La Commune, ou « le règne de la justice »


Il y a 150 ans, jour pour jour, que le peuple de Paris s’est sou­le­vé. La Troisième République a été pro­cla­mée quelques mois plus tôt et l’ar­mis­tice avec l’Allemagne signé fin jan­vier ; Adolphe Thiers, 73 ans, est alors chef du pou­voir exé­cu­tif : il tient à tout prix à sai­sir les canons que les Parisiens — épui­sés par le siège prus­sien (la faim, la misère et un taux de mor­ta­li­té mul­ti­plié par deux) — ont payés par sous­crip­tion. La popu­la­tion s’in­ter­pose ; « Barricades par­tout ! », entend-on dans les rues ; le 18 mars 1871 au soir, la pré­fec­ture de police et l’Hôtel de ville sont aux mains des pro­tes­ta­taires. Un dra­peau rouge est his­sé et résonne un cri : « Vive la Commune ! » Elle sera offi­ciel­le­ment pro­cla­mée dans dix jours : entre­temps, aux quatre coins du pays, le sou­lè­ve­ment démo­cra­tique fait tache d’huile. On connaît la fin. En manière d’hom­mage à la Commune et à celles et ceux qui se levèrent contre « un monde mal fait », nous consa­crons une semaine de publi­ca­tions à « la grande fédé­ra­tion des dou­leurs » — ain­si que Vallès la nom­me­ra. Julien Chuzeville, his­to­rien du mou­ve­ment ouvrier, vient de publier un ouvrage sur Léo Frankel, aux édi­tions Libertalia : ouvrier, cor­rec­teur et jour­na­liste hon­grois, il est élu res­pon­sable de la Commission du travail de la Commune de Paris à l’âge de 27 ans. Blessé lors de la Semaine san­glante, il trou­ve­ra refuge en Suisse puis en Angleterre. Extrait : récit des pre­miers jours. 


Le gou­ver­ne­ment d’Adolphe Thiers est de plus en plus inquiet de l’atmosphère poli­tique pari­sienne, où l’on a voté en février beau­coup plus à gauche que le reste du pays, où les réunions publiques donnent une large audience aux révo­lu­tion­naires, où la Garde natio­nale a élu une direc­tion qui com­prend des mili­tants de l’AIT [Première Internationale] comme Varlin. Le 11 mars, le gou­ver­ne­ment décide de sup­pri­mer plu­sieurs jour­naux répu­bli­cains « rouges », dont Le Cri du peuple de Jules Vallès. Puis, dans la nuit du 17 au 18 mars, il tente de désar­mer la Garde natio­nale en s’emparant de canons dans Paris. Mais, aler­tés dès le petit matin, des gardes natio­naux s’y opposent, ren­for­cés par une résis­tance pari­sienne spon­ta­née ; sur­tout, les sol­dats refusent de tirer sur la foule, cer­tains se ral­liant même à elle. Le gou­ver­ne­ment perd donc en quelques heures le contrôle de la capi­tale, ce qui entraîne sa fuite et son repli à Versailles. Ce départ des auto­ri­tés laisse la place à la Commune, qui était récla­mée dans des réunions publiques depuis des mois.

« Le gou­ver­ne­ment perd donc en quelques heures le contrôle de la capi­tale, ce qui entraîne sa fuite et son repli à Versailles. »

Dès les jours sui­vant le 18 mars, les jour­naux sup­pri­més repa­raissent, d’autres se créent, nombre d’entre eux reprennent le calen­drier révo­lu­tion­naire ins­tau­ré en 1792. Le Comité cen­tral de la Garde natio­nale se retrou­vant pro­vi­soi­re­ment en charge du pou­voir à Paris, il convoque des « élec­tions com­mu­nales » dans tous les arron­dis­se­ments, décide la levée de l’état de siège ain­si que la libé­ra­tion de « tous les déte­nus poli­tiques », et annonce vou­loir « faire res­pec­ter la liber­té de la presse, ain­si que toutes les autres1 ». Le 22 mars, Frankel écrit à Becker [révo­lu­tion­naire alle­mand natu­ra­li­sé suisse, ndlr] :

La révo­lu­tion est pour l’heure maître de la situa­tion, une révo­lu­tion menée paci­fi­que­ment — bien qu’elle ne soit pas encore ache­vée — par des hommes qui ne se sont fait un nom ni dans le jour­na­lisme, ni sur la tri­bune, pas plus sur Pégase2 que dans la diplo­ma­tie, car il s’agit pour la plu­part d’hommes qui sont nés dans de modestes logis et ont péni­ble­ment gagné leur vie dans les ate­liers. C’est aus­si ce qui fait pes­ter de rage la bour­geoi­sie3.

Le 23 mars, le conseil fédé­ral de l’AIT se réunit. Dans ce contexte d’urgence, Frankel pro­pose de « faire un mani­feste dans lequel nous invi­te­rions les nôtres à voter la Commune ». Il explique que « la ques­tion est pure­ment sociale » et qu’il s’agit d’« assu­rer le suc­cès des élec­tions ». Cette pro­po­si­tion est accep­tée, trois mili­tants étant dési­gnés pour écrire ce texte : Theisz, Antoine Demay et Frankel. Le Manifeste qu’ils écrivent est ensuite adop­té et affi­ché. Ce docu­ment salue « la révo­lu­tion com­mu­nale » et affirme l’objectif de « l’égalité sociale ». Il s’agit alors pour ces mili­tants de l’AIT d’« aider à mettre la pre­mière pierre de l’édifice social ». Dans ce but, ils rap­pellent quelques prin­cipes de base à appli­quer comme « l’instruction gra­tuite, laïque et inté­grale », ou encore « la liber­té abso­lue de la presse », et appellent en conclu­sion à « voter pour la Commune ». Le texte est signé de 14 mili­tants au nom du conseil fédé­ral de l’AIT, dont Frankel et Jules Nostag, ain­si que de 15 mili­tants au nom de la Chambre fédé­rale des socié­tés ouvrières, dont Eugène Pottier, Camélinat, Theisz, et Lazare Lévy4.

[Emanuil Popgenchev]

Le 24 mars, Le Cri du peuple publie une liste de 38 noms mis en avant par des comi­tés d’arrondissement pour les élec­tions du sur­len­de­main : Frankel y figure, et il est pré­ci­sé qu’il est de l’Internationale5. Ce sou­tien a du poids, car le jour­nal est alors mas­si­ve­ment lu à Paris. Les élec­tions du 26 mars 1871 apportent une nette majo­ri­té aux can­di­dats favo­rables au mou­ve­ment en cours, don­nant une légi­ti­mi­té démo­cra­tique à la pro­cla­ma­tion de la Commune. Frankel est élu dans le XIIIe arron­dis­se­ment : il y a 16 597 ins­crits, 8 010 votants, Frankel obtient 4 080 voix — soit tout juste 51 % des votes expri­més. Si on ignore pour­quoi il y a été can­di­dat, on sait que le XIIIe est un arron­dis­se­ment popu­laire, comme le XIe où il habite, et que l’AIT y est bien implan­tée. Il est cepen­dant celui des quatre élus de l’arrondissement qui recueille le moins de suf­frages, der­rière Léo Melliet, Émile Duval et Jean-Baptiste Chardon6. Frankel, bien que désor­mais l’un des mili­tants les plus actifs de l’AIT à Paris, n’est pas encore aus­si connu qu’eux — mais la situa­tion va chan­ger en quelques semaines. Il est d’ailleurs si peu lié à l’arrondissement qu’il ne fait aucun doute que c’est uni­que­ment parce qu’il est membre du conseil fédé­ral de l’AIT qu’il a été élu7.

« Dans ces pre­miers jours, on vote le report des loyers, l’instauration de la laï­ci­té, on brûle la guillo­tine : l’enthousiasme domine chez les tra­vailleurs de Paris. »

La Commune de Paris est pro­cla­mée le 28 mars par l’annonce offi­cielle des résul­tats du vote sur la place de l’Hôtel de ville, en pré­sence des élus : ce ras­sem­ble­ment mas­sif prend l’allure d’une grande fête popu­laire8. Le Conseil de la Commune for­mé par les élus se réunit dès lors quo­ti­dien­ne­ment. Une indé­ter­mi­na­tion fon­da­men­tale n’est pour­tant pas réel­le­ment tran­chée : la Commune est-elle un gou­ver­ne­ment, voire un gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire, ou une admi­nis­tra­tion com­mu­nale ? Il n’en reste pas moins que la situa­tion poli­tique, inédite, per­met d’envisager des chan­ge­ments sociaux d’ampleur. Dans ces pre­miers jours, on vote le report des loyers, l’instauration de la laï­ci­té, on brûle la guillo­tine : l’enthousiasme domine chez les tra­vailleurs de Paris. Des idées, des objec­tifs qui parais­saient inat­tei­gnables deviennent des pers­pec­tives concrètes, même pour une par­tie de la popu­la­tion qui ne les par­ta­geaient pas jusqu’ici. La fuite du gou­ver­ne­ment et l’élection d’un conseil com­mu­nal où les radi­caux sont majo­ri­taires suf­fit à l’époque pour par­ler de révo­lu­tion, bien que le gou­ver­ne­ment réfu­gié à Versailles conserve le pou­voir sur le reste de la France, et que l’Assemblée natio­nale élue en février conti­nue de sié­ger. Le Journal offi­ciel publié par les com­mu­nards conti­nue d’ailleurs de repro­duire jusqu’au 3 avril les débats de l’« Assemblée de Versailles » ; cepen­dant le Conseil de la Commune décrète le 30 mars « nuls et non ave­nus les ordres ou com­mu­ni­ca­tions éma­nant du gou­ver­ne­ment de Versailles9 ».

Le 29 mars, le Conseil de la Commune pro­cède en son sein à l’élection d’une Commission exé­cu­tive de sept membres, par­mi 19 can­di­dats — Frankel ne s’étant pas pré­sen­té. Sont ensuite mises en place neuf com­mis­sions thé­ma­tiques qui ont pour but de rem­pla­cer les ministres : Frankel fait par­tie de la « Commission du tra­vail, indus­trie et échange », aux côtés notam­ment de Benoît Malon, Albert Theisz et Augustin Avrial10.

[Emanuil Popgenchev]

Léo Frankel n’ayant pas la natio­na­li­té fran­çaise, la ques­tion de la vali­di­té de son élec­tion est exa­mi­née, et rapi­de­ment confir­mée par une com­mis­sion puis par le Conseil :

Considérant que le dra­peau de la Commune est celui de la République universelle ;
Considérant que toute cité a le droit de don­ner le titre de citoyen aux étran­gers qui la servent ;
Que cet usage existe depuis long­temps chez des nations voisines ;
Considérant que le titre de membre de la Commune étant une marque de confiance plus grande encore que le titre de citoyen, com­porte impli­ci­te­ment cette der­nière qualité,
La com­mis­sion est d’avis que les étran­gers peuvent être admis, et vous pro­pose l’admission du citoyen Frankel6.

« Frankel fut un des hommes les plus intel­li­gents et les plus dévoués de la Commune. En votant son admis­sion, ses col­lègues ne firent qu’affirmer le carac­tère inter­na­tio­nal de la Révolution. »

Commentant ce vote, le com­mu­nard Jean Baptiste Clément écri­ra : « Frankel fut un des hommes les plus intel­li­gents et les plus dévoués de la Commune. En votant son admis­sion, ses col­lègues ne firent qu’affirmer le carac­tère inter­na­tio­nal de la Révolution du 18 Mars11. » Avant 1870, Frankel était un ouvrier socia­liste par­mi d’autres, mili­tant peu connu lais­sant peu de traces. Un remar­quable dis­cours au pro­cès de l’AIT, puis son rôle majeur dans les acti­vi­tés de l’Internationale à Paris, le mettent en avant. À 27 ans, Frankel prend donc place au Conseil de la Commune, fai­sant par­tie des élus les plus jeunes. Il siège aux côtés de nom­breux autres membres de l’AIT : « Sur les quatre-vingt-douze élus de l’Assemblée com­mu­nale, trente-deux au moins appar­tiennent à l’Internationale12. » Les mili­tants de l’AIT ne se placent pas en exté­rio­ri­té, en sur­plomb du mou­ve­ment : ils s’y intègrent plei­ne­ment, font corps avec les organes de dis­cus­sion et de déci­sion de la Commune, non en tant qu’élite diri­geante mais à éga­li­té avec les autres com­mu­nards. Ils n’étaient pas atteints du féti­chisme de l’organisation, ce d’autant plus que l’AIT était un regrou­pe­ment qui impli­quait une diver­si­té d’opinions sur nombre de sujets.

Si les élus membres de l’AIT ne consti­tuent pas une frac­tion visible au sein de la Commune, c’est parce qu’ils ne forment pas un groupe homo­gène, qu’ils ne déli­bèrent pas à part de la Commune — en somme, c’est parce qu’ils ne sont en rien une frac­tion, en pre­mier lieu parce qu’ils ne sou­haitent pas l’être, pré­fé­rant s’intégrer plei­ne­ment au mou­ve­ment d’ensemble. Frankel pour sa part cor­res­pond avec au moins deux membres du Conseil géné­ral de l’AIT à Londres : le secré­taire Johann Eccarius, ain­si que Marx. Malheureusement, une par­tie de ces lettres ont été perdues13. On sait du moins que le Conseil géné­ral se tient le plus pos­sible au cou­rant du mou­ve­ment à Paris, contri­bue à la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale avec les com­mu­nards, et que Marx donne quelques conseils à la suite de la demande de Frankel ; mais les inter­na­tio­naux de Londres sont loin de vou­loir don­ner des ordres, pré­fé­rant faire confiance à leurs cama­rades qui sont sur place à Paris et peuvent donc mieux se rendre compte des pos­si­bi­li­tés de l’heure.

[Emanuil Popgenchev]

Le 29 mars, Frankel par­ti­cipe à la réunion du conseil fédé­ral de l’AIT, affir­mant qu’il s’agit désor­mais de « fon­der le droit des tra­vailleurs, et ce droit ne s’établit que par la force morale et la per­sua­sion » ; il faut selon lui lais­ser la méthode de « la mitraille » aux « des­potes ». Il pro­pose aus­si « la nomi­na­tion d’une com­mis­sion qui serait inter­mé­diaire entre la Commune et le conseil fédé­ral ». Sa pro­po­si­tion est adop­tée et une com­mis­sion de sept membres est consti­tuée, mais elle ne semble pas avoir réel­le­ment fonc­tion­né par la suite14. On retrou­vait pour­tant dans cette com­mis­sion plu­sieurs mili­tants proches de Frankel, comme Georges Bertin, Jules Nostag et Auguste Serraillier, dont cer­tains seront ensuite asso­ciés à la com­mis­sion du tra­vail et de l’échange.

« Il s’agit désor­mais de fon­der le droit des tra­vailleurs, et ce droit ne s’établit que par la force morale et la per­sua­sion. »

Le 31 mars, les élus de la Commune se posent la ques­tion de leur propre rému­né­ra­tion. Jules Vallès pro­pose 10 francs par jour, mais une autre pro­po­si­tion est de 15 francs. Frankel fait alors une sug­ges­tion inter­mé­diaire : « 10 francs par jour et cinq francs comme jeton de pré­sence. » Mais il ne recueille que quatre voix, une majo­ri­té adop­tant les 15 francs par jour — soit trois fois plus que le salaire ouvrier moyen à Paris en 187115. À la même séance, un décret à pro­pos des loyers est pro­po­sé par Jean-Baptiste Clément, avec le sou­tien de 10 autres élus dont Frankel, Édouard Vaillant, Jules Babick, Adolphe Clémence et Camille Langevin. On a vu que le paie­ment des loyers avait été sus­pen­du : or, il semble que les signa­taires de la pro­po­si­tion consi­dèrent que la jus­tice sociale implique que cette mesure béné­fi­cie aux seules classes popu­laires, et non aux privilégiés :

La Commune de Paris
Considérant qu’il y a des com­mer­çants et indus­triels qui pen­dant le siège ont exer­cé une indus­trie rémunératrice
Considérant qu’il y a des fonc­tion­naires et ren­tiers qui pen­dant le siège ont joui des mêmes reve­nus qu’en temps ordinaire
Décrète
Article unique
Tous les citoyens ayant jouis­sance de leurs reve­nus ordi­naires pen­dant l’état de siège sont tenus de ver­ser le mon­tant de leurs loyers dans les caisses municipales.
Un Jury serait [sic] nom­mé dans chaque arron­dis­se­ment pour recher­cher ceux qui se trouvent dans cette situation.

Le texte, dont le manus­crit est écrit par Frankel, est cepen­dant repous­sé : il sem­blait dif­fi­cile d’application, voire entrait en contra­dic­tion avec le décret déjà adop­té sur la remise des loyers. Il appa­raît aus­si que le texte a été pré­sen­té sans une concer­ta­tion préa­lable suf­fi­sante, puisque même Varlin est par­ti­san de le repousser16.

[Emanuil Popgenchev]

La Commune est d’abord une reprise par les classes popu­laires de l’espace public, de la ville, comme consé­quence de la mise en fuite des auto­ri­tés. C’est là l’aspect de « Paris libre » qui marque l’expérience com­mu­narde. L’enthousiasme des pre­miers jours et des pre­mières mesures crée un entraî­ne­ment : bien des Parisiens qui ne se seraient jamais décrits comme des révo­lu­tion­naires sont — à ce moment-là — des sou­tiens du mou­ve­ment en cours, de la Commune. Les résul­tats des élec­tions du 26 mars valident l’appui d’une grande par­tie des Parisiens, du moins de la majo­ri­té de ceux qui ont voté. Des choses qui se disaient dans les réunions publiques des années pré­cé­dentes paraissent désor­mais à por­tée de main ; les pers­pec­tives des révo­lu­tion­naires sont deve­nues cré­dibles au-delà de leur audi­toire habi­tuel. Cependant, même s’il y a des socia­listes au sein de la Commune, elle n’est pas elle-même « socialiste ».

« Cependant, même s’il y a des socia­listes au sein de la Commune, elle n’est pas elle-même socia­liste. »

Un bou­le­ver­se­ment social est visible par la forte pro­por­tion d’ouvriers — dont Frankel — par­mi les élus du 26 mars, même s’ils sont mino­ri­taires. Le Conseil regroupe par ailleurs des cou­rants poli­tiques variés, de répu­bli­cains radi­caux jusqu’aux diverses nuances du mou­ve­ment ouvrier. Les col­lec­ti­vistes comme Frankel sont mino­ri­taires, mais tout de même nom­breux. Les élec­tions du 26 mars, mal­gré une abs­ten­tion éle­vée, marquent un sou­tien popu­laire consis­tant à la Commune, et en son sein aux par­ti­sans d’une République démo­cra­tique et sociale uni­ver­selle. Cette expres­sion « République uni­ver­selle » est impor­tante pour com­prendre l’état d’esprit qui est celui des com­mu­nards, ou du moins de nombre d’entre eux : on le voit par exemple quand il s’agit de rendre hom­mage à un régi­ment, le Conseil de la Commune rem­place le mot « patrie » par « République17 ». Ayant tous vécu sous le Second Empire et mili­té contre lui, les élus de la Commune sont des répu­bli­cains et pour une par­tie d’entre eux la République dépasse les limites de la nation. La libé­ra­tion que repré­sente pour eux la Commune consiste notam­ment dans l’objectif de mettre en place une orga­ni­sa­tion poli­tique et sociale qui soit à l’opposé de la dic­ta­ture qu’était le Second Empire.

Néanmoins, la com­pré­hen­sion de la Commune a lar­ge­ment souf­fert d’abord de sa légende noire, puis de sa légende rose. Encore de nos jours, une sur­es­ti­ma­tion acri­tique de ce qu’elle fut est cou­rante, de même que l’ignorance des contra­dic­tions qui exis­taient en son sein18.


[lire le deuxième volet de notre semaine « La Commune a 150 ans »]


Chapitre extrait du livre de Julien Chuzeville, Léo Frankel — com­mu­nard sans fron­tières, Libertalia, 2021.
Le pré­sent titre fait réfé­rence à un article de Léo Frankel, paru le 1er jan­vier 1872 dans le jour­nal L’Émancipation : « J’étais pour la Commune, disait la brave et intel­li­gente Louise Michel, parce qu’elle vou­lait la Révolution sociale. Dans ces mots est tout le pro­gramme de la Commune. La Commune a suc­com­bé. Elle a suc­com­bé sous la force bru­tale. Mais en étouf­fant sa voix, on n’a pas même cica­tri­sé les plaies sociales qu’elle avait mis­sion de gué­rir, et tous les déshé­ri­tés des deux sexes, tous ceux qui veulent le règne de la véri­té, de la jus­tice, attendent sa résurrection. »


Illustrations de ban­nière et de vignette : Emanuil Popgenchev 


  1. Journal offi­ciel de la République fran­çaise n° 79, 20 mars 1871, p. 1.
  2. Désigne les per­sonnes qui ont acquis leur renom­mée grâce aux lettres, Pégase sym­bo­li­sant, dans la mytho­lo­gie grecque, l’inspiration poé­tique [NdT].
  3. Lettre à Johann Philipp Becker, 22 mars 1871, dans Götz Langkau, « Die Deutsche Sektion in Paris », 1871 : jalons pour une his­toire de la Commune de Paris, trad. CL.
  4. Les Séances offi­cielles de l’Internationale à Paris pen­dant le siège et pen­dant la Commune, op. cit., p. 132–152. Le texte est repro­duit dans la « par­tie non offi­cielle » du Journal offi­ciel le 27 mars.
  5. Le Cri du peuple n° 24, daté du 25 mars 1871, p. 2.
  6. Journal offi­ciel de la République fran­çaise n° 90, 31 mars 1871, p. 1.
  7. Un rap­port de police ulté­rieur, en 1873, le men­tionne comme membre de la sec­tion du XIIIe arron­dis­se­ment de l’AIT, mais c’est peut-être une confu­sion du fait qu’il fut élu de l’arrondissement ; une autre hypo­thèse serait qu’il ait adhé­ré après son élec­tion, afin d’être en contact avec les inter­na­tio­naux locaux (APP Ba 439, repro­duit dans le Dictionnaire bio­gra­phique du mou­ve­ment ouvrier tome IV, édi­tions ouvrières, 1967, p. 66–67).
  8. « Proclamation de la Commune », Journal offi­ciel de la République fran­çaise édi­tion du soir, n° 88, datée du 30 mars 1871 [parue la veille], p. 1.
  9. « Décret annu­lant les ordres de Versailles », Procès-ver­baux de la Commune de 1871, Ressouvenances, 2002, tome I, p. 53–54, et Journal offi­ciel de la Commune de Paris édi­tion du soir, n° 1, datée du 31 mars 1871, p. 1. Le 30 mars est le seul jour où le jour­nal change de nom ; l’appellation et la numé­ro­ta­tion ordi­naires reprennent le len­de­main, à la suite d’une déci­sion du Conseil de la Commune (Procès-ver­baux, p. 60).
  10. Procès-ver­baux de la Commune de 1871, op. cit., tome 1, p. 36–37 et 43–44, et Journal offi­ciel de la Commune de Paris n° 1, 30 mars 1871, p. 1.
  11. « La revanche des com­mu­neux », Le Cri du peuple n° 1052, 15 sep­tembre 1886, p. 2.
  12. Michel Cordillot, « L’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs et les ori­gines du mou­ve­ment ouvrier moderne (1865–1871) », dans Histoire des mou­ve­ments sociaux en France de 1814 à nos jours, La Découverte, 2014, p. 99.
  13. Subsistent une lettre d’Eccarius à Frankel du 4 avril 1871, deux brouillons de lettres de Marx (les lettres effec­ti­ve­ment envoyées n’ayant pas sur­vé­cu à la répres­sion de la Commune), et deux lettres de Frankel à Marx publiées en annexe.
  14. Les Séances offi­cielles de l’Internationale à Paris pen­dant le siège et pen­dant la Commune, op. cit., p. 158 et 174.
  15. Procès-ver­baux de la Commune, tome I, p. 81–82, et « Statistique des salaires en France, de 1853 à 1871 », Journal de la socié­té de sta­tis­tique de Paris tome XVI, 1875, p. 39–40.
  16. Fac-similé du manus­crit dans L’Autographe n° 1, 2 sep­tembre 1871, p. 11, et Procès-ver­baux de la Commune, tome I, p. 82–83. Arnould défend la pro­po­si­tion dans Histoire popu­laire et par­le­men­taire de la Commune de Paris, Kistemaeckers, 1878, tome II, p. 120–121.
  17. « A bien méri­té de la patrie et de la Commune » devient « a bien méri­té de la République et de la Commune » (Procès-ver­baux de la Commune, tome II, p. 346, séance du 12 mai).
  18. Ce regard apo­lo­gé­tique se retrouve dans le fait que des livres de par­ti­ci­pants à la Commune — Lissagaray notam­ment — sont par­fois encore consi­dé­rés comme des réfé­rences, alors que ce ne sont guère aujourd’hui que des sources par­mi d’autres, à lire avec esprit cri­tique et à recou­per. Les ouvrages de réfé­rence sont aujourd’hui ceux de Jacques Rougerie et de Robert Tombs.

REBONDS

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☰ Lire notre article "Zola contre la Commune", Émile Carme, mars 2019
☰ Lire notre article « Élisée Reclus, vivre entre égaux », Roméo Bondon, septembre 2017
☰ Lire « La Commune ou la caste — par Gustave Lefrançais », juin 2017
☰ Lire notre abécédaire de Louise Michel, mars 2017
☰ Lire notre entretien avec Mathieu Léonard : « Vive la Première Internationale ! », mai 2015

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