16 bassines et 1 700 flics


Texte inédit pour Ballast

On l’a tous consta­té : l’é­té 2022 a été sec. Durant deux mois, une cen­taine de com­munes fran­çaises ont même dû gérer leur appro­vi­sion­ne­ment en eau par citernes. Pourtant, il y a des acti­vi­tés — agri­cul­ture inten­sive en tête — pour les­quelles la séche­resse ne compte pas. Des acti­vi­tés qui s’ac­ca­parent les réserves en eau et n’en­tendent pas remettre en cause ce droit. Dans l’Ouest de la France, les dépar­te­ments des Deux-Sèvres, de la Vendée et de la Vienne voient les pro­jets de méga-bas­sines fleu­rir depuis une dizaine d’an­nées. Une méga-bas­sine ? Disons une pis­cine de 10 hec­tares, pro­fonde de 15 mètres, tapis­sée de bâche noire et rem­plie d’eau l’hi­ver pour qu’il n’en manque pas l’é­té. Ou, plu­tôt, pour que l’in­dus­trie agro-ali­men­taire ne souffre pas d’un chan­ge­ment de modèle. Samedi 29 octobre, plu­sieurs mil­liers de mani­fes­tants se sont regrou­pés à l’appel du col­lec­tif « Bassines non mer­ci », com­po­sé d’ha­bi­tants, de l’or­ga­ni­sa­tion les Soulèvements de la terre et de syn­di­cats agri­coles (aux pre­miers des­quels la Confédération pay­sanne). Au total, ce sont près de 7 000 per­sonne qui se sont retrou­vées dans la com­mune de Sainte-Soline pour que cessent ces tra­vaux. Parmi elles, B., ori­gi­naire du Marais poi­te­vin. Nous avons recueilli son témoignage.


Les pro­jets de bas­sines, j’en suis fami­lière depuis un moment. J’ai gran­di avec ça étant plus jeune. Je viens de Vendée, à proxi­mi­té des Deux-Sèvres, dans les envi­rons du Marais poi­te­vin — la deuxième zone humide de France. En Vendée, les agri­cul­teurs font essen­tiel­le­ment du maïs irri­gué, de la grosse agri­cul­ture. Dans le vil­lage où j’ai gran­di il n’y avait que ça, c’é­tait notre quo­ti­dien. J’ai un oncle qui tra­vaille dans un gros éle­vage de 1 100 chèvres en bâti­ment conven­tion­nel, mon grand-père a tra­vaillé dans le monde agri­cole toute sa vie… Les bas­sines, pour eux, c’était et ça reste une bonne chose. Elles per­mettent de conti­nuer de pro­duire, ce qui est impor­tant car « il faut nour­rir tout le monde ». J’ai le sou­ve­nir qu’enfant, les res­tric­tions d’eau arri­vaient très vite dans l’année. Je viens d’une famille où on tra­vaille son auto­no­mie, sans mettre ce mot-là sur ce qu’on fait : on fait son jar­din, son bois, ses petits éle­vages et on fait atten­tion parce que les res­sources sont pré­cieuses. Lorsqu’on sait qu’à par­tir du mois de juin on ne pour­ra pas arro­ser parce que les stocks sont pour le maïs, on se sent empri­son­né en tant qu’habitant de ce ter­ri­toire. Les bas­sines ont été pré­sen­tées comme quelque chose qui allait per­mettre de régu­ler tout ça. Aujourd’hui, quatre bas­sines entourent mon vil­lage natal. Il y a eu assez peu de régu­la­tion au moment de leur mise en place, avec beau­coup d’abus car il n’y avait pas de contrôle. Les irri­gants conti­nuaient de pom­per dans les nappes phréa­tiques même au milieu de l’été pour les remplir.

Ici, autour du Marais, comme par­tout, il y a des pro­blèmes de flotte. Des mul­ti­na­tio­nales de l’a­gro-ali­men­taire, dont les méthodes ne prennent pas en compte les contraintes liées au réchauf­fe­ment cli­ma­tique, sou­haitent trou­ver des solu­tions pour péren­ni­ser des stocks d’eau et conti­nuer à pro­duire du maïs irri­gué ou des légumes gour­mands en res­sources sans chan­ger leur modèle. Ces groupes sont très inté­res­sés par le fait qu’on faci­lite l’accès à l’eau dans les Deux-Sèvres, qu’on construise des infra­struc­tures pour conti­nuer à cra­cher de l’eau pen­dant quelques années mal­gré un contexte de séche­resse glo­bale dans toute la France. Faire des réserves de sub­sti­tu­tion pour que l’eau soit dis­po­nible pour les cultures agri­coles, pour­quoi pas ? C’est assez enten­dable. Mais le pro­blème c’est que ça ne prend pas du tout en compte les séche­resses et les besoins hydriques qui vont être de plus en plus impor­tants. L’eau va être un pro­blème et il y a là un pro­jet de grande enver­gure qui ne se pose même pas la ques­tion de son uti­li­sa­tion. Le maïs irri­gué a sur­tout voca­tion à être expor­té, sa pro­duc­tion s’in­sère dans une échelle agri­cole inter­na­tio­nale. C’est une pro­duc­tion par­mi les plus sub­ven­tion­nées de la PAC, qui abime un ter­ri­toire qui n’en béné­fi­cie pas. Aux pre­mières mobi­li­sa­tions des bas­sines aux­quelles j’ai par­ti­ci­pé, une per­sonne avait ins­crit ce slo­gan sur une pan­carte : « Je ne veux pas que notre eau parte en conte­neur par le port de La Palisse. » (La Palisse, c’est le port de La Rochelle, ça m’avait parlé.)

« Cautionner les bas­sines, c’est pro­lon­ger ce monde agri­cole mondialisé. »

Le maïs est une plante tro­pi­cale. On n’a plus de flotte et pour que le maïs soit en forme il faut de la cha­leur et de l’eau en per­ma­nence : pour­quoi fait-on ça en France ? C’est aus­si de la nour­ri­ture pour les éle­vages, pour nour­rir les ani­maux l’hi­ver voire même toute l’an­née dans le cas des ani­maux qui sont dans des bâti­ments. Cautionner les bas­sines, c’est pro­lon­ger ce monde agri­cole mon­dia­li­sé, dont on voit déjà beau­coup les limites. Les per­sonnes qui cultivent du maïs irri­gué sur de nom­breux hec­tares, je ne sais pas quelle est leur part de choix : ils ont mon­té des grosses ins­tal­la­tions, sou­vent héri­tées des parents, ils ont l’habitude de fonc­tion­ner avec des sub­ven­tions publiques… S’ils peuvent être en mesure de remettre en ques­tion ce qu’ils font, je ne sais pas s’ils ont la pos­si­bi­li­té maté­rielle de reve­nir en arrière. Les agri­cul­teurs sont pris en étau, ils brassent énor­mé­ment d’argent mais très peu qui revient. Ce sont des entre­pre­neurs qui ont la capa­ci­té déci­sion­nelle de sala­riés. C’est émi­nem­ment com­plexe et les poli­tiques ne le prennent pas en compte, ils conti­nuent d’installer des infra­struc­tures pour un modèle qui va se cas­ser la gueule. Pour ces rai­sons, c’est une ques­tion qui cris­tal­lise beau­coup d’enjeux. Ça me touche que des gens s’insultent là-des­sus, sur des his­toire où, dans les faits, tout le monde a un peu peur de ce qui peut leur arri­ver prochainement.

En 1997, le Marais a per­du son sta­tut de Parc natu­rel régio­nal (PNR). Les PNR sont créés dans le but de valo­ri­ser un ter­ri­toire avec plu­sieurs objec­tifs : infor­mer et pro­té­ger son patri­moine natu­rel et cultu­rel, mais aus­si favo­ri­ser son déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social. Il y avait tel­le­ment d’aberrations éco­lo­giques dans le Marais que cer­tains ont vou­lu mar­quer le coup et mettre en avant le déca­lage entre le label, qui implique une cer­taine pré­ser­va­tion, et la ges­tion agri­cole catas­tro­phique. On ne vou­lait pas que des gens béné­fi­cient d’une label­li­sa­tion éco­lo­gique pour un truc géré n’importe com­ment — dont les bas­sines fai­saient par­tie. Le PNR n’a, cela dit, pas beau­coup de pou­voir : c’est une enti­té qui sou­tient, qui valo­rise, qui informe. En 2014, sous l’impulsion de Ségolène Royal [ancienne pré­si­dente du conseil régio­nal, à cette époque ministre de l’Environnement, ndlr] et de Delphine Batho [alors dépu­tée de la deuxième cir­cons­crip­tion des Deux-Sèvres, ndlr], le Marais poi­te­vin a retrou­vé son sta­tut de PNR. Dans mon sou­ve­nir, la lutte contre les bas­sines a donc d’abord été celle de groupes de citoyens sen­sibles aux ques­tions envi­ron­ne­men­tales qui se sont tapés des gros dos­siers de conten­tieux euro­péens pour sim­ple­ment dire : « là, c’est mal géré » — notam­ment depuis 1990 l’APIEEE, l’Association de Protection, d’Information et d’Études de l’Eau et de son Environnement dans les Deux-Sèvres. Il faut arrê­ter de filer de la thune pour des trucs qui se passent mal sur le plan écologique.

[Manifestation novembre 2021 | Corentin Fohlen | Reporterre]

Plus tard, quand j’ai com­men­cé un diplôme agri­cole, j’ai appris qu’un pay­san-bou­lan­ger s’était ins­tal­lé en bio près du Marais pour des rai­sons poli­tiques. Après avoir été ani­ma­teur nature dans le Marais poi­te­vin, il a déci­dé de se lan­cer dans l’agricole pour pré­ser­ver des mor­ceaux de terre du sac­cage en cours. À l’é­poque, en 2017 et en 2018, des mobi­li­sa­tions com­men­çaient à se géné­ra­li­ser autour des bas­sines. Il y avait de plus en plus de petites mani­fes­ta­tions et de marches dans les rues de Niort, la pré­fec­ture des Deux-Sèvres. À ce moment-là, de gros contrats se signaient avec l’Agence de l’eau, alors on s’est regrou­pés devant les bâti­ments de la pré­fec­ture pour rendre visibles ces accords. Il y avait des actions rigo­lotes et, quand même, assez cari­ca­tu­rales — comme des Dames Nature enchaî­nées, des per­sonnes avec des feuilles pour cos­tume… Les CRS n’étaient pas très nom­breux, mais pour une ville comme Niort c’était déjà étrange. Les gens n’étaient pas trop habi­tués. Je me sou­viens qu’une per­sonne assez âgée, un peu plus éner­vée que les autres, a balan­cé un pot de pein­ture sur tout le monde : ça a giclé sur un CRS qui l’a mise à terre. Ça a cho­qué les gens. Comme c’était ini­tia­le­ment un mou­ve­ment plu­tôt citoyen­niste, la pré­sence des flics n’a pas été com­prise. Radicaliser des démarches citoyennes qui cherchent à démon­ter des contrats à moi­tié légaux, on le retrouve main­te­nant dans pas mal de luttes.

C’est une lutte qui était d’abord très locale, pic­to-cha­ren­taise, por­tée par des gens du Poitou. Des par­te­naires asso­cia­tifs (l’APIEEE et le GODS notam­ment, le Groupe orni­tho­lo­gique des Deux-Sèvres), ont par­ti­ci­pé à sa péren­ni­sa­tion. C’est durant cette période que le groupe « Bassines Non Merci » s’est mis en place, suite à une grosse réunion de la Confédération pay­sanne dans les Charentes. Des membres, plu­tôt des per­sonnes poli­ti­sées (comme le dépu­té euro­péen Benoit Biteau), ont pris la parole plus fran­che­ment sur ces ques­tions envi­ron­ne­men­tales. La lutte s’est cal­quée sur un ima­gi­naire de la ZAD. Ils ont sen­ti qu’il fal­lait avoir un peu de cré­dit, que c’était le moment d’avoir des pos­tures plus radi­cales. Les mani­fes­ta­tions, je l’ai dit, avaient un peu d’am­pleur pour la région mais, en réponse, il y avait des stra­té­gies pour réduire l’im­pact de la mobi­li­sa­tion. On auto­ri­sait des manifs à Niort, le dimanche, dans les quar­tiers vides et pié­tons de la ville, sur des tra­cés qui anni­hi­laient com­plè­te­ment l’objectif fixé en amont, qui était de visi­bi­li­ser la lutte et de faire du bruit.

« Il y a eu un défer­le­ment de moyens mis en œuvre pour évi­ter qu’il y ait des prises de terre. La semaine der­nière en a été l’apothéose. »

Il y a eu la marche des pigouilles — un grand bâton uti­li­sé dans le Marais poi­te­vin pour diri­ger une barque —, sur le modèle de la marche des bâtons de Notre-Dame-des-Landes. J’étais moins pré­sente alors, j’ai sui­vi de plus loin, mais jusqu’en 2019 j’ai habi­té près d’un vil­lage où le col­lec­tif « Bassines Non Merci » se réunis­sait une fois par semaine. J’y allais par­fois. Pour moi, ce chan­ge­ment de stra­té­gie était une manière de don­ner de l’impact et d’invoquer une image de la lutte qui fait peur aux poli­tiques. La ZAD a été une forme de vic­toire : des terres agri­coles qui devaient être mono­po­li­sées pour un aéro­port n’ont pas été réuti­li­sées pour un truc conven­tion­nel, elles n’ont pas été béton­nées, elles ne sont pas reve­nues à de gros agri­cul­teurs. Et que ce genre de mobi­li­sa­tion soit vic­to­rieuse, ça leur fait peur. Donc il y a eu un défer­le­ment de moyens mis en œuvre pour évi­ter qu’il y ait des prises de terre comme ça a pu se pas­ser ailleurs. La semaine der­nière en a été l’apothéose — j’y reviendrai.

Il y a eu des accords de signés, selon les­quels les bas­sines allaient se faire de toute façon, mal­gré l’opposition. Dans les Deux-Sèvres, le pro­jet de base comp­tait seize bas­sines, aux­quelles il faut ajou­ter celles du dépar­te­ment voi­sin de la Vienne où il y a une quin­zaine de pro­jets en cours. Après le pre­mier confi­ne­ment, au prin­temps 2020, une nou­velle dyna­mique por­tée par les Soulèvements de la terre a mas­si­fié la mobi­li­sa­tion. Jusqu’alors le col­lec­tif « Bassines Non Merci » arri­vait à mobi­li­ser beau­coup de locaux des trois dépar­te­ments concer­nés, et de nom­breuses per­sonnes œuvraient pour faire entendre ce pro­jet pic­to-cha­ren­tais sur des échelles plus vastes. Mais avec les Soulèvements de la terre ça n’avait rien à voir média­ti­que­ment. Ça a pris une enver­gure natio­nale. Les Soulèvements de la terre ont orga­ni­sé les mobi­li­sa­tions un peu comme une pro­gram­ma­tion cultu­relle : là tu peux aller enva­hir le siège de Monsanto, cela ici, ceci ailleurs… C’est dis­cu­table, mais ce qui est sûr c’est que ça a don­né une visi­bi­li­té nou­velle à cette lutte.

[Manifestation novembre 2022 | Xavier Leoty | AFP]

La mani­fes­ta­tion, same­di 29 octobre, a duré deux, trois heures. C’était orga­ni­sé comme un jeu : « 1, 2, 3 bas­sines ». Il y avait trois cor­tèges, qu’on pou­vait choi­sir en fonc­tion de nos capa­ci­tés phy­siques et de ce qu’on était prêt à endu­rer. Le cor­tège blanc devait moins mar­cher, pour des per­sonnes avec moins d’envie phy­sique. Il était com­po­sé de beau­coup d’élus, avec leur écharpe. Il y avait les cor­tèges rouge et vert qui devaient contour­ner la bas­sine par l’est et l’ouest pour entrer sur le chan­tier. Il n’y en a qu’un qui y est par­ve­nu, le rouge, celui dans lequel j’étais. C’est pour ça aus­si qu’on s’est pris beau­coup de choses. On était peut-être 2 000 mais ça reste peu par rap­port aux 5 000 ou 7 000 mani­fes­tants et au dis­po­si­tif. Cet objec­tif, entrer sur le chan­tier, était dis­cu­table parce que tous les engins avaient été enle­vés. Notre but, fina­le­ment, était d’entrer sur un ter­rain un peu creu­sé, avec des bar­rières autour, rien de plus. Il y avait peu de pos­si­bi­li­té d’éventuelles dégra­da­tions. Le len­de­main, il y a eu l’idée de s’en prendre à la tuyau­te­rie mais il n’y avait pas grand-chose à dégra­der. Et pour­tant : 1 700 flics, six héli­cos. Un truc un peu fou.

Il y avait du matos : de la lacry­mo, des fla­sh­balls, des gre­nades assour­dis­santes. Comme les flics nous empê­chaient de pas­ser, on s’est retrou­vés à pié­ti­ner des cultures. La com­mu­ni­ca­tion a beau­coup tour­né autour de ça et c’était le but, pour décré­di­bi­li­ser la lutte. Ils balan­çaient soit de la lacry­mo, soit des gre­nades assour­dis­santes, soit des fla­sh­balls. Ils étaient dans des véhi­cules et blo­quaient les che­mins, la route. Les trois groupes ont dû mar­cher dans les champs, ce qui n’é­tait pas un choix. Il ne s’agissait pas de défon­cer un agri­cul­teur, c’était vrai­ment une his­toire de contexte. Bref, c’é­tait assez facile de dépeindre un por­trait type d’un mani­fes­tant ou d’une mani­fes­tante qui seraient incons­cients du tra­vail four­ni, « éco­ter­ro­riste », tout ça. Il y avait des per­sonnes avec des haut-par­leurs qui nous disaient des trucs mar­rants, genre « Allez les rouges ! Allez, on y va ! Là il faut cou­rir ! », his­toire de dédra­ma­ti­ser la situa­tion parce que c’était un peu chaud, des per­sonnes se sont d’ailleurs fait mal. La situa­tion était violente.

« On est dans la Macronie, tout est fait pour que les luttes n’aient pas lieu, que la contes­ta­tion n’ait plus lieu. »

On s’est retrou­vés à tra­ver­ser des fos­sés assez larges, à cou­rir dans des champs tra­vaillés, avec une terre meuble, tout ça avec des héli­cos qui nous sur­vo­laient. Un arrê­té pré­fec­to­ral empê­chait les gens de cir­cu­ler et de se regrou­per dans les vingt kilo­mètres à la ronde. C’était dur d’i­ma­gi­ner ce que ça impli­quait pré­ci­sé­ment de se retrou­ver sur ce lieu. On était beau­coup en veste noire à capuche, masque et com­pa­gnie et, du fait des lacry­mos, des lunettes de pis­cine. Il fal­lait se pro­té­ger. Mais pour les images, les chaînes d’info, on était une espèce de black bloc. Pour cer­tains c’était clair, c’était un choix. Mais dans les faits, en rai­son du dis­po­si­tif énorme, il valait mieux ne pas être iden­ti­fié parce qu’on ne savait rien de ce que ça pou­vait entraî­ner. Quand on voit com­ment se sont pas­sées d’autres luttes, à la ZAD, avec les gilets jaunes, c’était une pro­tec­tion de base. Là-bas, les flics étaient venus cho­per les gens chez eux quand ils ren­traient. Là, même si on savait qu’il y avait 1 700 flics et un arrê­té muni­ci­pal, il y avait un déca­lage : on est en Poitou-Charentes, on a pré­vu de faire une mani­fes­ta­tion à la cam­pagne pour lut­ter contre un chan­tier où il n’y a encore que dalle.

Il y a eu plein de moments same­di où je ne me suis pas sen­tie en sécu­ri­té, pas très bien, et je sens que tout ce dis­po­si­tif mis en place pour dis­sua­der et empê­cher les gens de reve­nir fonc­tionne. Tu te retrouves à te dire « Mais qu’est-ce que je fais ? Pourquoi je me retrouve à avoir du mal à res­pi­rer, à chia­ler au milieu d’un champ dans les Deux-Sèvres un same­di après-midi ? » ! Quand je me sens plus fra­gile, ces ques­tions-là reviennent et me donnent envie de ne plus m’y frot­ter. Mais, en même temps, en 2022, je ne vois pas de luttes qui ont du sens, pour les­quelles il est impor­tant que les gens se posi­tionnent et qui abou­tissent, sans en pas­ser par là. On est dans la Macronie, tout est fait pour que les luttes n’aient pas lieu, que la contes­ta­tion n’ait plus lieu, donc ça nous amène à confron­ter nos valeurs à ces faits. On for­mait un groupe socia­le­ment hété­ro­gène ce jour-là. Plutôt des gens de gauche, c’est sûr, mais aus­si avec des appar­te­nances variées, des élus, des gens de la Confédération pay­sanne. Ça m’a récon­for­tée. Je me suis dit qu’on est plein, fina­le­ment, et dif­fé­rents. Il y a eu des per­sonnes bles­sées qui sont allées à des centres de soin à proxi­mi­té et qui se sont faites récu­pé­rer par les flics à la sor­tie. Des élus et élues pré­sents à la mani­fes­ta­tion sont allés mettre la pres­sion dans les com­mis­sa­riats, et ont uti­li­sé leur sta­tut pour cas­ser les pro­ces­sus d’i­so­le­ment et de mar­gi­na­li­sa­tion mis en place quand tu te fais récu­pé­rer. Ça, pour moi, ça donne du sens, de voir des per­sonnes très dif­fé­rentes sou­te­nir cette lutte. Ça me donne moins l’impression d’être dans quelque chose de vain.

[Manifestation novembre 2022 | Abaca Press | Reuters]

Cette mobi­li­sa­tion, tout comme l’am­pleur des moyens mis en place par la pré­fec­ture pour que la lutte n’ait pas lieu, mon­traient de grosses ambi­tions média­tiques. On est dans un monde dans lequel les vic­toires média­tiques ont leur impor­tance. Personnellement, j’ai du mal avec ça : je me sens per­due quand je vois les moyens mis, les per­sonnes bles­sées, pour des his­toires d’in­fos, de pas perdre la face, de pro­duire des images… Mais en 2022, c’est dif­fi­cile de faire autre­ment parce qu’on est vite très radi­ca­li­sés dans nos pos­tures, et si on a envie qu’il se passe des choses, avoir des vic­toires média­tiques, il faut en pas­ser par là. Je pense qu’un cer­tain nombre de gens n’étaient pas tout à fait conscients de ce qui allait se pas­ser : être cer­nés par les flics, voir qu’il n’y a pas de retour en arrière pos­sible, qu’il faut vrai­ment cou­rir dans ce fichu champ. Il y a plu­sieurs per­sonnes autour de moi qui se sont fait ramas­ser pour le simple fait d’avoir été pré­sentes pen­dant des mani­fes­ta­tions. Mais je mesure bien pour­quoi je m’en­gage dans ces situa­tions. C’est un sujet que je connais bien, avec lequel j’ai gran­di, alors si je n’y vais pas, qui y va ?


Photographie de ban­nière : Pascal Lachenaud | AFP


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