Marlène Schiappa, le fémonationalisme et nous


Texte inédit pour le site de Ballast

Juillet 2020. Dans le cadre d’« opé­ra­tions de recon­quête répu­bli­caine », Marlène Schiappa en appelle au « bon sens », entendre : « Si la mai­son de votre voi­sin s’ef­fondre, vous l’ac­cueillez. Mais s’il se met à tabas­ser votre sœur, vous le virez ! » C’est en ces termes qu’elle se féli­cite de la mise en place, par ses soins, de la double peine pour les étran­gers cou­pables de vio­lences sexistes et sexuelles. Accusée de pro­mou­voir le fémo­na­tio­na­lisme — c’est-à-dire un fémi­nisme qui ins­tru­men­ta­lise les droits des femmes à des fins natio­na­listes et iden­ti­taires —, la porte-voix du gou­ver­ne­ment Macron a répon­du n’a­voir « aucune leçon de fémi­nisme à rece­voir de qui que ce soit ». Plus qu’une par­ti­ci­pa­tion à la pré­sente polé­mique, la socio­logue et écri­vaine Kaoutar Harchi entend ici, en guise de pro­lon­ge­ment, rap­pe­ler la néces­si­té de déployer, face aux menées libé­rales et xéno­phobes, « un fémi­nisme anti­ra­ciste et anti­ca­pi­ta­liste ».


À peine nom­mée ministre délé­guée auprès du ministre de l’Intérieur, en charge de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, ancienne secré­taire d’État char­gée de l’Égalité entre les hommes et les femmes et de la Lutte contre les dis­cri­mi­na­tions, a revê­tu les habits neufs — au vrai, pas tant que cela — de la nou­velle fonc­tion poli­tique qui lui incombe. Ces nou­velles attri­bu­tions ne vont pas sans rap­pe­ler d’an­ciennes prises de posi­tion. Se vou­lant fémi­nistes, celles-ci plai­daient, en 2017, tant pour l’instauration d’un congé mater­ni­té non indexé au sta­tut pro­fes­sion­nel des mères que pour la ver­ba­li­sa­tion des insultes sexistes pro­fé­rées au sein de l’espace public. L’alliance, hier comme aujourd’­hui, d’un déploie­ment de dis­po­si­tifs sécu­ri­taires visant au contrôle des conduites mas­cu­lines, d’une part, et d’une rhé­to­rique de la pro­tec­tion des femmes contre les vio­lences sexistes et sexuelles, d’autre part, est loin d’être une dis­po­si­tion cir­cons­tan­cielle. Elle peut même rele­ver d’un pro­jet fémi­niste de type car­cé­ro-puni­tif : déployé au cœur de l’État, il en a pris le pli au point de confier aux ins­ti­tu­tions de la force — poli­cière et péni­ten­tiaire — le mono­pole de la ges­tion pro­tec­trice des femmes.

« De quels hommes et de quelles femmes parle Marlène Schiappa lors­qu’elle défend la mise en place de mesures de lutte contre le sépa­ra­tisme ? »

Ne voir là qu’une pas­sion pour le châ­ti­ment et l’enfermement est à la fois néces­saire et insuf­fi­sant : l’a­na­lyse des alliances réa­li­sées ne peut se faire indé­pen­dam­ment d’une ana­lyse des signi­fi­ca­tions poli­tiques sym­bo­li­que­ment induites, ni éva­cuer les effets empi­riques pro­duits sur les vies des hommes et des femmes. Car, au final, de quels hommes et de quelles femmes parle Marlène Schiappa lors­qu’elle défend la mise en place de mesures de lutte contre « le sépa­ra­tisme » — que le pré­sident de la République évo­quait déjà, le 18 février 2020, lors de son dis­cours à Mulhouse ? Rien de plus simple, il suf­fit d’écouter Schiappa s’exprimer : « Lorsqu’un étran­ger com­met des vio­lences sexistes ou sexuelles, il doit ces­ser d’être accueilli en France. » Ou : « Si vous avez quelqu’un qui se pré­sente comme étant un imam et qui, dans une salle de réunion, ou sur YouTube, ou sur les réseaux sociaux, appelle à la lapi­da­tion des femmes parce qu’elles se par­fument, il ne faut pas res­ter sans agir, il faut dépo­ser plainte. Tous les voies et recours doivent pou­voir être étu­diés et nous devons pou­voir étu­dier des manières de ren­for­cer la légis­la­tion pour réaf­fir­mer les grands prin­cipes de la République et notre lutte contre le sépa­ra­tisme. »

Ou bien encore : « L’idée, c’est de contrer les groupes orga­ni­sés de manière hos­tile et vio­lente vis-à-vis de la République. Il y a des choses qui existent déjà dans la loi : on a fait fer­mer près de 300 lieux pro­blé­ma­tiques, débits de bois­sons ou écoles hors contrat, qui prêchent cet islam poli­tique, cet isla­misme et ce sépa­ra­tisme. […] Et c’est une manière de pro­té­ger les musul­mans qui nous alertent et nous disent que leur mos­quée est prise à par­tie sur ces ques­tions-là par des groupes qui s’organisent pour par­ler au nom de l’islam. Il faut être pru­dent sur les mots et les termes, et c’est pour cela qu’on fina­lise cette loi et qu’on la pré­sen­te­ra à la ren­trée. » Et de pré­ci­ser, enfin : « Je veux être pru­dente dans les com­pa­rai­sons qu’on fait et je ne peux pas com­pa­rer [les exemples cités plus hauts avec] le diacre qui consi­dère que l’évêché doit être réser­vé aux hommes. Je ne suis pas d’accord avec lui mais il ne met pas en péril la République. Ce n’est pas la même chose de dire nos tra­di­tions veulent cela que de dire j’impose mes lois et je sou­haite lapi­der des femmes, il y a une dif­fé­rence de degré. »

[Kazimir Malevitch]

Bien que nous igno­rions encore selon quels dis­po­si­tifs pré­cis Marlène Schiappa entend mener ce « com­bat cultu­rel », sa seule manière d’en assu­rer la per­for­mance média­tique nous per­met d’identifier sans mal la forme de coa­li­tion qui le fonde : coa­li­tion d’un argu­men­taire cen­tré sur la condi­tion sociale inéga­li­taire à laquelle les femmes sont contraintes, et d’un dis­cours qui se veut à la fois expli­ca­tif et pres­crip­tif. Un dis­cours qui fait de la condi­tion des femmes un phé­no­mène impu­table, non pas au régime patriar­cal tel qu’il se (re)configure au gré des périodes et des espaces, mais à un seg­ment par­ti­cu­lier de ce régime. En amal­ga­mant les figures incom­men­su­ra­ble­ment alté­ri­sées de l’é­tran­ger, du réfu­gié, du migrant, du musul­man, de l’Arabe, du Noir ou encore du jeune de ban­lieue, ce seg­ment devient le seul qui vau­drait la peine d’être com­bat­tu. Ce phé­no­mène rhé­to­rique où fémi­nisme et racisme se ren­contrent, se saluent, et s’in­carnent en poli­tiques gou­ver­ne­men­tales, en pro­grammes édu­ca­tifs, en cam­pagnes de pré­ven­tion ou encore en réper­toire d’intégration, a été qua­li­fié de « fémo­na­tio­na­liste » et s’arrime à la famille éten­due des natio­na­lismes sexuels.

Un féminisme au service de la nation

« Ce phé­no­mène rhé­to­rique où fémi­nisme et racisme se ren­contrent, se saluent, et vont en s’incarnant en poli­tiques gou­ver­ne­men­tales a été qua­li­fié de fémo­na­tio­na­liste. »

Forgé par Sara R. Farris à tra­vers l’ouvrage In the name of Women’s Rights — The Rise of Femonationalism, le concept de fémo­na­tio­na­lisme décrit, selon l’autrice, « les ten­ta­tives des par­tis euro­péens de droite (entre autres) d’intégrer les idéaux fémi­nistes dans des cam­pagnes anti-immi­grés et anti-Islam ». Si la cri­tique des conver­gences de la rhé­to­rique des droits des femmes et celle du chau­vi­nisme-natio­na­lisme a mis en évi­dence, et avec insis­tance, les pro­ces­sus de cultu­ra­li­sa­tion des vio­lences faites à celles-ci, Sara R. Farris a œuvré, en tant que fémi­niste mar­xiste, à dépla­cer l’analyse vers le ter­rain fécond du com­plexe poli­ti­co-éco­no­mique. Ainsi a‑t-elle cher­ché à com­prendre les moti­va­tions pro­fondes qui tendent, sous l’effet de la sur­qua­li­fi­ca­tion sexiste des hommes non-blancs1, à oppo­ser les inté­rêts de ces der­niers aux femmes non-blanches et, plus encore, à les repré­sen­ter publi­que­ment comme des figures anti­no­miques. Et la théo­ri­cienne de s’interroger : « De nos jours, par­ti­cu­liè­re­ment dans le Sud de l’Europe, les migrants sont fré­quem­ment per­çus comme une réserve de main‑d’œuvre bon mar­ché dont la pré­sence menace les emplois et les salaires des tra­vailleurs natio­naux. Pourtant, les tra­vailleuses migrantes et les musul­manes en par­ti­cu­lier ne sont ni pré­sen­tées ni per­çues de la même manière. Pourquoi ? »

Pour répondre à cette ques­tion, plus redou­table qu’elle n’y paraît, Sara R. Farris a por­té son atten­tion sur les sec­teurs éco­no­miques d’intégration des migrant·es. De là, il est appa­ru que les tra­vailleuses migrantes sont prin­ci­pa­le­ment employées par le sec­teur domes­tique tan­dis que les tra­vailleurs migrants sont dis­tri­bués selon une logique bien plus diver­si­fiée. La fémi­ni­sa­tion des mondes du tra­vail, l’ouverture du domaine des soins au mar­ché ain­si que la faci­li­ta­tion tran­sac­tion­nelle, orga­ni­sée par l’État, de recou­rir à une assis­tance exté­rieure — rela­tive, notam­ment, à la garde d’enfants, à l’aide aux per­sonnes âgées ou aux per­sonnes han­di­ca­pées — ont gran­de­ment et dura­ble­ment favo­ri­sé la consti­tu­tion des femmes du Sud, non comme « armée de réserve » mena­çante mais comme « armée régu­lière » entre­te­nue per­met­tant aux col­lec­ti­vi­tés blanches de bien vivre.

[Kazimir Malevitch]

Selon l’au­trice, l’une des grilles de com­pré­hen­sion de l’appareil jus­ti­fi­ca­toire fémo­na­tio­na­liste tire­rait sa force de cette maté­ria­li­té de l’aide fémi­nine appor­tée. La lutte pour la conser­va­tion de cette aide condui­rait alors à repré­sen­ter et à trai­ter les femmes non-blanches issues des migra­tions post­co­lo­niales comme vic­times à extir­per et à sau­ver des mains dan­ge­reuses de leur époux, père, frère, oncle, cou­sin, et plus géné­ra­le­ment de tout homme de leur groupe eth­no-racial sup­po­sé ou réel. La logique néo­li­bé­rale, dont on per­çoit bien, ici, l’intimité struc­tu­relle qu’elle entre­tient avec la sexualisation/racialisation de la force de tra­vail, vien­drait dès lors inflé­chir les trai­te­ments — mais pas les vio­lences — que des gou­ver­ne­ments de droite et de gauche por­te­raient sur les femmes migrantes. Inflexions d’autant plus pro­bables et sou­te­nues qu’elles viennent confir­mer, si ce n’est créer, un effet de coïn­ci­dence avec la défi­ni­tion majo­ri­taire de la figure fémi­nine — a for­tio­ri migrante — éman­ci­pée et légi­time à vivre sur les ter­ri­toires natio­naux euro­péens : soit une femme libé­rée de l’emprise fami­liale et libre­ment pré­sente sur le mar­ché du tra­vail.

Une séquence fémonationaliste historique

« Il s’a­gi­rait de com­prendre la manière dont la pen­sée de Sara R. Farris éclaire l’une des séquences contem­po­raines les plus fon­da­men­tales de la longue his­toire fémo­na­tio­na­liste fran­çaise. »

Dans le contexte spé­ci­fique des poli­tiques et légis­la­tions fran­çaises, il s’a­gi­rait alors de com­prendre la manière dont la pen­sée de Sara R. Farris éclaire l’une des séquences contem­po­raines les plus fon­da­men­tales de la longue his­toire fémo­na­tio­na­liste fran­çaise, à savoir celle de l’inter­dic­tion du port du voile dans les écoles publiques, en 2004, au nom de la laï­ci­té et de l’égalité filles-gar­çons. Comme le note la socio­logue Christine Delphy, les argu­ments des fémi­nistes en faveur de l’interdiction du fou­lard, « for­mu­lés dès 1989 par Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler2 », ont affir­mé l’ex­cep­tion­na­li­té de la vio­lence sexiste exer­cée par les hommes non-blancs, en la reje­tant au-delà du cadre de la vio­lence sexiste ordi­naire. Nombre de débats publics se sont alors orien­tés vers le « pour­quoi » de cette vio­lence sup­po­sée plus vio­lente que toute autre, et ont fait d’elle, lors­qu’elle est obser­vée sur le ter­ri­toire natio­nal, une vio­lence acci­den­telle — c’est-à-dire impor­tée d’un ailleurs loin­tain, consé­quence de l’im­mi­gra­tion d’hommes de confes­sion musul­mane, réelle ou sup­po­sée — et por­tant atteinte à l’in­té­gri­té de la « démo­cra­tie sexuelle ».

L’association Ni Putes ni Soumises, par exemple, gran­de­ment cen­trée sur l’accompagnement de la popu­la­tion fémi­nine « des quar­tiers », a incar­né le com­bat contre la « bar­ba­rie » patriar­cale sup­po­sée de la frac­tion mas­cu­line, musul­mane et popu­laire de la socié­té fran­çaise. Un com­bat, mené par quelques actrices fémi­nines raci­sées proches des struc­tures du pou­voir, se vou­lant repré­sen­ta­tives du pen­dant fémi­nin de ladite frac­tion, et qui a sym­bo­li­sé, à lui-seul, l’ar­ra­che­ment des femmes bonnes d’une reli­gion et d’une culture mau­vaises. Cela au point que la néces­si­té d’aider les jeunes filles en ques­tion à quit­ter leur « culture » en quit­tant leur famille, et plus encore à rompre tout lien avec elles, a pro­gres­si­ve­ment été défen­due par les membres de l’association et par nombre d’acteurs et d’actrices ins­ti­tu­tion­nels pro­hi­bi­tion­nistes.

[Kazimir Malevitch]

Articulant ces élé­ments, qui mêlent pro­ces­sus de racia­li­sa­tion (les­quels assurent la péren­ni­té de l’ordre patriar­cal) et méca­nismes de sexua­li­sa­tion (les­quels confèrent toute sa force à l’or­ga­ni­sa­tion raci­sée), Sara R. Farris y adjoint alors ce que la socio­logue Dina Bader a nom­mé « la dimen­sion du gain3 » : cet inté­rêt struc­tu­rel qui mène les gou­ver­ne­ments de droite et de gauche, dans une pers­pec­tive conser­va­trice et natio­na­liste, à s’accaparer le dis­cours fémi­niste, avec la col­la­bo­ra­tion volon­ta­riste de fémi­nistes en poste, « car ils ont quelque chose à gagner ». En fili­grane de cette manière d’appréhender le phé­no­mène d’un fémi­nisme raciste, nous retrou­vons l’hypothèse déve­lop­pée par le phi­lo­sophe mar­xiste Alain Badiou selon laquelle « la loi sur le fou­lard [serait] une loi capi­ta­liste pure [qui] ordon­ne­rait que la fémi­ni­té soit expo­sée. Autrement dit, que la cir­cu­la­tion sous para­digme mar­chand du corps fémi­nin [serait] obli­ga­toire et inter­di[rait] en la matière — et chez les ado­les­centes, plaque sen­sible de l’u­ni­vers sub­jec­tif entier — toute réserve ». Ainsi la logique mar­chande d’une trans­pa­rence de la fémi­ni­té occi­den­tale s’ar­ti­cule aux rési­dus fon­da­men­taux de la logique (néo)coloniale du dévoi­le­ment arti­cu­lée.

Dans un para­digme où les femmes raci­sées, en tant que telles, sont per­çues comme ayant tou­jours quelque chose d’elles à vendre quand, au contraire, les hommes raci­sés sont appré­hen­dés comme ne dis­po­sant pas de res­sources pour ache­ter, aux pre­mières l’ac­cueil sous condi­tions — celle de ne pas por­ter le voile, notam­ment —, aux seconds le rejet incon­di­tion­nel.

Enjeux collectifs

« Les femmes raci­sées sont contraintes de construire avec et sans les hommes du groupe raci­sé, avec et sans les femmes du groupe blanc. »

La rhé­to­rique fémo­na­tio­na­liste à laquelle Marlène Schiappa s’adonne allè­gre­ment depuis le minis­tère de l’Intérieur4 se déploie entre les soup­çons d’agressions sexuelles qui pèsent sur Gérald Darmanin : mise en scène révol­tante d’un pou­voir qui sur­vi­si­bi­lise la vio­lence sexiste de cer­tains hommes pour mieux invi­si­bi­li­ser celle d’autres. Cette rhé­to­rique appelle une réponse forte, col­lec­ti­ve­ment orga­ni­sée. Non parce que nos hommes subi­raient le racisme et qu’il fau­drait, en tant que leurs femmes, les en sau­ver — tan­dis que d’autres hommes cher­che­raient à nous sau­ver de ceux-là mêmes —, mais bien parce qu’en tant que femmes de per­sonne, nous jugeons que la lutte anti­ra­ciste et la lutte anti­sexiste ne sau­raient être plei­ne­ment réa­li­sées que dans cette conscience aiguë que les per­sonnes oppri­mées par le racisme ne sont pas toutes des hommes non-blancs et que l’oppression patriar­cale ne sou­met pas uni­que­ment des femmes blanches. Dans cette pers­pec­tive, et Delphy le remarque jus­te­ment, les femmes raci­sées sont contraintes de construire avec et sans les hommes du groupe raci­sé, avec et sans les femmes du groupe blanc. Ce qui pose la ques­tion cru­ciale des condi­tions de pos­si­bi­li­té liées à la construc­tion d’un espace poli­tique des femmes raci­sées.

Que signi­fie cet « avec » et ce « sans » ? Une infi­ni­té de pièges qui par­sème les che­mins dif­fi­ciles de l’émancipation poli­tique des membres objec­ti­ve­ment soli­daires du groupe raci­sé et des membres objec­ti­ve­ment soli­daires du groupe fémi­nin — soli­da­ri­té que la rhé­to­rique fémo­na­tio­na­liste cherche tout bon­ne­ment à rompre défi­ni­ti­ve­ment en iso­lant femmes et hommes, en livrant les unes à la dévo­ra­tion domes­tique et les autres à la noyade en haute mer ou à l’asphyxie. Cela ne peut ni ne doit durer car per­sonne ne peut être dépos­sé­dé de son exis­tence et vivre en se sachant, ain­si, des­ti­né à la mort. Dénoncer et lut­ter contre la racia­li­sa­tion des ques­tions sexuelles et la sexua­li­sa­tion de la ques­tion raciale — aux­quelles Schiappa et Darmanin, comme d’autres avant eux, vont en pro­met­tant un grand ave­nir — implique d’af­fron­ter une ques­tion cen­trale : si les femmes raci­sées sont aptes — car construites ain­si par un ensemble de rap­ports sociaux — à se voir, à se recon­naître et à éprou­ver une forme d’empathie envers l’homme non-blanc que le racisme vio­lente et envers la femme blanche que le patriar­cat oppresse, qui des membres de ces groupes domi­nés se recon­naissent en elles ?

[Kazimir Malevitch]

Il importe de nous achar­ner à poin­ter du doigt la moindre injus­tice de genre, de classe et de race, pro­duite non seule­ment par l’instrumentalisation des idées fémi­nistes, mais aus­si et sur­tout par le carac­tère ins­tru­men­ta­li­sable et donc anti­fé­mi­niste de ces mêmes idées. Cela, de nom­breuses per­sonnes qui militent l’ont dit bien des fois. Mais en matière de poli­tique des luttes, se répé­ter est une manière de dia­lo­guer avec ceux et celles qui enten­draient par­ler de tout cela pour la pre­mière fois, comme une manière de ne pas lais­ser aller à l’apathie ceux et celles qui n’en ont que trop enten­du par­ler. Il importe, aus­si, de rompre avec l’i­dée selon laquelle les hommes raci­sés seraient sub­stan­tiel­le­ment plus vio­lents que les autres hommes et que les cultures des Suds seraient plus mar­quées par l’i­déo­lo­gie patriar­cale que celles du Nord. Car, dans un cas comme dans un autre, nous sommes entraîné·es à répondre au « pour­quoi » mora­li­sant de cette pré­ten­due spé­ci­fi­ci­té, et non au « com­ment » poli­tique de cette spé­ci­fi­ca­tion. Cette rup­ture est abso­lu­ment fon­da­men­tale. Elle condi­tionne la pos­si­bi­li­té d’o­rien­ter la lutte, non pas contre les formes les plus mons­trueuses du patriar­cat — ce qui ne peut que nous conduire à enté­ri­ner les formes sou­riantes et galantes de ce der­nier — mais bien contre le patriar­cat dans tous ses états5. Enfin, il importe de prendre la mesure des concur­rences féroces qui ont lieu au sein des espaces du fémi­nisme majo­ri­taire blanc pour la conser­va­tion et/ou la conquête du mono­pole fémi­niste.

Demeurons vigilant·es quant aux poten­tielles formes de récu­pé­ra­tions de la cri­tique fémo­na­tio­na­liste, non pas dans une pers­pec­tive révo­lu­tion­naire qui pro­fi­te­rait à toutes les membres de la classe des femmes, mais dans une logique de pure dis­tinc­tion stra­té­gique des groupes domi­nants entre eux. Puisque l’op­pres­sion accable sur plu­sieurs fronts à la fois, nous ne pou­vons que réflé­chir ensemble et soli­dai­re­ment vers la construc­tion d’es­paces éten­dus. Espaces où les réflexions théo­riques et les actions concrètes des femmes qui prônent un fémi­nisme anti­ra­ciste et anti­ca­pi­ta­liste pour­ront se déployer plus encore, dans la plé­ni­tude de leurs croi­se­ments.


Illustrations de ban­nière et de vignette : extraits d’œuvres de Kazimir Malevitch


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Nadia Yala Kisukidi : « Le conflit n’est pas entre le par­ti­cu­lier et l’universel », juillet 2020
☰ Lire notre entre­tien avec Valérie Rey-Robert : « Le pro­blème, c’est la manière dont les hommes deviennent des hommes », avril 2020
☰ Lire notre entre­tien avec Fatima Ouassak : « Banlieues et gilets jaunes par­tagent des ques­tions de vie ou de mort », juillet 2019
☰ Lire notre article « Audre Lorde : le savoir des oppri­mées », Hourya Bentouhami, mai 2019
☰ Lire notre article « Les fémi­nistes haï­tiennes de tous les com­bats », Fania Noël, mars 2019
☰ Lire notre tra­duc­tion « Femmes, noires et com­mu­nistes contre Wall Street — par Claudia Jones », décembre 2017

  1. Nous enten­dons par l’ex­pres­sion « sur­qua­li­fi­ca­tion sexiste » le fait de consi­dé­rer que les hommes non-blancs sont natu­rel­le­ment plus sexistes que les hommes blancs.
  2. Christine Delphy, « Antisexisme ou anti­ra­cisme ? Un faux dilemme ? », Nouvelles Questions Féministes, vol. 25, n° 1, 2006.
  3. Dina Bader, « Sara R. Farris : In the Name of Women’s Rights. The Rise of Femonationalism », Nouvelle Questions Féministes, vol. 37, 2018.
  4. « La Citoyenneté ce sont les enjeux de cohé­sion natio­nale, le res­pect du prin­cipe de laï­ci­té, la défense du droit d’asile, l’accueil des réfu­giés, les pro­jets liés à la lutte contre le sépa­ra­tisme, l’engagement des forces de l’ordre dans la pro­tec­tion des femmes vic­times de vio­lence, mais aus­si tous les enjeux du minis­tère de l’Intérieur aux­quels le ministre m’associe. »
  5. Voir Mara Viveros Vigoya, Les Couleurs de la mas­cu­li­ni­té, La Découverte, 2018. Et Joao Gabriel, « Combattre la racia­li­sa­tion des ques­tions de genre et de sexua­li­té à la racine », 18 novembre 2016, blog.
Kaoutar Harchi
Kaoutar Harchi

Chercheure post-doctorante (Labex CAP, département de la recherche du Musée du Quai Branly). Son dernier ouvrage, « Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne - Des écrivains à l'épreuve », a paru en 2016 aux éditions Fayard.

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Au sommaire :
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