Entretien inédit | Ballast
« Contre les méga-bassines, les carrières de sable, les coulées de béton et les spéculateurs fonciers, nous voulons propager les gestes de blocage, d’occupation et de désarmement, pour démanteler les filières toxiques » lit-on au dos d’un livre orange — Premières secousses. Leur auteur ? Les Soulèvements de la Terre. Depuis sa création en 2021, le mouvement a agrégé à son ancrage écologiste une campagne contre Bolloré, des actions pour la Palestine ou, plus récemment, un soutien affirmé au mouvement du 10 septembre. Parmi ces multiples fronts, l’un d’entre eux, plus discret, fait pourtant figure de socle : la lutte pour et avec le monde paysan. C’est ce que nous explique J. membre de la coordination agricole des Soulèvements dans cet entretien. Si écologie anti-impérialiste et libération paysanne sont inséparables, le militant des Soulèvements rappelle que c’est sur le terrain, c’est-à-dire « dans le conflit », qu’il convient de les faire tenir ensemble.

On associe souvent les Soulèvements de la terre à une écologie de la confrontation composée d’une jeunesse écolo et anticapitaliste. À rebours, quelle place ont joué les luttes paysannes dans la généalogie du mouvement ?
Les Soulèvements ont été lancés en 2021, à la sortie du confinement. Une invitation a été lancée depuis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à différents collectifs, organisations, syndicats afin de créer une coalition pour lutter, d’un côté, contre la bétonisation des terres agricoles par la dynamique métropolitaine, et de l’autre contre l’accaparement des terres par le complexe agro-industriel. L’expérience de la ZAD a servi de point d’appui. On s’est dit : « On a réussi à sauver 1 200 hectares, mais c’est ce qu’on bétonne chaque année rien qu’en Loire-Atlantique ». Il fallait créer une force qui puisse relier différentes luttes territoriales, les renforcer, leur donner des horizons politiques communs. Et surtout, faire circuler des pratiques, des imaginaires, des moyens d’action entre elles.
« Dès la création des Soulèvements de la Terre, il nous a paru essentiel de ne pas seulement nous lier à des luttes territoriales. »
Dès le départ la lutte contre l’aéroport a d’abord été une lutte paysanne. Quand l’État a classé la zone en zone d’aménagement différé pour y construire un aéroport dans les années 1970, des paysan·nes ont résisté, comme Marcel et Sylvie, qui étaient installé·es bien avant et qui ont refusé de vendre leurs propriétés. Ils ont été menacé·es d’expropriation, mis·e sous pression, mais ont tenu. De 2012 à 2018, ils ont continué à faire vivre leurs fermes, parfois considéré·es comme squatteurs sur leurs propres terres, tout en portant cette lutte au sein de collectifs, comme l’Association de défense de l’agriculture ou le collectif Copain (Collectif des Organisations Professionnelles Agricoles Indignées par le projet d’Aéroport à Notre-Dame-des-Landes). Sans cette ténacité-là, sans cette résistance paysanne sur le long terme, la lutte n’aurait jamais tenu. C’est aussi là qu’on a impulsé une dynamique d’occupation agricole, avec des installations, des formes d’agriculture alternatives. Une quinzaine de fermes ont émergé directement de cette lutte, dans un rapport de force qui a permis que les terres libérées ne partent pas à l’agrandissement des grosses exploitations, mais servent à de nouvelles installations paysannes.
Qu’est-ce-qui vous différencie des autres mouvements écolos ?
Dès la création des Soulèvements de la Terre, il nous a paru essentiel de ne pas seulement nous lier à des luttes territoriales — celles portées par des collectifs d’habitant·es contre la bétonisation ou l’accaparement — ni de rester confiné·es aux cercles de l’écologie militante, comme Extinction Rebellion ou Youth for Climate, avec qui nous continuons évidemment de mener des actions. Il s’agissait de tisser des liens étroits avec les organisations et syndicats paysans, notamment la Confédération paysanne, mais aussi avec des paysans et paysannes non encarté·es, engagé·es dans des luttes sur le terrain. Comparé à d’autres mouvements écolos en Europe, je crois que c’est cette forte présence du monde agricole qui fait la singularité des Soulèvements. Que ce soit contre les mégabassines, contre les carrières, contre l’A69… Il y a des tracteurs dans nos cortèges, on agit avec des paysan·nes. À chaque fois, on essaie d’ancrer nos luttes dans un rapport de force commun avec celles et ceux qui travaillent la terre. On ne peut pas penser la question écologique sans une partie organisée de la classe paysanne et sans la relier à la question foncière. Cette question se situe précisément à l’intersection de trois combats : la lutte écologique pour l’habitabilité de la terre ; la lutte paysanne pour rendre la terre à celles et ceux qui la travaillent ; et la lutte sociale, pour la subsistance, l’alimentation, l’accès aux produits de première nécessité. C’est ça notre angle. Pas seulement celui du climat ou du capitalisme fossile que peuvent porter d’autres organisations avec lesquelles nous sommes alliées. Et c’est ce choix stratégique qui nous a permis, je crois, d’avoir une composante paysanne solide dès le début dans les Soulèvements.
[D.R, Soulèvements de la Terre]
Comment ce lien avec le mondes paysan se matérialise-t-il aujourd’hui dans la stratégie du mouvement ?
Cet hiver, on a lancé un espace interne aux Soulèvements qu’on appelle la coordination agricole. Il rassemble des paysans, des paysannes, des personnes en cours d’installation, ou très proches du monde agricole — que ce soit par leur travail, leurs attaches familiales ou leur quotidien. Cette coordination a plusieurs rôles : organiser des actions sur le terrain, défendre les conditions d’existence de la classe paysanne, lutter contre l’accaparement des terres, de l’eau, des aides publiques, du capital et de la valeur par la bourgeoisie du complexe agro-industriel. Mais ce n’est pas que de la tactique ou des propositions d’actions et de calendrier. On produit aussi une analyse politique de la situation, pour contrer l’hégémonie de la FNSEA et de la Coordination rurale. C’est un travail de contre-offensive idéologique.
C’est pourquoi vous avez créé Correspondance paysanne, un bulletin qui est un outil d’organisation et de contre-hégémonie…
« On ne cherche pas à se transformer en structure de représentation ni à investir l’espace institutionnel comme les chambres d’agriculture. Ce travail-là, c’est celui de la gauche paysanne organisée. »
Oui, on s’est inspiré·es de la revue Informations et Correspondances Ouvrières, qui était animée dans les années 1960 par les camarades de Socialisme ou Barbarie. Le bulletin qu’on a créé, Correspondance paysanne, cherche à fédérer un réseau de correspondant·es impliqué·es dans le monde agricole sur tout le territoire. Des gens qui partagent leurs expériences de lutte, des témoignages de difficultés sociales qui éclairent sur les formes d’organisation, qu’ils et elles ont mises en place. Mais aussi des témoignages et analyses structurelles de mouvements internationaux comme celles et ceux des Sans terre au Brésil. On publie enfin des « souvenirs » : des récits de luttes paysannes du passé, comme celles des Paysans Travailleurs1. L’idée est de réactiver cette mémoire politique, de montrer que ce qu’on vit aujourd’hui s’inscrit dans une continuité.
Vous entretenez des relations étroites avec la Confédération paysanne. Face à l’hégémonie de la FNSEA, faut-il aussi occuper le terrain institutionnel — comme les élections aux chambres d’agriculture — ou bien cette voie est-elle un cul-de-sac pour une écologie de rupture ?
Ce n’est pas notre rôle. Nous, on ne va pas devenir un syndicat. On ne cherche pas à se transformer en structure de représentation ni à investir l’espace institutionnel comme les chambres d’agriculture. Ce travail-là, c’est celui de la gauche paysanne organisée : la Confédération paysanne (syndicat agricole alternatif, ancré dans les luttes sociales et écologistes), le MODEF (Mouvement de défense des exploitants familiaux, né dans les années 1950 pour représenter les petites exploitations), ou encore des syndicats régionaux comme l’ELB (Euskal Laborarien Batasuna, syndicat paysan basque fondé en 1993) et le Syndicat des agriculteurs de Corse. Et c’est très bien qu’ils le fassent. Heureusement qu’ils tiennent ce terrain, qu’ils ne le laissent pas aux forces corporatistes. Mais ce n’est pas notre mission.
[Regard Brut, Manifestation “A69 roue libre”, juin 2024]
Notre terrain, c’est celui du conflit, des luttes — pas celui des scrutins. On agit là où le système s’incarne matériellement : sur les terres, dans les mégabassines, contre les projets destructeurs. On attaque là où ça creuse, là où ça pompe, là où ça bétonne. On suit les élections et on les analyse bien sûr. On a d’ailleurs publié un article à ce sujet dans Correspondance paysanne. Ce qu’on peut voir, c’est qu’un tournant a eu lieu : pour la première fois, la FNSEA n’est plus le bloc majoritaire. C’est un fait historique. Si on regarde en proportion des agriculteurs et agricultrices, la FNSEA ne représente plus qu’un quart du corps agricole. Ça dit quelque chose. C’est aussi le résultat d’années de luttes, de critiques, de mises en lumière de ses compromissions avec le complexe agro-industriel et les grands patrons.
« Notre terrain, c’est celui du conflit, des luttes — pas celui des scrutins. »
Autre lecture : si on additionne les voix du bloc réactionnaire, on est autour de 57 600. Côté bloc de gauche, on compte 42 000 voix. Ce n’est pas une victoire, mais on ne peut pas non plus parler d’effondrement. Le rapport de force est rude, mais pas figé. En revanche, ce qui saute aux yeux, c’est l’abstention qui culmine à 52 %. C’est aujourd’hui le premier bloc. Une majorité silencieuse. Et c’est à elle qu’il faut s’adresser. Pour moi, la stratégie politique des mouvements de gauche, des mouvements révolutionnaires, doit viser en priorité ces paysans et ces paysannes qui ne se reconnaissent dans aucun syndicat. Cette vaste zone grise, à qui personne ne parle. Qui pense que rien ne changera. Qui a le sentiment d’être abandonnée. C’est là qu’il faut aller. Et c’est avec elles et eux qu’il faut lutter.
Il y a eu les mouvements paysans de cet hiver 2024. Comment les analysez-vous, était-ce seulement une révolte du monde agricole ?
Pour moi, ce qui s’est passé ne peut pas se comprendre comme un simple mouvement sectoriel. Il s’inscrit dans une séquence politique bien plus large, qui traverse les dernières années. Si on prend un peu de recul : la lutte contre la réforme des retraites, Sainte-Soline, les émeutes après le meurtre de Nahel, les insurrections en Kanaky, les mobilisations contre la vie chère en Guadeloupe… et maintenant le mouvement agricole. Ce sont des soulèvements qui partent des périphéries : rurales, urbaines, coloniales. J’ai l’impression que ce sont des choses qu’il faut penser et articuler ensemble et pas envisager le mouvement agricole comme absolument séparé, anachronique, déconnecté de son époque. Le monde agricole porte une détresse sociale massive. Des milliers de paysans et de paysannes vivent avec moins de 1 000 euros par mois. Ils bossent sans relâche, cumulent la condition ouvrière avec les responsabilités du petit patron, s’endettent, s’isolent, parfois jusqu’à la rupture. Et ils prennent de plein fouet la crise écologique : sécheresses à répétition, effondrement des rendements, maladies dans les élevages. Le modèle productiviste touche ses limites, et ce sont les plus précaires qui se retrouvent en première ligne. Mais cette révolte a aussi mis en lumière un vide : notre incapacité collective à porter une critique cohérente et lisible du mode de production capitaliste et industriel, à articuler les dimensions sociales et écologiques de cette critique, et à proposer une alternative crédible. Ce manque de clarté stratégique a laissé un espace vacant — un espace que d’autres, bien organisés, ont rapidement occupé.
[D.R, Soulèvements de la Terre]
À l’issue de cette révolte, on a vu se consolider les discours portés par la FNSEA et surtout de la Coordination rurale. Derrière les slogans sur le « bon sens paysan », faut-il y voir les contours d’un fascisme rural ?
Ce qui a triomphé, dans cette séquence, c’est une ligne corporatiste. Et quand je parle de voie corporatiste, j’y mets à la fois la FNSEA et la Coordination rurale. Historiquement, le corporatisme, c’est la doctrine économique du fascisme — celle de Mussolini, celle de Vichy. C’est une pensée antisyndicale, qui prétend qu’il n’y a pas de lutte de classes à mener dans un secteur comme l’agriculture. Qu’il faudrait faire bloc : petits et gros, prolétaires et patrons, contre le reste de la société. La FNSEA défend ça depuis une position de gestion : c’est la bourgeoisie agro-industrielle, qui cogère le secteur avec l’État. La Coordination rurale, elle, est animée par des paysans, mais elle porte le même logiciel : pas de conflit interne, unité fictive autour de la défense de la profession. Et dans les faits, ça se traduit par un effacement total de la question sociale, une rhétorique réactionnaire — parfois xénophobe — et un refus d’affronter les vrais rapports de domination.
« La gauche a su incarner la fierté ouvrière à un moment de son histoire. Il est temps qu’elle sache incarner la fierté paysanne. »
Et la gauche, dans tout ça ? Elle a tenté d’intervenir, mais elle n’a pas su opposer une ligne claire et crédible. Ce qu’on avait réussi à faire, partiellement, dans les gilets jaunes — habiter la séquence, créer des points de bascule — on n’a pas su le faire ici. Ni la gauche paysanne, ni les mouvements écolos, ni les collectifs d’habitant·es, ni nous. Et ce vide, il a laissé un boulevard à l’extrême droite, qui promet de « protéger » les paysans, en désignant d’autres précaires comme ennemis : les exilé·es, bien souvent eux aussi des paysans en fuite. En leur laissant le terrain, on leur laisse aussi le monopole d’un enjeu fondamental : la fierté. La gauche a su incarner la fierté ouvrière à un moment de son histoire. Il est temps qu’elle sache incarner la fierté paysanne, non pas par le haut, mais en construisant des alliances concrètes, ancrées, sur le terrain. Il est temps d’en finir avec la posture de l’ingénieur de la modernisation qui explique au paysan comment faire son métier — et qui l’a poussé dans l’impasse actuelle.
Comment desserrer l’étau idéologique dans lequel se trouvent prises une partie des campagnes — entre extrême droite et bloc corporatiste ? Quelles stratégies pour que la colère paysanne ne soit ni récupérée, ni neutralisée, mais devienne une force de rupture politique ?
J’ai pas de réponse magique. Mais il y a, selon moi, trois axes stratégiques à tenir ensemble si on veut sérieusement affronter cette dérive. Premier point : remettre la lutte des classes au cœur du discours écologiste — et désigner clairement nos cibles. Il faut sortir d’un discours moraliste, hors-sol, parfois franchement anti-paysan. Ce qu’on défend, c’est une écologie ancrée, populaire, capable d’articuler la défense de la terre avec celle de celles et ceux qui la travaillent. C’est ce que font nos camarades de la Confédération paysanne en mettant la question du revenu, du libre-échange, du partage des aides au centre. Et c’est ce qu’ils font aussi en renforçant leurs liens avec les syndicats de salarié·es. À nous, dans les mouvements écologistes, de soutenir cette ligne. D’assumer une position claire : défendre la paysannerie comme classe sociale, défendre ses conditions de vie et de travail, et articuler ça à la lutte écologique. Mais pour que ce discours ne reste pas théorique, il faut frapper là où ça fait mal. Taper sur les 10 % qui accaparent terres, subventions, capital, eau. Ceux qui bétonnent, empoisonnent, surexploitent. C’est ce qu’on a fait contre les mégabassines, qui ne servent qu’à une minorité d’agriculteurs. C’est aussi ce que faisaient les paysans-travailleurs dans les années 1970 : désigner les ennemis de classe à l’intérieur même du monde agricole. C’est une ligne stratégique forte. Identifier des cibles qui font l’unanimité contre elles, y compris parmi les abstentionnistes. Et mener la bataille, avec des paysans et des paysannes à nos côtés, pour fracturer le bloc corporatiste de l’intérieur.
[D.R, Soulèvements de la Terre]
Deuxième point : relier les luttes territoriales et l’attachement à la terre. Il y a aujourd’hui des luttes implantées dans les périphéries rurales : contre les bassines ici, contre une autoroute là, contre un méthaniseur ailleurs. Dans ces luttes, on retrouve des collectifs citoyens, mais aussi des paysans et des paysannes. Et ce qu’elles expriment, c’est aussi un attachement à la terre, à un territoire, à une façon d’habiter. Quand on défend le marais poitevin contre les mégabassines, on ne lutte pas seulement pour une gestion plus juste de l’eau. On lutte pour ce que ce territoire a produit de commun, de vivant, d’historique : des haies, des canaux, une certaine beauté du rapport au vivant. Ce lien-là, affectif, matériel, politique, c’est un levier qu’il faut assumer — sans le laisser à l’extrême droite.
« Nous, on s’inscrit dans une logique d’actions directes, avec un rythme soutenu. »
Enfin, troisième et dernier point : construire un front uni des travailleurs et travailleuses du complexe agro-industriel. Ce complexe, il exploite tout à la fois les paysans, les paysannes, les agriculteurs et agricultrices qui sont dépossédé·es de leur autonomie, qui ne sont plus maîtres chez eux, ni sur leurs fermes, qui n’ont plus la main sur leurs choix économiques… Mais il exploite aussi les ouvriers et les ouvrières des usines agroalimentaires, des usines de la chimie, qui manipulent tous les jours des substances dangereuses — pour leur santé, pour celle de leur entourage — pour fabriquer des pesticides, des fongicides, etc. Ce secteur, il repose aussi sur tout un ensemble de travailleuses et de travailleurs de la logistique, du transport, de la grande distribution : des salarié·es, des caissières, des précaires. Et ces gens-là, ils ont les mêmes patrons. C’est les Arnaud Rousseau, c’est le groupe Avril, c’est Invivo, c’est Soufflet. Ce ne sont pas des luttes paysannes isolées qui vont les faire reculer. Ce qu’il faut, c’est que l’ensemble des salarié·es, des ouvrier·es, des travailleuses de toute cette chaîne se mobilisent ensemble pour imposer des victoires. Et ça commence. En janvier dernier, pour la première fois dans l’histoire d’un mouvement agricole, la CGT a publié un communiqué qui disait : « Comment on peut vous soutenir ? ». C’est historique.
Les Soulèvements s’inscrivent dans une cartographie militante dense : collectifs de territoire, syndicats, comités locaux. Comment avez-vous structuré cette architecture collective — ni parti, ni syndicat, ni réseau lâche — pour la rendre à la fois offensive, souple et durable ?
Dès l’origine, on a pensé les Soulèvements de la Terre comme une forme organisationnelle hybride. Une structure à la fois identifiable et ouverte : avec son logo, son identité visuelle, une caisse, un calendrier d’actions, des outils de communication — mais aussi comme une coalition, capable d’agréger des collectifs, syndicats et groupes locaux qui conservent leur autonomie tout en s’inscrivant dans une dynamique commune. Concrètement, des collectifs comme « Bassines Non Merci », « La Tête dans le sable » ou des « comités contre l’A69 » mènent leurs luttes avec leur propre rythme. Mais à certains moments, on agit ensemble : campagnes communes, coordinations d’action. Des individus de ces collectifs participent aussi aux moments de décision, aux temps forts du mouvement. Cette logique vaut également pour les syndicats, comme la Confédération paysanne ou Solidaires. On a noué avec eux des relations stratégiques fortes : ils appellent à nos mobilisations, participent aux interludes — ces rencontres nationales qui ont lieu deux fois par an. Mais chacun conserve son autonomie, son agenda. La Confédération paysanne, par exemple, agit aussi sur les revenus agricoles, la sécurité sociale de l’alimentation, les politiques agricoles. Nous, on s’inscrit dans une logique d’actions directes, avec un rythme soutenu. Il faut apprendre à faire dialoguer ces temporalités sans se marcher dessus.
[Regard Brut, Manifestation “A69 roue libre”, juin 2024]
Au fil des années, cette double structure — organisation et coalition — est devenue un mouvement. La bascule s’est opérée autour des luttes contre les mégabassines dans les Deux-Sèvres et la Vienne. Et surtout au moment de la répression : arrestations, procédures antiterroristes, tentative de dissolution… Cette offensive a déclenché un sursaut. Des centaines de comités locaux ont vu le jour. Partout, des gens ont commencé à s’organiser. Certains comités ont même créé ce qu’on appelle des « greniers des Soulèvements » : des lieux de production agricole collective, pour ravitailler les luttes, les grèves, les piquets. D’autres se sont structurés en intercomités régionaux, comme en Bretagne, avec leurs propres agendas d’action. Aujourd’hui, les Soulèvements, c’est un millefeuille. Une organisation, avec des outils. Une coalition d’acteurs. Un réseau de comités. Des coordinations thématiques. Et une force en mouvement, qui se réinvente en permanence. C’est cette plasticité qui fait notre force.
Vous êtes une structure qui ne correspond ni à un modèle centralisé, ni à une horizontalité et vous parlez parfois d’« organisation diagonale ». Qu’est-ce que cette expression recouvre politiquement et en quoi cette forme permet de faire mouvement ?
« On n’est ni dans une horizontalité pure, ni dans un centralisme vertical. On a parlé d’
organisation diagonale. »
Même si notre structure peut paraître touffue, elle répond à un besoin de l’époque : concilier autonomie locale et capacité à frapper ensemble, à l’échelle nationale. On n’est pas un archipel de groupes isolés, ni un parti centralisé. On est plutôt une bannière commune, avec différents niveaux d’organisation. On a un groupe de coordination avec des commissions, un calendrier partagé. Mais aussi des syndicats partenaires, des collectifs écologistes ou de lutte locale, et surtout un réseau de comités locaux. Ces comités s’emparent de leurs territoires, organisent des actions, construisent des greniers, développent des agendas régionaux — en lien mais sans dépendance. À côté de ça, on a aussi des coordinations thématiques, comme sur l’artificialisation ou l’agriculture, qui permettent une réflexion stratégique de fond.
On n’est ni dans une horizontalité pure, ni dans un centralisme vertical. On a parlé d’« organisation diagonale ». Une forme instable, mais qui essaie de combiner le meilleur de plusieurs traditions. Chaque forme a ses avantages et ses limites : une organisation dure dans le temps, mais peut se figer ; une coalition est riche en diversité, mais parfois lente à réagir ; un mouvement est organique, vivant, mais plus fragile. Le défi, c’est d’en tirer la force, sans cumuler les faiblesses. C’est ce qu’on essaye avec des projets comme la « MU » — un maillage d’urgence, ou utile, on ne sait pas encore (rire) — pour renforcer les intercomités et leur autonomie. Rien n’est figé, tout ça est en construction permanente. On avance en bricolant. C’est peut-être ça, la condition de notre autonomie organisée.
Dans une période où les formes classiques de participation démocratique s’effondrent, vous avez misé sur l’action directe. Est-ce ce retour à une « désobéissance offensive » qui explique l’écho rencontré par le mouvement ?
Ce serait prétentieux de dire qu’on a remis ces formes d’action au goût du jour. Ce retour de la conflictualité nous précède largement. Il a émergé dans plusieurs séquences récentes : les gilets jaunes, les cortèges de tête pendant la loi Travail, ou encore les luttes territoriales comme à Notre-Dame-des-Landes. Le blocage, l’occupation de terre ou d’usine, le sabotage : ce sont des pratiques ancrées dans les traditions ouvrières, paysannes, altermondialistes. Et ces formes-là, elles viennent d’une histoire longue. Mais elles reprennent aujourd’hui une actualité brûlante car l’infrastructure politique ne répond plus, parce que les voies réformistes se bouchent, parce qu’il y a urgence. Et plus cette pseudo-démocratie représentative se referme, plus l’action directe se généralise. Ce qu’on essaie de faire avec les Soulèvements, c’est d’assumer cette conflictualité. De rompre avec un certain consensus mou qui, dans l’écologie institutionnelle, sacralise la non-violence comme unique horizon. On ne la rejette pas. Mais on affirme que d’autres formes de lutte — sabotage, blocage, occupation — ont une légitimité politique, morale, historique. Quand on parle de « désarmement », on parle bien de sabotage. Mais d’un sabotage ciblé, réfléchi : celui d’infrastructures destructrices, qu’on considère comme des armes de guerre contre la Terre. Les désarmer, c’est un acte de survie. C’est refuser la passivité face à la dévastation.
[Regard Brut, Manifestation en marge du Village de l’eau, blocage d’un terminal agro-industriel à La Pallice, le port de La Rochelle, juillet 2024]
Vous avez souligné l’enjeu stratégique d’un front commun entre les écologistes et le monde ouvrier, mais les enjeux écologiques supposent de démanteler des secteurs entiers de production. Comment tisser des alliances dans ces conditions ?
Pour moi, c’est la contradiction centrale de l’écologie politique. Comment on transforme radicalement un mode de production — l’agro-industrie, le BTP, la chimie, l’énergie — avec celles et ceux qui y travaillent aujourd’hui ? Trop souvent, cette question est esquivée. Elle est pourtant stratégique. Trop souvent, on reste coincé·es dans un débat technique — le béton, le pétrole, c’est bien ou mal ? Ce sont de fausses questions. La question est : qui décide de ce qu’on produit ? Et avec quels moyens ? Ce qu’on défend, c’est une socialisation des moyens de production par le bas — par les travailleur·euses, les habitant·es, les paysan·nes eux-mêmes. Pas par des ingénieurs de la transition venus d’en haut. Dans le monde agricole, cette perspective est plus intuitive. On ne démantèlera pas le complexe agro-industriel sans un retour massif à une agriculture paysanne, vivrière, nombreuse. Un million de paysan·nes, c’est aussi un million d’emplois. Là, écologie et travail vont ensemble. Dans les autres secteurs, comme le BTP ou l’énergie, c’est plus complexe. Mais on ne peut pas parler de démantèlement sans penser en même temps la reconversion, la socialisation, l’autogestion. L’exemple de l’usine GKN, en Italie, est précieux : des ouvrier·es qui refusent la fermeture et défendent une reconversion collective. C’est dans cette direction qu’il faut aller. Il n’y a pas de réponse toute faite. Mais il y a déjà des tentatives.
« Il faut bâtir un front commun des périphéries. Une alliance entre les colères sociales, écologiques, anticoloniales, antifascistes, qui prennent corps dans ces zones reléguées. »
Lors de notre dernier interlude, on a organisé une veillée à laquelle ont participé un syndicaliste cheminot de Sud-Rail opposé à la ligne Lyon-Turin, un raffineur de la CGT Grandpuits… On a débattu, on a confronté nos visions. Ce sont ces moments qui permettent d’inventer autre chose. Et des alliances se construisent sur le terrain. En région parisienne, par exemple, nos comités ont soutenu une grève des salarié·es de Geodis, un gros site logistique. Ces travailleur·euses, souvent issu·es de l’immigration post-coloniale, s’opposaient à la fois à leurs conditions de travail et à un projet « vert » de méga-plateforme fluviale, baptisé GreenDock. Ce projet était présenté comme une forme de transition écologique, mais c’était du greenwashing social. Ce sont des habitant·es et des ouvrier·es qui l’ont combattu, ensemble, mais depuis des positions différentes. Et c’est cette convergence qui donne de la force. C’est aussi pour ça qu’on cherche à renforcer nos liens avec le syndicalisme de lutte, au-delà de l’agriculture. C’est inconfortable, c’est lent, c’est exigeant. Mais si on ne le fait pas, l’écologie restera un projet de technocrates. Ce qu’on veut, c’est en faire une affaire populaire.
Une lecture s’est imposée dans certains cercles politiques, notamment portée par François Ruffin : celle d’une fracture entre « la France des tours » et « la France des bourgs », entre centres urbains « progressistes » et campagnes supposément gagnées à l’extrême droite. Vous en avez discuté lors d’un événement en janvier dernier. Que vous inspire cette opposition ?
C’est une analyse erronée. Elle repose sur une lecture électorale à courte vue, très abstraite, qui ne correspond pas du tout à la réalité. Ce n’est pas la géographie qui détermine le vote d’extrême droite, c’est la condition sociale : niveau de revenu, précarité, isolement, sentiment d’abandon. Ce qu’on voit, ce n’est pas un affrontement entre la ville et la campagne, c’est une fracture entre les centres métropolitains gentrifiés et toutes les périphéries. Et ces périphéries, elles sont multiples : quartiers populaires urbains, zones rurales marginalisées, territoires d’outre-mer, zones industrielles sinistrées. Ce sont ces marges-là que le pouvoir abandonne, que le capitalisme écrase, et que l’extrême droite tente de récupérer. Alors, notre enjeu, ce n’est pas de construire une alliance artificielle entre les « tours » et les « bourgs » comme le propose Ruffin — une sorte de pacte électoral entre classes moyennes urbaines et classes populaires rurales. Ce qu’il faut, c’est bâtir un front commun des périphéries. Une alliance entre les colères sociales, écologiques, anticoloniales, antifascistes, qui prennent corps dans ces zones reléguées.
[D.R, Soulèvements de la Terre]
Et pour ça, il faut des cibles claires. Prenons Bolloré. C’est un milliardaire qui incarne à lui seul la violence du système : il exploite les terres en Afrique, possède des chaînes de télé qui nourrissent l’extrême droite, investit dans le fret, les infrastructures, l’énergie. Il concentre à lui seul les luttes anticoloniales, anticapitalistes, antifascistes. Le désigner comme cible, ce n’est pas symbolique : c’est stratégique. Ça permet d’agréger autour de lui des luttes dispersées. De dire : voilà où est l’ennemi. Voilà sur quoi on peut frapper ensemble. C’est aussi ça, le rôle qu’on essaie de jouer avec les Soulèvements de la Terre : construire un antifascisme rural, enraciné dans les territoires, qui ne soit pas l’apanage des centres urbains ou des grandes organisations parisiennes. Il y a déjà des collectifs qui font ce boulot, comme l’Action antifasciste 79 dans les Deux-Sèvres, très présente dans la lutte contre les mégabassines. Ce qu’il manque, c’est une mise en réseau, une articulation, une capacité à rendre ces foyers visibles, puissants et solidaires les uns des autres.
Face à une fascisation déjà en marche, comment construire une force politique capable non seulement de tenir, mais de riposter ?
« Une piste qu’on explore est celle d’un réseau de résistance. Le barrage électoral ne suffira pas. Il faut s’y préparer dès maintenant, pas attendre le pire. »
C’est une question que beaucoup d’entre nous commencent à se poser sérieusement. Une piste qu’on explore, avec d’autres, est celle d’un réseau de résistance. Parce que ce qui devient de plus en plus clair, à mesure que la fascisation s’étend, c’est que le barrage électoral ne suffira pas. Il faut s’y préparer dès maintenant, pas attendre le pire. Ce réseau de résistance, on ne l’a pas encore, mais on peut commencer à le construire. Ce serait un maillage d’alliances entre forces en lutte : dans les périphéries urbaines, rurales, coloniales — et au sein des classes populaires. Paysan·nes, ouvrier·es, précaires, habitant·es : toutes celles et ceux que le système essaie de diviser, il faut les réunir. Ce réseau pourrait avoir plusieurs fonctions : faire circuler de l’information, tisser des complicités jusque dans certaines administrations, repérer les points de fragilité du pouvoir, s’ancrer sur les lieux de travail, les lieux de vie… Et aussi, là où c’est nécessaire, inventer des formes de césure, de maquis. Il faut rouvrir l’imaginaire de la résistance — pas seulement comme une mémoire, mais comme une pratique active, adaptée à notre époque. Il ne s’agit pas d’attendre une prise de pouvoir du Rassemblement national pour réagir. La fascisation, elle est déjà à l’œuvre. Elle s’exprime dans la police, dans la justice, dans les médias, dans les zones rurales abandonnées. Et elle gagne du terrain parce qu’en face, on n’a pas encore construit une force capable de lui résister durablement. C’est ça qu’il faut enclencher.
Quels fronts communs sont aujourd’hui à portée de main — pour rompre avec la sidération, et faire émerger un horizon de rupture ?
C’est une question plus difficile encore. Il y a déjà énormément d’initiatives qui existent, portées par des groupes, des collectifs, des syndicalistes. Ce qu’il manque parfois, c’est leur articulation, leur mise en lien. De notre côté, on va continuer de faire ce qu’on fait : tenir les fronts qu’on a ouverts, les approfondir, essayer d’arracher des victoires concrètes. Le projet des mégabassines est fragilisé. L’autoroute A69 aussi. Si on parvient à produire une ultime poussée, à faire tomber ces projets, ce seraient des victoires locales, oui, mais à haute portée politique. Des victoires qui montrent que la lutte paie, que le pouvoir peut reculer, que l’organisation populaire fonctionne.
Mais on ne peut pas s’en tenir à ça. On vit une bascule mondiale : le retour de Trump, l’enlisement des guerres, la montée globale des forces réactionnaires. On ne peut pas continuer comme si de rien n’était. Il faut ouvrir nos fronts, sortir de nos cases, relier nos luttes. C’est ce qu’on essaie de faire avec la nouvelle séquence des Soulèvements. On continue de mener les campagnes qui nous structurent — contre l’artificialisation, l’accaparement — mais on s’implique aussi dans des dynamiques plus larges : la campagne « Guerre à la guerre » contre le salon de l’armement du Bourget, ou la campagne contre Bolloré. L’idée, c’est de construire des jonctions. De relier notre front à ceux des autres. De faire masse.
Photographie de bannière et de vignette : @Pylry
- Le syndicat des Paysans Travailleurs fondé en 1970 par Bernard Lambert, auteur du manifeste Les paysans dans la lutte des classes, donnera notamment naissance à la Confédération paysanne en 1987 [ndlr].[↩]
REBONDS
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