L’avenir des terres agricoles : discussion avec Lucile Leclair


Entretien inédit pour Ballast | Semaine « Agriculture paysanne »

Tandis que la moi­tié du ter­ri­toire fran­çais est com­po­sée de sur­faces agri­coles, les « agri­cul­teurs exploi­tants » ne repré­sen­taient en 2019 que 1,5 % de la popu­la­tion, soit envi­ron 400 000 per­sonnes. Ils étaient 1,6 mil­lion voi­ci qua­rante ans ; ils seront à peine 200 000 dans moins de dix ans. Le cal­cul est évident : des sur­faces plus vastes déte­nues par un nombre réduit d’a­gri­cul­teurs et d’a­gri­cul­trices. La jour­na­liste indé­pen­dante Lucile Leclair enquête depuis une décen­nie sur les muta­tions du monde agri­cole. Après être allée à la ren­contre de celles et ceux qui se recon­ver­tissent et s’ins­tallent en sui­vant des pra­tiques alter­na­tives (Les Néo-pay­sans), après avoir décrit l’in­tri­ca­tion des épi­dé­mies d’o­ri­gine ani­male avec l’é­le­vage (Pandémies, une pro­duc­tion indus­trielle), elle s’est pen­chée, dans Hold-up sur la terre, sur un phé­no­mène gran­dis­sant concer­nant le fon­cier agri­cole : l’ac­ca­pa­re­ment et la concen­tra­tion des terres par de grands groupes indus­triels. La jour­na­liste, notam­ment ins­pi­rée par le mou­ve­ment pay­san inter­na­tio­nal Via Campesina, entend bien faire réagir les ins­tances qui régle­mentent l’at­tri­bu­tion des terres agri­coles : elles doivent enfin reve­nir à celles et ceux qui les tra­vaillent. Premier papier de notre semaine consa­crée à l’a­gri­cul­ture paysanne.


La guerre en Ukraine désta­bi­lise les cours de nom­breuses matières pre­mières agri­coles. Emmanuel Macron, à rebours de ses prises de posi­tion anté­rieures, a appe­lé à « pro­duire plus » pour garan­tir la « sécu­ri­té ali­men­taire » du pays. On pour­rait se croire dans les années 1960, au moment où la moder­ni­sa­tion pro­duc­ti­viste de l’a­gri­cul­ture est plei­ne­ment lancée…

Ce qui me frappe, c’est la muta­tion d’une ferme en un centre de trans­for­ma­tion lamb­da. J’ai le sen­ti­ment d’un retour en arrière, oui. Après un âpre com­bat, les agri­cul­teurs sont deve­nus loca­taires des terres où ils tra­vaillent, puis peu à peu pro­prié­taires. Mais, désor­mais, l’arrivée de groupes indus­triels relègue l’agriculteur au rang de simple exé­cu­tant et remet en cause des vic­toires acquises par les géné­ra­tions pré­cé­dentes. Sur les terres où j’ai enquê­té, on n’a plus d’agriculteurs mais des ouvriers sala­riés qui sont sous la direc­tion d’un groupe, comme dans n’importe quelle usine. Qui fait le plan de culture, qui décide des rations ali­men­taires pour les ani­maux ? C’est le groupe. Et c’est une dis­pa­ri­tion du savoir-faire pour l’agriculteur. Pourtant, il n’y a que le pay­san qui connaît cet organe vivant qu’est sa terre. Quand elle est gérée à dis­tance, il n’y a plus de lien ni de connais­sance avec cette dernière.

Les Néo-pay­sans et Hold-up sur la terre montrent deux modèles agri­coles dont l’am­pleur gran­dit, mais qui s’op­posent radi­ca­le­ment. Quelles réac­tions obser­vez-vous l’é­gard de ces formes radi­ca­le­ment opposées ?

Il y a un sen­ti­ment par­ta­gé au sein de la popu­la­tion agri­cole concer­nant l’a­gri­cul­ture de firme. Les agri­cul­teurs sont aus­si les pre­miers béné­fi­ciaires de l’arrivée de ces groupes. J’en ai ren­con­tré cer­tains qui pré­fèrent être sala­riés pour un groupe plu­tôt qu’indépendants, parce que quand au cadran de Plérin [mar­ché du porc bre­ton qui fixe le prix pour le reste de la France, ndlr], le cours du porc est à 1,10 euros, qu’on ne sait pas si on va pou­voir payer les ali­ments pour nour­rir un éle­vage, on n’est pas tran­quille. Depuis les années 1980, le taux d’endettement a été mul­ti­plié par quatre. Un agri­cul­teur sur cinq vit sous le seuil de pau­vre­té… Il y a un malaise pro­fond, accru par de lourds héri­tages. Je dis­cu­tais il y a peu avec un agri­cul­teur qui me disait que, sym­bo­li­que­ment, pour pas­ser au bio, il fau­drait qu’il tue son père et son grand-père. Il y a aus­si beau­coup de départs à la retraite. J’ai ren­con­tré des agri­cul­teurs qui arrivent à la fin de leur car­rière, qui sont endet­tés et dont per­sonne ne sou­haite reprendre la ferme. Certains vendent dis­crè­te­ment leurs terres à des groupes, ce qui n’est d’ailleurs pas simple à assu­mer. Dans ce contexte, on com­prend que les groupes puissent paraître comme des solu­tions pour un monde dit « en crise ». Il y a quelques semaines, l’État a pro­mis un plan de sau­ve­tage pour l’élevage à hau­teur de 270 mil­lions d’euros pour évi­ter que les éle­veurs ne cessent leur acti­vi­té parce qu’ils sont en dif­fi­cul­té finan­cière. Et concer­nant les céréales, l’ac­tua­li­té est par­lante. Le cours du blé en novembre s’é­le­vait à 284 euros quand aujourd’­hui c’est 386 euros, donc une hausse de 25 %. Il y a de fortes incer­ti­tudes qui planent sur le mar­ché des pro­duits agri­coles et ça se réper­cute sur le mar­ché fon­cier. Qu’est-ce qui explique la coha­bi­ta­tion de ces deux modèles ? À mon sens, les condi­tions éco­no­miques actuelles et la dif­fi­cul­té de vivre du métier favo­risent l’émergence de nou­velles formes d’agriculture — aus­si contra­dic­toires soient-elles.

Les portes des firmes se sont avé­rées plus fer­mées que celles des pay­sans et des pay­sannes ren­con­trés lors de votre pre­mier livre… 

« L’arrivée de groupes indus­triels relègue l’agriculteur au rang de simple exé­cu­tant et remet en cause des vic­toires acquises par les géné­ra­tions précédentes. »

C’est la pre­mière fois qu’une enquête de plus d’un an est conduite sur le fonc­tion­ne­ment du mar­ché du fon­cier agri­cole, la place accrue des firmes dans ce der­nier. Silencieusement, cette évo­lu­tion se fait avec l’a­val des pou­voirs publics. Il y a une vraie omer­ta sur le sujet. Ça fait une dizaine d’an­nées que je tra­vaille sur l’a­gri­cul­ture et je n’ai jamais ren­con­tré autant de dif­fi­cul­tés au cours d’une enquête — des agri­cul­teurs prêts à témoi­gner qui au der­nier moment se rétractent, l’État qui refuse de répondre à mes ques­tions… C’est un sujet sen­sible, qui dérange. On assiste à une muta­tion du monde agri­cole et on ne le soup­çonne même pas. Pourtant, le prix du fon­cier agri­cole a dou­blé ces quinze der­nières années. On peut prendre un extrême : l’in­dus­trie du luxe achète des terres 150 fois le prix cou­rant de l’hec­tare pour culti­ver des fleurs à mettre dans des par­fums. Est-ce qu’on est tous d’ac­cord avec cette évo­lu­tion ? Cette absence de débat me dérange, d’au­tant que la média­ti­sa­tion est incom­plète à son sujet. Il y a six ans, une affaire avait fait beau­coup de bruit : un indus­triel chi­nois avait acquis 1 500 hec­tares au sud d’Orléans, soit 25 fois la taille d’une exploi­ta­tion agri­cole moyenne, pour culti­ver du blé afin d’a­li­men­ter une chaîne de bou­lan­ge­rie en Chine. Les socié­tés chi­noises ont une poli­tique d’ac­qui­si­tion de fon­cier dans le monde entier parce que leur sol est pol­lué. Pour garan­tir une appro­vi­sion­ne­ment sain, ils achètent des terres ailleurs. Si ces affaires sont très frap­pantes et cou­vertes à juste titre par la presse, elles le sont de manière exces­sive car elles ne repré­sentent en France que 2 % des achats. Ce sont des achats mino­ri­taires dont l’im­por­tance inva­lide com­plè­te­ment le mythe d’en­va­his­seurs étran­gers. Le reste est fait par des socié­tés ou agri­cul­teurs fran­çais. C’est l’en­tre­prise du coin, celle qu’on connaît, qui rachète le plus largement.

Là où des limites à l’ex­pan­sion sont cen­sées les pré­ve­nir, des qua­si-mono­poles se consti­tuent dans cer­taines régions. Vous pre­nez l’exemple de la culture de fleurs dans la région de Grasse, de plus en plus gérée par Chanel, ou de celle du riz en Camargue. Les firmes importent leurs pra­tiques finan­cières et de nou­velles formes de concen­tra­tion jusque dans les campagnes…

Tout à fait. Et cette concen­tra­tion est invi­sible. Au-des­sus des champs, il n’y a pas de marque, il n’y a pas de chaîne. Ça n’est pas que dans une région iso­lée ou pour un type par­ti­cu­lier de pro­duc­tion : c’est par­tout. Je pense à la ferme Euricom en Camargue : les rive­rains ne savent pas à qui la ferme appar­tient, alors que c’est au pre­mier ven­deur de riz en Europe. La dis­cré­tion des firmes au moment d’a­che­ter le fon­cier, par­fois au moment d’ex­ploi­ter, me fait dire que l’a­chat des terres n’est pas qu’une ques­tion patri­mo­niale, mais aus­si éthique. En somme, on doit se deman­der quel ave­nir on décide pour le fon­cier agricole.

[Loez]

Alors que le nombre d’a­gri­cul­teurs s’ef­frite (400 000 en 2019) et que leur âge moyen aug­mente (la moi­tié ont plus de 50 ans), com­ment expli­quer que ces modèles indus­triels s’imposent ?

La terre a de tous temps été un enjeu parce qu’elle est syno­nyme d’in­dé­pen­dance ali­men­taire. L’accès à la terre a tou­jours fait l’ob­jet de luttes. Le sens de mon enquête consiste à docu­men­ter ce qu’on peut apprendre de l’é­poque actuelle. Comment la terre se par­tage ? C’est une ques­tion fon­da­men­tale, inti­me­ment liée au modèle agri­cole domi­nant. La pro­prié­té est un pre­mier nœud : c’est le pro­prié­taire qui décide de ce qui est fait sur la terre. Les pro­prié­taires fon­ciers sont donc les déci­deurs de l’a­gri­cul­ture de demain. Le droit de pro­prié­té reste au som­met de notre consti­tu­tion, et c’est en défai­sant ce lien qu’on va pou­voir récu­pé­rer de l’au­to­no­mie. À mon sens, la déci­sion devrait reve­nir à un col­lec­tif beau­coup plus large, cen­tré sur celui qui tra­vaille plu­tôt que sur celui qui pos­sède. Il y a quelques années, un agri­cul­teur m’a dit qu’il y a une den­si­té de popu­la­tion équi­va­lente au nombre d’hec­tares culti­vés, en France. Selon lui, un agri­cul­teur qui a 120 hec­tares devrait pou­voir dis­cu­ter de l’u­sage et du modèle éco­no­mique avec 120 per­sonnes. Les rive­rains sont par exemple tou­chés par les pes­ti­cides, et en tant qu’­ha­bi­tante, je pour­rais avoir un droit de regard sur la par­celle atte­nante. Un second nœud tient au manque d’im­pli­ca­tion poli­tique. En France, les choses sont a prio­ri bien faites. Une auto­ri­té est char­gée de veiller à ce que les terres agri­coles res­tent entre les mains des agri­cul­teurs : ce sont les Safer, les Sociétés d’a­mé­na­ge­ment fon­cier et d’é­ta­blis­se­ment rural. Elles ont été créées en 1960. On sort de la Seconde Guerre mon­diale, la popu­la­tion a connu la faim. Les dif­fi­cul­tés d’ap­pro­vi­sion­ne­ment ont ame­né une prise de conscience sur la néces­si­té de régu­ler le mar­ché de la terre. On se dit alors que la terre n’est pas un bien comme un autre, qu’on ne peut pas la vendre à n’im­porte qui car c’est le réser­voir de notre ali­men­ta­tion. Donc il faut qu’on puisse régu­ler ce mar­ché de manière poli­tique. Les Safer deviennent ain­si le bras armé du minis­tère de l’Agriculture. On est les héri­tiers de cette époque-là — il y en a aujourd’­hui une par département.

Vous dites de la Safer qu’elles sont à la fois des assem­blées et des gen­darmes, qu’elles ont « tous les attri­buts d’un par­le­ment pour par­ta­ger le fon­cier — sauf la trans­pa­rence ».

« Le droit de pro­prié­té reste au som­met de notre consti­tu­tion, et c’est en défai­sant ce lien qu’on va pou­voir récu­pé­rer de l’autonomie. »

Est-ce que ces auto­ri­tés jouent tou­jours leur rôle ? Selon moi, les Safer n’ont plus aujourd’­hui suf­fi­sam­ment de contre-pou­voir, elles sont juges et par­ties. Lorsque j’ai deman­dé à Emmanuel Hyest, le pré­sident de la Fédération natio­nale des Safer (FNSafer), pour­quoi son orga­nisme auto­rise la vente de fon­cier agri­cole à des grands groupes, j’ai eu une fin de non-rece­voir. Ces déci­sions doivent être prises dans la trans­pa­rence et non de manière opaque, par une mino­ri­té. La poli­tique de régu­la­tion est peu effi­cace alors même que l’ou­til de concer­ta­tion est bon. Comment en est-on arri­vé là ? D’abord, le manque de moyens juri­diques. Certes, une grande loi fon­cière a été votée au Parlement en début d’an­née : il y a des avan­cées. Mais elles ne sont pas suf­fi­santes. Les Safer ne sont pas à la mesure des évo­lu­tions. J’ai le sen­ti­ment qu’on com­pose avec des prin­cipes édic­tées au milieu du XXe siècle alors que le contexte éco­no­mique d’ex­ploi­ta­tion des terres a com­plè­te­ment chan­gé. Les Safer manquent aus­si de moyens finan­ciers. Elles ont d’a­bord été finan­cées à 80 % par des sub­ven­tions publiques. Mais, à par­tir des années 1980, les sub­ven­tions dimi­nuent. Depuis 2017, l’État ne donne plus rien du tout (seuls 2 % des fonds sont publics et viennent des régions). Ce sont des ins­tances qui ne sont pas riches et dont les finan­ce­ments pro­viennent majo­ri­tai­re­ment de com­mis­sions qu’elles touchent sur les ventes de terres. On est face à un conflit d’in­té­rêts assez clas­sique. C’est un modèle qui porte les germes d’un dys­fonc­tion­ne­ment. Au départ, ces ins­ti­tu­tions ont été créées pour favo­ri­ser les agri­cul­teurs et aujourd’­hui on se rend compte qu’elles sont capables de vendre à un groupe industriel.

En manière de contre-pou­voir, peut-on ima­gi­ner l’in­clu­sion de per­sonnes qui ne sont pas issues du monde agri­cole dans ces institutions ?

Une des clés serait d’ou­vrir les Safer, oui, pour garan­tir une trans­pa­rence sur le mar­ché des terres agri­coles. Pourquoi ne pas prendre exemple sur un conseil muni­ci­pal ? Des habi­tants pour­raient venir dis­cu­ter des enjeux poli­tiques. Mais on ne peut pas s’en tenir à des pra­tiques indi­vi­duelles, ce serait trop facile que de remettre la res­pon­sa­bi­li­té sur des indi­vi­dus. Avec un dis­cours culpa­bi­li­sant on ne met per­sonne debout. Il y a de tels poids lourds en face qu’il faut une ges­tion par l’État, un contre-pou­voir bien ins­tal­lé, avec des finan­ce­ments solides, pour contrô­ler le mar­ché des terres. Sinon, c’est un lais­ser-faire qui, à long terme, nuit à la popu­la­tion. C’est au-delà de la Safer et de l’Europe que les habi­tants ont un rôle à jouer. Je donne l’exemple de Auchan qui, en 2018, a sou­hai­té ache­ter des terres dans le nord de la France pour culti­ver des légumes afin d’ap­pro­vi­sion­ner ses maga­sins, ce à quoi se sont oppo­sés des rive­rains. Pendant un an tout un vil­lage s’est mobi­li­sé. Cet exemple montre que l’a­gri­cul­ture de firme n’est pas une fata­li­té, mais qu’il y a des enjeux de pou­voir qu’il convient de mettre en lumière.

Vous dites qu’à l’o­ri­gine de ces ins­ti­tu­tions, la terre était consi­dé­rée comme un objet par­ti­cu­lier, à régu­ler. À vous lire, on observe une libé­ra­li­sa­tion du mar­ché du fon­cier que l’on retrouve dans d’autres orga­nismes — on peut pen­ser à l’Office natio­nal des forêts (ONF), dont les mis­sions se mul­ti­plient alors que le mode de finan­ce­ment dépend des ventes de bois effec­tuées chaque année. D’objet par­ti­cu­lier, la terre est deve­nue une mar­chan­dise comme une autre…

C’est un paral­lèle inté­res­sant — je ne connais pas assez le monde de la forêt pour aller plus loin. On pour­rait aus­si pen­ser à l’é­du­ca­tion natio­nale, à l’hô­pi­tal public… Il y a une res­pon­sa­bi­li­té natio­nale liée à la ques­tion fon­cière. Mais il y a aus­si une res­pon­sa­bi­li­té euro­péenne. La Politique agri­cole com­mune (PAC) offre une enve­loppe de 65 mil­liards d’eu­ros chaque année à l’é­chelle de l’Union euro­péenne. Cet argent est assez mal répar­ti entre les dif­fé­rents pays, et la France se trouve en être le pre­mier béné­fi­ciaire. Si leur prin­cipe est de sou­te­nir les agri­cul­teurs, ces aides sont aus­si allouées aux groupes, aux firmes. En un sens, l’Europe finance une poli­tique agri­cole sans agriculteurs.

[Loez]

La der­nière réforme de la PAC n’a pas modi­fié le mode d’at­tri­bu­tion des sub­ven­tions, tou­jours défi­nies par la sur­face agri­cole et non le tra­vail effec­tué, l’u­sage des terres. Qu’en pensez-vous ?

Il fau­drait sup­pri­mer la PAC. Comme vous le dites, ce méca­nisme crée un reve­nu lié au capi­tal fon­cier, non au tra­vail. Comme pour toute aide publique, le pro­blème de la sub­ven­tion est sa condi­tion­na­li­té. Si on n’ap­plique pas les mesures de bio­sé­cu­ri­té, par exemple, les aides sont reti­rées. La sub­ven­tion publique conduit les agri­cul­teurs à un sta­tut de fonc­tion­naire quant à leur reve­nu — 89 % des reve­nus des agri­cul­teurs dépendent des aides —, mais abso­lu­ment pas dans la pra­tique, où ils conservent tous les risques liés à leur sta­tut et à leur acti­vi­té. Supprimer la PAC per­met­trait de recon­nec­ter les agri­cul­teurs à une éco­no­mie moins arti­fi­cielle, en fai­sant en sorte que leurs reve­nus soient liés à la vente de leurs pro­duits. S’il n’y avait pas de sub­ven­tions, les agri­cul­teurs ven­draient à perte, cer­tains plus que d’autres bien sûr. Pour beau­coup, il n’est pas pos­sible aujourd’­hui de vivre de cette activité.

Un autre pont peut être jeté entre les débuts de la moder­ni­sa­tion de l’a­gri­cul­ture et le contexte actuel. Deux expres­sions sont omni­pré­sentes dans le débat public : « sécu­ri­té » et « sou­ve­rai­ne­té alimentaire ».

« En un sens, l’Europe finance une poli­tique agri­cole sans agriculteurs. »

On parle de sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire mais on n’y est pas du tout. Le logi­ciel actuel est le même que dans les années 1960, fon­dé sur l’ex­por­ta­tion. On se sert de l’a­gri­cul­ture pour équi­li­brer notre balance com­mer­ciale. Ces expres­sions ont été déchar­gées de leur force poli­tique. Il faut inven­ter de nou­velles pro­po­si­tions moins gal­vau­dées. Quand on a tra­vaillé sur les néo-pay­sans avec Gaspard d’Allens, une anec­dote nous avait mar­qués. Une des per­sonnes ren­con­trées nous avait dit du mot d’« ins­tal­la­tion », pour « ins­tal­la­tion agri­cole », que c’é­tait un « vieux mot ». De nos jours on peut deve­nir pay­san et s’ins­tal­ler pour cinq ans, dix ans, sur des temps géné­ra­tion­nels plus courts. L’installation ren­ver­rait à la reprise de la ferme des parents, à une chape de plomb fami­liale. Avoir une accep­ta­tion plus souple de la notion d’ins­tal­la­tion agri­cole, du terme d’a­gri­cul­teur serait dès lors bénéfique.

Un autre « vieux mot » revient fré­quem­ment : celui de « pay­san ». Dans Le Paysan impos­sible Yannick Ogor écrit que « ce mot-là ren­ferme tou­jours une pro­messe, jamais accom­plie, mais jamais épui­sée ». En somme, un mot qui ne périme pas ?

Je par­tage com­plè­te­ment cette vision. Seulement, com­ment parle-t-on à des per­sonnes qui sont très éloi­gnées de cette sen­si­bi­li­té ? J’ai eu l’oc­ca­sion de reve­nir dans mon lycée, à Calais, après que le pre­mier livre a paru. J’ai deman­dé à deux classes de ter­mi­nale ce que leur évo­quait ce mot : les élèves ont ri ! Il faut aus­si prendre ça en compte. Se réap­pro­prier ce terme a quelque chose d’in­té­res­sant, pour sur­mon­ter l’in­sulte qui par­fois y est acco­lée. Mais je me demande de plus en plus com­ment entrer dans des cercles très éloi­gnés de ces consi­dé­ra­tions séman­tiques, où les mots n’ont pas la charge qu’on leur donne habi­tuel­le­ment ailleurs. Je pense qu’il y a beau­coup de dis­cus­sions sur le milieu agri­cole qui sont éloi­gnées des agri­cul­teurs. Lorsque je pré­sente mon tra­vail, j’es­saie tou­jours de le faire avec une agri­cul­trice ou un agri­cul­teur. On peut par­ler de séman­tique ou de théo­rie mais il faut que ces termes soient incar­nés. Il y a beau­coup de liens à réin­ven­ter : entre pay­sans et man­geurs, entre les pay­sans eux-mêmes… Les labels, par exemple, ont été créés parce qu’il n’y a pas de liens. On se repose sur des éti­quettes. Mais les cahiers des charges ne seront jamais assez forts, ils sont sans cesse dépré­ciés. Il y a beau­coup de signaux allant dans le bon sens — par exemple une loi récente inci­tant les can­tines à consom­mer une part de bio et de local —, mais ils sont loin d’être suffisants.



Photographie de ban­nière : Loez


REBONDS

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