Les artistes sont aussi des travailleurs — discussion avec Convergence des Luths [1/2]


Entretien inédit pour le site de Ballast

« La culture est en dan­ger », entend-on par­tout. Et, de fait, voi­ci plus d’un an que toute acti­vi­té artis­tique en pré­sence de public est arrê­tée. Plus d’un an qu’il faut répé­ter, assu­rer la main­te­nance des lieux cultu­rels, annu­ler fes­ti­vals et repré­sen­ta­tions dans l’espoir que ça cesse un jour. Si les salles com­mencent à rou­vrir, n’en demeure pas moins un pro­blème de fond : c’est quoi, la culture ? Ou, plu­tôt, qui donc la rend pos­sible ? On répon­dra sans doute : « Les artistes. » La caté­go­rie est com­mode, englo­bant tout et son contraire : grands génies soli­taires et hors-sol, stars du mar­ché mon­dial et mul­ti­tude de pré­caires et de pauvres roman­ti­sés sous cou­vert de « bohème » et de « chance », celle, tout de même, de pou­voir exer­cer sa « pas­sion ». Nous nous sommes entre­te­nus avec le jeune col­lec­tif de musi­ciens Convergence des Luths. Pour ces tra­vailleurs de la culture — tel est le titre qu’ils reven­diquent —, il est urgent de recon­si­dé­rer de fond en comble notre rap­port à l’en­semble de ces métiers. Le col­lec­tif pro­pose notam­ment, afin d’a­bo­lir le chan­tage à l’emploi (aux « cachets ») qui hante le quo­ti­dien des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, l’ins­tau­ra­tion d’un salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle (plus connu sous le nom de « salaire à vie »). Premier volet.


Vos écrits révèlent com­bien le monde de la musique clas­sique est tra­ver­sé par des rap­ports de classe : chan­tage à l’emploi, écarts sala­riaux indé­cents, orga­ni­sa­tions hié­rar­chiques coer­ci­tives, etc. N’est-ce pas un « inva­riant » dans l’histoire de la musique occidentale ? 

Sébastien Renaud : L’imaginaire col­lec­tif décrit l’artiste comme un être à part — qu’il soit un éter­nel souf­frant, un génie iso­lé buvant de l’absinthe ou un hip­pie. Les artistes eux-mêmes peinent à se démar­quer de ces images d’Épinal : ils se prennent régu­liè­re­ment les pieds dans leurs propres cari­ca­tures. Nous nous ren­dons compte qu’une par­tie du public attend de nous qu’on lui ren­voie cette image : quel musi­cien ne s’en­tend pas dire après chaque concert « Vous n’exercez pas un métier, vous exer­cez votre pas­sion, quelle chance ! ». C’est un vieil adage, dont pro­fitent une myriade d’organisateurs véreux : ils sont prêts à vous payer à peine le sand­wich et le billet de train en échange du « plai­sir d’exercer notre pas­sion ». Ça paraît trop cari­ca­tu­ral pour être vrai, et pour­tant ! L’artiste iso­lé, éthé­ré, pla­nant au-des­sus de la vile socié­té des humains, pour­sui­vant sans argent son but de « diver­tir à tout prix » et de ne sur­tout pas faire de poli­tique, est une image déjà bien tra­vaillée pen­dant les études. Elle se per­pé­tue sans dis­con­ti­nuer, jusqu’à être pla­car­dée bien en évi­dence, lors, par exemple, des Victoires de la musique, des inter­views de « stars » ou des docu­men­taires — qui ne s’intéressent inva­ria­ble­ment qu’aux « grands ». Ces artistes eux-mêmes répètent, un sou­rire rêveur aux lèvres : « Je n’ai pas l’impression de tra­vailler, j’ai tel­le­ment de chance. » Comment vou­drions-nous, dans ces condi­tions, nous fédé­rer autour d’une idée poli­tique ? L’artiste de l’inconscient col­lec­tif nous l’interdit… L’institution capi­ta­liste se gar­de­ra bien d’écorner cette image. L’individu ato­mi­sé est un bon consom­ma­teur silen­cieux : l’artiste seul dans sa chambre de bonne, qui gri­bouille des poèmes pour rien ou peint des toiles qui ne valent rien tant qu’il n’est pas mort est un très bon capi­ta­liste, en fin de compte. C’est l’image — com­plè­te­ment fausse — de l’artiste du XIXe. Elle conti­nue de nous faire beau­coup de mal.

Concrètement : que vient chan­ger cette ins­ti­tu­tion capi­ta­liste de la socié­té dans la pro­duc­tion musicale ?

« L’imaginaire col­lec­tif décrit l’artiste comme un être à part — qu’il soit un éter­nel souf­frant, un génie iso­lé buvant de l’absinthe ou un hippie. »

Rémy Cardinale : Que les choses soient dites une fois pour toutes : la pleine puis­sance du capi­ta­lisme à la fin du XVIIIe siècle fut un immense pro­grès social. « L’individu libre sur un mar­ché », comme l’a très bien décrit Marx, a chan­gé la pra­tique du tra­vail. On peut clai­re­ment par­ler ici d’un véri­table chan­ge­ment anthro­po­lo­gique. Prenons l’exemple du musi­cien d’avant la Révolution fran­çaise. Pour gagner sa vie, il devait être le sujet de la noblesse. La seule chance d’exercer son art était donc de signer un contrat avec une cour pos­sé­dant une cha­pelle de musique. L’exemple d’Haydn est bien connu : dès l’âge de 29 ans, il a été au ser­vice des princes Esterházy en Hongrie, avec quelques amé­na­ge­ments à la fin de sa vie. L’autre exemple que je donne sou­vent est celui de Mozart. Il exprime par­fai­te­ment le chan­ge­ment de mode de pro­duc­tion. Mozart est avec son père au ser­vice du prince-arche­vêque Colloredo, à Salzbourg. Cette condi­tion de valet lui est insup­por­table — ce qui prouve que les idées des Lumières ont fini par infu­ser dans la sphère même de l’aristocratie. Il réus­sit à par­tir de cette pri­son dorée et arrive à Vienne en 1781 en com­po­si­teur indé­pen­dant, en « indi­vi­du libre sur un mar­ché », donc. Cette nou­velle liber­té n’est pas sans risque car, doré­na­vant, il va fal­loir se vendre, et vivre de la vali­da­tion sociale du pro­duit de son tra­vail. Et ça n’est pas non plus une par­tie de plai­sir. La vio­lence éco­no­mique du mar­ché capi­ta­liste est une autre forme d’aliénation. Il faut plaire, se rendre dési­rable auprès d’un mar­ché tou­jours en mou­ve­ment et changeant1. C’est ce que le jeune Beethoven a com­pris très tôt quand il est lui aus­si arri­vé à Vienne en 1792. Tia DeNora, pro­fes­seure de socio­lo­gie, démontre dans son livre Beethoven, la construc­tion du génie com­ment ce jeune com­po­si­teur per­çoit les limites du libre mar­ché capi­ta­liste. C’est que la vente de ses œuvres est condi­tion­née par les dési­rs des clients.

Et qui sont ces clients ?

Rémy Cardinale : L’aristocratie et la nou­velle bour­geoi­sie de l’époque, qui aiment se diver­tir en jouant de la musique. Mais à condi­tion qu’elle soit acces­sible, c’est-à-dire facile à jouer ! Cette injonc­tion est insup­por­table pour ce révo­lu­tion­naire de la musique. Toute sa vie sera un com­bat pour obte­nir une rente à vie auprès de l’aristocratie vien­noise afin de pou­voir com­po­ser, donc tra­vailler, en dehors des contraintes maté­rielles. Je crois que le com­bat de Beethoven est en passe d’être gagné si nous élar­gis­sons la part du salaire socia­li­sé des inter­mit­tents à toute la production !

[Edward Avedisian]

Y a‑t-il une tra­di­tion mili­tante, syn­di­cale ou poli­tique au sein de l’histoire de la musique dont vous récla­mez l’héritage ? 

Rémy Cardinale : Tout le pro­blème est là ! Les musi­ciens clas­siques sont cultu­rel­le­ment inféo­dés à la bour­geoi­sie. Historiquement, ça se com­prend. La musique et les arts en géné­ral ont tou­jours été des armes idéo­lo­giques pour les classes domi­nantes. Ils per­met­taient à peu de frais d’ins­tau­rer une hégé­mo­nie cultu­relle fai­sant rayon­ner le pou­voir en place dans un large ter­ri­toire. La bour­geoi­sie, arri­vant au pou­voir à la fin du XVIIIe siècle, a emboî­té le pas. Incertaine sur son goût, au début, elle a réus­si au fil des années à enri­chir sa culture, pour atteindre à la fin du siècle sui­vant un niveau égal à l’ancienne aris­to­cra­tie. Le bou­le­ver­se­ment social qui a lieu à la fin du XIXe siècle, avec la mon­tée de l’anarchisme, du com­mu­nisme et des syn­di­cats, a eu un réel reten­tis­se­ment sur les artistes. L’hyper-flexi­bi­li­té du tra­vail artis­tique était à son paroxysme au début du XXe siècle, et la réac­tion cor­po­ra­tiste ne s’est pas fait attendre. De 1919 à 1936, les syn­di­qués musi­ciens frôlent les 100 % — de quoi peser sur le rap­port de force face aux embau­cheurs. La mise à l’index de ces der­niers, s’ils ne se conforment pas au tarif syn­di­cal, et la mise au pilo­ri des « traîtres » qui ne res­pectent pas la consigne syn­di­cale sont des armes très effi­caces pour garan­tir le mini­mum aux artistes dans un mar­ché de la culture com­plè­te­ment libé­ral. À cette époque, l’État est sur ce plan inexis­tant. S’ensuivra au milieu du siècle l’avènement de l’emploi et son objec­tif de plein-emploi avec l’imposition des conven­tions col­lec­tives à ceux qui embauchent. L’État devient enfin un acteur incon­tour­nable avec des poli­tiques cultu­relles, aug­men­tant de fait l’offre d’emploi2. Les syn­di­cats luttent pour que tout le tra­vail artis­tique se fonde dans l’emploi et que ses conven­tions col­lec­tives soient sans cesse reva­lo­ri­sées. Convergence des Luths est un col­lec­tif qui agit à côté des syn­di­cats. Il n’a évi­dem­ment pas leur maî­trise tech­nique et ne peut se sub­sti­tuer à leur for­mi­dable enga­ge­ment. Il peut en revanche faire tout un tra­vail édu­ca­tif et poli­tique auprès des tra­vailleurs de la culture. L’éducation popu­laire n’est plus trop à l’agenda syn­di­cal par manque de moyens humains. Si nous pou­vons prendre le relais, ce sera déjà énorme.

Car les conven­tions dont vous par­lez, mal­gré les nou­veaux droits qu’elles confèrent aux artistes, demeurent pour vous insuffisantes…

« Flattés d’être des artistes, des créa­teurs, nous avons beau­coup de mal à nous consi­dé­rer comme des tra­vailleurs de la culture. »

Rémy Cardinale : Oui, car à la fin des années 1970, ce com­bat est loin d’être gagné. Le tra­vail au noir per­siste ! Comment résis­ter à l’envie d’exercer son art même si les condi­tions de tra­vail ne res­pectent pas les conven­tions col­lec­tives ? C’est là où l’imaginaire bour­geois fait son œuvre. Flattés d’être des artistes, des créa­teurs, nous avons beau­coup de mal à nous consi­dé­rer comme des « tra­vailleurs de la culture ». Ce mot écorche la gueule de nom­breux d’entre nous. La classe bour­geoise le sait et joue sur la corde sen­sible de l’exception cultu­relle. Certes, l’abaissement consi­dé­rable des condi­tions d’entrée au régime des inter­mit­tents du spec­tacle, grâce à la conven­tion de 1979 sou­te­nue par la CGT de l’époque, a per­mis une énorme aug­men­ta­tion de tra­vailleurs indem­ni­sés par l’assurance chô­mage entre deux emplois. Avant 1979 il fal­lait faire 1 000 heures par an dans l’emploi ; depuis, il suf­fit d’en faire 507. Cette réforme a chan­gé notre rap­port au tra­vail artis­tique. Mais mal­gré ça, les musi­ciens — et sur­tout les musi­ciens clas­siques — res­tent peu syn­di­qués aujourd’­hui, et peu sen­sibles aux enjeux poli­tiques. Comme si ça n’était pas pour nous, comme si nous étions au-des­sus de tout ça. Il faut dire que notre réper­toire est en géné­ral appré­cié par la bour­geoi­sie, majo­ri­taire dans nos salles de concert. Nous nous iden­ti­fions faci­le­ment aux codes de cette classe domi­nante qui sait encore une fois flat­ter nos egos. Les crises sani­taire, sociale et éco­no­mique sont peut-être en train de nous réveiller.

Aujourd’hui, com­ment sont struc­tu­rés les syn­di­cats et les musiciens ?

Sébastien Renaud : Il y a bien une tra­di­tion mili­tante, mais en ce qui concerne la musique clas­sique, elle est pré­sente sous forme de syn­di­cats au sein des ins­ti­tu­tions conven­tion­nées : ce qu’on appelle « les grandes mai­sons », essen­tiel­le­ment les orchestres (Opéras natio­naux, Orchestres sym­pho­niques, etc.). Ces syn­di­cats sont direc­te­ment res­pon­sables de l’installation et des conven­tions de ces ins­ti­tu­tions et, grâce à un tra­vail de fond effec­tué sur plu­sieurs géné­ra­tions, les tra­vailleurs et les tra­vailleuses y sont pro­té­gés. Il reste encore du che­min, notam­ment vers l’idée de l’émancipation et de la pro­prié­té des artistes sur leur tra­vail, mais beau­coup a déjà été fait ! En outre, lorsqu’un inter­mit­tent du spec­tacle tra­vaille avec eux, les choses sont enca­drées. Cachets, tarifs, contrats de tra­vail, horaires trans­pa­rents : autant de choses inexis­tantes, ou presque, dans le cadre des ensembles non-conven­tion­nés, où la tra­di­tion syn­di­cale est volon­tai­re­ment ato­mi­sée, tuée. Ces ensembles, par­ti­cu­liè­re­ment pré­sents dans le milieu de la musique dite « ancienne » (baroque, pour sim­pli­fier), existent sous la hou­lette d’un chef unique, qu’il ou elle soit chef d’orchestre ou cla­ve­ci­niste, ou les deux. Le chef est le direc­teur musi­cal, direc­teur artis­tique… et recru­teur. Son pou­voir est total. Il convient ici de ne pas négli­ger la masse de tra­vail consi­dé­rable que ça repré­sente, mais d’insister sur la concen­tra­tion des pou­voirs. Ces ensembles fonc­tionnent au pro­jet ou, dans le meilleur des cas, à la sai­son. Les musi­ciens n’ont que des contrats courts : la seule chose qui les relie au contrat sui­vant est le bon vou­loir du recru­teur, et la son­ne­rie du télé­phone por­table… Le musi­cien, le tra­vailleur, n’a abso­lu­ment aucun levier d’action ou de pres­sion pour reven­di­quer quoi que ce soit. Il suf­fit de ne pas le rap­pe­ler. Derrière, la manne de jeunes artistes qui disent oui à tout parce qu’ils crèvent de faim est inépui­sable, infi­nie. Si le chef décide qu’il n’y aura pas de pause, qu’on tra­vaille­ra jusqu’à telle heure et qu’on joue­ra de telle manière, per­sonne n’osera se lever seul : sa tête tom­be­rait. Dans ces condi­tions, on com­prend bien pour­quoi et com­ment il n’existe pas la moindre fédé­ra­tion poli­tique au sein de ces ensembles. D’autre part, grâce à la libé­ra­tion de la parole au sein de notre col­lec­tif, on sait main­te­nant que cer­tains ou cer­taines déclarent tout de go devant les artistes, sans com­plexe, qu’ils ne veulent pas voir la cou­leur d’un syn­di­cat chez leurs musiciens.

[Edward Avedisian]

Dans ce contexte, on com­prend qu’il est très rare de voir la créa­tion d’un col­lec­tif de musi­ciens clas­siques mili­tants comme le vôtre. Comment l’idée est-elle née ?

Rémy Cardinale : Il a été créé au moment de la mobi­li­sa­tion contre la réforme des retraites, en jan­vier 2020. En tant que musi­cien coa­ni­ma­teur de l’ensemble musi­cal L’Armée des Romantiques, dont la cou­leur poli­tique n’est un secret pour per­sonne, j’ai sen­ti des vel­léi­tés de la part de cer­tains col­lègues à prendre part à la mobi­li­sa­tion géné­rale contre la réforme des retraites. Bien sûr il y avait déjà eu la for­mi­dable action du corps de bal­let de l’Opéra de Paris, sui­vi par son orchestre. Mais pour l’immense majo­ri­té des musi­ciens clas­siques, la prise de parole n’était pas simple. Comment faire, com­ment ten­ter des actions quand vous êtes dans le chan­tage à l’emploi per­ma­nent ? Avec Sébastien, qui est aus­si membre de L’Armée des Romantiques, nous avons ima­gi­né créer un espace de paroles, clos au début, et réser­vé à tous ceux qui dési­raient s’exprimer sur leurs condi­tions de tra­vail. L’objectif à long terme étant de for­mer les col­lègues à une véri­table culture poli­tique afin de s’armer idéo­lo­gi­que­ment pour mener la bataille poli­tique face au pou­voir bour­geois, dont l’hégémonie est totale dans le milieu de la musique classique.

Comment avez-vous donc procédé ?

« Comment faire, com­ment ten­ter des actions quand vous êtes dans le chan­tage à l’emploi permanent ? »

Rémy Cardinale : Nous avons orga­ni­sé une réunion avec une quin­zaine de per­sonnes venant d’horizons divers : musi­ciens d’orchestre per­ma­nents, inter­mit­tents du spec­tacle, pro­fes­seurs de conser­va­toires, etc. Les échanges ont été riches mais nous avons rapi­de­ment consta­té que per­sonne ne savait ce qu’il se pas­sait chez les col­lègues. Les timides actions n’étaient connues de per­sonne. Les infos ne pas­saient pas pour une rai­son très simple : la peur du retour de bâton. Cette omer­ta géné­ra­li­sée est source d’une grande souf­france chez les musi­ciens. Nos intui­tions se sont donc concré­ti­sées : il était grand temps de for­mer un col­lec­tif afin de créer un jour une masse cri­tique. La crise sani­taire est arri­vée tout de suite après, stop­pant net notre élan. Mais les agis­se­ments des frères Capuçon, s’autoproclamant défen­seurs de la « culture » afin d’augmenter un peu plus leurs pou­voirs média­tiques, ont été pour nous un déclic pour repar­tir au combat3. Depuis le début d’année nous avons appris à mieux nous orga­ni­ser, à nous struc­tu­rer avec un site Internet sur lequel nous publions le plus sou­vent pos­sible des textes qui traitent de notre condi­tion d’artiste. Pour l’es­sen­tiel, ils se com­posent de retours d’expériences et de pro­po­si­tions poli­tiques où l’influence de Réseau Salariat n’est pas pure coïn­ci­dence. Le volet édu­ca­tion popu­laire débute à peine. Nous comp­tons bien l’étendre le plus rapi­de­ment possible.

Sébastien Renaud : Un sujet de poids reve­nait sur la table des dis­cus­sions : les artistes du milieu, en par­ti­cu­lier les indé­pen­dants, ne sont pas fédé­rés, ne se connaissent pas… et ne se parlent pas. Très peu étaient pré­sents. Très peu savent que cer­tains de leurs pairs sont au RSA presque toute l’année. Ils sont dému­nis face à des attaques qui sont, elles, bien ins­tal­lées et bien orga­ni­sées. Convergence des Luths, c’est l’idée d’un che­min long et lent, celui d’une prise de conscience de l’autre et du com­mun, puis celui de se fédé­rer pour œuvrer ensemble (et donc se rap­pro­cher des syn­di­cats exis­tants). Ça peut paraître presque désuet… mais concer­nant la plu­part des artistes indé­pen­dants, y com­pris moi-même au début, on par­tait de zéro.

Dans les conser­va­toires et les écoles supé­rieures, la ques­tion du tra­vail semble presque absente : comme si, très tôt, on vou­lait don­ner l’impression aux jeunes que la musique est gra­tuite. Pourquoi durant la for­ma­tion des jeunes musi­ciens n’apprend-on presque jamais, au-delà des com­pé­tences musi­cales, ce qui fait tout le « métier » du musi­cien et son ins­crip­tion dans la société ?

Sébastien Renaud : Les artistes sont inti­me­ment convain­cus qu’ils sont des men­diants. C’est ce qu’on leur a appris, dès le conser­va­toire, où on leur dit que si ils sont « plus doués que les autres » ils pour­ront men­dier plus cher. Et s’ils sont « les meilleurs », ils déci­de­ront à leur tour qui tra­vaille et qui ne tra­vaille pas, tout en lan­çant des appels vibrants à « envoyer plus d’argent ». Nous n’arrivons pas, pour l’instant, à nous sor­tir de cette ter­rible pyra­mide. Les « meilleurs » — je suis bien obli­gé de le dire entre guille­mets —, lorsqu’ils sont mis face à un micro, se dépêchent de per­pé­tuer le mes­sage. « Nous ne fai­sons pas de poli­tique, l’art est là pour éle­ver et s’élever », etc. Appels aux dons, conni­vence avec le pou­voir… Il y a eu un temps où des « grands » étaient faits d’un autre métal, où un Kurt Masur tenait tête à la Stasi, à Leipzig en Allemagne de l’Est, à coups de décla­ra­tions et de déso­béis­sances. Ce temps-là est révolu.

[Edward Avedisian]

Rémy Cardinale : Des ins­ti­tu­tions comme celles des Conservatoires natio­naux supé­rieurs de musique et de danse (CNSMD) offrent depuis pas mal de temps des cours ou des sémi­naires afin d’apprendre com­ment se vendre sur le mar­ché de la musique. Bien enten­du, ce n’est pas expli­ci­té de la sorte. Mais on apprend com­ment construire un CV ou un pro­gramme afin qu’ils se fondent dans les attentes du mar­ché. Vous me direz que de telles pra­tiques sont rela­ti­ve­ment nou­velles, certes, mais la crise chez les musi­ciens l’est aus­si. À mes débuts dans les années 1990, l’idée reçue était de dire qu’un jeune musi­cien diplô­mé s’en sor­tait tou­jours contrai­re­ment aux autres étu­diants diplô­més. Il ne serait jamais venu à l’es­prit d’un étu­diant du CNSMD de pas­ser un concours de recru­te­ment dans un orchestre avant d’avoir fini son cur­sus sco­laire. Maintenant c’est deve­nu chose com­mune. La crise est tota­le­ment consciente chez les étu­diants. Alors les ins­ti­tu­tions les pré­parent à la vio­lence éco­no­mique. Mais sur­tout pas pour leur don­ner une conscience poli­tique afin de façon­ner le monde éco­no­mique à leur propre inté­rêt de classe. C’est-à-dire pen­ser par exemple à un « salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle » afin de pou­voir créer artis­ti­que­ment en toute séré­ni­té. C’est encore une fois la force du capi­ta­lisme que de nous faire croire à son hégémonie.

Vous évo­quez l’exemple des détails « mar­ke­ting » don­nant l’illusion d’un monde musi­cal décon­trac­té et « pop », comme l’envers de l’oppression inhé­rente aux inéga­li­tés que vous dénon­cez. Ou, récem­ment, on pou­vait entendre dans la bouche d’un jeune musi­cien que Vivaldi, pour les gens du XVIIIe siècle, c’est un peu comme du Lady Gaga aujourd’hui. Comment donc se rap­pro­cher du public sans tom­ber dans ce genre d’absurdités visant à séduire plus qu’à tis­ser de vrais liens avec les audi­teurs ?

« Lorsqu’on cherche à pen­ser le métier autre­ment, on est taxé de vieux con, de râleur… de syndicaliste. »

Rémy Cardinale : La socié­té du « diver­tis­se­ment » n’a pas épar­gné le monde de la musique dite « clas­sique ». Et pour­quoi l’épargnerait-elle ? Les logiques du mar­ché sont bien pré­sentes aujourd’hui. Les audi­teurs ne sont trai­tés que comme des clients. S’il faut qu’ils achètent alors il faut les séduire. Dans ce cas, tout est per­mis ! Seule une sou­ve­rai­ne­té totale de notre tra­vail pro­duc­tif, qui s’exprimerait donc par un « salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle » pour tous les tra­vailleurs de la culture, pour­rait nous sor­tir des injonc­tions du mar­ché capi­ta­liste de l’art. À condi­tion, bien sûr, d’en­ga­ger paral­lè­le­ment un tra­vail péda­go­gique et édu­ca­tif sur la maî­trise du tra­vail concret : c’est peut-être la tâche la plus dif­fi­cile. Sans le sou­tien de l’école et des ins­ti­tu­tions péda­go­giques, nous serons impuissants.

Sébastien Renaud : C’est tout à fait ça : le stress de la « cap­ta­tion » de l’attention est per­ma­nent, obses­sion­nel, peu importe l’étage de la pyra­mide auquel on s’est his­sé. Les réseaux sociaux ont été, en ce sens, le der­nier clou dans le cer­cueil. L’artiste a inté­gré qu’il a « cinq secondes » pour cap­ter l’attention, et c’est là qu’il va mettre le paquet : hyper-sexua­li­sa­tion de l’image, débauche d’effets, décla­ra­tions cali­brées pour les titres, bas­kets rouges et autres fadaises. L’incapacité de l’artiste à pen­ser son métier — et celui des anciens qu’il inter­prète — autre­ment que ce qu’il est aujourd’hui est totale. Ainsi a‑t-on droit aus­si à Bach la rocks­tar, Mozart l’incompris, et ain­si de suite. L’artiste, c’est le Lapin blanc d’Alice : il n’a pas le temps de pen­ser. Il faut aus­si com­prendre à quel point la course au cachet est une angoisse per­ma­nente. Le temps de réflexion dis­po­nible à autre chose qu’à se vendre, qu’à cirer des pompes ou répondre à son télé­phone por­table est si mince, si étri­qué, qu’il ne peut réel­le­ment être bien uti­li­sé. Ne pas faire assez de cachets, c’est la mort éco­no­mique, puis sociale. Lorsqu’on cherche à pen­ser le métier autre­ment, on est taxé de vieux con, de râleur… de syn­di­ca­liste. Celui-là dérange, il agace, et il est exclu des car­nets d’adresses. Le chan­tage à l’emploi est aus­si simple et aus­si cru que ça : je parle d’expérience.

[Edward Avedisian]

Contre ce que le capi­ta­lisme impose aux musi­ciens, vous défen­dez le régime d’intermittence non pas comme une « aide » dont « béné­fi­cie­raient » pas­si­ve­ment les inter­mit­tents, mais comme une véri­table arme d’émancipation, qui doit même abou­tir à terme, on l’a com­pris, à la dis­pa­ri­tion des cachets et à un salaire entiè­re­ment « socia­li­sé ». Une reven­di­ca­tion notam­ment por­tée par Bernard Friot

Rémy Cardinale : Aujourd’hui, les inter­mit­tents du spec­tacle qua­li­fient leur régime de « sta­tut ». Cette erreur séman­tique démontre incons­ciem­ment l’aspiration de ces tra­vailleurs de la culture à un véri­table sta­tut qui les pro­té­ge­rait des dif­fi­cul­tés qu’ils ren­contrent chaque année pour bou­cler leurs heures. Combien d’entre eux sont dans l’angoisse per­ma­nente, allant même jusqu’à ache­ter des cachets à des employeurs s’ils sentent qu’ils peuvent perdre leurs droits en fin d’année ? Cette vio­lence est inad­mis­sible. Elle démontre encore une fois que le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste refuse qu’un indi­vi­du soit par essence pro­duc­teur de valeur éco­no­mique. Il faut pas­ser par le mar­ché de l’emploi ou le mar­ché des biens et ser­vices ! L’enjeu est donc de déta­cher le salaire de ces deux mar­chés. D’attribuer à cha­cun un nou­veau droit poli­tique, un droit au salaire à la majo­ri­té. À l’image du droit de vote du XIXe siècle, qui n’était alors pas une évidence.

« L’idée est de conti­nuer la révo­lu­tion anthro­po­lo­gique enta­mée par les com­mu­nistes de l’a­près-guerre, qui ont atta­ché le salaire à la personne. »

Ce qui est inté­res­sant dans le régime de l’intermittence du spec­tacle, c’est le che­min déjà par­cou­ru pour déta­cher le salaire de l’emploi. En effet, en moyenne 50 % du salaire direct vient aujourd’­hui de l’emploi (les cachets), les autres 50 % pro­ve­nant du salaire socia­li­sé. Deux prismes s’offrent à nous. Si nous voyons l’indemnité chô­mage comme une aide aux artistes entre deux emplois, nous nous enfer­mons dans la défi­ni­tion capi­ta­liste de la pro­duc­tion de la valeur : ne pro­duit de valeur éco­no­mique que celui qui se plie aux deux mar­chés pré­cé­dem­ment décrits, et le reste s’ap­pa­rente à de la soli­da­ri­té inter­pro­fes­sion­nelle — allant de ceux qui pro­duisent la valeur vers ceux qui, en rai­son des aléas de la vie, ne pro­duisent plus. En revanche, si nous lisons l’indemnité chô­mage comme un « salaire » entre deux emplois, nous don­nons une toute autre défi­ni­tion du tra­vail dit « pro­duc­tif ». Je rap­pelle tout de même que le droit au chô­mage a été construit comme un « droit au salaire » entre deux emplois. Un salaire certes socia­li­sé, mais bien un salaire qui recon­naît que celui qui le per­çoit pro­duit la valeur éco­no­mique s’ex­pri­mant par la mon­naie reçue. Nous voyons là l’importance du posi­tion­ne­ment idéo­lo­gique. Dans le pre­mier cas, le chô­meur est impro­duc­tif ; dans le deuxième, il pro­duit. Il ne s’a­git pas de la véri­té contre l’erreur mais bien d’un pos­tu­lat contre un autre, comme dirait effec­ti­ve­ment Bernard Friot. Dire qu’un inter­mit­tent du spec­tacle pro­duit la valeur éco­no­mique entre deux cachets qui s’exprime par le biais du salaire socia­li­sé, c’est un acte poli­tique. À par­tir de tout ça, il devient donc évident qu’il faut dès à pré­sent mener la bataille poli­tique pour aug­men­ter la part du salaire socia­li­sé des inter­mit­tents en dimi­nuant les condi­tions d’entrée dans ce régime. C’est-à-dire pas­ser de 507 heures à 250 heures, pour aus­si­tôt reven­di­quer les 125 heures pour enfin arri­ver à 0 heure par an dans l’emploi. Ce qui nous amè­ne­ra de fait au « salaire à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle » pour tous les tra­vailleurs, et donc à réa­li­ser le désir des inter­mit­tents : avoir un réel sta­tut de tra­vailleurs de la culture à l’image par exemple du sta­tut des fonctionnaires.

À quoi ren­ver­rait concrè­te­ment un tel sta­tut de « tra­vailleur de la culture » ?

Rémy Cardinale : Ce nou­veau tra­vailleur de la culture ne sera plus payé aux cachets ou aux contrats de mis­sions, mais à la qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle. Il aura un salaire à vie avec une pos­si­bi­li­té de mon­ter en qua­li­fi­ca­tion sur trois ou quatre niveaux, allant de 1 700 euros net à 5 000 euros net par mois. L’embaucheur, lui, ne paye­ra plus l’artiste, il coti­se­ra à une caisse de salaire à hau­teur de 60 % de sa valeur ajou­tée. Un nou­veau rap­port s’établira ain­si entre l’organisateur et l’artiste. Un rap­port plus sain, moins subor­don­né, qui libé­re­ra le tra­vail. Les artistes ne seront plus for­cé­ment contraints à des normes de ren­ta­bi­li­té qui nivellent tou­jours vers le bas la créa­tion artis­tique. Les direc­teurs artis­tiques des fes­ti­vals, ou autres sai­sons, pour­ront enfin pro­gram­mer des pro­jets inno­vants sou­te­nus par des artistes qui ne seront plus obli­gés pour être enga­gés à une com­mu­ni­ca­tion plus ou moins vul­gaire, et un vedet­ta­riat abru­tis­sant orches­tré par des médias répon­dant eux aus­si à des normes de ren­ta­bi­li­té… L’idée est de conti­nuer la révo­lu­tion anthro­po­lo­gique enta­mée par les com­mu­nistes de l’a­près-guerre, qui ont atta­ché le salaire à la per­sonne. Pour que les tra­vailleurs soient payés non plus pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont ! Concrètement, chaque résident fran­çais doit avoir à l’âge de la majo­ri­té une qua­li­fi­ca­tion per­son­nelle qui s’exprime par un grade.

Cette « qua­li­fi­ca­tion » n’est pas un diplôme.

Rémy Cardinale : Non. Elle exprime la capa­ci­té à pro­duire de la valeur éco­no­mique et non de la valeur d’usage qui est, quant à elle, l’expression du diplôme. La qua­li­fi­ca­tion ren­voie au tra­vail dit « abs­trait », le diplôme au tra­vail dit « concret ». La classe sociale qui a la main sur le tra­vail abs­trait a auto­ma­ti­que­ment la main sur le tra­vail concret. Par exemple, si c’est la famille Peugeot qui décide de ce qui vaut en matière de valeur éco­no­mique dans les trans­ports, il ne faut pas s’étonner du manque d’investissement dans les trans­ports dits « doux ».

[Edward Avedisian]

Ce grade sera un nou­veau droit poli­tique, un attri­but de la per­sonne qui ne pour­ra être enle­vé. Le sala­rié ne pour­ra qu’avancer dans sa car­rière en pas­sant des épreuves de qua­li­fi­ca­tion de un à trois niveaux. Mais ce nou­veau droit poli­tique devra être lié à un autre droit, celui de la pro­prié­té d’usage des col­lec­tifs de tra­vail afin d’avoir la maî­trise sur le tra­vail dit concret. Seuls les sala­riés des lieux de tra­vail pour­ront élire leur hié­rar­chie. En finir, par exemple, avec des direc­tions de théâtres nom­mées par des minis­tères qui ne servent jamais les inté­rêts des sala­riés eux-mêmes. Décider nous-mêmes de ceux qui vont nous diri­ger, c’est avoir un droit de regard sur la pro­duc­tion concrète. Un droit de regard sur la pro­gram­ma­tion des lieux cultu­rels, un droit de regard sur sa mise en œuvre : qui va diri­ger l’orchestre par exemple, et le congé­dier s’il ne convient pas aux tra­vailleurs de la culture ? Bref, être sou­ve­rains sur nos lieux de pro­duc­tion. Pour résu­mer, le nou­veau sala­rié mar­che­ra sur deux jambes : celle de la maî­trise du tra­vail abs­trait et celle de la maî­trise du tra­vail concret. Seule solu­tion pour se tenir debout et en équilibre.

Avec la ces­sa­tion des acti­vi­tés cultu­relles liée au Covid, on a vu fleu­rir des slo­gans tels que « Sauver la culture », « La culture en dan­ger ». D’après vous, ils ne font que mas­quer davan­tage encore la réa­li­té du tra­vail. L’effet per­vers est que même les musi­ciens concer­nés par la pré­ca­ri­té finissent par inté­grer l’idée qu’ils ont besoin de la soli­da­ri­té inter­pro­fes­sion­nelle. En fin de compte, n’est-ce pas l’i­dée même de la « musique clas­sique », ou plus géné­ra­le­ment celle d’un art « noble », qu’il fau­drait défaire pour la faire entrer dans l’a­rène du politique ?

« Le slo­gan même de Culture en dan­ger nous enferme dans une idéo­lo­gie de classe. »

Rémy Cardinale : Comme vous le rap­pe­lez, le slo­gan même de « Culture en dan­ger » nous enferme dans une idéo­lo­gie de classe. Il nous amène fata­le­ment sur une natu­ra­li­sa­tion de l’art et nous coupe de la pro­duc­tion des tra­vailleurs de la culture. C’est déso­lant de voir que nous le répé­tons comme des auto­mates. Les actions que nous menons depuis les occu­pa­tions des théâtres, avec des lec­tures de notre appel et les échanges que nous essayons de créer avec la mili­tance syn­di­cale et les artistes enga­gés, nous donnent de l’espoir. Quand nous arri­vons à créer les condi­tions du dia­logue sur le champ poli­tique, le regard des artistes reprend de la vigueur. Tout à coup ils réa­lisent que tout est là pour chan­ger notre condi­tion. C’est cette bataille qu’il faut mener, mais il faut être beau­coup plus nom­breux — la fameuse masse critique !

D’autre part il est plus qu’intéressant d’observer le mutisme des élites artis­tiques qui gre­nouillent en géné­ral dans des ins­ti­tu­tions comme celle des Victoires de la musique et qui fré­quentent pour cer­taines l’oligarchie du pou­voir. Leur malaise est pal­pable car ils sentent bien qu’ils sont doré­na­vant dans une contra­dic­tion. Ils ne se sont jamais cachés d’être des sujets du pou­voir bour­geois. Ils en tirent un béné­fice. Même si cer­tains galèrent un peu, ils parient en quelque sorte sur un éven­tuel retour sur inves­tis­se­ment. Le mépris qu’ils ont tou­jours eu pour ceux qui s’en­gagent sur le champ idéo­lo­gique et poli­tique n’a d’égal que leur suf­fi­sance. Et voi­là que les mesures prises par le gou­ver­ne­ment pour contrer le Covid-19 les obligent à l’inactivité for­cée. C’est la crise pour eux aus­si. Quelle iro­nie du sort ! Alors com­ment se dépê­trer d’une telle contra­dic­tion ? Se lan­cer sur le ter­rain de la poli­tique ? Impossible ! Ils n’ont pas cette culture et croient naï­ve­ment que les « jours heu­reux » revien­dront bien­tôt. La période post-crise ver­ra (et on le voit déjà) le sec­teur musi­cal se concen­trer encore plus sur les stars ultras média­ti­sées. Les artistes des deuxième et troi­sième cercles connaî­tront une sévère pré­ca­ri­té, avec une baisse non négli­geable de la valeur de leurs cachets, sans comp­ter qu’un grand nombre d’entre eux seront exclus du régime de l’intermittence du spec­tacle. Le moment peut-être pour eux d’enfin réflé­chir à un autre mode de pro­duc­tion. En revanche, j’avoue être impa­tient de voir com­ment les stars et autres divas, vont réap­pa­raître sur scène scan­dant sur le champ de ruines cultu­relles : « La culture ne meurt jamais ! »


Illustrations de ban­nière et de vignette : Edward Avedisian


  1. L’exemple sui­vant est signi­fi­ca­tif : Mozart reçoit à cette époque une com­mande de plu­sieurs qua­tuors avec pia­no et cordes de la part de Hoffmeister, une mai­son d’édition de musique à Vienne. Il envoie son pre­mier qua­tuor K 478 en sol mineur à l’éditeur qui rési­lie son contrat aus­si­tôt, esti­mant l’œuvre trop dif­fi­cile donc inven­dable pour son public. Cet exemple célèbre rap­pelle que sa nou­velle liber­té est toute rela­tive.
  2. L’assurance chô­mage au régime géné­ral de 1958 et les annexes 8 et 10 pour les tech­ni­ciens et les artistes en 1967 contri­buent à une véri­table amé­lio­ra­tion des condi­tions de tra­vail pour les tra­vailleurs du spec­tacle.
  3. En mai 2020, le vio­lon­cel­liste Gautier Capuçon, dans un accès de géné­ro­si­té, annonce une grande tour­née d’é­té, par­tout où il sera « invi­té ». La seule condi­tion, pré­cise-t-il, est la pré­sence d’une prise élec­trique pour bran­cher son iPad (et, acces­soi­re­ment, un cachet de plu­sieurs mil­liers d’eu­ros par concert, selon la taille de la muni­ci­pa­li­té). Précisons tou­te­fois que, sous la pres­sion de la com­mu­nau­té musi­cale, le vio­lon­cel­liste a fina­le­ment renon­cé aux cachets. Il n’au­ra droit qu’à un repor­tage d’une heure sur la chaîne publique France 2, dif­fu­sé en jan­vier 2021.

REBONDS

☰ Lire notre article « Une nuit à l’Odéon occu­pé », Mélanie Simon-Franza, mars 2021
☰ Lire notre entre­tien avec Christine Jakse : « Revenu de base ou salaire à vie ? », février 2021
☰ Lire notre entre­tien avec Claude Didry : « Le sala­riat, une classe révo­lu­tion­naire ? », mars 2020
☰ Lire notre entre­tien avec Bernard Friot : « La gauche est inau­dible parce qu’elle ne poli­tise pas le tra­vail », juin 2019
☰ Lire notre article « Le salaire à vie : qu’est-ce donc ? », Léonard Perrin, mars 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Bernard Friot : « Nous n’avons besoin ni d’employeurs, ni d’actionnaires pour pro­duire », sep­tembre 2015

Ballast

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