Solange Fernex, écologiste et féministe de terrain


Entretien inédit | Ballast

Dans La Petite étin­celle1, on aper­çoit la mili­tante éco­lo­giste Solange Fernex dans les der­niers mois de sa vie : che­veux courts et gris, visage fati­gué. Elle ne ces­sa jamais de lut­ter, pour­tant, à tous les étages où il était pos­sible d’œu­vrer : au cœur des occu­pa­tions de ter­rain, popu­laires et par­fois vic­to­rieuses, affir­mant le refus mas­sif de l’im­plan­ta­tion nucléaire autour du Rhin, jus­qu’au Parlement euro­péen. « Je mesure la dif­fi­cul­té d’être femme […]. Suspectée d’hys­té­rie, d’exal­ta­tion, de pas­sion, d’ir­réa­lisme… » Présentée comme « paci­fiste », elle reste, pour l’é­di­trice Isabelle Cambourakis qui s’ap­prête à réédi­ter la bio­gra­phie de Fernex, « l’une des pièces man­quantes du puzzle de l’histoire de l’écoféminisme en France ». La non-vio­lence qu’elle por­tait en éten­dard, pui­sant dans l’hé­ri­tage de l’in­dé­pen­dan­tiste Gandhi, a ins­pi­ré ses « jeûnes pour la vie ». Mais que signi­fie de s’en reven­di­quer quand on est né en Alsace et qu’on a tra­ver­sé le nazisme à la fron­tière fran­co-alle­mande ? Sa bio­graphe, Élisabeth Schulthess, avait à peine 20 ans quand elle a croi­sé sa tra­jec­toire. Elle par­ti­ci­pait, elle aus­si, à l’occupation du ter­rain alle­mand de Wyhl où une cen­trale nucléaire devait se construire ; elle a ensuite relayé, inlas­sa­ble­ment, la voix de la mili­tante. Nous la ren­con­trons à Mulhouse, à la Kunsthalle2. Bien qu’à la retraite, Élisabeth Schulthess conti­nue de prô­ner le désar­me­ment et la non-vio­lence. La fai­blesse des mou­ve­ments anti-guerre l’émeut gran­de­ment. Une par­tie de notre dis­cus­sion a paru dans notre der­nier numé­ro papier — nous la publions ici dans son intégralité.


Vous avez cou­vert les luttes éco­lo­gistes en Alsace, dès les années 1970, comme journa­liste et mili­tante. Pourquoi cet inté­rêt, au commencement ?

Dans mon enfance, on ne par­lait pas encore d’écologie, mais on appre­nait à vivre avec la nature, à la res­pec­ter, à la contem­pler. Dans ma famille, on culti­vait son pota­ger. J’étais étu­diante en jour­na­lisme à Strasbourg quand a été publié, en 1972, le rap­port du club de Rome sur les limites de la crois­sance, puis quand les élec­tions pré­si­den­tielles de 1974 ont vu, pour la pre­mière fois, un can­di­dat éco­lo­giste en la per­sonne de René Dumont. Je me sen­tais inter­pel­lée par ces approches nou­velles, qui n’étaient pas abor­dées en cours à l’époque. À l’issue de mes études, en 1975, j’ai pas­sé trois mois sur le ter­rain d’occupation de Wyhl, en Allemagne : dans ce vil­lage des bords du Rhin, juste en face du vil­lage alsa­cien de Marckolsheim, il était pré­vu de construire une cen­trale nucléaire. Une grande par­tie de la popu­la­tion refu­sait ce pro­jet. Les vigne­rons et les pay­sans de cette région rurale se relayaient sur le site pour empê­cher l’ouverture du chan­tier de construction.

Aujourd’hui, on par­le­rait d’une ZAD. À l’époque, on par­lait d’occupation. J’avais 22 ans, et c’est là que j’ai appris ce qu’est l’énergie nucléaire, quels en sont les dan­gers, quelles alter­na­tives il est pos­sible de déve­lop­per tout en res­pec­tant l’environnement. Le ter­rain de résistance était aus­si un for­mi­dable lieu d’apprentissage et de for­ma­tion. Mais être occu­pante per­ma­nente ne pou­vait être un pro­jet de vie ! J’ai déci­dé d’exercer le métier pour lequel je m’étais for­mée. Parallèlement, j’ai par­ti­ci­pé comme béné­vole, en juin 1977, à la créa­tion de Radio Verte Fessenheim. C’était l’une des pre­mières radios locales pirates, illé­gales, mili­tantes. Elle trai­tait sur­tout des thèmes de l’écologie, mais aus­si de la culture régio­nale. Elle a pris assez vite le nom de Radio Dreyeckland [Radio du pays des trois coins], puisque nous vivons à la fron­tière de trois pays, l’Allemagne, la Suisse et la France.

C’est à Wyhl que vous faites la ren­contre de Solange Fernex, déjà très active lors de l’occupation de Marckolsheim, un an plus tôt, en Alsace…

« Solange et d’autres ont réus­si à mobi­li­ser jusqu’à faire recu­ler l’industriel alle­mand : ce pro­jet n’a jamais vu son pre­mier coup de pelle ! »

En 1975, Solange Fernex était déjà une figure de proue de l’écologie en Alsace et dans les régions limi­trophes. Elle venait sou­vent à Wyhl. L’année pré­cé­dente, elle avait en effet joué un rôle majeur dans la lutte contre une usine de plomb à Marckolsheim, un vil­lage situé au bord du Rhin, en face de Wyhl. Une entre­prise alle­mande vou­lait construire une uni­té de pro­duc­tion de stéa­rates de plomb. Cette socié­té, la CWM [Chemische Werke München], n’a­vait pas obte­nu de per­mis de construire en Allemagne et avait ten­té sa chance de l’autre côté de la fron­tière. Des habitant·es de Marckolsheim avaient enquê­té sur la nature de cette pro­duc­tion et décou­vert que d’énormes quan­ti­tés de plomb seraient dis­per­sées dans l’air, donc sur les vignobles et les terres agri­coles. Solange et d’autres ont réus­si à mobi­li­ser beau­coup de monde, jusqu’à faire recu­ler l’industriel alle­mand : ce pro­jet n’a jamais vu son pre­mier coup de pelle ! Elle a pas­sé de nom­breuses nuits sur ce ter­rain, dor­mant dans sa petite tente. Elle a mul­ti­plié, avec d’autres militant·es, les démarches pour faire connaître la lutte, se faire entendre des auto­ri­tés. Ensuite, il y a eu plu­sieurs occu­pa­tions de ter­rains où il était pré­vu de construire des cen­trales nucléaires au bord du Rhin : à Wyhl en Allemagne, à Kaiseraugst en Suisse, à Gerstheim au sud de Strasbourg. La cen­trale nucléaire de Fessenheim était déjà en construc­tion. Le site était impénétrable.

L’Alsace a un vécu sin­gu­lier de la guerre et de la recons­truc­tion. Comment votre géné­ra­tion s’y est-elle prise pour faire front au cœur des pre­mières mobi­li­sa­tions fran­co-alle­mandes et suisses ? 

Le pro­ces­sus de récon­ci­lia­tion fran­co-alle­mande et la célèbre poi­gnée de main entre Mitterrand et Kohl en 1984 à Douaumont ont mar­qué une étape impor­tante de l’histoire de l’Alsace. Cette région avait été tant bal­lot­tée entre la France et l’Allemagne, alors frères enne­mis. Elle avait chan­gé cinq fois de natio­na­li­té entre 1870 et 1945. Le trau­ma­tisme a été très lourd. À la libé­ra­tion de 1945, il était chic de par­ler fran­çais et inter­dit de par­ler alsa­cien ou alle­mand dans les cours de récréa­tion. Tout comme il y avait stricte inter­dic­tion de par­ler fran­çais en Alsace durant les occu­pa­tions alle­mandes suc­ces­sives (1870–1918 et 1939–1945). Il a fal­lu plu­sieurs années pour retrou­ver la paix dans cer­taines familles ou cer­tains groupes sociaux déchi­rés entre fran­co­philes, ger­ma­no­philes, auto­no­mistes, pour dépas­ser les vagues suc­ces­sives de ger­ma­ni­sa­tion et de fran­ci­sa­tion for­cées, pour com­prendre l’intérêt de par­ler la langue du voisin.

[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]

Le mou­ve­ment éco­lo­giste des années 1974–75, avec les occu­pa­tions de ter­rains de part et d’autre du Rhin, a fait prendre conscience d’une iden­ti­té alé­ma­nique com­mune aux popu­la­tions sépa­rées par le fleuve et les idéo­lo­gies. À Marckolsheim, les habi­tants des deux côtés du fleuve ont occu­pé ensemble le ter­rain. Ils n’ont quit­té le site qu’au bout de six mois de lutte, après avoir obte­nu du pré­fet l’interdiction de réa­li­ser ce pro­jet indus­triel. En février 1975, ce sont les mêmes occu­pants, vigne­rons, pay­sans et habi­tants de tous hori­zons sociaux, qui se sont retrou­vés de l’autre côté du Rhin pour s’opposer à la construc­tion d’une cen­trale nucléaire. Leur déter­mi­na­tion non-vio­lente et leur soli­da­ri­té leur ont per­mis de gagner la lutte. L’année sui­vante, c’est au sud de Bâle, en Suisse, que tous les anti­nu­cléaires de la val­lée rhé­nane ont réus­si à blo­quer la construc­tion d’une cen­trale nucléaire.

Ces mobi­li­sa­tions tout à fait inat­ten­dues ont été lourdes de sym­boles et de sens. L’on a pris conscience que nous par­lions… la même langue alé­ma­nique. Que le Rhin n’était qu’une fron­tière poli­tique, que les pol­lu­tions chi­miques et radio­ac­tives fran­chis­saient toutes les fron­tières. Il y avait à ce moment-là des plans gigan­tesques d’industrialisation et de nucléa­ri­sa­tion de toute la val­lée rhé­nane : le pou­voir, lui, ne s’embarrassait pas de fron­tières. Le des­tin des popu­la­tions de la plaine du Rhin était com­mun : elles devaient mener ensemble le com­bat pour le res­pect de l’environnement et de la vie. Aujourd’hui, Français, Allemands et Suisses fran­chissent les fron­tières en toute liber­té. Très sou­vent pour des rai­sons éco­no­miques, mais aus­si pour des rai­sons culturelles.

Dans quel contexte Solange Fernex s’est-elle empa­rée de sa camé­ra Super 8 ?

« Ses films étaient des outils de com­mu­ni­ca­tion en direct avec les habitant·es réuni·es dans la salle des fêtes du village… »

On ne fai­sait pas autant de pho­tos qu’aujourd’hui. Et encore moins de films. Ce n’était pas à la por­tée de tout le monde. Solange Fernex était l’une des rares mili­tantes qui maniait la camé­ra Super 8 lors des mani­fes­ta­tions, des marches, des occu­pa­tions, des réunions. Chaque semaine, elle envoyait sa pel­li­cule au labo­ra­toire de déve­lop­pe­ment. Ensuite elle par­tait par monts et par vaux pour pro­je­ter le film de la semaine, sans mon­tage ni son. C’est elle qui com­men­tait en direct devant les spec­ta­teurs. Ses films étaient des témoi­gnages ani­més, des outils de com­mu­ni­ca­tion en direct avec les habitant·es réuni·es dans la salle des fêtes du vil­lage...

Dans ses films, on aper­çoit une grande diver­si­té de per­sonnes présentes !

Les per­sonnes fil­mées sur les ter­rains d’occupation des années 1974–1975 étaient rare­ment des militant·es. Les rangs des asso­cia­tions éco­lo­gistes récentes n’étaient pas très étof­fés. Les occupant·es venaient de tous les hori­zons sociaux et cultu­rels, unis par l’opposition à des pro­jets indus­triels et nucléaires qui leur parais­saient inac­cep­tables car dan­ge­reux pour leur ave­nir, leur sur­vie, leur mode de vie. De nom­breux pay­sans et vigne­rons crai­gnaient la pol­lu­tion de l’air, de l’eau, des sols et redou­taient la perte de terres culti­vables. Parmi les ouvriers impli­qués dans le mou­ve­ment, il y avait beau­coup de « doubles actifs » : des hommes qui culti­vaient un lopin de terre modeste et allaient tra­vailler à l’usine pour com­plé­ter les reve­nus néces­saires à leur famille. Parmi les occupant·es se trou­vaient aus­si des méde­cins, des vété­ri­naires, des enseignant·es, des scien­ti­fiques, des étudiant·es, des employé·es… Et toutes les géné­ra­tions se relayaient. Des grands-mères venaient la jour­née avec leur tri­cot car elles n’allaient plus ni à l’usine, ni aux champs. Des femmes au foyer cui­si­naient et appor­taient à man­ger pour tout le monde. Des hommes venaient le soir, la nuit, le week-end — après leur tra­vail. C’était très gen­ré, à l’image de la divi­sion du tra­vail de l’époque. En milieu rural, la divi­sion des tâches entre hommes et femmes n’était pas un sujet de dis­cus­sion fré­quent. Le dis­cours sur le par­tage des tâches domes­tiques était plu­tôt celui de nénettes urbaines fémi­nistes ! (rires)

[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]

C’est pour­tant une constante dans l’histoire des occu­pa­tions de sites nucléaires : l’ancrage de départ est popu­laire, fémi­nin. C’est la racine de l’écoféminisme qui sera théo­ri­sé par la suite. Mais vous appor­tez sur ce point une réserve, quand on décrit Solange Fernex comme « éco­fé­mi­niste ». Pourquoi ? 

Le fait qu’au­jourd’­hui encore des femmes de toutes régions et obé­diences reli­gieuses se retrouvent en pre­mière ligne des mou­ve­ments éco­lo­gistes est lié, il me semble, à la ques­tion de la vie : elles donnent la vie, elles la res­pectent dif­fé­rem­ment. « Écoféministe » est un terme qu’on n’employait pas dans les années 1970. Le MLF [Mouvement de libé­ra­tion des femmes] s’intéressait sur­tout à la contra­cep­tion et à l’IVG. Des ques­tions vitales. Les femmes souf­fraient beau­coup des gros­sesses non dési­rées et des avor­te­ments clan­des­tins, dont elles mou­raient par­fois. Solange n’a jamais renié cet héri­tage. Elle a d’ailleurs fait un tour par le Planning fami­lial dans sa mili­tance. Françoise d’Eaubonne a ini­tié le terme d’écoféministe, mais je ne suis pas sûre que Solange Fernex l’ait sou­vent uti­li­sé. Françoise d’Eaubonne était venue à Fessenheim en 1975 pour dyna­mi­ter une pompe du cir­cuit hydrau­lique de la cen­trale : un acte de sabo­tage afin d’en retar­der la construc­tion, disait-elle. Une action qui n’a été cau­tion­née ni par Solange Fernex ni par les asso­cia­tions anti­nu­cléaires alsa­ciennes. Elles ont tou­jours prô­né l’action non-vio­lente et la déso­béis­sance civile.

Pour les mili­tantes alsa­ciennes aujourd’hui sep­tua­gé­naires, elle a fait son petit show, et voi­là. Françoise d’Eaubonne est bien plus connue, en France et ailleurs, que Solange Fernex car elle a consa­cré beau­coup de son temps à concep­tua­li­ser, écrire, publier, alors que Solange Fernex a pas­sé beau­coup de temps sur le ter­rain, au contact des popu­la­tions, des élus, des auto­ri­tés, des asso­cia­tions. Elle était éco­logiste et fémi­niste à sa manière, prag­ma­tique, ancrée dans les réa­li­tés de ter­rain, nour­rie aus­si par la spi­ri­tua­li­té boud­dhiste et la foi chré­tienne. Elle a œuvré pour l’égalité entre les hommes et les femmes et a tou­jours pous­sé les femmes à prendre des res­pon­sa­bi­li­tés, à trou­ver leur place dans la socié­té. Elle avait vécu avec des mères et des grand-mères qui, pen­dant la guerre, devaient tout por­ter sur leurs épaules. Elle a eu pour modèles des femmes fai­sant le bou­lot des hommes. Et puis elle était de culture pro­tes­tante : la place de la femme y est moins dis­cri­mi­nante que dans le catho­li­cisme.

Comment arri­viez-vous à faire de la sen­si­bi­li­sa­tion à une époque où l’information ne cir­cu­lait pas comme aujourd’hui ?

« Une autre nuit les sirènes des vil­lages autour de Fessenheim ont son­né. Sur les bou­tons pour acti­ver les alarmes, une pan­carte : Et si c’était un acci­dent à Fessenheim ? »

Il fal­lait d’abord que les per­sonnes sen­sibles aux ques­tions de l’atome trouvent des infor­ma­tions fiables sur l’énergie nucléaire. C’était du sport ! Beaucoup de docu­ments étaient main­te­nus secrets. La publi­ci­té van­tait l’électricité magique. « Moulinex libère la femme », « L’électricité nucléaire nous rend indé­pen­dants éner­gé­ti­que­ment ! » On nous disait, on nous dit tou­jours, que le nucléaire est une éner­gie propre et décar­bo­née. Quelques citoyen·nes ont exer­cé leur esprit cri­tique dès la fin des années 1960 et l’annonce du pro­jet de cen­trale nucléaire à Fessenheim : elles et ils ont cher­ché des infor­ma­tions scien­ti­fiques auprès des expert·es, les ont tra­duites en fran­çais si néces­saire, ont ten­té de les com­prendre et de les for­mu­ler en un langage com­pré­hen­sible pour le grand public. Ils ont créé en 1970 le CSFR, le Comité pour la sau­ve­garde de Fessenheim et de la plaine du Rhin, la pre­mière asso­cia­tion anti­nu­cléaire en Europe, me semble-t-il. Ils com­mu­ni­quaient leurs infor­ma­tions par le jour­nal du CSFR, des tracts et cour­riers pos­taux. Au même moment, trois femmes, appe­lées « les trois guêpes », ont défri­ché le ter­rain des sources d’information : Françoise Bucher, Annick Albrecht et Esther Peter-Davis. Elles ont réus­si à conce­voir une bro­chure d’information grand public, Fessenheim, vie et mort de l’Alsace. Des lan­ceurs d’alerte, cher­cheurs et expert·es tra­vaillant dans des orga­nismes recon­nus, sont sor­tis de leur tour d’ivoire en créant en 1975 le GSIEN, le Groupement des scien­ti­fiques pour l’in­for­ma­tion sur l’énergie nucléaire. Ces per­sonnes avaient et ont tou­jours le cou­rage de dire ce que l’État et les indus­triels du nucléaire vou­draient tenir caché.

L’information cir­cu­lait aus­si par les actions collectives.

L’organisation d’actions « spec­ta­cu­laires », tou­jours non-vio­lentes, était une manière d’attirer l’attention des médias conven­tion­nels, des élus, des auto­ri­tés et de la popu­la­tion. Exemples. En une nuit, une mul­ti­tude de ronds-points rou­tiers se sont trou­vés entou­rés de mar­gue­rites peintes au sol : la mar­gue­rite comme sym­bole de la lutte anti­nu­cléaire. En une autre nuit, tous les pan­neaux d’entrée et de sor­tie des com­munes de l’Alsace ont été recou­verts d’une affiche en papier jaune por­tant l’inscription « Fessenheim », avec les mêmes carac­tères que les pan­neaux rou­tiers. Grâce à des cen­taines de béné­voles bien orga­ni­sés pour col­ler entre minuit et quatre heures du matin, toutes les com­munes alsa­ciennes s’appelaient Fessenheim un beau matin de lun­di de Pâques ! Une autre nuit, encore, toutes les sirènes des vil­lages autour de Fessenheim ont son­né. Sur les bou­tons pour acti­ver les alarmes, une pan­carte était accro­chée : « Et si c’était un acci­dent à Fessenheim ? » Quand la cen­trale allait être mise en ser­vice, la ques­tion a été posée de savoir s’il exis­tait un plan de sécu­ri­té, de pro­tec­tion et d’évacuation des popu­la­tions en cas d’accident nucléaire. Ce plan Orsec-Rad était tenu secret, pour ne pas faire peur à la popu­la­tion. Des mili­tants anti­nu­cléaires avaient réus­si à se le pro­cu­rer en le volant à la mai­rie de Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne. C’est Solange Fernex qui l’a récu­pé­ré et tra­duit, avec d’autres militants.

[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]

Tout ceci, donc, autour de l’i­dée non-violente…

Les militant·es éco­lo­gistes et anti­nu­cléaires alsa­ciens étaient pour la plu­part des « adeptes » de Gandhi et de Lanza del Vasto3. Certains avaient sui­vi des entraî­ne­ments à la défense civile non-vio­lente. Leur but était d’informer la popu­la­tion, d’interpeller les élus et les pou­voirs publics, de deman­der l’interdiction de construire telle usine ou telle cen­trale. Et puis d’ap­pe­ler au désar­me­ment ato­mique. Le moyen ultime de la grève de la faim ou du jeûne était uti­li­sé dans cer­tains cas. Je me prive de nour­ri­ture jusqu’à ce qu’on arrive à un com­pro­mis avec l’adversaire. Avec l’association Femmes pour la paix, Solange Fernex jeû­nait régu­liè­re­ment entre le 4 et le 6 août, à l’oc­ca­sion des com­mé­mo­ra­tions des bom­bar­de­ments d’Hiroshima et Nagasaki, pour deman­der le désar­me­ment ato­mique. En 1983, à Paris, un jeûne a été sui­vi par treize per­sonnes pour obte­nir le gel de l’armement nucléaire : il a duré 38 jours. La dyna­mique inter­na­tio­nale en faveur du désar­me­ment était forte à cette époque. À New York, plus d’un mil­lion de per­sonnes ont conver­gé vers les Nations unies pour exi­ger la fin des armes nucléaires. Aujourd’hui, on ne parle plus des consé­quences des dan­gers de l’arme ato­mique, on ne dénonce plus l’escalade de l’armement. Au contraire : on res­sort l’antique adage latin « Si vis pacem, para bel­lum » (« Si tu veux la paix, pré­pare la guerre »)…

Ce désir de « paix » ne tenait-il pas debout par le sou­ve­nir de la guerre ?

La mémoire des guerres était encore bien pré­sente. Les paci­fistes et les non-vio­lents avaient vécu, pour cer­tains, la Seconde Guerre mon­diale, la guerre d’Indochine ou la guerre d’Algérie. Les plus jeunes en avaient enten­du par­ler par des proches. La récon­ci­lia­tion fran­co-alle­mande puis la construc­tion euro­péenne étaient des signes forts de désir de paix. « Plus jamais ça », répé­tait-on. La chute du Mur de Berlin et la fin de la guerre froide ont mar­qué une étape dans l’espoir d’assurer la paix sans recou­rir à la course aux arme­ments. En France, le ser­vice mili­taire obli­ga­toire a été sup­pri­mé en 1996, les casernes ont été détruites ou recon­ver­ties. Les bud­gets mili­taires ont été réduits au pro­fit d’autres bud­gets publics. Les asso­cia­tions paci­fistes ont dis­pa­ru pour la plu­part. Nous avons pu vivre, sur le ter­ri­toire fran­çais et dans la plu­part des pays euro­péens, quatre-vingts ans de paix. Et voi­ci que tout bas­cule : depuis le début de la guerre menée par la Russie en Ukraine, la France et d’autres pays se remi­li­ta­risent. Peu de voix s’élèvent pour dénon­cer les dis­cours guer­riers et les inves­tis­se­ments crois­sants dans la mili­ta­ri­sa­tion. Mais le Mouvement pour une alter­na­tive non-vio­lente [MAN] pour­suit son tra­vail4.

Vous rap­pe­lez que Solange Fernex a fait des actions de com­mé­mo­ra­tion de Hiroshima et Nagasaki. Il nous semble sou­vent que ces deux drames n’ont pas cho­qué jusqu’en Europe à leur juste mesure, après la guerre…

« Ma géné­ra­tion a été plus sen­si­bi­li­sée à la thé­ma­tique de l’antinazisme qu’à la dis­sua­sion nucléaire et au désar­me­ment après Hiroshima. »

Peut-être que la guerre a été un tel mau­vais sou­ve­nir, un tel trau­ma­tisme, cou­ron­né par cette bombe ato­mique finale, que les géné­ra­tions qui ont vécu cette période tra­gique ont pré­fé­ré l’oublier. Ne rete­nir que la nou­velle posi­tive de la paix retrou­vée. Ma géné­ra­tion a été plus sen­si­bi­li­sée à la thé­ma­tique de l’antinazisme qu’à la dis­sua­sion nucléaire et au désar­me­ment après Hiroshima. On ne fai­sait pas le lien entre Hiroshima, Nagasaki et la France, grande puis­sance nucléaire. En Alsace, il y avait peu de mou­ve­ments qui par­laient de la dis­sua­sion nucléaire de manière cri­tique. Parce qu’on était dans les Trente Glorieuses, dans le solu­tion­nisme tech­no­lo­gique : on croyait très fort à la crois­sance éco­no­mique et à cette « défense » que l’on esti­mait néces­saire. Il y a eu des asso­cia­tions qui mili­taient contre l’armement et pour la déso­béis­sance civile non-vio­lente, pour le droit à l’objection de conscience et le sou­tien aux insou­mis : le « Mouvement pour le désar­me­ment, la paix, la liber­té », le « Mouvement inter­na­tio­nal de la récon­ci­lia­tion », les « Femmes pour la paix », l’« Union paci­fiste de France »… Ces cou­rants de pen­sée étaient mino­ri­taires, on y trou­vait beau­coup de chré­tiens de gauche, ou des com­mu­nistes dans le « Mouvement de la paix ».

Comment s’est mon­tée la com­mis­sion de sur­veillance de Fessenheim ?

Pendant le jeûne mené à Roggenhouse près de Fessenheim, en février 1977, pour empê­cher la mise en route de la cen­trale nucléaire, les sept jeû­neurs, dont Solange, ont pour­sui­vi d’intenses réflexions. Ils étaient conscients de ne pou­voir stop­per la mise en ser­vice de cette grosse machine. Alors ils ont négo­cié pour obte­nir, au mini­mum, des garan­ties élé­men­taires de sûre­té ain­si que l’information du public. C’est ain­si qu’est née l’i­dée d’une com­mis­sion de sur­veillance de Fessenheim — d’abord appe­lée « com­mis­sion de contrôle ». Il y a eu des réunions avec la direc­tion d’EDF, des représentant·es de la pré­fec­ture et des asso­cia­tions. Le pré­fet a pro­mis la créa­tion d’une telle com­mis­sion au 17e jour de jeûne. Elle s’est réunie trois jours plus tard. Les jours qui ont sui­vi, le pré­fet a pro­mis la publi­ca­tion du plan Orsec-Rad, qui orga­nise la pro­tec­tion et l’évacuation de la popu­la­tion en cas d’accident nucléaire. Le jeûne a été interrompu. 

[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]

Fernex a été à l’initiative de nom­breuses asso­cia­tions, mais elle a aus­si inté­gré le champ poli­tique ins­ti­tu­tion­nel — can­di­date à Mulhouse dès 1973, par­ti­ci­pante à la cofon­da­tion des Verts en 1982, etc. Laquelle a été la plus effi­cace, d’après vous ?

Elle n’a jamais tout fait en même temps ! Au début de son implan­ta­tion en Alsace, elle par­ti­cipe à des asso­cia­tions exis­tantes. Ensuite, elle sème des graines et contri­bue à créer, par exemple, l’association Maisons pay­sannes d’Alsace et l’é­co­mu­sée d’Alsace pour la sau­ve­garde de la mai­son tra­di­tion­nelle. Elle est sen­sible à la richesse du patri­moine bâti ver­na­cu­laire, à l’emploi des res­sources locales pour ces construc­tions à pans de bois, de tor­chis, de terre et de paille. Plus tard, elle crée le Conservatoire des sites alsa­ciens, un orga­nisme qui achète ou loue des ter­rains sen­sibles afin de sous­traire à l’agriculture indus­trielle des espaces où vivent encore des espèces natu­relles rares. C’est le pre­mier conser­va­toire des espaces natu­rels créé en France. Aujourd’hui, on en compte vingt-quatre. Solange Fernex avance ain­si : un pas après l’autre. Quand elle a semé une graine et qu’elle a ger­mé, elle trouve des gens pour entre­te­nir les petites plan­tules et les faire gran­dir. Elle est en capa­ci­té de beau­coup délé­guer, elle ne s’approprie jamais une œuvre, une asso­cia­tion ne devient pas « son bébé ». C’est quelque chose qui doit gran­dir avec d’autres. Cette démarche, elle l’a appli­quée aus­si dans le par­ti des Verts, avec la pari­té homme-femme et le tourniquet.

Le tour­ni­quet ?

En 1989, quand les pre­miers dépu­tés Verts ont été élus, ils et elles ont déci­dé que les pre­miers élus de la liste n’effectueraient qu’un demi-man­dat de trente mois, au lieu de cinq ans. À la mi-man­dat, ils ont échan­gé les rôles : les assis­tants par­le­men­taires sont deve­nus dépu­tés et les dépu­tés assis­tants. Ils res­taient en tan­dem durant les cinq années. Cette alter­nance a permis à davan­tage de femmes de se for­mer au tra­vail de dépu­tée. « Il y a du bou­lot pour tout le monde », disait Solange Fernex. Elle ne per­dait pas son temps en polé­miques et en que­relles de per­sonnes. Elle cher­chait « ce qui nous unit plu­tôt que ce qui nous divise ».

Après s’être à ce point inves­tie dans la lutte anti­nu­cléaire, com­ment votre géné­ra­tion a‑t-elle vécu la catas­trophe de Tchernobyl ?

« À la mi-man­dat, ils ont échan­gé les rôles. Cette alter­nance a per­mis à davan­tage de femmes de se for­mer au tra­vail de députée. »

L’annonce de la catas­trophe fut un grand choc, car nous en pres­sen­tions les consé­quences. Les auto­ri­tés fran­çaises, par la voix du pro­fes­seur Pellerin, affir­maient que la France était « moins expo­sée » au nuage de Tchernobyl en rai­son de condi­tions météo­ro­lo­giques favo­rables. La France n’a recom­man­dé aucune pré­cau­tion par­ti­cu­lière à la popu­la­tion, alors qu’en Allemagne et en Suisse il était conseillé de ne plus lais­ser les enfants jouer dehors, de ne plus consom­mer les légumes, le lait, les cham­pi­gnons. Comme jour­na­liste, j’allais cher­cher au labo­ra­toire de chi­mie can­to­nale de Bâle les résul­tats des mesures de radio­ac­ti­vi­té réa­li­sées sur les mar­chés de cette ville où des maraî­chers alsa­ciens venaient vendre leurs salades. Le dis­cours offi­ciel en France était « Il n’y a pas de radio­ac­ti­vi­té dans vos salades », tan­dis que la Suisse avait inter­dit la vente de légumes conta­mi­nés. Face au déni des auto­ri­tés fran­çaises, des mili­tants anti­nu­cléaires ont pris la res­pon­sa­bi­li­té d’informer et d’a­ler­ter les popu­la­tions. Au len­de­main de la catas­trophe, des scien­ti­fiques fran­çais ont déci­dé de créer la CRIIRAD, la Commission de recherche et d’in­for­ma­tion indé­pen­dantes sur la radio­ac­ti­vi­té. Depuis, cette asso­cia­tion apporte une exper­tise indé­pen­dante sur les risques liés à la radio­ac­ti­vi­té et ses impacts sur la san­té et l’environnement. Les gens ont fini par com­prendre que Tchernobyl pouvait les tou­cher, mais le lien entre nucléaire civil et mili­taire n’est pas fait, en géné­ral. Et la mémoire de la catas­trophe, comme celle de la guerre, s’efface. Rares sont les per­sonnes qui savent que, près de qua­rante ans après, des mil­liers de per­sonnes vivent encore dans les zones conta­mi­nées de Biélorussie, de Russie et d’Ukraine.

Quelles éner­gies alter­na­tives étaient alors proposées ?

Dès l’occupation du site de Wyhl, en 1975, des scien­ti­fiques et des arti­sans anti­nu­cléaires ont déve­lop­pé des alter­na­tives. Des cap­teurs solaires ther­miques, qui pro­duisent de l’eau chaude sani­taire, ont été construits et posés sur les toits de mai­sons proches de Wyhl. Des pro­to­types de cel­lules pho­to­vol­taïques ont été construits. Ces alter­na­tives se sont déve­lop­pées très vite en Allemagne. En France, la coopé­ra­tive Enercoop5 pro­duit de l’éner­gie non nucléaire — des cap­teurs pho­to­vol­taïques sont ins­tal­lés sur de grands toits (salles de fêtes, églises, écoles…) sans spé­cu­la­tion finan­cière. Il est regret­table que l’énergie ne soit pas consi­dé­rée comme un bien com­mun, qu’elle soit aux mains des lob­bies indus­triels et finan­ciers. Avec tout l’argent inves­ti dans le nucléaire et pro­vi­sion­né pour le trai­te­ment des déchets et le déman­tè­le­ment des cen­trales, on aurait pu ins­tal­ler beau­coup de petits réseaux d’énergies décen­tra­li­sées et déve­lop­per les idées de réduc­tion de la consom­ma­tion d’énergie.

[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]

Quel regard por­tez-vous sur les luttes éco­lo­giques contemporaines ?

Les occu­pa­tions de ter­rain pour empê­cher des chan­tiers, consi­dé­rés par cer­tains comme de « grands pro­jets inutiles », se sont mul­ti­pliées ces der­nières années : la ZAD de l’autoroute A69, celle de Notre-Dame-des-Landes, celle du Grand contour­ne­ment ouest de Strasbourg… Ces mou­ve­ments de résis­tance gênent de plus en plus le pou­voir poli­tique : il cherche à faire pas­ser ses pro­jets en force par une répres­sion féroce, même pré­ven­tive, par l’intimidation. Des mili­tants de Bure ont été mis en pri­son sans rai­son. Le pou­voir est sur ses gardes, il défend son ter­ri­toire de plus en plus vio­lem­ment, de manière injuste et illé­gale. Face à l’inaction per­sis­tante de l’État, soit on devient apeu­ré, pas­sif, soit on devient radi­cal et on se ral­lie à des méthodes consi­dé­rées comme vio­lentes car elles gênent des inté­rêts puis­sants. Aux États-Unis, Greenpeace a été condam­née en mars 2025 à ver­ser 665 mil­lions de dol­lars à l’en­tre­prise amé­ri­caine Energy Transfer, pour avoir sou­te­nu la com­mu­nau­té de Standing Rock et les autres nations autoch­tones qui s’opposaient à la construc­tion d’un oléo­duc dans le Dakota. En France, des mani­fes­tants sont par­fois vio­lem­ment agres­sés par la police — Rémi Fraisse a été tué à Sivens — alors qu’ils défendent des biens com­muns. Pendant ce temps, l’impunité est de règle pour les grands groupes indus­triels et finan­ciers qui s’accaparent les terres, les res­sources en eau, les mine­rais, qui mettent sur le mar­ché des pro­duits toxiques. Ils béné­fi­cient du sou­tien de l’État, de sub­ven­tions payées par les contri­buables. Les agri­cul­teurs de la FNSEA ne sont jamais pour­sui­vis pour les dégâts énormes qu’ils causent…

Dans les films de Fernex, on voit des exer­cices en cas de répres­sion poli­cière. Comment se pas­saient les inter­ac­tions avec la police ?

Il y a eu des épi­sodes vio­lents, notam­ment à Wyhl où le ter­rain a été éva­cué par la police avec des jets d’eau à forte pres­sion. Mais l’éducation à la non-vio­lence et à la déso­béis­sance civile était impor­tante. Il s’agit de se rap­pe­ler que, face à un poli­cier, on est face à un être humain, qu’on n’a pas à être agres­sif avec celui qui « fait son job ». On doit ten­ter d’ouvrir le dia­logue, de lui dire : « Il est impor­tant pour votre famille que ce pro­jet ne se construise pas. » Expliquer et faire en sorte que le poli­cier s’identifie à ce qu’on lui raconte. Évidemment, ça ne marche pas tou­jours. Ça peut se ter­mi­ner mal. Si la police nous dit d’évacuer, on s’assoit au sol, on se couche, on se tient par les bras, on fait des chaînes, et ça oblige à nous tirer les uns les autres. La non-vio­lence n’est pas la pana­cée, c’est sûr, mais elle est une méthode qui pour­rait uti­le­ment être ensei­gnée par­tout. Malheureusement, ce sont les méthodes mili­taires et guer­rières qui, par­tout, refont surface.

Revenons un peu en arrière, si vous le vou­lez-bien : les com­bats trans­fron­ta­liers autour du Rhin et la prise de conscience de langues com­munes ont-ils per­mis de conso­li­der d’autres liens, d’autres luttes ?

« Le pou­voir est sur ses gardes, il défend son ter­ri­toire de plus en plus violemment. »

Il y a bien des contacts entre les asso­cia­tions de pro­tec­tion de la nature, les grandes cen­trales syn­di­cales, les ins­ti­tu­tions cultu­relles et uni­ver­si­taires ou dans le domaine de la défense des consom­ma­teurs. Mais pas de la dimen­sion de cette époque des années 1970–80, qui fut un moment fédé­ra­teur par­ti­cu­lier. La cir­cu­la­tion en Europe est deve­nue très fluide : beau­coup d’Alsaciens tra­vaillent en Allemagne ou en Suisse ; inver­se­ment, des Allemands et des Suisses viennent en Alsace pour leurs courses moins chères. Dans la vie quo­ti­dienne, il n’y a plus de fron­tières. Mais la conscience d’un des­tin cultu­rel et lin­guis­tique com­mun n’est pas très déve­lop­pée. Le fran­çais, l’allemand et l’anglais sont aujourd’hui les langues de com­mu­ni­ca­tion majoritaires.

Les langues alé­ma­niques par­lées des deux côtés ne sont plus transmises ? 

Plus beau­coup. Des son­dages disent que 60 à 70 % des habi­tants de l’Alsace com­prennent l’Alsacien. Je ne le crois pas. Il y a eu des luttes pour ins­tau­rer un ensei­gne­ment bilingue : aujourd’hui on peut choi­sir pour son enfant de la mater­nelle au lycée un ensei­gne­ment « à pari­té », moi­tié fran­çais, moi­tié alle­mand. Mais pas en dia­lecte, à l’exception de quelques rares écoles asso­cia­tives. Des parents qui sou­vent ne sont pas du tout bilingues — et ne font aucun effort pour l’être — n’hésitent pas à ins­crire leurs enfants dans des filières bilingues fran­çais-alle­mand, non pas moti­vés par la richesse cultu­relle du bilin­guisme mais pour évi­ter que leurs enfants ne se retrouvent sur les mêmes bancs que des enfants turcs, arabes, africains…

Mais il y a aus­si dans ces classes de réels bilingues, des enfants qui gran­dissent dans des familles mul­ti­cul­tu­relles où se parlent les deux langues au quo­ti­dien. L’alsacien est de plus en plus consi­dé­ré comme une langue de « ploucs ». La richesse poé­tique de la langue dis­pa­raît, les œuvres lit­té­raires en alsa­cien sont peu connues. Dans les familles où les tout jeunes enfants parlent le dia­lecte, on remarque que dès qu’ils vont à l’école ils uti­lisent en prio­ri­té le fran­çais avec leur entou­rage. De l’autre côté de la fron­tière, en Suisse et en Allemagne, l’usage du dia­lecte alé­ma­nique ne subit pas le même sort, car il est très proche de la langue aca­dé­mique alle­mande. Dans les petites classes on parle en dia­lecte. À la radio et à la télé­vi­sion, nombre d’émissions sont pro­duites en dia­lecte. Les adultes ori­gi­naires de la même région parlent le dia­lecte entre eux mais uti­lisent l’allemand pour com­mu­ni­quer avec des per­sonnes d’ailleurs qui com­prennent mal le dialecte.

[Photogramme tiré du fonds Solange Fernex. Collection MIRA et Archives der Sozialen Bewegungen]

La néga­tion des iden­ti­tés régio­nales au nom de l’assimilation res­semble, sur ce point pré­cis, à ce qui se pra­ti­quait dans les colo­nies… 

Tout à fait. Pourtant, l’intelligence vou­drait que l’on cultive le mul­ti­lin­guisme et le mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Le pou­voir poli­tique colo­nial est tel­le­ment fort que les colo­ni­sés perdent la fier­té de leur iden­ti­té d’origine, ils se sou­mettent. À la deuxième ou troi­sième géné­ra­tion, ils ont tout oublié, sauf quelques pré­ju­gés ou cli­chés. Ce n’est pas ain­si qu’on n’arrive à construire une socié­té dif­fé­rente, apai­sée et res­pec­tueuse de la diver­si­té culturelle.

Les poli­tiques expan­sion­nistes ont tou­jours favo­ri­sé cette façon de faire, afin de cou­per à la racine les géné­ra­tions de là d’où elles viennent !

C’est une arme de guerre qui a trop sou­vent été uti­li­sée, sur tous les conti­nents, à toutes les époques, et elle per­dure. Actuellement, les Russes pra­tiquent ain­si en enle­vant des enfants ukrai­niens à leur famille et en les pla­çant dans des familles rus­so­phones. La situa­tion de l’Alsace est par­ti­cu­lière : elle a chan­gé cinq fois de natio­na­li­té en moins d’un siècle. Avant la guerre de 1870, l’Alsace était fran­çaise : le fran­çais était la langue offi­cielle mais le dia­lecte res­tait la langue popu­laire par­lée. La langue et la culture alle­mandes se sont implan­tées à par­tir de l’annexion en 1872 de l’Alsace et de la Moselle par l’empire alle­mand, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale.

« En 2025, la pla­nète est à feu et à sang et plus per­sonne ne bouge… Sommes-nous tous anes­thé­siés par la peur ? »

Le trai­té de Versailles, signé le 28 juin 1919, conclut la paix fran­co-alle­mande et le retour de l’Alsace-Lorraine à la France. De 1939 à 1945, l’Alsace était à nou­veau annexée à l’Allemagne et obli­gée de chan­ger de langue. Mais cette alter­nance fré­quente de domi­na­tion poli­tique et cultu­relle a sans doute per­mis à la langue alsa­cienne de sur­vivre plus long­temps que d’autres dia­lectes et patois. Car les grands-mères ne fai­saient pas tou­jours de zèle pour apprendre la langue de l’autre… Elle a per­mis aus­si de consti­tuer un vivier de per­sonnes bilingues, maî­tri­sant bien les deux langues, le fran­çais et l’allemand. Ce qui est pré­cieux, et plu­tôt rare dans d’autres régions fran­çaises ou dans les pays limi­trophes de l’Alsace.

Nous avons enten­du votre colère concer­nant la dis­pa­ri­tion des reven­di­ca­tions « anti-guerre », alors que les dis­cours offi­ciels semblent nous pré­pa­rer à la guerre…

Macron puise entiè­re­ment dans ce registre de la guerre. L’armée est de plus en plus sou­vent mise en scène dans les médias, notam­ment dans des repor­tages qui valo­risent le ser­vice natio­nal uni­ver­sel acces­sible aux volon­taires dès 16 ans et qui cherchent à sus­ci­ter un « désir d’ar­mée ». Les gouvernants pré­parent l’opinion publique à accep­ter la guerre, l’économie de guerre, c’est-à-dire de gros sacri­fices pour les plus dému­nis, pour aug­men­ter les bud­gets mili­taires de plu­sieurs mil­liards d’euros. En avons-nous vrai­ment besoin ? On nous rétorque que Poutine et l’armée russe menacent l’Europe, la France. Que faire ? Voulons-nous la des­truc­tion de l’humanité tout entière par les ogives nucléaires ? En 1973–1974, les pay­sans du Larzac ont refu­sé l’installation d’un camp mili­taire sur le Causse. À la fin des années 1970, de nom­breuses marches pour la démi­li­ta­ri­sa­tion ras­sem­blaient des mil­liers de per­sonnes en France et dans les pays limi­trophes. En 2025, la pla­nète est à feu et à sang et plus per­sonne ne bouge… Sommes-nous tous anes­thé­siés par la peur ?


Illustration de ban­nière : cap­ture écran d’un film de Solange Fernex, dans le cadre de sa pré­sence lors du ras­sem­ble­ment à Hiroshima, au Japon, pour la Peace memo­rial cere­mo­ny, en 1978
Illustration de vignette : Solange Fernex par Jean Muscat, 1977


  1. Un docu­men­taire de Daniel Coche et Simone Fluhr, Dora Films, 2014.[↩]
  2. Dans le cadre du cycle d’ex­po­si­tion et d’é­changes Power Up, ima­gi­naires tech­niques et uto­pies sociales, 2024.[↩]
  3. Auteur de Le Pèlerinage aux sources (1943), chré­tien et dis­ciple de Gandhi et des pré­ceptes de la non-vio­lence dans l’es­pace occi­den­tal.[↩]
  4. On peut lire ses ana­lyses sur nonviolence.fr et alternatives-non-violentes.org.[↩]
  5. « S’il y a des ini­tia­tives locales en matière de pro­duc­tion, il n’y a pas, au niveau natio­nal, de poli­tique éco­lo­gique et éner­gé­tique en faveur de la décen­tra­li­sa­tion, de la relo­ca­li­sa­tion et de l’autonomie. La régle­men­ta­tion inter­dit les micro­ré­seaux, Enedis a le mono­pole de la dis­tri­bu­tion — les éner­gies renou­ve­lables pro­duites sont donc toutes « mélan­gées » dans le « grand » réseau dans la réa­li­té et Enercoop, par exemple, ne peut garan­tir que « mora­le­ment » que ta consom­ma­tion pro­vient d’énergies renou­ve­lables. » Entretien avec Fanny Lopez, autrice de L’Ordre élec­trique : infra­struc­tures éner­gé­tiques et ter­ri­toires, dans le numé­ro 6 de la revue Panthère Première, 2021.[↩]

REBONDS

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