Marx et l’immigration : mise au point de Jacques Bidet


Entretien inédit pour le site de Ballast

Socialismes et immi­gra­tion : les diver­gences ne sont pas seule­ment d’ac­tua­li­té. En 1845, Engels avan­çait que l’im­mi­gration irlan­daise a contri­bué, en Angleterre, à « abais­ser le salaire et avec lui la classe ouvrière elle-même » ; un demi-siècle plus tard, Jean Jaurès fai­sait l’é­loge du « socia­lisme doua­nier » pour mieux « pro­té­ger la main d’œuvre fran­çaise contre la main d’œuvre étran­gère » bon mar­ché ; au début des années 1910, Lénine évoquait, pour s’en féli­ci­ter cette fois, la « trans­mi­gra­tion des peuples » créée par le capi­ta­lisme : si le lea­der com­mu­niste conve­nait volon­tiers du fait que les capi­ta­listes « exploitent de la façon la plus éhon­tée les ouvriers émi­grés », il esti­mait que seuls « les réac­tion­naires » pou­vaient s’en offus­quer tant celle-ci, brouillant les étroits cadres chau­vins, contri­buait à ras­sem­bler les ouvriers du monde entier dans une pers­pec­tive, à terme, révo­lu­tion­naire. Une ana­lyse de Marx est ain­si fré­quem­ment mobi­li­sée au sein de la gauche anti­ca­pi­ta­liste — par­ta­gée qu’elle est, pour le dire à grands traits, entre sa volon­té d’ac­cueillir incon­di­tion­nel­le­ment, d’a­bo­lir les fron­tières, d’en­ca­drer, de régu­ler ou de remettre en cause les mou­ve­ments migra­toires : « l’ar­mée de réserve » du capi­ta­lisme. Un concept tiré du cha­pitre 25 du Capital. Mais que recouvre-t-il vrai­ment ? Que devient le « Prolétaires de tous les pays, unis­sez-vous ! » ? Pour y voir plus clair, nous avons posé la ques­tion au phi­lo­sophe Jacques Bidet, coau­teur du Dictionnaire Marx contem­po­rain et exé­gète marxiste.


Récemment, suite à cer­tains articles et péti­tions parus dans la presse après les décla­ra­tions de Sarah Wagenknecht en Allemagne, ou de res­pon­sables de la France Insoumise, le grand public à pu se rendre compte des nuances voire des désac­cords au sein de la gauche anti­ca­pi­ta­liste quant à la ques­tion de l’accueil des migrants. Revenait plu­sieurs fois l’expression « armée de réserve du Capital ». Que recouvre exac­te­ment cette expres­sion de Marx ?

Chez Marx, la notion d’« armée de réserve » désigne ces frac­tions de la classe ouvrière qui se trouvent en sur­nombre par rap­port aux besoins momen­ta­nés du capi­tal, mais qui sont éven­tuel­le­ment dis­po­nibles pour être exploi­tées. Cette théo­rie de la « sur­po­pu­la­tion rela­tive » est expo­sée dans le Livre 1 du Capital1. Marx dis­tingue une sur­po­pu­la­tion flot­tante : ce sont les per­sonnes que les capi­ta­listes peuvent embau­cher quand ils en ont besoin et licen­cier en cas contraire, et qui se trouvent alors ren­voyées sur des espaces de sur­vie pré­ca­pi­ta­listes, ruraux ou fami­liaux. Ce concept se relie à l’idée qu’il y a dans le capi­ta­lisme une ten­dance his­to­rique à l’élévation de la pro­duc­ti­vi­té et qu’il en découle, dans les diverses branches, par à‑coups suc­ces­sifs et plus mas­sifs en cas de crise, des phases de sur­nombre tem­po­raire de sala­riés, « sur­nu­mé­raires » au regard de l’objectif de la maxi­mi­sa­tion du pro­fit. L’armée de réserve est donc ce qui per­met à l’ogre capi­ta­liste de digé­rer à son rythme la force de tra­vail dont il a besoin sur le che­min de l’accumulation. Mais il existe aus­si une « sur­po­pu­la­tion latente », notam­ment rurale, en situa­tion éco­no­mique pré­caire, sus­cep­tible d’être, au besoin, inté­grée à ce mode d’exploitation. Une « sur­po­pu­la­tion stag­nante », autour de la grande indus­trie, par exemple dans le tra­vail à domi­cile, qui n’a même pas la pers­pec­tive d’occuper un jour un emploi stable. Au-delà, c’est le lum­pen­pro­lé­ta­riat, qui sur­vit misé­ra­ble­ment sans être inté­gré dans un cir­cuit de pro­duc­tion : vaga­bonds, men­diants, pros­ti­tuées, infirmes, etc. Dans ce cha­pitre, Marx argu­mente notam­ment contre Malthus : contre sa « loi », sup­po­sée natu­relle, de sur­po­pu­la­tion. Pour Marx, les grands mou­ve­ments de popu­la­tion à l’époque moderne sont le fait des méca­nismes du capi­ta­lisme et des inter­ven­tions impé­ria­listes. Ainsi en va-t-il des rela­tions entre l’Angleterre et l’Inde (ruine mor­ti­fère des petits pro­duc­teurs), ou l’Irlande, sa pre­mière colo­nie, réser­voir de main‑d’œuvre à bon marché2. Analysant la Guerre de Sécession, il met en contraste l’alliance des capi­ta­listes anglais — mobi­li­sés pour le main­tien de leur appro­vi­sion­ne­ment en coton — avec les escla­va­gistes du Sud (leurs par­te­naires dans le capi­ta­lisme glo­bal), et la soli­da­ri­té des ouvriers anglais avec l’insurrection éman­ci­pa­trice venue du Nord — et cela en dépit de la concur­rence à attendre de cette armée d’esclaves, futurs prolétaires3. C’est sur cette base, évi­dem­ment, qu’il faut reprendre ces ques­tions. Si la migra­tion touche aujourd’hui plus de 60 mil­lions de per­sonnes à l’échelle mon­diale, c’est là le contre­coup, sur un champ de bataille ouvert par la colo­ni­sa­tion et la mise en dépen­dance, d’une agres­sion glo­bale mul­ti­forme des centres finan­ciers sur les richesses et popu­la­tions du « Sud glo­bal », croi­sée à une mili­ta­ri­sa­tion qui pro­li­fère en affron­te­ments guer­riers inces­sants. C’est là l’arrière-fond sur lequel se posent ces ques­tions de « concur­rence », que l’on ne peut inclure dans leur seule dimen­sion économique.

Quelle est la per­ti­nence, en 2018, de ce que Marx décri­vait ? Sachant que la consé­quence aujourd’­hui invoquée est la « pres­sion à la baisse sur les salaires ».

« On ne peut lut­ter contre la mise en concur­rence que par des légis­la­tions qui per­mettent aux exilé·e·s, éco­no­miques ou poli­tiques, de jouir des mêmes droits sociaux et poli­tiques que les nationaux. »

Certains découvrent aujourd’hui que, contrai­re­ment à ce qu’on peut lire dans cer­tains manuels élé­men­taires de mar­xisme et aus­si à ce qu’un cer­tain sens com­mun pour­rait ima­gi­ner, le « mode de pro­duc­tion capi­ta­liste » ne sup­pose pas la « repro­duc­tion de la force de tra­vail ». En effet, n’ayant d’autre logique que le pro­fit, n’ayant aucune voca­tion à « repro­duire la socié­té » au sens où celle-ci est faite de la vie des gens, ni à repro­duire la vie en géné­ral, il lui est par­fai­te­ment indif­fé­rent que cer­tains dis­pa­raissent et soient rem­pla­cés par d’autres, moins exi­geants. Or, il doit cepen­dant faire face à un corps de tra­vailleurs sala­riés héri­tiers de « luttes sécu­laires ». Si donc il lui appa­raît pos­sible de les affai­blir en les rem­pla­çant, par­tiel­le­ment du moins, par de nou­veaux venus ou de nou­velles venues qui n’ont pas immé­dia­te­ment la même capa­ci­té de s’organiser, c’est là une oppor­tu­ni­té dont il s’empare spon­ta­né­ment. Mais ce qu’il vise fron­ta­le­ment c’est la désor­ga­ni­sa­tion du sala­riat dans son ensemble, sa pul­vé­ri­sa­tion : tel est l’objectif des poli­tiques de sous-trai­tance, des lois-tra­vail et autres job acts aujourd’hui mis en vigueur un peu par­tout dans le monde selon une logique de finan­cia­ri­sa­tion, mar­chan­di­sa­tion et déré­gu­la­tion. C’est essen­tiel­le­ment sur cette grande opé­ra­tion de police qu’il compte pour faire bais­ser les salaires et pré­ca­ri­ser les emplois. Le patro­nat n’attend pas les immi­grés pour « faire pres­sion ». À l’international, le grand levier de mise en concur­rence est la délo­ca­li­sa­tion. Pour ce qui n’est pas délo­ca­li­sable (bâti­ment, res­tau­ra­tion, etc.), une main‑d’œuvre « irré­gu­lière » peut faire l’affaire ; mais dès qu’elle est régu­la­ri­sée, l’affaire cesse d’être juteuse.

Face à la migra­tion, le patro­nat joue sur deux tableaux. D’une part, il tend à favo­ri­ser la venue de per­son­nels hau­te­ment qua­li­fiés et cepen­dant — étant de natio­na­li­té étran­gère ou déten­teurs de diplômes moins recon­nus — en moindre capa­ci­té d’exiger les mêmes condi­tions d’emploi que les natio­naux : voi­là ce qu’on appelle élé­gam­ment « l’immigration choi­sie ». D’autre part, il cherche à pro­fi­ter de l’arrivée, par les che­mins de l’exil, de per­sonnes éven­tuel­le­ment moins bien pré­pa­rées et dont on pour­ra dénier les com­pé­tences pour les réduire à des condi­tions d’emploi misé­rables. Les mesures qui sont pro­po­sées par les pou­voirs publics sous pré­texte d’endi­guer leur flot sup­po­sé ont prin­ci­pa­le­ment pour objec­tif et pour effet de fixer cette popu­la­tion dans une situa­tion sociale incer­taine, clan­des­tine ou mar­gi­nale, pour les rendre plus exploi­tables. Sur ce point, comme sur d’autres, je me per­mets de ren­voyer au bel article de Roger Martelli, publié sur le site de Regards. Il est clair qu’une poli­tique popu­laire d’émancipation ne peut pas s’inscrire dans cette pers­pec­tive d’endiguement. Car les effets de ces mesures sont les mêmes, qu’elles soient arrê­tées au nom de la gauche ou au nom de la droite. On ne peut lut­ter contre la « mise en concur­rence » que par des légis­la­tions qui per­mettent aux exilé·e·s, éco­no­miques ou poli­tiques, de jouir des mêmes droits sociaux et poli­tiques que les nationaux.

(Extrait d'une peinture de Piero Dorazio)

Outre l’ac­cu­sa­tion de naï­ve­té et de pos­ture morale, on peut entendre qu’assouplir l’accueil des migrants signi­fie­rait que l’on cède aux exi­gences du patro­nat. Est-ce effec­ti­ve­ment don­ner un levier sup­plé­men­taire aux forces capi­ta­listes pour détruire les acquis sociaux ?

Assouplir l’accueil des migrants, c’est leur per­mettre de béné­fi­cier eux aus­si de ces « acquis sociaux ». C’est donc ren­for­cer le camp de ceux qui peuvent prendre conscience qu’il faut se soli­da­ri­ser face au patro­nat et qui acquiert ain­si un peu plus de capa­ci­té de le faire. Le patro­nat les pré­fère sans papiers et sans droits, intro­dui­sant ain­si une « divi­sion au sein du peuple ». Une divi­sion per­verse. Serait-ce là une pos­ture « morale » ? Mais peut-on se pas­ser de morale ? Et pour­quoi la morale serait-elle naïve ? Je n’ai pas, per­son­nel­le­ment, de théo­rie morale à pro­po­ser, mais je suis tout prêt à entendre les mora­listes. Le pro­blème est plu­tôt que l’on ne sau­rait légi­ti­mer l’emploi de la force au nom de la morale, laquelle n’a de sens que si elle est libre­ment vécue. Par contre, on peut, pour lut­ter contre l’op­pres­sion, faire appel à des normes de droit ins­crites dans des textes inter­na­tio­naux, que les grandes puis­sances, pour main­te­nir une façade « libé­rale » ou « sociale », se voient obli­gées de signer. Car, même si elles s’empressent le plus sou­vent d’ou­blier leurs signa­tures, ce sont là des enga­ge­ments qui peuvent se retour­ner contre elles dans l’espace public. En ce sens, le droit pos­sède une puis­sance sub­ver­sive, à condi­tion que l’on s’en empare avec force. Et il existe, bien au-delà, tout un ensemble de droits à faire reconnaître.

Quels pour­raient en être les prin­cipes ?

Assurément, des prin­cipes mon­diaux et non sim­ple­ment inter­na­tio­naux. La soli­da­ri­té inter­na­tio­nale ne peut en effet s’argumenter désor­mais qu’à par­tir de l’idée que le monde est éga­le­ment à nous tous. En lan­gage plus rigou­reu­se­ment éco­lo­giste : la nature envi­ron­nante n’est nul­le­ment « à nous », mais sous notre égale res­pon­sa­bi­li­té quant à l’usage qui peut en être fait. Paradoxalement, ce sont les capi­ta­listes qui donnent l’exemple, consi­dé­rant que le monde est à eux, ce qui est cor­ro­bo­ré par le droit qu’ils ont de s’approprier — par une simple pro­cé­dure d’achat — n’importe quelle par­celle, sauf rap­port de force en leur défa­veur. Il y a donc une réa­li­té du droit mon­dial. Mais, si tel est le droit recon­nu, pour­quoi ne vau­drait-il pas tout autant pour l’ensemble des humains, y com­pris pour ceux qui sont dépour­vus de pri­vi­lèges de pro­prié­té ? Pourquoi seraient-ils moins fon­dés à pré­tendre « cir­cu­ler » à tra­vers le monde que ne le sont les capi­ta­listes, qui cir­culent par capi­taux interposés ?

« La soli­da­ri­té inter­na­tio­nale ne peut s’argumenter désor­mais qu’à par­tir de l’idée que le monde est éga­le­ment à nous tous. »

Toute migra­tion, cepen­dant, bou­le­verse les dis­po­si­tifs d’appropriation des ter­ri­toires, à com­prendre comme des ter­ri­toires socia­li­sés par des com­mu­nau­tés. À quelles condi­tions la migra­tion sera-t-elle légi­time ? Il me semble que la seule argu­men­ta­tion uni­ver­sel­le­ment rece­vable ne soit celle qui part du plus grand béné­fice pour les plus mal lotis. Personne ne peut publi­que­ment pré­tendre avoir droit à une situa­tion meilleure que celle d’autrui — c’est là un point énon­cé depuis Spinoza, selon moi irré­cu­sable. On admet­tra que les per­sonnes mena­cées dans leur pays — dans leur sécu­ri­té ou leur inté­gri­té — par des méca­nismes poli­tiques ou éco­no­miques, soient abso­lu­ment fon­dées à faire valoir leur droit de se rendre ailleurs. Et l’on peut pous­ser très loin le rai­son­ne­ment dans cette direc­tion. Mais on doit aus­si consi­dé­rer l’idée que toute per­sonne a droit à une nation, à une iden­ti­té natio­nale capable de fon­der une soli­da­ri­té concrète, éta­blie autour de « biens com­muns », et donc à ne pas voir son ter­ri­toire natio­nal enva­hi par d’autres popu­la­tions. On peut aus­si argu­men­ter sur les droits des nations les plus pauvres face aux nations les plus riches — sans par­ler des pillages dont ils font l’objet. Le débat actuel se déve­loppe au croi­se­ment de ces diverses consi­dé­ra­tions. Il reste pour­tant à savoir dans quelles condi­tions concrètes de tels prin­cipes, dont on per­çoit aisé­ment les ten­sions aux­quelles ils donnent lieu, sont à considérer.

Mais Jaurès, que l’on cite sou­vent lors de ces débats, ne par­lait-il pas d’un « socia­lisme doua­nier » visant « à pro­té­ger la main d’œuvre fran­çaise » afin « de ne pas sub­sti­tuer l’in­ter­na­tio­nale du bien-être à l’in­ter­na­tio­nale de la misère » ?

Il fau­drait se repor­ter aux diverses conjonc­tures his­to­riques et aux divers contextes rhé­to­riques dans les­quels ont pu jouer tels ou tels argu­ments. Je connais un peu mieux le cas fran­çais, notam­ment le rôle qu’y a joué le par­ti com­mu­niste — auquel j’ai autre­fois appar­te­nu, tout au long de la décen­nie 1970… voi­ci un demi-siècle —, où l’internationalisme a lar­ge­ment pré­do­mi­né. Dans l’après-guerre, les tra­vailleurs algé­riens ont adhé­ré mas­si­ve­ment à la CGT (où ils se retrou­vaient dans une pro­por­tion plus grande que les ouvriers fran­çais), défi­lant au pre­mier mai sous leurs propres cou­leurs, natio­na­listes, du moins jusqu’en 19554. Après cette date, avec la guerre de libé­ra­tion en Algérie, la soli­da­ri­té ouvrière ne pour­ra plus prendre la même forme. Les luttes popu­laires qui suivent dans les années 1960 culminent en 68 par le relè­ve­ment de 35 % du SMIG (salaire mini­mum inter­pro­fes­sion­nel garan­ti), avec men­sua­li­sa­tion, ce qui concer­nait une majo­ri­té d’ou­vriers spé­cia­li­sés magh­ré­bins. Dans les années 1970, la pro­blé­ma­tique du Programme com­mun de gou­ver­ne­ment entre les socia­listes et com­mu­nistes se réfère, chez ces der­niers du moins, à des accords entre les orga­ni­sa­tions syn­di­cales de l’ex-colonie (algé­rienne) de l’ex-métropole (fran­çaise). « L’union du peuple de France », chère au PCF, n’est pas mise en avant comme une union du peuple fran­çais : les familles de « tra­vailleurs immi­grés », comme on les appelle alors, en font mani­fes­te­ment par­tie, inté­grées au « com­mu­nisme muni­ci­pal » (HLM, dis­pen­saires, écoles, sports, etc.) dans un esprit anti ghet­to favo­rable aux métis­sages. On ne peut pas en tirer la conclu­sion que tout ait été par­fai­te­ment clair. Le diable natio­na­liste, hypo­crite, se cache dans les détails.

(Extrait d'une peinture de Piero Dorazio)

N’y a‑t-il pas une fai­blesse de la tra­di­tion mar­xiste concer­nant l’ar­ti­cu­la­tion entre la cir­cu­la­tion des biens, des ser­vices… et des per­sonnes ? Quelles pour­raient d’ailleurs être les prin­cipes d’une stra­té­gie inter­na­tio­na­liste de « régu­la­tion » des migrations ?

Je ne suis pas à pro­pre­ment par­ler un « mar­xo­logue », un spé­cia­liste de la pen­sée de Marx : j’essaie de pous­ser plus loin son tra­vail, de reprendre sa théo­rie en la cor­ri­geant, de la recons­truire sur une base plus large, m’appuyant aus­si sur d’autres sources théo­riques. En l’occurrence, il y a bien là, en effet, une fai­blesse de la tra­di­tion mar­xiste. Marx a très bien mon­tré de quelle façon une classe domi­nante s’approprie les moyens de pro­duc­tion et par là dis­pose d’un vaste pou­voir social. Mais, quoiqu’il soit le pion­nier de l’analyse cri­tique de l’impérialisme, il n’a pas su ana­ly­ser de façon aus­si rigou­reuse ce qu’il en est de l’appropriation d’un ter­ri­toire par une com­mu­nau­té, qui est pour­tant un phé­no­mène cor­ré­la­tif. La lutte de classe, avec ses super­struc­tures juri­di­co-poli­tiques, est d’abord un phé­no­mène qui se déroule au sein d’un État-nation, c’est-à-dire au sein d’un ter­ri­toire appro­prié par une nation, où les domi­nants eux-mêmes n’ont pas tout pou­voir. Mais entre les nations, on n’est plus dans le cadre d’une lutte autour d’institutions publiques, où les diverses classes se dis­putent leur contrôle et cherchent à modi­fier leur nature. À cette échelle, ce n’est pas « la lutte » qui pré­vaut, c’est « la guerre », du moins en der­nière ins­tance. L’étranger est donc un enne­mi poten­tiel. Dès lors, l’idée que « les pro­lé­taires n’ont pas de patrie » est à consi­dé­rer avec pru­dence. Ils ont certes de bonnes rai­sons de consi­dé­rer que leur patrie par excel­lence est l’humanité, de choi­sir la cause com­mune contre leur propre nation si elle opprime les autres. Mais ils ont de fait, comme les capi­ta­listes — même si c’est d’une toute autre façon — par­tie liée à leur base maté­rielle natio­nale. Le cli­vage capital/travail ne suf­fit pas à ras­sem­bler les « pro­lé­taires » du monde entier. Reste en effet la ques­tion « natio­nale », qui, à la dif­fé­rence de la ques­tion de la « migra­tion », est un vrai « pro­blème » : celui de la com­mu­nau­té natio­nale et du com­mu­nau­ta­risme spon­ta­né de la nation.

Le popu­lisme de gauche semble vou­loir lier deux pro­po­si­tions idéo­lo­giques per­çues, par une grande par­tie de la gauche radi­cale, comme incon­ci­liables : la mise en avant de la ques­tion sociale et la prise en compte de ques­tions plus stric­te­ment nationales.

« Cherchant le plus court che­min en direc­tion du peuple élec­teur, le popu­lisme de gauche tend à s’accommoder de l’opinion com­mune formatée »

La ligne géné­rale, face aux migra­tions, est don­née d’en haut. Il est essen­tiel à la classe domi­nante que le peuple prenne peur. En l’occurrence, sa stra­té­gie a pour impé­ra­tif de faire pas­ser la ques­tion migra­toire pour un pro­blème cen­tral, qui annon­ce­rait un dan­ger vital. Il appa­raît pour­tant que le flux dont on parle est rela­ti­ve­ment minime au regard de l’immense popu­la­tion euro­péenne : 2,5 mil­lions à nos portes, dit-on, pour 500 mil­lions d’habitants. La déci­sion prise par Merkel, d’ouvrir plus lar­ge­ment les portes, décou­lait de consi­dé­ra­tions prag­ma­tiques, dans une Allemagne mena­cée de vieillis­se­ment et man­quant de main‑d’œuvre. Ces humains qui nous arrivent, sont pour la plu­part, dans la force de la jeu­nesse. Les pays dans les­quels ils cherchent à se fixer n’ont rien payé, ni pour les éle­ver, ni pour les édu­quer, ni pour les for­mer ; et il fau­dra attendre encore long­temps avant que ne pèsent les coûts de leur vieillis­se­ment. Ils sont prêts à tra­vailler beau­coup sans trop exi­ger. De quoi se plain­drait-on, là-haut ? En réa­li­té, cela ne leur suf­fit pas. Car encore faut-il qu’ils appa­raissent dans le pay­sage comme un pro­blème, un énorme « pro­blème », dont l’objet réel est de mas­quer le fait que les fléaux qui s’abattent sur la classe popu­laire — les pres­sions sur le salaire et l’emploi — dérivent des poli­tiques du capi­tal. Dès lors que l’on se repré­sente que l’ensemble des médias (TV, numé­rique, presse en tout genre) est pour l’essentiel, hor­mis les chaînes natio­nales (dont on sait ce qu’on peut en attendre), la pro­prié­té du grand capi­tal (dont on connaît aus­si le savoir-faire), on peut en tirer la conclu­sion : il convient de pro­duire, jour après jour, le mirage du péril migra­toire. L’immigration devient le bouc émissaire.

Cherchant le plus court che­min en direc­tion du peuple élec­teur, le popu­lisme de gauche tend à s’accommoder de l’opinion com­mune ain­si for­ma­tée. Il a bien sûr par-devers lui un second dis­cours, tou­jours dis­po­nible au nom de la défense de « nos valeurs ». Et cette belle convic­tion s’annonce comme d’autant plus méri­toire qu’elle se donne face au « pro­blème » que serait celui de l’immigration. Il ne rejoint pas, certes, le dis­cours du popu­lisme de droite qui dénonce une menace pesant non seule­ment sur nos emplois et notre san­té — en dépit du fait que c’est bien la poli­tique néo­li­bé­rale qui ruine le droit du tra­vail, qui rem­place les hôpi­taux par des cli­niques pri­vées à prix fort, etc. —, mais aus­si éga­le­ment notre culture et notre iden­ti­té. Mais il lui fait en quelque sorte écho, dans la mesure sur­tout où il se trouve dis­crè­te­ment asso­cié à un cer­tain concept de « laï­ci­té » qui vire à l’identitaire et qui semble être sur­tout là pour faire de l’ombre à l’Islam, une reli­gion per­çue comme étran­gère, et comme telle vague­ment dangereuse.

(Extrait d'une peinture de Piero Dorazio)

Le popu­lisme de gauche se rap­porte plus glo­ba­le­ment à un cer­tain essen­tia­lisme natio­nal. La for­mule « Eux et Nous » se prête admi­ra­ble­ment à cette opé­ra­tion. Le « Eux » figure ce petit pour­cen­tage domi­nant (1 %, 3 %, 4 %, capi­ta­listes et aco­lytes réunis ? peu importe) qui détien­drait le pou­voir éco­no­mique, et au ser­vice duquel se sont pla­cés les grands par­tis tra­di­tion­nels. Le reste, c’est « Nous ». Ce « Nous », oppo­sé à une cer­taine « oli­gar­chie », à une « caste », caté­go­rie si évi­dente qu’elle nous dis­pense de faire des ana­lyses de « classe ». Mais ce « nous » d’en bas, c’est aus­si « Nous, les Français », rap­por­tés à notre roman natio­nal. Il ne s’agit plus bien sûr du « nous » de conser­va­tion, col­por­té par les chantres de la droite. Il nous revient plu­tôt par la remé­mo­ra­tion de notre pas­sé pro­gres­siste, voire révo­lu­tion­naire. Une tra­di­tion glo­rieuse. Cet essen­tia­lisme consti­tue le contexte idéo­lo­gique, pré­gnant à droite mais aus­si latent dans le popu­lisme de gauche, qui nour­rit la pous­sée sou­ve­rai­niste que l’on voit aujourd’hui mon­ter en puis­sance. Je ren­voie ici aux ana­lyses du poli­to­logue Philippe Marlière. La soli­da­ri­té de gauche pro­cla­mée avec les exi­lés n’empêche pas l’es­prit popu­liste de s’arc-bou­ter sur les fron­tières. Le « nous » qu’il nous faut pro­cla­mer ras­semble tout le peuple d’en bas, d’i­ci et d’ailleurs, et ceux qui en sont soli­daires. Il se dresse contre les domi­na­tions, mais il inter­pelle aus­si, conscient que, devant l’ho­ri­zon aveugle de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, une part d’entre « eux » a sa vraie place avec « nous ».

À lire vos der­niers articles, vous n’adhérez pas à cette orien­ta­tion poli­tique et stra­té­gique. La dif­fi­cul­té à pen­ser les migra­tions (et donc les fron­tières des États-nations) vien­drait-elle (en par­tie) de cette recom­po­si­tion entre ce « eux » et « nous » ?

« Le nous qu’il nous faut pro­cla­mer ras­semble tout le peuple d’en bas, d’i­ci et d’ailleurs, et ceux qui en sont solidaires. »

Pour y voir plus clair, je me per­met­trai de sol­li­ci­ter les res­sources séman­tiques du « bal­last ». Car je m’aperçois que dans mon livre récent5, j’utilise cette méta­phore pour illus­trer deux thèses essen­tielles. La pre­mière c’est qu’une classe est une masse. Une classe domi­nante ne domine que si elle est en même temps diri­geante, et il y faut une masse de gens. Les capi­ta­listes ne dis­posent que de la logique aveugle du pro­fit. La classe domi­nante ne peut donc diri­ger que si elle com­porte un autre registre, celui où pré­vaut non pas le pri­vi­lège de pro­prié­té, mais un pri­vi­lège d’expertise ou de direc­tion socia­le­ment recon­nues. C’est l’autre volet de la classe domi­nante, celui de « l’autorité com­pé­tente », dont Bourdieu et Foucault entre autres, ont mon­tré com­ment elle s’exerce et se repro­duit comme méca­nisme de classe. Une vaste popu­la­tion (dont les sta­tis­tiques cou­rantes tracent plus ou moins les contours en termes de « cadres et pro­fes­sions intel­lec­tuelles supé­rieures »), sur laquelle cepen­dant la classe popu­laire exerce aus­si une grande influence et un pou­voir d’attraction. Elle n’a pas voca­tion natu­relle à être au ser­vice du capi­tal. Elle a même su gou­ver­ner (et domi­ner…) pour son propre compte dans les régimes dits du « socia­lisme réel ». Mais elle est, pour une part du moins, dis­po­nible pour un autre des­tin. Et ce n’est qu’à la condi­tion d’en gagner une par­tie déci­sive à sa cause que le camp du peuple d’en bas peut atteindre la masse cri­tique lui per­met­tant de faire recu­ler le capi­tal. Bref, pour faire le poids, le volume ne suf­fit pas. Compte tout autant la com­po­si­tion sub­tile de l’amalgame. C’est là la pre­mière véri­té, chi­mi­co-phy­sique, du bal­last.

La seconde thèse du bal­last concerne l’équilibre dyna­mique de la classe popu­laire, qui doit réa­li­ser son uni­té en dépit du fait que ses modes d’action et d’organisation forment un ensemble assez chao­tique et contra­dic­toire. La conclu­sion à laquelle je par­viens est que l’organisation com­mune à construire ne peut avoir ni la forme-par­ti, ni la forme-mou­ve­ment. Elle doit inté­grer ces confi­gu­ra­tions dyna­miques — et d’autres comme celle du « com­mun » ou celles de la révolte ponc­tuelle sur un enjeu local, ou de l’engagement pour une bonne cause sin­gu­lière — dans une forme-asso­cia­tion, croi­sant les tra­di­tions mar­xiste et anar­chiste. L’organisation aurait, bien sûr, une dimen­sion natio­nale (pro­je­tée sur des soli­da­ri­tés inter­na­tio­nales, sur des espaces com­mu­nau­taires plus larges, tels celui de l’Europe), parce que c’est à ce niveau que le peuple peut le plus effec­ti­ve­ment peser dans la confron­ta­tion sociale et poli­tique, faire bou­ger les lignes. Elle serait fon­dée sur de puis­santes asso­cia­tions locales, res­pon­sables dans le temps, où coha­bi­te­raient, sous l’égide non pas d’un pro­gramme entiè­re­ment défi­ni, mais d’une pers­pec­tive radi­cale d’émancipation, tous ceux et celles ou qui s’y recon­naissent, mili­tant, ou non, dans des par­tis, mou­ve­ments, syn­di­cats, asso­cia­tions ou autres col­lec­tifs (ce sont là autant de biens com­muns à pré­ser­ver). Tout le pou­voir en bas serait recon­nu à ces asso­cia­tions locales. En bas, là où sont aus­si les plus exploi­tés, les pauvres, les migrants, etc. La chose est infi­ni­ment com­plexe, mais c’est en ce sens que je milite. L’unité ne serait pas atten­due de com­pro­mis entre poids lourds au som­met, mais d’une inter-recon­nais­sance à la base, entre gens et cou­rants divers qui ont tout à s’apprendre. La lutte poli­tique s’organiserait ain­si de bas en haut. Le navire, ain­si char­gé par le fond, pour­rait avan­cer, dans le rou­lis et le tan­gage, grâce au lest qui assure son équi­libre et lui per­met de tenir bon en direc­tion du but. C’est là la seconde véri­té, marine, du bal­last.


Illustrations : pein­tures de Piero Dorazio


REBONDS

☰ Lire notre article : « Ne lais­sons pas la mobi­li­té au mar­ché », Julien Chanet, juillet 2018
☰ Lire notre article : « Le popu­lisme : qu’est-ce donc ? », Pierre-Louis Poyau, février 2018
☰ Lire notre entre­tien avec le Gisti : « Droit d’a­sile : ça se dur­cit d’an­née en année », novembre 2017
☰ Lire notre témoi­gnage « De réfu­giés à fugi­tif », novembre 2017
☰ Lire notre article « Jean-Luc Mélenchon et l’im­mi­gra­tion : entre convic­tions et ambi­gui­tés », Pablo Castaño Tierno, février 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Frédéric Lordon : « L’internationalisme réel, c’est l’or­ga­ni­sa­tion de la conta­gion », juillet 2016
☰ Lire notre notre article « Crise des réfu­giés : ce n’est pas une crise huma­ni­taire », Yanna Oiseau, mai 2016

  1. Chapitre 25, §IV
  2. Voir Kevin Anderson, Marx aux anti­podes, Syllepse, 2015, Chicago Press, 2010.
  3. voir Karl Marx, Abraham Lincoln, Une révo­lu­tion inache­vée, Syllepse, 2015, Verso, 2011.
  4. Voir sur ces ques­tions le grand livre d’Alain Ruscio, à paraître dans quelques mois.
  5. Jacques Bidet, « Eux » et « Nous », Une alter­na­tive au popu­lisme de gauche, Kimé, 2018.
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