sont souvent présentes au CA ou ont une représentante. Certains Plannings adhèrent à des conventions collectives, ce qui donne un cadre pour les conditions de travail, mais pas tant pour la gestion des conflits qui, souvent, se fait de façon assez informelle entre employeuses bénévoles et salariées. Il y aussi des commissions de gestion des conflits à l’échelle confédérale, donc ça arrive parfois que les membres de ces commissions interviennent dans un Planning qui n’est pas le leur. C’est une façon de mettre à distance le côté affectif. L’association fait également souvent appel à des psychologues du travail pour des supervisions extérieures. Si ces intervenant·es aident à gérer le conflit, le travail principal repose sur les bénévoles et les salarié·es, ce qui n’est pas forcément pris en compte. C’est du temps qu’on ne passe pas à faire toutes les missions pour lesquelles on est payé·es. On essaie d’évacuer cette conflictualité au moment des recrutements, en cherchant des personnes qui sont capables de se remettre en question. En tout cas, ce que j’ai observé, c’est que plus les membres du CA sont proches socialement des salarié·es, moins la question des conflits salariaux prend de la place, même si on ne peut pas répondre à toutes les revendications. Parfois il n’y a tout simplement pas les moyens.
[Nancy Spero]
Il reste que tous les micro-conflits sont réglés au sein de l’équipe salariée. Et les employeuses, souvent, ne sont pas formées pour ça, car ça n’est pas forcément ce qu’elles voulaient faire en venant militer au Planning. Cet engagement n’est pas toujours reconnu par les salariées. Les situations de conflit les plus destructrices pour la structure ou pour les personnes, c’étaient des situations où les salariées se sentaient méprisées par leur CA — quand on ne reconnaît pas leurs compétences, qu’on change leurs horaires, qu’on leur reproche de vouloir travailler moins alors qu’elles font plein d’heures sup’…
J’avais fait un entretien avec des personnes qui avaient fait une grève dans leur association d’accueil de femmes victimes de violences. La situation décrite était vraiment caricaturale : le CA était plein de personnes membres du Parti socialiste, cadres dans le social, qui méprisaient les salariées. À l’occasion d’un piquet de grève devant l’association, une membre du CA était arrivée et avait dit : « Vous n’allez pas nous arracher la chemise comme au patron d’Air France. » La personne me disait ne jamais avoir pensé vivre ça dans une association féministe, où on s’attend à une certaine démocratie au travail. Un livre récent, Travailler sans patron, donne beaucoup d’exemples venant soit de SCOP, soit d’associations. Ce sont des endroits qui redéfinissent en principe le rapport au travail, d’autant plus dans les associations féministes, qui ont un rapport bien particulier au pouvoir. Ce sont des endroits où on peut en parler. Il y a toute la socialisation des femmes à écouter, à prendre en compte, à se remettre en cause, qui est censé faciliter ce travail démocratique — même si ça n’est pas automatique. Alors quand on se retrouve maltraitées, mal payées, méprisées par des employeuses dans ce genre de contexte, c’est encore plus dur.
« La question de l’institutionnalisation-dépolitisation traverse beaucoup de mouvements associatifs, mais elle ne se vérifie pas pour les mouvements féministes. »
Enfin, j’ai observé une association qui fonctionnait en autogestion depuis trente ans, où il y avait très peu de turnover. Je me demandais comment elles faisaient pour qu’il y en ait si peu alors que le travail est difficile. Déjà, l’association a un peu d’argent, donc il y a de bonnes conditions de travail. Mais, surtout, on m’a expliqué que ça reposait sur le processus de recrutement, qui peut en choquer certain·es : les personnes ne sont jamais recrutées en CDI d’emblée, toujours en CDD, et elles n’accèdent pas dès le début à toutes les instances de décision. C’est progressif. C’est une façon de recruter des personnes qui adhèrent complètement au projet. Ça permet de ne titulariser que des personnes qui vont être raccord avec l’organisation. Ça fait partie des stratégies d’anticipation de la conflictualité.
L’institutionnalisation progressive du Planning et l’apparition du salariat à partir des années 1980 avaient fait craindre à certaines bénévoles une dépolitisation. Est-ce le cas dans les faits ?
Non. La question de l’institutionnalisation-dépolitisation traverse beaucoup de mouvements associatifs, mais elle ne se vérifie pas pour les mouvements féministes. Ça n’est pas le salariat qui empêche la politisation. Individuellement, les personnes qui sont au Planning sont extrêmement politisées, mais de beaucoup de façons différentes. Certaines ont une expérience politique associative, militante, parfois dans des partis ou des syndicats. Garder ce militantisme ne se fait toutefois pas sans tension. Ça demande de jouer le jeu des institutions, de savoir adopter leur vocabulaire. On n’est pas la même personne quand on est en intervention ou en rendez-vous avec un financeur. Par exemple, beaucoup d’actions du Planning ont été financées par le Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD). On se demande quel lien ça a avec le Planning ! Pourtant, toutes les interventions en milieu scolaire tombent sous le coup de cette prévention des violences, donc de la « délinquance ».
[Nancy Spero]
La provenance des financements et la nature des moyens octroyés ont-elles des conséquence sur le discours et les actions du Planning ?
Oui, tout de même. Dans le Planning que j’observais, une des salariées là depuis longtemps disait qu’elle regrettait le moment où elle travaillait « à l’ancienne » — c’est-à-dire à l’époque où il y avait des subventions annuelles, une dotation, et où elles pouvaient ensuite faire un peu ce qu’elles voulaient, avec moins de comptes à rendre que maintenant. Les financements n’étaient pas liés à des projets précis. Elles mettaient en place des permanences en milieu rural, dans des maisons de quartier, des foyers ruraux. Mais cette dotation a été suspendue. Le CA de l’association a alors refusé de faire du travail gratuit et a donc supprimé les permanences sans en discuter avec les salariées qui l’ont très mal vécu, à la fois parce que c’était un manque de démocratie interne et une perte de sens de leur travail. On leur disait qu’il fallait arrêter les permanences en milieu rural, les groupes de parole dans les centres sociaux avec dix femmes, qu’il fallait surtout aller dans les milieux scolaires pour des interventions de seulement deux heures. Si tu fais dix interventions de deux heures au lycée, tu vois 300 lycéen·nes. C’est sûr que pouvoir dire que tu as touché 300 personnes, c’est mieux que d’aller dire que tu as fait un groupe de parole de trois heures avec huit femmes dans un centre social de quartier ! J’ai constaté une très forte perte de sens dans ce Planning.
C’est une trajectoire qu’on retrouve à d’autres endroits. Au Planning de Toulouse, les groupes de parole pour les personnes victimes de viol sont sous-financés. Ça demande d’aller récupérer des sous ailleurs. C’est à ce moment-là que la logique gestionnaire vient imprégner les associations, jusqu’à changer leur langage. Parfois, on en vient même à parler des actions en parlant du financeur ! On va dire « les interventions FIPD », donc financées par le fonds de prévention de la délinquance, au lieu de parler d’interventions en milieu scolaire. Par ailleurs, la politisation assumée du Planning n’est pas sans effets. Certains Plannings se sont vu retirer des financements pour des raisons politiques, à l’occasion d’un changement de mairie par exemple. Dans certaines régions, c’est plus grave, comme dans les Pays de la Loire où ce sont toutes les associations qui sont visées. Bien sûr, si le RN passe au pouvoir, ça ne va pas être bon pour le Planning. Dans les villes dirigées par le RN, le Planning a très peu de financements, et n’a souvent pas de local. Mais il n’y a pas de Plannings qui se sont retrouvés à changer leurs actions pour garder le salariat.
Vous avez observé d’autres associations que le Planning familial, dont Solidarité Femmes. Est-ce que vous avez perçu des différences dans les motivations des personnes impliquées, notamment celles qui devenaient salariées, pour choisir telle ou telle association ?
« Au Planning le bénévolat est une porte d’entrée vers le salariat. »
Solidarité Femmes, c’est la fédération d’associations qui gère le 3919, la ligne d’écoute destinée aux femmes victimes de violences. On y observe un peu la même chose que dans les Plannings, à savoir une professionnalisation. Il y a davantage de personnes issues du travail social « canonique », par exemple des éducatrices spécialisées, des assistantes sociales. Mais on retrouve aussi des personnes qui ont fait des masters d’études de genre. Il y a différents profils dans chaque type d’association mais pas de différence flagrante. La seule différence, c’est qu’au Planning le bénévolat est une porte d’entrée vers le salariat.
Vous avez mentionné l’évolution du profil des salariées et bénévoles. Est-ce que ça crée des écarts avec les usager·es des Planning, qui n’ont pas forcément la même culture politique ?
Le Planning est une association d’éducation populaire, donc il y a bien sûr cette envie que les personnes qui viennent bénéficier des services du Planning se mobilisent. Mais on sait bien que se mobiliser politiquement, ça demande d’avoir du temps, de se sentir légitime à le faire. Dans les associations d’accueil de femmes victimes de violences, le féminisme est moins visible qu’au Planning, donc c’est plus facile d’avoir un discours un peu plus souterrain. Au Planning, c’est assez explicite, ça se voit d’emblée dans les locaux. Mais c’est vrai qu’il y a un décalage possible avec certain·es usager·es qui viennent au Planning.
[Nancy Spero]
Quand on regarde les statistiques, le Planning reçoit beaucoup de mineur·es. Dans leur cas, c’est plus mixte socialement que chez les majeur·es — mais en même temps on n’a pas de statistiques précises, on ne renseigne pas la profession de leurs parents par exemple. On note qu’elles sont lycéennes, mais on ne sait pas dans quel contexte. Chez les majeur·es, les personnes qui viennent aux permanences sont plutôt peu diplômées, précaires, parce que les personnes qui ne sont pas précaires n’ont souvent pas besoin d’aller chercher l’information au Planning. Et c’est encore plus le cas dans les associations de la fédération Solidarité Femmes, même s’il y a quelques personnes de classe moyenne. Les personnes de classe supérieure qui sont victimes de violences conjugales ne viennent pas trop dans ces associations parce qu’elles ont moins besoin d’un hébergement et parce que c’est stigmatisant socialement.
Ça n’a pourtant pas toujours été comme ça. Jusqu’aux années 2000, les personnes qui devenaient bénévoles avaient pour beaucoup eu recours au Planning pour elles-mêmes ou leurs proches. On a récemment accueilli de nouvelles bénévoles au Planning de Toulouse et ce n’est plus la raison que les gens donnent en priorité. C’est une vraie question démocratique aussi, dans le sens où on a des débats politiques qui, pour les trois quarts des usager·es du Planning, sont complètement lunaires — savoir si on est intersectionnelles ou universalistes, par exemple. Les personnes qui viennent aux permanences ne se retrouveraient sans doute pas du tout là-dedans. Ce qui pose une question importante : à qui appartient le féminisme ? Et qui le porte ?
Illustrations de bannière et de vignette : Nancy Spero
- Auréline Cardoso, « Profession féministe : sociologie du travail salarié au sein des associations féministes », thèse de doctorat, Toulouse 2, 2019.[↩]
- Lire sur ce sujet : Alice Romerio, « Le travail féministe et le
problème musulman
», Sociétés contemporaines, n° 110, 2018, p. 61–88.[↩]
REBONDS
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☰ Lire notre traduction « Femmes en grève : vers un nouveau féminisme de classe ? », Josefina L. Martinez, mars 2022
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