Hester Eisenstein : « Il y a de la place pour la lutte sur tous les fronts »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Hester Eisenstein est pro­fes­seure de socio­lo­gie aux États-Unis. En sa qua­li­té de mar­xiste, elle étu­die de quelle façon les élites mon­diales détournent le dis­cours fémi­niste à des fins libé­rales. Auteure de plu­sieurs ouvrages (qui n’attendent que d’être tra­duits en fran­çais), elle s’élève contre le mythe de « l’égalité des chances », la traque occi­den­tale du fou­lard musul­man et la sous-esti­ma­tion de la ques­tion de classe au sein de cer­tains espaces fémi­nistes. Un appel à une « révo­lu­tion socia­liste-fémi­niste aux niveaux macro et micro », en somme, dont nous dis­cu­tons ici.


h_eisQu’entendez-vous par « fémi­nisme mains­tream » ?

J’ai expli­qué, dans mon livre Feminism Seduced, qu’une cer­taine forme de fémi­nisme était deve­nue lar­ge­ment accep­tée aux États-Unis et qu’elle fai­sait désor­mais par­tie inté­grante de l’action et de la pen­sée poli­tique domi­nante. Cette forme, que je dési­gnais sous le nom de « fémi­nisme hégé­mo­nique », était ce que les poli­tistes appel­le­raient « libé­rale », c’est-à-dire conforme à l’idéologie — très pri­sée aux États-Unis — de l’éga­li­té des chances. Tout comme la race, le genre était dès lors consi­dé­ré comme une base illé­gi­time pour l’exclusion de quelque aspect de la vie publique que ce soit. Ainsi, Hillary Rodham Clinton, et Condoleezza Rice avant elle, pou­vaient repré­sen­ter l’abolition de la dis­cri­mi­na­tion contre les femmes — et, dans le cas de « Condi », contre les femmes et les gens de cou­leur. Avoir comme secré­taire d’État une femme sym­bo­li­sait l’idée qu’il n’y avait plus de bar­rière sérieuse à la haute fonc­tion publique, aux États-Unis, et ce, quelles que soient vos ori­gines. Bien sûr, cette pré­ten­tion idéo­lo­gique est démen­tie par la réa­li­té des vies de la plu­part des femmes ! Tout en étant sans doute extrê­me­ment utile, dans les argu­ments avan­cés à échelles natio­nale et inter­na­tio­nale, sur la légi­ti­mi­té de l’American Dream.

« Prendre en compte les reven­di­ca­tions par­fai­te­ment jus­ti­fiées des fémi­nistes pour un trai­te­ment égal sans igno­rer les autres arènes où la jus­tice sociale réclame qu’on se batte. »

Voilà ce que je pos­tu­lais : dans leur effort pour ouvrir lar­ge­ment les portes aux femmes à tous les aspects de la vie publique, les idéo­logues et les mili­tants ont pro­fon­dé­ment ren­for­cé l’idée que les femmes pou­vaient assu­rer toutes les fonc­tions jadis réser­vées aux hommes — depuis l’investissement ban­caire jusqu’aux fonc­tions mili­taires. Ceci abou­tit à une conclu­sion logique : la déci­sion des forces armées amé­ri­caines d’ouvrir toutes leurs branches aux femmes (dont les Marines et les Forces spé­ciales). Et, plus récem­ment, cer­tains membres du haut com­man­de­ment mili­taire ont deman­dé à ce que les femmes soient enre­gis­trées pour le « Selective Service » au même titre que les hommes — c’est-à-dire être mobi­li­sées si néces­saire. Cette avan­cée était une néces­si­té pra­tique après des décen­nies (des siècles, en fait) durant les­quelles les femmes, au sein du monde occi­den­tal, avaient été confi­nées à la vie domes­tique (au moins dans les classes moyennes et supé­rieures). Mais cette accep­ta­tion large requé­rait de la socié­té qu’elle estime que les femmes puissent faire tout ce que les hommes fai­saient — il y avait beau­coup moins d’enthousiasme à démon­trer que les hommes pou­vaient faire tout ce que fai­saient les femmes (bien que l’on assiste à quelques pro­grès, dans ce domaine, dans le rôle crois­sant des hommes dans l’éducation et le soin appor­té aux enfants) ! Mais ces qua­li­tés tra­di­tion­nel­le­ment attri­buées aux femmes — la com­pas­sion, l’empathie, l’altruisme — ont été déva­luées, de manière à démon­trer que les femmes pou­vaient être aus­si agres­sives, domi­nantes et vio­lentes que les hommes (au com­bat, par exemple).

Vous repro­chez à cer­taines études fémi­nistes de ne prendre que le genre comme « variable majeure » et de pro­duire des ana­lyses « hors-sol », c’est-à-dire décon­nec­tées de l’économie, des rap­ports de classe et des struc­tures dans les­quelles les femmes évo­luent. Comment expli­quer cet écueil ?

Il y a cer­tains cou­rants, dans les études fémi­nistes, qui affirment que le genre est le trait le plus impor­tant de la socié­té et que la divi­sion entre hommes et femmes, la pré­sence du patriar­cat et de la domi­na­tion mas­cu­line l’emportent sur toutes les autres inéga­li­tés sociales. Cette ligne argu­men­ta­tive peut être rap­por­tée, par­mi d’autres, aux écrits de Shulamith Firestone : elle disait dans The Dialectic of Sex : The Case for Feminist Revolution que le contrôle des hommes sur les femmes pré­cé­dait et sous-ten­dait toutes les autres inéga­li­tés sociales, y com­pris la domi­na­tion de la classe diri­geante telle que Karl Marx l’a ana­ly­sée. Une réac­tion logique à ce type d’analyse uni­fac­to­rielle est, dans un pre­mier temps, l’émergence de l’inter­sec­tion­na­li­té comme concept — nous allons cer­tai­ne­ment en par­ler. On peut bien sûr argu­men­ter sur le fait que, dans le monde actuel, la souf­france des femmes et des enfants est en effet extrême et qu’elle exige un remède. Mais poser que l’oppression des femmes est une sorte de carac­té­ris­tique uni­ver­selle de la socié­té, et la plus urgente des ques­tions, revient à igno­rer, entre autres choses, l’histoire du colo­nia­lisme et de l’impérialisme, la presque anni­hi­la­tion des peuples indi­gènes dans la période colo­niale (qui conti­nue d’ailleurs sous des formes dif­fé­rentes, aujourd’hui, en Amérique latine comme ailleurs) et les niveaux extrêmes de richesse et de pau­vre­té poin­tés du doigt par Thomas Piketty, Bernie Sanders et le mou­ve­ment Occupy. Il est pos­sible de prendre en compte les reven­di­ca­tions par­fai­te­ment jus­ti­fiées des fémi­nistes pour un trai­te­ment égal sans igno­rer ou mini­mi­ser les autres arènes où la jus­tice sociale réclame qu’on se batte.

Occupy Portland (AP Photo/The Oregonian, Randy L. Rasmussen)

Vous esti­mez que le mépris de toutes les « ver­tus fémi­nines » n’est pas sou­hai­table, et en appe­lez même à la réha­bi­li­ta­tion du « mater­na­lisme » ! N’est-ce pas prê­ter le flanc aux forces conser­va­trices ?

Ce mou­ve­ment de pen­dule, dont je vous ai par­lé, sou­tient mon appel à un nou­veau « mater­na­lisme ». Voici mon argu­ment : une socié­té qui aban­don­ne­rait les valeurs tra­di­tion­nel­le­ment « fémi­nines » devien­drait rapi­de­ment un cau­che­mar hob­be­sien, très proche du monde dans lequel nous vivons sous le néo­li­bé­ra­lisme. Mais je les enten­dais comme valeurs sociales — non pas attri­buées à des femmes indi­vi­duelles mais à la socié­té comme un tout, et par­ti­cu­liè­re­ment à l’État. Le spec­tacle de cen­taines d’enfants réfu­giés noyés flot­tant sur les côtes grecques résume peut-être l’extrême insen­si­bi­li­té de la socié­té que nous avons créée. Dans ce contexte, je pense qu’il n’est pas réac­tion­naire d’en appe­ler à des valeurs mater­nelles. Non pas atta­chées uni­que­ment aux femmes, comme le veut la pen­sée de droite, mais à la culture et à la socié­té dans laquelle nous vivons. L’idée d’abolir le genre vient de la per­cep­tion selon laquelle c’est la dif­fé­rence de genre elle-même qui donne lieu à l’oppression des femmes. La logique d’un cer­tain type de fémi­nisme domi­nant se déve­loppe ain­si : les femmes sont oppri­mées parce qu’elles sont per­çues et trai­tées comme dif­fé­rentes des hommes ; les hommes sont mas­cu­lins, forts, agres­sifs, puis­sants, quand les femmes sont fémi­nines, faibles, pas­sives, impuis­santes — par consé­quent, le monde est et doit être diri­gé par les hommes. Les femmes se sont bat­tues lon­gue­ment et dure­ment contre ce type de sté­réo­types. Et, comme je l’ai indi­qué dans mon pre­mier livre, Contemporary Feminist Thought, une des solu­tions avan­cées par des auteures comme feu Carolyn Heilbrun et des psy­cho­logues comme feu Sandra Bem a été le concept d’androgynie : la per­sonne la plus saine est celle qui com­bine la com­pas­sion et l’agression, c’est-à-dire les traits les plus forts à la fois de l’homme et de la femme idéals. Dans le monde réel du tra­vail capi­ta­liste, les femmes ont eu, cepen­dant, à répri­mer leurs carac­té­ris­tiques fémi­nines pour obte­nir l’accès aux car­rières les plus pres­ti­gieuses et aux hauts salaires qu’elles recher­chaient. Personne ne vou­lait d’avocats de haut-vol rem­plis de com­pas­sion : l’agressivité était deman­dée par-des­sus tout. Et, en effet, les emplois qui valo­ri­saient les traits fémi­nins comme l’amour et la ten­dresse étaient les moins bien payés et les plus ser­viles : des soins aux enfants ou à domi­cile jusqu’aux soins infir­miers. Dans la pen­sée fémi­niste domi­nante aux États-Unis, le mater­na­lisme a été ban­ni, jugé comme « archaïque ».

« Dans un tel État, les réfu­giés de Syrie ou d’ailleurs ne seraient pas par­qués et entas­sés dans des camps, déni­grés par les poli­ti­ciens de droite, et ne se ver­raient pas octroyer à peine ce qu’il faut pour sur­vivre. »

Ce que j’avance dans Feminism Seduced, c’est que dans un monde où les valeurs capi­ta­listes seraient contes­tées, et fina­le­ment dépas­sées, une voie pour­rait être la réha­bi­li­ta­tion du mater­na­lisme — non pas comme une carac­té­ris­tique atta­chée à l’un des deux sexes, mais plu­tôt comme un ensemble de valeurs qui carac­té­ri­se­raient l’assignation sociale, au sens large. Elles seraient incor­po­rées dans la struc­ture de la nation, plus que par la psy­ché indi­vi­duelle — comme on peut le voir dans le cas des États-pro­vi­dence des pays scan­di­naves, en France, en Allemagne et ailleurs, dans leurs bud­gets pré-néo­li­bé­raux. Les ver­tus mater­nelles, comme la com­pas­sion, façon­ne­raient les poli­tiques de manière à ce que l’État lui-même incarne des ver­tus clas­si­que­ment fémi­nines, comme le fait de venir en aide aux plus faibles et aux plus dépour­vus. Dans un tel État, les réfu­giés de Syrie ou d’ailleurs ne seraient pas par­qués et entas­sés dans des camps, déni­grés par les poli­ti­ciens de droite, et ne se ver­raient pas octroyer à peine ce qu’il faut pour sur­vivre. Ils seraient bien accueillis : on leur four­ni­rait des loge­ments décents, de la for­ma­tion ou de la réorien­ta­tion pour un tra­vail utile. Ils seraient consi­dé­rés comme une part impor­tante et contri­bu­tive du corps poli­tique. Mais je suis d’accord pour dire que cette posi­tion prête le flanc à des attaques droi­tières contre le fémi­nisme et le socia­lisme : ces attaques n’ont tou­te­fois pas besoin qu’on leur four­nisse un pré­texte ! Elles sur­gissent spon­ta­né­ment. Je ne pense pas que les fémi­nistes doivent se sen­tir res­pon­sables de l’idiotie de leurs enne­mis.

Venons-en à l’intersectionnalité. Vous sem­blez, en tant que socia­liste, quelque peu scep­tique à son endroit. N’est-ce pas un outil per­ti­nent et effi­cace pour arti­cu­ler les dif­fé­rentes moda­li­tés d’oppression ?

L’intersectionnalité est un concept qui émerge ini­tia­le­ment dans les tra­vaux de fémi­nistes uni­ver­si­taires afro-amé­ri­caines. Le terme a été inven­té par l’universitaire et avo­cate Kimberle Crenshaw. La « deuxième vague » d’organisation et de débat fémi­nistes était, mal­gré nombre de bonnes inten­tions, lar­ge­ment fon­dée, d’un point de vue théo­rique, sur l’expérience et les luttes des femmes blanches de la classe moyenne édu­quée (avec quelques excep­tions notables, comme les avo­cates noires Pauli Murray et Florynce Kennedy). À mesure que les idées du mou­ve­ment étaient récu­pé­rées par l’université et les médias, appa­rut clai­re­ment un manque quant au fémi­nisme noir — à même de trai­ter des ques­tions spé­ci­fiques ayant trait à l’expérience des femmes noires (sur la sécu­ri­té sociale, la mor­ta­li­té infan­tile et mater­nelle, l’incarcération de masse, la vio­lence poli­cière, une édu­ca­tion décente, ou encore la san­té). Aux États-Unis, cela va sans dire que les pro­blèmes de la classe labo­rieuse sont sou­vent vus, d’abord, au tra­vers du prisme de l’expérience noire. Ces ondes de choc au sein des fémi­nistes blanches (après avoir été si pro­fon­dé­ment cri­ti­quées par les théo­ri­ciennes noires) don­nèrent lieu à ce que cer­tains appellent un nou­veau « para­digme », dans lequel les ques­tions de genre doivent tou­jours être conçues en rela­tion avec, à la fois, la race et la classe. L’intersectionnalité est main­te­nant presque une lita­nie ritua­li­sée dans cer­tains dépar­te­ments d’études de genre et sur les femmes, aux États-Unis, où chaque sujet uni­ver­si­taire doit prendre en compte les han­di­caps de classe, de genre, de race ain­si que « les autres caté­go­ries de dif­fé­rence », pour citer un pro­gramme typique.

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Calais (UNHCR/Christophe Vander Eecken)

Mais des mar­xistes-fémi­nistes comme Delia D. Aguilar ont sou­li­gné que cette for­mu­la­tion homo­gé­néise des formes de dif­fé­rence qui ne sont pas, en fait, paral­lèles. Dans une socié­té capi­ta­liste, la classe n’est abso­lu­ment pas une dif­fé­rence du même type que la race ou le genre. La dif­fé­rence fon­da­men­tale entre les pro­prié­taires des moyens de pro­duc­tion et ceux qui doivent vendre leur tra­vail est le cli­vage cen­tral dans nos socié­tés — quelle que soit l’opacité des repré­sen­ta­tions média­tiques sur ce sujet, mais aus­si dans la lit­té­ra­ture aca­dé­mique. C’est au sein du mode de pro­duc­tion que les rela­tions de genre et de sexe sont et ont été façon­nées — que l’on parle de l’esclavage au XVIIe siècle dans les Amériques ou des maqui­la­do­ras du XXIe sur la fron­tière États-Unis-Mexique. Finalement, qu’est-ce qu’une ana­lyse inter­sec­tion­nelle ? Cela peut être une ana­lyse où l’on observe la race et le genre dans leur inter­ac­tion à un moment par­ti­cu­lier du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. Mais le mot est sou­vent uti­li­sé d’une manière qui tend à accor­der un poids égal à cha­cun des termes, dans une sorte de méta­phore qui empêche toute com­pré­hen­sion pro­fonde : on a affaire à une sorte de simple che­ck­list super­fi­cielle. Je dis donc que, bien qu’il soit évi­dem­ment cru­cial d’inclure les ques­tions de genre, de race, de sexua­li­té et de han­di­cap dans l’analyse d’une situa­tion spé­ci­fique d’injustice, cela ne peut en aucun cas se sub­sti­tuer à une ana­lyse de classe en pre­mière ins­tance. Bien sûr, le débat sur l’intersectionnalité prend une tona­li­té dif­fé­rente si l’on parle d’une cam­pagne poli­tique, d’une recherche aca­dé­mique ou d’un sémi­naire uni­ver­si­taire. Que signi­fie avoir une approche inter­sec­tion­nelle ? Je pense qu’il nous faut beau­coup plus de dis­cus­sions cri­tiques sur ce terme, qui est deve­nu un mot à la mode dans les cercles poli­tiques et aca­dé­miques. Comment la classe croise-t-elle la race ? Est-ce une méta­phore utile ? Aux États-Unis, par exemple, les ques­tions de race et de classe sont tel­le­ment enche­vê­trées qu’il est dif­fi­cile de les démê­ler. Mais on ne peut par­ler de ces ques­tions que dans un contexte concret par­ti­cu­lier, plu­tôt que dans l’abstrait.

En 1996, vous avez abor­dé la ques­tion raciale dans votre livre Inside Agitators. L’afro-féminisme, le fémi­nisme isla­mique et le fémi­nisme déco­lo­nial pro­posent une cri­tique franche du « fémi­nisme hégé­mo­nique blanc » : de quel œil voyez-vous tout ceci ?

« La ten­dance à par­ler de toutes les femmes comme étant éga­le­ment oppri­mées par le patriar­cat est une manière d’éviter de par­ler des immenses dif­fé­rences qui séparent les femmes en termes de classe, de race. »

Dans Inside Agitators : Australian Femocrats and the State, j’ai ana­ly­sé com­ment les ques­tions de race et d’ethnicité sont appa­rues dans le contexte des tra­vaux des « fémo­crates » aus­tra­liennes, qui cher­chaient à mettre en œuvre des dis­cri­mi­na­tions posi­tives au sein de l’appareil d’État aus­tra­lien. Dans le contexte de l’inclusion par le Labor Party du fémi­nisme offi­ciel, dans les années 1970 et 1980, il est deve­nu très clair que les ques­tions por­tées sur le devant de la scène par des femmes blanches de classe labo­rieuse ou moyenne dif­fé­raient consi­dé­ra­ble­ment des besoins expri­més par les femmes abo­ri­gènes et les migrantes non anglo­phones. Ça n’a pas été une trou­vaille sur­pre­nante, mais il a fal­lu la prendre en compte dans le cadre du tra­vail en faveur des « pro­blèmes des femmes ». Dans Feminism Seduced, j’ai consa­cré un cha­pitre entier à ce que j’ai appe­lé « les lignes de failles de la race et de la classe ». J’y avance que les États-Unis sont un « État racial » (d’après H. Omi et H. Winant1Voir Racial Formation in the United States, London, Routledge and Kegan Paul, 1986.) et que, depuis la conquête, au détri­ment des Native Americans, et l’introduction de l’esclavage, la supré­ma­tie blanche a mar­qué le déve­lop­pe­ment de la culture et de la poli­tique des États-Unis.

Dans ce contexte, il aurait été stu­pé­fiant de voir un mou­ve­ment de femmes qui ne soit pas enta­ché de racisme. J’ai retra­cé l’histoire des suf­fra­gettes de la fin du XIXe siècle, qui se sont alliées aux poli­ti­ciens supré­ma­cistes blancs dans les États du Sud afin d’obtenir le droit de vote uni­que­ment pour les femmes blanches, en arguant de la sup­po­sée inca­pa­ci­té des anciens esclaves et des immi­grants à s’élever au niveau des élec­teurs res­pon­sables et édu­qués ! Ce n’est donc pas une sur­prise si les femmes de cou­leur et les fémi­nistes musul­manes se sont insur­gées contre l’hégémonie du fémi­nisme blanc — et je dis que les débats qui ont émer­gé dans les années 1980, et qui conti­nuent aujourd’hui avec éner­gie et vigueur, jouent un rôle cru­cial dans le fait de faire du fémi­nisme un dis­cours uni­ver­sel. Mais je vou­drais aus­si remettre en ques­tion notre atta­che­ment à l’« uni­ver­sa­lisme » comme valeur. Qu’est-ce que cela veut dire dans notre monde contem­po­rain ? Si l’on regarde le cas des femmes en géné­ral, on peut déce­ler des élé­ments dans l’expérience fémi­nine qui sont uni­ver­sels dans toutes les cultures. Certains sont posi­tifs, comme le fait de por­ter des enfants, et cer­tains sont néga­tifs, comme le viol ou l’inceste. Cependant, la ten­dance à par­ler de « toutes les femmes » comme étant éga­le­ment oppri­mées par le patriar­cat est une manière d’éviter de par­ler des immenses dif­fé­rences qui séparent les femmes en termes de classe, de race et d’ethnicité, de natio­na­li­té, selon qu’elles habitent le pre­mier ou le tiers monde, etc. La contri­bu­tion des femmes de cou­leur aux débats (qui a été sou­li­gnée dans les confé­rences des Nations unies de Mexico City à Copenhague, Nairobi et Beijing) ont énor­mé­ment enri­chi et éten­du l’idée du fémi­nisme — et ont for­cé les fémi­nistes blanches à se confron­ter à leur propre par­ti­cu­la­risme au regard de l’expérience des femmes du reste du monde.

Bill Clinton, Condoleezza Rice et George W. Bush (DR)

Vous faites savoir que le fémi­nisme sert par­fois de point d’appui aux guerres au Proche-Orient, aux inter­ven­tions éco­no­miques dans les pays pauvres et, au sein de l’Europe, aux poli­tiques racistes qui entendent « libé­rer » les femmes issues de l’immigration. Cette récu­pé­ra­tion du fémi­nisme à des fins impé­ria­listes et capi­ta­listes est-elle nou­velle ?

Pas du tout. Il suf­fit de consi­dé­rer l’Histoire de France en rela­tion avec l’Algérie. Le fait de for­cer les femmes arabes à enle­ver le voile fai­sait par­tie de la poli­tique colo­niale. Regardons aus­si du côté de la poli­tique très contro­ver­sée de l’État fran­çais sur le port du hijab dans les écoles publiques. Au Queens College (une divi­sion de la City University of New York, où j’ai le pri­vi­lège d’enseigner), de nom­breuses femmes autoch­tones por­tant le hijab — sou­vent avec des blue jeans —, s’assoient à côté d’étudiants juifs ortho­doxes por­tant des per­ruques ou d’autres types de couvre-chefs. Cela ne vien­drait pas à l’esprit des fonc­tion­naires de la ville de New York d’interdire ces choix aux étu­diants ! Aujourd’hui, il est habi­tuel d’entendre que l’« Occident » serait le foyer de la libé­ra­tion des femmes et des gays, quand le monde ara­bo-musul­man serait pétri des formes dépas­sées du patriar­cat. C’est la rhé­to­rique du soi-disant « clash des civi­li­sa­tions » qui sous-tend le rai­son­ne­ment de la guerre contre le ter­ro­risme dans toutes ses incar­na­tions vio­lentes. Le débat récent sur la remarque mal­heu­reuse de Laurence Rossignol, votre ministre du Droit des femmes qui a com­pa­ré les femmes qui portent le voile aux « Nègres qui accep­taient l’esclavage », montre, selon moi, la faillite de cette poli­tique natio­nale fran­çaise et ses impli­ca­tions dan­ge­reuses pour l’acceptation et l’intégration des immi­grants nord-afri­cains dans le corps poli­tique. La déci­sion de por­ter le hijab, ou tout autre couvre-chef, devrait être consi­dé­rée comme une déci­sion sub­jec­tive prise par un indi­vi­du, fon­dée sur ses croyances reli­gieuses et cultu­relles, et non l’imposition d’une culture patriar­cale.

« Les fémi­nistes juives, catho­liques et musul­manes, entre autres, ont tra­vaillé très dur pour déra­ci­ner au sein de leur propre reli­gion les tra­di­tions déva­luant et oppri­mant les femmes et les enfants. »

Si l’on décide que por­ter le hijab ou le niqab est le pro­duit d’une culture patriar­cale, ou plus indi­vi­duel­le­ment le pro­duit d’un mari ou d’un père patriar­cal, alors com­ment devrions-nous consi­dé­rer le choix de mil­lions de femmes occi­den­tales de por­ter des talons hauts, des jupes courtes qui montrent les jambes et autres formes d’habillement « sexy » ? N’est-ce pas aus­si en réponse à une culture patriar­cale, occi­den­tale cette fois, qui exige des femmes qu’elles montrent leur corps ? Ce sont des formes paral­lèles de patriar­cat — qui amènent les femmes à se confor­mer à ces dif­fé­rentes exi­gences ou à souf­frir du fait d’être reje­tées ou vues comme « non fémi­nines ». Dans mon cha­pitre sur l’islamophobie, je me réfère à l’utilisation du fémi­nisme du XIXe par les Britanniques en Égypte comme d’un moyen d’affirmer la supré­ma­tie de l’impérialisme bri­tan­nique sur la culture locale. Les poli­tiques de Lord Cromer (Evelyn Baring) en sont un exemple fas­ci­nant. Voilà un homme qui condam­nait le trai­te­ment inégal des femmes dans le pays qu’il occu­pait tout en s’opposant constam­ment au droit de vote des femmes dans son propre pays2Voir Leila Ahmed, Women and Gender in Islam : Historical Roots of a Modern Debate, Yale University Press, New Haven, CT, 1992. !

Justement : la « ques­tion musul­mane » — comme on disait jadis la « ques­tion juive » — occupe une place cen­trale en Europe, à droite comme à gauche. Le fémi­nisme, avan­cez-vous, se voit alors mani­pu­lé à des fins occi­den­ta­listes. Comment les femmes euro­péennes et musul­manes peuvent-elles à la fois se battre contre le racisme et le machisme reli­gieux ?

Il y a de nom­breuses uni­ver­si­taires fémi­nistes musul­manes dis­tin­guées, comme Valentine Moghadam, Lila Abu-Lughod et feu Fatima Mernissi (par­mi beau­coup d’autres), qui s’attaquent à la miso­gy­nie et aux més­in­ter­pré­ta­tions de la doc­trine cora­nique qui ont sapé la tra­di­tion musul­mane en faveur de l’égalité des droits pour les femmes. Ces uni­ver­si­taires rap­pellent le moment ori­gi­nel de l’islam, quand le droit à la pro­prié­té et au divorce fai­sait par­tie des ensei­gne­ments ori­gi­naux du pro­phète Mohamed, au VIIe siècle, alors que les femmes euro­péennes étaient engluées dans les doc­trines chré­tiennes de haine contre les femmes d’un Moyen Âge obs­cu­ran­tiste. Si l’on prend en compte que presque toutes les cultures et reli­gions ont déva­lué les femmes — avec quelques excep­tions, comme dans le cas de la plu­part des reli­gions des Indiens d’Amérique —, il y a beau­coup de tra­vail à faire pour les fémi­nistes de toutes confes­sions. Les fémi­nistes juives, catho­liques et musul­manes, entre autres, ont tra­vaillé très dur pour déra­ci­ner au sein de leur propre reli­gion les tra­di­tions déva­luant et oppri­mant les femmes et les enfants.

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Laurence Rossignol (©maxppp)

Les agres­sions de masse com­mises sur les femmes de Cologne, en Allemagne, ont fait cou­ler beau­coup d’encre…

La concen­tra­tion sim­pliste de l’attention des médias occi­den­taux sur l’agression com­mise par ce que The Economist a appe­lé mille « migrants d’origine nord-afri­caine ou arabe3Le 16 jan­vier 2016. » (notez l’imprécision) à la cathé­drale et à la gare de Cologne la nuit du nou­vel an 2016, où les gens étaient ras­sem­blés pour regar­der un feu d’artifice, omet de poser la ques­tion de pour­quoi la police de Cologne a per­mis à un tel ensemble d’actes vio­lents d’arriver. Où était le contrôle de la foule ? Comment un évé­ne­ment aus­si hor­rible a-t-il pu conti­nuer sans une réac­tion claire de la police ? Ce genre de chose consti­tue, pour ceux qui pro­meuvent l’islamophobie et la peur géné­ra­li­sée des Arabes et des musul­mans (qui ne sont évi­dem­ment pas des caté­go­ries iden­tiques), une par­tie de la pro­pa­gande de la guerre contre le ter­ro­risme et la ter­reur. Le contraste impli­cite entre le monde arabe ou musul­man, en tant qu’il repré­sente la miso­gy­nie, et le monde occi­den­tal, en tant qu’il repré­sente les droits des femmes et des gays, recouvre la vio­lence qui est faite aux femmes et aux gays, qui est une carac­té­ris­tique constante de tous nos pays occi­den­taux. L’utilisation idéo­lo­gique de l’islamophobie fait abs­trac­tion de la lutte des femmes et des gays dans tous les pays — cela prend sim­ple­ment dif­fé­rentes formes. Le pos­tu­lat occi­den­tal de sa supé­rio­ri­té est tout sim­ple­ment un réflexe impé­ria­liste. Peut-on sérieu­se­ment pré­tendre que la ques­tion de la vio­lence infli­gée aux femmes (de l’agression au viol et à l’inceste) a été réglée dans les pays occi­den­taux ?

Vous appe­lez, à la fin de Feminism Seduced, à relier l’agenda fémi­niste avec le socia­lisme. Comment le tra­duire dans le lan­gage poli­tique ain­si que sur le ter­rain mili­tant ?

« Je pense que l’on peut dire que la tran­si­tion vers le fémi­nisme uni­ver­sel est aus­si dure, ou plus dure, que la tran­si­tion vers le véri­table socia­lisme. »

C’est une ques­tion énorme. J’y appelle à un cer­tain nombre de choses, et notam­ment au fait que les membres mas­cu­lins de la gauche doivent com­prendre et absor­ber le sens du fémi­nisme en tant que mili­tants, maris, amants et frères. Le fémi­nisme en tant que mou­ve­ment social est com­plexe, dans la mesure où il inclut toutes les couches de la socié­té — depuis les rela­tions les plus intimes jusqu’aux opé­ra­tions de pou­voir à une échelle macro, où biens et ser­vices sont dis­tri­bués par l’État à des indi­vi­dus, idéa­le­ment sur la base d’une éga­li­té. Un mili­tant homme sera peut-être tout à fait à l’aise avec l’idée de dis­tri­buer des postes éga­le­ment à des hommes et à des femmes au sein d’un par­le­ment natio­nal, mais tota­le­ment inca­pable d’agir d’égal à égal dans une rela­tion avec une cama­rade ou une amante. Je pense que l’on peut dire que la tran­si­tion vers le fémi­nisme uni­ver­sel est aus­si dure, ou plus dure, que la tran­si­tion vers le véri­table socia­lisme. Mais les deux impliquent, en plus de chan­ge­ments éco­no­miques et poli­tiques radi­caux, de pro­fonds chan­ge­ments dans la psy­ché des hommes et des femmes. Et cela ne peut avoir lieu que dans le cadre d’une trans­for­ma­tion sociale comme nous n’en avons pas vu depuis l’émergence du capi­ta­lisme en Occident — ou peut être depuis l’émergence de l’agriculture comme mode de pro­duc­tion.

Je ne veux pas, en disant cela, mini­mi­ser les réus­sites de l’Union sovié­tique des débuts, de la Chine révo­lu­tion­naire sous Mao ou de Cuba sous Fidel Castro. Mais nous pou­vons peut-être tom­ber d’accord sur le fait que ces révo­lu­tions n’ont pas réus­si à ins­tal­ler com­plè­te­ment les droits des femmes, ni à com­bi­ner un déve­lop­pe­ment diri­gé par l’État avec les liber­tés poli­tiques que nous ché­ris­sons en Occident. En ces temps de domi­na­tion néo­li­bé­rale, un pre­mier pas a pro­ba­ble­ment été fait durant la can­di­da­ture de Bernie Sanders à la pré­si­dence des États-Unis : une aisance sans pré­cé­dent par­mi les jeunes à se qua­li­fier de « socia­listes ». Ce serait génial s’ils com­men­çaient à s’appeler « socia­listes-fémi­nistes » ! Une par­tie de cette trans­for­ma­tion passe par la recon­nais­sance de ce à quoi res­sem­ble­rait une révo­lu­tion socia­liste-fémi­niste aux niveaux macro et micro. Comment pour­rait évo­luer notre socié­té vers une socié­té où l’économie serait ration­nel­le­ment orga­ni­sée ? Comment uti­li­se­rait-on la haute tech­no­lo­gie que nous avons, de manière à assu­rer l’accès à la nour­ri­ture, au loge­ment, à l’éducation, à la par­ti­ci­pa­tion poli­tique et à la culture à tous ? Il est cer­tai­ne­ment pos­sible pour nous de com­men­cer à ima­gi­ner ce à quoi une socié­té res­sem­ble­rait, et les types de chan­ge­ments qui seraient néces­saires pour orga­ni­ser une telle tran­si­tion.

Meeting de Bernie Sanders, 30 octobre 2015 (Getty Images)

S’il est dif­fi­cile d’imaginer une telle tran­si­tion main­te­nant, rien ne nous empêche de pen­ser com­ment les chan­ge­ments néces­saires pour­raient avoir lieu à l’avenir. Quelles formes de vie com­mu­nale pour­raient émer­ger ? Quels prin­cipes pour­raient sou­te­nir une telle mode de pro­duc­tion ? Bien sûr, ces chan­ge­ments auraient à prendre en compte les exi­gences de la sur­vie pla­né­taire et devraient donc inclure une muta­tion vers un sys­tème éco­lo­gi­que­ment sain et durable. Puis, en paral­lèle à ce type de pla­ni­fi­ca­tion, on pour­rait deman­der ce dont les femmes en par­ti­cu­lier ont besoin pour par­ti­ci­per plei­ne­ment à la vie poli­tique. Cela inclut tout : de la renon­cia­tion de la vio­lence des hommes envers les femmes à l’organisation du soin des enfants et des congés mater­ni­té (bien que cela soit acces­sible dans la majo­ri­té des pays indus­tria­li­sés, ce n’est tou­jours pas le cas aux États-Unis).

La fémi­niste maté­ria­liste fran­çaise Christine Delphy estime, dans L’Ennemi prin­ci­pal, que toutes les femmes sont conviées à ren­ver­ser le patriar­cat dans le cadre d’un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. On sait que des mar­xistes comme Rosa Luxemburg refu­saient, elles, la par­ti­ci­pa­tion des « bour­geoises » à la lutte : quel regard por­tez-vous sur ce dilemme ?

« Le sys­tème de classe n’a pas dis­pa­ru : les pro­blèmes concer­nant les femmes de la classe labo­rieuse ne sont donc tou­jours pas ceux qui concernent les femmes des classes domi­nantes. »

Je suis très réti­cente sur le fait d’entrer ici dans une contro­verse avec la géniale Christine Delphy ! Mais je vou­drais juste sou­li­gner que la lutte contre le patriar­cat, les atti­tudes patriar­cales, les poli­tiques patriar­cales, doit avoir lieu, comme je l’ai dit, à tous les niveaux, depuis l’individu jusqu’au couple, et de la famille à l’État. Au tour­nant du XXe siècle, Rosa Luxemburg, comme d’autres auteures mar­xistes, dont la com­mu­niste russe Alexandra Kollontaï, sou­te­naient le point de vue que le fémi­nisme de leur époque était un pro­jet bour­geois, dont le des­sein était d’obtenir un sta­tut d’égalité pour les femmes riches et édu­quées de la socié­té de leur temps. Luxemburg et Kollontaï, comme d’autres fémi­nistes mar­xistes pion­nières, voyaient par consé­quent le fémi­nisme comme un pro­jet réfor­miste n’ayant que peu de per­ti­nence vis-à-vis de l’émancipation de la classe labo­rieuse. Depuis cette époque, le fémi­nisme comme pro­jet éman­ci­pa­teur a gagné en exten­sion, et les ques­tions sou­le­vées par les fémi­nistes socia­listes sont vrai­ment per­ti­nentes pour toutes les femmes aujourd’hui. Mais le sys­tème de classe n’a pas dis­pa­ru : les pro­blèmes concer­nant les femmes de la classe labo­rieuse ne sont donc tou­jours pas ceux qui concernent les femmes des classes domi­nantes — qui sont garan­ties contre la vio­lence éco­no­mique de la pau­vre­té, mais pas immu­ni­sées contre la bru­ta­li­té poten­tielle d’un par­te­naire violent. Si je com­prends bien Delphy, je dirais qu’une alliance des femmes des classes labo­rieuses, de la classe moyenne, et même de la classe domi­nante, peut contri­buer à la lutte contre le patriar­cat dans le contexte contem­po­rain. Le cra­que­ment se pro­duit quand et si la classe des tra­vailleurs recherche un pou­voir poli­tique effec­tif.

La phi­lo­sophe Nancy Fraser appelle, comme vous, le fémi­nisme à se joindre aux « forces anti­ca­pi­ta­listes » et à s’opposer au libé­ra­lisme tout en refu­sant de négli­ger les leçons « cultu­relles » de la seconde vague du fémi­nisme. Comment trou­ver le juste point d’équilibre ?

Nancy Fraser et moi disons toutes les deux que le néo­li­bé­ra­lisme a uti­li­sé un cer­tain type de fémi­nisme domi­nant afin de jus­ti­fier ses poli­tiques de des­truc­tion des filets de sécu­ri­té, de pro­mo­tion des pri­va­ti­sa­tions et de sape du pou­voir des orga­ni­sa­tions syn­di­cales de par le monde. Nous sommes d’accord pour dire que le néo­li­bé­ra­lisme, fort de son emphase quant aux réus­sites indi­vi­duelles et de son dédain des luttes col­lec­tives, a été aidé idéo­lo­gi­que­ment par la ver­sion du fémi­nisme domi­nant — celui qui met en avant la pro­mo­tion per­son­nelle et qui ignore les pro­blèmes de toutes les femmes, en par­ti­cu­lier des femmes pauvres et des femmes de cou­leur. Dans ce sens, l’individualisme bour­geois du fémi­nisme mains­tream a été extrê­me­ment utile à la mon­tée du néo­li­bé­ra­lisme, qui est lui-même une idéo­lo­gie de réus­site indi­vi­duelle et de « res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle » qui dis­cré­dite et attaque les mou­ve­ments sociaux (comme le mou­ve­ment syn­di­cal) cher­chant un chan­ge­ment éco­no­mique et poli­tique col­lec­tif. Mais Fraser accuse les fémi­nistes, dans l’Acte II que vous men­tion­nez, de se tour­ner vers les poli­tiques de l’identité, dans les années 1980, au détri­ment de ce qu’elle appelle les « poli­tiques de la redis­tri­bu­tion ». Je pense qu’elle opère une fausse dicho­to­mie. Les « poli­tiques de l’identité », telles qu’elles sont par exemple énon­cées par le fameux docu­ment du Combahee River Collective, étaient une manière de connec­ter la lutte fémi­niste à la lutte pour l’autodétermination par les femmes de cou­leur (par exemple : le Combahee River, en Caroline du Sud, est le site bien connu du raid, cou­ron­né de suc­cès, mené en 1863 par Harriet Tubman, dans lequel plus de 750 esclaves ont été libé­rés). Le socia­lisme que les fémi­nistes des années 1970 envi­sa­geaient est tota­le­ment com­pa­tible, de mon point de vue, avec l’application éten­due des prin­cipes fémi­nistes à des groupes qui ont été tra­di­tion­nel­le­ment per­sé­cu­tés aux États-Unis, et par­fois assas­si­nés du fait de la cou­leur de leur peau. Il y a de la place pour la lutte sur tous les fronts : cultu­rel, poli­tique et éco­no­mique. La lutte pour la redis­tri­bu­tion est au cœur de ce dont le mou­ve­ment Occupy par­lait. Mais allons encore plus loin et appe­lons non seule­ment à une poli­tique d’égalité, mais à la trans­cen­dance du capi­ta­lisme en tant que sys­tème !


Traduction de l’anglais par Jean Ganesh, pour Ballast.
Photographie de ban­nière : J. Gérard Seguia / Getty Images


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☰ Lire notre entre­tien avec Christine Delphy : « La honte doit chan­ger de bord », décembre 2015
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☰ Lire notre entre­tien avec Angela Davis : « Nos luttes mûrissent, gran­dissent », mars 2015
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NOTES   [ + ]

1.Voir Racial Formation in the United States, London, Routledge and Kegan Paul, 1986.
2.Voir Leila Ahmed, Women and Gender in Islam : Historical Roots of a Modern Debate, Yale University Press, New Haven, CT, 1992.
3.Le 16 jan­vier 2016.
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