Travail gratuit ou exploitation ? — rencontre avec Maud Simonet


Entretien inédit pour le site de Ballast

Le 15 février 2019, au cours d’une ren­contre avec des élus locaux du Finistère, le Premier ministre Édouard Philippe émet l’idée de deman­der des « contre­par­ties » aux citoyens qui per­çoivent des aides sociales. « Je suis pour le pro­po­ser sys­té­ma­ti­que­ment à ceux qui le peuvent, mais pas l’imposer », a sou­li­gné de son côté Muriel Pénicaud, ministre du Travail, sur BFM TV. Entre injonc­tion et inci­ta­tion, les fron­tières sont par­fois poreuses. Aussi, pour ten­ter d’a­na­ly­ser ces poli­tiques de « mise au tra­vail », nous avons ren­con­tré la socio­logue du tra­vail Maud Simonet. Autour de deux ouvrages dont elle est l’au­trice1, nous avons essayé de déga­ger les enjeux de ces dis­cours et de ces poli­tiques, mais aus­si de voir quelles résis­tances peuvent être oppo­sées à cette nou­velle forme civique de l’exploitation.


On dit que tout tra­vail mérite salaire. Et on observe que le sala­riat est l’institution majeure qui trans­forme une acti­vi­té en tra­vail. Pourtant, il sem­ble­rait que tout tra­vail ne soit pas rému­né­ré — encore moins sala­rié. Toutes les acti­vi­tés doivent-elles êtres nom­mées « travail » ? 

Il y a un enjeu poli­tique à défi­nir ces acti­vi­tés comme du tra­vail. C’est un par­ti pris déjà ancré théo­ri­que­ment. C’est ain­si que les fémi­nistes regar­daient les acti­vi­tés domes­tiques — toutes ces acti­vi­tés faites au nom de l’amour, de la famille, de la mater­ni­té ou de la fémi­ni­té, et qui par­ti­cipent au fonc­tion­ne­ment de la socié­té, du mar­ché du tra­vail, du capi­ta­lisme et du patriar­cat sans pour autant être recon­nues comme du tra­vail. Le pre­mier ins­tru­ment que les fémi­nistes ont uti­li­sé pour les rendre visibles et les mesu­rer, c’est de regar­der quelles acti­vi­tés faites à la mai­son pour­raient être exter­na­li­sées sur un mar­ché du tra­vail. Et ça pose ques­tion : on peut s’entendre sur la cui­sine, les courses, le ménage, la garde des enfants, mais qu’est-ce qui se passe quand on joue avec les enfants ou qu’on se net­toie soi-même ? Est-ce que faire l’amour, c’est du tra­vail domes­tique ? Il y a eu tout un débat autour de la défi­ni­tion de ces acti­vi­tés, qui a été réso­lu par la pro­po­si­tion de faire des péri­mètres plus ou moins larges de l’ac­ti­vi­té.

« Il y a tout un espace de l’activité qui est encore consi­dé­ré comme autre chose que du tra­vail et qui, pour­tant, par­ti­cipe au fonc­tion­ne­ment de nos asso­cia­tions, de nos entre­prises et de nos ser­vices publics. »

La ques­tion qui vient ensuite, une fois défi­ni ce péri­mètre, est celle de l’u­ni­té de mesure. Dans les années 1970, des études montrent tout le temps que les femmes consacrent au tra­vail domes­tique, sans que ça ne trouve d’é­cho. Il a fal­lu le mesu­rer en mon­naie pour le rendre visible socia­le­ment — c’est « l’enjeu de la valeur », pour reprendre les termes d’Annie Fouquet. Il a fal­lu l’ex­pri­mer dans l’unité de compte domi­nante pour mesu­rer le poids que le tra­vail domes­tique pou­vait repré­sen­ter dans la pro­duc­tion. Là aus­si, ça a géné­ré des débats. À par­tir du moment où on mesure en mon­naie, est-ce qu’il n’y a pas un risque d’appliquer à la sphère intime une logique de mar­ché ? Est-ce qu’en valo­ri­sant moné­tai­re­ment ce tra­vail non recon­nu comme tel, on ne le réduit pas à sa simple valeur mar­chande ? Redéfinir ces acti­vi­tés, c’est donc faire une contre-pro­po­si­tion et dire qu’il y a tout un espace de l’activité qui est encore consi­dé­ré comme autre chose que du tra­vail — l’ac­ti­vi­té fami­liale, de loi­sir, d’engagement ou de for­ma­tion — et qui, pour­tant, par­ti­cipe au fonc­tion­ne­ment de nos asso­cia­tions, de nos entre­prises et de nos ser­vices publics.

Comment le tra­vail gra­tuit s’ins­crit-il de plus en plus au cœur des logiques d’emploi ?

J’ai tra­vaillé sur des acti­vi­tés qui se situent en dehors de l’emploi et qui ne sont pas éti­que­tées comme du tra­vail : le béné­vo­lat, le ser­vice civique, le volon­ta­riat ou les acti­vi­tés sur Internet comme le digi­tal labor. Si on reprend l’approche des fémi­nistes (quel que soit leur cou­rant et leurs désac­cords), on com­prend que le tra­vail domes­tique — qu’on peut consi­dé­rer comme la pre­mière forme de tra­vail gra­tuit sérieu­se­ment ana­ly­sé comme tel — n’est pas juste un tra­vail non rému­né­ré qu’il fau­drait pen­ser comme une sous­trac­tion (un tra­vail moins une rému­né­ra­tion) : il s’a­git bien plus d’un déni, d’une non recon­nais­sance de la tra­vailleuse comme telle. Parce qu’elle est per­çue comme quel­qu’un d’autre : épouse, mère, etc. Ça repose sur des valeurs. J’ai pour­sui­vi cette ana­lyse dans d’autres sphères que l’espace domes­tique. Dans le monde asso­cia­tif, béné­vole ou volon­taire, on retrouve cette idée que ce n’est pas du tra­vail mais de l’enga­ge­ment. On pour­rait appli­quer ça aux sta­giaires — ce n’est pas du tra­vail, c’est de la for­ma­tion —, mais aus­si à toute une série d’activités qu’on regarde comme des loi­sirs, des pas­sions : c’est l’enjeu du tra­vail sur Internet, où on dit qu’untel écrit un blog parce qu’il est passionné.

[« Miniature calendar » | Tatsuya Tanaka]

Dans tous ces cas de figure, on voit cette idée d’un déni de tra­vail au nom de valeurs. On pour­rait pen­ser un peu sché­ma­ti­que­ment qu’il y aurait d’un côté l’emploi et de l’autre le tra­vail gra­tuit, ce qui serait une erreur. Juridiquement, le tra­vail gra­tuit s’oppose à l’emploi. Mais, en réa­li­té, le fonc­tion­ne­ment du mar­ché du tra­vail est com­plè­te­ment impré­gné par le tra­vail gra­tuit, et de plu­sieurs manières. La pre­mière ren­voie à toutes les formes d’emploi dans les sec­teurs dits « fémi­nins ». Les salaires y sont plus bas qu’ailleurs car on retrouve, au cœur de l’emploi, ce déni de tra­vail qui passe par un déni de qua­li­fi­ca­tion : il y a cette idée que ce n’est pas vrai­ment un tra­vail, ou que ce n’est pas si com­pli­qué que ça de net­toyer, de s’occuper de per­sonnes âgées, d’en­fants, etc. Ce tra­vail essen­tiel­le­ment fémi­nin — qu’on appelle le care — consti­tue bien une exter­na­li­sa­tion du tra­vail domes­tique sur le mar­ché du tra­vail, avec des droits, une rému­né­ra­tion, des syn­di­cats, mais tou­jours avec ce déni des com­pé­tences, de la qua­li­fi­ca­tion et de la recon­nais­sance. Dans la même logique, il y a le registre de la voca­tion (dans le jour­na­lisme, l’in­dus­trie créa­tive ou les médias, par exemple). Qui serait un trem­plin vers l’emploi : on va tra­vailler gra­tui­te­ment aujourd’­hui pour obte­nir le métier dont on rêve ou la car­rière qu’on espère construire demain. Le tra­vail gra­tuit serait donc une étape dans la car­rière pro­fes­sion­nelle, un inves­tis­se­ment — des socio­logues amé­ri­cains ont créé pour ça le concept de hope labor. Ce tra­vail gra­tuit a pour effet de ren­for­cer le poids sym­bo­lique de l’emploi : celui-ci devient une sorte de Graal qu’on pour­ra peut-être atteindre si on passe toutes ces étapes. On fait d’a­bord un peu de béné­vo­lat, puis un stage, voire un ser­vice civique, un contrat aidé et, enfin, on aura peut-être un « véri­table emploi ». Ça aug­mente la dési­ra­bi­li­té de l’emploi comme sta­tut, mais ça fait aus­si fonc­tion­ner des sec­teurs entiers du mar­ché du tra­vail sur ce tra­vail gratuit.

« À celles et ceux qui fina­le­ment n’auraient pas trou­vé leur place dans la socié­té par l’emploi, on demande de prou­ver leur valeur en mon­trant qu’ils ou elles sont prêt·es à tra­vailler gratuitement. »

Et puis il y a une troi­sième ins­crip­tion du tra­vail gra­tuit dans le mar­ché du tra­vail, assez récente et pour­tant pré­sente dans pas mal de pays : c’est la logique de la contre­par­tie. À celles et ceux qui fina­le­ment n’auraient pas trou­vé leur place dans la socié­té par l’emploi, on demande de prou­ver leur valeur en mon­trant qu’ils ou elles sont prêt·es à tra­vailler gra­tui­te­ment. Ça se tra­duit dans les poli­tiques de l’emploi de ces der­nières années autour de la chasse aux chômeur·ses, ou dans la logique du work­fare : on demande une contre­par­tie aux allo­ca­tions en tra­vail gra­tuit. Il y a une ving­taine d’années, en France, on a vu des attaques contre les chômeur·ses qui étaient béné­voles : ils et elles étaient menacé·es d’être radié·es. On ne pou­vait alors pas faire de béné­vo­lat au nom de la dis­po­ni­bi­li­té pour la recherche d’emploi. Depuis quelques années, on voit reve­nir cette idée que les allo­ca­taires du RSA devraient faire du béné­vo­lat en contre­par­tie de leurs allo­ca­tions. On est pas­sé en très peu de temps d’un béné­vo­lat pros­crit à un béné­vo­lat pres­crit.

Pour que le tra­vail gra­tuit se réa­lise, il doit s’inscrire à la fois dans une logique d’entreprise et dans un dis­cours à forte légi­ti­mi­té (ou dans un dis­cours d’État). Comment ces deux élé­ments s’articulent-ils ?

Je me suis inté­res­sée à ce que j’ai appe­lé les « poli­tiques du béné­vo­lat », c’est-à-dire la manière dont l’État sou­tient, mais aus­si construit, oriente, finance et crée des sta­tuts autour de ces pra­tiques de tra­vail gra­tuit dans le milieu asso­cia­tif. Le dis­cours cano­nique sur ces ques­tions, c’est le dis­cours toque­villien : alors qu’aux États-Unis il y aurait peu d’État et que tou·tes les citoyen·nes seraient prêt·es à s’engager auprès de beau­coup d’associations, nous aurions, en France, un contre-modèle, celui d’un État dont on atten­drait tout — et avec peu d’associations. C’est l’i­dée de vases com­mu­ni­cants : soit il y aurait beau­coup d’État, soit beau­coup d’associations. J’ai cri­ti­qué cette approche parce qu’en réa­li­té, en France comme aux États-Unis, l’État est un acteur cen­tral pour le déve­lop­pe­ment de ces pra­tiques de tra­vail gra­tuit. Aux États-Unis, tous les pré­si­dents ont construit un pro­gramme de volon­ta­riat, l’ont finan­cé, et ont créé des orga­ni­sa­tions pour le sou­te­nir. Les asso­cia­tions sont donc aus­si, en par­tie, finan­cées par l’État. Certains finan­ce­ments se dirigent vers des sec­teurs où il y a besoin de plus d’engagement, et visent aus­si cer­taines popu­la­tions. Dans l’histoire des États-Unis, le béné­vo­lat a repo­sé pen­dant long­temps sur les femmes, essen­tiel­le­ment. Et quand elles sont ren­trées mas­si­ve­ment sur le mar­ché du tra­vail, dans les années 1970, il y a eu des réorien­ta­tions poli­tiques, sou­te­nues par l’État, qui visaient l’engagement des retraité·es : ils et elles devaient prendre le relais. Puis, dans les années 1980–1990, ça a été les jeunes, les « urbans mino­ri­ty youth » : cette jeu­nesse pou­vait être dan­ge­reuse et il valait mieux la mettre au bénévolat !

[« Miniature calendar » | Tatsuya Tanaka]

L’État est un acteur clé du fonc­tion­ne­ment de cet enga­ge­ment citoyen — par le finan­ce­ment, par la construc­tion d’institutions et la créa­tion de sta­tuts. Il n’y a qu’à voir le déve­lop­pe­ment du volon­ta­riat en France et sa der­nière forme, le ser­vice civique. Le paie­ment des indem­ni­tés de volon­ta­riat ne passe plus par les asso­cia­tions mais par l’agence de ser­vice civique, finan­cée par l’État. Ces poli­tiques du béné­vo­lat sont aus­si sym­bo­liques : elles construisent des rhé­to­riques, déve­loppent tout un dis­cours de valo­ri­sa­tion du bon citoyen comme étant enga­gé. « L’engagement citoyen » n’est certes pas une obli­ga­tion, mais c’est une inci­ta­tion qui frôle par­fois l’injonction. Quand Martin Hirsch crée la der­nière mou­ture du ser­vice civique et dit dans un entre­tien, en sub­stance, qu’« un jeune qui est au chô­mage et qui a le sens de l’effort, pré­fé­re­ra faire une année de ser­vice civique plu­tôt que de pas­ser une année sup­plé­men­taire au chô­mage », on frôle le work­fare. L’État est un acteur cen­tral car, comme le disait Bourdieu, « c’est la banque cen­trale du capi­tal sym­bo­lique ». Qui mieux que l’État peut légi­ti­mer une pra­tique ? Il faut rat­ta­cher ce dis­cours qui valo­rise l’engagement à un contexte plus large de trans­for­ma­tions de l’État et du tra­vail dans les ser­vices publics. Ce que signi­fie cette « bonne » citoyen­ne­té qu’il faut prou­ver en per­ma­nence, c’est une forme de mise au tra­vail public des citoyen·nes.

Dans les luttes sociales, on pointe sou­vent le déman­tè­le­ment de la fonc­tion publique par le pri­vé qui gagne­rait de nou­veaux mar­chés. Il est peu fait cas de la ques­tion du tra­vail gra­tuit au sein de l’État…

« Ces poli­tiques du béné­vo­lat sont aus­si sym­bo­liques : elles construisent des rhé­to­riques, déve­loppent tout un dis­cours de valo­ri­sa­tion du bon citoyen comme étant engagé. »

Ce qui semble se reti­rer, c’est moins l’État que le fonc­tion­naire, c’est-à-dire un cer­tain type de travailleur·ses. Un État qui vous incite à vous enga­ger dans l’école ou dans le parc à côté de chez vous, est extrê­me­ment pré­sent mais pas à la manière d’un État qui finan­ce­rait beau­coup de fonc­tion­naires. Par exemple, la der­nière grande enquête que j’ai faite aux États-Unis avec un col­lègue amé­ri­cain, John Krinsky, s’appelle « Qui net­toie les parcs ? ». On s’est ren­du compte que, dans les années 1970, il y avait 7 000 fonc­tion­naires muni­ci­paux, syn­di­qués, cou­verts par les règles de la fonc­tion publique — les par­kiees —, qui net­toyaient les parcs de New York (là-bas, le droit syn­di­cal a été don­né dans le pri­vé mais acquis dans le public par de nom­breuses luttes, et les par­kiees font par­tie des pre­miers fonc­tion­naires de la ville à s’être bat­tus pour l’ob­te­nir). Quand on a com­men­cé notre enquête, dans les années 1990, ils et elles étaient un peu moins de 2 000. La ques­tion était donc : qui net­toie les parcs de la ville en plus de ces fonctionnaires ?

On a mon­tré l’arrivée pro­gres­sive, entre la fin des années 1970 et les années actuelles, de plu­sieurs travailleur·ses à côté des fonc­tion­naires muni­ci­paux. On a mis en lumière la démul­ti­pli­ca­tion des sta­tuts de travailleur·ses dans ce ser­vice public. D’abord, des asso­cia­tions ont com­men­cé à gérer les grands parcs en par­te­na­riat avec la muni­ci­pa­li­té de New-York et pou­vaient embau­cher leur propre main‑d’œuvre. Ces salarié·es asso­cia­tifs étaient payés, mais n’a­vaient pas la même rému­né­ra­tion et n’é­taient pas cou­verts par les règles de la fonc­tion publique ni par les syn­di­cats. Puis sont arri­vées deux caté­go­ries de travailleur·ses qui n’é­taient pas recon­nus offi­ciel­le­ment comme tels : des allo­ca­taires de l’aide sociale et des citoyen·nes. À par­tir des années 1980–90, on voit se déve­lop­per les poli­tiques de work­fare : « On dit à des mil­liers d’al­lo­ca­taires que s’ils veulent conti­nuer à tou­cher leurs allo­ca­tions, ils vont devoir net­toyer les parcs de la ville à rai­son de 25 heures par semaine. » Au même moment, la muni­ci­pa­li­té crée un par­te­na­riat public-pri­vé qui s’appelle « part­ner­ships for parks » : il cherche à mobi­li­ser les citoyen·nes de New York pour qu’ils et elles s’engagent béné­vo­le­ment dans les parcs en bas de chez eux. Chaque parc devait ain­si avoir son asso­cia­tion de béné­voles, et ceux-ci devaient pou­voir être les gar­diens du parc, s’oc­cu­per du jar­di­nage, du net­toyage, etc., en lien avec la muni­ci­pa­li­té. Ces deux caté­go­ries de travailleur·ses invi­sibles, ou de travailleur·ses gratuit·es, repré­sentent aujourd’hui une force de tra­vail incroyable.

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Dans les années 1990, une expé­rience a été faite dans plu­sieurs quar­tiers du Queens, où on a mis la ville en concur­rence avec des entre­prises pri­vées pour voir si ça ne valait pas le coup de délé­guer l’en­tre­tien des parcs publics au pri­vé. Comme un fonc­tion­naire muni­ci­pal nous l’a racon­té, très fier, la ville a gagné. Il nous a dit mot pour mot : « Nous avons quelque chose que les entre­prises n’ont pas : du tra­vail gra­tuit2. » C’est ce tra­vail gra­tuit qui a per­mis à la ville de gar­der le mono­pole sur l’entretien des parcs. Du coup, ce ser­vice public n’a jamais été pri­va­ti­sé (pen­dant notre enquête, qui a durée quatre ans, nous n’a­vons pas vu d’entreprise pri­vées net­toyer les parcs). Par contre, la part des fonc­tion­naires muni­ci­paux a été réduite de plus de moi­tié. On a donc un ser­vice public qui est assu­ré par des gens qui ne se voient pas, qui ne se pensent pas toutes et tous comme travailleur·ses — avec les droits, les rému­né­ra­tions et les com­mu­nau­tés de tra­vail que ça implique.

« Un fonc­tion­naire muni­ci­pal nous a dit mot pour mot : Nous avons quelque chose que les entre­prises n’ont pas : du tra­vail gra­tuit. »

La diver­si­té des sta­tuts, par ailleurs, n’est pas répar­tie au hasard de la hié­rar­chie sociale. Les salarié·es asso­cia­tifs et les fonc­tion­naires muni­ci­paux sont à 70 % des hommes, les allo­ca­taires de l’aide sociale et les béné­voles sont essen­tiel­le­ment des femmes. Les béné­voles sont pour beau­coup des femmes issues des classes moyennes ou supé­rieures ; les allo­ca­taires, elles, sont à 90 % noires et/ou lati­nas. Cette divi­sion par sta­tut, mais aus­si par sexe, classe et race, rend l’écart social entre deux per­sonnes sur un même lieu de tra­vail déme­su­ré. Entre telle béné­vole vivant au-des­sus de Central Park et des­cen­dant deux fois par semaine net­toyer le parc comme si c’était son jar­din et telle allo­ca­taire vivant au fin fond du Bronx et fai­sant le tra­jet dans le cadre de son pro­gramme de work­fare, l’idée qu’elles puissent avoir des inté­rêts com­muns semble impos­sible. Et, en même temps, New York uti­lise le tra­vail de ces femmes pour faire fonc­tion­ner ses ser­vices publics. Cet exemple montre com­ment un ser­vice public se néo­li­bé­ra­lise : on voit une dimi­nu­tion du nombre de fonc­tion­naires ain­si qu’une trans­for­ma­tion du sta­tut de la fonc­tion publique. Les allo­ca­taires rêve­raient d’obtenir un jour le sta­tut de « civil employee », mais qua­si­ment aucun ne l’obtiendra. On sépare les car­rières, de sorte que les plus pauvres ne pour­ront plus pro­gres­ser dans la fonc­tion publique, et on affai­blit les syn­di­cats, qui ont du mal à gérer ces dif­fé­rents types de travailleur·ses. Tout ça s’opère non pas à par­tir d’une pri­va­ti­sa­tion, mais d’une « gra­tui­ti­sa­tion » du travail.

En France, on a aujourd’hui des choses très simi­laires. Avec Francis Lebon, on a fait une enquête sur les trans­for­ma­tions du tra­vail dans les écoles suite à la réforme des rythmes sco­laires. La mise en place de cette réforme a conduit à la même mul­ti­pli­ca­tion des sta­tuts de travailleur·ses dans un ser­vice public — ici, l’école. On a fait entrer des béné­voles asso­cia­tifs, des parents béné­voles, des per­sonnes en ser­vices civiques, des animateur·trices asso­cia­tifs, contrac­tuels ou vaca­taires, de sorte qu’on trouve dans les écoles des gens qui font exac­te­ment les mêmes tâches au même moment, mais avec des sta­tuts, des droits et des reve­nus com­plè­te­ment dif­fé­rents — et certain·es ne se pensent pas comme travailleur·ses. Il y a des enjeux de déqua­li­fi­ca­tion, de dé-pro­fes­sion­na­li­sa­tion, mais aus­si de gra­tui­ti­sa­tion du tra­vail dans le ser­vice public. Tout ça nous oblige à pen­ser la néo­li­bé­ra­li­sa­tion non pas seule­ment à par­tir de la pri­va­ti­sa­tion, de la guerre de tous contre tous et de la construc­tion d’un indi­vi­du entre­pre­neur, mais aus­si à regar­der ce que j’appelle la « face civique » du néo­li­bé­ra­lisme. C’est une facette qui pour­rait sem­bler plus sym­pa­thique, à laquelle on adhé­re­rait plus faci­le­ment car elle repose sur des valeurs d’engagement, sur une citoyen­ne­té en acte, sur des gens de bonne volon­té. Mais ses effets peuvent être tout aus­si désastreux.

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Quelles sont les formes de lutte exis­tantes contre le tra­vail gra­tuit et com­ment s’organisent-elles ?

C’est com­pli­qué d’imaginer une orga­ni­sa­tion, parce que le tra­vail gra­tuit touche beau­coup de monde et, dans le même temps, il divise. Si on reprend l’exemple des parcs de New York, les femmes qui y tra­vaillent peuvent pro­ve­nir des deux bouts de la hié­rar­chie sociale : leur tra­vail n’a pas le même sens pour toutes. C’est donc extrê­me­ment dif­fi­cile d’imaginer une mobi­li­sa­tion des travailleur·ses gra­tuits « en géné­ral ». J’ai essayé de repé­rer et d’a­na­ly­ser des conflits autour du tra­vail gra­tuit. À quel moment des travailleur·ses gratuit·es se sont mobilisé·es ? De quels outils ils et elles se sai­sissent pour se faire recon­naître ? Ces outils, ce sont ceux du sala­riat. Par exemple les blogueur·euses du Huffington Post ont deman­dé la requa­li­fi­ca­tion de leur tra­vail. Des syn­di­cats se sont aus­si mon­tés, comme le montre le tra­vail de Romain Pudal sur l’in­cor­po­ra­tion de pom­piers volon­taires par les syn­di­cats des pom­piers pro­fes­sion­nels. Difficile, oui, car soit ces dif­fé­rents types de tra­vail gra­tuit sont adsor­bés dans l’emploi, soit ça débouche sur la créa­tion de sta­tuts hybrides (comme les stages) sur les­quels les employeurs peuvent s’ap­puyer. Après la mobi­li­sa­tion de géné­ra­tion pré­caire, qui a obte­nu que les sta­giaires reçoivent une indem­ni­té au-delà de deux mois, les employeurs ont dit qu’ils n’al­laient plus prendre de sta­giaires car ça coû­tait trop cher et qu’à la place ils pren­draient des ser­vices civiques. En Angleterre, quand les sta­giaires se sont mobi­li­sés, les offres de stage ont été trans­for­mées en offres de bénévolat…

« Le tra­vail domes­tique des femmes blanches des classes supé­rieures amé­ri­caines n’avait pas le même sens que celui des femmes noires des classes populaires. »

La lutte qui est aujourd’­hui au cœur de ces mobi­li­sa­tions sur le tra­vail gra­tuit, c’est celle des CUTE [Comités uni­taires sur le tra­vail étu­diant] pour la rému­né­ra­tion des sta­giaires, au Québec. Elle s’est construite sur l’i­dée que le stage est en fait du tra­vail gra­tuit, fémi­nin, que le stage est une repro­duc­tion de la force de tra­vail au même titre que le tra­vail domes­tique et que le capi­ta­lisme béné­fi­cie de l’ensemble de ce tra­vail. Le « wages for hou­se­work » des femmes est repris par les CUTE sous la forme d’un « wages for stu­dents ». Le salaire, ce n’est pas juste une indem­ni­té, c’est la recon­nais­sance du sta­tut de travailleur·ses. Car ce sont les stages dans l’éducation, dans la san­té, dans le social — dans les sec­teurs dits « fémi­nins » — qui ne sont pas rému­né­rés, alors que les stages d’ingénieurs au Québec le sont. Là, on a effec­ti­ve­ment une mobi­li­sa­tion très forte car elle est ancrée dans une ana­lyse théo­rique et elle ne fait pas de conces­sion. C’est une mobi­li­sa­tion qui est por­teuse d’espoir car elle fait le lien entre dif­fé­rents seg­ments du tra­vail gratuit.

« Depuis des posi­tions dif­fé­rentes dans l’espace social, on ne valo­rise pas de la même manière une acti­vi­té », dites-vous. La ques­tion du tra­vail gra­tuit n’est-elle pas alors l’occasion d’articuler les luttes anti­ca­pi­ta­listes, anti­sexistes et antiracistes ?

Cette phrase-là ren­voie à une cri­tique que le black femi­nism, et notam­ment bell hooks, a fait du fémi­nisme mains­tream dans les années 1980. Les fémi­nistes blanches avaient comme solu­tion pour toutes les femmes de sor­tir de la mai­son et d’aller sur le mar­ché du tra­vail, alors que les femmes noires ou de la classe ouvrière y étaient déjà depuis bien long­temps — et ce n’était pas la joie. Pour ces der­nières, ren­trer à la mai­son, c’était aus­si trou­ver un espace de pro­tec­tion, notam­ment dans une socié­té raciste comme celle des États-Unis. La mai­son pou­vait consti­tuer pour ces femmes un espace de résis­tance, de pro­tec­tion, de trans­mis­sion de valeurs poli­tiques, de construc­tion poli­tique. C’est pour­quoi le tra­vail domes­tique des femmes blanches des classes supé­rieures amé­ri­caines n’avait pas le même sens que celui des femmes noires des classes popu­laires. Ça oblige effec­ti­ve­ment à se deman­der d’où on parle quand on parle de tra­vail gra­tuit, et d’où on le regarde, dans quel rap­port social il est pris.

[« Miniature calendar » | Tatsuya Tanaka]

Ça a des échos aujourd’hui avec le reve­nu uni­ver­sel, par exemple, et la ques­tion de savoir si il est fémi­niste. On entend qu’avec ce reve­nu les femmes pour­raient enfin s’engager dans les asso­cia­tions mais qu’il ne fau­drait pas qu’elles retournent à la mai­son. En fait, il y a une forme de sur­va­lo­ri­sa­tion d’un tra­vail gra­tuit dans ces argu­ments, à savoir le tra­vail béné­vole dans les asso­cia­tions, qui pour­tant sont loin d’être des lieux très éga­li­taires. Ce rai­son­ne­ment repose aus­si sur l’idée d’une déva­lo­ri­sa­tion très forte du tra­vail domes­tique : c’est à se deman­der s’il n’y a pas là aus­si des rap­ports de classe qui struc­turent cette divi­sion entre le bon et le mau­vais tra­vail gra­tuit ! Le black femi­nism montre que la valeur est aus­si sociale, construite. L’analyse du tra­vail gra­tuit par­ti­cipe à un moment inter­sec­tion­nel. Même si ça reste com­pli­qué à arti­cu­ler, il faut les ana­ly­ser de cette façon, sinon on risque de tom­ber dans une forme de natu­ra­li­sa­tion de la valeur. Penser le tra­vail gra­tuit tra­ver­sé par ces rap­ports sociaux est une manière de remettre au cœur du débat une ana­lyse poli­tique du tra­vail. Regarder le tra­vail par sa face gra­tuite — avec l’apport des débats fémi­nistes, qui sont d’une incroyable puis­sance — per­met de repo­ser ces ques­tions pour une ana­lyse plus glo­bale du tra­vail aujourd’hui.

Les luttes actuelles portent sur la répar­ti­tion du tra­vail — par exemple la dimi­nu­tion du temps de celui-ci. Ce qui laisse pen­ser que nous aurions aban­don­né la lutte pour la défi­ni­tion même du tra­vail. Quelles pers­pec­tives poli­tiques per­met­traient de faire por­ter ce conflit sur la recon­nais­sance d’une production ?

C’est la force du mou­ve­ment des sta­giaires aujourd’hui, qui mènent une lutte pour la défi­ni­tion du tra­vail et où on peut chan­ger quelque chose. Car pour lut­ter contre l’appropriation, il faut reprendre la main sur notre tra­vail. Avant de le par­ta­ger, il s’a­git d’a­bord de le défi­nir pour en être à nou­veau pro­prié­taire. C’est pour ça que je trouve leur lutte puis­sante et enthou­sias­mante ! C’est éga­le­ment pour cette rai­son que je ter­mine mon livre sur Bernard Friot, car il reven­dique qu’il ne faut pas pen­ser la répar­ti­tion de la valeur mais sa défi­ni­tion, col­lec­ti­ve­ment. Ça par­ti­cipe du fait que je ne sois pas convain­cue par le reve­nu uni­ver­sel, qui semble être une manière de dire « chacun·e fait comme il ou elle veut ». Quand chacun·e fait comme il ou elle veut, les rap­ports sociaux jouent à plein. Il ne suf­fit pas de ne pas le vou­loir pour qu’ils ne jouent pas, ou d’être bien inten­tion­né dans son coin. Je ne vois pas en quoi ça ferait tom­ber l’ordre patriar­cal ou capitaliste.


Photographie de ban­nière : Tatsuya Tanaka
Photographie de vignette : Stéphane Burlot | Ballast


  1. Le Travail béné­vole : enga­ge­ment citoyen ou tra­vail gra­tuit et Travail gra­tuit : la nou­velle exploi­ta­tion.
  2. « We have some­thing cor­po­ra­tions don’t have: free labor. »

REBONDS

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