Baldwin, le Noir et la Palestine


Texte inédit pour le site de Ballast

Il n’existe « aucun espoir d’établir la paix » au Moyen-Orient « sans résoudre la ques­tion pales­ti­nienne », lan­çait l’es­sayiste et roman­cier afro-amé­ri­cain James Baldwin, né à Harlem au début des années 1920. C’est une lec­ture croi­sée que l’au­teur pro­pose dans les pré­sentes lignes : l’Amérique supré­ma­tiste qu’a connue Baldwin et la Palestine sous occu­pa­tion israé­lienne — si les contextes dif­fèrent, les pro­ces­sus de ségré­ga­tion men­tale et spa­tiale à l’œuvre résonnent tra­gi­que­ment. ☰ Par Sylvain Mercadier


« L’État d’Israël n’a pas été créé pour le salut des Juifs ; il a été créé pour le salut des inté­rêts occi­den­taux. […] Les Palestiniens paient pour la poli­tique colo­niale bri­tan­nique du divi­ser pour mieux régner et pour le sen­ti­ment de culpa­bi­li­té chré­tienne qui hante l’Europe depuis plus de trente ans. Enfin : il n’y a abso­lu­ment — je répète abso­lu­ment — aucun espoir d’établir la paix dans ce que l’Europe appelle de manière si arro­gante le Moyen-Orient […] sans résoudre la ques­tion pales­ti­nienne. La chute du Shah en Iran n’a pas seule­ment révé­lé la teneur des pré­oc­cu­pa­tions de Carter en matière de droits de l’homme, elle a aus­si révé­lé qui four­nis­sait Israël en pétrole et à qui Israël four­nis­sait des armes. Il s’avère qu’il s’agit de la très blanche Afrique du Sud […]. Mon ami Andrew Young1Ancien ambas­sa­deur des États-Unis aux Nations unies et pre­mier afro-amé­ri­cain à occu­per ce poste, de 1977 à 1979 ; il fut pous­sé à la démis­sion par l’administration Carter pour avoir secrè­te­ment ren­con­tré des cadres de l’OLP — ce que le Mossad avait dévoi­lé., par un cou­rage et un amour pro­fond, et avec une noblesse silen­cieuse, irré­pro­chable, indes­crip­tible, a ten­té de parer à un nou­vel holo­causte et je le pro­clame un héros, tra­hi par des lâches2J. Baldwin, « Open Letter to the Born Again ».. »

« Le monde colo­nial se révé­lait alors à lui dans toute sa bru­ta­li­té ; sou­dain, des phé­no­mènes appa­rem­ment abs­cons et d’horizons très loin­tains venaient prendre des formes sus­cep­tibles d’être appré­hen­dées et assi­mi­lées. »

Ainsi s’achève un article de James Baldwin paru dans le jour­nal The Nation, le 29 sep­tembre 1979. Cette cita­tion n’est pas le moindre des pro­pos que Baldwin a pu tenir sur Israël ; elle témoigne, selon l’his­to­rien Paul Heideman, d’un sens aigu de per­cep­tion des enjeux géo­po­li­tiques. Mais un exa­men plus pro­fond de la pen­sée, riche et com­plexe, de l’é­cri­vain afro-amé­ri­cain nous aide­rait à com­prendre la manière dont il a pu par­ve­nir à de telles conclu­sions, et com­ment cette croi­sée des hori­zons est non seule­ment fer­tile, mais essen­tielle. Si la « conver­gence des luttes » entre tous les « dam­nés de la terre » vic­times du monde « civi­li­sé » — qu’il soient noirs, arabes ou musul­mans — est une néces­si­té impé­rieuse, cette ambi­tion, dif­fi­ci­le­ment réa­li­sable, avait pour­tant déjà été pres­sen­tie par James Baldwin comme un devoir : « Leur des­ti­née était en quelque sorte liée à la mienne, leur com­bat n’était pas seule­ment le leur, mais aus­si le mien, et il devint pour moi une ques­tion d’honneur de ne pas ten­ter d’éluder la charge de cette réa­li­té3J. Baldwin, No Name in the Street.» Baldwin parle ici des Algériens qui, dans le Paris des années 1960, étaient sujets au har­cè­le­ment quo­ti­dien des forces de l’ordre, à l’aune de la dis­pa­ri­tion de l’Algérie fran­çaise. Le monde colo­nial se révé­lait alors à lui dans toute sa bru­ta­li­té ; sou­dain, des phé­no­mènes appa­rem­ment abs­cons et d’horizons très loin­tains venaient prendre des formes sus­cep­tibles d’être appré­hen­dées et assi­mi­lées. La prise de conscience de cette fata­li­té et la com­pré­hen­sion des moti­va­tions qui poussent le « Blanc » à agir de la sorte font chez Baldwin l’objet d’une ana­lyse poin­tue, lumi­neuse et fra­cas­sante.

À tra­vers son œuvre, on découvre la pro­fon­deur des cli­vages construits par des siècles d’oppression : autant de cli­vages moti­vés par un désir de légi­ti­mer une caste qui, comme toutes les castes, existe dans les esprits avant de prendre forme dans l’espace, jusqu’à s’inscrire dans la chair des domi­nés. Partant, il devient inté­res­sant de cor­ré­ler les expé­riences du « Noir » avec celles d’un autre « dam­né », l’« Arabe » tel qu’il fut façon­né dans la pen­sée occi­den­tale, puis par le sio­nisme conqué­rant. Les sujets de réflexion qui hantent les écrits de Baldwin ont à voir avec l’expérience de l’homme noir dans une socié­té où la ségré­ga­tion et la domi­na­tion sont impo­sées par l’homme blanc sur son groupe. Celles-ci prennent des formes phy­siques et spa­tiales, mais sont aus­si ren­dues pos­sibles par un tra­vail méti­cu­leux sur les esprits, de façon à ten­ter de rendre sup­por­table, à la fois pour l’opprimé et l’oppresseur, une socié­té dans laquelle le « nègre » est déva­lué, dis­so­ciant et confi­nant son être dans le ghet­to. « Tu es né là où tu es né et tu affrontes le futur qui se pré­sente devant toi parce que tu es noir et pour nulle autre rai­son. Les limites de ton ambi­tion sont dès lors sup­po­sées être fixées à jamais. Tu nais dans une socié­té qui édicte avec une clar­té bru­tale, et par tous les ava­tars pos­sibles, que tu es un être insi­gni­fiant. On n’attend pas de toi l’excellence, on veut que tu contentes de la médio­cri­té4Lettre à son neveu, dans The Fire Next Time.»

États-Unis (Mario Tama/Getty)

Le paral­lèle avec le cloi­son­ne­ment des ter­ri­toires pales­ti­niens est évi­dem­ment aisé à effec­tuer. Les terres culti­vées depuis des géné­ra­tions, ren­dues inac­ces­sibles par des cen­taines de kilo­mètres de bar­be­lés et de murs de béton éri­gés par l’occupant, témoignent de son désir de neu­tra­li­ser et d’arracher l’autochtone à sa terre — chose ren­due pos­sible par une déshu­ma­ni­sa­tion de sa per­sonne, corol­laire d’une sur­éva­lua­tion du Juif, construit sur le modèle du sur­homme dou­blé d’une légi­ti­mi­té scrip­tu­raire. Le carac­tère insou­te­nable des contraintes qu’impose le monde colo­nial et raciste a natu­rel­le­ment engen­dré des résis­tances, s’exprimant de mille façons. « [Les Blancs] ne veulent pas ou n’osent pas éva­luer ou ima­gi­ner le prix payé par leur vic­times ou sujets pour le main­tien de leurs pri­vi­lèges et, donc, ne par­viennent pas à com­prendre pour­quoi leurs vic­times se révoltent. Ils sont alors ame­nés néces­sai­re­ment à conclure que les vic­times — les bar­bares — se révoltent contre toutes les valeurs éta­blies qui carac­té­risent le monde civi­li­sé5No Name in the Street.. » La dia­lec­tique du maître civi­li­sé et du colo­ni­sé débouche for­cé­ment sur une confron­ta­tion et une aver­sion mutuelle, mais elle est intrin­sè­que­ment asy­mé­trique en ce qui concerne le regard qu’ils portent l’un sur l’autre. Elle engendre enfin une répres­sion per­ma­nente des efforts d’émancipation du colo­ni­sé : « Il y a de la haine [entre Noirs et Blancs], mais la haine n’est pas équi­va­lente pour les deux car elle n’a pas les mêmes racines. […] Les racines de la haine chez le Blanc viennent de la ter­reur, une ter­reur sans fond et sans nom qui se foca­lise sur le Noir, qui sur­git et se fixe sur cette image effrayante d’une enti­té qui n’existe que dans son esprit. Mais les racines de la haine chez le Noir sont la rage ; il ne hait pas tant le Blanc qu’il aime­rait qu’il dégage de son che­min, et plus encore, de celui de ses enfants6The Devil Finds Work.. »

« Les terres culti­vées depuis des géné­ra­tions, ren­dues inac­ces­sibles par des cen­taines de kilo­mètres de bar­be­lés et de murs de béton éri­gés par l’occupant, témoignent de son désir de neu­tra­li­ser et d’arracher l’autochtone à sa terre. »

Pour endi­guer cette rage, un immense tra­vail de sub­ju­ga­tion — autre­ment dit de domi­na­tion — du dam­né est entre­pris. Le Blanc s’efforce, se convainc lui-même et par­vient (par­fois) à convaincre sa vic­time qu’il n’y a pas d’issue autre que sa supré­ma­tie. Il entre­prend d’effacer son iden­ti­té, sa culture (« Il n’y a pas de peuple pales­ti­nien », s’écria un jour la Première ministre israé­lienne Golda Meir), et s’enorgueillit de ses propres attri­buts. Cette richesse abs­traite et déro­bée se tra­duit dans le monde réel par une jus­ti­fi­ca­tion de ses pos­ses­sions, et la fixa­tion du « nègre » dans une impasse onto­lo­gique : sa condi­tion d’Homme est reje­tée, sa digni­té bafouée, son exis­tence constam­ment dépré­ciée. « Le Noir, dépo­si­taire d’un héri­tage, doit dans la culture occi­den­tale trans­mettre à son tour cet héri­tage à sa lignée afin que, simple pas­seur, il recon­naisse que sa vie ne lui appar­tient pas : rien ne lui appar­tient. Cela n’ap­pa­raît pas comme une liber­té aux oreilles des Occidentaux, puisque l’Occident s’appuie sur le fan­tasme infan­tile, en pra­tique cri­mi­nel, de la pos­ses­sion et de la pro­prié­té7Ibid.. » En d’autres termes, le contrôle des esprits pré­sup­pose aus­si le contrôle des richesses et de la terre, mais les contra­dic­tions inhé­rentes à l’équation du domi­nant lui échappent, car il ne par­vient pas à se voir comme fau­teur dans l’exercice de sa puis­sance, et les pré­ceptes selon les­quels il pré­tend vivre s’estompent au-delà de son royaume. Ainsi d’Albert Camus : « J’étais stu­pé­fait de ce que, pour Camus, l’humanisme euro­péen expire aux portes de l’Europe. Et que Camus, si dévoué à la cause de la liber­té pour les Européens, ne pou­vait par­ler de jus­tice que dès lors qu’il s’agissait de l’Algérie. » Et Baldwin d’ironiser, en citant un proche : « La jus­tice en Algérie n’est rien sinon un ensemble de moyens légaux d’administrer l’injustice8No Name in the Street. » — ce en quoi les Palestiniens se recon­naî­tront très cer­tai­ne­ment.

Cette dia­lec­tique prend éga­le­ment la forme d’un jeu de miroir for­cé­ment défor­mé et défor­mant, à tra­vers lequel les deux pro­ta­go­nistes se jaugent et s’évaluent sans par­ve­nir à se sai­sir, à trans­cen­der leur condi­tion viciée. Le moteur de ce prisme n’est autre que la vio­lence qui les lie. Mais, une fois de plus, la dis­sy­mé­trie dans leur rela­tion impose une appré­hen­sion cri­tique et nuan­cée de sa nature. On ne peut pas juger avec les mêmes cri­tères un « Splendide » et un « dam­né », pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie de James Baldwin, emprun­tée au psy­chiatre et écri­vain Frantz Fanon. « L’histoire du Noir en Amérique est l’histoire de l’Amérique […]. Raconter l’histoire du Noir, c’est com­men­cer à se libé­rer de son image et c’est […] sai­sir l’opportunité de vêtir ce spectre de chair et de sang, d’approfondir notre com­pré­hen­sion de sa per­sonne, de nous-mêmes et de tous les hommes9Nobody Knows My Name.. » Dans le pro­ces­sus per­ni­cieux de dés­in­car­na­tion du Noir10Voir notam­ment Ta-Nehisi Coates, Between the World and Me, Speigel & Grau, 2015. se joue aus­si l’auto-aliénation du Splendide. « L’Amérique blanche est inca­pable de croire que les griefs de l’Amérique noire sont réels ; elle est inca­pable de le croire parce qu’elle n’arrive pas à affron­ter ce que cela signi­fie à pro­pos d’elle-même et de son pays. Et l’effet de cette incom­pré­hen­sion mas­sive et hos­tile est d’accroître les dan­gers qu’ont à endu­rer les Noirs11No Name in the Street.. »

Palestine (Yasser/Caters/SIPA)

Un autre aspect qui concerne à la fois les deux espaces de ségré­ga­tion (noire et pales­ti­nienne) est la légi­ti­ma­tion de l’entreprise de ségré­ga­tion colo­niale par des argu­ties mes­sia­niques : « En matière de pou­voir, la chris­tia­ni­té a opé­ré avec une véri­table arro­gance et cruau­té. […] Il va sans dire que qui­conque conteste l’autorité de la véri­table foi conteste par là-même le droit des nations déten­trices de cette foi à régner sur lui. La pro­pa­ga­tion de l’Évangile, en dépit des moti­va­tions, de l’intégrité ou de l’héroïsme de ses mis­sion­naires, fut un pré­texte abso­lu­ment indis­pen­sable pour aller plan­ter le dra­peau. […] L’Église chré­tienne elle-même sanc­ti­fia et se réjouit des conquêtes du dra­peau. Elle sou­tint, si elle n’al­la pas jus­qu’à la for­mu­ler, l’i­dée que la conquête, dont le résul­tat fut l’amélioration du niveau de vie des popu­la­tions occi­den­tales, était une preuve de la faveur de Dieu. […] Dieu, en allant vers le nord et en s’élevant sur les ailes du pou­voir, était deve­nu blanc, et Allah, désar­mé et du mau­vais coté du para­dis, était deve­nu — pour des rai­sons pra­tiques — noir. […] La col­li­sion des cultures — et la schi­zo­phré­nie dans l’esprit de la chré­tien­té — avait ache­vé de brouiller le domaine de sa morale12The Fire Next Time.. » Ici, le domaine céleste et le domaine ter­restre se téles­copent pour don­ner nais­sance et légi­ti­mi­té à l’entreprise colo­niale. La Bible et les textes sacrés consti­tuent des mines de jus­ti­fi­ca­tions pour la conquête : nombre d’auteurs ont mon­tré, à l’ins­tar de l’his­to­rien israé­lien Shlomo Sand, com­ment le lexique mes­sia­nique ani­mait et conti­nue d’a­ni­mer l’entreprise de conquête sio­niste (les textes rela­tant les prouesses des rois David et Samson, ter­ras­sant par mil­liers les Philistins, font ain­si par­tie de l’imaginaire constam­ment vivi­fié et mis en paral­lèle avec la situa­tion des Israéliens face aux Palestiniens).

« Le domaine céleste et le domaine ter­restre se téles­copent pour don­ner nais­sance et légi­ti­mi­té à l’entreprise colo­niale. La Bible et les textes sacrés sont des mines de jus­ti­fi­ca­tions pour la conquête. »

Tout comme les civi­li­sa­teurs des quatre der­niers siècles, avan­çant l’épée dans une main et la Bible dans l’autre, le sio­nisme s’est cyni­que­ment armé des Écritures : fort d’une nos­tal­gie abs­traite envers une terre dans laquelle une par­tie des Juifs pui­sait son éner­gie spi­ri­tuelle, il est par­ve­nu à légi­ti­mer l’implantation de peu­ple­ments étran­gers sur des ter­ri­toires habi­tés par des autoch­tones, eux-mêmes pro­ba­ble­ment des­cen­dants d’an­ciens Hébreux, dilués depuis dans les flux de popu­la­tions mil­lé­naires qui ont mar­qué la Méditerranée. Mais l’enjeu ne lais­sait pas place à un exa­men des Écritures. Le « cadastre biblique » jus­ti­fie encore aujourd’hui l’expropriation de Palestiniens, comme autre­fois le « man­dat céleste » avait dési­gné le Blanc pour domi­ner les cinq conti­nents. En ce sens, le « glis­se­ment séman­tique » de l’identité euro­péenne qui reven­dique aujourd’hui un héri­tage judéo-chré­tien (autre­fois gré­co-romain, notam­ment) peut se com­prendre à l’aune de la ten­dance conqué­rante du chris­tia­nisme du der­nier demi-mil­lé­naire. En se lan­çant dans une entre­prise colo­niale, les dépo­si­taires (ou les impos­teurs) du judaïsme (les sio­nistes) ont héri­té de cette vision supré­ma­tiste du monde. Fort heu­reu­se­ment, les dam­nés ne se sont jamais réso­lus à leur condi­tion. Les ten­sions per­pé­tuelles qui agitent domi­nants et domi­nés donnent lieu à des phé­no­mènes de résis­tance, mais aus­si à des rési­liences pri­mor­diales.

À titre d’exemple, la nata­li­té impor­tante qui carac­té­rise sou­vent les popu­la­tions sub­ju­guées s’explique en par­tie par ce méca­nisme de rési­lience : « Les dam­nés de la terre ne se résignent pas à l’extinction. Ils s’en­tendent, au contraire, à se mul­ti­plier. La vie est leur seule arme contre leur vie, la vie est tout ce qu’ils ont. C’est pour cela que les dépos­sé­dés et les affa­més ne seront jamais per­sua­dés (bien que cer­tains puissent y être contraints) par les pro­grammes de contrôle de popu­la­tion des civi­li­sés. […] Il y a quelque chose de l’ordre de la sain­te­té dans l’acte de mettre au monde un enfant. C’est déjà mieux que de les bom­bar­der. Il est ter­rible de voir un enfant mou­rir de faim ; or, la réponse à appor­ter n’est pas d’empêcher la nais­sance de cet enfant, mais de restruc­tu­rer le monde afin qu’il puisse y vivre : ain­si les inté­rêts vitaux du monde deviennent rien de moins que la vie de cet enfant. […] Les enfants des dam­nés et des reje­tés sont mena­cés dès l’instant où ils bougent dans le ventre de leur mère, et sont de fait sacrés, d’une manière dont les enfants des Élus [les domi­nants] ne le sont pas. Et l’enfant le sait, lui qui par­vient à son tour à éle­ver son enfant. C’est pour­quoi il ne sera jamais per­sua­dé — par le meur­trier de ses enfants — de ces­ser d’a­voir des enfants13The Devil Finds Work.. » On sai­sit pour­quoi la sur­po­pu­la­tion d’un ghet­to comme Harlem ou Gaza n’a jamais empê­ché les Noirs ou les Arabes de per­pé­tuer leur exis­tence, de per­sé­vé­rer dans leur exis­tence, quitte à se bous­cu­ler les uns les autres.

Afrique du Sud (Nick John)

Sans sous-esti­mer les spé­ci­fi­ci­tés de chaque contexte, cer­taines réa­li­tés du mal­heur afro-amé­ri­cain éclairent la condi­tion du Palestinien aujourd’hui. Pour reprendre Baldwin, « Ce que les étu­diants [des mani­fes­ta­tions de 1960] demandent, n’est ni plus ni moins qu’une révi­sion totale de la manière dont les Américains voient le Noir, et cela n’est rien d’autre, en somme, qu’un réexa­men de la manière dont les Américains se voient eux-mêmes14Ibid. ». Transposons un ins­tant ce cas de figure dans le contexte pales­ti­nien : nous aurons une des clés de la réso­lu­tion de ce conflit inique. Mais pour le Splendide, une fois de plus, remettre son iden­ti­té en ques­tion, et donc son sup­port, soit l’essence des ins­ti­tu­tions qui orchestrent l’oppression, va bien au-delà de sa volon­té. « La ques­tion de l’identité implique une panique pro­fonde — une ter­reur aus­si archaïque que le cau­che­mar d’une chute mor­telle. […] Il serait faux de pen­ser que le Splendide ait quelque inten­tion d’abandonner sa Splendeur. Une iden­ti­té n’est remise en ques­tion qu’à par­tir du moment où elle com­mence à s’effondrer15Ibid.. »

« La ques­tion pales­ti­nienne res­te­ra insol­vable tant que la tota­li­té des griefs (retour des réfu­giés, com­pen­sa­tion, liber­té de mou­ve­ment, etc.) n’aura pas été trai­tée. »

Comme le dit un jour le cinéaste Eyal Sivan : « La socié­té israé­lienne se sen­ti­ra dans l’obligation de chan­ger de para­digme à par­tir du moment où les moyens par les­quels elle se main­tient dans sa posi­tion de supé­rio­ri­té ne seront plus en place. Lorsque les Israéliens ne pour­ront plus se regar­der en face lorsqu’ils voyagent, lorsque le monde leur ren­ver­ra d’une manière suf­fi­sam­ment forte au visage l’horreur de l’entreprise sio­niste, ils se rési­gne­ront, peu à peu, à renon­cer à leurs pri­vi­lèges, comme les Blancs de l’Afrique du Sud l’ont fait. » Mais il faut gar­der à l’esprit que ce cha­vi­re­ment ne peut pas n’être qu’un ensemble de conces­sions faites par le domi­nant. « Aussi lourd à por­ter ce far­deau de la liber­té fût-il, avance Baldwin, ce n’est pas quelque chose que l’on peut don­ner à quelqu’un. La liber­té est quelque chose dont on se sai­sit, et les hommes sont libres tant qu’ils sou­haitent l’être16No Name in the Street.. » Par défi­ni­tion, la liber­té se doit d’être totale, et l’effort constant jusqu’à son obten­tion — la semi-liber­té n’étant que la ges­ta­tion de l’injustice de demain. La ques­tion pales­ti­nienne res­te­ra insol­vable tant que la tota­li­té des griefs (retour des réfu­giés, com­pen­sa­tion, liber­té de mou­ve­ment, etc.) n’aura pas été trai­tée ; la liber­té des Afro-Américains en Amérique ne sera com­plète que lorsqu’ils ne seront plus per­çus comme une menace du simple fait qu’ils marchent dans la rue.

Concluons avec James Baldwin : « Il est de la res­pon­sa­bi­li­té de l’homme libre d’avoir confiance et de célé­brer ce qui est constant — la vie, la lutte, et la mort sont constants, tout comme l’amour — bien qu’on n’en soit pas tou­jours convain­cu —, et d’appréhender la nature du chan­ge­ment, d’être capable et dési­reux de chan­ger. Je parle d’un chan­ge­ment en pro­fon­deur et non pas en sur­face — chan­ge­ment et sens du renou­veau. Mais le renou­veau devient impos­sible à par­tir du moment où l’on se per­suade que cer­taines choses sont constantes — la sécu­ri­té, par exemple, ou l’argent et le pou­voir —, lorsqu’on s’accroche à des chi­mères par les­quelles on ne peut qu’être tra­hi, et l’entier espoir — l’entière pos­si­bi­li­té — de la liber­té s’évanouit alors17The Fire Next Time.. »


Toutes les cita­tions de l’œuvre de Baldwin sont ici issues du recueil Collected essays, Library of America, 1998. Les tra­duc­tions sont de l’auteur.
Photographie de ban­nière : James Baldwin et Medgar Evers dans le Mississippi, en 1963, par Steve Schapiro.


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NOTES   [ + ]

1.Ancien ambas­sa­deur des États-Unis aux Nations unies et pre­mier afro-amé­ri­cain à occu­per ce poste, de 1977 à 1979 ; il fut pous­sé à la démis­sion par l’administration Carter pour avoir secrè­te­ment ren­con­tré des cadres de l’OLP — ce que le Mossad avait dévoi­lé.
2.J. Baldwin, « Open Letter to the Born Again ».
3.J. Baldwin, No Name in the Street.
4.Lettre à son neveu, dans The Fire Next Time.
5.No Name in the Street.
6.The Devil Finds Work.
7.Ibid.
8.No Name in the Street.
9.Nobody Knows My Name.
10.Voir notam­ment Ta-Nehisi Coates, Between the World and Me, Speigel & Grau, 2015.
11.No Name in the Street.
12.The Fire Next Time.
13.The Devil Finds Work.
14.Ibid.
15.Ibid.
16.No Name in the Street.
17.The Fire Next Time.
Sylvain Mercadier
Sylvain Mercadier

Journaliste indépendant ayant vécu dans plusieurs pays du Moyen-Orient. En privilégiant l'immersion dans ces sociétés souvent incomprises, il essaie de donner un visage nuancé et désorientalisé de la réalité des hommes et femmes qui y vivent.

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