Désarmement — une voix pour les Soulèvements de la Terre


Le 21 juin 2023, Gérald Darmanin pro­non­çait, triom­phant, la dis­so­lu­tion des Soulèvements de la Terre. C’était sans comp­ter sur les recours juri­diques por­tés par des cen­taines de mil­liers de sym­pa­thi­sants et par de nom­breuses asso­cia­tions. Quelques semaines plus tard, un réfé­ré exa­mi­né par le Conseil d’État a pro­vi­soi­re­ment sus­pen­du la dis­so­lu­tion : « il existe un doute sérieux quant à la qua­li­fi­ca­tion de pro­vo­ca­tion à des agis­se­ments vio­lents à l’encontre des per­sonnes et des biens », arguait alors l’ins­ti­tu­tion. C’est désor­mais la requête sur le fond qui doit être trai­tée, dont le déli­bé­ré est atten­du pour le 27 octobre. À la veille de cette audience, « aus­si sin­gu­lière qu’emblématique pour l’a­ve­nir des liber­tés publiques et poli­tiques » selon le mou­ve­ment, nous publions un texte de Lotta Nouqui, extrait du livre col­lec­tif On ne dis­sout pas un sou­lè­ve­ment. Le désar­me­ment, lit-on, est à la fois le « pré­re­quis » et la « colonne ver­té­brale » des luttes éco­lo­gistes contem­po­raines.


En 1975, le dyna­mi­tage de la pompe du cir­cuit hydrau­lique de la cen­trale de Fessenheim alors en construc­tion, mené entre autres par la pion­nière éco­fé­mi­niste Françoise d’Eaubonne, marque l’irruption du sabo­tage dès les pré­mices du mou­ve­ment éco­lo­giste en France. La même année paraît, de l’autre côté de l’Atlantique, Le Gang de la clé à molette d’Edward Abbey. Ce roman ini­tia­tique narre com­ment un groupe d’américain·es insoup­çon­nables, amoureux·ses de leurs grands espaces, s’organisent dis­crè­te­ment pour détruire des bull­do­zers ou faire sau­ter un bar­rage. Par‑delà cer­tains pen­chants poli­tiques dou­teux, il ouvre la voie à la pra­tique aus­si popu­laire que mali­cieuse de l’écosabotage, dont les mille et une tech­niques seront syn­thé­ti­sées dix ans plus tard dans le fameux guide Ecodefense.

Depuis lors, en petits groupes noc­turnes ou en foules diurnes, dans les champs d’OGM et les ZAD, des élans d’arrachage, débou­lon­nage, cre­vai­sons et autres feux de joie ont tou­jours accom­pa­gné les grandes mobi­li­sa­tions éco­lo­gistes. L’efficacité immé­diate de ces mul­tiples gestes leur a valu d’être la cible de constants efforts de cri­mi­na­li­sa­tion et d’une label­li­sa­tion au for­ceps dans la caté­go­rie des actions « vio­lentes » et pour­quoi pas « terroristes ».

« L’urgence cli­ma­tique et la capa­ci­té de mul­ti­na­tio­nales comme Lafarge à étouf­fer les occu­pa­tions suc­ces­sives de leurs sites, pousse[nt] à inten­si­fier la pression. »

Alors qu’à l’aube des années 2020, de nou­velles formes de résis­tance se cherchent dans le sillage des marches pour le cli­mat, le sabo­tage pâtit d’une répu­ta­tion sul­fu­reuse, aus­si ris­quée que mar­gi­nale. Et les pre­mières actions de Youth For Climate ou d’Extinction Rebellion s’orientent sou­vent vers des démarches plus sym­bo­liques ou se contentent de blo­cages tem­po­raires, cen­sés leur assu­rer un appui plus sûr dans l’opinion publique. Pourtant, l’urgence cli­ma­tique d’un côté, et de l’autre, la capa­ci­té de mul­ti­na­tio­nales comme Lafarge à étouf­fer les occu­pa­tions suc­ces­sives de leurs sites, pousse à inten­si­fier la pression.

C’est dans ce contexte qu’une nou­velle géné­ra­tion de militant·es, faute d’avoir été prise en compte par leurs gou­ver­ne­ments, se penche avec atten­tion sur les pro­po­si­tions du géo­graphe sué­dois Andreas Malm, dans son bré­viaire Comment sabo­ter un pipe­line : « Une raf­fi­ne­rie pri­vée d’électricité, une exca­va­trice en pièces : sabor­der des biens n’est pas impos­sible après tout. La pro­prié­té n’est pas au‑dessus de la terre : il n’y a pas de loi tech­nique, natu­relle ou divine qui la rende invio­lable dans la situa­tion actuelle. »

[Extrait d'une affiche des Soulèvements de la Terre]

Le mar­di 29 juin 2021, le terme de « désar­me­ment » est reven­di­qué à l’issue d’une occu­pa­tion simul­ta­née de quatre cimen­te­ries Lafarge lan­cée par les Soulèvements de la Terre et Extinction Rebellion. Des cen­taines d’occupant·es ne se sont pas contenté·es de blo­quer le site mais reven­diquent cette fois avoir neu­tra­li­sé les maté­riaux, inon­dé ou béton­né des machines, ensa­blé des réser­voirs d’engins afin de main­te­nir les sites à l’arrêt après leur départ : « Lafarge et ses com­plices n’entendent rien à la colère des géné­ra­tions qu’ils laissent sans ave­nir dans un monde rava­gé par leurs méfaits. Leurs silos et malaxeuses sont des armes qui nous tuent. Ils ne ces­se­ront pas sans qu’on les y force. Nous allons donc conti­nuer à déman­te­ler ces infra­struc­tures du désastre nous‑mêmes. Nous appe­lons toutes celles et ceux qui se sou­lèvent pour la terre à occu­per, blo­quer et désar­mer le béton. »

Par rap­port au terme de « sabo­tage », celui de « désar­me­ment » offre l’avantage d’expliciter direc­te­ment la por­tée éthique du geste et la nature des cibles, de relier la fin et les moyens. Tandis que le sabo­tage ren­voie dans le Code pénal à la « des­truc­tion d’infrastructures vitales pour le pays », le désar­me­ment vise des infra­struc­tures toxiques et des­truc­trices. Il relève de la légi­time défense, d’une néces­si­té vitale face à la catastrophe.

« Le désar­me­ment sera aux révoltes éco­lo­gistes du XXIe siècle ce que le sabo­tage fut à cer­taines grandes grèves ouvrières du début du XXe, un pré­re­quis autant qu’une colonne vertébrale. »

Quelques mois plus tard, le porte‑parole de Bassines Non Merci annonce au milieu d’un chan­tier à côté d’un trac­to­pelle démem­bré que « pour une bas­sine de construite, il y en aura trois de détruites ». Cet appel sera immé­dia­te­ment sui­vi des faits. Dans sa forme la plus col­lec­tive, avec 3 000 per­sonnes qui découpent peu après une bas­sine à coups de cut­ter tan­dis que la Confédération pay­sanne en démonte la pompe. En cati­mi­ni, par des groupes aux noms fleu­ris comme le Gang du cut­ter à rou­lettes ou les Fremens du Marais poi­te­vin, qui désar­me­ront douze autres bas­sines avec tuto vidéo à l’appui. Tou·tes font ain­si mon­ter d’un bon cran la pres­sion sur les irri­gants, les coûts de sécu­ri­sa­tion et les doutes sur la via­bi­li­té de ces infrastructures.

Tandis que le « désar­me­ment » est désor­mais fré­quem­ment invo­qué pour carac­té­ri­ser des inter­ven­tions sur diverses autres cibles, les ren­sei­gne­ments géné­raux s’affolent du rôle joué par Les Soulèvements de la Terre dans la « dif­fu­sion et l’acceptation de modes opé­ra­toires plus offen­sifs » et dans la bas­cule de « mili­tants habi­tuel­le­ment adeptes d’actions de déso­béis­sance civile vers la résis­tance civile ». La pro­cé­dure de dis­so­lu­tion vient alors ten­ter d’endiguer une hypo­thèse poli­tique qui menace de se concré­ti­ser : le désar­me­ment sera aux révoltes éco­lo­gistes du XXIe siècle ce que le sabo­tage, théo­ri­sé par Pouget, fut à cer­taines grandes grèves ouvrières du début du XXe, un pré­re­quis autant qu’une colonne vertébrale.


Extrait du livre col­lec­tif On ne dis­sout pas un sou­lè­ve­ment — 40 voix pour les Soulèvements de la Terre, Seuil, 2023.


Illustrations de vignette et de ban­nière : extrait d’af­fiches des Soulèvements de la Terre


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☰ Lire notre entre­tien avec Mickaël Correia : « Imaginer une forme d’au­to­dé­fense cli­ma­tique », sep­tembre 2023
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☰ Lire notre tra­duc­tion « Écologie : construire des coa­li­tions révo­lu­tion­naires », Jaskiran Dhillon, avril 2022
☰ Lire notre entre­tien avec Renaud Bécot « Au croi­se­ment des luttes envi­ron­ne­men­tales et sociales », février 2022
☰ Lire notre entre­tien avec Andreas Malm : « L’urgence cli­ma­tique rend caduc le réfor­misme », juin 2021
☰ Lire notre repor­tage « Vendée : une ZAD contre un port de plai­sance », Roméo Bondon et Léon Mazas, octobre 2019

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