Judith Bernard : « Le tirage au sort rappelle à chacun qu’il est citoyen »


Entretien paru dans le n° 2 de la revue Ballast (printemps 2015)

Second volet de notre dos­sier consa­cré au tirage au sort. Si l’es­sayiste et mili­tant Clément Sénéchal le rejette en tant qu’il serait une pra­tique « anti­po­li­tique », la met­teuse en scène et cofon­da­trice de l’é­mis­sion Hors-Série se porte en faux : le tirage au sort est jus­te­ment l’un des outils indis­pen­sables à toute démo­cra­tie digne de ce nom. Contre l’entre-soi de la caste, la « démo­pho­bie » et la toute-puis­sance du sys­tème oli­gar­chique, Bernard étaie sa posi­tion : il faut tirer au sort une Assemblée consti­tuante afin que « n’im­porte qui » ait, enfin, voix au cha­pitre dans la Cité.


Il y a quelque chose qui paraît heur­ter de plein fouet le bon sens : tirer au sort va ame­ner aux manettes des incom­pé­tents, des ignares, des fous ou des salauds. Question fort peu ori­gi­nale, mais pri­mor­diale pour bien com­men­cer : que répondre à cette crainte qui s’avance à chaque dis­cus­sion sur le sujet ?

Grand péril en effet que celui des incom­pé­tents, des ignares, des fous et des salauds ! Mais il faut d’abord objec­ter que notre sys­tème actuel de démo­cra­tie élec­to­rale ne nous pro­tège nul­le­ment de cette engeance : en ver­tu du suf­frage uni­ver­sel, ils ont tous le droit de vote, ils sont pour la plu­part éli­gibles, et ils sont très sou­vent élus. Donc, quand on s’intéresse à ce pro­blème des vices ou défauts indi­vi­duels sus­cep­tibles d’entacher les pra­tiques poli­tiques, il faut déjà avoir l’honnêteté de recon­naître que nos ins­ti­tu­tions, non seule­ment ne nous en pro­tègent pas, mais même qu’elles ont ten­dance à les favo­ri­ser — je ne sur­pren­drai per­sonne en sou­li­gnant que la vic­toire élec­to­rale ne récom­pense que rare­ment les indi­vi­dus les plus hon­nêtes, les plus pro­fonds, les plus huma­nistes, les plus sen­sibles de la classe poli­tique. La vio­lence des cam­pagnes élec­to­rales ne favo­rise pas les « braves gens » ; les­quels, en géné­ral, se détournent des par­tis poli­tiques et des com­pé­ti­tions élec­to­rales, per­çues — à rai­son — comme des machines de guerre peu pro­pices à la recherche du bien commun.

Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés : l’Assemblée consti­tuante seule serait tirée au sort ? Quid des mai­ries, du Sénat et, même, de l’Élysée et de Matignon ? Des moyens de contrôle et des révo­ca­tions seraient-ils envisagés ?

« Le hasard est aveugle aux dif­fé­rences de classe, de sexe, d’origine, de for­ma­tion, de confes­sion ; il a cette pro­prié­té, lorsqu’il est appli­qué à un grand nombre, de pro­duire une repré­sen­ta­tion en miroir de la socié­té dans sa diversité. »

Dans l’immédiat, le pro­jet que je porte, avec beau­coup d’autres mili­tants, est de tirer au sort l’Assemblée consti­tuante : celle qui aura pour mis­sion de pro­duire les règles consti­tu­tion­nelles qui orga­ni­se­ront la vie poli­tique future. L’hypothèse de départ est que ces règles ne doivent pas être écrites par des indi­vi­dus inté­res­sés au pou­voir, eux-mêmes can­di­dats à des fonc­tions qu’ils seraient ten­tés de trans­for­mer en oppor­tu­ni­té de pros­pé­ri­té per­son­nelle. Ils risquent de confi­gu­rer la Constitution en machine à pré­ser­ver et aug­men­ter leur pou­voir, et donc en ins­tru­ment d’impuissance du peuple — ce qui est glo­ba­le­ment le cas des Constitutions qui ont orga­ni­sé la vie poli­tique jusqu’à pré­sent. Il est assez rai­son­nable d’estimer qu’en démo­cra­tie, c’est au demos, au peuple, de défi­nir les règles orga­ni­sa­tion­nelles de sa vie poli­tique : ce qui concerne tous doit être l’objet de tous, débat­tu éga­li­tai­re­ment par tous. Le « éga­li­tai­re­ment » est ici impor­tant ; il me conduit (et cela peut sem­bler para­doxal) à écar­ter les idées de rédac­tion col­lec­tive et spon­ta­née de la Constitution par « toute » la popu­la­tion grâce aux outils numé­riques dont nous dis­po­sons désor­mais : cette idée, défen­due par cer­tains démo­crates oppo­sés au tirage au sort, condui­rait en réa­li­té, me semble-t-il, à confier la tâche rédac­tion­nelle aux plus dis­po­nibles, aux plus moti­vés, à ceux qui sont déjà les plus sûrs d’en être capables : ce n’est pas l’« éga­li­té », cela, c’est une forme de sélec­tion par la dis­po­ni­bi­li­té, l’engagement et la com­pé­tence, et c’est une nou­velle caste qui se forme, caste qui est pré­ci­sé­ment la forme de cap­ture de pou­voir que nous vou­lons évi­ter. Le tirage au sort, lui, réa­lise dans la pra­tique le prin­cipe éga­li­taire qui fonde le pro­jet démo­cra­tique : nous sommes tous égaux devant le tirage au sort. Le hasard est aveugle aux dif­fé­rences de classe, de sexe, d’origine, de for­ma­tion, de confes­sion ; il a cette pro­prié­té, lorsqu’il est appli­qué à un grand nombre, de pro­duire une repré­sen­ta­tion en miroir de la socié­té dans sa diver­si­té. Il peut donc réa­li­ser une méto­ny­mie de ce « tous » qui est fon­dé à défi­nir les règles ins­ti­tu­tion­nelles de la démocratie.

On reste dans le prin­cipe de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, mais en s’appuyant sur une repré­sen­ta­tion fidèle, non biai­sée, de la popu­la­tion. Et cette assem­blée n’est pas convain­cue de sa supé­rio­ri­té ; elle n’est han­tée que par le sen­ti­ment de sa res­pon­sa­bi­li­té — le sort en a dési­gné cer­tains pour déli­bé­rer et arbi­trer au nom de tous, sans qu’ils soient meilleurs : lourde tâche, édi­fiante mis­sion, inquié­tante res­pon­sa­bi­li­té qui invite à l’humilité et à l’honnêteté dans la recherche du bien com­mun. Le tirage au sort pro­duit des affects dia­mé­tra­le­ment oppo­sés à ceux que génère la logique élec­to­rale — et les dis­po­si­tions affec­tives, pas­sion­nelles, c’est un ingré­dient déci­sif de la vie sociale en géné­ral, et des arbi­trages poli­tiques en par­ti­cu­lier. Bien sûr, il ne s’agirait pas de confier sans pré­cau­tion les manettes du pays à cette assem­blée, et en aucun cas de don­ner les pleins pou­voirs à un qui­dam soli­taire et incom­pé­tent. L’assemblée des tirés au sort est une assem­blée d’égaux en droit, mais pas for­cé­ment dans les faits (nous ne sommes pas tous égaux devant la puis­sance d’agir, de débattre, d’argumenter) ; il faut évi­dem­ment se don­ner les moyens de pro­duire cette éga­li­té dans les faits, par des règles strictes : pour tous les tirés au sort, accès égal aux savoirs par des for­ma­tions adap­tées, consul­ta­tion d’experts repré­sen­tant des ana­lyses contras­tées, orga­ni­sa­tion rigou­reuse de la déli­bé­ra­tion (res­pect des temps et des tours de parole…). Et trans­pa­rence totale des acti­vi­tés de l’assemblée : la mul­ti­tude doit pou­voir connaître l’intégralité du tra­vail four­ni par les tirés au sort, et les condi­tions dans les­quelles ils le réa­lisent. C’est de la qua­li­té de ces pro­cé­dures de contrôle, d’organisation (et bien sûr de révo­ca­tion, pour qui­conque ne res­pec­te­rait pas ces règles) que le tirage au sort tire ses pro­prié­tés vertueuses.

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« L’élection, dans son prin­cipe-même, favo­rise ce conflit d’intérêt », avez-vous décla­ré. Comment expli­quer que la démo­cra­tie soit désor­mais syno­nyme, dans la plu­part des têtes, de suf­frage uni­ver­sel, de sys­tème repré­sen­ta­tif et parlementaire ?

L’élection ne pré­sente pas les pro­prié­tés ver­tueuses du tirage au sort ; je l’ai déjà dit, l’élection met l’élu dans le sen­ti­ment de sa propre dis­tinc­tion, le convainc de sa supé­rio­ri­té — s’il a « gagné », c’est qu’il est « le meilleur » des com­pé­ti­teurs. Et s’il est ame­né à repré­sen­ter ses élec­teurs, c’est qu’il a des qua­li­tés que ses élec­teurs n’ont pas : il aura tôt fait de se juger plus capable que ses élec­teurs de dis­cer­ner ce qui est bien, ce qui est vrai, s’éloignant des opi­nions et des réa­li­tés vécues par la « base » qui l’a por­té au pou­voir. Le prin­cipe d’égalité consti­tu­tif de la démo­cra­tie est déjà gra­ve­ment mis à mal. Et com­ment pré­ser­ver l’élu de la ten­ta­tion d’organiser les règles du jeu poli­tique confor­mé­ment à son inté­rêt per­son­nel, ou aux inté­rêts du groupe qui lui a per­mis d’accéder à cette posi­tion ? Il faut tou­jours le rap­pe­ler, les cam­pagnes élec­to­rales sont des batailles extrê­me­ment coû­teuses, qu’on ne rem­porte qu’à la condi­tion d’avoir de solides appuis dans le monde média­tique, lequel est lar­ge­ment domi­né par la puis­sance du capi­tal. Le pou­voir de l’argent est par­tout dans la logique élec­to­rale : elle favo­rise les can­di­dats issus de milieux pri­vi­lé­giés, qui y ont pui­sé les moyens de leur expres­sion et de leur visi­bi­li­té ; elle sup­pose donc du capi­tal sym­bo­lique, et bien sûr du capi­tal tout court ; com­ment s’étonner, dès lors, de la socio­lo­gie tris­te­ment homo­gène de nos actuelles assem­blées élues ? Et com­ment s’étonner que ces assem­blées de « domi­nants » pro­duisent des lois essen­tiel­le­ment favo­rables aux « domi­nants » ? Les méca­nismes actuels de la démo­cra­tie élec­to­rale pro­duisent auto­ma­ti­que­ment les formes de la plou­to­cra­tie. Si la démo­cra­tie est mal­gré tout syno­nyme de « suf­frage uni­ver­sel, sys­tème repré­sen­ta­tif et par­le­men­taire », c’est bien sûr parce que c’est ce que l’école, et toutes nos ins­ti­tu­tions, à com­men­cer par le corps poli­tique lui-même, nous répètent depuis plus de deux siècles. Et l’on peut le com­prendre : le suf­frage uni­ver­sel, c’est tout de même bien plus démo­cra­tique que le suf­frage cen­si­taire, lequel est plus démo­cra­tique que la monar­chie héré­di­taire. Et bien sûr, le sys­tème repré­sen­ta­tif est plus démo­cra­tique que la tyran­nie d’un seul ! La démo­cra­tie se juge par degrés, elle doit être consi­dé­rée rela­ti­ve­ment à ce qu’elle a rem­pla­cé ; en ce sens, la République nous a éman­ci­pés de l’Ancien régime, et c’est un pro­grès démo­cra­tique indis­cu­table. Mais elle doit être jugée aus­si rela­ti­ve­ment à ce qu’elle pos­tule ; en ce sens, le prin­cipe éga­li­taire, qui est à la fois son ori­gine phi­lo­so­phique et son hori­zon poli­tique, est loin d’être réa­li­sé, et il faut encore bien du tra­vail pour lui per­mettre d’advenir dans les faits. Le tirage au sort des consti­tuants, qui per­met­trait de pro­duire une Constitution fon­dant la puis­sance du peuple en limi­tant le pou­voir des élus, me paraît être la pro­chaine étape de cette longue aven­ture du tra­vail démocratique.

On évoque for­cé­ment la Grèce antique, mais quels exemples plus récents, voire contem­po­rains, pou­vez-vous sol­li­ci­ter pour asseoir votre proposition ?

« Les cam­pagnes élec­to­rales sont des batailles extrê­me­ment coû­teuses, qu’on ne rem­porte qu’à la condi­tion d’avoir de solides appuis dans le monde médiatique. »

Les exemples plus récents sont à cher­cher du côté de l’Ontario et de la Colombie bri­tan­nique, qui se sont dotés d’assemblées entiè­re­ment tirées au sort pour pro­duire une révi­sion du code élec­to­ral (élec­tion à la pro­por­tion­nelle, finan­ce­ment, rôle des médias…) ; en Irlande, une assem­blée tirée au sort pour les deux tiers de ses membres a eu à se pro­non­cer sur les valeurs qui devaient pré­si­der à la vie poli­tique. En Islande, une assem­blée de 1 000 per­sonnes a été tirée au sort en 2010, qui a tra­vaillé à pro­duire le cahier des charges des­ti­né à gui­der le tra­vail de l’Assemblée consti­tuante qu’il était ques­tion de convo­quer… Finalement, la réforme consti­tu­tion­nelle n’a pu avoir lieu en Islande, du fait de l’opposition des par­tis poli­tiques de centre droit qui ont empor­té les der­nières élec­tions… Mais, en dépit des échecs que ces pro­jets ren­contrent par­fois, ce qui frappe est la mul­ti­pli­ca­tion des expé­ri­men­ta­tions à tra­vers le monde, qui est un signe cer­tain de l’évolution des men­ta­li­tés concer­nant la ques­tion démo­cra­tique. Une exi­gence plus éle­vée se mani­feste par­tout vis-à-vis des ins­ti­tu­tions poli­tiques, ain­si que le sen­ti­ment d’une com­pé­tence citoyenne éga­le­ment par­ta­gée. Les grands mou­ve­ments sociaux, par­fois révo­lu­tion­naires, de 2011, en ont d’ailleurs été une mani­fes­ta­tion spectaculaire.

« Ne pas don­ner le pou­voir à ceux qui veulent le pou­voir », telle semble être l’une des idées-forces du TAS [tirage au sort]. On vous reproche, en « dia­bo­li­sant » le pou­voir, de mener à l’impuissance et de condam­ner les mili­tants et tous ceux qui s’engagent en poli­tique. Que vous évoque cette expres­sion, jus­te­ment, de « prise du pouvoir » ?

La ques­tion de la « prise de pou­voir » tra­vaille dou­lou­reu­se­ment la pen­sée poli­tique de la gauche radi­cale depuis plus d’un siècle. L’idée qui me paraît struc­tu­rer le pro­jet du tirage au sort, et qui est héri­tée en par­tie de la phi­lo­so­phie anar­chiste, c’est que la ques­tion n’est pas de « prendre le pou­voir », mais d’empêcher qu’il soit pris — c’est-à-dire cap­tu­ré, déte­nu, mono­po­li­sé, et détour­né de sa voca­tion à ser­vir le bien com­mun. Si des ins­ti­tu­tions ver­tueuses étaient éla­bo­rées par des citoyens tirés au sort — réfé­ren­dum d’initiative citoyenne, non-cumul des man­dats, révo­ca­bi­li­té des élus, red­di­tion des comptes, etc. —, elles pour­raient per­mettre de ces­ser d’envisager l’élection comme un « don de pou­voir » (et il faut entendre le mot « don » dans ses deux signi­fi­ca­tions : l’idée que l’élu aurait un « don », des pré­dis­po­si­tions talen­tueuses à exer­cer le pou­voir, et celle du « don » qu’on lui fait en lui aban­don­nant notre puis­sance). Il ne s’agirait plus de « don­ner » le pou­voir, mais au mieux, de « prê­ter » tem­po­rai­re­ment l’une de ses charges sous la forme d’un man­dat impératif.

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Parmi les phi­lo­sophes qui le défendent, on retrouve une cri­tique radi­cale de la logique oli­gar­chique et une volon­té de don­ner au peuple sa sou­ve­rai­ne­té. À l’instar de cer­tains d’entre eux, esti­mez-vous éga­le­ment que le cli­vage droite/gauche est caduc et qu’il faut désor­mais rai­son­ner sur des bases plus larges ?

Le pro­blème du mot « gauche » est que s’en réclament des élus qui tra­hissent l’essentiel de sa signi­fi­ca­tion — la cause du peuple, la défense de la mul­ti­tude des dému­nis contre les pos­sé­dants les plus puis­sants. Je ne sais pas s’il faut, du coup, renon­cer à ce vocable his­to­rique, sous pré­texte qu’il a été dévoyé par cer­tains. Je me sens de gauche, je me dis de gauche — mais alors je pré­cise tou­jours « gauche cri­tique », ou bien « gau­chiste », pour que les choses soient claires ; mais je me sens capable de tra­vailler poli­ti­que­ment avec des gens qui ne croient pas dans ce cli­vage ter­mi­no­lo­gique, gens qui four­nissent le gros des troupes abs­ten­tion­nistes aujourd’hui. Je com­prends très bien la démarche de Iglesias, à la tête de Podemos, qui pri­vi­lé­gie désor­mais une autre ter­mi­no­lo­gie : le « peuple », contre la « caste ». C’est une approche prag­ma­tique, qui consiste à employer une langue qui « parle » à ceux à qui on s’adresse, une manière de vali­der un usage — puisque dans les faits, la mul­ti­tude semble avoir majo­ri­tai­re­ment aban­don­né le mot « gauche » que les élites ont dévoyé. En la matière, je pense qu’il ne faut pas faire de féti­chisme lexi­cal. Il faut pri­vi­lé­gier le ter­rain com­mun plu­tôt que culti­ver les graines de dis­corde. Et le ter­rain com­mun, celui sur lequel le peuple peut se ras­sem­bler et agir, c’est la démo­cra­tie, enten­due comme régime d’une authen­tique sou­ve­rai­ne­té populaire.

Mais le TAS n’abolit-il pas, par le fait même du hasard, les posi­tions de classes, et donc leurs luttes — cœur même du socia­lisme historique ?

« Ce fan­tasme démo­phobe conduit à ima­gi­ner un bour­rin pos­si­ble­ment facho, le doigt sur le bou­ton de l’arme ato­mique, déci­dant tout seul et sur quelque impul­sion incontrôlable. »

C’est tota­le­ment absurde. D’une part, j’ai l’impression que ce sont plu­tôt les moda­li­tés actuelles de notre démo­cra­tie élec­to­rale qui tendent à dis­soudre cette lutte, dans l’illusion qu’elle serait prise en charge par la repré­sen­ta­tion poli­tique — or, les par­tis poli­tiques réel­le­ment por­teurs de la cause du peuple sont à peu près inau­dibles dans la bataille média­tique, et sont sem­pi­ter­nel­le­ment mino­ri­sés dans la repré­sen­ta­tion (déva­lo­ri­sés, dia­bo­li­sés, et donc en infé­rio­ri­té numé­rique à l’arrivée). Que se pas­se­rait-il dans une assem­blée tirée au sort ? Les citoyens issus des classes popu­laires seraient, comme dans la socié­té réelle, lar­ge­ment majo­ri­taires (en ver­tu de l’effet miroir du tirage au sort appli­qué aux grands nombres) ; les citoyens iden­ti­fiés aux classes domi­nantes seraient en infé­rio­ri­té numé­rique. La lutte des classes aurait lieu sous la forme de débats contra­dic­toires, les uns et les autres expri­mant sans doute, au moins au début des tra­vaux, les opi­nions construites par leur déter­mi­na­tion sociale. Elle aurait lieu d’une manière plus juste, les armes étant égales — temps et tours de paroles équi­ta­ble­ment res­pec­tés, quelle que soit la condi­tion sociale. Il y aurait bien sûr des conflits, les immenses que­relles sur le droit de la pro­prié­té, par exemple, tra­ver­se­raient cette assem­blée, oppo­sant les pos­sé­dants et les plus dému­nis. Il faut comp­ter sur l’intelligence col­lec­tive pour par­ve­nir à trou­ver des formes de com­pro­mis accep­tables par une très large majo­ri­té — sur cette ques­tion, je rêve quant à moi d’une assem­blée qui abo­li­rait, confor­mé­ment aux pro­po­si­tions de Bernard Friot, la pro­prié­té lucra­tive pour n’autoriser que la pro­prié­té d’usage… Bref, dans une telle assem­blée, on l’entendrait vrai­ment, la lutte des classes, mais elle s’exprimerait dans des condi­tions sus­cep­tibles de la faire par­ve­nir à des points de réso­lu­tion, des formes d’accord qui n’annuleraient pas la vio­lence sociale, mais qui per­met­traient de la juguler.

Le socio­logue Didier Eribon écrit dans Retour à Reims : « Une phi­lo­so­phie de la démo­cra­tie qui se contente (même si ses auteurs s’émerveillent eux-mêmes d’avancer une pen­sée aus­si scan­da­leuse) de célé­brer l’éga­li­té pre­mière de tous avec tous et de res­sas­ser que chaque indi­vi­du serait doté de la même com­pé­tence que tous les autres n’est en rien une pen­sée de l’émancipation, dans la mesure où elle ne s’interroge jamais sur les moda­li­tés de la for­ma­tion des opi­nions […]. Je n’aimerais pas que ma mère ou mes frères — qui n’en demandent pas tant — soient tirés au sort pour gou­ver­ner la Cité au nom de leur com­pé­tence égale à celle de tous les autres : leurs choix n’y seraient pas dif­fé­rents de ceux qu’ils expriment quand ils votent, à ceci près qu’ils pour­raient bien être majo­ri­taires. » Que vous ins­pirent ses propos ?

Tout est dans les « moda­li­tés de la for­ma­tion des opi­nions ». Eribon sou­ligne ici, mais sans en mesu­rer toutes les consé­quences, que ce sont bien les ins­ti­tu­tions qui façonnent nos manières de pen­ser. Nous sommes ce que les ins­ti­tu­tions nous font deve­nir. L’élection (ce « piège à cons », comme dirait l’autre), depuis deux siècles, tend à prendre les élec­teurs pour des cons — ne sol­li­ci­tant les suf­frages de l’opinion que pour la tra­hir sitôt le man­dat obte­nu. Rien d’étonnant à ce que les gens, trai­tés comme des cons, se com­portent comme des cons. Et la conne­rie ren­due majo­ri­taire, c’est déjà une réa­li­té, per­mise par l’élection ; l’Histoire pas­sée nous l’a déjà mon­tré, et la pré­sente aus­si. Le tirage au sort ne repré­sente pas, en la matière, un péril supé­rieur. Mais il a pour lui des ver­tus que l’élection n’a pas. Au lieu de prendre les gens pour des cons, il prend les gens pour des égaux : des citoyens capables, res­pon­sables et com­pé­tents. Ce n’est peut-être pas une condi­tion suf­fi­sante pour les faire adve­nir à cette com­pé­tence, mais c’est en tout cas une condi­tion néces­saire (laquelle n’a jamais été rem­plie jusqu’ici — on ne peut donc pré­ju­ger si défa­vo­ra­ble­ment de ce que cela don­ne­rait). Pour les y faire adve­nir ensuite, il y a les pro­cé­dures de for­ma­tion et de capa­ci­ta­tion que j’évoquais au début. Il n’y a rien d’impossible là dedans ; il n’y a qu’une ques­tion de moyens — les moyens qu’on se donne, en termes de temps et d’outils ins­ti­tu­tion­nels — et donc de volon­té poli­tique. Ensuite, il faut reve­nir sur cette sorte de fan­tasme qu’on retrouve tou­jours chez les adver­saires du tirage au sort, selon lequel il aurait pour effet de pro­pul­ser tel imbé­cile à la toute-puis­sance de « gou­ver­ner ». Il y a tou­jours der­rière ce fan­tasme une sorte de démo­pho­bie qui devrait conduire à l’abolition du suf­frage uni­ver­sel (mais pour reve­nir à l’aristocratie la plus réac­tion­naire), si on en tirait les consé­quences logiques. Ce fan­tasme démo­phobe conduit à ima­gi­ner un bour­rin pos­si­ble­ment facho, le doigt sur le bou­ton de l’arme ato­mique, déci­dant tout seul et sur quelque impul­sion incon­trô­lable (à laquelle sa condi­tion de pro­lé­taire mal dégros­si semble le vouer iné­luc­ta­ble­ment) le grand désastre civi­li­sa­tion­nel. Or, non seule­ment il n’y a guère d’imbécillité qui per­siste dans les pro­cé­dures de for­ma­tion et de capa­ci­ta­tion qui accom­pagnent le pro­jet du tirage au sort (le « bour­rin » n’a pas voca­tion à le res­ter ; ce n’est pas une fata­li­té de sa « nature », c’est une pro­duc­tion sociale que d’autres pro­duc­tions sociales peuvent cor­ri­ger ; comme l’a dit Bernard Friot, encore lui, « il y a des ins­ti­tu­tions qui génèrent les capa­ci­tés qu’elles pos­tulent »). En outre, il n’est pas tout seul : il tra­vaille en assem­blée, et, si la psy­cho­lo­gie des foules ne pro­duit pas tou­jours des actions per­ti­nentes, les règles de la déli­bé­ra­tion col­lec­tive dans une assem­blée d’égaux assurent en géné­ral des déci­sions éclai­rées — il faut ici se réfé­rer aux conven­tions citoyennes tirées au sort, impul­sées et obser­vées par Jacques Testart, qui en a décrit les spec­ta­cu­laires ver­tus. Enfin, il ne « gou­verne » pas ; il déli­bère et vote, avec ses égaux, des pro­po­si­tions d’articles consti­tu­tion­nels. Lesquels peuvent (doivent, selon moi) être sou­mis à réfé­ren­dum pour être défi­ni­ti­ve­ment adop­tés… Nous sommes loin d’une tyran­nie exer­cée par un cré­tin incontrôlable !

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Clément Sénéchal estime que le TAS, en abo­lis­sant les cam­pagnes poli­tiques et en « déres­pon­sa­bi­li­sant » les indi­vi­dus, « risque bien d’accentuer la dépo­li­ti­sa­tion de la socié­té ». 

C’est encore bien mal com­prendre le pro­jet du tirage au sort de la Constituante. D’abord, il ne concerne a prio­ri que l’Assemblée consti­tuante ; rien ne per­met de conclure que cette assem­blée abo­li­rait défi­ni­ti­ve­ment toute forme d’élection pour l’organisation des ins­ti­tu­tions à venir. Il y a fort à parier, au contraire, qu’elle main­tien­drait les élec­tions pour cer­taines assem­blées, cer­tains postes, en les envi­ron­nant de contrôles citoyens ren­for­cés. Donc, la vie poli­tique ponc­tuée de cam­pagnes élec­to­rales et de scru­tins met­tant en scène les grands cli­vages idéo­lo­giques repren­drait pro­ba­ble­ment son cours (mais avec de nou­velles règles plus strictes) sitôt la nou­velle Constitution adop­tée. Par ailleurs, quand bien même on ne se foca­li­se­rait que sur le moment de la Constituante, et dans l’hypothèse où elle serait inté­gra­le­ment tirée au sort, elle consti­tue­rait tout de même un moment de poli­ti­sa­tion mas­sive de l’opinion. D’abord parce que la phi­lo­so­phie du tirage au sort rap­pelle à cha­cun qu’il est citoyen à éga­li­té avec son pro­chain ; qu’il est concer­né et res­pon­sable (fin du déni de com­pé­tence opé­ré par l’élection : ce n’est pas une mince prise de conscience qui s’opère là). Se sachant tout à coup « repré­sen­té » par « n’importe qui », qui a charge d’arbitrer pour lui le des­tin des ins­ti­tu­tions natio­nales, le citoyen lamb­da sera sans doute sai­si par l’inquiétude ; et c’est très sain, très fruc­tueux, poli­ti­que­ment : l’inquiétude, c’est une forme du mou­ve­ment, le contraire de la quié­tude cynique de celui qui pense que tout est fou­tu, et de la quié­tude naïve de celui qui pense que tout ira bien. Sans doute l’immense majo­ri­té des citoyens que le sort n’aura pas dési­gnés sui­vra avec inté­rêt le tra­vail de la Constituante (dont je rap­pelle qu’il doit être entiè­re­ment trans­pa­rent, visible pour tous). Les par­tis poli­tiques obser­ve­ront ce tra­vail aus­si, et le com­men­te­ront, tâche­ront d’infléchir les posi­tions des consti­tuants en for­mu­lant publi­que­ment les ana­lyses idéo­lo­giques qu’ils ont voca­tion à pro­duire… Ce sera, à nou­veau (comme en 2005, lorsque l’opinion fran­çaise s’est empa­rée du débat sur le pro­jet de Traité « consti­tu­tion­nel » euro­péen) un grand moment de débats, d’analyses, de docu­men­ta­tion, de contro­verse. Enfin, les articles de la Constitution devront être sou­mis à réfé­ren­dum : à nou­veau débat, contro­verses, affron­te­ments idéo­lo­giques… Et vote, par tous les élec­teurs, article par article, ou sec­tion par sec­tion. C’est donc très exac­te­ment le contraire d’une « dépo­li­ti­sa­tion » qui est annon­cé avec le pro­jet d’une Constituante tirée au sort ; c’est la mise en pra­tique de la démo­cra­tie comme exer­cice poli­tique col­lec­tif et per­pé­tuel. Ce n’est pas de tout repos — mais il faut savoir ce qu’on veut !

L’écrivaine Pascale Fautrier accuse le TAS de pos­sibles com­pli­ci­tés fas­cistes. Vous lui avez répon­du qu’il est, au contraire, « un pro­jet radi­ca­le­ment anti­fas­ciste » et démo­cra­tique. À quoi pen­sez-vous, précisément ?

« L’Histoire n’est pas écrite, nous l’inventons chaque jour, et je me plais à ima­gi­ner que la Constituante tirée au sort pour­rait être une manière de pro­cé­der à un saut révolutionnaire. »

Le tirage au sort des consti­tuants est radi­ca­le­ment anti­fas­ciste, pour plu­sieurs rai­sons. La pre­mière, c’est qu’il pos­tule l’absolue éga­li­té des citoyens : c’est une arme anti-dis­cri­mi­na­tion. Aucune dis­tinc­tion d’origine, de classe, de sexe ou de confes­sion n’y est envi­sa­geable. « N’importe qui » peut être tiré au sort, avoir voix au cha­pitre, déli­bé­rer et arbi­trer ; dans un tel mode opé­ra­toire, on ne peut conce­voir la dési­gna­tion d’une com­mu­nau­té bouc émis­saire, dési­gna­tion qui a fait la for­tune du fas­cisme. Par ailleurs, le fas­cisme consiste dans la cap­ture du pou­voir sous une forme auto­ri­taire et concen­trée ; or le pro­jet du tirage au sort, du fait de sa culture poli­tique (nour­ri par la phi­lo­so­phie anar­chiste) tra­vaille essen­tiel­le­ment à pen­ser les ins­ti­tu­tions sus­cep­tibles d’empêcher que le pou­voir soit « pris » (cap­tu­ré, mono­po­li­sé, détour­né). Enfin, il est démo­cra­tique en ceci qu’il réa­lise le prin­cipe de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire — c’est vrai­ment le peuple, c’est-à-dire une assem­blée de « n’importe qui » qui déli­bère, arbitre, pro­pose et vote. Sur cette ques­tion du péril fas­ciste, il faut insis­ter. On le voit par­tout reve­nir en ce moment, et c’est une réa­li­té inquié­tante contre laquelle il faut s’armer. Mais je m’étonne qu’on l’attribue si volon­tiers au pro­jet du tirage au sort, alors que la « démo­cra­tie » élec­to­rale a lar­ge­ment mon­tré qu’elle pou­vait par­fai­te­ment être mise au ser­vice d’un pro­jet fas­ciste ; aujourd’hui, l’un des par­tis les plus favo­ri­sés par la com­pé­ti­tion élec­to­rale, c’est le FN, qui est aus­si le plus proche d’une pen­sée fas­ciste puisqu’il tend à dési­gner des com­mu­nau­tés boucs émis­saires, et aspire à un exer­cice auto­ri­taire et concen­tré du pou­voir. Il ne faut pas confondre les peurs et les dan­gers ; les démo­cra­ties euro­péennes montrent par­tout des signes d’affaissement, péri­cli­tant dans leur propre incu­rie. Face à cet effon­dre­ment, deux voies se des­sinent : l’une auto­ri­taire, vou­lant réar­mer un pou­voir fort et dis­cri­mi­na­toire ; l’autre démo­cra­tique, ne vou­lant réar­mer que la démo­cra­tie elle-même, contre la double menace de la cap­ture capi­ta­liste et de la cap­ture fas­ciste : c’est cette deuxième voie que le pro­jet du tirage au sort de la Constituante entend explorer.

Dans un entre­tien, vous évo­quez la néces­si­té d’un « moment insur­rec­tion­nel ». Qu’entendez-vous par là ? Pensez-vous que le M6R, mou­ve­ment paci­fique pour la VIe République, que vous sou­te­nez, soit capable de por­ter un tel dessein ?

Le « moment insur­rec­tion­nel », per­sonne ne peut le pré­voir ni le décré­ter — ni d’ailleurs en affir­mer l’absolue néces­si­té ; je ne suis pas cer­taine d’avoir dit qu’il « fal­lait » en pas­ser par là (et par le prix de sang, de vio­lence, de des­truc­tion qu’il coûte). L’Histoire n’est pas écrite, nous l’inventons chaque jour, et je me plais à ima­gi­ner que la Constituante tirée au sort pour­rait être une manière de pro­cé­der à un saut révo­lu­tion­naire sans pas­ser par le moment insur­rec­tion­nel. Saut révo­lu­tion­naire, puisque tout à coup, oui, les élites habi­tuées à déci­der entre elles du des­tin col­lec­tif se retrouvent mino­rées dans l’Assemblée, tan­dis que le peuple évin­cé jusqu’ici de l’arbitrage se retrouve au cœur du pro­ces­sus déci­sion­naire — et sans être pas­sé par les armes. Le M6R est por­teur de cet espoir, d’abord parce que son objet est la convo­ca­tion d’une Constituante ; il tra­vaille prio­ri­tai­re­ment à la ques­tion ins­ti­tu­tion­nelle, qui est à mes yeux cen­trale. Il l’est d’autant plus qu’il s’efforce d’être un mou­ve­ment, et non un par­ti poli­tique ; il tente de mettre en pra­tique le prin­cipe éga­li­taire qui fonde la démo­cra­tie, en don­nant la parole à tous ses membres (par l’intermédiaire de la pla­te­forme « Nous le peuple »), en ouvrant la pos­si­bi­li­té de voir sa ligne poli­tique éla­bo­rée par sa base et non par des consignes dic­tées ver­ti­ca­le­ment, et en intro­dui­sant le tirage au sort dans ses propres pro­cé­dures de repré­sen­ta­tion (l’assemblée repré­sen­ta­tive du M6R com­porte un quart de membres tirés au sort). C’est un tra­vail dif­fi­cile, et dou­lou­reux, parce que le mou­ve­ment est tiraillé entre les deux cultures poli­tiques — celle de l’élection et de la pro­fes­sion­na­li­sa­tion de la poli­tique, et celle du tirage au sort reven­di­quant la stricte éga­li­té des com­pé­tences et l’évitement des pro­cé­dures élec­to­rales. Le M6R s’est donc mué en théâtre d’affrontements poli­tiques homé­riques, tra­ver­sé par des polé­miques d’une rare vio­lence ; c’est sans doute le prix à payer pour ten­ter une action com­mune, et sur­tout une action qui tente de faire place à une idée aus­si révo­lu­tion­naire que celle du tirage au sort des repré­sen­tants politiques.


Portrait de Judith Bernard : Stéphane Burlot


REBONDS

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