Notre dixième numéro vient de sortir !
 

Anne Steiner : « Ce qui m’intéresse, ce sont les vies minuscules »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Lorsque l’on songe à la Belle Époque, quelques images sur­gissent sans tar­der : des cor­sages per­lés, des cannes à pom­meau sculp­té et des cha­peaux à plumes. Mais, depuis plus de 10 ans, l’his­to­rienne et maî­tresse de confé­rence Anne Steiner se sai­sit de cette période pour en exhu­mer les luttes sociales : sa Belle Époque, ce sont les débuts de la CGT, l’âge d’or de la presse écrite liber­taire et des milieux dits « libres » — natu­ristes, amou­reux, végé­ta­riens. Surtout, c’est le moment où militent, écrivent et se ren­contrent de sin­gu­liers repré­sen­tants de l’un des cou­rants de la tra­di­tion anar­chiste : les « indi­vi­dua­listes ». Dans Les En-dehors, Steiner brosse ain­si le por­trait de ces hommes et de ces femmes à tra­vers celui de Rirette Maîtrejean, mili­tante et typo­graphe un temps incar­cé­rée ; avec Le Goût de l’é­meute et Le Temps des révoltes, elle res­sus­cite les com­bats d’un temps poli­tique que la Grande Guerre a clos. Nous la ren­con­trons chez elle, à Paris.


Le terme « indi­vi­dua­lisme » n’a désor­mais plus aucune por­tée posi­tive au sein du lexique anti­ca­pi­ta­liste. C’est bien davan­tage dans celui d’« auto­no­mie » que se recon­naissent les « en-dehors » d’au­jourd’­hui. Pourquoi cette qua­li­fi­ca­tion a‑t-elle sombré ?

Oui, le terme « indi­vi­dua­lisme » est aujourd’hui mal consi­dé­ré. Il a été assi­mi­lé à tort au capi­ta­lisme, au « cha­cun pour soi » : c’est tout le contraire ! Ce que défend ce cou­rant de l’a­nar­chisme, c’est la réa­li­sa­tion, au maxi­mum, par cha­cun de son indi­vi­dua­li­té. Au début du XXe siècle, ce mou­ve­ment est por­té par des gar­çons et des filles qui sont tous issus de familles ouvrières ou pay­sannes, et qui sont pro­mis au tra­vail dès l’âge de 12 ans. Ils sont voués à être broyés par ce qu’ils appellent « la machine sociale », et ce sans pou­voir réa­li­ser leur pleine huma­ni­té. Être indi­vi­dua­liste, alors, c’est se don­ner les moyens d’é­chap­per à ce broyage pour réa­li­ser toutes ses capa­ci­tés sur les plans intel­lec­tuels, artis­tiques, char­nels, sen­suels, ce qui est pour eux le devoir de tout être humain sur terre. Mais pour y par­ve­nir, il leur faut s’as­so­cier, ce qu’ils font en vivant en com­mu­nau­té pour mini­mi­ser les coûts et tra­vailler autre­ment, afin d’é­chap­per au sala­riat. C’est donc à mille lieues du cha­cun pour soi, car la coopé­ra­tion est non seule­ment pos­sible mais sou­hai­table, sans jamais être for­cée. Les indi­vi­dua­listes ne sont pas rési­gnés : ils ont des rêves, des aspi­ra­tions et se révoltent contre le fait de ne pas pou­voir s’ac­com­plir. L’école publique obli­ga­toire, dont ils sont la pre­mière géné­ra­tion à avoir béné­fi­cié, leur a ouvert une petite fenêtre sur le savoir et la culture ; elle a vite été refer­mée par le tra­vail sala­rié — et eux de s’efforcer d’élargir cette brèche.

Ces indi­vi­dua­listes liber­taires sont sou­vent très jeunes.

« Ce fut tra­gique quand, de moyen, l’illégalisme s’est trans­for­mé en fin, lorsqu’il est appa­ru à ceux qui le pra­ti­quaient comme une forme de pro­pa­gande par le fait. »

On doit tou­jours avoir à l’es­prit leur jeu­nesse, oui ! Pour la plu­part, ils ont entre 16 ans et 25 ans au tour­nant du XXe siècle. Mais cer­tains se sont affir­més indi­vi­dua­listes anar­chistes jus­qu’à la fin de leur vie, comme Mauricius ou Armand. D’autres, moins connus, mais ayant évo­lué dans les mêmes cercles, se sont tenus éloi­gnés de la poli­tique après la Première Guerre mon­diale tout en conser­vant un mode de vie indi­vi­dua­liste : refus du mariage, de l’armée et de cer­tains emplois, pra­tique du végé­ta­risme, du nudisme, édu­ca­tion alter­na­tive pour leurs enfants. Ils se disaient anar­chistes et l’é­taient par leur façon de vivre et de pen­ser. Mais en tant que mou­ve­ment poli­tique por­teur d’une cer­taine audience, l’in­di­vi­dua­lisme est en plein reflux dans les années 1920.

Considérons deux par­cours que vous abor­dez dans vos livres : Victor Serge et Vigo Almereyda. L’un va de l’in­di­vi­dua­lisme au bol­che­visme, avant de reve­nir à une sorte de com­mu­nisme liber­taire ; l’autre va de l’in­di­vi­dua­lisme au réformisme…

Almereyda n’a jamais été vrai­ment indi­vi­dua­liste : les pro­pa­gan­distes par le fait1 des années 1890 le fas­cinent, il fabrique une bombe à l’âge de 17 ans. C’est un acte indi­vi­duel, mais très dif­fé­rent du cou­rant indi­vi­dua­liste repré­sen­té par Libertad et le jour­nal l’a­nar­chie. Il n’a jamais pen­sé que la trans­for­ma­tion de la socié­té pas­sait d’abord par la trans­for­ma­tion de soi-même et par l’éducation. Pourtant, l’Association inter­na­tio­nale anti­mi­li­ta­riste — l’AIA —, qu’il contri­bue à fon­der en 1904, ne tombe pas du néant. Almereyda arrive un peu comme le cou­cou qui dépose son œuf dans la cou­vée des autres, car les indi­vi­dua­listes menaient depuis plu­sieurs années une pro­pa­gande anti­mi­li­ta­riste active. Et pour­tant ils se sont vite retrou­vés exclus de l’AIA, qu’ils avaient contri­bué à fon­der… Car, eux, pré­co­ni­saient la déser­tion et l’insoumission, ce qui ne cor­res­pond pas aux posi­tions d’Almereyda ou de l’a­nar­cho-syn­di­ca­liste Georges Yvetot, tous deux secré­taires de la sec­tion fran­çaise de l’AIA, les­quels prônent l’insubordination col­lec­tive en cas de guerre et en cas d’utilisation de l’armée comme force de répres­sion lors des grèves. Si Almereyda n’a pas été indi­vi­dua­liste, Victor Serge, lui, l’a été, dès ses 16 ans. Après avoir évo­lué dans des cercles indi­vi­dua­listes anar­chistes à Bruxelles, il a rejoint en 1909 l’équipe du jour­nal l’anarchie. C’est la dérive illé­ga­liste abou­tis­sant à l’équipée tra­gique de ce qu’on a appe­lé impro­pre­ment « la bande à Bonnot » qui l’a éloi­gné de l’individualisme. Car l’illégalisme est une des consé­quences de la doc­trine indi­vi­dua­liste. Bien sou­vent, pour échap­per au sala­riat, ni la vie et le tra­vail en com­mun, ni l’adoption d’un mode de vie fru­gal ne suf­fisent. Reste l’illé­ga­lisme, avec tous ses risques. Ce fut tra­gique quand, de moyen, l’illégalisme s’est trans­for­mé en fin, lorsqu’il est appa­ru à ceux qui le pra­ti­quaient comme une forme de pro­pa­gande par le fait — mais tout le monde n’a pas le talent de Marius Jacob !

[Stéphane Burlot]

À la même période, des tra­vailleurs iti­né­rants, les tri­mards, vendent leur force de tra­vail sur toutes les routes du pays. Pourquoi les indi­vi­dua­listes ont-ils choi­si, plus que ces der­niers, la politique ?

C’est bien l’i­ti­né­rance qui carac­té­rise les tri­mards, comme l’illustre le par­cours de Georges Navel, qu’il retrace dans Travaux. Ce sont des gens qui se sentent à l’é­troit à l’u­sine ou à l’atelier. Cela peut cor­res­pondre à une période de la vie, à un pas­sage, ou bien durer plus long­temps au risque d’une forte mar­gi­na­li­sa­tion quand les forces phy­siques viennent à man­quer pour mener cette vie à la dure. Certains sont sur le tri­mard au sor­tir de l’adolescence, et en par­le­ront à leurs enfants comme d’un moment extra­or­di­naire. Ils vont ramas­ser le sel en Camargue, puis par­ti­ci­per à la construc­tion d’un tun­nel dans les Alpes, faire la cueillette des olives, ou les fenai­sons. Certains indi­vi­dua­listes l’ont été à un moment don­né de leur vie, comme Raymond Callemin, ami de Victor Serge et membre de la « bande à Bonnot », guillo­ti­né à 20 ans.

Almereyda est lui aus­si par­ti sur le trimard…

« La plu­part des tri­mar­deurs étaient sim­ple­ment des gens qui ne pos­sé­daient rien et qui reje­taient toute pers­pec­tive de carrière. »

À l’âge de 15 ans, oui. Mais le tri­mard n’est pas syno­nyme d’un posi­tion­ne­ment poli­tique. La plu­part des tri­mar­deurs étaient sim­ple­ment des gens qui ne pos­sé­daient rien et qui reje­taient toute pers­pec­tive de car­rière. Le poète juif anar­chiste Mécislas Goldberg, fon­da­teur en 1895 de la revue Sur le tri­mard, voyait dans ces irré­gu­liers du tra­vail, sans feu ni lieu, le véri­table sujet révo­lu­tion­naire, de même que Bakounine voyait dans les tra­vailleurs les plus instables et les moins qua­li­fiés, les gueux, la « fleur du pro­lé­ta­riat » ; Marx, lui, les assi­mi­lait à une plèbe réac­tion­naire. Il faut noter qu’à cette époque le monde du tra­vail n’a­vait rien à voir avec celui d’aujourd’hui. Il n’y avait pas de comp­ta­bi­li­té du chô­mage, mais il exis­tait dans tous les sec­teurs d’activité un chô­mage endé­mique, sai­son­nier, conjonc­tu­rel, lié aux crises récur­rentes. Émile Bachelet, anar­chiste indi­vi­dua­liste proche de Libertad, qui a évo­qué la figure du tri­mar­deur dans son ouvrage Trimard, le montre bien. Il met en scène un menui­sier par­tant sur les routes pour par­faire sa for­ma­tion à la façon des com­pa­gnons du tour de France, mais pas­sant à d’autres acti­vi­tés, notam­ment agri­coles, quand il ne trouve rien dans son sec­teur. Le tri­mar­deur n’est tou­te­fois pas une figure uni­voque : il a pris une accep­tion dif­fé­rente en fonc­tion des lieux et des époques. Claire Auzias, dans son livre Trimards — « Pègre et mau­vais gar­çons » de Mai 68, décrit des jeunes pro­lé­taires en rup­ture, plus ou moins délin­quants pour cer­tains. C’est le sens qu’à Lyon, à ce moment, on don­nait au mot tri­mard. Mot qui n’était d’ailleurs plus beau­coup en usage ailleurs, mais Claire Auzias montre dans son ouvrage que sous diverses appel­la­tions, on retrouve ces mêmes jeunes ouvriers, instables, aux côtés des étu­diants par­tout où il se passe quelque chose en 1968. J’ai lu récem­ment le récit de vie d’un jeune bou­cher, entré en appren­tis­sage à 14 ans, qui, au mitan des années 1980, à l’âge de 20 ans, lâche tout pour par­tir sur la route, enchai­nant tra­vaux agri­coles ou indus­triels, pen­dant plu­sieurs années, un jour ici, un jour ailleurs. Faire la route ou par­tir sur le tri­mard, c’est au fond une même réa­li­té. Aujourd’hui employé par des sous trai­tants d’EDF char­gé du net­toyage et de l’entretien des cen­trales nucléaires, il vit tou­jours en camion, pas­sant d’un site à l’autre, expli­quant que seule, cette mobi­li­té extrême, qui pro­longe son tri­mard, lui per­met de sup­por­ter l’âpreté de sa condition.

Vous faites état d’une « frag­men­ta­tion de l’hé­ri­tage indi­vi­dua­liste »…

Après la Première Guerre mon­diale, effec­ti­ve­ment. Il y a comme une spé­cia­li­sa­tion. Avant, tout est lié : l’an­ti­mi­li­ta­risme, les expé­riences de vie com­mu­nau­taire, la révo­lu­tion sexuelle… Je men­tion­nais Armand, qui a pri­vi­lé­gié, à par­tir de ce moment, la trans­for­ma­tion des rap­ports amou­reux et de la morale sexuelle. Pour d’autres, ça va être l’a­li­men­ta­tion végé­ta­rienne ou végé­ta­lienne, de nou­velles méde­cines, la lutte contre la reli­gion. Ce qui est per­du après la guerre, c’est l’ar­ti­cu­la­tion de toutes ces dimen­sions avec les luttes sociales. L’individualisme est alors repré­sen­té seule­ment par des indi­vi­dus qui poussent leurs expé­riences concrètes et leurs réflexions dans un seul domaine, plus que par un vrai cou­rant, avec un jour­nal bien iden­ti­fié. L’anarchisme, toutes ten­dances confon­dues, est alors beau­coup moins puis­sant qu’il ne l’a été. Les frac­tures liées à la guerre auraient pu être sur­mon­tées, mais le plus dur a été la for­ma­tion du Parti com­mu­niste, la sec­tion fran­çaise de l’Internationale com­mu­niste. Il se fonde sur les débris du mou­ve­ment ouvrier, mais il enrôle aus­si des anar­chistes. Au tout début, celui-ci n’a pas d’é­ti­quette exclu­si­ve­ment mar­xiste : il regroupe des syn­di­ca­listes, des socia­listes et des anar­chistes qui avaient mani­fes­té assez tôt leur oppo­si­tion à la guerre. Cependant, plu­sieurs de ces der­niers le quit­te­ront ou en seront exclus dans les pre­mières années.

[Une du Petit journal, 28 avril 1907]

Ne pour­rait-on pas voir dans ce Parti com­mu­niste le par­ti révo­lu­tion­naire et insur­rec­tion­nel pour lequel milite déses­pé­ré­ment Almereyda au début des années 1910 ?

Sa for­ma­tion cor­res­pond en effet à une vieille aspi­ra­tion qui n’é­tait d’ailleurs pas seule­ment celle d’Almereyda, même si lui et Gustave Hervé ont essayé de mettre sur pied un par­ti révo­lu­tion­naire ras­sem­blant anar­chistes, socia­listes et syn­di­ca­listes, de même que La Guerre Sociale se vou­lait un organe de concen­tra­tion révo­lu­tion­naire grou­pant ces trois com­po­santes. Mais le Parti com­mu­niste, créé en 1921, s’est trou­vé presque immé­dia­te­ment sous la coupe de la IIIe inter­na­tio­nale, et donc du Parti com­mu­niste de l’Union sovié­tique (PCUS). Le pay­sage poli­tique a été com­plé­te­ment trans­for­mé par son appa­ri­tion. En France, avant la pre­mière guerre, le mou­ve­ment syn­di­cal reven­di­quait son auto­no­mie par rap­port aux par­tis, ce qui n’était pas du tout le cas en Angleterre et en Allemagne où les syn­di­cats étaient très liés à la social-démo­cra­tie. En France, au contraire, les rap­ports entre la SFIO et la CGT étaient empreints d’hostilité. Cette der­nière, qui comp­tait de nom­breux anar­chistes dans ses rangs, se consi­dé­rait comme le véri­table par­ti du tra­vail. Mais après la révo­lu­tion bol­che­vique, les syn­di­ca­listes fran­çais qui se recon­nais­sant dans les prin­cipes léni­nistes ont fait scis­sion pour fon­der la Confédération géné­rale du tra­vail uni­taire (CGTU), en 1922. Cette der­nière recon­nais­sait le rôle diri­geant du Parti com­mu­niste fran­çais, ce qui a éloi­gné d’eux les anar­chistes. Les mili­tants res­tés fidèles à la concep­tion syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire des années d’avant-guerre, qui inclut la grève géné­rale, ont alors créé avec d’autres oppo­sants à la ligne bol­che­viste, la CGT-SR (syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires) en 1926.

Revenons sur la démarche qui a accom­pa­gné votre der­nier livre, Révolutionnaire et dan­dy. Vous dites ne pas avoir sou­hai­té faire œuvre scien­ti­fique, mais men­tion­nez la manière dont vous consi­dé­riez la figure d’Almereyda avant de vous plon­ger dans sa vie : « enthou­siasme », « émo­tion », « ten­dresse »… Est-ce cette approche plus « sen­sible » qui dis­tingue cette bio­gra­phie d’un tra­vail consi­dé­ré comme « scientifique » ?

« La tâche que je me suis assi­gnée a été de sor­tir de l’ou­bli des gens qui, par des actes infi­ni­ment petits, mais répé­tés par un grand nombre, par­ti­cipent à faire l’Histoire. »

La phrase à laquelle vous faites réfé­rence est juste une petite pique contre ceux et celles qui me reprochent de faire une his­toire hagio­gra­phique. Je ne pense pas que cela soit le cas, mais je prends les devants en décla­rant d’emblée que je ne pré­tends pas faire œuvre scien­ti­fique. Je ne pré­tends d’ailleurs à rien du tout. Je tra­vaille avec les outils de l’historien, mais je ne théo­rise pas. Je livre des élé­ments, je recons­ti­tue scru­pu­leu­se­ment et minu­tieu­se­ment ce qui s’est pas­sé. Ensuite, libre à celles et ceux qui lisent ces textes d’interpréter ces évé­ne­ments à la lumière de telle ou telle théo­rie, ou de leurs marottes idéo­lo­giques du moment.

Vous pri­vi­lé­giez des par­cours bio­gra­phiques. Comment entendre ce sillon ?

La tâche que je me suis assi­gnée, notam­ment en col­la­bo­rant au Dictionnaire bio­gra­phique du mou­ve­ment liber­taire fran­co­phone, Le Maitron des Anarchistes, a été de sor­tir de l’ou­bli des gens qui, par des actes infi­ni­ment petits, mais répé­tés par un grand nombre, par­ti­cipent à faire l’Histoire tout autant que ceux qui nous sont connus parce qu’ils ont écrit dans la presse ouvrière ou ont tenu des man­dats syn­di­caux. J’ai créé, par exemple, une notice pour une jeune ouvrière de Choisy-Le-Roy qui, per­qui­si­tion­née au moment de l’af­faire Bonnot, dit aux flics qui frac­turent sa porte : « Vous ne trou­ve­rez pas Bonnot chez moi. Mais s’il avait son­né, je l’au­rais caché. » C’est un acte de résis­tance, il faut qu’on se sou­vienne de son nom ! C’est quelque chose, tout de même, qu’une fille de 20 ans, tra­vaillant dans une usine de caou­tchouc, ait le cou­rage de dire ça. Ça nous ren­seigne sur l’é­tat d’es­prit de toute une popu­la­tion. Ce qui m’in­té­resse, ce sont ces vies minus­cules. Autre exemple : au début de mes recherches sur Almereyda, j’ai décou­vert qu’il a été jugé pour avoir fabri­qué des explo­sifs en même temps qu’un cer­tain Découée, auquel per­sonne ne s’est jamais inté­res­sé. Et je retrouve plus tard, par hasard, aux archives de la police, Découée dans une liste nomi­na­tive avec la men­tion « meur­trier de l’agent Perrin ». En consul­tant son dos­sier, je m’a­per­çois alors qu’il a tout un par­cours mili­tant ! C’est un illé­ga­liste dont la vie s’a­chève tra­gi­que­ment — il se sui­cide à 28 ans aus­si­tôt après avoir abat­tu le poli­cier qui l’arrêtait pour fausse mon­naie. Je lui ai fait une notice. Il naît dans un petit vil­lage d’Anjou, quitte l’école à 12 ans comme tous les enfants de milieu popu­laire, rêve de deve­nir peintre à Montmartre, d’é­crire des poèmes… Il arrive à Paris, découvre le mou­ve­ment anar­chiste indi­vi­dua­liste, puis s’engage dans la voie illé­ga­liste car il peine à tra­vailler et veut réa­li­ser sa voca­tion de peintre. Mais à l’in­verse d’Almereyda, en com­pa­gnie duquel il subit une pre­mière condam­na­tion à l’âge de 20 ans, il mène une vie misé­rable et erra­tique à sa sor­tie de pri­son tan­dis que Miguel, pris en charge par une poi­gnée de jeunes liber­taires, s’affirme vite comme jour­na­liste et mili­tant. La diver­gence de ces deux par­cours ini­tia­le­ment paral­lèles m’a questionnée.

[Stéphane Burlot]

À part un pre­mier ouvrage sur la Fraction armée rouge, tous les autres sont cen­trés sur la Belle Époque. Il est com­mun de lire que c’é­tait soit une période fas­tueuse, soit, au contraire, un ensemble d’an­nées misé­reuses. Pourquoi votre inté­rêt répé­té pour cette époque ?

Au départ, je m’in­té­res­sais de manière glo­bale à l’a­nar­chisme. Puis, mon atten­tion a été atti­rée par ce jour­nal, l’a­nar­chie, et par Rirette Maîtrejean, qui en était la gérante en 1911. J’ai décou­vert, en arrière fond, tous les conflits sociaux et les grandes mobi­li­sa­tions de la Belle Époque. C’était une période que je connais­sais très mal. J’avais tou­jours eu l’im­pres­sion qu’il y avait un blanc à ce moment-là, en termes de luttes sociales. De la Commune, on pas­sait à 1936. On connais­sait le mas­sacre de Fourmies, sur­ve­nu le 1er mai 1891, mais c’est le mas­sacre plus que la mani­fes­ta­tion que l’on rete­nait. Il y avait bien sûr eu la thèse de l’his­to­rienne Michelle Perrot sur les grèves des années 1880, mais les années 1890–1900 étaient peu docu­men­tées du point de vue des luttes sociales, alors qu’elles sont extrê­me­ment tumul­tueuses ! On dit que la Belle Époque est misé­reuse : oui, il y avait de la misère, mais plu­tôt moins que dans les années 1880. L’école publique obli­ga­toire, ins­ti­tuée en 1882, dote toute une géné­ra­tion d’un socle d’é­du­ca­tion mini­mal, qui crée les condi­tions de l’autodidactisme. Cela don­ne­ra les biblio­thèques ouvrières, les uni­ver­si­tés popu­laires, les cau­se­ries popu­laires, une presse ouvrière foi­son­nante, des com­pa­gnies de théâtre — il y a même une coopé­ra­tive du ciné­ma du peuple. Ce que j’ap­pré­cie dans cette période, c’est que les intel­lec­tuels ont moins d’audience auprès des ouvriers que bien des mili­tants pour­vus d’un simple cur­sus pri­maire, mais dotés d’une sacrée plume. Beaucoup sont des ora­teurs hors pair.

Allez-vous conti­nuer à creu­ser cette période ? 

« Il y avait beau­coup de colo­nies pri­vées mises en place par des entre­pre­neurs pri­vés. Les enfants y étaient mal­trai­tés et exploi­tés, alors que l’État payait pour eux ! »

On pour­rait dire que j’ai fait le tour de la ques­tion, et pour­tant ce n’est pas le cas. Un livre en lance tou­jours un autre. Les En-dehors m’a don­né l’en­vie de tra­vailler sur cette toile de fond que furent les grandes grèves, les mobi­li­sa­tions pour Liabeuf et pour Ferrer, ce qui m’a fait écrire Le Goût de l’é­meute. J’ai alors connu la revue Article 11, pour laquelle j’ai déve­lop­pé cer­tains épi­sodes de conflits sociaux et, en cher­chant des illus­tra­tions de ces conflits, j’ai décou­vert les cartes pos­tales de grève qui consti­tuent la matière du Temps des révoltes. À plu­sieurs reprises, pen­dant ces années de recherche, j’ai croi­sé la figure d’Almereyda, ce qui m’a conduite à écrire sa bio­gra­phie… Et la consul­ta­tion des archives de la pri­son pour mineurs de la Petite Roquette, par laquelle il est pas­sé, m’a fait décou­vrir les enfants fugueurs et vaga­bonds de cette période, ce qui sera peut-être la matière d’un livre à venir.

Qui sont ces enfants ?

Beaucoup sont raflés à Paris parce qu’ils sont vaga­bonds, men­diants. Souvent, ils ont fugué. En 1889, nombre d’enfants ont pris la route pour décou­vrir la Tour Eiffel qui les fai­saient rêver. Ils par­taient de chez eux — cer­tains parents ne s’in­quié­taient que modé­ré­ment — et mar­chaient quelques heures par jour, toquaient à une ferme. On leur don­nait un bol de soupe, ils dor­maient à l’é­cu­rie et repar­taient le len­de­main. D’autres allaient dans les ports pour essayer de s’embarquer vers d’autres conti­nents. La plu­part du temps, ils étaient repé­rés par le capi­taine et remis à la police, mais cer­tains réus­sis­saient à mon­ter à bord. Il y avait par­mi eux quelques enfants bour­geois comme Philippe Daudet, le fils de Léon, un grand fugueur dont la der­nière cavale s’est ter­mi­née par un sui­cide. C’est une période para­doxale : alors qu’on enferme les enfants dans les écoles, on leur pro­pose toute une lit­té­ra­ture de voyage et d’i­ti­né­rance — Sans-famille d’Hector Malot, Nils Holgersson de Selma Lagerlöf, cet enfant qui par­cours la Suède sur le dos d’une oie sau­vage, ou même Pinocchio, un fugueur lui aus­si. Lorsqu’ils étaient rat­tra­pés, ils étaient tou­jours ou presque ren­voyés dans leurs familles si celles-ci se mani­fes­taient et n’étaient pas jugées défi­cientes du point de vue édu­ca­tif. Sinon, les plus jeunes étaient pla­cés en famille d’ac­cueil, les autres en colo­nies péni­ten­tiaires, sou­vent jusqu’à l’âge de 21 ans — et là, c’é­tait ter­rible. Il y avait beau­coup de colo­nies pri­vées mises en place par des entre­pre­neurs pri­vés. Les enfants y étaient mal­trai­tés et exploi­tés, alors que l’État payait pour eux ! La plu­part de ces pen­sion­naires fai­saient ensuite leur ser­vice dans les ter­ribles bataillons d’Afrique. Ma démarche est tou­jours la même : par­tir des pro­ta­go­nistes eux-mêmes, de ce qu’ils disaient et sen­taient. Pour ces enfants, les traces sont ténues, mais on peut uti­li­ser leurs dépo­si­tions lors des inter­ro­ga­toires de police, des cor­res­pon­dances, des articles de presse.

[Une du Petit journal, 26 novembre 1916]

Où en est la figure du mili­tant auto­di­dacte qui vous a tant ins­pi­rée, aujourd’­hui ? Vous en avez des­si­né les contours dans un texte sur l’Université, au sein d’un recueil sur le refus de parvenir.

Je ne crois pas que ça ait été un cadeau, fina­le­ment, la pro­lon­ga­tion de l’en­sei­gne­ment. Ça n’a pas ren­du les gens plus intel­li­gents mais plu­tôt plus pas­sifs. On le voit avec le com­plo­tisme, qui se déve­loppe et contre lequel l’é­cole se révèle impuis­sante car elle éduque mal. Des sco­la­ri­tés plus courtes mais plus com­plètes seraient sou­hai­tables. L’idéal de l’é­du­ca­tion anar­chiste était de for­mer des hommes et des femmes com­plets par l’ap­pren­tis­sage de savoirs intel­lec­tuels et manuels. Pourquoi à l’Université ne peut-on pas étu­dier plu­sieurs dis­ci­plines simul­ta­né­ment en dehors de cer­tains par­cours bien pré­cis ? Pourquoi est-ce si spé­cia­li­sé ? Pourquoi ne pas y apprendre aus­si à répa­rer sa bicy­clette, à faire un peu de plom­be­rie, à jar­di­ner, coudre et cuisiner ?

Les Causeries popu­laires, ani­mées par Libertad au début du XXe siècle, pour­raient être une forme ins­pi­rante pour com­bler ce manque…

« Je n’ai pas envie de me battre pour qu’il y ait plus de femmes cadres chez Amazon, ou ministres, ou patron de presse, ou que sais-je. »

Des jeunes conti­nuent aujourd’hui à se réunir autour de textes, d’i­dées, pour les dis­cu­ter. Ils appellent ça des « sémi­naires » — c’est gênant car c’est une réfé­rence directe à l’Université. Mais ce qui est très dif­fé­rent des cau­se­ries indi­vi­dua­listes aux­quelles par­ti­ci­paient majo­ri­tai­re­ment des filles et des gar­çons fai­ble­ment sco­la­ri­sés, c’est que ces cercles de dis­cus­sion concernent aujourd’hui des per­sonnes ayant sui­vi de longs par­cours uni­ver­si­taires. La classe ouvrière de la Belle Époque s’é­tait dotée d’é­nor­mé­ment d’ins­tru­ments de culture popu­laire. Dans toutes les villes, il y avait des bourses du tra­vail qui avaient des biblio­thèques, qui pro­po­saient des cours, des spec­tacles, du théâtre. Les uni­ver­si­tés popu­laires se déve­loppent à par­tir de 1899, les jour­naux sont omni­pré­sents… Et la dis­pa­ri­tion de ces outils est liée, selon moi, à la pro­lon­ga­tion des études, qui a com­plè­te­ment dépos­sé­dé le pro­lé­ta­riat de ce qu’il avait construit. Chaque fois qu’on se repose sur l’État ou sur des ins­ti­tu­tions pour notre for­ma­tion, pour notre san­té, et plus géné­ra­le­ment pour la satis­fac­tion de nos besoins, on se laisse dépos­sé­der de nos savoirs et de nos expé­riences, on désapprend.

Vous déplo­riez dans un entre­tien la « réti­cence actuelle à par­ler en termes de classes sociales », tan­dis que vous notiez l’a­to­mi­sa­tion du monde ouvrier. Que nous dit ce recul ?

La notion de classe n’est pas seule­ment cor­ré­lée au monde ouvrier, et encore moins à l’u­sine. Le recul de cette notion est lié à l’émergence de poli­tiques et de dis­cours iden­ti­taires qui arrangent tout le monde. Ces poli­tiques, qui viennent d’outre-Atlantique, sont plé­bis­ci­tées par les grandes entre­prises comme les GAFAM ; elles sont hégé­mo­niques dans les uni­ver­si­tés amé­ri­caines finan­cées par des capi­taux pri­vés. Je n’ai pas envie de me battre pour qu’il y ait plus de femmes cadres chez Amazon, ou ministres, ou patron de presse, ou que sais-je. Les femmes indi­vi­dua­listes à la Belle Époque dénon­çaient ce type de reven­di­ca­tions. Elles ne sou­hai­taient pas obte­nir le droit de faire des choses aus­si ignobles que les hommes. Le droit de vote même était reje­té, car dans ces milieux on ne votait pas, par haine du réfor­misme. Pourtant, on ne retient de cette époque que les suf­fra­gettes, qui étaient des bour­geoises : on mécon­naît un fémi­nisme plus radi­cal qui refu­sait le parlementarisme.

[Stéphane Burlot]

Dans un essai sur le mou­ve­ment auto­nome, l’his­to­rien Julien Allavena note que les par­ti­sans de l’au­to­no­mie ont man­qué l’in­sur­rec­tion popu­laire menée par les gilets jaunes. Cela peut rap­pe­ler la manière dont nombre de révo­lu­tion­naires ont tar­dé à se sai­sir de la révolte viti­cole du Midi, en 1907, alors même qu’une mani­fes­ta­tion a réuni près de 800 000 per­sonnes… Pourquoi cette dif­fi­cul­té à se sai­sir de mou­ve­ments spon­ta­nés alors même que la poli­tique consti­tue le quo­ti­dien de ces mili­tants révolutionnaires ?

Les « par­ti­sans de l’autonomie » atten­daient un sou­lè­ve­ment dans les ban­lieues : c’est le grand fan­tasme depuis 2005. On attend l’insurrection en se disant que, cette fois, on sera au ren­dez-vous, ce qui n’avait pas du tout été le cas il y a 15 ans. Il y a eu des ten­ta­tives d’approche des milieux radi­caux vers les cités, notam­ment durant la mobi­li­sa­tion contre la loi Travail : sans grand suc­cès — et cela n’a rien pour sur­prendre, car per­sonne n’aime les évan­gé­listes. On atten­dait les ban­lieues et c’est par­ti d’ailleurs, de milieux péri­ur­bains décrits comme réac­tion­naires, fron­tistes. Les par­ti­sans de l’autonomie sont cepen­dant par­ve­nus à prendre le train en marche, après avoir fait la fine bouche. En 1907, il y a en effet eu à l’en­contre des viti­cul­teurs du Midi les mêmes cri­tiques qu’il y a pu avoir au début du mou­ve­ment des gilets jaunes. La gauche était méfiante à l’en­contre de ces masses pay­sannes. Elle voyait ce mou­ve­ment comme inter­clas­siste, mani­pu­lé par les clé­ri­caux. Mais le sou­tien s’est orga­ni­sé dès que la répres­sion s’est abat­tue sur la popu­la­tion viti­cole insur­gée. Ce mou­ve­ment a été par­ti­cu­liè­re­ment spec­ta­cu­laire mais, à la même époque, il s’est pro­duit des sou­lè­ve­ments vio­lents un peu par­tout. Almereyda et ceux de la Guerre sociale ont déplo­ré le manque d’or­ga­ni­sa­tion des révo­lu­tion­naires et l’absence d’un grand par­ti qui aurait pu prendre la tête de tous ces mou­ve­ments. C’est une vision presque léni­niste — et je pense que c’est un tort.

Pourquoi ?

Je n’ai aucune confiance dans les par­tis sup­po­sé­ment révo­lu­tion­naires. On a vu ce que ça a donné.

Ça nous rap­pelle un entre­tien dans lequel vous aviez dit qu’il « y aura des insur­rec­tions, des com­munes qui durent un cer­tain temps et seront écra­sées après. Probablement rien de plus. Et c’est déjà beau­coup ». Victor Serge le déplo­rait, lui, avec amer­tume : à « force de révo­lu­tion­na­risme », les indi­vi­dua­listes en arri­vaient « à n’a­voir plus besoin de révo­lu­tion » du tout…

« Ce sont des enfants de bour­geois, bien édu­qués, qui se placent à la tête de l’État, les Robespierre, les Saint-Just et autres jacobins. »

Le modèle his­to­rique est 1789, une révo­lu­tion qui a réus­si : l’ordre social est com­plé­te­ment cham­bou­lé, les anciennes hié­rar­chies sont détruites, lais­sant au capi­ta­lisme toute lati­tude pour se déve­lop­per une fois liqui­dés les restes de féo­da­lisme. Mais ce sont des enfants de bour­geois, bien édu­qués, qui se placent à la tête de l’État, les Robespierre, les Saint-Just et autres jaco­bins. Or, ce ne sont pas eux qui ont incen­dié les châ­teaux et les cou­vents, obte­nant ain­si l’abolition des pri­vi­lèges. Ces acteurs-là, ces bras nus, ont vite été pri­vés de leur pou­voir de déci­sion. À la République a suc­cé­dé l’Empire, puis la Restauration, et à nou­veau la République, avec l’apparition de nou­velles hié­rar­chies sociales, de nou­velles formes de domi­na­tion et d’exploitation. Aujourd’hui, quelle révo­lu­tion est pos­sible ? Une révo­lu­tion poli­tique n’est pas dif­fi­cile à réa­li­ser — on l’a vu en Tunisie, on met un bon­homme en l’air et on le rem­place par un autre. Mais ça ne change rien à la vie des gens. Une révo­lu­tion pour sor­tir du capi­ta­lisme, pour aller d’un sys­tème de pro­duc­tion vers un autre, c’est bien plus com­pli­qué. La Révolution russe a réus­si ceci, mais elle a don­né un capi­ta­lisme d’État.

De plus, aujourd’hui, davan­tage qu’hier encore, on ne peut l’envisager dans un seul pays, l’économie étant plus imbri­quée qu’elle ne l’a jamais été. Je ne vois pas com­ment une révo­lu­tion, un Grand Soir, pour­rait trans­for­mer de fond en comble des struc­tures sociales, des men­ta­li­tés. Il faut déjà, à l’in­té­rieur même de ce monde, les avoir trans­for­mées, les avoir dépas­sées. C’est la seule solu­tion — et c’é­tait la posi­tion des indi­vi­dua­listes. Imposer un autre modèle se ferait néces­sai­re­ment sous la contrainte d’un pou­voir dic­ta­to­rial, car tout le monde ne se repré­sente pas la socié­té idéale ou la vie bonne de la même manière. On l’a bien vu en URSS, où les pay­sans qui auraient pu faire des choses inté­res­santes, réor­ga­ni­ser des com­mu­nau­tés rurales, ont été bru­ta­le­ment spo­liés de leurs biens, expo­sés à une col­lec­ti­vi­sa­tion for­cée. Tout ça parce qu’une poi­gnée d’i­déo­logues à la tête d’un par­ti vou­laient que ça marche selon le pro­to­cole qu’ils avaient déci­dé d’employer. Une révo­lu­tion se passe tou­jours ain­si, je n’ai aucun doute là-dessus.

[Une du Petit journal, 17 octobre 1909 (exécution d'un insurgé à Barcelone)]

Il fau­drait donc en res­ter à ces expé­riences ponc­tuelles, locales, éparses, sans cesse reconduites ? 

Je dis des expé­riences com­mu­nales ou d’en-dehors que « c’est déjà beau­coup ». Dans une approche indi­vi­dua­liste, la vie qui est la nôtre est courte, et il n’y a pas de rai­son de faire de celle-ci un enfer. Il faut déjà essayer de vivre selon ses convic­tions, en visant un déve­lop­pe­ment inté­gral de nos capa­ci­tés. Dès lors qu’on fait une petite entorse à nos prin­cipes, à notre éthique, on est sur la mau­vaise pente. Dans une pers­pec­tive indi­vi­dua­liste, on garde tou­jours à l’es­prit l’i­dée que dans le monde tel qu’il est, il faut s’abstenir de cer­tains actes. Si on prend l’exemple de la viande, cer­tains cri­tiquent l’é­le­vage indus­triel, mais en atten­dant qu’on passe à un autre type d’é­le­vage après la Révolution, ils vont consom­mer un steak issu d’un bovin qui aura vécu de sa nais­sance à sa mort dans la tor­ture la plus abso­lue. Ça n’est pas logique. Ou alors il faut assu­mer qu’on se moque tota­le­ment du trai­te­ment cruel réser­vé aux ani­maux. De même pour les vête­ments fabri­qués par une main d’œuvre escla­va­gi­sée, et plus lar­ge­ment pour tout ce qu’on uti­lise au quo­ti­dien. Il faut se deman­der dès aujourd’hui com­ment s’en pas­ser, par quoi les rem­pla­cer, et com­ment se pro­cu­rer de façon éthique tout ce dont nous avons besoin.

Sur ce cas pré­cis de la viande, il y a des pré­cé­dents au sein de l’his­toire de l’a­nar­chisme. On pense aux colo­nies végé­ta­liennes pro­mues par Georges Butaud, Sophie Zaïkowska et Louis Rimbault. Pourtant, peu de liber­taires et d’a­ni­ma­listes aujourd’­hui s’y réfèrent…

« Être anar­chiste, c’est être en empa­thie avec d’autres humains, bien sûr, mais aus­si avec les bêtes. »

Je crois qu’ils ne connaissent tout sim­ple­ment pas ces expé­riences, cette filia­tion — même si c’est dans les milieux anar­chistes et auto­nomes qu’il y a le plus de végé­ta­riens. Mais je suis sûre qu’à bas bruit ces idées ont cir­cu­lé. L’engouement des indi­vi­dua­listes pour le végé­ta­risme était lié, au départ, à la néces­si­té de réduire ses besoins pour échap­per au sala­riat. La viande était ce qu’il y avait de plus coû­teux dans un bud­get ouvrier : les indi­vi­dua­listes se sont donc deman­dés si c’é­tait vrai­ment utile d’en consom­mer. De là, ils sont arri­vés à se ques­tion­ner sur la souf­france ani­male. Être anar­chiste, c’est être en empa­thie avec d’autres humains, bien sûr, mais aus­si avec les bêtes. Si ces expé­riences sont peu connues, c’est, je crois, à cause du dés­in­té­rêt pour l’his­toire des géné­ra­tions mili­tantes actuelles. C’est problématique.

Du côté fémi­niste, par exemple, je ne vois pas beau­coup d’intérêt pour les écrits et les par­cours des femmes de la Belle Époque qui, dans dif­fé­rents domaines, ont mené de rudes com­bats. La géné­ra­tion fémi­niste des années 1970 était plus curieuse : elle a exhu­mé les figures des femmes popu­listes et ter­ro­ristes russes, ou des mili­tantes comme Madeleine Pelletier. Le fémi­nisme ne com­mence pas avec Simone de Beauvoir — mais c’est quelqu’un qui leur res­semble : nor­ma­lienne, agré­gée, bour­geoise. Qu’importe si, bien avant elle, des femmes ont refu­sé le mariage et la mater­ni­té, des femmes qui avaient quit­té très tôt l’école mais étaient d’excellentes pro­pa­gan­distes. Il y a beau­coup trop de diplô­més du supé­rieur dans les milieux mili­tants radi­caux, et trop d’attention por­tée à ceux qui écrivent et font pro­fes­sion de pen­ser au détri­ment de ceux qui agissent. Élitisme et entre-soi les caractérisent.


Portrait en vignette : Stéphane Burlot | Ballast


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  1. La « pro­pa­gande par le fait » est une stra­té­gie révo­lu­tion­naire reven­di­quée par cer­tains anar­chistes à la fin du XIXe siècle et cri­ti­quée par d’autres, incluant atten­tats, boy­cott, reprises indi­vi­duelles ou actes de sabo­tages. On peut noter à titre d’exemple l’in­sur­rec­tion fomen­tée par Errico Malatesta et Carlo Cafiero dans le Sud de l’Italie en 1877, l’as­sas­si­nat du Tsar par l’or­ga­ni­sa­tion russe Narodnaïa Nova en 1881 ou celui du pré­sident de la République Sadi Carnot par Geronimo Caserio en 1894 [ndlr].
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