Les Soulèvements de la Terre : « Bâtir un front commun des périphéries »


Entretien inédit | Ballast

« Contre les mé­ga-bas­sines, les car­rières de sable, les cou­lées de bé­ton et les spé­cu­la­teurs fon­ciers, nous vou­lons pro­pa­ger les gestes de blo­cage, d’occupation et de dé­sar­me­ment, pour dé­man­te­ler les filières toxiques » lit-on au dos d’un livre orange — Premières secousses. Leur auteur ? Les Soulèvements de la Terre. Depuis sa créa­tion en 2021, le mou­ve­ment a agré­gé à son ancrage éco­lo­giste une cam­pagne contre Bolloré, des actions pour la Palestine ou, plus récem­ment, un sou­tien affir­mé au mou­ve­ment du 10 sep­tembre. Parmi ces mul­tiples fronts, l’un d’entre eux, plus dis­cret, fait pour­tant figure de socle : la lutte pour et avec le monde pay­san. C’est ce que nous explique J. membre de la coor­di­na­tion agri­cole des Soulèvements dans cet entre­tien. Si éco­lo­gie anti-impé­ria­liste et libé­ra­tion pay­sanne sont insé­pa­rables, le mili­tant des Soulèvements rap­pelle que c’est sur le ter­rain, c’est-à-dire « dans le conflit », qu’il convient de les faire tenir ensemble.


On asso­cie souvent les Soulèvements de la terre à une éco­lo­gie de la confron­ta­tion com­po­sée d’une jeu­nesse éco­lo et anti­ca­pi­ta­liste. À rebours, quelle place ont joué les luttes pay­sannes dans la généa­lo­gie du mouvement ?

Les Soulèvements ont été lan­cés en 2021, à la sor­tie du confi­ne­ment. Une invi­ta­tion a été lan­cée depuis la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à dif­fé­rents col­lec­tifs, orga­ni­sa­tions, syn­di­cats afin de créer une coa­li­tion pour lut­ter, d’un côté, contre la béto­ni­sa­tion des terres agri­coles par la dyna­mique métro­po­li­taine, et de l’autre contre l’accaparement des terres par le com­plexe agro-indus­triel. L’expérience de la ZAD a ser­vi de point d’appui. On s’est dit : « On a réus­si à sau­ver 1 200 hec­tares, mais c’est ce qu’on bétonne chaque année rien qu’en Loire-Atlantique ». Il fal­lait créer une force qui puisse relier dif­fé­rentes luttes ter­ri­to­riales, les ren­for­cer, leur don­ner des hori­zons poli­tiques com­muns. Et sur­tout, faire cir­cu­ler des pra­tiques, des ima­gi­naires, des moyens d’action entre elles.

« Dès la créa­tion des Soulèvements de la Terre, il nous a paru essen­tiel de ne pas seule­ment nous lier à des luttes territoriales. »

Dès le départ la lutte contre l’aéroport a d’abord été une lutte pay­sanne. Quand l’État a clas­sé la zone en zone d’aménagement dif­fé­ré pour y construire un aéro­port dans les années 1970, des paysan·nes ont résis­té, comme Marcel et Sylvie, qui étaient installé·es bien avant et qui ont refu­sé de vendre leurs pro­prié­tés. Ils ont été menacé·es d’expropriation, mis·e sous pres­sion, mais ont tenu. De 2012 à 2018, ils ont conti­nué à faire vivre leurs fermes, par­fois considéré·es comme squat­teurs sur leurs propres terres, tout en por­tant cette lutte au sein de col­lec­tifs, comme l’Association de défense de l’agriculture ou le col­lec­tif Copain (Collectif des Organisations Professionnelles Agricoles Indignées par le pro­jet d’Aéroport à Notre-Dame-des-Landes). Sans cette téna­ci­té-là, sans cette résis­tance pay­sanne sur le long terme, la lutte n’aurait jamais tenu. C’est aus­si là qu’on a impul­sé une dyna­mique d’occupation agri­cole, avec des ins­tal­la­tions, des formes d’agriculture alter­na­tives. Une quin­zaine de fermes ont émer­gé direc­te­ment de cette lutte, dans un rap­port de force qui a per­mis que les terres libé­rées ne partent pas à l’agrandissement des grosses exploi­ta­tions, mais servent à de nou­velles ins­tal­la­tions paysannes.

Qu’est-ce-qui vous dif­fé­ren­cie des autres mou­ve­ments écolos ?

Dès la créa­tion des Soulèvements de la Terre, il nous a paru essen­tiel de ne pas seule­ment nous lier à des luttes ter­ri­to­riales — celles por­tées par des col­lec­tifs d’habitant·es contre la béto­ni­sa­tion ou l’accaparement — ni de res­ter confiné·es aux cercles de l’écologie mili­tante, comme Extinction Rebellion ou Youth for Climate, avec qui nous conti­nuons évi­dem­ment de mener des actions. Il s’agissait de tis­ser des liens étroits avec les orga­ni­sa­tions et syn­di­cats pay­sans, notam­ment la Confédération pay­sanne, mais aus­si avec des pay­sans et pay­sannes non encarté·es, engagé·es dans des luttes sur le ter­rain. Comparé à d’autres mou­ve­ments éco­los en Europe, je crois que c’est cette forte pré­sence du monde agri­cole qui fait la sin­gu­la­ri­té des Soulèvements. Que ce soit contre les méga­bas­sines, contre les car­rières, contre l’A69… Il y a des trac­teurs dans nos cor­tèges, on agit avec des paysan·nes. À chaque fois, on essaie d’ancrer nos luttes dans un rap­port de force com­mun avec celles et ceux qui tra­vaillent la terre. On ne peut pas pen­ser la ques­tion éco­lo­gique sans une par­tie orga­ni­sée de la classe pay­sanne et sans la relier à la ques­tion fon­cière. Cette ques­tion se situe pré­ci­sé­ment à l’intersection de trois com­bats : la lutte éco­lo­gique pour l’habitabilité de la terre ; la lutte pay­sanne pour rendre la terre à celles et ceux qui la tra­vaillent ; et la lutte sociale, pour la sub­sis­tance, l’alimentation, l’accès aux pro­duits de pre­mière néces­si­té. C’est ça notre angle. Pas seule­ment celui du cli­mat ou du capi­ta­lisme fos­sile que peuvent por­ter d’autres orga­ni­sa­tions avec les­quelles nous sommes alliées. Et c’est ce choix stra­té­gique qui nous a per­mis, je crois, d’avoir une com­po­sante pay­sanne solide dès le début dans les Soulèvements.

[D.R, Soulèvements de la Terre]

Comment ce lien avec le mondes pay­san se maté­ria­lise-t-il aujourd’hui dans la stra­té­gie du mouvement ?

Cet hiver, on a lan­cé un espace interne aux Soulèvements qu’on appelle la coor­di­na­tion agri­cole. Il ras­semble des pay­sans, des pay­sannes, des per­sonnes en cours d’installation, ou très proches du monde agri­cole — que ce soit par leur tra­vail, leurs attaches fami­liales ou leur quo­ti­dien. Cette coor­di­na­tion a plu­sieurs rôles : orga­ni­ser des actions sur le ter­rain, défendre les condi­tions d’existence de la classe pay­sanne, lut­ter contre l’accaparement des terres, de l’eau, des aides publiques, du capi­tal et de la valeur par la bour­geoi­sie du com­plexe agro-indus­triel. Mais ce n’est pas que de la tac­tique ou des pro­po­si­tions d’actions et de calen­drier. On pro­duit aus­si une ana­lyse poli­tique de la situa­tion, pour contrer l’hégémonie de la FNSEA et de la Coordination rurale. C’est un tra­vail de contre-offen­sive idéologique.

C’est pour­quoi vous avez créé Correspondance pay­sanne, un bul­le­tin qui est un outil d’organisation et de contre-hégémonie…

« On ne cherche pas à se trans­for­mer en struc­ture de repré­sen­ta­tion ni à inves­tir l’espace ins­ti­tu­tion­nel comme les chambres d’agriculture. Ce tra­vail-là, c’est celui de la gauche pay­sanne organisée. »

Oui, on s’est inspiré·es de la revue Informations et Correspondances Ouvrières, qui était ani­mée dans les années 1960 par les cama­rades de Socialisme ou Barbarie. Le bul­le­tin qu’on a créé, Correspondance pay­sanne, cherche à fédé­rer un réseau de correspondant·es impliqué·es dans le monde agri­cole sur tout le ter­ri­toire. Des gens qui par­tagent leurs expé­riences de lutte, des témoi­gnages de dif­fi­cul­tés sociales qui éclairent sur les formes d’organisation, qu’ils et elles ont mises en place. Mais aus­si des témoi­gnages et ana­lyses struc­tu­relles de mou­ve­ments inter­na­tio­naux comme celles et ceux des Sans terre au Brésil. On publie enfin des « sou­ve­nirs » : des récits de luttes pay­sannes du pas­sé, comme celles des Paysans Travailleurs1. L’idée est de réac­ti­ver cette mémoire poli­tique, de mon­trer que ce qu’on vit aujourd’hui s’inscrit dans une continuité.

Vous entre­te­nez des rela­tions étroites avec la Confédération pay­sanne. Face à l’hégémonie de la FNSEA, faut-il aus­si occu­per le ter­rain ins­ti­tu­tion­nel — comme les élec­tions aux chambres d’agriculture — ou bien cette voie est-elle un cul-de-sac pour une éco­lo­gie de rupture ?

Ce n’est pas notre rôle. Nous, on ne va pas deve­nir un syn­di­cat. On ne cherche pas à se trans­for­mer en struc­ture de repré­sen­ta­tion ni à inves­tir l’espace ins­ti­tu­tion­nel comme les chambres d’agriculture. Ce tra­vail-là, c’est celui de la gauche pay­sanne orga­ni­sée : la Confédération pay­sanne (syn­di­cat agri­cole alter­na­tif, ancré dans les luttes sociales et éco­lo­gistes), le MODEF (Mouvement de défense des exploi­tants fami­liaux, né dans les années 1950 pour repré­sen­ter les petites exploi­ta­tions), ou encore des syn­di­cats régio­naux comme l’ELB (Euskal Laborarien Batasuna, syn­di­cat pay­san basque fon­dé en 1993) et le Syndicat des agri­cul­teurs de Corse. Et c’est très bien qu’ils le fassent. Heureusement qu’ils tiennent ce ter­rain, qu’ils ne le laissent pas aux forces cor­po­ra­tistes. Mais ce n’est pas notre mission.

[Regard Brut, Manifestation “A69 roue libre”, juin 2024]

Notre ter­rain, c’est celui du conflit, des luttes — pas celui des scru­tins. On agit là où le sys­tème s’incarne maté­riel­le­ment : sur les terres, dans les méga­bas­sines, contre les pro­jets des­truc­teurs. On attaque là où ça creuse, là où ça pompe, là où ça bétonne. On suit les élec­tions et on les ana­lyse bien sûr. On a d’ailleurs publié un article à ce sujet dans Correspondance pay­sanne. Ce qu’on peut voir, c’est qu’un tour­nant a eu lieu : pour la pre­mière fois, la FNSEA n’est plus le bloc majo­ri­taire. C’est un fait his­to­rique. Si on regarde en pro­por­tion des agri­cul­teurs et agri­cul­trices, la FNSEA ne repré­sente plus qu’un quart du corps agri­cole. Ça dit quelque chose. C’est aus­si le résul­tat d’années de luttes, de cri­tiques, de mises en lumière de ses com­pro­mis­sions avec le com­plexe agro-indus­triel et les grands patrons.

« Notre ter­rain, c’est celui du conflit, des luttes — pas celui des scrutins. »

Autre lec­ture : si on addi­tionne les voix du bloc réac­tion­naire, on est autour de 57 600. Côté bloc de gauche, on compte 42 000 voix. Ce n’est pas une vic­toire, mais on ne peut pas non plus par­ler d’effondrement. Le rap­port de force est rude, mais pas figé. En revanche, ce qui saute aux yeux, c’est l’abstention qui culmine à 52 %. C’est aujourd’hui le pre­mier bloc. Une majo­ri­té silen­cieuse. Et c’est à elle qu’il faut s’adresser. Pour moi, la stra­té­gie poli­tique des mou­ve­ments de gauche, des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, doit viser en prio­ri­té ces pay­sans et ces pay­sannes qui ne se recon­naissent dans aucun syn­di­cat. Cette vaste zone grise, à qui per­sonne ne parle. Qui pense que rien ne chan­ge­ra. Qui a le sen­ti­ment d’être aban­don­née. C’est là qu’il faut aller. Et c’est avec elles et eux qu’il faut lutter.

Il y a eu les mou­ve­ments pay­sans de cet hiver 2024. Comment les ana­ly­sez-vous, était-ce seule­ment une révolte du monde agricole ?

Pour moi, ce qui s’est pas­sé ne peut pas se com­prendre comme un simple mou­ve­ment sec­to­riel. Il s’inscrit dans une séquence poli­tique bien plus large, qui tra­verse les der­nières années. Si on prend un peu de recul : la lutte contre la réforme des retraites, Sainte-Soline, les émeutes après le meurtre de Nahel, les insur­rec­tions en Kanaky, les mobi­li­sa­tions contre la vie chère en Guadeloupe… et main­te­nant le mou­ve­ment agri­cole. Ce sont des sou­lè­ve­ments qui partent des péri­phé­ries : rurales, urbaines, colo­niales. J’ai l’im­pres­sion que ce sont des choses qu’il faut pen­ser et arti­cu­ler ensemble et pas envi­sa­ger le mou­ve­ment agri­cole comme abso­lu­ment sépa­ré, ana­chro­nique, décon­nec­té de son époque. Le monde agri­cole porte une détresse sociale mas­sive. Des mil­liers de pay­sans et de pay­sannes vivent avec moins de 1 000 euros par mois. Ils bossent sans relâche, cumulent la condi­tion ouvrière avec les res­pon­sa­bi­li­tés du petit patron, s’endettent, s’isolent, par­fois jusqu’à la rup­ture. Et ils prennent de plein fouet la crise éco­lo­gique : séche­resses à répé­ti­tion, effon­dre­ment des ren­de­ments, mala­dies dans les éle­vages. Le modèle pro­duc­ti­viste touche ses limites, et ce sont les plus pré­caires qui se retrouvent en pre­mière ligne. Mais cette révolte a aus­si mis en lumière un vide : notre inca­pa­ci­té col­lec­tive à por­ter une cri­tique cohé­rente et lisible du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et indus­triel, à arti­cu­ler les dimen­sions sociales et éco­lo­giques de cette cri­tique, et à pro­po­ser une alter­na­tive cré­dible. Ce manque de clar­té stra­té­gique a lais­sé un espace vacant — un espace que d’autres, bien orga­ni­sés, ont rapi­de­ment occupé.

[D.R, Soulèvements de la Terre]

À l’is­sue de cette révolte, on a vu se conso­li­der les dis­cours por­tés par la FNSEA et sur­tout de la Coordination rurale. Derrière les slo­gans sur le « bon sens pay­san », faut-il y voir les contours d’un fas­cisme rural ?

Ce qui a triom­phé, dans cette séquence, c’est une ligne cor­po­ra­tiste. Et quand je parle de voie cor­po­ra­tiste, j’y mets à la fois la FNSEA et la Coordination rurale. Historiquement, le cor­po­ra­tisme, c’est la doc­trine éco­no­mique du fas­cisme — celle de Mussolini, celle de Vichy. C’est une pen­sée anti­syn­di­cale, qui pré­tend qu’il n’y a pas de lutte de classes à mener dans un sec­teur comme l’agriculture. Qu’il fau­drait faire bloc : petits et gros, pro­lé­taires et patrons, contre le reste de la socié­té. La FNSEA défend ça depuis une posi­tion de ges­tion : c’est la bour­geoi­sie agro-indus­trielle, qui cogère le sec­teur avec l’État. La Coordination rurale, elle, est ani­mée par des pay­sans, mais elle porte le même logi­ciel : pas de conflit interne, uni­té fic­tive autour de la défense de la pro­fes­sion. Et dans les faits, ça se tra­duit par un effa­ce­ment total de la ques­tion sociale, une rhé­to­rique réac­tion­naire — par­fois xéno­phobe — et un refus d’affronter les vrais rap­ports de domination.

« La gauche a su incar­ner la fier­té ouvrière à un moment de son his­toire. Il est temps qu’elle sache incar­ner la fier­té paysanne. »

Et la gauche, dans tout ça ? Elle a ten­té d’intervenir, mais elle n’a pas su oppo­ser une ligne claire et cré­dible. Ce qu’on avait réus­si à faire, par­tiel­le­ment, dans les gilets jaunes — habi­ter la séquence, créer des points de bas­cule — on n’a pas su le faire ici. Ni la gauche pay­sanne, ni les mou­ve­ments éco­los, ni les col­lec­tifs d’habitant·es, ni nous. Et ce vide, il a lais­sé un bou­le­vard à l’extrême droite, qui pro­met de « pro­té­ger » les pay­sans, en dési­gnant d’autres pré­caires comme enne­mis : les exilé·es, bien sou­vent eux aus­si des pay­sans en fuite. En leur lais­sant le ter­rain, on leur laisse aus­si le mono­pole d’un enjeu fon­da­men­tal : la fier­té. La gauche a su incar­ner la fier­té ouvrière à un moment de son his­toire. Il est temps qu’elle sache incar­ner la fier­té pay­sanne, non pas par le haut, mais en construi­sant des alliances concrètes, ancrées, sur le ter­rain. Il est temps d’en finir avec la pos­ture de l’ingénieur de la moder­ni­sa­tion qui explique au pay­san com­ment faire son métier — et qui l’a pous­sé dans l’impasse actuelle.

Comment des­ser­rer l’étau idéo­lo­gique dans lequel se trouvent prises une par­tie des cam­pagnes — entre extrême droite et bloc cor­po­ra­tiste ? Quelles stra­té­gies pour que la colère pay­sanne ne soit ni récu­pé­rée, ni neu­tra­li­sée, mais devienne une force de rup­ture politique ?

J’ai pas de réponse magique. Mais il y a, selon moi, trois axes stra­té­giques à tenir ensemble si on veut sérieu­se­ment affron­ter cette dérive. Premier point : remettre la lutte des classes au cœur du dis­cours éco­lo­giste — et dési­gner clai­re­ment nos cibles. Il faut sor­tir d’un dis­cours mora­liste, hors-sol, par­fois fran­che­ment anti-pay­san. Ce qu’on défend, c’est une éco­lo­gie ancrée, popu­laire, capable d’articuler la défense de la terre avec celle de celles et ceux qui la tra­vaillent. C’est ce que font nos cama­rades de la Confédération pay­sanne en met­tant la ques­tion du reve­nu, du libre-échange, du par­tage des aides au centre. Et c’est ce qu’ils font aus­si en ren­for­çant leurs liens avec les syn­di­cats de salarié·es. À nous, dans les mou­ve­ments éco­lo­gistes, de sou­te­nir cette ligne. D’assumer une posi­tion claire : défendre la pay­san­ne­rie comme classe sociale, défendre ses condi­tions de vie et de tra­vail, et arti­cu­ler ça à la lutte éco­lo­gique. Mais pour que ce dis­cours ne reste pas théo­rique, il faut frap­per là où ça fait mal. Taper sur les 10 % qui acca­parent terres, sub­ven­tions, capi­tal, eau. Ceux qui bétonnent, empoi­sonnent, sur­ex­ploitent. C’est ce qu’on a fait contre les méga­bas­sines, qui ne servent qu’à une mino­ri­té d’agriculteurs. C’est aus­si ce que fai­saient les pay­sans-tra­vailleurs dans les années 1970 : dési­gner les enne­mis de classe à l’intérieur même du monde agri­cole. C’est une ligne stra­té­gique forte. Identifier des cibles qui font l’unanimité contre elles, y com­pris par­mi les abs­ten­tion­nistes. Et mener la bataille, avec des pay­sans et des pay­sannes à nos côtés, pour frac­tu­rer le bloc cor­po­ra­tiste de l’intérieur.

[D.R, Soulèvements de la Terre]

Deuxième point : relier les luttes ter­ri­to­riales et l’attachement à la terre. Il y a aujourd’hui des luttes implan­tées dans les péri­phé­ries rurales : contre les bas­sines ici, contre une auto­route là, contre un métha­ni­seur ailleurs. Dans ces luttes, on retrouve des col­lec­tifs citoyens, mais aus­si des pay­sans et des pay­sannes. Et ce qu’elles expriment, c’est aus­si un atta­che­ment à la terre, à un ter­ri­toire, à une façon d’habiter. Quand on défend le marais poi­te­vin contre les méga­bas­sines, on ne lutte pas seule­ment pour une ges­tion plus juste de l’eau. On lutte pour ce que ce ter­ri­toire a pro­duit de com­mun, de vivant, d’historique : des haies, des canaux, une cer­taine beau­té du rap­port au vivant. Ce lien-là, affec­tif, maté­riel, poli­tique, c’est un levier qu’il faut assu­mer — sans le lais­ser à l’extrême droite.

« Nous, on s’inscrit dans une logique d’actions directes, avec un rythme soutenu. »

Enfin, troi­sième et der­nier point : construire un front uni des tra­vailleurs et tra­vailleuses du com­plexe agro-indus­triel. Ce com­plexe, il exploite tout à la fois les pay­sans, les pay­sannes, les agri­cul­teurs et agri­cul­trices qui sont dépossédé·es de leur auto­no­mie, qui ne sont plus maîtres chez eux, ni sur leurs fermes, qui n’ont plus la main sur leurs choix éco­no­miques… Mais il exploite aus­si les ouvriers et les ouvrières des usines agroa­li­men­taires, des usines de la chi­mie, qui mani­pulent tous les jours des sub­stances dan­ge­reuses — pour leur san­té, pour celle de leur entou­rage — pour fabri­quer des pes­ti­cides, des fon­gi­cides, etc. Ce sec­teur, il repose aus­si sur tout un ensemble de tra­vailleuses et de tra­vailleurs de la logis­tique, du trans­port, de la grande dis­tri­bu­tion : des salarié·es, des cais­sières, des pré­caires. Et ces gens-là, ils ont les mêmes patrons. C’est les Arnaud Rousseau, c’est le groupe Avril, c’est Invivo, c’est Soufflet. Ce ne sont pas des luttes pay­sannes iso­lées qui vont les faire recu­ler. Ce qu’il faut, c’est que l’ensemble des salarié·es, des ouvrier·es, des tra­vailleuses de toute cette chaîne se mobi­lisent ensemble pour impo­ser des vic­toires. Et ça com­mence. En jan­vier der­nier, pour la pre­mière fois dans l’histoire d’un mou­ve­ment agri­cole, la CGT a publié un com­mu­ni­qué qui disait : « Comment on peut vous sou­te­nir ? ». C’est historique.

Les Soulèvements s’inscrivent dans une car­to­gra­phie mili­tante dense : col­lec­tifs de ter­ri­toire, syn­di­cats, comi­tés locaux. Comment avez-vous struc­tu­ré cette archi­tec­ture col­lec­tive — ni par­ti, ni syn­di­cat, ni réseau lâche — pour la rendre à la fois offen­sive, souple et durable ?

Dès l’origine, on a pen­sé les Soulèvements de la Terre comme une forme orga­ni­sa­tion­nelle hybride. Une struc­ture à la fois iden­ti­fiable et ouverte : avec son logo, son iden­ti­té visuelle, une caisse, un calen­drier d’actions, des outils de com­mu­ni­ca­tion — mais aus­si comme une coa­li­tion, capable d’agréger des col­lec­tifs, syn­di­cats et groupes locaux qui conservent leur auto­no­mie tout en s’inscrivant dans une dyna­mique com­mune. Concrètement, des col­lec­tifs comme « Bassines Non Merci », « La Tête dans le sable » ou des « comi­tés contre l’A69 » mènent leurs luttes avec leur propre rythme. Mais à cer­tains moments, on agit ensemble : cam­pagnes com­munes, coor­di­na­tions d’action. Des indi­vi­dus de ces col­lec­tifs par­ti­cipent aus­si aux moments de déci­sion, aux temps forts du mou­ve­ment. Cette logique vaut éga­le­ment pour les syn­di­cats, comme la Confédération pay­sanne ou Solidaires. On a noué avec eux des rela­tions stra­té­giques fortes : ils appellent à nos mobi­li­sa­tions, par­ti­cipent aux inter­ludes — ces ren­contres natio­nales qui ont lieu deux fois par an. Mais cha­cun conserve son auto­no­mie, son agen­da. La Confédération pay­sanne, par exemple, agit aus­si sur les reve­nus agri­coles, la sécu­ri­té sociale de l’alimentation, les poli­tiques agri­coles. Nous, on s’inscrit dans une logique d’actions directes, avec un rythme sou­te­nu. Il faut apprendre à faire dia­lo­guer ces tem­po­ra­li­tés sans se mar­cher dessus.

[Regard Brut, Manifestation “A69 roue libre”, juin 2024]

Au fil des années, cette double struc­ture — orga­ni­sa­tion et coa­li­tion — est deve­nue un mou­ve­ment. La bas­cule s’est opé­rée autour des luttes contre les méga­bas­sines dans les Deux-Sèvres et la Vienne. Et sur­tout au moment de la répres­sion : arres­ta­tions, pro­cé­dures anti­ter­ro­ristes, ten­ta­tive de dis­so­lu­tion… Cette offen­sive a déclen­ché un sur­saut. Des cen­taines de comi­tés locaux ont vu le jour. Partout, des gens ont com­men­cé à s’organiser. Certains comi­tés ont même créé ce qu’on appelle des « gre­niers des Soulèvements » : des lieux de pro­duc­tion agri­cole col­lec­tive, pour ravi­tailler les luttes, les grèves, les piquets. D’autres se sont struc­tu­rés en inter­co­mi­tés régio­naux, comme en Bretagne, avec leurs propres agen­das d’action. Aujourd’hui, les Soulèvements, c’est un mil­le­feuille. Une orga­ni­sa­tion, avec des outils. Une coa­li­tion d’acteurs. Un réseau de comi­tés. Des coor­di­na­tions thé­ma­tiques. Et une force en mou­ve­ment, qui se réin­vente en per­ma­nence. C’est cette plas­ti­ci­té qui fait notre force.

Vous êtes une struc­ture qui ne cor­res­pond ni à un modèle cen­tra­li­sé, ni à une hori­zon­ta­li­té et vous par­lez par­fois d’« orga­ni­sa­tion dia­go­nale ». Qu’est-ce que cette expres­sion recouvre poli­ti­que­ment et en quoi cette forme per­met de faire mouvement ?

« On n’est ni dans une hori­zon­ta­li­té pure, ni dans un cen­tra­lisme ver­ti­cal. On a par­lé d’orga­ni­sa­tion dia­go­nale. »

Même si notre struc­ture peut paraître touf­fue, elle répond à un besoin de l’époque : conci­lier auto­no­mie locale et capa­ci­té à frap­per ensemble, à l’échelle natio­nale. On n’est pas un archi­pel de groupes iso­lés, ni un par­ti cen­tra­li­sé. On est plu­tôt une ban­nière com­mune, avec dif­fé­rents niveaux d’organisation. On a un groupe de coor­di­na­tion avec des com­mis­sions, un calen­drier par­ta­gé. Mais aus­si des syn­di­cats par­te­naires, des col­lec­tifs éco­lo­gistes ou de lutte locale, et sur­tout un réseau de comi­tés locaux. Ces comi­tés s’emparent de leurs ter­ri­toires, orga­nisent des actions, construisent des gre­niers, déve­loppent des agen­das régio­naux — en lien mais sans dépen­dance. À côté de ça, on a aus­si des coor­di­na­tions thé­ma­tiques, comme sur l’artificialisation ou l’agriculture, qui per­mettent une réflexion stra­té­gique de fond.

On n’est ni dans une hori­zon­ta­li­té pure, ni dans un cen­tra­lisme ver­ti­cal. On a par­lé d’« orga­ni­sa­tion dia­go­nale ». Une forme instable, mais qui essaie de com­bi­ner le meilleur de plu­sieurs tra­di­tions. Chaque forme a ses avan­tages et ses limites : une orga­ni­sa­tion dure dans le temps, mais peut se figer ; une coa­li­tion est riche en diver­si­té, mais par­fois lente à réagir ; un mou­ve­ment est orga­nique, vivant, mais plus fra­gile. Le défi, c’est d’en tirer la force, sans cumu­ler les fai­blesses. C’est ce qu’on essaye avec des pro­jets comme la « MU » — un maillage d’urgence, ou utile, on ne sait pas encore (rire) — pour ren­for­cer les inter­co­mi­tés et leur auto­no­mie. Rien n’est figé, tout ça est en construc­tion per­ma­nente. On avance en bri­co­lant. C’est peut-être ça, la condi­tion de notre auto­no­mie organisée.

Dans une période où les formes clas­siques de par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique s’effondrent, vous avez misé sur l’action directe. Est-ce ce retour à une « déso­béis­sance offen­sive » qui explique l’écho ren­con­tré par le mouvement ?

Ce serait pré­ten­tieux de dire qu’on a remis ces formes d’action au goût du jour. Ce retour de la conflic­tua­li­té nous pré­cède lar­ge­ment. Il a émer­gé dans plu­sieurs séquences récentes : les gilets jaunes, les cor­tèges de tête pen­dant la loi Travail, ou encore les luttes ter­ri­to­riales comme à Notre-Dame-des-Landes. Le blo­cage, l’occupation de terre ou d’usine, le sabo­tage : ce sont des pra­tiques ancrées dans les tra­di­tions ouvrières, pay­sannes, alter­mon­dia­listes. Et ces formes-là, elles viennent d’une his­toire longue. Mais elles reprennent aujourd’hui une actua­li­té brû­lante car l’infrastructure poli­tique ne répond plus, parce que les voies réfor­mistes se bouchent, parce qu’il y a urgence. Et plus cette pseu­do-démo­cra­tie repré­sen­ta­tive se referme, plus l’action directe se géné­ra­lise. Ce qu’on essaie de faire avec les Soulèvements, c’est d’assumer cette conflic­tua­li­té. De rompre avec un cer­tain consen­sus mou qui, dans l’écologie ins­ti­tu­tion­nelle, sacra­lise la non-vio­lence comme unique hori­zon. On ne la rejette pas. Mais on affirme que d’autres formes de lutte — sabo­tage, blo­cage, occu­pa­tion — ont une légi­ti­mi­té poli­tique, morale, his­to­rique. Quand on parle de « désar­me­ment », on parle bien de sabo­tage. Mais d’un sabo­tage ciblé, réflé­chi : celui d’infrastructures des­truc­trices, qu’on consi­dère comme des armes de guerre contre la Terre. Les désar­mer, c’est un acte de sur­vie. C’est refu­ser la pas­si­vi­té face à la dévastation.

[Regard Brut, Manifestation en marge du Village de l’eau, blocage d’un terminal agro-industriel à La Pallice, le port de La Rochelle, juillet 2024]

Vous avez sou­li­gné l’enjeu stra­té­gique d’un front com­mun entre les éco­lo­gistes et le monde ouvrier, mais les enjeux éco­lo­giques sup­posent de déman­te­ler des sec­teurs entiers de pro­duc­tion. Comment tis­ser des alliances dans ces conditions ?

Pour moi, c’est la contra­dic­tion cen­trale de l’écologie poli­tique. Comment on trans­forme radi­ca­le­ment un mode de pro­duc­tion — l’agro-industrie, le BTP, la chi­mie, l’énergie — avec celles et ceux qui y tra­vaillent aujourd’hui ? Trop sou­vent, cette ques­tion est esqui­vée. Elle est pour­tant stra­té­gique. Trop sou­vent, on reste coincé·es dans un débat tech­nique — le béton, le pétrole, c’est bien ou mal ? Ce sont de fausses ques­tions. La ques­tion est : qui décide de ce qu’on pro­duit ? Et avec quels moyens ? Ce qu’on défend, c’est une socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion par le bas — par les travailleur·euses, les habitant·es, les paysan·nes eux-mêmes. Pas par des ingé­nieurs de la tran­si­tion venus d’en haut. Dans le monde agri­cole, cette pers­pec­tive est plus intui­tive. On ne déman­tè­le­ra pas le com­plexe agro-indus­triel sans un retour mas­sif à une agri­cul­ture pay­sanne, vivrière, nom­breuse. Un mil­lion de paysan·nes, c’est aus­si un mil­lion d’emplois. Là, éco­lo­gie et tra­vail vont ensemble. Dans les autres sec­teurs, comme le BTP ou l’énergie, c’est plus com­plexe. Mais on ne peut pas par­ler de déman­tè­le­ment sans pen­ser en même temps la recon­ver­sion, la socia­li­sa­tion, l’autogestion. L’exemple de l’usine GKN, en Italie, est pré­cieux : des ouvrier·es qui refusent la fer­me­ture et défendent une recon­ver­sion col­lec­tive. C’est dans cette direc­tion qu’il faut aller. Il n’y a pas de réponse toute faite. Mais il y a déjà des tentatives.

« Il faut bâtir un front com­mun des péri­phé­ries. Une alliance entre les colères sociales, éco­lo­giques, anti­co­lo­niales, anti­fas­cistes, qui prennent corps dans ces zones reléguées. »

Lors de notre der­nier inter­lude, on a orga­ni­sé une veillée à laquelle ont par­ti­ci­pé un syn­di­ca­liste che­mi­not de Sud-Rail oppo­sé à la ligne Lyon-Turin, un raf­fi­neur de la CGT Grandpuits… On a débat­tu, on a confron­té nos visions. Ce sont ces moments qui per­mettent d’inventer autre chose. Et des alliances se construisent sur le ter­rain. En région pari­sienne, par exemple, nos comi­tés ont sou­te­nu une grève des salarié·es de Geodis, un gros site logis­tique. Ces travailleur·euses, sou­vent issu·es de l’immigration post-colo­niale, s’opposaient à la fois à leurs condi­tions de tra­vail et à un pro­jet « vert » de méga-pla­te­forme flu­viale, bap­ti­sé GreenDock. Ce pro­jet était pré­sen­té comme une forme de tran­si­tion éco­lo­gique, mais c’était du green­wa­shing social. Ce sont des habitant·es et des ouvrier·es qui l’ont com­bat­tu, ensemble, mais depuis des posi­tions dif­fé­rentes. Et c’est cette conver­gence qui donne de la force. C’est aus­si pour ça qu’on cherche à ren­for­cer nos liens avec le syn­di­ca­lisme de lutte, au-delà de l’agriculture. C’est incon­for­table, c’est lent, c’est exi­geant. Mais si on ne le fait pas, l’écologie res­te­ra un pro­jet de tech­no­crates. Ce qu’on veut, c’est en faire une affaire populaire.

Une lec­ture s’est impo­sée dans cer­tains cercles poli­tiques, notam­ment por­tée par François Ruffin : celle d’une frac­ture entre « la France des tours » et « la France des bourgs », entre centres urbains « pro­gres­sistes » et cam­pagnes sup­po­sé­ment gagnées à l’extrême droite. Vous en avez dis­cu­té lors d’un évé­ne­ment en jan­vier der­nier. Que vous ins­pire cette opposition ?

C’est une ana­lyse erro­née. Elle repose sur une lec­ture élec­to­rale à courte vue, très abs­traite, qui ne cor­res­pond pas du tout à la réa­li­té. Ce n’est pas la géo­gra­phie qui déter­mine le vote d’extrême droite, c’est la condi­tion sociale : niveau de reve­nu, pré­ca­ri­té, iso­le­ment, sen­ti­ment d’abandon. Ce qu’on voit, ce n’est pas un affron­te­ment entre la ville et la cam­pagne, c’est une frac­ture entre les centres métro­po­li­tains gen­tri­fiés et toutes les péri­phé­ries. Et ces péri­phé­ries, elles sont mul­tiples : quar­tiers popu­laires urbains, zones rurales mar­gi­na­li­sées, ter­ri­toires d’outre-mer, zones indus­trielles sinis­trées. Ce sont ces marges-là que le pou­voir aban­donne, que le capi­ta­lisme écrase, et que l’extrême droite tente de récu­pé­rer. Alors, notre enjeu, ce n’est pas de construire une alliance arti­fi­cielle entre les « tours » et les « bourgs » comme le pro­pose Ruffin — une sorte de pacte élec­to­ral entre classes moyennes urbaines et classes popu­laires rurales. Ce qu’il faut, c’est bâtir un front com­mun des péri­phé­ries. Une alliance entre les colères sociales, éco­lo­giques, anti­co­lo­niales, anti­fas­cistes, qui prennent corps dans ces zones reléguées.

[D.R, Soulèvements de la Terre]

Et pour ça, il faut des cibles claires. Prenons Bolloré. C’est un mil­liar­daire qui incarne à lui seul la vio­lence du sys­tème : il exploite les terres en Afrique, pos­sède des chaînes de télé qui nour­rissent l’extrême droite, inves­tit dans le fret, les infra­struc­tures, l’énergie. Il concentre à lui seul les luttes anti­co­lo­niales, anti­ca­pi­ta­listes, anti­fas­cistes. Le dési­gner comme cible, ce n’est pas sym­bo­lique : c’est stra­té­gique. Ça per­met d’agréger autour de lui des luttes dis­per­sées. De dire : voi­là où est l’ennemi. Voilà sur quoi on peut frap­per ensemble. C’est aus­si ça, le rôle qu’on essaie de jouer avec les Soulèvements de la Terre : construire un anti­fas­cisme rural, enra­ci­né dans les ter­ri­toires, qui ne soit pas l’apanage des centres urbains ou des grandes orga­ni­sa­tions pari­siennes. Il y a déjà des col­lec­tifs qui font ce bou­lot, comme l’Action anti­fas­ciste 79 dans les Deux-Sèvres, très pré­sente dans la lutte contre les méga­bas­sines. Ce qu’il manque, c’est une mise en réseau, une arti­cu­la­tion, une capa­ci­té à rendre ces foyers visibles, puis­sants et soli­daires les uns des autres.

Face à une fas­ci­sa­tion déjà en marche, com­ment construire une force poli­tique capable non seule­ment de tenir, mais de riposter ?

« Une piste qu’on explore est celle d’un réseau de résis­tance. Le bar­rage élec­to­ral ne suf­fi­ra pas. Il faut s’y pré­pa­rer dès main­te­nant, pas attendre le pire. »

C’est une ques­tion que beau­coup d’entre nous com­mencent à se poser sérieu­se­ment. Une piste qu’on explore, avec d’autres, est celle d’un réseau de résis­tance. Parce que ce qui devient de plus en plus clair, à mesure que la fas­ci­sa­tion s’étend, c’est que le bar­rage élec­to­ral ne suf­fi­ra pas. Il faut s’y pré­pa­rer dès main­te­nant, pas attendre le pire. Ce réseau de résis­tance, on ne l’a pas encore, mais on peut com­men­cer à le construire. Ce serait un maillage d’alliances entre forces en lutte : dans les péri­phé­ries urbaines, rurales, colo­niales — et au sein des classes popu­laires. Paysan·nes, ouvrier·es, pré­caires, habitant·es : toutes celles et ceux que le sys­tème essaie de divi­ser, il faut les réunir. Ce réseau pour­rait avoir plu­sieurs fonc­tions : faire cir­cu­ler de l’information, tis­ser des com­pli­ci­tés jusque dans cer­taines admi­nis­tra­tions, repé­rer les points de fra­gi­li­té du pou­voir, s’ancrer sur les lieux de tra­vail, les lieux de vie… Et aus­si, là où c’est néces­saire, inven­ter des formes de césure, de maquis. Il faut rou­vrir l’imaginaire de la résis­tance — pas seule­ment comme une mémoire, mais comme une pra­tique active, adap­tée à notre époque. Il ne s’agit pas d’attendre une prise de pou­voir du Rassemblement natio­nal pour réagir. La fas­ci­sa­tion, elle est déjà à l’œuvre. Elle s’exprime dans la police, dans la jus­tice, dans les médias, dans les zones rurales aban­don­nées. Et elle gagne du ter­rain parce qu’en face, on n’a pas encore construit une force capable de lui résis­ter dura­ble­ment. C’est ça qu’il faut enclencher.

Quels fronts com­muns sont aujourd’hui à por­tée de main — pour rompre avec la sidé­ra­tion, et faire émer­ger un hori­zon de rupture ?

C’est une ques­tion plus dif­fi­cile encore. Il y a déjà énor­mé­ment d’initiatives qui existent, por­tées par des groupes, des col­lec­tifs, des syn­di­ca­listes. Ce qu’il manque par­fois, c’est leur arti­cu­la­tion, leur mise en lien. De notre côté, on va conti­nuer de faire ce qu’on fait : tenir les fronts qu’on a ouverts, les appro­fon­dir, essayer d’arracher des vic­toires concrètes. Le pro­jet des méga­bas­sines est fra­gi­li­sé. L’autoroute A69 aus­si. Si on par­vient à pro­duire une ultime pous­sée, à faire tom­ber ces pro­jets, ce seraient des vic­toires locales, oui, mais à haute por­tée poli­tique. Des vic­toires qui montrent que la lutte paie, que le pou­voir peut recu­ler, que l’organisation popu­laire fonctionne.

Mais on ne peut pas s’en tenir à ça. On vit une bas­cule mon­diale : le retour de Trump, l’enlisement des guerres, la mon­tée glo­bale des forces réac­tion­naires. On ne peut pas conti­nuer comme si de rien n’était. Il faut ouvrir nos fronts, sor­tir de nos cases, relier nos luttes. C’est ce qu’on essaie de faire avec la nou­velle séquence des Soulèvements. On conti­nue de mener les cam­pagnes qui nous struc­turent — contre l’artificialisation, l’accaparement — mais on s’implique aus­si dans des dyna­miques plus larges : la cam­pagne « Guerre à la guerre » contre le salon de l’armement du Bourget, ou la cam­pagne contre Bolloré. L’idée, c’est de construire des jonc­tions. De relier notre front à ceux des autres. De faire masse. 


Photographie de ban­nière et de vignette : @Pylry


  1. Le syn­di­cat des Paysans Travailleurs fon­dé en 1970 par Bernard Lambert, auteur du mani­feste Les pay­sans dans la lutte des classes, don­ne­ra notam­ment nais­sance à la Confédération pay­sanne en 1987 [ndlr].[]

REBONDS

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