Révolutionnaires et ouvriers contre la Première Guerre mondiale


Entretien inédit pour le site de Ballast

Guillaume Davranche, né en 1977, est jour­na­liste et cher­cheur indé­pen­dant en his­toire sociale. Avec Trop jeunes pour mou­rir. Ouvriers et révo­lu­tion­naires face à la guerre (1909–1914), une somme de 500 pages édi­tée par Libertalia et L’insomniaque, il donne à lire la mobi­li­sa­tion qui s’en­clen­cha dans les rangs radi­caux contre la Première Guerre mon­diale. Son étude est éga­le­ment l’oc­ca­sion de mettre en lumière la Fédération com­mu­niste anar­chiste : elle n’exis­ta que quatre années mais jura l’in­sou­mis­sion et la déser­tion aux auto­ri­tés qui s’apprêtaient à envoyer les peuples de France et d’Allemagne s’entre-tuer au front. 


dravranche Après avoir par­ti­ci­pé, avec d’autres, à l’ambitieux Maitron des anar­chistes, voi­là que vous publiez Trop jeunes pour mou­rir. Qu’est-ce qui vous incite à vous lan­cer dans d’aus­si colos­saux chantiers ?

Honnêtement, c’est sur­tout le fait qu’on ne mesure pas du tout, au départ, qu’ils le sont autant ! Plus sérieu­se­ment, mon inté­rêt pour l’histoire du mou­ve­ment liber­taire et révo­lu­tion­naire est, c’est évident, lié à mon enga­ge­ment poli­tique. Pendant long­temps, je me suis conten­té des grands épi­sodes les plus connus du mou­ve­ment liber­taire : la Commune de Paris, la Révolution russe, la Révolution espa­gnole… Sorti de là, géné­ra­le­ment, pour le mili­tant moyen, c’est sou­vent ter­ra inco­gni­ta ! Certes, il y a la somme de Jean Maitron en deux tomes, Le Mouvement anar­chiste en France. C’est une mine d’informations mais, plus de soixante ans après sa pre­mière paru­tion, il faut recon­naître qu’on en sent les limites. À par­tir de 2000, j’ai eu envie d’en savoir davan­tage sur l’his­toire du cou­rant com­mu­niste liber­taire, et j’ai com­men­cé par la période récente (avant tout parce qu’il y avait une cer­taine urgence à recueillir les témoi­gnages d’actrices et d’acteurs déjà âgés). C’est ain­si que j’ai fait la connais­sance d’un cer­tain nombre d’an­ciennes et d’an­ciens de la Fédération com­mu­niste liber­taire, de Noir et Rouge, de l’Organisation révo­lu­tion­naire anar­chiste (ORA)… et que j’ai réa­li­sé des entre­tiens qui ont été publiés ici ou là : avec Georges Fontenis, bien sûr, que j’ai côtoyé dans le groupe tou­ran­geau d’Alternative liber­taire en 1997–1998 ; avec Gil Devillard, un ancien de l’Organisation Pensée Bataille et du groupe Makhno de Renault-Billancourt1 ; avec Guy Malouvier et Rolf Dupuy, de l’ORA2 ; avec Patrice Spadoni et Thierry Renard, de l’ORA et de l’Union des tra­vailleurs com­mu­nistes libertaires3 ; avec des anciens de Noir et Rouge, comme Jean-Max Claris4 ; et encore, récem­ment, avec Daniel Guerrier5… Tout cela m’a, disons, mis en appé­tit. Et m’a don­né le goût d’une his­toire écrite « à hau­teur d’homme », d’une his­toire qui s’ap­proche autant que pos­sible d’une com­pré­hen­sion des acteurs du passé.

« Cela m’a don­né le goût d’une his­toire écrite à hau­teur d’homme, d’une his­toire qui s’ap­proche autant que pos­sible d’une com­pré­hen­sion des acteurs du passé. »

Pour Trop jeunes pour mou­rir, tout a com­men­cé par une visite aux archives de la Préfecture de police de Paris, en 2006. J’avais lu quelque part (sans doute dans la par­tie biblio­gra­phique du site de Fabrice Magnone consa­cré au Libertaire) qu’il exis­tait là-bas un car­ton concer­nant la Fédération com­mu­niste anar­chiste — la FCA. Je fai­sais alors des recherches sur l’o­ri­gine du cou­rant com­mu­niste liber­taire qu’on fai­sait, à l’é­poque, com­mu­né­ment remon­ter à la Plate-forme de Makhno et Archinov, datant de 1926. Avant cette date, le grand flou. Et dans ce grand flou : la FCA ! Intrigué par cette mys­té­rieuse orga­ni­sa­tion fuga­ce­ment évo­quée par Maitron, je me suis donc ren­du au musée de la Préfecture de police, dans le Ve arron­dis­se­ment. Derrière ses vitrines, on peut admi­rer, entre autres, un pit­to­resque arse­nal de poi­gnards et de pis­to­lets sai­sis sur des « apaches » des années 1900. Les bras­sards héris­sés de Liabeuf, le « tueur de flics »6, y sont éga­le­ment expo­sés. Les archives de la Préfecture de police étaient consul­tables dans des locaux attenants7. C’est là que j’ai décou­vert l’exis­tence non pas d’un, mais de deux car­tons libel­lés « FCA », par­ti­cu­liè­re­ment volu­mi­neux, et conte­nant des cen­taines de rap­ports de mou­chards : au moins un par semaine pen­dant trois ans ! Un gise­ment d’in­for­ma­tions tota­le­ment inex­ploi­té, com­plé­té par des car­tons annexes — sur la Fédération révo­lu­tion­naire et sur le Comité de défense sociale. Sans trop savoir où j’al­lais, j’ai com­men­cé à dépouiller cette masse désor­don­née. J’ai noir­ci des feuilles de notes, plu­sieurs jours de suite, igno­rant l’é­ten­due de ce qu’il res­tait à décou­vrir. Et plus j’en appre­nais, plus je pei­nais à com­prendre ce qu’il se pas­sait au sein de cette FCA : les rap­ports fai­saient réfé­rence à des per­son­nages, des luttes et des débats, qui m’é­taient lar­ge­ment étran­gers. Je me suis rapi­de­ment ren­du compte qu’il était impos­sible de com­prendre le mou­ve­ment anar­chiste de ces années-là sans com­prendre, en même temps, l’in­fluence de l’her­véisme, la tra­jec­toire de la CGT, et, plus géné­ra­le­ment, le cli­mat mili­ta­riste de l’é­poque. Ça a été le point de départ. J’ai com­men­cé à rédi­ger, tout en défri­chant en paral­lèle, de plus en plus pas­sion­né par ce que je décou­vrais. C’est ain­si que j’ai com­men­cé à tra­vailler les week-ends, la nuit, ou très tôt le matin, pen­dant mes périodes de chô­mage, tout en menant, en paral­lèle, le chan­tier du Maitron des anar­chistes dans lequel je m’é­tais lais­sé entraî­ner, et l’ac­ti­vi­té au sein d’Alternative liber­taire, puisque, par prin­cipe, je ne fais jamais pas­ser la poli­tique au second plan — le pas­sé ne doit pas dévo­rer le pré­sent, ni l’a­ve­nir. Malgré tout, j’é­tais loin d’i­ma­gi­ner que je n’a­chè­ve­rais ce tra­vail que huit ans plus tard !

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Nestor Makhno (DR)

Pourriez-vous, déjà, résu­mer pour nos lec­teurs le pay­sage poli­tique de l’époque, les ten­sions et les enjeux ? 

En 1899, la clô­ture de l’af­faire Dreyfus avait ouvert une période nou­velle : la droite conser­va­trice, natio­na­liste et clé­ri­cale, s’é­tait vue dura­ble­ment affai­blie, et l’Assemblée natio­nale était domi­née par la bour­geoi­sie de gauche (répu­bli­cains, radi­caux, radi­caux-socia­listes…). Las, dix ans plus tard, le cli­vage droite/gauche s’es­tom­pait déjà : sur le plan éco­no­mique, bien sûr, mais aus­si sur celui des valeurs, notam­ment à par­tir d’oc­tobre 1909 et de la poli­tique cen­triste dite de l’« apai­se­ment ». Cet « apai­se­ment », vou­lu par le pré­sident du conseil, Aristide Briand, consis­tait à ama­douer la droite en repre­nant une par­tie de ses thèmes. La gauche au pou­voir mit donc en œuvre une poli­tique de plus en plus réac­tion­naire, par­fois à la stu­pé­fac­tion et sous les applau­dis­se­ments de la droite. Cette dérive réac­tion­naire s’ac­cé­lé­ra après le coup d’Agadir qui, à l’é­té 1911, avait vu la France et l’Allemagne à deux doigts d’en­trer en guerre. À par­tir de février 1912, le nou­veau pré­sident du conseil, Raymond Poincaré, lan­ça la poli­tique de « fer­me­té natio­nale », qui visait au réar­me­ment maté­riel et moral du pays face à l’Allemagne. Son ministre de la Guerre, Alexandre Millerand, aurait alors décla­ré vou­loir remettre l’ar­mée fran­çaise « dans l’état où elle était avant l’Affaire Dreyfus8 ». Pas mal, pour un ex-socia­liste et ex-drey­fu­sard ! Il s’at­ti­ra rapi­de­ment les hom­mages de Maurras qui, dans un édi­to de L’Action fran­çaise, assure que « pour un patriote qui se res­pecte, la ques­tion poli­tique cesse de se poser devant un ministre de la Guerre qui fait son devoir9 ». On voit le niveau de confu­sion poli­tique de l’époque !

« Malgré ses divi­sions et ses que­relles, ce mou­ve­ment ouvrier se retrou­vait uni sur la ques­tion de la guerre : contre l’a­ven­ture colo­niale au Maroc, contre la mili­ta­ri­sa­tion de la société… »

Face à cela, seul le mou­ve­ment ouvrier démon­trait de la cohé­rence et de la rigueur. À l’é­poque, on admet­tait com­mu­né­ment qu’il se com­po­sait de trois grandes ten­dances : le socia­lisme, l’a­nar­chisme et le syn­di­ca­lisme (consi­dé­ré comme un cou­rant poli­tique à part entière). Malgré ses divi­sions et ses que­relles, ce mou­ve­ment ouvrier se retrou­vait uni sur la ques­tion de la guerre : contre l’a­ven­ture colo­niale au Maroc, contre la mili­ta­ri­sa­tion de la socié­té et pour la dénon­cia­tion des riva­li­tés impé­ria­listes qui fai­saient de l’Europe une véri­table poudrière…

La période mécon­nue que vous avez mise en lumière (1909–1914) cor­res­pond à une phase de déclin de la CGT avec, en paral­lèle, l’émergence de ladite Fédération com­mu­niste anar­chiste. Comment et pour­quoi cette orga­ni­sa­tion est-elle née ? Quelle fut son influence réelle ? 

Fondamentalement, la FCA est née de la conjonc­tion de deux crises : pri­mo, celle du syn­di­ca­lisme, débu­tée en 1909, qui don­nait à pen­ser que la for­mule « le syn­di­ca­lisme se suf­fit à lui-même » n’é­tait pas si opé­rante ; secun­do, celle de l’a­nar­chisme. Faisant ce constat, une poi­gnée d’a­nar­chistes pari­siens étaient convain­cus que si l’a­nar­chisme ne se dotait pas d’une orga­ni­sa­tion de réfé­rence, qui serve de point de repère, il était condam­né à n’être qu’un sup­plé­tif. Au prin­temps 1910, les élec­tions légis­la­tives avaient été l’oc­ca­sion de mener une grande cam­pagne abs­ten­tion­niste, qui avait mobi­li­sé l’en­semble des frac­tions du mou­ve­ment liber­taire — excep­té les indi­vi­dua­listes —, et même au-delà, puisque cer­tains révo­lu­tion­naires du PS s’y étaient asso­ciés. C’était en fait la pre­mière fois que le mou­ve­ment anar­chiste fran­çais par­ve­nait à mener une cam­pagne natio­nale concer­tée. Après ce rela­tif suc­cès, il est appa­ru que la situa­tion était mûre pour mettre sur pied une véri­table orga­ni­sa­tion révo­lu­tion­naire, qui pour­rait asso­cier les anar­chistes, l’ex­trême gauche du PS, et un cer­tain nombre de syn­di­ca­listes. Cependant, les débats concer­nant l’o­rien­ta­tion qu’on pour­rait don­ner à cette orga­ni­sa­tion furent vifs. Une ques­tion stra­té­gique était celle de son rap­port au PS : d’un côté, l’é­quipe de La Guerre sociale aurait vou­lu un par­ti révo­lu­tion­naire qui ne soit pas stric­te­ment « anti-votard » et qui n’au­rait pas gêné l’ac­tion par­le­men­taire du PS ; de l’autre, l’é­quipe du Libertaire refu­sait cette idée d’une com­plé­men­ta­ri­té des tâches entre réfor­mistes et révo­lu­tion­naires, et mili­tait pour une orga­ni­sa­tion stric­te­ment anar­chiste-com­mu­niste. Au terme de plu­sieurs mois de contro­verses, c’est fina­le­ment la seconde orien­ta­tion qui l’emporta. En décembre 1910 fut fon­dée la Fédération révo­lu­tion­naire com­mu­niste, dont Le Libertaire allait deve­nir l’or­gane offi­cieux. Peu à peu, elle ral­lia à son dra­peau noir la majo­ri­té des groupes liber­taires qui comp­taient, tan­dis que La Guerre sociale amor­çait un virage droitier.

« La situa­tion était mûre pour mettre sur pied une véri­table orga­ni­sa­tion révo­lu­tion­naire, qui pour­rait asso­cier les anar­chistes, l’ex­trême gauche du PS, et un cer­tain nombre de syndicalistes. »

On peut consi­dé­rer qu’à l’é­té 1912, La Guerre sociale avait per­du l’es­sen­tiel du cré­dit dont elle jouis­sait dans la gauche de la CGT, et que la FRC, rebap­ti­sée Fédération com­mu­niste anar­chiste (FCA), consti­tuait le nou­veau pôle révo­lu­tion­naire de réfé­rence. Je pense qu’elle attei­gnit son apo­gée à l’é­té 1913, lors­qu’un congrès natio­nal lui per­mit d’u­ni­fier autour d’elle la plu­part des groupes anar­chistes du pays (dont ceux de la mou­vance des Temps nou­veaux et un cer­tain nombre de groupes locaux). Elle comp­ta alors peut-être les 1 000 adhérent.e.s. Quelle fut son influence réelle ? Comme elle ne se pré­sen­tait pas aux élec­tions, son audience dans « les masses » ne peut se mesu­rer qu’au tirage de ses jour­naux : 10 000 exem­plaires pour Le Libertaire en 1913, 5 000 pour Les Temps nou­veaux, aux­quels il faut ajou­ter les jour­naux régio­naux (prin­ci­pa­le­ment dans le quart nord-est du pays) : les heb­do­ma­daires Germinal (Somme et Oise), La Vrille (Vosges), La Cravache (Marne), Le Combat (Nord), L’Avant-garde (Pas-de-Calais)… Ça peut sem­bler consi­dé­rable aujourd’­hui, mais ce n’est pas tant que ça en ces années 1910 où la presse écrite était reine. Les mee­tings de la FCA en région pari­sienne ras­sem­blaient com­mu­né­ment 200 à 400 per­sonnes, 1 200 quand elle y met­tait de grands moyens. Là aus­si, ça peut sem­bler impres­sion­nant au regard des cri­tères actuels. Mais c’é­tait dans la norme des mee­tings d’une époque où la télé­vi­sion n’exis­tait pas, et où les gens assis­taient aux confé­rences pour s’ins­truire ou se dis­traire. Cette audience res­treinte dans les masses, la FCA la com­pen­sait en exer­çant une influence stra­té­gique au sein du mou­ve­ment ouvrier. Dans plu­sieurs dépar­te­ments indus­triels (Somme, Rhône, Loire, Maine-et-Loire, Finistère…), les anar­chistes pesaient for­te­ment dans la CGT. Dans la Seine10, il y avait une véri­table conni­vence entre la FCA et cer­tains syn­di­cats du Bâtiment, des Métaux. Avec les Jeunesses syn­di­ca­listes, aus­si. Plusieurs de ses mili­tantes s’ac­ti­vaient dans le syn­di­cat des cou­tu­rières. Certains mili­tants de la FCA (comme Benoît Broutchoux ou Jules Lepetit) étaient de popu­laires ora­teurs syn­di­ca­listes. Enfin, des liens directs et pri­vi­lé­giés exis­taient entre, disons, le « pre­mier cercle » de la FCA et plu­sieurs diri­geants confé­dé­raux de la CGT (notam­ment Léon Jouhaux, Georges Yvetot, Pierre Monatte, Georges Dumoulin, Pierre Dumas et François Marie). Hormis avec Yvetot, ces liens se rom­pirent cepen­dant à par­tir de l’é­té 1913 lors­qu’une vio­lente crise d’o­rien­ta­tion oppo­sa la gauche de la CGT à la direc­tion confé­dé­rale. La FCA, dans sa majo­ri­té, prit le par­ti de la gauche de la CGT.

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Alfred Dreyfus en prison, couverture du Petit journal (20 janvier 1895).

À l’intérieur du mou­ve­ment syn­di­cal, vous dis­cer­nez deux sen­si­bi­li­tés liber­taires. D’une part, ceux que vous qua­li­fiez d’« anar­chistes syn­di­ca­listes », comme Broutchoux ; d’autre part, ceux que vous nom­mez les « syn­di­ca­listes liber­taires », comme Émile Pouget ou Pierre Monatte…

… Mais il me faut com­men­cer par sou­li­gner que cette dis­tinc­tion n’a jamais été for­mu­lée à l’é­poque. C’est moi qui l’o­père, et qui la sou­mets au débat his­to­rio­gra­phique. Elle s’ins­pire en par­tie de Jacques Julliard — un des meilleurs his­to­riens du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, dans une autre vie — qui, dans son Autonomie ouvrière11, évo­quait deux types de syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires : les « ultras » et les « poli­tiques ». Comme Julliard ne pro­po­sait pas de défi­ni­tion de ces caté­go­ries, je me suis per­mis de le faire. Pour moi, la sen­si­bi­li­té « poli­tique » regrou­pait ces mili­tants issus des vieilles écoles socia­listes — blan­quiste, alle­ma­niste et anar­chiste — dont la coa­li­tion avait engen­dré, entre 1903 et 1906, le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire. Mais on y trou­vait aus­si des mili­tants sans éti­quette, purs pro­duits de la CGT. Les « ultras », eux, étaient presque exclu­si­ve­ment des anar­chistes ou des jusqu’au-boutistes qua­li­fiés d’« anar­chi­sants » par les modé­rés. Mais dis­si­pons tout de suite une équi­voque : les « poli­tiques » n’é­taient pas néces­sai­re­ment d’habiles stra­tèges pré­pa­rant minu­tieu­se­ment des grèves vic­to­rieuses, et les « ultras » n’é­taient pas néces­sai­re­ment de brouillons braillards appe­lant à la grève géné­rale à tout bout de champ. On trou­vait, dans chaque sen­si­bi­li­té, de tenaces bâtis­seurs de l’organisation ouvrière.

« La sen­si­bi­li­té anar­chiste syn­di­ca­liste por­tait des posi­tions bien à elles : pour un syn­di­ca­lisme ouver­te­ment anti-éta­tiste, pour la rota­tion du permanentat… »

On peut néan­moins noter, chez les « poli­tiques », une pru­dence que n’avaient pas les « ultras », plus habi­tés par la théo­rie des mino­ri­tés agis­santes. En appli­quant cette caté­go­ri­sa­tion politiques/ultras aux anar­chistes actifs à la CGT, je dis­tingue donc les syn­di­ca­listes liber­taires et les anar­chistes syn­di­ca­listes. Pour sché­ma­ti­ser, le syn­di­ca­liste liber­taire aura ten­dance — il faut se gar­der de toute sys­té­ma­ti­sa­tion — à faire pré­va­loir l’unité ouvrière sur ses propres pré­fé­rences par­ti­sanes et même idéo­lo­giques. C’est en cela qu’il est « poli­tique ». Par sou­ci d’unité, il se dit sim­ple­ment « syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire », même s’il ne fait pas mys­tère de ses convic­tions anar­chistes. L’anarchiste syn­di­ca­liste, lui, aura ten­dance à faire pré­va­loir ses pré­fé­rences idéo­lo­giques et par­ti­sanes, par­fois au risque d’affaiblir l’unité ouvrière. Et en cela, c’est un « ultra ». Il appar­tient éga­le­ment au cou­rant syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire de la CGT, mais n’hésite pas à s’enorgueillir de l’épithète d’anarchiste. Il s’autocensure moins. Il laisse volon­tiers libre cours à son aver­sion pour le PS, quitte à pro­vo­quer des conflits, voire des scis­sions, dans la struc­ture syn­di­cale. L’un n’est pas moins liber­taire que l’autre. Il est impor­tant de le pré­ci­ser, car si le pre­mier choi­sit tac­ti­que­ment de ne pas mettre en avant son éti­quette anar­chiste, cela ne veut aucu­ne­ment dire qu’il a renon­cé à ses idées. Cela signi­fie sim­ple­ment qu’il juge plus conforme à la poli­tique anar­chiste de pré­ser­ver l’unité ouvrière.

Peut-on y voir les pré­mices de la dif­fé­ren­cia­tion entre anar­cho-syn­di­ca­listes et syn­di­ca­listes révolutionnaires ?

Bien qu’ap­par­te­nant à la même majo­ri­té syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire, ces deux sen­si­bi­li­tés anar­chistes n’a­vaient pas tout à fait les mêmes prio­ri­tés, et pou­vaient donc avoir des diver­gences. Ce fut le cas au congrès d’Amiens, en 1906, sur la ques­tion de l’an­ti­pa­trio­tisme, et, de façon très vio­lente, dans la polé­mique sur l’o­rien­ta­tion qui déchi­ra la CGT à par­tir de l’é­té 1913. La sen­si­bi­li­té anar­chiste syn­di­ca­liste por­tait des posi­tions bien à elles : pour un syn­di­ca­lisme ouver­te­ment anti-éta­tiste, pour la rota­tion du per­ma­nen­tat, pour la limi­ta­tion du rôle des fédé­ra­tions au béné­fice des unions régio­nales… En cela, elle fut bien la matrice du cou­rant anar­cho-syn­di­ca­liste qui devait voir le jour dans les années 192012, et pré­fé­re­ra façon­ner sa propre cen­trale syn­di­cale — la CGT-SR en 1926, la CNT‑F en 1946 — quitte à ce qu’elle soit sque­let­tique. Un autre cou­rant liber­taire fit le choix inverse et, au fil des décen­nies, mili­te­ra là où il lui sem­ble­ra qu’il est le plus utile à la lutte de classes : à la CGT dans les années 1930, à la CGT-FO dans les années 1950, à la CFDT dans les années 1970, à SUD dans les années 1990… Mais, avant 1914, la ques­tion se posait dans un contexte radi­ca­le­ment dif­fé­rent puis­qu’il n’y avait qu’une unique confé­dé­ra­tion syn­di­cale en France, et que tout le monde s’y retrou­vait, dont les deux sen­si­bi­li­tés liber­taires évoquées.

L’époque, c’était aus­si La Guerre sociale, ce jour­nal qui mêlait anar­chistes, socia­listes insur­rec­tion­nels et syn­di­ca­listes « ultras », sous la hou­lette de Gustave Hervé. Ce der­nier allait virer natio­na­liste et sera même, en 1919, un des fon­da­teurs du fas­cisme fran­çais, avec son Parti socia­liste natio­nal. Peut-on y voir le début de ce logi­ciel « confu­sion­niste », alliant « natio­nal » et « social », qui rem­porte aujourd’­hui un suc­cès cer­tain à l’extrême droite ?

« À mesure qu’il a per­du confiance dans l’action auto­nome du pro­lé­ta­riat, Gustave Hervé a adop­té les codes de la poli­tique bour­geoise, de façon de plus en plus assu­mée et arrogante. »

En réa­li­té, ce logi­ciel « socia­liste natio­nal » exis­tait bien avant Hervé. Il avait mar­qué un pro­fond mou­ve­ment popu­laire : le bou­lan­gisme, entre 1887 et 1889. On le retrou­va ensuite dans La Libre Parole d’Edouard Drumont et dans le syn­di­ca­lisme jaune de Pierre Biétry. L’historien Zeev Sternhell a dit l’es­sen­tiel sur cette question13, même s’il en a pro­fi­té pour écrire de grosses bêtises sur le syn­di­ca­lisme révolutionnaire14. À par­tir de 1911, on voit ce logi­ciel « socia­liste natio­nal » res­sur­gir dans Terre libre, le jour­nal d’Emile Janvion. L’antisémitisme était, à l’é­poque, un élé­ment indis­so­ciable de ce logi­ciel. À ce sujet, il faut noter que Gustave Hervé aura tou­jours tenu l’an­ti­sé­mi­tisme en hor­reur (ce qui sera une vraie sin­gu­la­ri­té dans l’ex­trême droite de l’entre-deux-guerres). Le pro­blème que l’on a com­mu­né­ment avec Hervé, c’est qu’on est par­fois ten­té de lire ses posi­tions de 1910–1912 à la lumière de sa tra­jec­toire ulté­rieure : le socia­lisme réfor­miste, l’u­nion sacrée, le natio­na­lisme, le pro­to-fas­cisme, le pétai­nisme. Or, il ne faut pas com­mettre d’er­reur de pers­pec­tive : on ne peut pas prendre l’Histoire à rebours. Le Hervé de 1912 s’ex­plique par celui de 1901, de 1905 et de 1910… pas par celui de 1914, 1919 ou 1940 !

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Gustave Hervé (DR)

Dans mon livre, je me suis effor­cé d’être hon­nête avec Gustave Hervé. J’ai vrai­ment cher­ché à com­prendre son évo­lu­tion. Le direc­teur de La Guerre sociale n’a en effet nul­le­ment atten­du 1914 pour révi­ser ses idées et se faire huer par l’extrême gauche. C’est dès la fin de 1910 que, par glis­se­ments suc­ces­sifs, s’est amor­cé un recen­trage qui le condui­sit, en un peu plus de deux ans, de la gauche anti­par­le­men­taire du PS à sa droite « blo­carde » — c’est-à-dire par­ti­sane du « bloc » élec­to­ral avec le Parti radi­cal. Comment l’ex­pli­quer ? Jusqu’à preuve du contraire, Hervé n’a jamais été un « ven­du ». Toute sa vie, il aura défen­du ses propres convic­tions dans son jour­nal, en toute indé­pen­dance. L’ambition per­son­nelle ne l’au­ra gui­dé que dans la mesure où il avait un besoin vis­cé­ral de pro­vo­quer, de par­ler haut et de n’en faire qu’à sa tête. Mais il y a un point de départ à son recen­trage : sa dés­illu­sion vis-à-vis du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire. Printemps 1909, pre­mière décep­tion : crise de direc­tion à la CGT, puis échec lamen­table d’une ten­ta­tive de grève géné­rale. Automne 1910, seconde décep­tion, très dou­lou­reuse : l’é­chec de la grève des che­mi­nots, qui avait sou­le­vé un immense espoir. Dans les semaines sui­vantes, Hervé com­men­ça à révi­ser ses idées. C’est la clef de tout. Personnellement, je pense qu’à mesure qu’il a per­du confiance dans l’action auto­nome du pro­lé­ta­riat, Gustave Hervé a adop­té les codes de la poli­tique bour­geoise, de façon de plus en plus assu­mée et arrogante.

Au prin­temps 1914, la CGT s’est inquié­tée d’une vague d’im­mi­gra­tion mas­sive, alors qu’elle pei­nait déjà à orga­ni­ser les tra­vailleurs étran­gers. Les syn­di­ca­listes crai­gnirent des réac­tions xéno­phobes dans cer­taines cor­po­ra­tions expo­sées à la concur­rence de la « main d’œuvre étran­gère ». Pouvez-vous reve­nir là-dessus ?

« L’émissaire de la CGT était accueilli avec des cailloux ! Il lui fal­lait payer des tour­nées au café pour faire pas­ser son dis­cours sur la néces­saire soli­da­ri­té de classe. »

Avant 1914, la CGT avait une acti­vi­té non négli­geable en direc­tion du pro­lé­ta­riat immi­gré (essen­tiel­le­ment ita­lien, espa­gnol ou belge). Les fédé­ra­tions les plus confron­tées à la ques­tion étaient les mineurs, les métaux et le bâti­ment — notam­ment la cor­po­ra­tion des ter­ras­siers, car leur tra­vail, non qua­li­fié, atti­rait beau­coup les migrants. Rappelons qu’à l’époque, il n’existait pas de salaire mini­mum garan­ti, et que le patro­nat sous-payait sys­té­ma­ti­que­ment les étran­gers : par­lant mal la langue, pri­vés de droits, vivant avec l’épée de Damoclès d’une expul­sion du ter­ri­toire, ils se défen­daient peu. L’enjeu, pour la CGT, était donc de les aider à arra­cher de meilleures condi­tions de tra­vail, pour empê­cher la baisse géné­rale des salaires. Les syn­di­cats déployaient tout un réper­toire d’ac­tions pour s’a­dres­ser aux migrants. Ils pou­vaient édi­ter des publi­ca­tions en langue étran­gère, faire venir de l’é­tran­ger un ora­teur syn­di­ca­liste pour les aider… Ils pou­vaient sala­rier un mili­tant, pen­dant une ou plu­sieurs années, pour aider les migrants à orga­ni­ser leurs propres syn­di­cats. C’est ce qu’ont fait Boudoux, Alphonse Merrheim et Marius Blanchard, en Lorraine (entre 1905 et 1907), ou Frago et Roueste, sur le lit­to­ral médi­ter­ra­néen (en 1913). Ils allaient de mine en usine, d’u­sine en chan­tier, à pied, pour implan­ter des syn­di­cats. Ils s’a­dres­saient aux mil­liers d’Italiens et d’Espagnols exploi­tés dans des condi­tions misé­rables. Il leur fal­lait d’a­bord trou­ver un inter­lo­cu­teur par­lant fran­çais, puis for­mer un pre­mier noyau d’ou­vriers dési­reux d’a­gir, mon­ter un petit syn­di­cat, enfin lan­cer une grève, sou­te­nir la répres­sion, le har­cè­le­ment des jaunes, ten­ter de main­te­nir le syn­di­cat en vie…

Cela res­semble beau­coup à la pra­tique des orga­ni­zers déve­lop­pée aux États-Unis depuis les années 1930 (et que Ken Loach a mis en scène dans son film Bread and Roses. En France, la presse bour­geoise les avait sur­nom­més les « gré­vi­cul­teurs ». Il y avait éga­le­ment des pra­tiques, aujourd’­hui oubliées, comme la « tour­née hiver­nale », que la Fédération du bâti­ment expé­ri­men­ta en 1912–1913 (en s’ins­pi­rant de son homo­logue alle­mande) : deux hivers de suite, un pro­pa­gan­diste ita­lo­phone était envoyé dans les zones d’émigration de la pénin­sule, pour sen­si­bi­li­ser les tra­vailleurs à la ques­tion sociale avant leur migra­tion prin­ta­nière. La tâche était ardue : dans cer­tains vil­lages anal­pha­bètes et pétris d’obscurantisme, l’émissaire de la CGT était accueilli avec des cailloux ! Il lui fal­lait payer des tour­nées au café pour faire pas­ser son dis­cours sur la néces­saire soli­da­ri­té de classe. Loin de tout pro­tec­tion­nisme, la CGT avait donc inven­té des pra­tiques inter­na­tio­na­listes très concrètes pour lut­ter avec les tra­vailleurs migrants. La situa­tion se com­pli­qua à par­tir du 2semestre 1913, en rai­son de l’al­lon­ge­ment du ser­vice mili­taire à trois ans, qui mobi­li­sa une classe d’âge sup­plé­men­taire à la caserne. Pour com­pen­ser cette perte de main d’œuvre, le patro­nat impor­ta mas­si­ve­ment des ouvriers étran­gers, enca­drés par ce qu’on appe­lait des mer­can­tis (ou « mar­chands d’hommes »), char­gés de recru­ter dans les régions pauvres. On n’a évi­dem­ment pas de chiffres fiables, mais La Bataille syn­di­ca­liste évo­qua à l’é­poque 300 000 immi­grés liés à la loi de trois ans (dont 200 000 rien qu’en région pari­sienne). La nou­veau­té, c’est que le patro­nat recru­ta bien au-delà des tra­di­tion­nels pays limi­trophes : Russes, Arabes, et même Chinois, firent leur apparition.

« La nou­veau­té, c’est que le patro­nat recru­ta bien au-delà des tra­di­tion­nels pays limi­trophes : Russes, Arabes, et même Chinois, firent leur apparition. »

Pour les cégé­tistes, c’é­tait un véri­table défi : ils avaient déjà du mal à orga­ni­ser les Espagnols, les Italiens ou les Belges. Avec des immi­grés venus de pays non indus­tria­li­sés, où le syn­di­ca­lisme était incon­nu, de même que la pra­tique du fran­çais, ils se sen­tirent dépas­sés. En mars 1914, la CGT dési­gna une com­mis­sion d’étude pour plan­cher sur la ques­tion. Ce fut un des débats impor­tants du congrès fédé­ral du bâti­ment, en avril 1914, et il était éga­le­ment ins­crit à l’ordre du jour du congrès confé­dé­ral de sep­tembre 1914, pré­vu à Grenoble. L’irruption de la guerre et le retour de cen­taines de mil­liers de tra­vailleurs immi­grés dans leurs foyers ren­dit cette ques­tion pro­vi­soi­re­ment obsolète.

En août 1914, quand la guerre écla­ta avec l’Allemagne, ce fut la « trêve des par­tis » (bien­tôt rebap­ti­sée « union sacrée » contre l’en­ne­mi com­mun). L’idéologie de la défense natio­nale devait faire des dégâts jusque dans les rangs liber­taires. Quelle fut alors l’at­ti­tude de la FCA ?

Raconter l’at­ti­tude mili­tante de la FCA pen­dant la Grande Guerre, ce serait amor­cer un nou­veau livre qui racon­te­rait la déses­pé­rance, les renie­ments, mais aus­si la résis­tance à la guerre et à l’u­nion sacrée, en sui­vant les per­son­nages de Trop jeunes pour mou­rir sur la période 1914–1919. Je le ferai peut-être un jour, d’au­tant qu’il y aurait bien des épi­sodes épiques à racon­ter. Je pense par exemple aux réunions secrètes des Amis du Libertaire ; au groupe des ter­ras­siers révo­lu­tion­naires de Longjumeau qui consti­tua un des pre­miers foyers de contes­ta­tion de ligne majo­ri­taire de la CGT ; à la contro­verse qui déchi­ra l’an­cienne rédac­tion des Temps nou­veaux ; à l’a­ven­ture de l’heb­do­ma­daire paci­fiste CQFD, avec un Sébastien Faure lou­voyant en per­ma­nence pour évi­ter la cen­sure ; à la confé­rence de Zimmerwald, à laquelle le mili­tant de la FCA Henri Bécirard fut empê­ché d’as­sis­ter par la police ; à l’ac­tion avant-gar­diste et presque déses­pé­rée d’un noyau de mili­tants de la FCA autour de Louis Lecoin ; à la créa­tion du Comité de défense syn­di­ca­liste (avec Jules Lepetit), pour regrou­per les syn­di­cats mino­ri­taires ; au congrès irré­gu­lier de Saint-Étienne qu’ils ont tenu ; à la ten­ta­tive de grève géné­rale pour la paix en mai 1918 ; à la grève de la métal­lur­gie pari­sienne en juin 1919… Il y a là tout un pan de l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier révo­lu­tion­naire qui n’a jamais été racon­té, même pas par Alfred Rosmer. Un peu parce qu’il n’en a pas eu le temps — il est mort avant de rédi­ger le tome III de son livre15 —, un peu parce que les anar­chistes com­mu­nistes n’é­taient pas vrai­ment ses amis.

somme

Somme, 19 juillet 1916 (« The Great War: A Photographic Narrative », édité par Mark Holborn, publié par Jonathan Cape et l'Imperial War Museum).

Vous racon­tez la peur qui s’abattit sur la CGT en juillet 1914 : la crainte du Carnet B, du fos­sé d’exé­cu­tion. Raymond Péricat rela­te­ra, plus tard, l’ambiance qui régnait au comi­té confé­dé­ral du 28 juillet : « Beaucoup de délé­gués suent la peur. […] Certaines faces blêmes sont déjà mar­quées du stig­mate du renie­ment ». Cette peur d’une répres­sion impi­toyable explique-t-elle l’i­nac­tion de la CGT durant la crise européenne ?

La peur est un élé­ment expli­ca­tif, mais il ne faut pas l’i­so­ler de son contexte si on veut com­prendre l’at­ti­tude des mili­tants de la CGT. Je pense que, fon­da­men­ta­le­ment, c’est sur­tout l’i­dée de faire en vain le sacri­fice de sa vie qui les a para­ly­sés. Appeler à la grève géné­rale, si per­sonne ne sui­vait, à quoi cela ser­vi­rait-il… hor­mis à se faire col­ler au poteau pour tra­hi­son natio­nale ? Entrer dans les livres d’his­toire comme mar­tyr de la cause ? Avec un mini­mum d’empathie, on peut com­prendre l’hé­si­ta­tion des mili­tants de la CGT, et évi­ter de les juger avec une condes­cen­dance mal pla­cée. Comme je le montre dans le livre, les res­pon­sables de la CGT étaient d’au­then­tiques révo­lu­tion­naires, qui assu­maient leurs actes et leurs paroles, jus­qu’en pri­son s’il le fal­lait. Quand ils prô­naient la grève géné­rale en cas de guerre, cela n’a­vait rien d’une pos­ture rhé­to­rique. Cependant, leur per­sé­vé­rance en la matière n’a­vait guère été récom­pen­sée. Pendant quinze ans, ils avaient fait la pro­pa­gande de cette idée dans les masses (et ils l’a­vaient fait avec une ardeur renou­ve­lée à par­tir de l’é­té 1911). Cependant, ils ne se racon­taient pas d’his­toires : ils savaient que seule une avant-garde, au sein de la classe ouvrière, adhé­rait à cette idée. Cela leur fut confir­mé en décembre 1912, pen­dant le conflit bal­ka­nique, avec la grève géné­rale d’a­ver­tis­se­ment qu’ils orga­ni­sèrent contre la guerre. Son bilan miti­gé rame­na à sa juste mesure l’in­fluence réelle de la CGT. Autre pro­blème, et de taille : l’at­ti­tude de la social-démo­cra­tie, qui tenait le syn­di­ca­lisme alle­mand entre ses mains. Pendant dix ans, les cégé­tistes avaient deman­dé que les ques­tions de l’an­ti­mi­li­ta­risme, de la guerre et de la grève géné­rale soient ins­crites à l’ordre du jour des congrès syn­di­caux inter­na­tio­naux — une demande sys­té­ma­ti­que­ment reje­tée par leurs homo­logues allemands.

« Appeler à la grève géné­rale, si per­sonne ne sui­vait, à quoi cela ser­vi­rait-il… hor­mis à se faire col­ler au poteau pour tra­hi­son nationale ? »

En juillet 1914, la situa­tion n’é­tait donc pas brillante : la CGT était affai­blie — elle avait sans doute per­du un tiers de ses effec­tifs depuis trois ans —, elle tra­ver­sait une crise morale, et sor­tait à peine d’un an de vio­lentes polé­miques internes. Ses diri­geants pen­saient qu’elle était, moins qu’en 1912, capable de mobi­li­ser. Et ils avaient la convic­tion qu’outre-Rhin, les syn­di­cats alle­mands ne ten­te­raient nul­le­ment de lan­cer une grève géné­rale dont ils n’a­vaient jamais vou­lu dis­cu­ter. Simultanément, le gou­ver­ne­ment pro­fé­rait des menaces de mort expli­cites : appli­ca­tion du Carnet B (cette liste noire des mili­tants à arrê­ter en cas de guerre), guillo­tine pour les plus dan­ge­reux, camp de concen­tra­tion ou envoi en pre­mière ligne pour les autres… Tout cela pesa sur les épaules des res­pon­sables de la CGT pen­dant la très brève semaine de crise euro­péenne qui pré­cé­da la guerre — un laps de temps trop court pour leur lais­ser le temps de faire grand-chose. Pas éton­nant, dans ces cir­cons­tances, qu’ils se soient retran­chés der­rière une inter­pré­ta­tion stricte de la motion du congrès de Marseille (1908) : la grève géné­rale contre la guerre devait par­tir de la base, la res­pon­sa­bi­li­té ne leur en incom­bait pas. Après-guerre, notam­ment au congrès confé­dé­ral de 1919, la ques­tion de l’at­ti­tude de la CGT en 1914 sera lon­gue­ment débat­tue. La mino­ri­té révo­lu­tion­naire, par la voix de Pierre Monatte et de Jules Lepetit, recon­naî­tra elle-même qu’appeler à la grève géné­rale en juillet 1914 n’au­rait pas eu de sens. Que l’é­chec aurait été san­glant. Ce qu’ils repro­che­ront, en revanche, à Léon Jouhaux et à la majo­ri­té de la CGT, c’est d’a­voir par la suite ver­sé dans l’u­nion sacrée, la col­la­bo­ra­tion de classe, et le patrio­tisme. Ils auraient pu, au pire, s’abs­te­nir de par­ler, se conten­ter de faire pro­fil bas en atten­dant des jours meilleurs. Mais non, au lieu de cela, ils avaient pla­cé la CGT sous la tutelle du gou­ver­ne­ment, par­ti­ci­pé à l’ef­fort de guerre et au bour­rage de crâne, et même refu­sé d’ap­prou­ver les timides ini­tia­tives paci­fistes menées dans les pays neutres. Là était leur vraie faillite, leur véri­table tra­hi­son, et c’est ce sur quoi la mino­ri­té révo­lu­tion­naire de la CGT devait refu­ser de pas­ser l’é­ponge, après guerre.


  1. Gil Devillard : « Chez Renault, mili­ter dans le groupe Makhno, ce n’était pas de tout repos ! », Gavroche, octobre-décembre 2006. Disponible en ligne sur Alternativelibertaire.org.
  2. Rolf Dupuy et Guy Malouvier : « Chacun de ces mots comp­tait : orga­ni­sa­tion ; révo­lu­tion­naire ; anar­chiste », Alternative liber­taire, mai 2008. Disponible en ligne ici.
  3. Patrice Spadoni et Thierry Renard : « Il y avait toute une mytho­lo­gie qui entou­rait l’ORA », entre­tien de 2005, paru dans Théo Rival, Syndicalistes et liber­taires. Une his­toire de l’Union des tra­vailleurs com­mu­nistes liber­taires (1974–1991), Alternative liber­taire, 2013.
  4. Entretien de 2006, qui nour­rit la notice bio­gra­phique parue dans le Maitron des anar­chistes, en 2014.
  5. Entretien de 2014, qui a nour­ri une notice à paraître dans le Maitron-en-ligne.
  6. Au sujet de l’affaire Liabeuf, lire Trop jeunes pour mou­rir, page 91.
  7. Elles ont depuis été dépla­cées au 25, rue Baudin, au Pré-Saint-Gervais.
  8. Témoignage ano­nyme d’« offi­ciers répu­bli­cains et socia­listes » paru dans L’Humanité du 8 juin 1912.
  9. Charles Maurras, « L’armée sans l’État », L’Action fran­çaise du 11 mars 1912.
  10. La Seine était le dépar­te­ment qui, avant 1966, regrou­pait Paris, les Hauts-de-Seine, le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis.
  11. Jacques Julliard, Autonomie ouvrière. Études sur le syn­di­ca­lisme d’action directe, Gallimard-Le Seuil, 1988.
  12. Parler d’anarcho-syndicalisme avant 1922 est un ana­chro­nisme.
  13. Zeev Sternhell, La Droite révo­lu­tion­naire, 1885–1914. Les ori­gines fran­çaises du fas­cisme, Le Seuil, 1978.
  14. Sternhell a déce­lé, dans l’antiparlementarisme du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, un germe de fas­cisme (!). Or, celui-ci oppo­sait au par­le­men­ta­risme la démo­cra­tie ouvrière directe, nul­le­ment un État dic­ta­to­rial et mili­ta­ri­sé… Sternhell ne l’a pas com­pris, ou a fait sem­blant de ne pas le com­prendre.
  15. Alfred Rosmer, Le Mouvement ouvrier pen­dant la guerre, tome I, Librairie du tra­vail, 1936 ; tome II, Mouton & Co, 1959.
Ballast

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