Casamance : résister au sel et attendre la pluie


Texte paru dans le n° 10 de la revue papier Ballast (décembre 2020)

« Ce sont les femmes qui savent » : voi­là ce qu’une géo­graphe et un bota­niste ont sou­vent enten­du tan­dis qu’ils enquê­taient au Sénégal auprès des Diolas de Basse-Casamance, à la recherche des stra­té­gies pay­sannes de résis­tance aux chan­ge­ments cli­ma­tiques et éco­lo­giques. Une réponse uni­voque qui les a obli­gés à tendre l’o­reille : der­rière cette exper­tise agri­cole des femmes, il s’a­git de com­prendre com­ment s’or­ga­nisent la pro­duc­tion vivrière, le soin à l’en­vi­ron­ne­ment et les rap­ports de pou­voir dans cette région. Si la « sécu­ri­té ali­men­taire » est un mot d’ordre dans toutes les bouches — et sur­tout dans celles des ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales —, sa réa­li­sa­tion n’est pas entre toutes les mains. ☰ Par Camille Marie et Prosper Champion


Sur le pas de la porte, assise jambes ten­dues sur un petit banc de bois très bas qui la fait trô­ner à quelques cen­ti­mètres du sol, comme en lévi­ta­tion, Aluga Adjoun secoue son panier car­ré tres­sé d’un geste sec. Tchiki-tchaac. De ses mains tor­dues et ridées, mais tou­jours adroites, s’élève la per­cus­sion sin­gu­lière du vannage1. Le riz se trie tout seul, par l’impulsion répé­tée. C’est à l’oreille qu’elle sélec­tionne les grains puisque ses yeux trans­pa­rents ne voient plus. Elle manie un ins­tru­ment à l’allure banale, qui pro­duit le son per­lé du bâton de pluie. Elle orchestre métho­di­que­ment le bal­let des grains : au fond du panier, les cailloux infimes, extraits de branches et pous­sières et, en amont, le petit tas de riz propre qu’elle fera bien­tôt cuire. Elle s’interrompt à notre approche. Nous sommes dans le vil­lage d’Oukout, en Basse-Casamance, dans le sud du Sénégal.

« Le riz struc­ture le fonc­tion­ne­ment cultuel du groupe en même temps qu’il est la base des trois repas journaliers. »

Revenant du gre­nier, son fils pré­sente le fruit de plu­sieurs années de récolte. Il demande si elle se sou­vient ; elle dit que oui, mais elle veut tou­cher. Il lui tend les trois bottes : l’une ras­semble des épis jeunes, encore ver­dâtres, bien raides, l’autre des pailles jaunes et la troi­sième des tiges noires qui dégagent une odeur fumée. Aluga Adjoun les prend dans ses bras, comme pour les ber­cer, et les repose dans le creux de son coude. Elle les caresse comme un cha­ton, elle se concentre. Elle donne le nom de chaque varié­té de riz — sans hési­ta­tion. Ce n’est pas sa tête qui parle, c’est son corps de vieille dame, pétri par le tra­vail de la rizière, des années durant. Son corps est le gre­nier qui garde l’empreinte de son savoir immense de culti­va­trice. Sa mémoire est kines­thé­sique : si pro­fon­dé­ment ancrée en elle qu’il lui est impos­sible d’oublier. La cor­po­réi­té de ce savoir ne le réduit pas, au contraire, elle témoigne de son appro­pria­tion complète.

Cultures et diversité du riz

Au cœur du sys­tème cultu­rel ani­miste dio­la, le riz est autant un sym­bole qu’un ciment social : un ali­ment sur­tout pour l’âme. Il est peut-être le mar­queur iden­ti­taire le plus signi­fiant et il est le seul à pou­voir inflé­chir le cours de la vie col­lec­tive. Grâce à lui, on demande la « bonne marche » du groupe, des dieux, de la san­té, etc. « Qui es-tu si tu ne peux pas don­ner du riz lors des céré­mo­nies ? » La ques­tion est rhé­to­rique. Le riz struc­ture le fonc­tion­ne­ment cultuel du groupe en même temps qu’il est la base des trois repas jour­na­liers. Le riz chez les Diolas peut donc être com­pris comme un « fait social total2 ».

[Semis | C.M.]

Il façonne éga­le­ment les pay­sages, don­nant aux champs cette géo­mé­trie car­rée qui des­sine des laby­rinthes minia­tures depuis les pla­teaux jusqu’aux berges du fleuve Casamance. L’estuaire est sa porte sur l’océan, qui innerve la Basse-Casamance de rami­fi­ca­tions sinueuses — les bolongs — où les marées fluent et refluent, comme les échas­siers remon­tant les bancs de pois­sons. C’est à l’intérieur de ce dédale ter­ra­qué que résident les Diolas, dont le nom désigne à la fois un peuple, une culture et une langue, tous inti­me­ment liés à l’exploitation ancienne du riz. Celle-ci prend pied dans ces bolongs ; elle s’enracine dans les sols lourds et immer­gés par les marées, comme dans ceux où ruis­sellent les pluies. La rizi­cul­ture façonne un assem­blage com­plexe de pay­sages agro­no­miques, dont la diver­si­té per­met de contour­ner les aléas cli­ma­tiques ponc­tuels et sai­son­niers. Elle témoigne d’une agro­no­mie appli­quée, fon­dée sur les don­nées de l’observation et de l’expérimentation. Elle révèle l’appropriation ter­ri­to­riale dif­fé­ren­ciée des ter­roirs, atten­tive aux condi­tions agro-éco­lo­giques qui les carac­té­risent à l’échelle locale. Exploitant les sub­ti­li­tés topo­gra­phiques, les pra­tiques agri­coles valo­risent ain­si l’écologie spé­ci­fique de chaque espace et varié­té de riz.

« Si les femmes sont capables de retra­cer l’histoire des sélec­tions et des aban­dons suc­ces­sifs, c’est parce que ce choix leur incombe dans la répar­ti­tion gen­rée du travail. »

Chez les Diolas, une val­lée rizi­cole peut regor­ger de plus de cin­quante cultivars3. Leur sélec­tion ne doit rien au hasard. Deux cri­tères pré­valent : l’adaptation à des fac­teurs éco­lo­giques et le cycle de crois­sance. Du riz halo­phile (résis­tant au sel) proche des bolongs, au riz de brousse qui ne dépend que de l’eau de pluie, en pas­sant par les riz de pla­teaux et de nappes, chaque varié­té s’accommode d’un éco­sys­tème spé­ci­fique. La grande diver­si­té des riz culti­vés per­met un éta­le­ment du ramas­sage sur plus de cinq mois, mini­mi­sant ain­si les risques de mau­vaise récolte et ceux d’une éven­tuelle période de soudure4. C’est une réponse stra­té­gique, par les pra­tiques cultu­rales, aux aléas agro-éco­lo­giques. La rizi­cul­ture des Diolas est alors une expertise5 géo­gra­phique et bota­nique qui façonne des pay­sages agri­coles com­plexes au moyen de la sélec­tion variétale.

Si les femmes sont capables de nom­mer cha­cune des dizaines de varié­tés, de retra­cer l’histoire des sélec­tions et des aban­dons suc­ces­sifs, c’est parce que ce choix leur incombe dans la répar­ti­tion gen­rée du tra­vail. Sélectionner le culti­var le plus adap­té à ses par­celles néces­site de connaître leur fonc­tion­ne­ment éco­lo­gique, variable au gré de la sai­son et de l’année. De ces stra­té­gies d’adaptation dépend la capa­ci­té ali­men­taire du foyer. Les rizi­cul­trices expé­ri­mentent d’année en année, de la pépi­nière à la rizière : elles échangent les semences et les expé­riences, trans­mettent leurs connais­sances et construisent ain­si le savoir ver­na­cu­laire qui soude le groupe. Pourtant, chez les Diolas, on entend sou­vent que ce sont les hommes qui cultivent le riz : « Parce que ce sont eux qui labourent les champs, avec le kayendo6 », nous expliquent-ils. Ils nous ren­voient cepen­dant vers leurs épouses, leurs filles, leurs mères, leurs nièces, lorsque nous cher­chons à com­prendre leurs pra­tiques agro­no­miques. Et admettent à demi-mots : « Ce sont elles qui savent. » Elles choi­sissent les semences, pré­parent les pépi­nières, sèment le grain par kilos, repiquent le riz, le récoltent, le battent, le décor­tiquent, le pilent, le vannent et le cui­sinent : elles ali­mentent le groupe et assurent la trans­mis­sion des connais­sances comme du patri­moine géné­tique rizicole.

[C.M.]

Sous les rizières, des rivières de sel

Depuis les années 1960, les condi­tions éco­lo­giques de la rizi­cul­ture ont radi­ca­le­ment chan­gé, fai­sant pres­sion sur les agro­sys­tèmes et sus­ci­tant de nou­velles pra­tiques rizi­coles. Les pluies se font attendre, et non seule­ment elles durent moins long­temps — elles sont pas­sées de six à deux mois par an —, mais elles débutent de plus en plus tard. L’eau manque. Son défi­cit appelle un nou­vel acteur : le sel. Sur les berges blan­châtres du bolong, de vastes par­celles défri­chées, nues sous le soleil de midi, réver­bèrent l’étincelle des cris­taux de sel sur le fond ocre des argiles. En aval, la petite digue de terre et de coquillages est éven­trée : elle laisse remon­ter dans son sillon un filet d’eau. Lorsque la marée mon­te­ra, le filet se trans­for­me­ra en bras, et le sel de l’estuaire, quelques kilo­mètres en aval, pour­ra venir lécher les terres du village.

« Les femmes ali­mentent le groupe et assurent la trans­mis­sion des connais­sances comme du patri­moine géné­tique rizicole »

Il ne faut pas s’y trom­per : que l’eau salée ne recouvre pas tout ne signi­fie pas qu’elle dort. Non contente de son œuvre en sur­face, elle arpente éga­le­ment les nappes allu­viales, à quelques déci­mètres sous nos pieds, gagnant du ter­rain à chaque marée haute, à chaque sai­son sèche. Sous les rizières coulent des rivières de sel. Même les palétuviers7 semblent vou­loir faire demi-tour, aban­don­nant les berges salées pour se réfu­gier dans les lits majeurs des bolongs. Dans les champs, les her­ba­cées halophiles8 comme les sali­cornes, s’installent, au détri­ment des pailles dorées du riz. Certaines par­celles, les plus proches de l’eau, s’enfrichent. Si le sel res­sort, c’est aus­si parce que la mer remonte sous l’effet des chan­ge­ments cli­ma­tiques : elle gri­gnote chaque année, depuis 2010, envi­ron trois mil­li­mètres de côte par an, ce qui est d’autant plus sen­sible que les alti­tudes sont basses9.

Les effets de ces chan­ge­ments éco­lo­giques affectent les agro­sys­tèmes et les pay­sages. Le retard des pluies contri­bue à la dis­pa­ri­tion des riz les plus longs à matu­rer, très deman­deurs en eau douce, qui néces­si­taient jusqu’à neuf mois de pousse. Ces varié­tés ont dis­pa­ru depuis vingt ans, et sans amé­lio­ra­tion plu­vio­mé­trique, elles sont vouées à l’oubli. Elles font désor­mais figure de varié­tés incultes, sym­boles d’écosystèmes dis­pa­rus en Casamance. Cette dis­pa­ri­tion pré­cède celles de leurs ter­roirs spé­ci­fiques : les ter­ri­toires culti­vés à basse alti­tude, les lits majeurs des bolongs, les dépres­sions ponc­tuant les pentes sont autant d’espaces où les friches gagnent sur la rizi­cul­ture. Certains sont dif­fi­ci­le­ment recon­ver­tis en ter­roirs pour les riz de cycle court, mais les condi­tions agro-éco­lo­giques ne sont pas tou­jours réunies pour de bons ren­de­ments. Ainsi, à la perte pro­gres­sive du patri­moine cultu­rel et géné­tique rizi­cole qui se pro­file, au pro­fit des riz rapides, s’ajoute le déclin des ter­roirs pri­vi­lé­giés de ces varié­tés. La rizi­cul­ture est réor­ga­ni­sée à l’échelle locale : elle remonte le long des pentes, s’abrite sur les hauts-pla­teaux. Les nou­velles spa­tia­li­tés du riz sont plus sélec­tives : la mono­cul­ture est remise en ques­tion. Dorénavant, s’articulent des pay­sages hybrides et hété­ro­gènes dans leurs formes, mais homo­gènes sur le plan varié­tal. Ceux-ci inau­gurent aus­si de nou­velles tem­po­ra­li­tés du tra­vail agri­cole, éga­le­ment recon­fi­gu­ré par les modes de vie.

[Prélèvement des plants pour repiquage | C.M.]

« Tu gagnes plus à être pompiste à Dakar »

Les bou­le­ver­se­ments éco­lo­giques ont pré­cé­dé d’autres chan­ge­ments socio-éco­no­miques qui trans­forment les agro­sys­tèmes : l’urbanisation des modes de vie, la moné­ta­ri­sa­tion de l’économie des vil­lages, la sco­la­ri­sa­tion, etc. La ville appelle les plus jeunes, hommes et femmes, dans un contexte où les acti­vi­tés agri­coles, tra­vaux pénibles, ne génèrent plus les pro­fits ni la sécu­ri­té ali­men­taire d’avant. « Tu gagnes plus à être pom­piste à Dakar », sou­ligne Simeng Outine, un vieil homme qui résume ain­si la situa­tion pro­fes­sion­nelle de son fils. Celui qui, devant nous, joue un peu au vieux sage conclut : « Comment en vou­loir aux jeunes de par­tir, quand nous n’avons pas, ici, les moyens de les rete­nir ? » Moins de bras pour l’entretien des champs, pour les semis, et pour répa­rer les écluses cen­sées rete­nir en aval les eaux salées. Cette baisse du temps de tra­vail dans les rizières encou­rage l’utilisation des varié­tés de cycle court : il faut désor­mais semer et récol­ter au plus vite afin de s’adonner à une autre acti­vi­té durant les longs mois de la sai­son sèche. Un aban­don par­tiel, sur le plan spa­tial et tem­po­rel, de la rizi­cul­ture, lequel ouvre une brèche pour sa reprise en main par l’État. Non sans heurts.

« Les infra­struc­tures finan­cées, les cam­pagnes de com­mu­ni­ca­tion, les dis­cours publics visent alors à absor­ber les usages locaux dans une vision tech­ni­ciste de la rizi­cul­ture dont l’État se porte garant. »

Longtemps délais­sée des grands plans natio­naux de déve­lop­pe­ment, per­çue depuis Dakar comme une région pro­fon­dé­ment rurale, voire rus­tique et archaïque, la Casamance a été l’un des ter­rains des expé­ri­men­ta­tions tra­giques de l’IRD10 et de l’USAID11, comme en témoignent de nom­breux pan­neaux sur le bord de la route. Les appren­tis sor­ciers du « déve­lop­pe­ment », venus d’autres conti­nents, y ont intro­duit l’arachide, puis l’anacardier, cultures de rente des­ti­nées à satis­faire les mar­chés euro­péen et indien. Le « peuple amé­ri­cain » — selon les men­tions qu’on trouve sur les équi­pe­ments — a payé des routes, des bar­rages et des stocks d’engrais. Les ONG alle­mandes et fran­çaises aus­si. Aujourd’hui, ce méca­nisme de domi­na­tion néo­co­lo­niale induit par la pré­sence d’acteurs étran­gers se rejoue, à plus petite échelle, dans le rap­port de force entre le centre et la péri­phé­rie, l’État et sa loin­taine province12 et s’illustre dans des volon­tés amé­na­gistes natio­nales cen­sées remettre sur pied la rizi­cul­ture casa­man­çaise. Les injonc­tions à la sécu­ri­té ali­men­taire sont au cœur des dis­cours de l’État et de sa poli­tique de déve­lop­pe­ment depuis 200913.

Conscients des dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales en Casamance, les centres de recherche agro­no­mique ont pris à bras-le-corps le « pro­blème du riz ». Laboratoire expé­ri­men­tal pour les ingé­nieurs, la Casamance doit être mise au pas de l’agriculture natio­nale, à coups de semences trans­gé­niques et de bar­rages anti­sel dont les effets éco­lo­giques et cultu­rels sont aus­si incer­tains que ceux des bou­le­ver­se­ments actuels des éco­sys­tèmes. L’autre bataille qui se joue là, davan­tage poli­tique qu’écologique, oppose arti­fi­ciel­le­ment la « moder­ni­té » — incar­née par l’administration éta­tique — et la « tra­di­tion » – piège dont l’agriculture pay­sanne serait cap­tive —, dans un contexte ali­men­taire incer­tain. Les infra­struc­tures finan­cées, les cam­pagnes de com­mu­ni­ca­tion, les dis­cours publics visent alors à absor­ber les usages locaux dans une vision tech­ni­ciste de la rizi­cul­ture dont l’État se porte garant.

[Transports des plants vers les rizières | C.M.]

Ingénierie hors-sol

En Casamance, les impor­ta­tions allo­gènes de varié­tés rizi­coles ne datent pas d’hier. La diver­si­té actuelle des riz casa­man­çais est en effet due à la pré­sence de deux espèces, l’une d’origine afri­caine, ancienne, Oryza gla­ber­ri­ma, et l’autre, plus récente, Oryza sati­va, d’origine asia­tique. Cette confi­gu­ra­tion excep­tion­nelle est le résul­tat de plu­sieurs vagues d’introductions d’origines et de tem­po­ra­li­tés indé­pen­dantes. C’est à l’aune de cette conti­nui­té plu­ri­sé­cu­laire que l’on peut lire les pro­jets d’investissement inter­na­tio­naux et gou­ver­ne­men­taux intro­dui­sant de nou­velles semences de riz asia­tiques cer­ti­fiées. Celles-ci sont entiè­re­ment pro­duites, cali­brées et com­mer­cia­li­sées par des entre­prises mul­ti­na­tio­nales man­da­tées par l’État dans le but d’accroître les ren­de­ments. Les poli­tiques de déve­lop­pe­ment n’ont qu’un objec­tif : faire adop­ter des espèces à haute ren­ta­bi­li­té à court terme. Négligeant les savoirs ver­na­cu­laires et les varié­tés locales, les semences cer­ti­fiées sont majo­ri­tai­re­ment consti­tuées de varié­tés asia­tiques trans­gé­niques qui per­mettent jusqu’à trois récoltes annuelles, au détri­ment d’espèces plus rus­tiques résis­tant aux contraintes climatiques.

« À rai­son, les culti­va­trices pré­fèrent ne comp­ter que sur leurs méthodes. L’État pour­rait prendre auprès d’elles quelques leçons d’agronomie appliquée. »

Ces manœuvres ne trompent per­sonne. Les rizi­cul­trices ne consentent que rare­ment à ache­ter des semences qu’il faut rem­bour­ser à 150 %14, alors qu’elles pos­sèdent dans leurs gre­niers des culti­vars gra­tuits. Elles connaissent éga­le­ment très bien les consé­quences des semences cer­ti­fiées sur les sols : la haute ren­ta­bi­li­té se paie au tarif des engrais chi­miques. La par­celle appau­vrie ne pour­ra être réuti­li­sée qu’après une longue période de jachère, laquelle favo­rise l’infiltration du sel dans le sol nu. Développées sans consi­dé­ra­tion pour les pra­tiques agro­no­miques locales, igno­rant autant les calen­driers agri­coles que les éco­lo­gies chan­geantes des rizières, ces semences sont davan­tage le reflet de l’arsenal ingé­nieu­rial que tente de déve­lop­per l’État séné­ga­lais que de réelles solu­tions, per­ti­nentes sur le plan envi­ron­ne­men­tal et social. À rai­son, les culti­va­trices pré­fèrent ne comp­ter que sur leurs méthodes. L’État pour­rait prendre auprès d’elles quelques leçons d’agronomie appliquée.

C’est désor­mais cer­tain : « Ce sont les femmes qui savent. » Sans sur­prise, elles sont néan­moins qua­si absentes des ins­ti­tu­tions de recherche en agro­no­mie, absentes des délé­ga­tions dépar­te­men­tales aux dif­fé­rents minis­tères, comme celui de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche, très peu repré­sen­tées dans les struc­tures de dia­logue entre les vil­lages et ces délé­ga­tions, jamais consul­tées quant aux ques­tions agro­no­miques liées à la rizi­cul­ture. Comment s’étonner que les solu­tions pré­sen­tées par l’État soient si éloi­gnées de leur réa­li­té ? Les savoirs ver­na­cu­laires sont igno­rés d’en haut à double titre : parce qu’ils émanent des Casamançais, et parce qu’ils émanent des femmes.

[C.M.]

Barrages et barrières

Autre signe maté­riel de l’investissement de l’État, mais éga­le­ment des ONG inter­na­tio­nales : les bar­rages anti­sel. Le pro­blème de la sali­ni­sa­tion sus­cite une réponse radi­cale : la construc­tion de bar­rières de béton en tra­vers des branches du réseau hydro­gra­phique. Sans étude d’impact ni éva­lua­tion de sui­vi, les bar­rages font figure d’ouvrages tech­niques décon­nec­tés des réa­li­tés envi­ron­ne­men­tales. En arrière de ceux-ci, les nappes se vident, les sols s’acidifient et fixent les com­po­sés fer­reux qu’ils éva­cuaient habi­tuel­le­ment par le ruis­sel­le­ment. Le bar­rage est avant tout une bar­rière dont l’État règle l’ouverture et la fer­me­ture selon son calen­drier, qui n’est ni celui des eaux plu­viales, ni celui des cultures : com­ment ne pas voir, alors, que la bar­rière éco­lo­gique se double d’une bar­rière sociale et poli­tique impo­sée aux Diolas depuis en haut et empreinte d’une cer­taine vio­lence technocratique ?

« Le bar­rage est avant tout une bar­rière dont l’État règle l’ouverture et la fer­me­ture selon son calen­drier, qui n’est ni celui des eaux plu­viales, ni celui des cultures. »

« Je ne sais pas quel est l’impact exact du bar­rage, je sais qu’avant lui, le puits était plein », nous explique Irène Diatta, dans son jar­din maraî­cher. « L’eau ne cir­cule plus en des­sous, car ils ouvrent le bar­rage. » En vou­lant les­si­ver le sel par des lâchers spec­ta­cu­laires après les pre­mières pluies, il empêche le rechar­ge­ment de la nappe qui ali­men­tait à son tour les par­celles, dans les­quelles les varié­tés de riz étaient adap­tées aux condi­tions hydro­gra­phiques. Dans ces casiers, les rizi­cul­trices sont contraintes de culti­ver des varié­tés de cycle court aux ren­de­ments moindres. Ces savoirs ver­na­cu­laires ren­voient les plans de déve­lop­pe­ment rural natio­naux, d’une part à leur inca­pa­ci­té à sai­sir les fonc­tion­ne­ments éco­lo­giques com­plexes des cours d’eau ; d’autre part à leur échec à com­prendre les orga­ni­sa­tions sociales qui leur pré­existent et la per­ti­nence des réponses qu’elles pro­posent aux divers bou­le­ver­se­ments écologiques.

Savoirs locaux et plans de déve­lop­pe­ment natio­naux entrent dès lors en dis­so­nance, quand ce n’est pas en conflit. Les seconds négligent les pre­miers au pro­fit de la ren­ta­bi­li­té et de l’appauvrissement du patri­moine géné­tique varié­tal et des sols arables. Les exper­tises autoch­tones tentent de se recom­po­ser pour lut­ter contre une hydre à trois têtes : les bou­le­ver­se­ments éco­lo­giques, les muta­tions socio-éco­no­miques accé­lé­rées des cam­pagnes et les fausses mesures d’un État qui ignore les uns comme les autres. À la ques­tion de savoir si, d’après elle, le sol casa­man­çais sera un jour à nou­veau culti­vable dans son vil­lage d’Edioungou, Béa Da Silva hausse les épaules : « Ce qui est sûr, c’est que culti­ver plu­sieurs varié­tés comme nos mères et grand-mères est un luxe », elle conclut : « On ira bien­tôt plus à la bou­tique qu’au champ » pour se four­nir en grain, comme pour se nourrir.


Photographie de ban­nière : Mouhamedoune
Photographie de vignette : Olivier Epron

  1. Pratique qui consiste à secouer les grains pour les sépa­rer des pailles et des pous­sières.
  2. Pour Marcel Mauss : « Dans les phé­no­mènes sociaux « totaux », s’expriment à la fois et d’un coup toutes sortes d’institutions : reli­gieuses, juri­diques et morales, […] éco­no­miques – et celles-ci sup­posent des formes par­ti­cu­lières de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion, ou plu­tôt de la pres­ta­tion et de la dis­tri­bu­tion. [C]’est-à-dire qu’ils mettent en branle dans cer­tains cas la tota­li­té de la socié­té et de ses ins­ti­tu­tions […] en par­ti­cu­lier lorsque ces échanges et ces contrats concernent plu­tôt des indi­vi­dus. » « Essai sur le don. Forme et rai­son de l’échange dans les socié­tés archaïques », L’Année socio­lo­gique, seconde série, 1923–1924.
  3. Variétés culti­vées.
  4. Période de famine qui advient lorsque l’on a épui­sé les stocks ali­men­taires de l’année pré­cé­dente sans avoir encore récol­té les pro­duc­tions de l’année en cours.
  5. Entendue ici comme un savoir en matière de ges­tion des risques, fon­dé sur des usages et des expé­ri­men­ta­tions col­lec­tives, et en dehors des ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques.
  6. Outil de labour per­met­tant de retour­ner la terre.
  7. Catégorie d’arbres et arbustes ren­voyant à plu­sieurs espèces végé­tales endé­miques des éco­sys­tèmes à man­groves.
  8. Espèces s’accommodant de fortes concen­tra­tions en sel dans le sol ou dans l’eau.
  9. Luc Descroix, « Panorama des consé­quences du chan­ge­ment cli­ma­tique, à tra­vers la remon­tée du niveau océa­nique : éro­sion côtière et sali­ni­sa­tion des eaux et des sols », Eaux et Sociétés face au chan­ge­ment cli­ma­tique, 2016.
  10. Institut de recherche sur le déve­lop­pe­ment.
  11. United States Development Agency.
  12. Voir à ce sujet l’article de Saïd Bouamama, « De l’esclavage à la coopé­ra­tion : chro­nique de la dépen­dance », Ballast n° 8, 2019.
  13. Lancement du plan GOANA (Grande offen­sive pour la nour­ri­ture et l’abondance).
  14. Certains achats de varié­tés cer­ti­fiés sont par­fois rem­bour­sés en nature, c’est-à-dire avec la récolte qu’elles ont per­mises

REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Animata Traoré : « Le capitalisme détruit les sociétés, les économies locales et les écosystèmes », décembre 2021
☰ Lire notre article « Kurdistan nord : une ferme écologique en résistance », Loez, novembre 2021
☰ Lire notre article « De l’esclavage à la coopération : chronique de la dépendance », Saïd Bouamama, septembre 2021
☰ Lire notre traduction « Des graines fugitives », Christian Brooks Keeve, juillet 2020
☰ Lire notre entretien avec Paysageur : arpenter les territoires, mai 2020
☰ Lire notre article "L’écoféminisme : qu’est-ce donc ?", Game of Hearth, mars 2020

Camille Marie

Doctorante en géographie et en anthropologie.

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Prosper Champion

Archéologue et botaniste, aime à décrypter les paysages.

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