Valérie Rey-Robert : « Le problème, c’est la manière dont les hommes deviennent des hommes »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Ainsi, le fémi­nisme serait à la mode ? Au point d’être deve­nu « cool ». Ce serait là, nous dit la mili­tante et essayiste Valérie Rey-Robert — à qui l’on doit deux ouvrages parus aux édi­tions Libertalia —, le signe de sa perte de radi­ca­li­té. Et c’est pré­ci­sé­ment de radi­ca­li­té dont il est ques­tion dans sa der­nière publi­ca­tion, Le Sexisme, une affaire d’hommes, puisque Rey-Robert entend remon­ter à la source : com­ment se per­pé­tue cette « guerre » menée contre les femmes au nom d’un sys­tème idéo­lo­gique struc­tu­ré, arti­cu­lé, connu sous le nom de « patriar­cat » ? Tandis que le confi­ne­ment se double d’une aug­men­ta­tion des vio­lences domes­tiques, nous reve­nons avec elle sur la réflexion qu’elle porte, comme blo­gueuse ini­tia­le­ment, depuis près de 15 ans.


La situa­tion actuelle est par­ti­cu­lière. Violences intra-conju­gales favo­ri­sées par le confi­ne­ment, déclas­se­ment des avor­te­ments au rang d’in­ter­ven­tions « non-urgentes » dans cer­tains hôpi­taux ou États, aug­men­ta­tion du tra­vail domes­tique… Est-ce à dire que les situa­tions de crise exa­cerbent la vio­lence patriarcale ?

Un article au titre évo­ca­teur, « Le Coronavirus est un désastre pour le fémi­nisme », a paru récem­ment. Les femmes, à cause des struc­tures patriar­cales qui font entre autres qu’elles sont moins payées et plus sou­vent à temps par­tiel, sont en temps d’épidémie encore davan­tage en charge des malades, des per­sonnes âgées et des enfants qui ne vont plus à l’école — et ce sans être rému­né­rées. La majeure par­tie des familles mono­pa­ren­tales ont à leur tête des femmes, très sou­vent pré­caires, que la fer­me­ture des écoles et des crèches met en grande dif­fi­cul­té. Un autre article a d’ailleurs mon­tré que de nom­breuses mères, qui s’étaient arrê­tées de tra­vailler pour gar­der leurs enfants, n’avaient fina­le­ment pas eu de main­tien de salaire, contrai­re­ment aux pro­messes gouvernementales.

« Les mères éle­vant seules leurs enfants n’ont pas atten­du le confi­ne­ment pour dénon­cer leur précarité. »

On sait éga­le­ment que les vio­lences patriar­cales ont aug­men­té : le secré­taire géné­ral de l’ONU a appe­lé les gou­ver­ne­ments à réagir face à ces faits. Le col­lec­tif NousToutes, qui a lan­cé une ini­tia­tive « Parentalité et confi­ne­ment », a éga­le­ment sou­li­gné que la majo­ri­té des per­sonnes pré­sentes dans leurs groupes WhatsApp était des femmes. Donc, effec­ti­ve­ment, le confi­ne­ment ne règle pas les pro­blèmes d’inégalités domes­tiques et éco­no­miques dans le couple hété­ro­sexuel — il les accen­tue plu­tôt, à tous les niveaux. On aurait été naïfs de croire l’inverse : de même que pour la crise sani­taire elle-même, cela fait des années que les mili­tantes fémi­nistes reven­diquent des moyens pour résoudre le pro­blème des vio­lences patriar­cales (des foyers d’hébergement, des mesures d’éloignement du conjoint, etc.), et l’argent n’a jamais été mis sur la table. Pourtant, plus encore que la pan­dé­mie, l’augmentation de ces vio­lences en temps de crise étaient hau­te­ment pré­vi­sible. Quelques mesures ont tout de même été prises : en Seine-Saint-Denis, par exemple, des hôtels ont été réqui­si­tion­nés pour éloi­gner et héber­ger les maris vio­lents. On se demande pour­quoi cette ini­tia­tive n’est pas géné­ra­li­sée sur tout le ter­ri­toire et pour­quoi elle a été créée uni­que­ment pen­dant le confinement.

Il convient d’être atten­tifs : beau­coup de médias ont ten­dance à par­ler des vio­lences patriar­cales ou des dif­fi­cul­tés liées au fait d’être une femme à la tête d’une famille mono­pa­ren­tale comme de phé­no­mènes étant appa­rus avec le confi­ne­ment. Pourtant, les mères éle­vant seules leurs enfants n’ont pas atten­du le confi­ne­ment pour dénon­cer leur pré­ca­ri­té, leurs condi­tions de vie et les vio­lences éco­no­miques qui y sont liées.

[Ulrike Föst]

Vous êtes très pré­sente sur les réseaux sociaux — Twitter, notam­ment — et vous êtes éga­le­ment l’a­ni­ma­trice du blog Crêpe Georgette depuis jan­vier 2008. Comment conce­vez-vous le rôle d’Internet dans votre enga­ge­ment féministe ?

Internet m’a d’abord per­mis, en 1999, de me rendre compte que j’étais fémi­niste ! Il m’a per­mis de mettre des mots sur mon enga­ge­ment et de me rendre compte que je n’étais pas seule, que les situa­tions que je vivais étaient anor­males. Lorsque je suis arri­vée sur le forum des Chiennes de garde vers 2000 — qui était alors l’un des trois espaces de dis­cus­sion fémi­niste fran­co­phone —, une inter­ve­nante a ouvert un fil de dis­cus­sion inti­tu­lé « Banalité des vio­lences phy­siques et sexuelles » : ça m’a per­mis, comme à bien d’autres, de me rendre compte d’à quel point les vio­lences envers les femmes étaient banales et répan­dues. Je pense que beau­coup de femmes ont connu cette expé­rience via Internet : s’allier avec d’autres femmes, confron­ter des expé­riences com­munes, mettre au jour des phé­no­mènes dont on n’avait pas conscience, mais aus­si voir qu’ils ont été théo­ri­sés et expli­qués par d’autres. C’est le cas par exemple des vio­lences gyné­co­lo­giques et obs­té­tri­cales, qui ont com­men­cé à être docu­men­tées il y a quatre ou cinq ans : des femmes ont d’a­bord témoi­gné — entre autres parce que le pseu­do­ny­mat le leur per­met­tait — des vio­lences gyné­co­lo­giques qu’elles avaient connues, et elles se sont ren­dues compte qu’elles étaient nom­breuses à en avoir vécu, que ces expé­riences étaient sou­vent très simi­laires. Donc sys­té­miques. Cela a ensuite ren­du pos­sible de théo­ri­ser ce sujet.

« On ne peut pas dis­so­cier de manière radi­cale le vir­tuel et le réel : les menaces vir­tuelles ont une exis­tence et un impact bien réel. »

Mais Internet per­met aus­si de tou­cher des gens qui ne l’auraient jamais été autre­ment, et notam­ment par des livres. On peut y dis­cu­ter avec des per­sonnes qu’on ne fré­quen­te­rait pas for­cé­ment dans la vie réelle, on est ame­né à lire sur des sujets ne nous inté­res­sant pas néces­sai­re­ment de prime abord. À l’origine, mon blog Crêpe Georgette n’était pas fémi­niste ; je l’avais ouvert pour me créer un espace plus léger face au forum fémi­niste dont je m’occupais à l’époque. Mais beau­coup de gens qui avaient com­men­cé à me lire à ce moment-là ont conti­nué à le faire lorsque j’ai déci­dé de par­ler davan­tage de fémi­nisme. Pour certain·es, cela a par­ti­ci­pé à leur prise de conscience féministe.

Vous tra­vaillez en par­ti­cu­lier sur la ques­tion des vio­lences sexistes et sexuelles. Par ailleurs, vous êtes modé­ra­trice de conte­nus sur Internet : vous êtes donc direc­te­ment confron­tée à la vio­lence en ligne. Les réseaux sociaux sont-ils un espace pro­pice pour com­battre cette vio­lence ou bien l’alimentent-ils surtout ?

D’abord, il faut rap­pe­ler qu’on ne peut pas dis­so­cier de manière radi­cale le vir­tuel et le réel : les menaces vir­tuelles ont une exis­tence et un impact bien réel sur la vie des per­sonnes visées, sur leur tra­vail, leur san­té. On l’a vu dans le cas des membres du forum « 18–25 » qui ont har­ce­lé la jour­na­liste Nadia Daam : ça a eu un impact clair dans sa vie per­son­nelle et pro­fes­sion­nelle ! Pour ce qui est de la pos­si­bi­li­té de com­battre cette vio­lence sur Internet, il faut dis­tin­guer ce qui est de l’ordre de l’idée reçue (par exemple, l’idée qu’un viol se passe tou­jours dans une rue sombre, avec un incon­nu, etc.) et ce qui relève du pré­ju­gé ou du fan­tasme (par exemple, que les fémi­nistes vou­draient tuer tous les hommes). Une idée reçue peut être bat­tue en brèche par le rai­son­ne­ment. Mais c’est bien plus com­pli­qué dans le cas du pré­ju­gé ou du fan­tasme — qu’il soit sexiste, anti­sé­mite, raciste —, parce qu’il n’existe pas, tout sim­ple­ment. De même que je ne peux pas vous prou­ver défi­ni­ti­ve­ment qu’une licorne n’existe pas, je ne peux pas non plus vous prou­ver que les fémi­nistes ne sou­haitent pas tuer tous les hommes — et, à vrai dire, ça ne m’intéresse pas vrai­ment de le faire…

[Ulrike Föst]

Et cher­cher à déman­te­ler, en ligne, les préjugés ?

C’est non seule­ment une perte de temps, mais ça pro­duit sou­vent l’effet inverse. J’ai pu l’observer très clai­re­ment, dans le cadre de mon tra­vail de modé­ra­tion, concer­nant la pro­pa­gande anti­sé­mite : lorsque des jour­naux s’efforcent de démon­ter des pré­ju­gés anti­sé­mites, ils contri­buent fina­le­ment à les ali­men­ter et à en faire la publi­ci­té, car ça ne convainc que les convain­cus. C’est aus­si très clair dans le cas des théo­ries du com­plot. C’est l’une des limites d’Internet : lorsque des gens tiennent ouver­te­ment des pro­pos cor­res­pon­dant peu ou prou à votre pen­sée, cela vous donne de la légi­ti­mi­té. Et plus ils sont viru­lents, plus cela vous fait pas­ser pour quelqu’un de modé­ré et donc vous auto­rise et vous conforte dans votre pen­sée. C’est même une tech­nique qui a été direc­te­ment uti­li­sée par des groupes d’extrême droite ou des groupes mas­cu­li­nistes : envoyer d’abord dans les médias les mili­tants tenant les pro­pos les plus viru­lents pour cho­quer, puis envoyer ceux qui semblent plus modé­rés pour que leurs dis­cours paraissent bien plus audibles.

« La vio­lence mas­cu­li­niste est une doc­trine poli­tique. Ce n’est pas une his­toire de bêtise ou de manque de réflexion. »

Or il faut bien voir que, sou­vent, les oppo­sants au fémi­nisme cherchent dans les médias la parole qui les confor­te­ra dans ce qu’ils pensent. Prenons un sujet comme la galan­te­rie : si des fémi­nistes leur disent que c’est une forme de sexisme, ils cher­che­ront jusqu’à trou­ver une inter­lo­cu­trice leur disant qu’elle adore les hommes galants et, alors, ils se sen­ti­ront assu­rés dans leurs posi­tions. Internet sert éga­le­ment à fédé­rer ces groupes-là, et c’est notam­ment grâce à lui qu’ils se ren­forcent et sont de plus en plus vio­lents. Il faut com­prendre que la vio­lence mas­cu­li­niste — à l’instar de la vio­lence homo­phobe ou raciste — est une doc­trine poli­tique où des gens pensent sin­cè­re­ment que les femmes — ou les homosexuel·les, les per­sonnes raci­sées — ne doivent pas avoir les mêmes droits qu’eux. Ce n’est pas une his­toire de bêtise, de manque de réflexion…

Internet contri­bue-t-il à per­pé­tuer cette « culture du viol » dont vous par­lez dans votre pre­mier livre ?

Il est un vec­teur de la culture du viol. Mais il faut pré­ci­ser ce que signi­fie ce terme : si on parle de « culture », c’est pour dési­gner l’en­semble des idées reçues autour du viol, des vio­leurs et des vic­times qui imprègnent tous les pans d’une socié­té et se trans­mettent de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Le terme est appa­ru dans les années 1970 aux États-Unis : à ce moment-là, les fémi­nistes com­men­çaient à pro­duire de la théo­rie autour des vio­lences sexuelles et ont employé le terme « rape culture » afin de dénon­cer le fait que les vio­lences sexuelles étaient extrê­me­ment pré­sentes dans la socié­té amé­ri­caine. Le terme a peu à peu dis­pa­ru, pour réap­pa­raître au début des années 2010.

[Ulrike Föst]

Vous avez tra­vaillé sur sa sin­gu­la­ri­té natio­nale : « à la fran­çaise », dites-vous…

En tant que « culture », la culture du viol est for­cé­ment liée à un lieu par­ti­cu­lier, de sorte qu’il y a une culture du viol à l’américaine, à l’italienne… Et donc une culture du viol à la fran­çaise, avec cha­cune leurs spé­ci­fi­ci­tés. En France, les acti­vistes qui dénoncent des vio­lences sexuelles se voient sys­té­ma­ti­que­ment expli­quer qu’elles se trompent, qu’il ne s’agit pas de vio­lences sexuelles mais qu’il s’a­git d’une manière typi­que­ment fran­çaise d’envisager les rela­tions entre hommes et femmes — laquelle serait intrin­sè­que­ment inéga­li­taire et vio­lente. On l’a par­ti­cu­liè­re­ment obser­vé en 2011 quand les défen­seurs de Dominique Strauss-Kahn ont décla­ré qu’avec son pro­cès, c’était « l’amour cour­tois » et donc le patri­moine fran­çais que les Américains — qui n’y connais­saient rien ! — atta­quaient. Ce qui revient tou­jours, c’est que la dénon­cia­tion des vio­lences sexuelles serait, au fond, une dénon­cia­tion de l’esprit pro­pre­ment « gau­lois » et de l’idée de « galan­te­rie à la fran­çaise ». C’est d’ailleurs cette idée qui a ren­du pos­sible la com­pa­rai­son par­fois éta­blie entre les fémi­nistes accu­sant les agres­seurs sexuels et les vio­leurs, d’une part, et les col­la­bo­ra­teurs dénon­çant les Juifs pen­dant la guerre, d’autre part : les unes comme les autres seraient des traîtres à la nation.

« Les édi­to­ria­listes n’hésitent pas à rap­pe­ler que la France est le pays qui aurait inven­té l’amour et que ce pro­to­type du séduc­teur à la fran­çaise aurait der­rière lui 500 ans de littérature. »

Pour com­prendre en quoi cela est spé­ci­fique à la France, on peut prendre les exemples de Silvio Berlusconi et de Donald Trump, tous deux accu­sés de vio­lences sexuelles mais venant de pays fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rents. On pour­rait pen­ser que, cultu­rel­le­ment, l’Italie est plus proche de la France que les États-Unis ; pour­tant, lorsqu’on ana­lyse les dis­cours de ceux qui les ont défen­dus, on observe que les argu­ments étaient au fond assez simi­laires — et assez dif­fé­rents de ceux qu’on entend en France : « Ce sont des hommes », « Ils sont comme ça », « On ne peut pas en attendre beau­coup d’eux », etc. On n’a pas invo­qué la culture natio­nale, on n’est pas allés cher­cher Dante ou Casanova pour défendre Berlusconi. Ici, en revanche, les édi­to­ria­listes n’hésitent pas à rap­pe­ler que la France est le pays qui aurait inven­té l’amour et que ce pro­to­type du séduc­teur « à la fran­çaise » aurait der­rière lui 500 ans de lit­té­ra­ture pour le légi­ti­mer. Les vio­leurs de tous les pays trouvent leurs défen­seurs mais c’est seule­ment en France qu’ils le font en convo­quant une idée fan­tas­mée de l’identité nationale.

Dans vos deux livres, vous vous effor­cez de décrire et de battre en brèche les idées reçues encore trop atta­chées à l’image du vio­leur, de la vic­time, de l’identité mas­cu­line ou fémi­nine. Est-ce que le pro­blème — et du coup la solu­tion — vous semble devoir être cher­ché avant tout du côté des représentations ?

Pas seule­ment : le pro­blème prin­ci­pal contre lequel il faut lut­ter, c’est le patriar­cat, et les repré­sen­ta­tions ne sont que l’un de ses ava­tars. Mais il y a beau­coup à faire du côté des repré­sen­ta­tions. C’est parce que nous avons une cer­taine image des femmes (qui seraient par exemple mani­pu­la­trices, vicieuses, men­teuses — à l’ins­tar du per­son­nage mytho­lo­gique d’Eve) que nombre d’entre nous pen­sons que beau­coup de femmes mentent lorsqu’elles disent avoir été vio­lées. C’est la repré­sen­ta­tion par­ti­cu­lière que nous avons des hommes et des femmes qui fait que nous nous atten­dons à ce qu’ils et elles agissent de telle ou telle manière. Et c’est ain­si qu’on se retrouve à légi­ti­mer le viol : « Les hommes sont comme ça. » On a ten­dance à consi­dé­rer que la culture serait une sorte de hors-champ, sur lequel il ne ser­vi­rait à rien de tra­vailler parce que ça n’aurait pas d’impact sur nous : c’est faux. Les lois elles-mêmes sont repré­sen­ta­tives de ce qu’on ima­gine du viol, et on voit bien qu’il y a un pro­blème lorsque l’application de la loi sur le viol conti­nue de consi­dé­rer que s’il n’y a pas eu de contrainte phy­sique, alors cela veut dire que la vic­time était consen­tante. Même les manières de lut­ter contre les vio­lences sexistes et sexuelles en sont impré­gnées, puisque l’une des seules solu­tions envi­sa­gées est la pri­son, c’est-à-dire une puni­tion empreinte de violence.

[Ulrike Föst]

Justement : on a pu lire dans la presse fran­çaise que la condam­na­tion d’Harvey Weinstein, en février der­nier, incar­nait le « suc­cès de l’ère #MeeToo ». Vous vous mon­trez quant à vous très cri­tique à l’en­droit de la solu­tion carcérale…

On avait déjà enten­du ce type de réjouis­sances à pro­pos de la condam­na­tion de deux poli­ciers accu­sés du viol col­lec­tif d’une tou­riste cana­dienne — il est à noter qu’ils ont fait appel der­rière. Mais on ne peut pas se fier à une seule déci­sion de jus­tice pour juger d’une situa­tion glo­bale. Harvey Weinstein a vio­lé un nombre incal­cu­lable de femmes pen­dant 30 ou 40 ans et n’a fina­le­ment été condam­né que pour un ou deux viols. Il me semble que la notion de « suc­cès », dans ce cas, est pour le moins rela­tive, et même com­plè­te­ment exa­gé­rée dès lors qu’il s’agit sim­ple­ment d’une réso­lu­tion judi­ciaire nor­male — qu’un homme soit condam­né pour avoir vio­lé. C’est tout de même très révé­la­teur qu’on en soit à se réjouir qu’un homme ait fini par être condam­né alors qu’il a vio­lé en toute impu­ni­té des dizaines de femmes pen­dant plu­sieurs décennies !

« Les délin­quants sexuels sont le deuxième plus gros contin­gent de déte­nus. Force est de consta­ter que leur pré­sence en pri­son ne dis­suade pas ceux qui, bien plus nom­breux, sont en liberté. »

Si #MeeToo a révé­lé quelque chose — ce dont on pour­rait dis­cu­ter —, c’est que de nom­breuses femmes avaient vécu des vio­lences sexuelles, vio­lences dont on vou­drait bien qu’elles cessent, même si elles ne sont pas répri­mées par la loi. Le témoi­gnage de Sandra Muller, l’initiatrice du mou­ve­ment #BalanceTonPorc en France, en est le par­fait exemple. Il y a donc une part des vio­lences sexuelles qui ne doit, selon moi, pas être judi­cia­ri­sée (parce qu’on ne peut pas judi­cia­ri­ser tous les com­por­tements, encore moins lorsque la jus­tice n’est pas apte à les trai­ter der­rière) mais qui doivent être réglées par l’éducation et ce que j’appellerais la crainte de la répro­ba­tion sociale. Concernant les vio­lences sexuelles qui sont judi­ciai­re­ment punies, on ne manque pas d’é­tudes qui démontrent que la poli­tique car­cé­rale ne fonc­tionne pas. Actuellement, der­rière les per­sonnes incar­cé­rées pour vio­lences volon­taires, les délin­quants sexuels sont le deuxième plus gros contin­gent de déte­nus. Force est de consta­ter que leur pré­sence en pri­son ne dis­suade pas ceux qui, bien plus nom­breux, sont en liber­té, de vio­ler ou d’agresser sexuel­le­ment. Le livre récent de Gwenola Ricordeau, Pour elles toutes : femmes contre la pri­son, le montre bien : mettre les vio­leurs en pri­son n’éradiquera pas le viol. Au contraire même, puisque cela revient à ajou­ter de la viri­li­té à la viri­li­té — l’emprisonnement étant la puni­tion virile par excel­lence. Or on sait que le pro­blème prin­ci­pal du patriar­cat, c’est jus­te­ment la manière dont les hommes deviennent des hommes. C’est sur cela qu’il faut travailler.

[Ulrike Föst]

C’est là tout l’en­jeu de votre der­nier livre, Le Sexisme, une affaire d’hommes. Comment empêche-t-on ça, alors ?

Il faut dégen­rer l’éducation. Il faut apprendre à consi­dé­rer que seules les aspi­ra­tions des enfants comptent et qu’il n’y a pas de jeu, de loi­sir, de sport, d’activité, de métier pro­pre­ment « mas­cu­lin » ou « fémi­nin ». En somme, il faut édu­quer les gar­çons à ne pas être virils. La viri­li­té se consti­tue de plu­sieurs élé­ments, comme le fait de n’exprimer aucune émo­tion à l’ex­cep­tion de la dure­té et de l’agressivité, d’être en com­pé­ti­tion per­ma­nente avec les autres hommes, de tou­jours cher­cher et vou­loir des rela­tions sexuelles avec des femmes, d’éviter tout ce qui est consi­dé­ré comme « fémi­nin » afin qu’il n’y ait aucune confu­sion quant à sa mas­cu­li­ni­té et, enfin, de refu­ser l’homosexualité. Les jeunes gar­çons apprennent très rapi­de­ment à mépri­ser les femmes, à consi­dé­rer qu’ils valent mieux qu’elles. Pensez que le plus grand com­pli­ment qu’on peut faire à une femme qui fait très bien une tâche consi­dé­rée comme mas­cu­line est de lui dire qu’elle est « aus­si bonne qu’un homme » ou est « un vrai gar­çon man­qué ». À l’in­verse, jamais on ne consi­dé­re­ra comme posi­tif de dire à un homme qu’il est « une fille man­quée » — ce sera vécu comme une insulte. C’est cette bina­ri­té qui entre­tient le sexisme.

Ce livre s’adresse-t-il d’a­bord aux hommes ?

« Beaucoup d’hommes reven­diquent le fait d’être fémi­nistes et déclarent vou­loir contri­buer à cette lutte : qu’ils se chargent donc d’éduquer leurs amis, col­lègues, frères, pères ! »

J’ai été très frap­pée — quoique pas éton­née — de consta­ter que lorsque je fai­sais des pré­sen­ta­tions de mon pre­mier livre, le public était com­po­sé en qua­si-tota­li­té de femmes. Je me sou­viens même d’une inter­ven­tion dans un café asso­cia­tif où un homme pré­sent avant la pré­sen­ta­tion a dit à une femme qu’il ne comp­tait pas res­ter car il ne se sen­tait pas concer­né. Je me suis alors deman­dé pour­quoi, dans notre socié­té, toutes les femmes — même si elles n’ont pas été vio­lées elles-mêmes — devraient se sen­tir concer­nées par la ques­tion des vio­lences sexistes et sexuelles et lut­ter contre elles, tan­dis qu’aucun homme — ni ceux qui ont vio­lé, ni ceux qui n’ont pas vio­lé — ne le devrait. Après tout, puisque ce type de crimes et de délits est majo­ri­tai­re­ment com­mis pas des hommes, c’est bien à eux de s’y confron­ter ! En ce moment, beau­coup d’hommes reven­diquent le fait d’être fémi­nistes et déclarent vou­loir contri­buer à cette lutte : qu’ils se chargent donc d’éduquer leurs amis, col­lègues, frères, pères ! La construc­tion de la viri­li­té passe notam­ment par l’humiliation des femmes et des hommes homo­sexuels. C’est le fameux « Bros before Hoes » [« Les potes avant les putes »]. Les hommes hété­ro­sexuels qui pré­tendent être concer­nés par les vio­lences faites aux femmes, par le sexisme, par l’homophobie, peuvent donc com­men­cer par rompre toute ami­tié, cama­ra­de­rie et lien avec les hommes sexistes ou homo­phobes de leur entou­rage. Ils peuvent refu­ser les plai­san­te­ries sexistes autour de la machine à café, refu­ser de se taire devant une énième blague homo­phobe — même si celui qui la pro­fère « est sym­pa par ailleurs ». Ils peuvent, au lieu de conti­nuer à fré­quen­ter un homme qu’ils disent être « lourd » avec les femmes, rompre tout contact avec lui, le confron­ter à ses actes, lui expli­quer qu’ils ne les approuvent pas — car on sait ce que veut dire « lourd » : c’est un agres­seur sexuel. Puisque la pre­mière réac­tion des hommes lorsqu’on parle de sexisme ou de vio­lences sexuelles est d’ex­pli­quer qu’eux « ne sont pas comme ça », à eux de le démon­trer par l’exemple, en édu­quant ceux qui « sont comme ça ».

Mais que répon­dez-vous à celles qui vous diraient qu’on ne doit pas gas­piller son éner­gie à ten­ter d’éduquer les hommes, de les « réfor­mer », et qu’il vaut mieux se consa­crer à la construc­tion d’espaces fémi­nistes et d’autodéfense ?

Les deux sont indis­pen­sables et com­plé­men­taires. Lorsque je parle d’éducation, je pense avant tout aux enfants, filles comme gar­çons, que nous édu­quons tous col­lec­ti­ve­ment — que nous ayons ou non des enfants, d’ailleurs. Si nous nous com­por­tons de manière sexiste, alors les enfants inté­gre­ront que c’est nor­mal de le faire. Une cam­pagne publi­ci­taire aus­tra­lienne dénon­çant les vio­lences patriar­cales montre en quelques minutes com­ment elles com­mencent : en expli­quant que les petits gar­çons qui font mal aux petites filles le font « parce qu’ils les aiment bien ». Et les hommes adultes se disant fémi­nistes doivent aus­si édu­quer les autres hommes, ils ne doivent pas les lâcher, ne leur auto­ri­ser aucun com­por­te­ment, blague, atti­tude sexiste. C’est là qu’ils mon­tre­ront qu’ils sont de vrais alliés. Mais, bien évi­dem­ment, le fémi­nisme est là pour empuis­san­ter, pour don­ner du pou­voir, de la puis­sance aux femmes ; il est là pour leur don­ner suf­fi­sam­ment d’autonomie (tant finan­cière que morale, si je puis dire) pour ne pas avoir à comp­ter sur les hommes, en ins­tau­rant des liens de soro­ri­té forts — chose que le patriar­cat nous empêche de faire.

[Ulrike Föst]

Vous dénon­cez régu­liè­re­ment le « femi­nism washing », autre­ment dit l’instrumentalisation et la dépo­li­ti­sa­tion conduites par des per­son­na­li­tés ou des entreprises…

Tout mou­ve­ment est récu­pé­rable : le fémi­nisme l’est donc aus­si. Quand une entre­prise capi­ta­liste comme H&M, qui a des usines où des femmes et par­fois des enfants tra­vaillent dans des condi­tions sani­taires déplo­rables, pro­duit des t‑shirt pour la Journée inter­na­tio­nale des femmes du 8 mars, elle fait du « femi­nism washing », c’est-à-dire qu’elle uti­lise le fémi­nisme pour être bien vue tout en n’ayant aucune conscience fémi­niste. Lorsque Karl Lagerfeld fait défi­ler en 2014 pour Chanel des man­ne­quins por­tant des slo­gans fémi­nistes, il le fait parce qu’il sait que le fémi­nisme a le vent en poupe et qu’il n’est plus de bon ton de se dire ouver­te­ment anti-fémi­niste — même si dans ses décla­ra­tions il montre qu’il était pro­fon­dé­ment sexiste et miso­gyne. On pour­rait se réjouir que le fémi­nisme ait désor­mais cette image « cool », mais s’il l’est, c’est qu’il n’est plus radi­cal. Il ne faut pas for­cé­ment sou­hai­ter que le fémi­nisme plaise au plus grand nombre, car être fémi­niste c’est avoir le pro­jet radi­cal de chan­ger la socié­té. Or les hommes n’ont aucun inté­rêt à ce qu’elle change. Le fémi­nisme ne ser­vi­ra jamais les inté­rêts mas­cu­lins — si les femmes sont plus fortes, alors méca­ni­que­ment les hommes le seront moins. Ils vont donc y perdre. Et il ne sert à rien de pré­tendre que le fémi­nisme va leur ser­vir à eux éga­le­ment : c’est faux.

Le fémi­nisme ne doit donc pas être un vain mot. Il doit être inclu­sif. S’intéresse-t-il aux droits de toutes les femmes ? En oublie-t-il sur le car­reau ? A‑t-il pris en compte qu’en com­bat­tant telle dis­cri­mi­na­tion, il efface telles reven­di­ca­tions d’autres femmes ? Nous devons sans cesse inter­ro­ger notre fémi­nisme, le ques­tion­ner. Je par­lais pré­cé­dem­ment des vio­lences gyné­co­lo­giques et obs­té­tri­cales, qui sont un com­bat fémi­niste récent : ce com­bat ne peut être mené sans tenir compte des dis­cri­mi­na­tions croi­sées — si on est une femme trans, une femme grosse, une femme raci­sée, une les­bienne, alors on est encore plus sus­cep­tible d’être vic­time de dis­cri­mi­na­tions par le corps médi­cal. Le dire, contrai­re­ment à ce qu’affirment cer­tains fémi­nistes dites « uni­ver­sa­listes », n’efface en rien le sexisme vécu ; cela aide à mieux cibler les combats.


Illustration de ban­nière : Ulrike Föst| https://www.instagram.com/ulrikefost
Photographie de vignette : Yann Levy | Hans Lucas | https://www.yannlevy.fr


REBONDS

☰ Lire notre tra­duc­tion « Sylvia Federici : Le fémi­nisme d’État est au service du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste », avril 2020
☰ Lire les bonnes feuilles « Not All Men : vraiment ? », Valérie Rey-Robert, mars 2020
☰ Lire notre témoignage « À l’assaut des murs », C.M., mars 2020
☰ Lire notre article « Boxer contre les stéréotypes de genre », Yann Renoult, février 2020
☰ Lire notre entretien avec Mélissa Blais : « Le masculinisme est un contre mouvement social », décembre 2019
☰ Lire notre article « Audre Lorde : le savoir des oppri­mées », Hourya Bentouhami, mai 2019

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