Il nous reste quelques anciens numéros dans des placards, maintenant à prix réduit sur le site !
 

La Voz de la Mujer : ni dieu ni patron ni mari


En cette fin du XIXe siècle, l’Argentine cherche à se consti­tuer en nation. On lui cherche une capi­tale, ce sera Buenos Aires ; l’é­co­no­mie se doit d’être « moder­ni­sée », on charge les diri­geants de s’en occu­per ; on aspire à ce que le ter­ri­toire soit éten­du et dûment maî­tri­sé — pour ce faire, on réduit à rien le peuple mapuche, qui habi­tait jus­qu’a­lors la Patagonie. Au même moment, plu­sieurs mil­lions d’Européens — Italiens et Espagnols en majo­ri­té — s’ins­tallent dans les villes du pays. Avec eux, le socia­lisme se dif­fuse — et avec eux seule­ment. Car dans les milieux anar­chistes, les femmes n’ont alors que peu de place pour s’ex­pri­mer. Pendant plus d’un an, cer­taines vont le faire dans les pages de La Voz de la Mujer, pério­dique com­mu­niste liber­taire qui entend lut­ter contre « le double escla­vage du capi­tal et des hommes ». Sous le titre de Ni dieu, ni patron, ni mari, paru aux édi­tions Nada, la cher­cheuse Hélène Finet pré­sente une antho­lo­gie regrou­pant pour la pre­mière fois en fran­çais des articles de ce jour­nal : nous publions son introduction.


« Ah, canailles ! Notre ven­geance sera ter­rible. »
La Voz de la Mujer

À l’instar des États-Unis, dans l’hémisphère nord, l’Argentine, à l’extrémité sud du conti­nent amé­ri­cain, devient, à la fin du XIXe siècle, une terre d’immigration euro­péenne mas­sive. Fuyant la misère et la répres­sion poli­tique, plu­sieurs mil­lions d’immigrants, en pro­ve­nance d’Italie, d’Espagne, de France, de Russie, mais aus­si d’Allemagne et de Pologne, débarquent dans le port de Buenos Aires au cours de cette période, en quête d’une vie meilleure. Leurs espoirs sont cepen­dant vite déçus : les inéga­li­tés sociales n’y sont pas moins fortes, les condi­tions de tra­vail, dans les ate­liers ou les usines, sont effroyables et les condi­tions de vie, dans les conven­tillos — ces mai­sons colo­niales dans les­quelles des familles entières s’entassent dans des chambres insa­lubres pour un loyer exor­bi­tant —, épou­van­tables. Face à l’indifférence des pou­voirs publics, les classes popu­laires, qui comptent par­mi elles leur lot de réfu­giés poli­tiques — com­mu­nards fran­çais, antit­sa­ristes russes, etc. — et de mili­tants actifs — par­mi les­quels les anar­chistes ita­liens Errico Malatesta et Pietro Gori —, com­mencent à s’organiser et à lut­ter pour amé­lio­rer leur sort. En 1887, la pre­mière socié­té de résis­tance ouvrière, ancêtre des syn­di­cats modernes, celle des ouvriers bou­lan­gers, est consti­tuée par les anar­chistes. Au cours des années sui­vantes, ces ini­tia­tives vont se mul­ti­plier et favo­ri­ser un pro­ces­sus de struc­tu­ra­tion qui abou­ti­ra, en mai 1901, à la créa­tion de la Fédération ouvrière régio­nale argen­tine (FORA), orga­ni­sa­tion d’obédience liber­taire, pion­nière du syn­di­ca­lisme argen­tin. Parallèlement, les jour­naux d’expression anar­chiste pro­li­fèrent. Ainsi, dans les années 1880–1890, il existe presque simul­ta­né­ment une ving­taine de pério­diques publiés en fran­çais, espa­gnol ou ita­lien. Pour autant, ce mili­tan­tisme ne concerne essen­tiel­le­ment que des hommes. Or les femmes, dont la par­ti­ci­pa­tion au monde du tra­vail s’intensifie en rai­son de l’évolution des struc­tures capi­ta­listes, subissent, quant à elles, un sort bien pire encore que leurs com­pa­gnons, étant à la fois vic­times de l’exploitation au tra­vail, mais éga­le­ment au sein de leur foyer.

« La Voz de la Mujer est le pre­mier et, jusqu’alors, le seul pério­dique révo­lu­tion­naire, issu de la classe ouvrière, écrit par des femmes et pour des femmes. »

C’est dans ce contexte qu’un groupe de mili­tantes anar­chistes fonde, à Buenos Aires, le jour­nal La Voz de la Mujer. Periódico Comunista-Anárquico (La Voix de la femme. Journal com­mu­niste-anar­chiste), qui, entre jan­vier 1896 et jan­vier 1897, publie­ra neuf numé­ros. S’il n’est pas le pre­mier jour­nal fémi­nin d’Amérique latine, il est en tout cas le pre­mier et, jusqu’alors, le seul pério­dique révo­lu­tion­naire, issu de la classe ouvrière, écrit par des femmes et pour des femmes. Comme ses rédac­trices le reven­diquent dans l’éditorial du pre­mier numé­ro, toutes sont déter­mi­nées à « faire entendre [leur] voix dans le concert social et exi­ger [leur] part de plai­sirs au ban­quet de la vie1 ». Son équipe de rédac­tion, qui évo­lue au cours de l’année, est com­po­sée de tra­vailleuses, toutes inves­ties sur le ter­rain des luttes sociales. Parmi celles qui vont contri­buer à l’élaboration du jour­nal, on peut citer : Pepita Gherra2, Virginia Bolten3, Teresa Marchisio4, María Collazo, María Martínez, María Calvia, Irma Ciminaghi, Rosario de Acuña, Carmen Lareva et Milha Nohemi5. Les rédac­trices sol­li­citent éga­le­ment des contri­bu­tions auprès de figures fémi­nines de l’anarchisme inter­na­tio­nal telles que Emma Goldman aux États-Unis ou Louise Michel en France, mais il semble que les rela­tions ne se soient pas concré­ti­sées — peut-être en rai­son de la dis­tance ou de la durée de vie éphé­mère du jour­nal. Quoi qu’il en soit, sa paru­tion est saluée par la presse liber­taire outre-Atlantique.

Financé grâce aux dons et au sou­tien de nom­breux sous­crip­teurs, hommes ou femmes6, La Voz de la Mujer est dif­fu­sé semi-clan­des­ti­ne­ment, par envoi pos­tal ou de la main à la main, dans les ate­liers, les athé­nées liber­taires, les biblio­thèques et les centres ouvriers ain­si que lors de mee­tings, de mou­ve­ments de grèves et de mani­fes­ta­tions. Avec un tirage oscil­lant entre 1 000 et 2 000 exem­plaires, sa fré­quence de paru­tion est irré­gu­lière, en fonc­tion du temps dont dis­posent ses rédac­trices et de leurs maigres moyens finan­ciers. Ainsi, comme l’indiquent les édi­trices en cou­ver­ture, le jour­nal « paraît quand il peut ».

[Sonia Delaunay]

Chaque numé­ro, com­po­sé de quatre pages, réunit des textes jour­na­lis­tiques, lit­té­raires et mili­tants, en espa­gnol et en ita­lien, reflé­tant tant la com­po­si­tion de l’équipe de rédac­tion que le public auquel elle s’adresse en prio­ri­té : les tra­vailleuses et membres de la classe ouvrière issues de l’immigration — cou­tu­rières, blan­chis­seuses, repas­seuses, ouvrières à domi­cile, en ate­liers ou en usines. Éditoriaux et articles por­tant sur la ques­tion sociale et le rôle des femmes dans la socié­té, poèmes et fables morales met­tant en scène les vic­times de la socié­té bour­geoise — les pauvres, les tra­vailleurs et les tra­vailleuses, les pros­ti­tuées — ou leurs adver­saires — les bour­geois, les curés, les juges, les poli­ciers —, repro­duc­tions ou tra­duc­tions d’articles publiés dans la presse euro­péenne — notam­ment des anar­chistes bar­ce­lo­naises Soledad Gustavo et Teresa Claramunt et de la socia­liste ita­lienne Anna María Mozzoni —, rythment la publi­ca­tion. Vecteur de conscien­ti­sa­tion, mais aus­si d’éducation – que l’instruction publique leur dénie, alors que « nous aus­si, nous pen­sons7 ! » clament-elles —, le jour­nal se pro­pose de four­nir aux femmes pro­lé­taires les outils, théo­riques et pra­tiques, néces­saires à leur propre émancipation.

« Le pério­dique affiche la volon­té de ses rédac­trices d’en finir avec toute forme d’oppression, qu’elle soit reli­gieuse, capi­ta­liste ou patriar­cale, les unes étant liées aux autres. »

Si La Voz de la Mujer dénonce l’exploitation sala­riale, accrue pour les femmes car elles touchent des salaires plus faibles que ceux de leurs com­pa­gnons, le jour­nal va plus loin encore en s’attaquant au pro­blème, jusqu’alors igno­ré, de l’exploitation domes­tique. La signa­ture uti­li­sée par l’une de ses adhé­rentes, « Ni dieu ni patron ni mari », illustre par­fai­te­ment le par­ti pris du jour­nal. Le pério­dique affiche ain­si la volon­té de ses rédac­trices d’en finir avec toute forme d’oppression, qu’elle soit reli­gieuse, capi­ta­liste ou patriar­cale, les unes étant liées aux autres, en inves­tis­sant la sphère contes­ta­taire. Sur un ton com­ba­tif, et une viru­lence assu­mée, ses rédac­trices, « déter­mi­nées et sur la brèche8 », y cri­tiquent ouver­te­ment l’inégalité entre les hommes et les femmes et ques­tionnent sans détour la domi­na­tion mas­cu­line, sous tous ses aspects, en exi­geant la fin des dis­cri­mi­na­tions. Partisanes de l’amour libre — qui n’est pas la sexua­li­té débri­dée, pour laquelle elles mani­festent d’ailleurs une forte aver­sion, mais l’union libre entre deux êtres consen­tants sans recon­nais­sance légale ou reli­gieuse —, elles cri­tiquent abon­dam­ment le fait que les hommes, sous cou­vert de l’institution du mariage, veuillent les main­te­nir dans un état d’asservissement et de dépen­dance, qu’il soit éco­no­mique, moral ou sexuel.

La condi­tion des femmes a déjà été abor­dée dans la presse anar­chiste argen­tine des années 1890, notam­ment dans la sec­tion « Féminisme » du jour­nal Germinal, mais aus­si dans une série de bro­chures inti­tu­lées « Propagande anar­chiste entre femmes » publiées, entre 1895 et 1897, par La Questione Sociale, jour­nal en ita­lien fon­dé par Malatesta. En effet, dans sa volon­té de créer une contre-culture pro­lé­taire, l’anarchisme a, dès ses ori­gines, ten­té de rompre avec la morale et les mœurs bour­geoises et prô­né l’émancipation des femmes. Pour autant, l’essentiel des mili­tants res­taient des hommes qui subor­don­naient la ques­tion spé­ci­fique de genre à la trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire des rap­ports sociaux. Selon eux, la révo­lu­tion sociale résou­drait, de fait, tous les rap­ports de domi­na­tion, y com­pris entre hommes et femmes. Mais dans l’attente du grand soir, la situa­tion au sein des foyers évo­luait peu…

[Sonia Delaunay]

Acte de résis­tance et d’affirmation, La Voz de la Mujer, per­çue, dès son pre­mier numé­ro, comme trans­gres­sive, fait ain­si une irrup­tion remar­quée sur la scène mili­tante, y com­pris dans les milieux anar­chistes où les hommes, qui voient d’un mau­vais œil cette publi­ca­tion authen­ti­que­ment fémi­nine, réagissent soit avec indif­fé­rence, soit avec hos­ti­li­té. Car, si les femmes étaient accep­tées en tant que cama­rades et sou­tiens des luttes, leur auto­no­mi­sa­tion et leur com­bat pour la défense de leurs droits l’était bien moins. En consé­quence, elles ne reçurent pra­ti­que­ment aucun appui, et leur prise de posi­tion sou­le­va un véri­table tol­lé dans cer­tains milieux. Les édi­to­riaux des trois pre­miers numé­ros en font lar­ge­ment état9. Qu’importe, elles assument fiè­re­ment leurs idées et s’attaquent fron­ta­le­ment à leurs détrac­teurs qu’elles qua­li­fient de « faux anar­chistes », inca­pables d’appliquer dans la sphère pri­vée les prin­cipes qu’ils défendent publi­que­ment. Réglant leur compte dans leur propre camp, elles dénoncent l’hypocrisie des mili­tants qui parlent à tout bout de champ de liber­tés sociales, mais qui se conduisent comme des « tsars » dans leurs foyers. Elles prennent part, notam­ment, à la contro­verse qui secoue le milieu liber­taire argen­tin en ren­dant publique l’agression d’Anita Lagouardette par son com­pa­gnon, Francisco Denanbride, défen­du par cer­tains de ses cama­rades anar­chistes masculins.

« Elles dénoncent l’hypocrisie des mili­tants qui parlent à tout bout de champ de liber­tés sociales, mais qui se conduisent comme des tsars dans leurs foyers. »

L’exploitation sexuelle dont sont vic­times les femmes est un des thèmes récur­rents. Le jour­nal dénonce ain­si la dépra­va­tion du cler­gé catho­lique qui, régu­liè­re­ment, est au cœur de scan­dales d’abus sexuels sur des enfants, filles comme gar­çons, sous sa « pro­tec­tion ». Les pros­ti­tuées, dont il est sou­vent ques­tion, sont vues comme des mar­tyrs, pro­duits de la cor­rup­tion sociale : ce sont la misère, la luxure des hommes, les ins­ti­tu­tions comme le mariage et l’absence de pers­pec­tives pour s’en sor­tir qui, selon les rédac­trices, les ont conduites à faire com­merce de leur corps. Comme le sou­ligne Joël Delhom : « La ques­tion sexuelle et la ques­tion sociale sont donc réunies et pla­cées au centre du dis­cours por­té par ce jour­nal. L’exploitation sexuelle est pré­sen­tée comme le corol­laire de l’exploitation éco­no­mique dans la socié­té capi­ta­liste, défi­nie par une asy­mé­trie fon­da­men­tale de pou­voir entre le bour­geois et le pro­lé­taire, mais aus­si entre l’homme et la femme10. » Cependant, si les thé­ma­tiques abor­dées dans le jour­nal sont sou­vent très nova­trices pour l’époque et le milieu aux­quelles elles s’adressent, on constate tou­te­fois que, sur d’autres aspects, les posi­tions défen­dues sont plus conservatrices.

Ainsi la vision du couple, de la famille, de la mater­ni­té ou de la sexua­li­té for­mu­lée par les rédac­trices, reste, pour l’essentiel, conforme aux sché­mas tra­di­tion­nels, empreinte même d’un cer­tain puri­ta­nisme, et ne trans­gresse que timi­de­ment les conven­tions de leur temps. Plusieurs articles contiennent des éloges appuyés à la mater­ni­té et au rôle fon­da­men­tal dévo­lu aux mères dans l’éducation des enfants, dans la droite lignée de la tra­di­tion patriar­cale et de la divi­sion gen­rée du tra­vail domes­tique. Enfin, comme nous l’avons sou­li­gné plus haut, la ques­tion de la libé­ra­tion sexuelle et des pra­tiques n’est abor­dée que sous l’angle de la déviance. Quant à la ques­tion de l’homosexualité, elle n’est tout sim­ple­ment pas évo­quée. Si la condi­tion des femmes pro­lé­taires est le sujet prin­ci­pal du jour­nal, il ne se limite cepen­dant pas à cette thé­ma­tique et aborde éga­le­ment d’autre sujets dans une optique anar­chiste plus vaste : lutte contre l’État, l’Église, le capi­ta­lisme, la police et l’armée, etc. Partisan de la pro­pa­gande par le fait, il appelle les tra­vailleuses et les tra­vailleurs à s’organiser pour ren­ver­ser, par tous les moyens à leur dis­po­si­tion — même les plus vio­lents —, les tenants du sys­tème auto­ri­taire. Après plu­sieurs chan­ge­ments de comi­té de rédac­tion, et de nom­breux appels à l’aide, le jour­nal cesse sa paru­tion. Les rai­sons sont mul­tiples : manque de sou­tien, pro­blèmes éco­no­miques, dif­fi­cul­tés à trou­ver son public (beau­coup de femmes étaient alors anal­pha­bètes), radi­ca­li­té du pro­pos, ten­dance mino­ri­taire au sein de l’anarchisme argen­tin, et plus encore du mou­ve­ment ouvrier, etc.

[Sonia Delaunay]

Cependant, en dépit d’une exis­tence assez brève, ce jour­nal a joué un rôle pré­cur­seur fon­da­men­tal. En effet, il ouvre la voie à d’autres mili­tantes et à la for­ma­tion de groupes exclu­si­ve­ment fémi­nins comme « Las liber­ta­rias », en 1902 — même s’il fau­dra ensuite attendre une ving­taine d’années avant que ne se repro­duise une expé­rience édi­to­riale de ce genre, avec la paru­tion, entre 1922 et 1925, de Nuestra tri­bu­na, à l’initiative de la mili­tante anar­chiste Juana Rouco Buela. De plus, La Voz de la Mujer, qui ne se reven­di­quait pas féministe11, mais bien com­mu­niste-anar­chiste, à tra­vers les thé­ma­tiques abor­dées — remise en cause du capi­ta­lisme et de l’État, ques­tion­ne­ment sur la condi­tion fémi­nine, cri­tique de la condi­tion ouvrière et domes­tique, dénon­cia­tion de pra­tiques odieuses dans les milieux bour­geois et clé­ri­caux, mais aus­si mili­tants, refus de l’institution du mariage, droit à l’éducation pour toutes et tous — per­mit l’expression d’une volon­té d’émancipation fémi­nine et favo­ri­sa une sen­si­bi­li­sa­tion du mou­ve­ment ouvrier aux ques­tions d’égalité entre les sexes, liant dans une même réflexion ques­tion de classe et ques­tion de genre.

*

À plus d’un siècle de dis­tance, force est de consta­ter que la situa­tion dénon­cée par ces mili­tantes reste, mal­gré cer­taines évo­lu­tions, dans ses grandes lignes tou­jours d’actualité. En leur redon­nant aujourd’hui la parole, espé­rons que leur voix et leur com­ba­ti­vi­té ins­pirent encore toutes celles et ceux qui luttent pour un monde plus libre et plus égal.


Illustrations de ban­nière et de vignette : Sonia Delaunay


  1. « Nuestros propó­si­tos », La Voz de la Mujer, n° 1, 8 jan­vier 1896.
  2. Militante auto­di­dacte, Pepita Gherra (ou Guerra) com­mence à tra­vailler, alors qu’elle n’a que 12 ans, comme cou­tu­rière en ate­lier où elle fait l’expérience, dans sa chair, des mau­vais trai­te­ments réser­vés aux tra­vailleuses. En 1895, elle col­la­bore à La Anarquía, publi­ca­tion de La Plata, puis, en 1896, à La Revolución Social. Órgano Comunista-Anárquico de Buenos Aires. Fondatrice et contri­bu­trice majeure de La Voz de la Mujer, elle se charge seule de la réa­li­sa­tion inté­grale de cer­tains numé­ros. Célèbre dans les milieux anar­chistes pour ses articles sur la condi­tion des femmes et la condi­tion ouvrière, ses poèmes, à carac­tère pro­sé­ly­tiste, sont réci­tés lors de veillées et de mee­tings anar­chistes.
  3. Surnommée la « Louise Michel argen­tine », Virginia Bolten (1872[?]-1969) est sans doute l’une des figures les plus emblé­ma­tiques du mou­ve­ment anar­chiste fémi­nin argen­tin. Née à San Luis d’un père alle­mand mar­chand ambu­lant, elle s’installe à Rosario où elle tra­vaille comme ouvrière, d’abord dans un ate­lier de confec­tion de chaus­sures, puis dans une usine sucrière. Elle acquiert rapi­de­ment une grande noto­rié­té, en par­ti­ci­pant, dès 1888, au jour­nal El Obrero Panadero de Rosario (L’Ouvrier bou­lan­ger de Rosario) et, l’année sui­vante, en orga­ni­sant une mani­fes­ta­tion et une grève des cou­tu­rières. Lors de la mani­fes­ta­tion du 1er mai 1890, elle est à la tête du cor­tège et pro­nonce un viru­lent dis­cours à la suite duquel elle est arrê­tée par la police et fichée comme agi­ta­trice. Fondatrice, en 1896 de La Voz de la Mujer, elle col­la­bore éga­le­ment à d’autres jour­naux comme La Protesta, puis, plus tard, La Nueva Senda, édi­té par Juana Rouco Buela. Militante et agi­ta­trice infa­ti­gable, elle prend part, en 1904, au Comité de grève fémi­nin lors de la grève des tra­vailleurs du mar­ché aux fruits de la capi­tale, et fonde à Buenos Aires, en 1906, avec d’autres com­pa­gnonnes, le Centre fémi­nin anar­chiste. Elle meurt en 1969 à Montevideo, en Uruguay.
  4. Originaire de Rosario, amie de Virgina Bolten, Teresa Marchisio est une ora­trice anar­chiste inves­tie dans de nom­breux mou­ve­ments de grèves et luttes sociales. En 1906, elle par­ti­cipe à la créa­tion du Centre fémi­nin anar­chiste à Buenos Aires.
  5. En rai­son de l’invisibilisation dont ont été vic­times ces femmes, tant dans l’historiographie aca­dé­mique que mili­tante, nous ne dis­po­sons mal­heu­reu­se­ment que de très peu d’informations sur leur vie et leur par­cours.
  6. Les sous­crip­teurs, qui pré­fèrent conser­ver l’anonymat pour déjouer les ser­vices de police, uti­lisent des pseu­do­nymes évo­quant l’attitude com­ba­tive des milieux anar­chistes d’alors : « Celui qui charge son canon avec la tête d’un bour­geois », « Vive la dyna­mite ! », « Un tueur de curés », etc.
  7. « ¡Apareció aquel­lo ! », La Voz de la Mujer, n° 2, 31 jan­vier 1896.
  8. « Firmes en la Brecha », La Voz de la Mujer, n° 3, 20 février 1896.
  9. Ces trois édi­to­riaux sont repro­duits le volume d’où est tiré ce texte intro­duc­tif [ndlr].
  10. Joël Delhom, « La voix soli­taire de la femme anar­chiste argen­tine à la fin du XIXe siècle », in Mariannick Guennec (dir.), Entre jouis­sance et tabous. Les repré­sen­ta­tions des rela­tions amou­reuses et des sexua­li­tés dans les Amériques, Rennes, PUR, 2015, p. 115–123.
  11. Alors qu’a pos­te­rio­ri, il est sou­vent qua­li­fié de pré­cur­seur du fémi­nisme en Argentine, notons que le terme n’est jamais cité dans le jour­nal. Il faut ici pré­ci­ser que le fémi­nisme, en tant que mou­ve­ment, était alors consi­dé­ré, dans les milieux ouvriers, comme un phé­no­mène bour­geois, se limi­tant sou­vent à des reven­di­ca­tions sur l’égalité du droit de vote — alors que les anar­chistes dénon­çaient le vote comme ins­tru­ment de sou­mis­sion.

REBONDS

☰ Lire notre article « Yan Bin : aux ori­gines du fémi­nisme chi­nois », Léa Buatois, octobre 2021
☰ Lire notre tra­duc­tion « Élisabeth Dmitrieff : fémi­niste, socia­liste, com­mu­narde », Carolyn J. Eichner, juillet 2021
☰ Lire notre entre­tien avec Aurore Koechlin : « Aucune révo­lu­tion fémi­niste sans ren­ver­se­ment de classes », février 2021
☰ Lire notre article « Des égales dans la lutte des classes », Clara Zetkin, février 2021
☰ Lire notre entre­tien avec Silvia Federici : « Le fémi­nisme d’État est au ser­vice du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste », avril 2020
☰ Lire notre témoi­gnage « À l’as­saut des murs », C. M., mars 2020

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de




couverture du 11

Notre onzième et dernier numéro est disponible en librairie ! Vous pouvez également le commander sur notre site. Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Adèle, mettre au monde et lutter (Asya Meline) ▽ Quand on ubérise les livreurs (Rosa Moussaoui et Loez) ▽ Rencontre avec Álvaro García Linera ▽ Une laïcité française ? (avec Jean-Paul Scot et Seloua Luste Boulbina) ▽ Le communalisme comme stratégie révolutionnaire (Debbie Bookchin et Sixtine Van Outryve) ▽ Quand le poids est politique (Élise Sánchez) ▽ Regards (Aurélie William Levaux) ▽ La corrida d'Islero (Éric Baratay) ▽ Des jardins urbains et du béton (Camille Marie et Roméo Bondon) ▽ Dépasser l'idéologie propriétaire (Pierre Crétois) ▽ André Léo, toutes avec tous (Élie Marek) ▽ Des portes comme des frontières (Z.S.) ▽ Combien de fois (Claro) ▽ ode à ahmed (Asmaa Jama) ▽ La brèche (Zéphir)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.