Angela Davis et Assa Traoré : regards croisés


Entretien paru dans le numéro 7 de la revue papier Ballast (janvier 2019)

Nous avons orga­ni­sé cette ren­contre à l’oc­ca­sion de notre sep­tième numé­ro papier, paru début 2019. Hier, mar­di 26 mai 2020, un homme répon­dant au nom de George Floyd, Afro-Américain de 46 ans, a été tué, étouf­fé, par un poli­cier dans les rues de Minneapolis — sous le regard com­plice de ses col­lègues et les pro­tes­ta­tions des pas­sants. En mémoire de la vic­time, et tan­dis que la ques­tion des vio­lences poli­cières occupe une place gran­dis­sante dans le débat public fran­çais, nous publions ici la ver­sion écrite de l’é­change entre les deux femmes : Angela Davis, âgée de 76 ans, est l’une des voix éta­su­niennes de l’an­ti­ra­cisme, du com­mu­nisme et du fémi­nisme ; Assa Traoré, 35 ans, milite col­lec­ti­ve­ment pour que jus­tice soit faite depuis la mort de son frère, Adama, tué par des gen­darmes en 2016.


Angela, durant la Marche des femmes, orga­ni­sée en jan­vier 2017 en réac­tion à l’investiture de Trump, vous avez appe­lé à « la résis­tance ». Assa en appelle, quant à elle, à « une révo­lu­tion ». Vous avez connu l’espoir révo­lu­tion­naire des années 1970 : que serait une révo­lu­tion du XXIe siècle ?

Angela Davis : Je ferais une dis­tinc­tion entre la défi­ni­tion que nous avions de la « révo­lu­tion » dans les années 1960 et celle à laquelle nous sommes par­ve­nus au XXIe siècle. Lorsque j’é­tais une jeune acti­viste, nous étions lit­té­ra­le­ment entou­rés de moments révo­lu­tion­naires : il y avait la révo­lu­tion cubaine et tous les mou­ve­ments de libé­ra­tion afri­cains. Nous pen­sions vrai­ment que nous pre­nions part à une révo­lu­tion anti­ra­ciste qui allait ren­ver­ser le capi­ta­lisme. À ce stade, nous n’a­vions pas encore bien sai­si le fac­teur « genre ». Cette révo­lu­tion n’a pas eu lieu, mais notre acti­visme a débou­ché sur de nom­breuses évo­lu­tions. Aujourd’hui, je par­le­rais du besoin de révo­lu­tions au plu­riel, en recon­nais­sant qu’une révo­lu­tion n’est pas à cir­cons­crire dans un moment unique. Il ne s’a­git pas sim­ple­ment de ren­ver­ser l’État ni d’en finir avec le capi­ta­lisme — bien que je sou­haite que nous par­ve­nions à faire les deux ! Nous avons com­pris qu’il était aus­si ques­tion de ren­ver­ser un capi­ta­lisme qui est un capi­ta­lisme racial, et qu’il ne peut y avoir de révo­lu­tion tant que nous ne régle­rons pas la ques­tion du fan­tôme de l’es­cla­vage et du colo­nia­lisme. Le genre est éga­le­ment appa­ru comme un élé­ment cen­tral dans le cadre d’un chan­ge­ment social radi­cal. Il n’y aura aucun chan­ge­ment tant que nous ne recon­naî­trons pas que la vio­lence la plus répan­due dans le monde est la vio­lence gen­rée. Je pense que les objec­tifs d’une révo­lu­tion sont beau­coup plus com­plexes qu’ils ne l’é­taient dans nos concep­tions d’a­lors. Cela inclut évi­dem­ment l’ap­pa­reil répres­sif d’État — et je suis hono­rée de par­ti­ci­per à cet échange aux côtés d’Assa Traoré. La lutte dans laquelle elle est enga­gée dénonce de façon claire la vio­lence poli­cière et le racisme struc­tu­rel comme élé­ments à part entière de la socié­té fran­çaise, comme la vio­lence poli­cière et sa généa­lo­gie avec l’es­cla­va­gisme aux États-Unis d’Amérique. 

« Il ne peut y avoir de révo­lu­tion tant que nous ne régle­rons pas la ques­tion du fan­tôme de l’es­cla­vage et du colo­nia­lisme. » [Angela Davis]

Assa Traoré : Quand nous par­lons de « révo­lu­tion » dans le com­bat pour mon frère, nous fai­sons tou­jours réfé­rence à l’esclavagisme et au colo­nia­lisme. C’est impor­tant aujourd’hui que les gens prennent conscience que la France, ain­si que d’autres pays, ont tué tout un peuple : ce qu’on nous fait subir actuel­le­ment, on peut le com­prendre en réfé­rence à ça. On parle de mai 1967, dont la France ne parle pas : en Guadeloupe, la popu­la­tion noire a été massacrée1. C’est une conti­nui­té. Des per­sonnes se sont bat­tues avant nous, sont mortes avant nous, sont par­ties en pri­son avant nous ; on ne peut lais­ser ce com­bat vain. Ce qu’on a aujourd’hui, on ne l’a pas eu gra­tui­te­ment — on doit être dans cette conti­nui­té. La révo­lu­tion, ça signi­fie ren­ver­ser le sys­tème. Quand on a tué mon frère le 19 juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise, ils n’ont pas eu une liste de noms dans leur gen­dar­me­rie disant « On va aller tuer Adama Traoré », « Demain, on va aller vio­ler Théo2 », « On va aller tuer Gaye Camara3 d’une balle dans la tête ». C’est le sys­tème. Toute la vio­lence que ces gen­darmes et ces poli­ciers exercent dans nos quar­tiers, c’est sous cou­vert de ce sys­tème répres­sif, violent et raciste envers nos jeunes frères. On les déshu­ma­nise, on leur crache des­sus, on les tutoie, on les tue. Mes grands-pères se sont bat­tus pour cette France, ils ont fait la guerre de 1939–1945 pour qu’elle récu­père sa liber­té : la République a enle­vé un de leurs petits-fils. Nous, on se lève pour dire qu’on ne veut plus de ça. Une jeu­nesse arrive der­rière, des enfants vont gran­dir. La France va très mal ; nous sommes tous face à ce sys­tème très puis­sant et nous ne pour­rons avan­cer, tous, qu’après l’avoir ren­ver­sé. Prendre exemple sur des per­sonnes comme Angela ne peut que nous don­ner que de la force. (elles sou­rient)

En 1999, vous avez par­lé, Angela, de l’importance d’œuvrer à une « uni­té » de type poli­tique qui ne se fonde pas sur les seuls cri­tères de race ou de genre. Assa, vous convo­quez très régu­liè­re­ment la notion d’« alliance », en lieu et place de la fameuse « conver­gence des luttes ». Comment dépas­ser les contra­dic­tions qui existent entre toutes les luttes à fédérer ?

Assa Traoré : Depuis le début, on ne veut pas être récu­pé­rés. C’est très impor­tant : gar­der notre ligne, celle qu’on a tra­cée. J’entends le mot « conver­gence » depuis la mort de mon frère ; il revient très fré­quem­ment, mais j’ai sur­tout l’impression que c’est un mot pour se dédom­ma­ger d’une conduite ou d’un com­por­te­ment qu’on a pu avoir envers nous. Sur le ter­rain, ce n’est pas vrai : beau­coup de per­sonnes emploient ce mot mais n’y sont pas. On ne les voit pas ; elles sont dans la théo­rie, ou viennent écou­ter une inter­ven­tion publique du Comité Adama, et estiment ensuite avoir « conver­gé ». Ce n’est pas ça. Ces per­sonnes doivent être à nos côtés pour com­battre. Ce mot, je n’en veux pas. Mais je parle d’« alliance ». Chaque lutte a sa façon de pen­ser et sa ligne poli­tique qu’il faut res­pec­ter, qu’on soit d’accord ou non, mais nous avons tous le même sys­tème et le même État face à nous. Faisons des alliances, donc, pour les faire plier. On ne veut pas de mots : on a besoin de lut­ter sur le terrain.

[Marche organisée par le Comité Adama, juillet 2017 | NnoMan | Fumigène

Angela Davis : Il est utile d’a­voir une approche fémi­niste pour com­prendre les rap­ports inter­re­la­tion­nels au sein des mou­ve­ments qui luttent pour la jus­tice sociale et un chan­ge­ment radi­cal. Il n’est pas pos­sible de reven­di­quer la jus­tice dans une sphère, sans la récla­mer par­tout. La lutte pour la jus­tice pour Adama en France est une lutte contre l’ap­pa­reil répres­sif d’État et contre le racisme. C’est un appel pour l’égalité et la jus­tice dans tous les domaines. Cela doit être la base d’une conscience des rap­ports inter­re­la­tion­nels dans les luttes — j’en­tends par là ce qu’on appelle com­mu­né­ment l’in­ter­sec­tion­na­li­té des luttes. Il n’est pas pos­sible de pen­ser le racisme iso­lé­ment des luttes ayant trait à la vio­lence gen­rée. La vio­lence poli­cière est éga­le­ment liée à la vio­lence intime. Si on veut com­prendre pour­quoi les femmes sont la cible de la pire vio­lence, et la plus répan­due à tra­vers le monde, on doit pen­ser l’u­sage de la vio­lence fait par l’État et le mes­sage que cela envoie aux indi­vi­dus. Si une per­sonne ne peut, à l’évidence, pas résoudre tous ces pro­blèmes simul­ta­né­ment, elle peut cepen­dant avoir conscience de leur coexistence.

« À tra­vers ma voix de femme, de femme noire et de sœur, je veux dire que nos frères ont aus­si le droit de par­ler. » [Assa Traoré]

J’ai été active pen­dant des décen­nies dans la cam­pagne pour la libé­ra­tion de Mumia Abu-Jamal4, mais on peut éga­le­ment citer Leonard Peltier5, le pri­son­nier poli­tique déte­nu le plus long­temps dans l’his­toire des États-Unis, ou encore Assata Shakur6, en exil à Cuba et dési­gnée par le gou­ver­ne­ment des États-Unis comme l’une des dix plus dan­ge­reux ter­ro­ristes au monde. Quand quel­qu’un réclame jus­tice pour les pri­son­niers poli­tiques et se trouve enga­gé dans ces luttes, il prend conscience du lien qui existe avec celles pour l’accès aux soins de san­té, à l’é­du­ca­tion, bref, avec toutes celles qui visent à chan­ger la socié­té. La prise de conscience de la vio­lence de l’oc­cu­pa­tion israé­lienne en Palestine est un autre indi­ca­teur de la conscience de l’in­di­vi­si­bi­li­té de la jus­tice. Ainsi, un grand nombre des jeunes enga­gés dans Black Lives Matter et dans les mou­ve­ments en faveur des Noirs aux États-Unis sont très enga­gés en faveur de la Palestine. Ils com­prennent com­bien cette lutte est deve­nue un repère pour tous les mou­ve­ments deman­dant jus­tice : qu’il s’a­gisse de ceux contre l’ap­pa­reil répres­sif d’État, contre la vio­lence liée au genre, contre l’ex­ploi­ta­tion éco­no­mique, pour les droits des per­sonnes trans… Le plus enthou­sias­mant dans les nou­veaux mou­ve­ments éta­su­niens aujourd’­hui, c’est ce haut degré de conscience de la jeu­nesse. Voilà qui nous rap­proche plus encore d’un enga­ge­ment révo­lu­tion­naire dans des actions en faveur de la jus­tice sociale. 

De plus en plus de femmes occupent le devant de la scène des luttes anti­ra­cistes. Comment l’expliquez-vous ?

Angela Davis : Il était temps que les femmes prennent la tête des mou­ve­ments de lutte, parce qu’elles en ont tou­jours été la colonne ver­té­brale. J’insiste sans cesse sur le fait que nous n’au­rions pu avoir de mou­ve­ment pour les droits civiques aux États-Unis sans l’ef­fort cru­cial d’or­ga­ni­sa­tion dont les femmes ont fait preuve. Trop sou­vent, nous ne tenons pas compte du tra­vail des per­sonnes dont les noms ne sont pas connus et qui n’ont pas de repré­sen­ta­tion à titre indi­vi­duel, comme les femmes noires pauvres aux États-Unis — tra­vail qui a pour­tant per­mis des avan­cées contre le racisme. C’est, enfin, un domaine où les femmes s’é­lèvent à tra­vers le monde ! Il y a des slo­gans disant que le futur du monde est fémi­nin. Cela ne veut pas dire qu’il s’a­git uni­que­ment des femmes — il faut d’ailleurs employer le terme « femme » dans son accep­tion la plus large pos­sible, incluant toutes les femmes quelles que soient leurs ori­gines eth­niques, natio­nales, sociales, ain­si que les femmes trans. Lorsque les femmes s’é­lèvent, c’est le monde entier qui s’é­lève avec elles. C’est la dif­fé­rence fon­da­men­tale entre le type de lea­der­ship qu’on a connu dans le pas­sé et celui, col­lec­tif et conçu selon une approche fémi­niste, que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui.

[États-Unis | Daniel Leal-Olivas | AFP]

Assa Traoré : Si je peux prendre la parole publi­que­ment et dire ce que je veux libre­ment en tant que femme noire, c’est parce que de nom­breuses femmes se sont bat­tues aupa­ra­vant. C’était un droit que nous n’avions pas. La femme a aujourd’hui une place très impor­tante ; elle porte beau­coup de luttes. Mais nos frères ne peuvent pas par­ti­ci­per à la construc­tion de ce monde, de cette France et de leur propre vie. Ces gar­çons, détruits inté­rieu­re­ment, vont être iso­lés, enfer­més. Adama est deve­nu un sym­bole : on veut que son nom soit por­teur de beau­coup de choses. À tra­vers ma voix de femme, de femme noire et de sœur, je veux dire que nos frères ont aus­si le droit de par­ler. Un jour, on m’a deman­dé ce que je pen­sais de la Journée de la femme7, le 8 mars : c’est une belle jour­née, c’est une lutte qu’il faut conti­nuer pour que toutes les femmes du monde puissent avoir les droits qu’elles méritent mais n’ont pas, ou n’ont jamais eus. Mais j’ai retour­né la ques­tion : « Face à quels hommes devons-nous nous battre ? » Nos frères ne sont pas consi­dé­rés face aux hommes qui ont le pou­voir. Ils sont sous-caté­go­ri­sés. Je dis en tant que femme : « Vous avez tué mon frère et ses rêves, vous avez enle­vé sa voix, mais on va conti­nuer à les faire vivre à tra­vers d’autres noms, d’autres gar­çons à qui vous n’enlèverez pas la voix et qui pour­ront par­ti­ci­per à la construc­tion de leur vie. » La femme noire est un fan­tasme sexuel de l’homme blanc depuis bien long­temps : elle a tou­jours été consi­dé­rée comme étant moins nui­sible que l’homme noir ; elle est exo­tique ; elle est moins atta­quée — du moins, pas de la même façon.

Angela, alors que vous étiez incar­cé­rée, un jour­na­liste vous a deman­dé de vous jus­ti­fier sur « la vio­lence ». Cela vous avait aga­cée. Vous avez répon­du que la pre­mière des vio­lences est celle du sys­tème. Assa, vous faites savoir qu’il faut évi­ter le piège que l’État tend, à savoir répondre vio­lem­ment à sa vio­lence. Comment cana­li­ser, orga­ni­ser la colère populaire ?

« Ce ne sont pas seule­ment les indi­vi­dus qui devraient être pour­sui­vis en jus­tice : la vio­lence conti­nue­ra à faire par­tie inté­grante de la struc­ture du sys­tème poli­cier. » [Angela Davis]

Angela Davis : Des luttes radi­cales émergent, en par­ti­cu­lier contre les vio­lences d’État, et la ques­tion de la vio­lence se voit posée à ceux qui résistent. Dans cette vidéo qui date d’un demi-siècle, je réagis­sais à la ques­tion de ce jour­na­liste qui vou­lait que ce soit moi qui parle de l’u­sage de la vio­lence — sans avoir consi­dé­ré que c’est l’État et ses repré­sen­tants qui ont le mono­pole de la vio­lence. C’est tou­jours d’ac­tua­li­té. La vio­lence poli­cière — ces attaques contre les com­mu­nau­tés noires et arabes dont vous faites l’ex­pé­rience ici, en France — s’exerce sans relâche depuis le colo­nia­lisme. Notre ana­lyse de la vio­lence est deve­nue hau­te­ment plus com­plexe et dif­fi­cile. C’est pour­quoi j’ap­pré­cie vrai­ment ce que les jeunes font aujourd’­hui dans les cam­pagnes contre les vio­lences poli­cières, ou contre le com­plexe indus­tria­lo-car­cé­ral. Pendant des décen­nies et des décen­nies, nous n’a­vons ces­sé de deman­der que des indi­vi­dus res­pon­sables de vio­lences poli­cières (ou de la vio­lence des agents de sécu­ri­té, comme ce fut cas avec Trayvon Martin8 et George Zimmerman, qui l’a tué) soient poursuivis.

Le mou­ve­ment récent recon­naît que ce ne sont pas seule­ment les indi­vi­dus qui devraient être pour­sui­vis en jus­tice, car on pour­rait pour­suivre chaque agent un par un : la vio­lence conti­nue­ra à faire par­tie inté­grante de la struc­ture du sys­tème poli­cier. Ce que j’es­time vrai­ment néces­saire, c’est l’analyse struc­tu­relle, le fait d’envisager les per­sonnes dans un contexte plus large. On doit, plu­tôt, envi­sa­ger la démi­li­ta­ri­sa­tion de la police. Aux États-Unis, nous mili­tons pour l’a­bo­li­tion du main­tien de l’ordre public tel que nous l’a­vons connu jus­qu’à pré­sent ; cela, bien sûr, en nous fon­dant sur le modèle uti­li­sé pour exi­ger l’a­bo­li­tion de l’emprisonnement comme modèle puni­tif domi­nant. Ce dont il s’agit, c’est de l’abolition de la police en tant que mode de sécu­ri­té. C’est en cela que je pense que l’analyse struc­tu­relle peut débou­cher sur une voie bien plus radi­cale que de conti­nuer à récla­mer la pour­suite d’individus, encore et encore. Car la vio­lence reste tou­jours inté­grée dans la struc­ture poli­cière : l’abolition du main­tien de l’ordre et l’abolition de l’emprisonnement sont des demandes radi­cales, car elles impliquent que nous réflé­chis­sions à toute une gamme de nou­velles connexions, en sachant que l’éducation, la san­té, l’habitat et le tra­vail sont autant de ques­tions qui pour­ront être réglées si on essaie d’éradiquer de nos socié­tés la vio­lence struc­tu­relle inhé­rente à la police et aux pri­sons. Et ceci est une approche fémi­niste, qui plus est. 

[Hommage à Zyed et Bouna, Clichy-Sous-Bois, 2006 | Sipa]

Assa Traoré : Dès qu’on me parle de vio­lence, je dis que la pre­mière des vio­lences est celle que mon frère a subie. Il a subi un pla­cage ven­tral — cette tech­nique d’immobilisation est inter­dite dans plu­sieurs États aux États-Unis ain­si que dans des pays euro­péens fron­ta­liers, mais elle conti­nue d’être pra­ti­quée en France. C’est cette vio­lence qu’il faut dénon­cer. Mon frère leur a dit qu’il n’arrivait plus à res­pi­rer et ils ont conti­nué à le com­pres­ser, sans l’emmener à l’hôpital. On va le lais­ser mort comme un chien sans lui appor­ter aucun soin. Ces gen­darmes sont des mili­taires, ils sont cen­sés sau­ver toutes les per­sonnes humaines ; ce jour-là, ils auront pour­tant un droit de mort. La vio­lence appelle la vio­lence. Ce sont eux qui appellent donc à la vio­lence. À leurs yeux, la jus­tice n’était pas un de nos droits. Mais nous leur disons qu’on ne le qué­mande pas, qu’il nous est dû. On subit des vio­lences et de la répres­sion : mes cinq frères sont actuel­le­ment en pri­son. Mais pour­quoi les gen­darmes ne sont-ils tou­jours pas mis en exa­men ? Notre sys­tème est celui d’une jus­tice à deux vitesses. Les frères Traoré sont condam­nés sur-le-champ, mais les gen­darmes, après deux ans, sont tou­jours en liber­té : ils n’ont ni été inquié­tés, ni mis en exa­men, ni condam­nés. Il faut des per­sonnes pour rem­plir les pri­sons ; il faut des cou­pables idéaux : ceux qui n’ont pas la bonne cou­leur ou la bonne reli­gion. Quand on met des sous dans le sys­tème répres­sif mais qu’on n’en met pas dans les soins ou dans l’éducation, ça jus­ti­fie le fait de rem­plir ces pri­sons. Aux États-Unis, on parle de sys­tème « racial » ; en France, on parle uni­que­ment de « social », on masque. D’ailleurs, ce sys­tème social n’est pas le même par­tout, que ce soit dans nos quar­tiers ou dans les villes très pauvres de France. On met des quar­tiers en souf­france quand on ne leur donne pas de moyens, une souf­france ciblée. Maintenant, quand on orga­nise un évè­ne­ment spor­tif avec des enfants en hom­mage à Adama, le sys­tème nous envoie l’armée : des mili­taires, les armes à la main.

Angela, dans une confé­rence avec Judith Butler, vous avez par­lé des attaques et des divi­sions qui minent et blessent, de l’intérieur, les espaces en lutte. Face à cela, vous reven­di­quez la néces­si­té de se gué­rir col­lec­ti­ve­ment : qu’entendez-vous par là ?

« Aux États-Unis, on parle de sys­tème racial ; en France, on parle uni­que­ment de social, on masque. » [Assa Traoré]

Angela Davis : L’une des contri­bu­tions majeures des jeunes acti­vistes aujourd’hui, par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui s’impliquent contre la vio­lence — poli­cière, à l’encontre des femmes trans de cou­leur qui subissent des vio­lences ins­ti­tu­tion­nelles, domes­tiques —, c’est d’avoir com­pris l’importance qu’il y a, dans l’en­ga­ge­ment concret, à prendre soin de soi. Car mili­ter peut être très dom­ma­geable. Cela n’a aucun sens de se détruire et de s’user dans un pro­ces­sus visant à se battre pour un monde meilleur. J’apprécie de voir com­ment les per­sonnes de Black Lives Matter, qui ont sou­vent des fémi­nistes noires à leur tête, ont incor­po­ré des rituels de soin de soi dans leur orga­ni­sa­tion. Elles consi­dèrent que la per­sonne dans son inté­gra­li­té doit être impli­quée dans le mou­ve­ment. Nous pen­sions, en tant que mili­tants révo­lu­tion­naires, que nous lais­sions tous nos pro­blèmes de côté lorsque nous rejoi­gnions un col­lec­tif, tous les trau­mas dont nous avions fait l’expérience. Cela ne marche pas : ceux-ci émergent et peuvent entra­ver ou détruire le mou­ve­ment. Nombre d’entre nous font appel à des pra­tiques plus ou moins indi­vi­duelles d’attention à soi.

Personnellement, quand j’étais en pri­son il y a plu­sieurs dizaines d’années, j’ai appris à pra­ti­quer le yoga et la médi­ta­tion — deux pra­tiques qui, au fil des ans, ont conti­nué de m’accompagner. Mais cela ne devraient pas être limi­té à des pra­tiques indi­vi­duelles : il nous faut apprendre à déve­lop­per des approches col­lec­tives. Je n’ai pas de réponse. Je me sou­viens par­fai­te­ment quand, encore jeune mili­tante, nous avions orga­ni­sé des cam­pagnes contre les vio­lences poli­cières et les meurtres de jeunes hommes noirs par la police dans notre com­mu­nau­té : cer­tains lea­ders de sexe mas­cu­lin étaient eux-mêmes vio­lents au sein de leur couple. Ils frap­paient leur com­pagne. Nous n’avions ni les mots, ni le contexte pour com­prendre la connexion entre les deux. Aujourd’hui, nous les avons. 

[Hommage à Trayvon Martin, Miami, 2013 | Wilfredo Lee |  AP]

Assa Traoré : Depuis la mort de mon frère, on subit des pres­sions, des répres­sions, des menaces de mort. Ils ont mis mes frères en pri­son à une vitesse éclair, sans inves­ti­ga­tions pous­sées. On est face à un État et une jus­tice qui nous ont décla­ré la guerre : les deux sys­tèmes les plus puis­sants du monde… Ils ont fait de nous, mal­gré nous, des sol­dats. Mes mamans vivent dans toute cette souf­france. Une ving­taine de jeunes de notre quar­tier a été mise en pri­son. Comment as-tu géré tous ces pro­blèmes ? Comment conti­nuer à lut­ter quand on veut détruire la cel­lule fami­liale ? C’est l’amour qu’il y a entre nous qui fait bloc ; ils n’arrivent pas à le cas­ser, donc ils nous mettent en pri­son. Comment, par ton expé­rience, nous don­ner de la force ?

Angela Davis : C’est une grande ques­tion, mer­ci. (en fran­çais) J’apprécie beau­coup la manière dont tu l’as for­mu­lée. Nous devons pen­ser dans un contexte plus large. Ce qui a carac­té­ri­sé les luttes noires pour la liber­té, où que ce soit sur la pla­nète, n’a pas tant été la vio­lence ou les bles­sures, qui se sont suc­cé­dé conti­nuel­le­ment, que la capa­ci­té à sur­vivre. Il est cru­cial d’insister sur ce point. Nous avons une his­toire com­mune de déve­lop­pe­ment de stra­té­gies, pas seule­ment pour la sur­vie mais éga­le­ment pour ima­gi­ner la liber­té et des mondes nou­veaux. Cela concerne pour une grande part le domaine de la culture, et c’est pour ça que la musique a été si impor­tante dans les luttes noires de par le monde. Aujourd’hui en par­ti­cu­lier, il faut prendre au sérieux ce que l’on pour­rait appe­ler la dimen­sion esthé­tique de nos luttes. Il est impor­tant de recon­naître que les gens créa­tifs — qui créent de la musique, de la poé­sie ou d’autres formes d’art — y jouent un véri­table rôle. Ils sont la capa­ci­té d’imaginer un monde nou­veau, un monde meilleur. Et l’imaginer ensemble, c’est ce qui est au cœur de la pro­duc­tion cultu­relle issue des his­toires des per­sonnes de des­cen­dance afri­caine. J’y ai trou­vé beau­coup d’espoir, de récon­fort et d’inspiration sur le plan pra­tique. Je tra­vaille beau­coup sur le jazz. Je ne suis pas musi­cienne mais je réflé­chis sur les rela­tions qui existent entre le jazz et la jus­tice sociale, sur le fait que les musi­ciens de jazz ont une très longue his­toire, encore mécon­nue, de contes­ta­tion du racisme. La musique nous per­met d’entrevoir de nou­velles com­mu­nau­tés ima­gi­naires qui nous aide­ront à faire face aux formes de vio­lence quo­ti­dienne des­truc­trice, comme celle qui a été exer­cée sur ta famille. Ce n’est pas une réponse, ce n’est qu’un début… (elle sou­rit)


Photographie de ban­nière : Cyrille Choupas | Ballast


  1. Le 26 mai 1967, à Pointe-à-Pitre, les ouvriers du bâti­ment se mettent en grève pour une aug­men­ta­tion de salaire : le refus patro­nal entraîne une émeute. La répres­sion fera offi­ciel­le­ment huit morts. Le secré­taire d’État char­gé des DOM-TOM, Georges Lemoine, évo­que­ra 87 morts et Christiana Taubira fera état de 100 morts.
  2. En février 2017, Théo Luhaka, 22 ans, est contrô­lé par des agents de police à Aulnay-sous-Bois : une plaie lon­gi­tu­di­nale de 10 cen­ti­mètres du canal anal et une sec­tion du muscle sphinc­té­rien, cau­sés par l’in­ser­tion d’un bâton téles­co­pique, vau­dront à l’un des poli­ciers d’être mis en exa­men pour « viol ». Une exper­tise médi­cale avan­ce­ra cepen­dant que le geste « n’est pas contraire aux règles de l’art ».
  3. Le 17 jan­vier 2018, à Epinay-sur-Seine, un jeune homme de 26 ans est abat­tu : la police l’ac­cuse d’a­voir ten­té de lui échap­per au volant d’une voi­ture signa­lée volée..
  4. Membre du Black Panther Party, il est condam­né en 1982 à la peine de mort pour le meurtre d’un poli­cier de Philadelphie ; en , une cour d’ap­pel fédé­rale annule sa condam­na­tion à mort pour vice de pro­cé­dure mais confirme l’ac­cu­sa­tion. Mumia Abu-Jamal a quant à lui tou­jours plai­dé son inno­cence. Amnesty International appelle à la tenue d’un nou­veau pro­cès.
  5. Membre de l’American Indian Movement, il est incar­cé­ré depuis 1976 et condam­né à deux peines à per­pé­tui­té pour la mort deux agents du FBI. Faits qu’il conti­nue de contes­ter.
  6. Membre du Black Panther Party et de la Black Libération Army, elle est condam­née à per­pé­tui­té pour le meurtre d’un poli­cier lors d’une fusillade ; après s’être éva­dée en 1979, elle a obte­nu l’a­sile poli­tique à Cuba. Elle a tou­jours cla­mé son inno­cence.
  7. Journée inter­na­tio­nale des droits des femmes.
  8. Ce jeune homme de 17 ans, afro-amé­ri­cain, a été tué, non armé, par un agent de sécu­ri­té le 26 février 2012 en Floride : le soup­çon­nant de pré­pa­rer un « mau­vais coup », ce der­nier s’a­van­ça vers Martin ; une alter­ca­tion s’en­sui­vit et l’agent ouvrit le feu, invo­quant la légi­time défense. En juillet 2013, le jury décla­ra Zimmerman non cou­pable des charges rete­nues contre lui.

REBONDS

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