Rachida Brahim : « Mettre en lumière les crimes racistes, c’est nettoyer nos maisons »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Durant sept ans, Rachida Brahim, doc­teure en socio­lo­gie, a exa­mi­né 731 crimes racistes — des attaques ou des meurtres com­mis de 1970 à 1997, en France conti­nen­tale. Ce minu­tieux tra­vail d’en­quête est deve­nu un livre, La Race tue deux fois : il vient de paraître aux édi­tions Syllepse. La notion de « classe » révèle l’ordre hié­rar­chique socio-éco­no­mique qui archi­tec­ture l’en­semble de la socié­té ; celle de « genre » met au jour les rap­ports sociaux à l’œuvre entre les sexes ; celle de « race » explique, en tant que construc­tion his­to­rique, les inéga­li­tés, dis­cri­mi­na­tions et pro­cé­dés déshu­ma­ni­sants qui frappent les groupes mino­ri­taires. Penser la façon dont les trois s’en­tre­lacent porte un nom bien connu dans les mondes mili­tants et aca­dé­miques : l’in­ter­sec­tion­na­li­té — un nom que le ministre de l’Éducation natio­nale, Jean-Michel Blanquer, a, tout à son intel­li­gence, récem­ment assi­mi­lé aux « inté­rêts des isla­mistes ». Pour com­prendre l’his­toire des crimes racistes et l’im­pu­ni­té dont leurs auteurs conti­nuent de béné­fi­cier, Rachida Brahim est for­melle : il faut ques­tion­ner les logiques raciales propres à notre ordre social. Nous l’a­vons rencontrée.


Comment en arrive-t-on à tra­vailler sur les crimes racistes ? 

Mes parents sont algé­riens : ils ont immi­gré en France dans les années 1970 et je suis née en 1982. Je crois qu’à l’origine de ce tra­vail, il y a une ten­sion interne pro­vo­quée par un déca­lage de plus en plus insou­te­nable entre ce que je per­ce­vais inti­me­ment de la beau­té de ce monde et ce qu’il m’était don­né de voir lorsque j’étais en socié­té. En l’occurrence : une vio­lence sociale pro­téi­forme, plus ou moins dif­fuse, mais bien réelle. Et puis il y avait une énigme qui reve­nait sans cesse et à laquelle je n’avais pas de réponse : dans mes diverses inter­ac­tions avec des profs, des amis, leurs parents, des moni­teurs de colo­nie de vacances, des méde­cins, voire avec de par­faits incon­nus, peu importe, je per­ce­vais que cer­taines per­sonnes savaient quelque chose de moi que moi-même j’ignorais. Face à leur manière de par­ler ou de se com­por­ter, je res­tais muette. Et je consta­tais que, là, quelque chose à pro­pos de la situa­tion et de moi-même m’échappait com­plè­te­ment. J’étais tout à coup anal­pha­bète : je n’avais aucun moyen de lire le monde social et ce qui m’arrivait dans ce monde-là.

« Comment dans un pays démo­cra­tique, doté d’institutions judi­ciaires appa­rem­ment per­for­mantes, des crimes racistes pou­vaient-ils res­ter impunis ? »

J’ai réa­li­sé par la suite que cette chose était rela­tive à la ques­tion colo­niale et à la ques­tion raciale. Je l’ai réel­le­ment com­pris à par­tir de mes 27 ans, au moment où j’ai com­men­cé à tra­vailler dans les quar­tiers nord de Marseille — dans le cadre de cette thèse sur les crimes racistes et en ren­con­trant des per­sonnes qui étaient, comme moi, de parents algé­riens et issues des classes popu­laires. Ces per­sonnes avaient 20 ans, 30 ans de plus que moi ; elles avaient par­ti­ci­pé, en France, à un mou­ve­ment pour les droits civiques dont je ne savais rien. Ces per­sonnes, sur­tout, pro­po­saient une ana­lyse et des savoirs extrê­me­ment poin­tus sur la ques­tion du racisme, dont je n’avais enten­du par­ler. Et par­mi tout ce que me racon­taient ces per­sonnes, j’ai choi­si de m’intéresser aux crimes racistes, à leur his­toire sociale ain­si qu’à ce qui me sem­blait le plus invrai­sem­blable : l’im­pu­ni­té. Comment dans un pays démo­cra­tique, doté d’institutions judi­ciaires appa­rem­ment per­for­mantes, des crimes racistes pou­vaient-ils res­ter impunis ?

Et com­ment l’ex­pli­quez-vous, cette impu­ni­té, justement ?

Si le racisme peut res­ter impu­ni, c’est parce que le droit fran­çais repose sur un racisme struc­tu­rel qui racia­lise les indi­vi­dus, les expose à une vio­lence spé­ci­fique puis nie le carac­tère racial de cette vio­lence. En m’in­té­res­sant aux années 1970, 80 et 90, trois points ont atti­ré mon atten­tion : les crimes dénon­cés comme racistes — j’en ai étu­dié 731 ; les poli­tiques publiques rela­tives à la ques­tion migra­toire et aux quar­tiers popu­laires ; la légis­la­tion anti­ra­ciste. Lorsque j’ai récol­té les don­nées empi­riques et que je les ai mises bout à bout, c’est le fonc­tion­ne­ment du racisme struc­tu­rel et sys­té­mique qui est alors appa­ru. J’ai aus­si pu obser­ver qu’en France, depuis près de 60 ans, dif­fé­rents mou­ve­ments mènent une lutte pour les droits civiques : le MTA1, les mar­cheurs de 832, le MIB3, les mul­tiples comi­tés Vérités et Justice. Ces col­lec­tifs ont affir­mé, entre autres, que le racisme les as muti­lés et que leur parole a été — et conti­nue d’être — dis­qua­li­fiée. Si, jusque-là, l’idée d’impunité me parais­sait invrai­sem­blable, c’est jus­te­ment en rai­son de ce tra­vail pro­fond et puis­sant de dis­qua­li­fi­ca­tion et d’occultation de l’Histoire telle qu’elle a été vécue par les subal­ternes. Or mon tra­vail a per­mis, me semble-t-il, de mettre au jour des élé­ments de preuve et de compréhension.

[Marche pour l'égalité et contre le racisme, 1983 | DR]

De quelle manière tenez-vous à qua­li­fier, à défi­nir, la nature de ce travail ?

C’est un tra­vail socio-his­to­rique qui a plu­sieurs fonc­tions. Il rend hom­mage à ceux qui sont par­tis sans que l’on recon­naisse que c’est du racisme inter­per­son­nel et ins­ti­tu­tion­nel qu’ils sont morts. Il réha­bi­lite la parole de ceux qui ont lut­té depuis la marge pour plus de jus­tice et d’égalité. Aussi, en mon­trant les méca­nismes com­plexes du racisme struc­tu­rel, il appelle à un éveil des consciences. Car nous méri­tons tous et toutes beau­coup mieux que cette sorte de haine qu’on nous pro­pose ! Si les morts conti­nuent à habi­ter notre mémoire col­lec­tive, c’est qu’ils attendent quelque chose des vivants. Mettre en lumière les crimes racistes, c’est une manière de net­toyer nos mai­sons. Nous ne pou­vons pas conti­nuer à prendre tran­quille­ment le thé alors que la colo­nia­li­té du pou­voir laisse tant de sang sur les murs.

Que peut-on sai­sir de plus en mobi­li­sant la notion de « racisme struc­tu­rel » et non celle de « racisme » tout court ?

« Lorsqu’on parle de racisme struc­tu­rel, il importe d’in­sis­ter sur le fait que les pro­ces­sus de racia­li­sa­tion ne relèvent pas de logiques iso­lées, accidentelles. »

Réussir à mettre en évi­dence le carac­tère struc­tu­rel des crimes a été l’enjeu fon­da­men­tal de ce tra­vail. Je suis par­tie de la défi­ni­tion de Stokely Carmichael et de Charles V. Hamilton, qui, au moment de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, ont décrit le racisme struc­tu­rel comme un agen­ce­ment au sein duquel les normes défi­nies par les ins­ti­tu­tions, d’une part, et les repré­sen­ta­tions cultu­relles qui tra­versent la socié­té, d’autre part, per­mettent non seule­ment de pro­duire, mais aus­si de per­pé­tuer les inéga­li­tés raciales. Pour com­prendre cette défi­ni­tion, il faut d’abord rap­pe­ler que la socié­té est un sys­tème de clas­se­ment. Les cri­tères de classe, de genre ou de race — pour ne citer que les trois prin­ci­paux — ont pour fonc­tion de fabri­quer et de hié­rar­chi­ser les groupes sociaux. En fonc­tion de ces pro­prié­tés sociales et de leur com­bi­nai­son, nous n’avons pas accès aux mêmes res­sources maté­rielles ou sym­bo­liques. Lorsqu’on parle de racisme struc­tu­rel, il importe d’in­sis­ter sur le fait que les pro­ces­sus de racia­li­sa­tion ne relèvent pas de logiques iso­lées, acci­den­telles, mais obéissent à un ordre social, his­to­rique et poli­tique. Le racisme est une res­source cen­trale des États modernes. C’est un dis­po­si­tif poli­tique qui per­met de struc­tu­rer la socié­té de façon inéga­li­taire et d’exposer cer­tains d’entre nous à la vio­lence et à une mort pré­ma­tu­rée. Lors de cette recherche, j’ai vou­lu ques­tion­ner le rôle joué par le droit dans ce racisme struc­tu­rel. J’ai pu obser­ver les manières sub­tiles par les­quelles le droit fran­çais racia­lise des indi­vi­dus, et ce à tra­vers des poli­tiques particulières.

Lesquelles ?

Les poli­tiques rela­tives à la ques­tion migra­toire et aux quar­tiers popu­laires, par exemple. Ce même droit fran­çais déra­cia­lise ces mêmes indi­vi­dus au moment où ils dénoncent la vio­lence à laquelle ils sont expo­sés en se ser­vant de lois uni­ver­sa­listes, comme les lois anti­ra­cistes. C’est la coexis­tence de ces deux mou­ve­ments, de par­ti­cu­la­ri­sa­tion et d’universalisation, de racia­li­sa­tion et de déra­cia­li­sa­tion, qui fait sys­tème et assure la péren­ni­té du racisme struc­tu­rel. Elle per­met de créer la race et de la nier dans le même temps.

Mais com­ment la race se retrouve-t-elle à tuer deux fois ? 

« La race tue deux fois » pour­rait résu­mer la parole des per­sonnes frap­pées par les crimes racistes. À par­tir de 1945, des dis­cours offi­ciels ont affir­mé que la croyance en l’exis­tence de « races bio­lo­giques » étaient une abo­mi­na­tion et qu’une telle chose ne devait plus jamais exis­ter. Mais, dans les faits, les pou­voirs publics ont conti­nué à employer, taci­te­ment, les caté­go­ries raciales comme caté­go­ries sociales dans le but de main­te­nir les rap­ports de domi­na­tion ain­si qu’une inégale répar­ti­tion des res­sources maté­rielles et sym­bo­liques. En 1945, la France pos­sède encore des colo­nies. À par­tir des indé­pen­dances, les migrants afri­cains et leurs des­cen­dants sont encore réduits à une appa­rence et à une appar­te­nance cultu­relle que l’on déva­lo­rise afin de mieux les main­te­nir dans un état d’in­fé­rio­ri­té — ils sont néga­ti­ve­ment racia­li­sés. Ainsi, ils sont expo­sés à une vio­lence spé­ci­fique en rai­son des pré­ju­gés qui pèsent sur eux. La race tue une pre­mière fois, donc, en rai­son du coup phy­sique qui peut être por­té aux indi­vi­dus. Et elle tue une seconde fois parce que dans l’écrasante majo­ri­té des cas, il est impos­sible de faire recon­naître le carac­tère racial de la vio­lence. Par consé­quent, les affaires abou­tissent à des non-lieux, à des acquit­te­ments ou à des peines légères avec sur­sis. Cette deuxième vio­lence est un coup psy­chique assé­né par le sys­tème pénal : elle est d’ordre institutionnel.

[Stéphane Burlot | Ballast]

Votre réflexion s’arrime au contexte fran­çais des années 1970 puis s’ouvre sur les deux décen­nies qui suivent. Pourquoi cette séquence en particulier ?

Initialement, je pen­sais uni­que­ment tra­vailler sur la série de crimes racistes qui a eu lieu dans la région mar­seillaise en 19734. Fin août 1973, un Algérien psy­cho­lo­gi­que­ment instable a tué un chauf­feur de bus. Six hommes sont retrou­vés morts dans les cinq jours qui suivent, trois d’entre eux ont été tués dès le len­de­main. En l’espace de trois mois, en croi­sant les archives de la presse et de la pré­fec­ture, on compte 17 morts et une cin­quan­taine d’agressions. Puis j’ai conti­nué à fouiller les archives et je suis tom­bée sur des faits simi­laires en 1974 et en 75. Sur l’ensemble de la décen­nie, en fait, et ce jus­qu’en 1990. À chaque fois, il s’agissait d’hommes qui étaient agres­sés ou abat­tus en rai­son des seuls pré­ju­gés dont ils fai­saient l’ob­jet. J’avais évi­dem­ment en tête les exac­tions com­mises aupa­ra­vant, durant la période colo­niale ; je me suis alors lon­gue­ment inter­ro­gée sur la notion de mas­sacre. À par­tir de com­bien de morts peut-on par­ler d’un mas­sacre et, dans ce cas pré­cis, où com­mence-t-il et quand s’arrête-t-il ? J’en suis arri­vée à l’idée que depuis les guerres d’indépendances, nous avons tous, consciem­ment ou non, assis­té à un long mas­sacre. J’ai donc repous­sé les bornes chro­no­lo­giques et pour­sui­vi mes recherches. Je crois que les cher­cheurs ont une res­pon­sa­bi­li­té dans ce qu’ils donnent à lire. Faire comme si les crimes racistes se limi­taient à Marseille en 1973 aurait été sans doute plus facile mais, selon moi, insuf­fi­sant d’un point de vue éthique…

En quoi ?

« Alors que des crimes racistes sont régu­liè­re­ment dénon­cés, il faut attendre 2003 pour que la France recon­naisse, sous cer­taines condi­tions, le mobile raciste. »

Ce n’est là qu’une pièce du puzzle. Mon enquête a donc cou­vert la période 1970–2000. C’est une période qui per­met d’ob­ser­ver la manière dont la ques­tion raciale se redé­ploie alors que la France perd ses colo­nies en Afrique. À par­tir des années 1960, contrai­re­ment à ce qui était atten­du, l’immigration a sur­tout été une immi­gra­tion afri­caine et majo­ri­tai­re­ment algé­rienne. La poli­tique d’immigration racia­lise néga­ti­ve­ment les migrants afin de frei­ner leurs entrées sur le ter­ri­toire. Les poli­tiques publiques rela­tives aux quar­tiers popu­laires ou aux loge­ments vont, quant à elles, éga­le­ment par­ti­ci­per à cette alté­ri­sa­tion radi­cale et limi­ter la citoyen­ne­té et l’accès des per­sonnes raci­sées aux biens publics. Parallèlement, dès la fin des années 1960, ces mêmes per­sonnes vont s’organiser afin de dénon­cer les dis­cri­mi­na­tions et les vio­lences aux­quelles elles sont quo­ti­dien­ne­ment confron­tées. C’est une séquence his­to­rique impor­tante, aus­si, au regard de la légis­la­tion anti­ra­ciste : alors que des crimes racistes sont régu­liè­re­ment dénon­cés, il faut attendre 2003 pour que la France recon­naisse, sous cer­taines condi­tions, le mobile raciste.

On ima­gine bien qu’un pro­jet comme le vôtre a dû néces­si­ter un long tra­vail d’en­quête sur dif­fé­rents ter­rains, que ce soit au niveau juri­dique, socio­lo­gique ou poli­tique. Avez-vous eu accès à toutes les sources que vous jugiez nécessaires ?

J’ai mené des entre­tiens et j’ai pas­sé du temps à consul­ter dif­fé­rents fonds d’archives pro­ve­nant d’associations, de la presse, de la Justice, de l’Intérieur et du Parlement. Le but était de confron­ter les sources afin d’objectiver le sen­ti­ment d’injustice qui éma­nait des entre­tiens. Dans les archives non ins­ti­tu­tion­nelles, c’est-à-dire asso­cia­tions et presse, j’ai consul­té des listes. Les listes d’hommes morts. Des textes de réflexion, aus­si, des pro­grammes, des bilans d’actions, des comptes-ren­dus de réunions, des com­mu­ni­qués, des tracts, des appels à mani­fes­ter, des cor­res­pon­dances, des affiches et bien sûr des cou­pures de presse. Au niveau ins­ti­tu­tion­nel, il existe un délai de com­mu­ni­ca­bi­li­té qui peut aller de 25 à 100 ans pour les docu­ments rele­vant de la sûre­té de l’État ou de la pro­tec­tion de la vie pri­vée. Or, grâce à des demandes de déro­ga­tions, j’ai tout de même pu accé­der à un nombre signi­fi­ca­tif d’élé­ments inédits. J’ai consul­té des dos­siers de juri­dic­tions et j’ai été confron­tée à ce que m’a­vaient dit les enquê­tés, à savoir qu’on ne retrou­vait pas de men­tion de faits racistes. Je suis alors allée voir ailleurs, plus haut, du côté du minis­tère de l’Intérieur et du Parlement. J’ai dépouillé des docu­ments minis­té­riels tels que des syn­thèses rela­tives à des « inci­dents impli­quant des Nord-Africains » ou aux « pro­blèmes posés par l’immigration ». Des notes, aus­si, des télé­grammes, des rap­ports, des cor­res­pon­dances éma­nant des Renseignement géné­raux, des ser­vices de police et des pré­fec­tures, des auto­ri­tés locales, gou­ver­ne­men­tales ou étrangères.

[Marche pour l'égalité et contre le racisme, 1983 | Dominique Faget | AFP]

Et les archives par­le­men­taires ?

Elles sont ouvertes. J’ai pu consul­ter les rap­ports de la com­mis­sion des lois ain­si que les comptes ren­dus des séances par­le­men­taires pro­duites à tour de rôle au sein de l’Assemblée natio­nale et du Sénat.

Le sen­ti­ment d’injustice des per­sonnes concer­nées per­dure encore…

Le crime raciste n’a aucune exis­tence juri­dique : voi­là d’où pro­vient le sen­ti­ment d’injustice qui a long­temps pré­va­lu et qui pré­vaut encore. C’est pour cette rai­son que durant les mobi­li­sa­tions des années 1970 à 1990, la ques­tion du mobile raciste a occu­pé une place si cen­trale. Sa prise en compte devait per­mettre de qua­li­fier les faits et d’of­frir une alter­na­tive aux pour­suites débou­chant sur des cor­rec­tion­na­li­sa­tions, des non-lieux ou des acquit­te­ments. Or les par­le­men­taires se sont régu­liè­re­ment oppo­sés à toute consi­dé­ra­tion d’un mobile raciste consti­tu­tif de l’infraction. La loi de 1972, consi­dé­rée comme le pilier de la légis­la­tion anti­ra­ciste, concerne les injures, les insultes, les inci­ta­tions à la haine et les dis­cri­mi­na­tions. Les rap­ports pré­fec­to­raux et les enquêtes de police sur les­quels s’appuient les par­le­men­taires pour écar­ter l’idée de crimes racistes ont eux-mêmes été rédi­gés de manière à éli­mi­ner toutes traces du racisme. Les affaires sont déra­cia­li­sées, c’est-à-dire que le mobile raciste est sys­té­ma­ti­que­ment écar­té : on appré­hende les agres­sions, les meurtres comme étant de simples règle­ments de compte, des dif­fé­rends qui dégé­nèrent, des voies de fait dues à l’ivresse ou à des vols. Suite à la Marche pour l’égalité et contre le racisme, le gou­ver­ne­ment socia­liste avait pour­tant annon­cé un nou­veau pro­jet de loi qui per­met­trait d’alourdir la peine en cas de mobile raciste. Une loi a été votée en 1985, mais il s’agit d’une loi très géné­rale qui concerne dif­fé­rents domaines de l’action publique.

Aucun texte de loi ne condamne spé­ci­fi­que­ment les crimes racistes ? 

« Les rap­ports pré­fec­to­raux et les enquêtes de police sur les­quels s’appuient les par­le­men­taires pour écar­ter l’idée de crimes racistes ont eux-mêmes été rédi­gés de manière à éli­mi­ner toutes traces du racisme. »

Un seul article porte sur le racisme. Il ne concerne pas le trai­te­ment pénal des crimes racistes mais vise uni­que­ment le droit de cer­taines asso­cia­tions de se consti­tuer par­tie civile en cas d’in­frac­tions com­mises en rai­son d’un mobile raciste. Le mobile raciste est bien men­tion­né, mais il n’est pas défi­ni. Il est donc impos­sible de s’en sai­sir au sein des tri­bu­naux. En 1990, il y a la loi Gayssot. Dans sa ver­sion ini­tiale, elle visait d’abord à faire du mobile raciste une cir­cons­tance aggra­vante mais la com­mis­sion des lois a sup­pri­mé cette pro­po­si­tion et ins­tau­ré à la place le délit de néga­tion­nisme. C’est en 2003 que le mobile raciste est deve­nu une cir­cons­tance aggra­vante, suite à une pro­po­si­tion de loi des dépu­tés UMP. Mais cette loi est d’une por­tée res­treinte puisque le mobile raciste est recon­nu uni­que­ment si le contre­ve­nant a expri­mé une pen­sée raciste. Autre pro­blème, cette loi est elle-même racia­li­sante dans la mesure où le dépu­té qui l’a défen­due a mani­pu­lé les chiffres, stig­ma­ti­sé les « femmes voi­lées » et les « jeunes musul­mans » en les ren­dant res­pon­sables d’une hausse de l’antisémitisme en France — et en omet­tant la res­pon­sa­bi­li­té des mili­tants FN.

Il existe, selon vous, trois formes de vio­lences raciales : idéo­lo­giques, situa­tion­nelles et dis­ci­pli­naires. Quels sont les contours de ces trois catégories ?

Prenons d’a­bord les vio­lences de type idéo­lo­gique. La plu­part de ces vio­lences ont été reven­di­quées par des grou­pus­cules nés durant la guerre d’Algérie, par des mili­tants du FN ou par des mou­vances néo­na­zies. Ces vio­lences donnent lieu à des agres­sions et à des atten­tats contre des consu­lats, des foyers, des cités HLM, des com­merces ou encore des mos­quées. Les vio­lences situa­tion­nelles ont pour cadre la vie quo­ti­dienne. Dans ce cas, l’auteur des faits use de la force contre des Maghrébins qui n’ont stric­te­ment rien fait, mais qu’ils jugent dan­ge­reux. Et, en géné­ral, l’auteur des faits passe à l’acte parce qu’il estime qu’il doit pro­té­ger quelque chose : sa mai­son, son com­merce, des membres de sa famille, sa fête natio­nale, sa tran­quilli­té. Enfin, il y a les vio­lences d’ordre dis­ci­pli­naire. Elles mettent en scène des repré­sen­tants des pou­voirs publics, des gen­darmes, des doua­niers, des mili­taires, le per­son­nel hos­pi­ta­lier, et dans la grande majo­ri­té des cas, des poli­ciers. On note ici une volon­té de coer­ci­tion de groupes sociaux raci­sés per­çus comme déviants. Ce der­nier type de vio­lence me semble être le plus exten­sif et le plus per­sis­tant dans le temps. Par exemple, la manière dont la notion de laï­ci­té est aujourd’hui mani­pu­lée s’inscrit dans cette logique de contrôle des mou­ve­ments des corps raci­sés dans l’espace public.

[Stéphane Burlot | Ballast]

« À comp­ter des années 1980, les jeunes hommes des quar­tiers popu­laires ont héri­té des stig­mates de leurs pères », écrivez-vous…

L’opération de stig­ma­ti­sa­tion est un méca­nisme cen­tral du pro­ces­sus de racia­li­sa­tion. Elle consiste à rele­ver des traits ordi­naires, des traits cultu­rels ou phy­siques et à leur asso­cier une valeur néga­tive. Ces traits deviennent des mar­queurs qui font entrer les indi­vi­dus ciblés dans des caté­go­ries raciales pour asseoir un rap­port de domi­na­tion, et ce quelle que soit la manière dont ils se défi­nissent eux-mêmes. Dans les années 1960, cette opé­ra­tion de stig­ma­ti­sa­tion est visible dans les notes et les rap­ports pro­duits par les hauts fonc­tion­naires de l’immigration : ils pré­sentent glo­ba­le­ment les migrants afri­cains comme un ensemble d’individus inas­si­mi­lables et poten­tiel­le­ment déviants. Des notes insistent par exemple sur « l’insalubrité des Africains sub­sa­ha­riens » ou la « cri­mi­na­li­té des Algériens ». Le socio­logue amé­ri­cain Erving Goffman explique dans un livre paru en 1963 que les stig­mates peuvent se trans­mettre de géné­ra­tion en géné­ra­tion et conta­mi­ner tous les membres d’une même famille. Et, effec­ti­ve­ment, à comp­ter des années 1980, les « jeunes de ban­lieue » qui ont héri­té des traits phy­siques et cultu­rels de leur père ont à leur tour été stig­ma­ti­sés, en étant vus à tra­vers le prisme du chô­mage ou de la délin­quance. On a vu réap­pa­raître cette idée d’individus inas­si­mi­lables et déviants.

Comment, d’un point de vue plus per­son­nel cette fois, avez-vous vécu cette enquête au fil des ans ? 

« L’Université, c’est l’École. Et c’est d’abord une ins­ti­tu­tion éta­tique au même titre que la Police ou la Justice. Elle fait ce que l’État attend d’elle. »

C’est un tra­vail qui m’a pris sept ans et qui m’a énor­mé­ment appor­té. C’est une his­toire de la souf­france, mais c’est aus­si, en fili­grane, une his­toire de la résis­tance. Pour les per­sonnes qui appellent de leurs vœux une socié­té plus inclu­sive et à ce fameux « monde d’après », c’est un tra­vail béné­fique : il met en lumière une part de notre his­toire col­lec­tive trop long­temps occul­tée. Il per­met, au fond, de com­prendre les logiques sociales qui gou­vernent notre monde. Une logique abjecte tour­née vers le pro­fit et la repro­duc­tion des inéga­li­tés. Mais il est plus facile de se mou­voir dans ce monde quand on le connaît. Faire cette enquête en étant dans le milieu uni­ver­si­taire a d’ailleurs été fas­ci­nant… Il y a sou­vent eu une mise en abyme sai­sis­sante entre ce que j’observais dans l’arène judi­ciaire et ce que je vivais moi-même au sein de l’université. Ceux qui ont dénon­cé les crimes racistes se sont indi­rec­te­ment retrou­vés face à des par­le­men­taires qui, d’une part, pro­dui­saient la race à tra­vers des poli­tiques rela­tives à la ques­tion migra­toire, par exemple, mais qui, d’autre part, deve­naient aveugles à la race dès lors qu’il était ques­tion de pen­ser les inéga­li­tés raciales et la quête de jus­tice raciale. De mon côté, je me retrou­vais régu­liè­re­ment face à des uni­ver­si­taires et des col­lègues qui avaient pas­sé qua­si­ment toute leur car­rière à étu­dier les migrants ou les enfants de migrants en étant, eux aus­si, com­plè­te­ment aveugles à la race !

Racontez-nous…

À dif­fé­rentes reprises, j’ai expé­ri­men­té dans le milieu uni­ver­si­taire ce que d’autres vivaient dans le milieu judi­ciaire, à savoir la dif­fi­cul­té, voire l’impossibilité, à faire admettre l’existence de la racia­li­sa­tion et de sa vio­lence. Cette mise en abyme, je l’ai vécue lors de ma sou­te­nance de thèse : mon direc­teur de thèse et le pré­sident du jury m’ont expli­qué que j’étais « hors-sujet ». D’après eux, le fait que je sois moi-même d’origine algé­rienne m’aurait empê­chée de prendre de la dis­tance avec le sujet. Car, si j’y étais par­ve­nue, j’aurais com­pris que toute ces his­toires de crimes n’é­taient qu’une affaire de classe… Ce qu’on me deman­dait, en somme, c’était de nier les don­nées d’archives, la parole des enquê­tés et ma propre pen­sée pour demeu­rer, comme eux, aveugle à la race. Nous serions pour­tant un cer­tain nombre à être sin­cè­re­ment ravis d’apprendre que c’en est vrai­ment fini de la race… Mais c’est inté­res­sant, parce que ça confirme ce que Bourdieu, Passeron ou Foucault ont démon­tré il y a bien 50 ans main­te­nant, à savoir que l’Université, c’est l’École. Et c’est d’abord une ins­ti­tu­tion éta­tique au même titre que la Police ou la Justice. Elle fait ce que l’État attend d’elle. Son but n’est pas de pro­duire du savoir pour amé­lio­rer radi­ca­le­ment la socié­té mais de main­te­nir une pen­sée domi­nante qui pro­fite à l’ordre éta­bli. Ce que l’Université éva­lue, ce n’est pas votre capa­ci­té à pen­ser depuis votre propre den­si­té mais votre capa­ci­té à vous soumettre.

[Toumi Djaïdja (à droite), l'une des figures de la Marche pour l'égalité et contre le racisme, 1983 | archives Le Progrès

Une par­tie du milieu uni­ver­si­taire fran­çais — une mino­ri­té, j’ose espé­rer — emploie les mêmes pro­cé­dés rhé­to­riques que des poli­ti­ciens pour dis­qua­li­fier les cher­cheurs qui sou­haitent mettre en évi­dence les pro­ces­sus de racia­li­sa­tion : ils usent d’arguments d’autorité, déforment les pro­pos en insis­tant sur la race et en omet­tant l’intersectionnalité que ces cher­cheurs reven­diquent. Ils pra­tiquent l’outrance en les asso­ciant à une caté­go­rie dan­ge­reuse (les ter­ro­ristes) ou écartent ce que dit le ter­rain, les don­nées et les savoirs subal­ternes, donc en par­lant de chi­mères ou d’envolées théo­riques. C’est déso­lant poli­ti­que­ment, parce qu’un pro­jet de socié­té qui refuse de prendre au sérieux ce que disent les per­sonnes qui expé­ri­mentent la vio­lence dans leur chair est un pro­jet voué à l’autodestruction. Et c’est déso­lant humai­ne­ment, parce qu’une pen­sée qui refuse les affects qui nous tra­versent tous ne pro­duit pas un savoir éven­tuel­le­ment éman­ci­pa­teur : elle pro­duit un dogme plus ou moins mor­ti­fère. Mais une fois qu’on a com­pris que ce n’est là qu’une par­tie d’un vieux monde qui a peur du chan­ge­ment, on peut se remettre au tra­vail avec les plus cou­ra­geux. J’ai tou­jours pla­cé beau­coup d’espoir chez les intel­lec­tuels, chez les hommes et les femmes poli­tiques, chez ceux qui ont la noble et lourde tâche de por­ter une parole publique : quand ils sont réduits à uti­li­ser de tels pro­cé­dés, c’est qu’ils ont arrê­té de pen­ser et d’œuvrer. Et que, s’ils ont un jour eu des idéaux, ils les ont depuis tro­qués contre une cer­taine stabilité.

Quel genre de stabilité ?

« Un pro­jet de socié­té qui refuse de prendre au sérieux ce que disent les per­sonnes qui expé­ri­mentent la vio­lence dans leur chair est un pro­jet voué à l’autodestruction. »

Peut-être celle des vain­queurs dont parle Edward Saïd dans son ouvrage sur les intel­lec­tuels et le pou­voir. En agis­sant de la sorte, on agit depuis une zone en soi d’où l’humilité, la capa­ci­té d’écoute et l’empathie, que je pen­sais être des condi­tions sine qua non du métier d’intellectuel, ont déser­té. J’éprouve plu­tôt de la com­pas­sion à leur égard. J’imagine que ça doit être confor­table, la sta­bi­li­té — sans doute plus confor­table que de s’engager auprès de ceux qui sont expo­sés à la vio­lence. J’y vois une forme de détresse, aus­si. Que je peux com­prendre, là encore. C’est long et com­pli­qué, la sin­cé­ri­té, l’amour des autres et l’amour de soi ; c’est loin, la sagesse, et il n’y a pas de carte.

Une sta­bi­li­té qui ne vous gagne pas ?

Je passe du temps à m’observer parce que j’imagine que per­sonne n’est à l’abri de ce désir. Mais, pour l’instant, je constate que cette ten­sion entre conscience aiguë de la beau­té de ce monde et conscience aiguë de sa vio­lence est intacte. Elle conti­nue à m’user. Je conti­nue à me sen­tir pro­fon­dé­ment instable, mais je l’accueille avec plus de gra­ti­tude. J’ai com­pris que mon intran­qui­li­té, ma vul­né­ra­bi­li­té, ma capa­ci­té à sen­tir que mon ventre se retourne devant l’inacceptable sont les garants de mon éthique pro­fes­sion­nelle, de mes convic­tions, de ma force de tra­vail. Et, sur­tout, je ne cherche à convaincre per­sonne. C’est sim­ple­ment la manière dont j’entends conti­nuer à tra­vailler en lais­sant à cha­cun le soin d’agir en son âme et conscience.

Que dire, main­te­nant que votre livre est désor­mais à la por­tée de tout un chacun ?

J’ai l’impression qu’il com­mence peu à peu à libé­rer la parole. J’échange avec des per­sonnes qui me racontent ce que le racisme fait à leur corps et à leur tête depuis plu­sieurs géné­ra­tions. Je passe du temps dans des lieux où je peux obser­ver ces choses-là. Je pour­suis donc mon tra­vail en étu­diant l’impact du racisme sur la san­té men­tale dans une pers­pec­tive trans­gé­né­ra­tion­nelle et dans une pers­pec­tive cli­nique, c’est-à-dire que je mets la main à la pâte. Avec des col­lègues, nous ouvrons des groupes d’auto-support pour per­mettre aux per­sonnes qui parlent de recons­ti­tuer un savoir capi­tal, et d’en tirer un béné­fice. Et je conti­nue à écrire. J’ai l’impression que ça a été un voyage ini­tia­tique. J’écris pour mettre au jour, et éven­tuel­le­ment par­ta­ger, ce à quoi j’ai été initiée.


Photographie de ban­nière : Stéphane Burlot | Ballast


  1. Mouvement des tra­vailleurs arabes, fon­dé en 1972.
  2. La Marche pour l’é­ga­li­té et contre le racisme est une marche anti­ra­ciste qui s’est dérou­lée en France du 15 octobre 1983 au 3 décembre 1983.
  3. Mouvement de l’im­mi­gra­tion et des ban­lieues, fon­dé en 1995.
  4. Les « raton­nades » de 1973 sont une vague de vio­lences racistes envers les Algériens per­pé­trées en France, prin­ci­pa­le­ment à Grasse et Marseille, pen­dant l’é­té et l’au­tomne 1973.

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