La Commune de Marseille au présent — rencontre avec Alèssi Dell’Umbria


Entretien inédit | Ballast | Série « La Commune de Marseille »

« C’est de la racaille, eh bien, j’en suis » écri­vait Alèssi Dell’Umbria suite aux sou­lè­ve­ments des quar­tiers popu­laires en 2005. Lui qui avait par­ti­ci­pé à une pre­mière vague de contes­ta­tion dans les années 1980 est bien du côté de la rue qui s’in­surge. Avant d’é­crire sur Jacques Mesrine, les expé­ri­men­ta­tions sociales mexi­caines et les habi­tants révol­tés du sud de l’Italie, l’homme a entre­pris un pro­jet gigan­tesque : rien moins qu’une Histoire uni­ver­selle de Marseille. Publiée en 2006 chez Agone, celle-ci exa­mine les moments où la ville a su résis­ter face au pou­voir cen­tral. Cherchant à com­prendre l’his­toire mécon­nue de la Commune de Marseille, nos che­mins se sont croi­sés en 2021, avant de se retrou­ver quatre ans plus tard — il était plus que temps de publier notre échange. Deuxième volet de notre série consa­crée à la Commune de Marseille.


[pre­mier volet : esquisse pour une his­toire de la Commune de Marseille]


Comment avez-vous décou­vert la Commune de Marseille ?

Pendant long­temps, je ne savais pas qu’il y avait eu une Commune à Marseille. À part au tra­vers des Contes du Lundi d’Alphonse Daudet qu’on lisait en cours de fran­çais — les nou­velles d’un vieux con réac. Minot, j’al­lais au lycée Thiers, natif de Marseille, un endroit que j’ai détes­té dès le pre­mier jour. J’y suis ren­tré à l’au­tomne 1967. Et, grande joie, mai-juin 68 arrive : grève géné­rale, lycée occu­pé. Il est alors re-bap­ti­sé « Lycée de la Commune de 1871 ». À l’automne 2018, pen­dant l’agitation liée à la catas­trophe des effon­dre­ments de la rue d’Aubagne, les lycées et col­lèges mar­seillais se sont mis en grève. Début décembre, je passe devant le lycée Thiers qui était blo­qué et je vais saluer les jeunes. Je leur raconte cette his­toire à pro­pos de mai 68. Et voi­là pas que cinq jours après, le same­di 1er décembre, lors de la manif contre le loge­ment indigne, je les revois avec une ban­de­role « Lycée de la Commune de 1871 » !

Reprenons les évé­ne­ments. Nous sommes en sep­tembre 1870, les troupes prus­siennes ont défait les armées de l’Empire et s’a­vancent vers Paris. La ville résiste et bien­tôt se sou­lève. Que se passe-t-il ?

La Commune est le fruit d’une situa­tion de crise, l’ef­fon­dre­ment du Second Empire. Napoléon III est aux abois et en juillet 1870, il pro­voque déli­bé­ré­ment les Prussiens, qui n’at­ten­daient que ça. Ces der­niers étaient bien pré­pa­rés : c’est une défaite pour l’empereur. La IIIe République est pro­cla­mée et Paris, assié­gée, est défen­due par ses habi­tants. En octobre 1870, la ville s’est armée avant tout pour défendre la nation contre les Prussiens der­rière un mot d’ordre : « La patrie en danger ! »

Et Marseille, là-dedans ?

À Marseille c’est pareil. Le monu­ment aux morts face à l’é­glise des Réformés repré­sente les volon­taires qui ont rejoint Giuseppe Garibaldi, débar­qué en octobre dans la ville pour venir en sou­tien à la nou­velle répu­blique. Ils se battent et meurent pour la nation, convo­quant l’i­ma­gi­naire du peuple en armes, des sol­dats en haillons de Valmy en 1792. La bour­geoi­sie fran­çaise était en fait obsé­dée par le sou­ve­nir de juin 1848 et les ouvriers en armes de la Garde natio­nale leur sem­blaient bien plus mena­çants que l’avancée des troupes prus­siennes. C’est ce qui explique leur volon­té d’en finir au plus vite avec la guerre pour désar­mer les gardes natio­naux — n’oublions pas que le 18 mars 1871, tout part de la ten­ta­tive de reprendre les canons aux Parisiens… 

« Là où le mou­ve­ment a eu le plus d’am­pleur, il a por­té une vision com­mu­na­liste et hori­zon­tale de la nation. »

Les mili­taires qui ont vrai­ment par­ti­ci­pé à la Commune, comme Rossel ou Cluzeret par exemple, y sont entrés par indi­gna­tion, en réac­tion à la tra­hi­son de Trochu, un géné­ral d’Empire nom­mé par le gou­ver­ne­ment de la Défense natio­nale une fois la répu­blique pro­cla­mée. Un gou­ver­ne­ment qui pré­fé­rait une paix humi­liante à la pour­suite des com­bats. On a donc d’un côté un défai­tisme de la bour­geoi­sie, et de l’autre un patrio­tisme popu­laire. Un patrio­tisme qui n’était pas que pré­sent chez des mili­taires comme Rossel, mais qui était aus­si par­mi les blan­quistes et sans doute chez les proudhoniens.

Mais ce qu’il est impor­tant de rap­pe­ler, c’est que là où le mou­ve­ment a eu le plus d’am­pleur, à Paris bien sûr, mais aus­si à Marseille et Narbonne, il a por­té une vision com­mu­na­liste et hori­zon­tale de la nation. Le mani­feste de la Commune de Paris reven­dique une fédé­ra­tion libre de com­munes. On peut dis­tin­guer l’in­fluence prou­dho­nienne, qui était très forte à l’é­poque. Cette volon­té de fédé­ra­tion s’ins­crit clai­re­ment contre les poli­tiques de cen­tra­li­sa­tion du pou­voir par Napoléon III. On ne peut pas gom­mer cet aspect patrio­tique de l’his­toire de la Commune, qui s’é­tend tant dans le Sud qu’à Paris. Et on ne peut pas la com­prendre sans prendre en compte cette dyna­mique qui arti­cule à la fois défense du ter­ri­toire natio­nal et communalisme.

Avant la Commune, il y a une sorte « d’u­nion sacrée » pour la répu­blique aux dépens des révo­lu­tion­naires. Gambetta est l’homme du com­pro­mis, qui cherche à avan­cer mal­gré ces contra­dic­tions. Il assure l’interface et l’é­qui­libre entre le gou­ver­ne­ment cen­tral, qui vient de se recons­ti­tuer sur les ruines du régime impé­rial, et les aspi­ra­tions com­mu­na­listes qui s’expriment dans la Ligue du Midi. À Marseille, son inter­lo­cu­teur est Gaston Crémieux. Il est très repré­sen­ta­tif de cette hési­ta­tion entre la Commune et l’u­nion sacrée, qui amè­ne­ra fina­le­ment à l’inaction.

[Raphaël Meyssan, extrait du film Les Damnés de la Commune | ©Cineteve]

Pour vous, qui est Gaston Crémieux ?

Il est avo­cat et est consi­dé­ré comme l’un des acteurs prin­ci­paux de la Commune de Marseille. Il fera par­tie des com­mu­nards enfer­més au Château d’If et sera fusillé. Sa famille est juive laïque et vient du Gard. La République, pour les Crémieux, signi­fie la fin des dis­cri­mi­na­tions, un sta­tut de laï­ci­té et d’intégration des juifs. Ils y étaient donc très attachés. 

« Enthousiaste doux qui voyait la révo­lu­tion en forme de buco­lique », écrit à son pro­pos le jour­na­liste Prosper-Olivier Lissagaray...

Il a par­fai­te­ment rai­son. Le bagage théo­rique de Gaston Crémieux était plu­tôt faible. A prio­ri, il se résu­mait à la lec­ture de L’Histoire de la Révolution fran­çaise de Michelet. Il n’a­vait sûre­ment pas lu Proudhon et encore moins Bakounine. Quant à Marx, il était très peu connu à l’époque en France, il ne le devien­dra que dans les années 1880. Ce pauvre Crémieux n’é­tait sans doute pas l’homme de la situa­tion. Il était un peu comme Charles Delescluze ou Félix Pyat, ces anciens de 1848 qui n’a­vaient pas un regard cri­tique sur l’époque ni sur la Révolution française.

L’Association inter­na­tio­nale des tra­vailles (AIT) est fon­dée à Londres en 1864. Des sec­tions se montent un peu par­tout en Europe. Quelle était sa place à l’é­poque dans le Sud de la France ?

« Ce pauvre Crémieux n’é­tait sans doute pas l’homme de la situa­tion. Il était un peu comme ces anciens de 1848 qui n’a­vaient pas un regard cri­tique sur l’époque et ni sur la Révolution française. »

L’AIT n’avait pas encore voca­tion à orga­ni­ser la révo­lu­tion. C’était avant tout une orga­ni­sa­tion de sou­tien aux luttes des tra­vailleurs dans la sphère du tra­vail. Elle ne fait que pré­fi­gu­rer l’a­nar­cho-syn­di­ca­lisme ou le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, avec toutes leurs nuances poli­tiques. Dans les années pré­cé­dant la Commune, le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire est déjà en ten­sion entre une avant-garde blan­quiste, qui annonce le futur par­ti de type léni­niste, et de l’autre l’AIT, qui pré­fi­gure le mou­ve­ment anar­cho-syn­di­ca­liste à la Émile Pouget ou Fernand Pelloutier. Mais dans les années pré­cé­dant la Commune, il y a une sépa­ra­tion entre la lutte dans le champ du tra­vail et la lutte poli­tique. L’articulation des deux n’é­tait pas une évi­dence. Nous ne sommes pas encore dans la thé­ma­tique de la grève géné­rale insur­rec­tion­nelle qui sera déve­lop­pée plus tard par le syn­di­ca­lisme révolutionnaire.

Les pre­mières réflexions véri­ta­ble­ment poli­tiques de l’AIT concer­nant la Commune sont les textes que Marx écrit depuis Londres. Or il les écrit durant la semaine san­glante — l’his­toire est déjà pliée. Alors même qu’il y avait déjà l’expérience de juin 1848, les membres de l’AIT n’ont pas su pro­po­ser une ana­lyse stra­té­gique pen­dant la Commune. De leur côté, les blan­quistes n’ont su que répé­ter le geste jaco­bin de 1793 avec le Comité de salut public qui a été sujet à contro­verses au sein de la Commune de Paris1 ! À Marseille, un agi­ta­teur tente de lier les deux dimen­sions sociales et poli­tiques : André Bastelica, un Corse ins­tal­lé très jeune dans la ville. Avec Bakounine, il par­ti­cipe à un coup d’État muni­ci­pal orga­ni­sé à Lyon fin sep­tembre 1870. Ils se sont empa­rés ensemble de la mai­rie et ont décla­ré la Commune. Ils décrètent auto­ri­tai­re­ment l’a­bo­li­tion des auto­ri­tés [rires] ! Ça a tour­né court, pas plus d’une journée.

[Raphaël Meyssan, extrait du film Les Damnés de la Commune | ©Cineteve]

Dans le sud, l’AIT était très orga­ni­sée, et pas seule­ment à Marseille, aus­si dans tous les vil­lages miniers, à Gardanne, Gréasque, Fuveau, dans le Var avec les ouvriers du liège… Les sec­tions locales étaient solides. On y retrou­vait la vieille garde prou­dho­nienne, qui avait une réflexion anti-cen­tra­liste, fédé­ra­liste, pour qui l’i­dée de mutua­lisme était très impor­tante. Il y avait aus­si une nou­velle garde, dont une des figures impor­tantes était jus­te­ment Bastelica. Avec Alphonse Esquiros, ils ont fait tout deux par­tie de la Ligue du midi. Cette ligue enten­dait orga­ni­ser la défense natio­nale dans les dépar­te­ments méri­dio­naux, ce qui pou­vait abou­tir à ins­tau­rer un gou­ver­ne­ment du midi indé­pen­dant. Marseille était la capi­tale, et cette ligue défen­dait l’i­dée de fédé­ra­lisme. Elle s’est éta­lée sur treize dépar­te­ments, prin­ci­pa­le­ment dans le pays d’Oc. Ils ont réus­si à inté­grer, notam­ment la Drôme et l’Ardèche (aux trois quarts occi­tans), le Rhône avec Lyon, et une par­tie de la Loire avec Saint-Étienne. 

L’épisode com­mu­na­lise mar­seillais de l’automne 1870 est peu connu, et c’est dom­mage. D’autant que l’AIT pro­ven­çale y a joué un rôle impor­tant. Le 23 sep­tembre, les qua­rante-huit délé­gués de la Ligue du Midi décident la réqui­si­tion des armes, un cer­tain nombre de mesures anti­clé­ri­cales et la levée d’un impôt sur les riches. Elle dépos­sède de fait le gou­ver­ne­ment cen­tral de deux de ses pré­ro­ga­tives essen­tielles : le mono­pole des armes et celui de la fis­ca­li­té. À Marseille, une garde civique com­po­sée d’ouvriers tient les rues et, avec le sou­tien actif de la foule, fait la chasse à tous les anciens sou­tiens du Second Empire, flics et Jésuites. Cela dura tout le mois d’octobre. Le 6 novembre 1870, Gambetta envoie la troupe et dis­sout cette Commune de fait. La Ligue le sera le len­de­main par les envoyés du gou­ver­ne­ment cen­tral. Une occa­sion ratée…

On a du mal à sai­sir l’é­chec de la Commune dans le Sud avec tout ce ter­reau favorable…

« Quand on relit l’his­toire de la Commune, il y a des déci­sions et des choix qui paraissent aberrants. »

Rétrospectivement, quand on relit l’his­toire de la Commune, il y a des déci­sions et des choix qui paraissent aber­rants. Comment ont-ils pu faire autant d’er­reurs stra­té­giques ? La Commune de Paris, qui avait le pain et le cou­teau, pour­quoi ça n’a pas réus­si ? Pourquoi ils ne se sont pas empa­rés de l’argent de la Banque de France ? Ils auraient mar­ché sur Versailles, ils en avaient la capa­ci­té mili­taire dans les tous pre­miers jours du mou­ve­ment, Thiers aurait été balayé. L’affaire aurait été réglée ! Mais ils ne l’ont pas fait. Dans le Sud c’est pareil. Quand on y repense, ça paraît hallucinant !

Pour com­prendre cet échec, il faut se rap­pe­ler qu’ils étaient dans une logique répu­bli­caine. Naïvement, ils ne pen­saient pas que les Versaillais atta­que­raient. On peut tou­jours se deman­der ce qui se serait pas­sé si Blanqui ne s’é­tait pas fait « pes­quer » quelques jours avant l’insurrection du 18 mars. On peut dire ce qu’on veut de Blanqui, cri­ti­quer son ultra jaco­bi­nisme, néan­moins il s’é­tait posé la ques­tion du mili­taire — ce que d’autres n’a­vaient pas fait. Pour sûr, il aurait don­né un chef mili­taire consé­quent à la Commune. Bref, nous n’au­rons jamais la réponse, car le pauvre a vécu ce moment du fin fond de sa cel­lule. Pour la défaite de Marseille, toutes les cartes ont été jouées d’un coup en automne — et ça a tour­né court, et Bastelica qui a com­pris que le moment déci­sif venait de pas­ser pour Marseille, est par­ti à Paris. Alors, au prin­temps, bien sûr, les Marseillais sont tou­jours en ébul­li­tion, et quand ils voient que Paris bouge, ça enquille ! Mais dans les pires condi­tions qui soient, sans vrai meneur.

[Raphaël Meyssan, extrait du film Les Damnés de la Commune | ©Cineteve]

Que se passe-t-il à Marseille en mars 1871 ?

Le 23 mars, Gaston Crémieux pro­clame la « répu­blique sociale », qui tourne court. Le 4 avril, tout est fini. Il y a une célèbre chan­son en occi­tan, « Siatz désar­mats », faite par un com­mu­nard mar­seillais, qui évoque le jour où la Commune tombe à Marseille. Espivent et son armée bom­bardent la pré­fec­ture depuis Notre-Dame-de-la-Garde. Ensuite, comme par­tout en France, pen­dant dix ans, c’est l’écrasement com­plet ! Les com­mu­nards sont soit exi­lés en Nouvelle-Calédonie comme Louise Michel, soit fusillés, comme Crémieux.

Il y avait pour­tant bien une orga­ni­sa­tion mili­taire, des gardes civiques. Une sorte de milice com­mu­nale pro­ve­nant des quar­tiers ouvriers et péri­phé­riques. L’un d’eux, Clovis Hugues, a joué un rôle impor­tant — une rue porte son nom à la Belle de Mai. Ce quar­tier, d’ailleurs, était com­po­sé tra­di­tion­nel­le­ment d’im­mi­grés tos­cans de tra­di­tion anar­chiste. À l’é­poque, les pre­mières usines com­mencent à sor­tir de terre. La Belle de mai a joué un rôle très impor­tant depuis 1848, comme par­tout où il y avait les forges, les fonderies.

« S’il y avait une orga­ni­sa­tion avec une colonne ver­té­brale et des forces mili­taires, il n’y avait pas de véri­table direc­tion militaire. »

S’il y avait une orga­ni­sa­tion avec une colonne ver­té­brale et des forces mili­taires, il n’y avait pas de véri­table direc­tion mili­taire. Les gardes natio­naux et les gardes civiques en arme ne pre­nait pas d’i­ni­tia­tive. Esquiros était en retrait et Bastelica à Paris. Il ne res­tait que ce bien brave Crémieux, peu­chère ! On va pas lui taper des­sus, mais c’était vrai­ment pas un chef mili­taire. Pour dire, ils n’ont pas pen­sé à occu­per Notre-Dame-de-la-Garde, qui est pour­tant un point stra­té­gique, en hau­teur ! Il suf­fit de mettre là-haut une cin­quan­taine de gardes armés, une ou deux pièces de canon et la ville est défendue.

Ça nous donne quelques leçons sur la conduite mili­taire d’un sou­lè­ve­ment. On peut rap­por­ter cette expé­rience à d’autres plus contem­po­raines. Pensons par exemple aux zapa­tistes, chez qui il y a cette même ten­sion entre une orga­ni­sa­tion hori­zon­tale, celle des com­mu­nau­tés au niveau social, et une orga­ni­sa­tion ver­ti­cale au niveau mili­taire. En somme, quand sonne le com­bat, sous le feu de l’ennemi, ce n’est pas l’heure de faire une assem­blée pour dis­cu­tailler. Il y a besoin d’un com­man­de­ment opé­ra­tion­nel qui doit être obéi pour être effi­cace. Sinon, c’est la déban­dade et c’est plié, tu te fais balayer. C’est sûr, dans ces moments, la démo­cra­tie en prend un coup au nom de l’efficacité. Mais, comme chez les zapa­tistes ou les anar­chistes : les offi­ciers élus sont révo­cables. Dans le clas­sique qu’est l’Anabase de Xénophon, chaque matin les chefs mili­taires sont obli­gés d’ex­po­ser et de jus­ti­fier aux sol­dats la stra­té­gie et d’expliquer les choix tac­tiques de la jour­née. La Commune por­tait ça aus­si, les offi­ciers de la Garde natio­nale était élus et révo­cables. Donc, nous pou­vons conci­lier ver­ti­ca­li­té et horizontalité.

[Raphaël Meyssan, extrait du film Les Damnés de la Commune | ©Cineteve]

Quelle a été la place de la langue dans cette lutte politique ?

La « Révolution Française » est le moment où le fran­çais devient la langue de la répu­blique. C’est celle des dis­cours offi­ciels qui ins­ti­tue un cer­tain rap­port au pou­voir et une cen­tra­li­sa­tion. Ici, dans le Sud, le fran­çais n’est pas notre langue cultu­relle. À Marseille, on reven­dique l’occitan avec tout pour son patri­moine et son rap­port au ter­ri­toire. Le monde ouvrier est et parle occi­tan. À l’é­poque les ita­liens, les Piémontais, les Toscans qui débarquent passent faci­le­ment de l’i­ta­lien à l’oc­ci­tan. Cette his­toire se retrouve dans ce qu’on appelle les Trobaïres mar­sel­hés, des poètes ouvriers de langue d’oc.

Le Félibrige, l’or­ga­ni­sa­tion fon­dée par Mistral pour défendre la langue occi­tane, a tou­jours été rouge ici. Il n’est pas blanc, comme à Arles, à Avignon. Mistral était contem­po­rain de la Commune de Marseille. Il est tota­le­ment res­té sur la touche. Il était répu­bli­cain en 1848. Mais en 1870–71, il était déjà plus cau­te­leux, et ne se pro­non­ce­ra pas. Il n’est ni pour, ni contre. En somme, Mistral était sim­ple­ment conster­né de voir les bons pro­ven­çaux se tirer des­sus entre eux. Le scé­na­rio habi­tuel du Félibrige.

« À Marseille, on reven­dique l’occitan avec tout pour son patri­moine et son rap­port au territoire. »

Par contre, Clovis Hugues, com­man­dant de la garde civique, devien­dra poète. Oui, le chef de la seule uni­té un peu effi­cace de la Commune de Marseille publie­ra des poèmes en pro­ven­çal ! Ils ne sont pas de très haute tenue, mais ça dit quelque chose de la place de la Commune et de la révolte dans la langue occi­tane. Quand des mar­seillais des milieux popu­laires décident de reprendre la parole, c’est cer­tai­ne­ment pas pour faire de la poé­sie déli­cate à la Mistral avec son roman­tisme. Il y a une digni­té qui se retrouve dans cette langue et cette culture qui donnent un verbe qui est éton­nant et puissant.

Prenons deux exemples. Victor Gelu était « chan­teur de la plèbe » mar­seillaise. Il n’était pas un mili­tant, et c’est ce qui en fait toute la richesse, il allait bien au-delà de ce registre. Que ce soit en juin 1848 ou avril 1871, on chante du Gelu sur les bar­ri­cades ! Les com­mu­nards, ils repre­naient en chœur ses chan­sons là où ils cam­paient, à La Plaine, Saint-Charles et à la Préfecture. Gelu est un occi­tan de Marseille et il a tou­jours refu­sé d’adhérer au Félibrige, il mépri­sait com­plè­te­ment les félibres.

Jorgi Reboul, poète mar­seillais du XXe siècle, en est un digne suc­ces­seur, avec toute cette bru­ta­li­té dans le verbe. L’un de ses recueils, Sènso relàm­bi, paru dans les années 1930, est énorme pour ça. Reboul était moi­tié bas-alpin, moi­tié céve­nol. Les habi­tants du haut-pays occi­tan sont connus pour être des per­sonnes très brusques, avec un carac­tère mon­ta­gnard. Ils ont der­rière eux des siècles de vie rude. Ce n’est pas la dou­ceur flo­ren­tine. Marseille hérite aus­si de cette réa­li­té sociale vio­lente. Y vivent des exploi­tés dure­ment trai­tés, beau­coup de gens sont dans la boue. Les tau­dis, les rats, l’eau à l’é­poque qu’il fal­lait cher­cher dans les citernes.


[lire le troi­sième et der­nier volet | Gaston Crémieux, un répu­bli­cain et com­mu­nard à Marseille]


Illustrations de ban­nière et vignette : Raphaël Meyssan, extrait du film Les Damnés de la Commune | ©Cineteve


  1. Devant les dif­fi­cul­tés des insur­gés à faire face à la pres­sion mili­taire des Versaillais, un nou­vel organe de direc­tion, appe­lé Comité de salut public, est créé le 1er mai 1871 sur le modèle de celui de 1793, mal­gré l’op­po­si­tion d’une mino­ri­té anti-auto­ri­taire au sein du Conseil de la Commune. Il rem­place de fait la Commission exé­cu­tive, com­po­sée de délé­gués, qui dis­pa­raît à la même date [ndlr].[↩]

REBONDS

☰ Lire notre abé­cé­daire d’Auguste Blanqui, juin 2023
☰ Lire notre article « Paul Minck : le socia­lisme aux femmes », Élie Marek, jan­vier 2022
☰ Lire notre semaine thé­ma­tique consa­crée aux 150 ans de la Commune, mars 2021 
☰ Lire notre entre­tien avec Kristin Ross : « Le pas­sé est impré­vi­sible », novembre 2020
☰ Lire notre article « Zola contre la Commune », Émile Carme, mars 2019
☰ Lire « La Commune ou la caste — par Gustave Lefrançais », juin 2017


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