Entretien inédit | Ballast | Série « La Commune de Marseille »
« Visez à la poitrine. Ne frappez pas la tête. Feu ! Vive la Rép… » Lorsqu’il profère ces mots, ses derniers, Gaston Crémieux a 35 ans. Un bataillon le crible de balles sur la colline du Pharo, à Marseille. Celui qui était avocat, républicain et poète a tenu une place prépondérante dans le soulèvement populaire qui a secoué la ville en mars 1871. L’ordre rétabli, ceux qui l’ont troublé sont envoyés au bagne ou abattus. Si on commémore chaque année la Commune de Paris, il convient de se rappeler, aussi, celle de Marseille. La sociologue Michèle Bitton s’est penchée sur l’événement ainsi que sur l’un de ses principaux instigateurs. Lorsque nous l’avons rencontrée, en 2021, elle n’en était qu’au début de ses recherches. Depuis, deux ouvrages sont parus. Nous avons poursuivi l’échange entamé quelques années plus tôt. Troisième et dernier volet de notre série consacrée à la Commune de Marseille.
[deuxième volet : la Commune de Marseille au présent]
Il y a quelques années, j’ai découvert des graffitis sur les murs de Marseille où était inscrit « Vive la commune de Paris ! ». Je me suis dit qu’il y avait quand même eu une commune à Marseille aussi ! Au même titre que celle de Paris, la Commune de Marseille a été une belle expérience, et est tout aussi digne d’être étudiée. J’étais un peu en colère, car on ne peut pas la balayer d’un geste en disant : « Ils n’ont rien fait, ils se sont fait avoir : tournons la page. » Donc je me suis plongée dans l’histoire de la Commune de Marseille et d’abord dans celle d’un de ses principaux protagonistes, Gaston Crémieux. J’ai trouvé une mine d’archives, avec des microfilms de journaux de l’époque et de nombreux documents. C’était très fastidieux mais passionnant.
Pourquoi lui ?
Quand on s’intéresse à la Commune de Marseille, on tombe inévitablement sur lui. Il en est l’une des figures centrales, ce qu’il payera de sa vie. En le découvrant, entre autres par les écrits de Roger Vignaud, j’ai eu envie de mieux le faire connaître, de le montrer dans son entier et non uniquement durant la Commune. Il est né à Nîmes. C’était un descendant de l’une des plus vieilles communautés juives de France qu’on appelait les Juifs du Pape : une communauté très soudée, qui d’ailleurs lui a donné beaucoup d’entregent. Dans sa famille, il y avait de nombreux révolutionnaires, des républicains de la première heure. Il était d’un milieu modeste. Son père était marchand. Il s’est élevé socialement en devenant avocat, mais il est toujours resté fidèle à ses origines populaires. Certains diront qu’il a été fusillé car traître à sa classe, mais devenir avocat suffit-il à faire de lui un bourgeois et un traître ? Ce qu’on peut dire de Crémieux, c’est qu’il était une personne de la loi. Il l’utilisait principalement pour protéger les autres : les femmes, les ouvriers, les mal nourris, les mal logés, etc. Son procès le plus célèbre est celui dit « des empoisonneuses » en 1868–69. Il a défendu des femmes qui avaient assassiné leur mari et les a sauvées de la peine de mort.
« Quand on s’intéresse à la Commune de Marseille, on tombe inévitablement sur Crémieux. Il en est l’une des figures centrales, ce qu’il payera de sa vie. »
Crémieux était aussi vraiment impliqué dans l’organisation et la défense des droits et des salaires des ouvriers et ouvrières. C’est en 1867 qu’il fait sa première intervention publique dans un cercle ouvrier. Nous n’en connaissons pas le contenu, mais je pense qu’il s’agissait de conseils pour créer des associations ou de syndicats afin de se protéger. L’année d’après, il aidera des ouvriers marseillais à rédiger un mémoire présenté au préfet Levert pour appuyer la demande de création d’un syndicat. C’est un très beau mémoire, où il réalise une étude des différents corps de métier : les charpentiers, les menuisiers… et même les ouvrières, ce qui est très rare à l’époque. En tant qu’avocat, il a rédigé les statuts de nombreuses associations ouvrières. Pour autant, il n’était pas collectiviste, il avait une vision syndicaliste. Crémieux n’était pas pour les grèves. Il savait qu’elles étaient réprimées par la force, que la troupe était envoyée. Il écrit un article dans L’Égalité pour souligner le fait que des grèves aient été résolues sans violence et sans intervention militaire.
Vous citez un article de presse, il écrivait également de la poésie…
Il aimait écrire, oui. Il a écrit de très beaux poèmes comme « Les voix du peuple » ou « Le bandit », qui traite de Napoléon III. Il a aussi écrit deux pièces, toutes deux sur Robespierre. La première, très courte, est un monologue en vers dédié à Gambetta et au radical Alphonse Esquiros, après leur victoire aux législatives de 1869 à laquelle il avait contribué. La seconde a été rédigée en prison avant son exécution. Il a beaucoup écrit à L’Égalité, un journal partisan dans le meilleur sens du terme, qui avait vocation à faire élire les républicains, que ce soit à l’échelon municipal, cantonal ou législatif. Crémieux y a toujours défendu une république sociale, pas une république des élites. Il était sur cette position depuis le début et n’en a jamais bougé. Il a aussi participé au journal Le Peuple. Les collections sont lacunaires et nous n’avons pas tous ses écrits.
Dans L’Égalité, il a fait paraître une série d’articles très intéressants sur les associations ouvrières. Il y évoque les poursuites contre l’Association internationale des travailleurs (AIT) qui avait subi des procès et des condamnations. Dans les conclusions de cette série, avant septembre 1870, donc avant la République, il recommande justement à l’AIT de ne pas rester dans l’illégalité, de se déclarer en tant qu’association. Pour lui, en tant qu’avocat, la seule forme possible d’association était « les sociétés anonymes à capital variable ». Avec ce mot, « capital », c’est sûr qu’il ne devait pas plaire à tout le monde ! Mais c’était pour lui la forme légale d’association par laquelle la classe ouvrière ne pouvait pas être attaquée. La plupart des associations marseillaises s’étaient organisées de la sorte, ce qui était le cas du journal L’Égalité.
[ « Les canons de Notre-Dame de la Garde », Le Monde illustré, 8 juillet 1871, d’après le croquis de M. Kauffmann]
Quelles étaient ses relations avec l’AIT ?
Crémieux n’a jamais été membre de l’Internationale. Mais il l’estimait et l’admirait. L’AIT était encore jeune, elle avait été créé en 1864. Personne n’avait encore lu Marx en France. C’était la toute première internationale, qui commençait à peine à s’organiser. C’était très neuf. Crémieux y avait des amis, comme André Bastelica. Ils écrivaient dans les mêmes journaux et ils étaient tout deux dans la Ligue du Midi.
La Ligue du Midi ?
Un projet politique tout à fait intéressant qui voulait fédérer les départements du Sud pour se défendre des Prussiens. Ses ambitions sociales, très fortes, avaient des chances d’aboutir. Crémieux a été délégué pour la Ligue et a passé son temps à voyager dans tous les départements limitrophes pour expliquer ses objectifs.
Quelles étaient concrètement ses implications politiques à l’époque ?
Ses années les plus intenses ont été entre 1868 et 1871. Crémieux a été sur tous les fronts : il était avocat, conférencier, publiciste, poète… Rappelons-nous qu’il n’avait que 35 ans lorsqu’il a été exécuté. Il avait commencé à s’affirmer sur la scène politique avant la fin de l’Empire avec la création de l’Union démocratique et les élections législatives de 1869 à Marseille. Il avait déjà été actif avant, en tant que franc-maçon et membre de la Ligue pour l’enseignement et l’instruction des deux sexes — une des plus importantes associations marseillaises de l’époque. La Franc-maçonnerie et la Ligue pour l’enseignement étaient deux forces sociales et politiques importantes qui ont permis la réussite de ces élections républicaines.
« Crémieux a été sur tous les fronts : il était avocat, conférencier, publiciste, poète… »
Les élections législatives de 1869 ont été un tournant dans la vie politique marseillaise, puisque deux députés républicains ont été élus : Adolphe Esquiros et Léon Gambetta. Crémieux était très proche du premier. Esquiros connaissait très bien Marseille et était très aimé des Marseillais. Malheureusement, au moment où la scène politique a eu besoin de lui, la mort de son fils l’a éloigné. Pour ce qui est de Gambetta, on lui avait demandé de se présenter ici. Il a accepté. Dans son cas, il avait peut-être davantage besoin de tout ce microcosme pour se faire élire. C’est à cette occasion que Crémieux l’a initié à la franc-maçonnerie.
Comment le définir ? Socialiste, révolutionnaire, républicain ?
Plus on se plonge dans ses écrits, plus le personnage devient complexe et difficile à saisir. Il est à la fois révolutionnaire et légaliste, pragmatique et exalté. Il n’a accédé à aucun poste, aucune position, donc il est difficile de lui attribuer une étiquette — il est mort trop tôt. Durant la Commune, ses positions ne cessent de bouger. Dans un article magnifique paru en 1868, il avait lancé un appel exalté pour une nouvelle « nuit du 4 août », pour passer de l’abolition des privilèges féodaux à l’abolition des privilèges capitalistes. Ensuite, il devient très pragmatique et appelle à voter républicain. Je pense que Crémieux était un républicain et un démocrate modéré qui cherchait une alliance la plus large possible, en essayant de n’exclure personne. Il a toujours été fidèle à ses positionnements républicains : son but était la création d’une république sociale en faveur des ouvriers.
[« Le château d’If où les prisonniers communeux de Marseille sont internés », Le Monde illustré, 8 juillet 1871, d’après le croquis de M. Kauffmann]
La Commune de Marseille n’a pas été des plus glorieuses, si l’on en croit ses premiers historiens, aux premiers rangs desquels Prosper-Olivier Lissagaray. Pourquoi cet échec ? Quelle a été sa place dans la cette séquence historique à l’échelle nationale ?
Rappelons qu’aucune des Communes, que ce soit Paris, Lyon ou Marseille, n’ont abouti. Toutes ont été écrasées. Il faut se remettre dans le contexte. On compte six mois de septembre 1870 à mars 1871. C’est très court, ils n’ont rien pu faire. À Marseille, la première Commune, en août, n’a duré que deux jours ! Ils ont occupé l’Hôtel de ville et se sont fait virer tout de suite. Crémieux a été arrêté et emprisonné avec d’autres. Gambetta a envoyé l’ordre de les libérer le 4 septembre, à la proclamation de la République.
Une nouvelle Commune a été proclamée en mars. Ensuite ça a été la foire d’empoigne entre le conseil municipal et la commission départementale durant treize jours. Crémieux était le président de cette commission. Mais en était-il vraiment le leader ? Lui pensait pouvoir concilier les oppositions. Imaginez un peu, c’est comme si aujourd’hui, à Marseille, la société civile entrait dans la mairie et demandait à gérer la ville avec le conseil municipal ! Cette alliance entre autorité en place et société civile était irréconciliable depuis le début. Finalement, ça a été une démarche un peu contre-nature, qui se voulait à la fois révolutionnaire et légaliste. Crémieux n’a pas agi pour conduire une révolution, son action était de poser les fondements d’une république sociale. Et d’ailleurs, une des rares mesures à avoir été prises était en faveur du report des loyers.
Alèssi Dell’Umbria nous disait pour sa part que c’était un homme de parole plus que d’action, qu’il n’avait pas la carrure d’un chef militaire…
« Durant les treize jours qu’a duré la Commune de Marseille, pas une goutte de sang n’a été versée. »
Tant mieux qu’il n’ait pas été un chef militaire ! Mais par contre, il a prouvé qu’il a été un homme d’action à chaque soulèvement. Il était sur tout les fronts ! Mais il n’était pas un homme de guerre. Durant les treize jours qu’a duré la Commune de Marseille, pas une goutte de sang n’a été versée. C’est à mettre à son crédit. Il n’était pas pour les affrontements violents. Le dernier jour, le 4 avril 1871, il a dû se retrouver complètement dépassé, comme toute la population de Marseille d’ailleurs. Personne ne pensait que les soldats tireraient sur la foule. Jusqu’au dernier moment, le matin, Crémieux est allé parlementer.
Il est arrêté puis jugé. Que nous apprend ce procès ?
C’est un procès. Donc il se défend. On n’accède pas nécessairement à l’expression de sa pensée. Comme tous ceux qui ont été jugés, il a essayé de sauver sa peau. Il faut donc prendre avec précaution tout ce qui a été déclaré en audience. Dans ce procès, on n’entend pas le Crémieux exalté, il n’en fait pas une tribune. Ses déclarations sont finalement assez anodines. Avec son avocat, ils ont essayé de jouer sur la corde sensible : le fait qu’il était père de famille, qu’il avait quatre enfants, dont un est décédé quand il était enfermé en prison après les soulèvements de 1870, qu’il n’y pas eu de morts, etc. Mais le conseil de guerre n’a pas voulu l’entendre. Roger Vignaud, avocat au barreau de Marseille et qui a écrit sur lui, le dit très bien : c’était un « procès inique ». Les juges ont été immondes. Crémieux se souvenait de 1870, où le tribunal avait été clément, avec des condamnations légères. Il ne devait pas s’attendre à ce jugement : il sera fusillé le 30 novembre 1871, au Pharo.
Photographie de bannière : Gaston Crémieux, par Ernest Charles Appert
Illustration de vignette : L’exécution de Gaston Crémieux, gravure
d’Étienne Savoye, 2021
REBONDS
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