Joëlle, ouvrière viticole et assistante maternelle


Texte paru dans le n° 10 de la revue papier Ballast (février 2020)

Sud-Ouest, dépar­te­ment de la Gironde. Joëlle, bien­tôt 60 ans quand nous la ren­con­trons, est fille d’ou­vriers agri­coles. Après treize années à exer­cer comme retou­cheuse dans le domaine tex­tile, elle a gagné sa vie en tant qu’ou­vrière viti­cole et assis­tante mater­nelle. Titulaire du sta­tut de tra­vailleuse han­di­ca­pée et actuel­le­ment au chô­mage, elle rêve de pou­voir par­tir à la retraite et pro­fi­ter, enfin, de ses enfants et petits-enfants. Un récit sur fond de chan­son fran­çaise. ☰ Par Rémi Larue


À perte de vue, des vignes — le pay­sage parle pour la région.

Ici, à Pauillac, un peu plus de 4 800 habi­tants, qua­rante-cinq minutes de Bordeaux en TER, la culture viti­cole règne en maître. Alors que le Médoc prend la forme d’un modeste bout de terre coin­cé entre estuaire et océan, son nom sonne comme un guide tou­ris­tique : c’est qu’il résonne, dans le monde entier, grâce au pres­tige de ses vins et de ses châ­teaux. Pauillac compte trois des cinq plus grands crus de vins rouges : les châ­teaux Lafite et Mouton (tous deux pos­sé­dés par dif­fé­rentes branches de la famille Rothschild) et le châ­teau Latour (déte­nu par le mil­liar­daire François-Henri Pinault).

L’envers de ce décor luxueux est moins relui­sant. Certaines gares se retrouvent régu­liè­re­ment portes closes, la fré­quence de pas­sage des trains va dimi­nuant et la menace d’une fer­me­ture défi­ni­tive plane depuis le rap­port Spinetta de février 2018 sur l’avenir du trans­port fer­ro­viaire. La popu­la­tion a chu­té d’un quart depuis les années 1970 ; le taux de chô­mage dépasse de loin la moyenne natio­nale ; la ville a per­du ses deux prin­ci­pales indus­tries, Shell en 1986 et l’usine tex­tile de Lamont, à 25 kilo­mètres, au début des années 1990.

Joëlle a 59 ans.

Née dans la région, elle y est res­tée. Cheveux argent en car­ré plon­geant, sa tenue est soi­gnée, presque coquette, robe légère à pois et chaus­sures plates. Ses lunettes noires, plus qu’un acces­soire, dis­si­mulent son regard. Rien ne laisse devi­ner la dou­leur, alarme silen­cieuse, qui s’est sour­noi­se­ment logée dans sa colonne ver­té­brale. Tenir une posi­tion, qu’elle soit debout ou assise, est deve­nu pour elle une épreuve quo­ti­dienne : la fatigue creuse les lignes de son front comme le contour de ses yeux. Joëlle est d’une nature timide et obser­va­trice, mais sa langue se délie pour par­ler de son han­di­cap : « Quand tu es malade, que tu souffres et que tu rajoutes à ça toutes les tra­cas­se­ries admi­nis­tra­tives, ben, ça use. Mon moral est usé. J’ai eu des périodes com­pli­quées… » Dans la dou­leur, il y a ce que l’on res­sent et la façon dont on l’exprime — qui n’est jamais la bonne —, sur­tout quand par pudeur on vou­drait d’abord la taire aux yeux de ses proches.

« J’ai tou­jours res­sen­ti qu’on trai­tait dif­fé­rem­ment les enfants d’ouvriers agri­coles à l’école. »

Elle tient à ce que nous remon­tions aux débuts de ce qui est deve­nu un par­cours de com­bat­tante. Ses parents étaient ouvriers agri­coles, elle est l’aînée d’une fra­trie de quatre. « J’ai tou­jours res­sen­ti qu’on trai­tait dif­fé­rem­ment les enfants d’ouvriers agri­coles à l’école », confie-t-elle. Elle pour­suit néan­moins des études après le col­lège : « J’ai eu un CAP indus­trie de l’habillement. » L’usine Lamont, qui fabri­quait de grandes pièces de tis­su pour les entre­prises, assu­rait alors des débou­chés aux titu­laires du diplôme. Mais la jeune fille avait un rêve : « J’aurais bien vou­lu aller à Bordeaux et apprendre la cou­ture un peu plus mode. J’avais bien tra­vaillé pour ça pen­dant mes trois années de CAP. » Il n’en sera rien. Joëlle rap­pelle la condi­tion du monde rural de l’époque, sur­tout lorsque l’on est une femme : « Mes parents n’avaient pas les moyens de m’envoyer là-bas. Et puis est arri­vé le moment où je me suis mariée. Tu vois les choses un peu plus autour de toi, tu ne vas pas trop loin, sur­tout à l’époque. Faut se remettre dans le contexte, on est qua­rante ans en arrière. » Quarante ans en arrière, donc ; elle ren­contre son mari — à cet ins­tant, en fond sonore, « Les Mots bleus » de Christophe résonnent. Elle a seize ans et demi, lui dix-huit. Ils convainquent leurs parents de les lais­ser se marier. Trois enfants s’ensuivront. Deux filles, d’abord, en 1980 et 1983, et puis un gar­çon, en 1989.

Après une période de petits bou­lots, Joëlle trouve un tra­vail de retou­cheuse dans un maga­sin de prêt-à-por­ter. « C’était mieux que faire des ménages dans les grands châ­teaux. » Elle apprend sur le tas un métier qu’elle exer­ce­ra durant treize années. Sur demande d’une col­lègue ven­deuse, elle prend d’abord les mesures des clientes pour ajus­ter à leur taille le vête­ment qu’elles ont choi­si. Elle dis­pose pour cela d’un espace à l’étage du maga­sin, bien loin du brou­ha­ha des machines à coudre ali­gnées dans un ate­lier indus­triel. « Pourtant, l’industrie de l’habillement, à l’heure actuelle, on en a bien besoin », fait-elle remar­quer alors que la pan­dé­mie du Covid-19 n’a pas encore atteint son pic et que les rares usines de tex­tile encore loca­li­sées en France se mettent tout juste à fabri­quer des masques. Elle en confec­tion­ne­ra pour tout son entou­rage, avec une machine semi-pro­fes­sion­nelle, des tis­sus wax et quelques rou­leaux d’élastiques.

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De 1979 à 1992, Joëlle est donc retou­cheuse. Ce tra­vail lui plaît ; la cama­ra­de­rie qui règne dans l’équipe aus­si. Mais les patrons sont tyran­niques. C’est un tout autre aspect du tra­vail qu’elle évoque cepen­dant à pro­pos de cette période : « La rela­tion aux clientes était com­pli­quée car on avait affaire à deux mondes dif­fé­rents. D’un côté, il y avait les épouses des employés de la raf­fi­ne­rie Shell, qui s’habillaient pour un oui, pour un non, pour se don­ner de l’importance. Il fal­lait faire des ronds de jambe et des cour­bettes à ces dames, épouses des shel­listes, et si elles pou­vaient te faire engueu­ler, elles le fai­saient. Il m’arrive encore aujourd’hui d’en ren­con­trer, et je me dis qu’elles m’en ont bien fait baver. » L’autre monde, c’est celui dont elle est issue, les tra­vailleurs de la vigne, cette masse d’ouvriers agri­coles dont le niveau de vie est fort modeste. Elle a fait l’expérience de ces deux uni­vers dès l’enfance : ses parents ont pu, grâce au prêt accor­dé par le grand châ­teau pour lequel ils tra­vaillaient, ache­ter un pavillon à Pauillac, un îlot au milieu des familles d’employés de la raffinerie.

En 1986, le groupe Shell décide de délo­ca­li­ser. Les ministres de l’Industrie et de l’Économie de l’époque, Alain Madelin et Édouard Balladur, auto­risent la fer­me­ture du site « dans le but d’adapter son outil de raf­fi­nage à l’évolution du mar­ché pétro­lier et d’assainir sa situa­tion finan­cière, de restruc­tu­rer son outil indus­triel » — une prose libé­rale qui n’a pas pris une ride. Elle sonne la fin d’une période faste pour le Médoc. Lorsqu’une région s’engage dans l’engrenage des délo­ca­li­sa­tions indus­trielles, c’est tout le corps social qui en sort broyé : les ouvriers au chô­mage ; les sous-trai­tants, sui­vis des com­mer­çants, mettent la clé sous la porte ; des familles entières tombent dans la pré­ca­ri­té ; les jeunes partent pour la grande ville ; l’économie locale sur­vit grâce à des sec­teurs à faible valeur ajou­tée (agri­cul­ture, tou­risme, ser­vices à la per­sonne) ou la viti­cul­ture, deve­nue un mono­pole. Dans le maga­sin de Joëlle, les clientes se font de plus en plus rares et achètent moins. Et quand les patrons prennent leur retraite, aucun repre­neur ne se pré­sente. Le licen­cie­ment éco­no­mique de l’ensemble des employées est prononcé.

« Lorsqu’une région s’engage dans l’engrenage des délo­ca­li­sa­tions indus­trielles, c’est tout le corps social qui en sort broyé. »

Joëlle se retrouve au chô­mage, sans réelles pers­pec­tives. « Quand je suis allée m’inscrire à l’ANPE, il n’y avait pas toutes les for­ma­tions qui existent aujourd’hui. On m’a dit : Mais madame, qu’est-ce que vous vou­lez faire ? À votre âge, avec trois enfants… Je n’avais que tout juste 33 ans ! D’après la conseillère, j’étais déjà finie. Ça m’a remon­tée et je me suis dit : Ça ne peut pas res­ter comme ça, je vais faire bou­ger les choses ! Ils ne me pro­po­saient rien. Mais je me suis débrouillée toute seule. » Au bout d’un an et demi de chô­mage, une exploi­ta­tion viti­cole accepte de l’embaucher. Pour Joëlle, cette recon­ver­sion est une sorte de retour aux sources : « Pour moi, tra­vailler à la vigne n’a jamais été un déshon­neur, je m’y sen­tais même plus que bien. Si je pou­vais encore y tra­vailler, j’en serais la plus heu­reuse ! »

La voi­là donc vigneronne.

Quelques mois plus tard, une oppor­tu­ni­té se pré­sente : une place dans un petit châ­teau situé à moins de deux kilo­mètres de son domi­cile. Dans de telles exploi­ta­tions de taille modeste, il est cou­rant que les employés quittent les rangs de vigne pour assu­rer l’élevage du vin dans le chai1 ou l’expédition des bou­teilles. Le plus sou­vent, c’est le grand air, bien loin du ron­ron de la machine à coudre et des clientes trop exi­geantes. Joëlle se plaît à obser­ver la vigne, comme elle aime regar­der la nature évo­luer à la faveur des sai­sons. Mais très vite, l’histoire se répète : « Encore une fois, c’était l’environnement de tra­vail qui était com­pli­qué. Un patron qui, au pas­sage aux 35 heures, vou­lait nous payer 35 heures et pas 39 comme pré­vu par la loi. Il a fal­lu qu’on fasse grève, qu’on recourt à l’inspection du tra­vail. Et puis la paie qui ne tom­bait jamais le même jour, sou­vent tard dans le mois… » Si elle n’est pas du genre à rechi­gner à la tâche, elle peine par­fois à tenir les cadences. Son dos encaisse, craque, puis lâche. Une scia­tique irra­die jusqu’au bout de sa jambe gauche — un cou­rant dou­lou­reux qui lui par­court une grande par­tie du corps en per­ma­nence, par moment de manière intense.

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Joëlle se retrouve alors para­ly­sée par des crises inter­mit­tentes. D’abord noc­turne, la dou­leur s’installe et devient omni­pré­sente, lan­ci­nante. Elle limite, empêche, dimi­nue, prive, bride, exté­nue. « Peut-être que j’avais une pré­dis­po­si­tion, je ne sais pas, mais il est sûr que le tra­vail au châ­teau n’a pas arran­gé les choses. Quand tu déplaces des caisses en bois toute la jour­née, à bout de bras, que tu enchaînes avec la vigne le len­de­main, tu sais que ça n’est pas très bon pour ton dos ! » Elle a 44 ans quand on lui découvre une série de her­nies dis­cales, dont l’une néces­site une inter­ven­tion en urgence. D’arrêts mala­die en opé­ra­tions chi­rur­gi­cales, l’état de san­té de Joëlle se dégrade. L’ her­nie dis­cale revient. Trois ans après la pre­mière inter­ven­tion, les méde­cins décident de la lui reti­rer une nou­velle fois et de lui poser une arthro­dèse, qui vient sou­der deux de ses ver­tèbres. Avant, c’était la dou­leur qui l’immobilisait ; désor­mais, c’est ce corps étran­ger qui bloque ses mou­ve­ments. Mais Joëlle refuse qu’on la mette dans le même sac que ceux qui « se mettent au ticket » — entendre, qui vivent des allo­ca­tions : un stig­mate insup­por­table dans l’imaginaire des ouvriers agri­coles. Elle alterne périodes de reprise du tra­vail à la vigne, arrêts mala­die pres­crits par son méde­cin et pas­sages à l’hôpital.

Après une dou­zaine d’années à ser­rer les dents, il lui faut s’y résoudre : elle ne peut plus exer­cer ce métier qu’elle aime tant. La méde­cine du tra­vail est caté­go­rique, mais la Mutuelle sociale agri­cole (MSA) ter­gi­verse, le méde­cin-conseil lais­sant entendre à Joëlle qu’elle pour­rait reprendre le tra­vail. Alors elle attend. Un mois, puis deux, puis trois. Les avis médi­caux concordent enfin : elle est recon­nue inapte. La pro­cé­dure clas­sique du licen­cie­ment pour inap­ti­tude peut démar­rer. C’est sans comp­ter sur le patron, mau­vais payeur.

« Le patron refuse de payer le mon­tant des indem­ni­tés de licen­cie­ment pour inap­ti­tude. Joëlle ne céde­ra pas. »

Au moment de lui annon­cer qu’il ne peut pas lui trou­ver un nou­veau poste, la « recy­cler » comme on dit dans le jar­gon des « res­sources humaines », la situa­tion s’envenime. « J’avais su la nou­velle par cour­rier recom­man­dé, mais il m’a reçue. Très vite c’est deve­nu un moment ten­du. Faut dire qu’il n’avait trou­vé rien d’autre à me dire que : Joëlle, vous n’êtes pas en train de me dire que c’est à cause de moi que vous avez ces pro­blèmes de san­té ! Je me suis levée et je lui ai répon­du direc­te­ment : Si ! En par­tie, si ! Vous n’avez jamais amé­na­gé notre tra­vail, notam­ment au chai. Vous avez pré­fé­ré nous lais­ser faire des choses qu’on n’aurait pas dû faire ! On n’a jamais été équi­pés comme il fal­lait. Et puis, mes sou­cis de dos, ils ont été décla­rés mala­die pro­fes­sion­nelle, ce n’est pas pour rien quand même ! » Le patron refuse de payer le mon­tant des indem­ni­tés de licen­cie­ment pour inap­ti­tude. Joëlle ne céde­ra pas : nou­veau recours à la CGT, sai­sine des prud’hommes. Et la veille de l’audience, elle reçoit un chèque pos­té en recom­man­dé du mon­tant total des indem­ni­tés qui lui sont dues.

On lui accorde un taux d’incapacité per­ma­nente (IPP) de 20 % : insuf­fi­sant pour vivre sans tra­vailler. Aidée par l’Association de défense des droits des acci­den­tés et han­di­ca­pés (ADDAH), elle obtient le sta­tut de tra­vailleuse han­di­ca­pée. Mais les offres d’emploi sont rares. Joëlle a ren­dez-vous avec un orga­nisme sous-trai­tant de Pôle emploi, dédié aux pro­jets de recon­ver­sion pro­fes­sion­nelle : rien, pas une piste. Son âge, son genre, son han­di­cap, son lieu de rési­dence, ses com­pé­tences dans les sec­teurs agri­cole et indus­triel « inadap­tées » au mar­ché actuel du tra­vail : tous ces para­mètres com­posent ce que les éco­no­mistes appellent pudi­que­ment des « freins à l’emploi ». Joëlle n’est pour­tant pas déci­dée à lâcher : par éthique de vie comme par néces­si­té maté­rielle. Elle décide de deve­nir assis­tante mater­nelle. Elle adore les enfants ; elle a éle­vé les siens et, en par­tie, ses petits-enfants. Après quelques mois d’une for­ma­tion finan­cée par le Conseil dépar­te­men­tal, elle obtient l’agrément néces­saire. Il a fal­lu faire quelques amé­na­ge­ments dans la mai­son fami­liale pour res­pec­ter les cri­tères de la Protection mater­nelle et infan­tile (PMI), se for­mer aux pre­miers secours. Quelques années de bon­heur s’ensuivront, ryth­mées par l’arrivée de nour­ris­sons et par leurs départs, quelques années plus tard, pour l’école. Jusqu’à ce que son dos la fasse de nou­veau souffrir.

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« Toutes ces années d’assistante mater­nelle, ça allait, j’ai eu du répit. En 2015, j’ai recom­men­cé à avoir mal au dos, je ne pou­vais plus avan­cer ni por­ter les petits. Encore des arrêts de tra­vail… Quand tu as des bons rap­ports avec les parents, les lâcher du jour au len­de­main, c’est dif­fi­cile. Eux ne l’ont pas pris comme ça, heu­reu­se­ment, mais pour moi c’était vrai­ment com­pli­qué de les aban­don­ner. » Aux pro­blèmes de san­té s’ajoutent des tra­cas­se­ries admi­nis­tra­tives sans nom. Sa der­nière recon­ver­sion a entraî­né un chan­ge­ment de caisse d’assurance mala­die. Le méde­cin-conseil de son ancienne mutuelle agri­cole a beau l’avoir décla­rée en inva­li­di­té, la déci­sion finale doit être prise par la Caisse pri­maire d’assurance mala­die (CPAM)… Les deux caisses se ren­voient la balle pen­dant des mois. « J’étais quand même encore loin de la retraite… et puis c’est usant d’être tou­jours en train de récla­mer, d’échanger avec les uns et les autres, même aidée par l’association. Dans cette année d’attente, ren­voyée d’une caisse à l’autre, je pou­vais res­ter des mati­nées entières au télé­phone sans avoir d’information, pas­ser quel­que­fois des cen­taines d’appels ! » Quinze mois après l’intervention médi­cale, la déci­sion tombe enfin : le méde­cin-conseil de la CPAM s’aligne sur son confrère et consent à décla­rer Joëlle en inva­li­di­té totale. Seulement, le délai légal entre une opé­ra­tion et la décla­ra­tion d’invalidité doit être infé­rieur à un an… Nullité admi­nis­tra­tive de la déci­sion médi­cale. Pour Joëlle, à presque 56 ans, c’est le retour à la case chô­mage, contre l’avis même des médecins.

Le ser­vice public de l’emploi ne l’entend pas de cette oreille : sans inva­li­di­té décla­rée et vali­dée sur le plan admi­nis­tra­tif, cher­cher un emploi reste une obli­ga­tion légale. Absurdité du sys­tème bureau­cra­tique, et une situa­tion qui n’est pas sans rap­pe­ler celle vécue par le pro­ta­go­niste du film I, Daniel Blake de Ken Loach. Trente ans que les pres­ta­tions sociales sont sou­mises à condi­tions, trente ans de traque des chô­meurs, de rou­tine bureau­cra­tique, de numé­ri­sa­tion des pro­cé­dures, de fonc­tion­naires zélés ou fli­qués par leur direction.

« Trente ans de traque des chô­meurs, de rou­tine bureau­cra­tique, de numé­ri­sa­tion des pro­cé­dures, de fonc­tion­naires zélés ou fli­qués par leur direction. »

Dans son récit, Joëlle insiste néan­moins sur la bien­veillance dont les agents de Pôle emploi ont fait preuve à son égard — une bonne volon­té qui n’aura hélas pas suf­fi à com­bler un vide juri­dique… En août 2020, elle a épui­sé ses droits au chô­mage. La retraite est encore loin et le couple gagne « trop bien » sa vie pour qu’elle ait le droit à une aide sociale — son mari, ancien ouvrier spé­cia­li­sé à la retraite, per­çoit pour­tant une pen­sion infé­rieure au reve­nu médian. « La solu­tion serait qu’on divorce, mais on n’en arri­ve­ra pas là ! », blague-t-elle. Ce qu’elle ne dit pas, c’est com­bien lui coûte le sen­ti­ment de ne pas appor­ter sa part, de dépendre encore et tou­jours de son conjoint. « Mon mari me dit qu’on a tou­jours réus­si à s’en sor­tir, donc on va conti­nuer, mais j’aurais vou­lu être un peu plus tran­quille avant d’affronter la vieillesse. » Et d’ironiser, comme tou­jours : « Il fau­dra que je vive de mes rentes, mais on ne pos­sède rien ! »

Obtenir la retraite à 60 ans pour péni­bi­li­té, c’est bien ce que vise Joëlle — si une nou­velle réforme injuste n’intervient pas entre-temps. Et décembre 2021, c’est encore loin… Mais le plus dif­fi­cile pour elle n’est pas tant d’attendre : « Ce qui est très com­pli­qué, c’est de te dire que t’as un par­cours pro­fes­sion­nel, que t’as tra­vaillé, tout fait pour que ça marche comme il faut. Et au bout, on te dit Vous n’êtes plus rien ! Et comme je n’ai tou­jours gagné que le SMIC, avec ces conne­ries admi­nis­tra­tives, je vais être péna­li­sée jusqu’à la fin de ma vie ! » Le sen­ti­ment de ne pas être recon­nue, de n’entrer dans aucune case, de pas­ser entre les mailles de l’État-providence crée par­fois un tel vide…

[Marc Chaillou]

Mais, tel Sisyphe, Joëlle conti­nue­ra inlas­sa­ble­ment à remon­ter son rocher et à se battre, consciente de la chance qu’elle a de tenir debout et d’avoir gar­dé son éner­gie. Après tout, peut-être qu’un jour le rocher arrê­te­ra de retom­ber inlas­sa­ble­ment, et elle pour­ra alors s’accorder un peu de répit.

Voici que l’é­té brille sur la région.

Toute « sa » tri­bu se retrouve autour d’elle. Même ceux qui habitent loin sont là. Les enfants courent et jouent dans le jar­din autour du der­nier-né. Une source d’énergie qui aide­ra Joëlle à pas­ser à une autre étape de sa vie. Bientôt vien­dra l’automne et son lot d’averses et de gri­saille ; elle sait qu’il lui fau­dra pui­ser dans ses réserves et comp­ter patiem­ment jusqu’à la déli­vrance pro­mise, cette retraite tant atten­due. Un peu de repos après tant de combats.


Photographie de ban­nière : DR
Illustration de vignette : Ben Lamare | Ballast


  1. Lieu où sont conser­vés en ton­neaux les vins ou les eaux-de-vie.

REBONDS

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Rémi Larue

Étudiant en dernière année de doctorat. Il place ses recherches au carrefour de la philosophie, de l'histoire et de la littérature. Il aime la révolte camusienne, le combat rugbystique et libertaire.

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