Entretien inédit | Ballast
La présentation du budget du gouvernement Bayrou a été une douche froide pour les actrices et les acteurs des quartiers populaires des grandes villes. Les financements qui leur sont destinés subissent une réduction sans précédent. Les secteurs associatif, culturel et éducatif sont particulièrement touchés, tout comme celui des politiques de « rénovation » urbaine de l’ANRU — un signe de plus, s’il en manquait, du désengagement de l’État vis-à-vis des politiques de la ville. Médias et gouvernements successifs entretiennent les clichés liés à ces quartiers et à leurs habitants, a contrario des conclusions de nombreuses études sociologiques. Les cités seraient des « ghettos » en proie au « séparatisme » et peuplés par des « assistés ». Autant d’idées reçues racistes auxquelles s’attaquent dans cet entretien croisé le sociologue Pierre Gilbert, auteur de Quartier populaire, défaire le mythe du ghetto et le collectif Rosa Bonheur1, qui a co-écrit La Ville vue d’en bas, travail et production de l’espace populaire.
Collectif Rosa Bonheur (Blandine Mortain) : Les termes qu’on utilise pour désigner un espace disent en effet des choses des rapports de pouvoir qui s’exercent dans la production de cet espace.
Pierre Gilbert : Ces territoires et leur population occupent beaucoup l’attention des médias, des politiques, des administrations ou du monde de la recherche : scrutés, analysés, commentés, ils sont beaucoup « parlés » par d’autres, mais n’ont que rarement la parole. Et les termes que l’on utilise pour les décrire sont en effet extrêmement importants, dans la mesure où ils orientent la manière dont on perçoit la réalité, l’image qu’on a de leurs populations et la manière dont on la traite. Le mot de « banlieue » est insatisfaisant puisqu’il y a aussi des banlieues bourgeoises, d’autres très mixtes socialement, et que, par ailleurs, de nombreux quartiers pauvres se trouvent encore en centre-ville [comme à Marseille par exemple, ndlr]. L’expression « quartiers populaires » me semble beaucoup plus pertinente, car elle décrit des espaces où les classes populaires représentent une majorité de la population. Elle permet ainsi de souligner les continuités entre les cités HLM contemporaines et d’autres territoires populaires — certains espaces ruraux ou périurbains, auxquels on les oppose, à tort, trop souvent — et des quartiers populaires du passé — notamment les quartiers ouvriers de centre-ville du début du XXe siècle. J’aime bien aussi le terme de « cités ». Souvent utilisé par les habitant·es, il désigne initialement une forme urbaine très valorisée qui a connu un fort déclassement — ce qui traduit bien l’histoire des grands ensembles construits après la Seconde Guerre mondiale en France — et reste assez descriptif et peu chargé de connotations. Ce n’est pas le cas du terme « ghetto », omniprésent depuis au moins les années 1970, qui sert aujourd’hui de prêt-à-penser pour parler de ces quartiers. On a commencé à l’employer pour de bonnes raisons, pour dramatiser, alerter et dénoncer les injustices spatiales — le mot renvoyant à la fois au ghetto noir états-unien et aux ghettos juifs des villes d’Europe de l’Est sous occupation nazie. Mais il a progressivement eu d’autres significations, qui me semblent plus problématiques.
Lesquelles ?
Pierre Gilbert : Il sert aujourd’hui à désigner une situation marquée par une forme radicale de ségrégation et par le développement d’un « contre-monde », pour reprendre l’expression de Didier Lapeyronnie. Un univers social à part, où se seraient développées des normes sociales alternatives, différentes du reste du monde social, marquées par la culture de rue, l’économie informelle, un sexisme extraordinaire, la violence physique, etc. Or ces deux derniers éléments, qui définissent l’idée de ghetto, reposent sur des raccourcis théoriques et s’avèrent empiriquement faux. Il sont invalidés par un grand nombre de travaux sociologiques sur la ségrégation et les formes de vie sociale dans les cités.
« Ces territoires et leur population sont beaucoup
parléspar d’autres, mais n’ont que rarement la parole. »
Collectif Rosa Bonheur (Blandine Mortain) : Prenons Roubaix, ville de l’agglomération de Lille où nous avons mené notre enquête ethnographique. Le regard et les catégories adoptées par les pouvoirs publics et par les médias la désignent comme un espace de relégation, comme un ghetto. À l’inverse, à l’issue de l’enquête et de nos analyses, nous avons été amenés à la désigner tout autrement, en forgeant le concept de « centralité populaire », inspiré de la « centralité immigrée » analysée par Jean-Claude Toubon et Khelifa Messamah au début des années 1990, mais aussi du concept de « centralité ouvrière » présent dans la sociologie italienne.
Qu’entendez-vous par là ?
Collectif Rosa Bonheur (Cécile Vignal) : En parlant de « centralité populaire » et non de « centralité ouvrière » ou de « centralité immigrée », nous souhaitions, d’une part affirmer la différence avec les conditions salariales de la classe ouvrière et les quartiers ouvriers des années 1950–1960 et, d’autre part, dépasser une analyse centrée sur l’ethnicité des habitant·es. Cette conceptualisation permet d’analyser la dimension spatiale des rapports sociaux de domination et de qualifier positivement les formes de production et de résistances ordinaires aux transformations des villes et du capitalisme. Pour cela, nous avons cherché à comprendre l’articulation entre travail et espace : nous interrogeons ce que le travail fait à l’espace urbain et, inversement, ce que l’espace urbain (fût-il périphérique et relégué) fait de ce travail. Le terrain d’enquête à Roubaix nous a permis de découvrir que la centralité populaire est le résultat d’une production ordinaire de la ville, permise par le travail des classes populaires elles-mêmes, du fait de l’inscription spatiale du travail de subsistance.
[Fabio Boucinha]
Collectif Rosa Bonheur (Blandine Mortain) : Ce concept, à la fois empirique, théorique et politique, est une invitation à renverser le regard sur les quartiers populaires. Roubaix est une ville populaire au vu de certains indicateurs tels que le taux de pauvreté, de chômage, d’inactivité, la part d’ouvriers et d’employés dans la population active, mais aussi au vu des politiques publiques qui y sont menées — de nombreux quartiers sont concernés par la politique de la ville et un grand nombre d’établissements scolaires relèvent de l’éducation prioritaire. Mais, au-delà des chiffres et des zonages, nous montrons que le déploiement de l’économie de subsistance donne à cet espace une fonction particulière, celle de « centralité populaire ». Cet espace est central pour les hommes et les femmes qui l’habitent et le produisent via le « travail de subsistance » qu’ils et elles déploient au quotidien : les gens qui vivent là y trouvent des ressources matérielles, économiques et relationnelles pour assurer leur subsistance.
La centralité populaire polarise des activités professionnelles formelles, salariées ou indépendantes, mais aussi informelles comme les garages à ciel ouvert, la réhabilitation de logements, l’aide à domicile. C’est aussi, à rebours de la vision d’un espace ou quartier enclavé et refermé sur lui-même, un territoire connecté à d’autres espaces à proximité ou non, donc le centre d’un réseau de circulations quotidiennes ainsi qu’à l’échelle d’une vie, via les trajectoires résidentielles. C’est enfin un espace d’ancrage résidentiel, qui permet de se loger à bas prix dans une métropole et de faciliter la construction de trajectoires de résistance au déclassement, voire d’ascension sociale, notamment via l’accès au statut de propriétaire ou de propriétaire bailleur, bien documenté par les travaux ultérieurs de Cécile Vignal. Parler de centralité populaire permet ainsi de penser la ville depuis les classes populaires.
« L’idée selon laquelle la population des cités serait
assistéeest fausse. »
Collectif Rosa Bonheur (Cécile Vignal) : Affirmer cela, toutefois, ne doit pas occulter les rapports de domination et le caractère très inégalitaire de ces villes où une richesse importante se concentre dans quelques quartiers. Comme Pierre le montre très bien dans son livre, les quartiers populaires sont soumis, dans leur gestion comme dans leur production, aux rapports de pouvoirs et de conflictualité qu’exercent notamment les municipalités. À Roubaix, la centralité populaire est disputée lors de démolitions à l’occasion des opérations de rénovation urbaine qui ont cours depuis plus de dix ans, par le biais de projets immobiliers favorisant les classes moyennes et supérieures, ou encore lorsque les budgets municipaux restreignent les activités des centres sociaux.
Ce fourmillement d’activités que vous décrivez n’empêche pourtant pas l’extrême droite d’utiliser régulièrement la qualification « d’assisté·es » pour désigner les habitant·es de ces quartiers. Un stéréotype repris par une grande partie du spectre politique.
Pierre Gilbert : Cette rhétorique omniprésente est liée à la défense d’une « valeur travail » dont une partie de la population est accusée d’avoir oublié l’existence. Ce discours, issu de la droite et de l’extrême droite, est aussi souvent repris par des personnalités politiques de gauche, qui cherchent à séduire un électorat populaire jugé sensible à ces arguments. Il alimente les divisions internes des classes populaires, en légitimant l’idée que la respectabilité se construit avant tout en se distinguant des plus pauvres et, bien souvent, des minorités raciales. S’il est vrai que les habitant·es des quartiers prioritaires sont plus souvent sans emploi, au chômage ou avec des emplois précaires, la majorité de la population en âge de travailler exerce un emploi formel. Par ailleurs, le seul mécanisme responsable du surchômage qui a été démontré est l’existence de discriminations à l’embauche des employeurs. Par exemple, à CV et propriétés sociales égales, une personne résidant en Seine-Saint-Denis a trois fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche qu’un ou une habitant·e d’un autre département francilien. L’idée selon laquelle la population des cités serait « assistée » est donc fausse. Ce qu’ont démontré les enquêtes menées par votre collectif.
[Fabio Boucinha]
Collectif Rosa Bonheur (Blandine Mortain) : De fait, nous avons voulu dans notre enquête faire un pas de côté par rapport à cette notion d’ « assistés », qui est dans la plupart de ses usages fortement disqualifiante, et qui, même si on la réduit à sa dimension factuelle — des gens qui perçoivent leurs revenus du système de prestations sociales — ne dit pas grand chose du vécu des personnes. À Roubaix, la part de ménages percevant des prestations sociales est considérable mais le niveau très faible de celles-ci ne permet guère plus que de la survie. Par exemple, le RSA s’élève aujourd’hui à 634 euros pour une personne seule, soit un montant très inférieur au seuil de pauvreté retenu par la plupart des organismes nationaux et internationaux, qui correspond à 60 % du revenu médian (1102 euros) et même à celui, plus bas, retenu par l’Observatoire des inégalités, qui correspond à 50 % du revenu médian (1014 euros).
Nous avons donc cherché à savoir ce que faisaient ces gens qu’on désigne comme des assistés et dont on dit qu’ils ne font rien. Au terme d’une enquête ethnographique de cinq années, le constat est sans appel : ils et elles travaillent, mènent des activités salariées ou indépendantes s’ils le peuvent et déploient aux marges de l’emploi formel une activité multiforme, chronophage et incessante pour arriver à se tenir la tête hors de l’eau. Nous avons emprunté à la sociologue féministe matérialiste Maria Mies la notion de travail de subsistance pour rendre compte de cette activité, dans une définition extensive du travail qui dépasse le cadre de l’emploi — auquel les politiques publiques le réduisent trop souvent —, du travail salarié ou indépendant, déclaré, effectué dans le cadre d’une organisation ou d’un statut formel.
« À Roubaix, la part de ménages percevant des prestations sociales est considérable mais le niveau très faible de celles-ci ne permet guère plus que de la survie. »
Il déborde largement les frontières de ce qui sépare habituellement le travail et le hors-travail : il est dans et hors marché, il est gratuit ou rémunéré, formel ou informel, à la fois omniprésent et toujours précaire. Il désigne des savoir-faire, une organisation du travail, des processus de transmission et de formation, des hiérarchies et des relations d’exploitation. Outre l’accès aux ressources, il produit et repose en même temps sur des liens sociaux, qui sont des liens de réciprocité. Il fournit les ressources et la protection auxquels le salariat ne donne plus accès. Mais il le fait au prix d’une très grande incertitude, d’une orientation totale de l’existence vers la subsistance, d’une intensification du travail et d’une interdépendance accrue avec son entourage. Qualifier de travail ces activités permet de reconnecter ces fractions des classes populaires aux classes ouvrières dont elles sont issues, mais c’est aussi une invitation faite aux pouvoirs publics de penser autrement le chemin d’accès à l’emploi, la question du « retour à l’emploi ».
Ce travail de subsistance, quelles formes prend-il ?
Collectif Rosa Bonheur (Blandine Mortain) : À Roubaix, le contexte de forte désalarisation des mondes populaires sous l’effet de la désindustrialisation a pu laisser penser qu’il y avait, en conséquence, une disparition du travail ouvrier. Pourtant, quand on marche dans les rues de la ville, la réalité du travail saute aux yeux. On la voit dans la rue avec des scènes de travail que l’on peut observer par toutes les petites affichettes sur les fenêtres qui proposent soit des biens alimentaires, soit des biens fabriqués, soit des réparations ou des services ; par les traces et les activités autour de la mécanique automobile ; mais aussi par les traces laissées par les travaux d’autoréhabilitation.

Quel regard portez-vous sur les politiques dites de « rénovation urbaine » menées par l’ANRU ces vingt dernières années ? Répondent-elles aux besoins des habitant·es ?
Pierre Gilbert : Ces politiques reposent sur l’idée que les difficultés sociales de ces quartiers résultent avant tout d’un problème de peuplement, de la concentration de pauvres et de minorités racisées : il faut donc, selon leur mot d’ordre, « casser les ghettos ». Elles s’appuient donc sur le présupposé faux selon lequel il existerait des ghettos et sur l’idée, qui n’a rien d’évident, selon laquelle la mixité sociale, à l’échelle du quartier, produit nécessairement des bienfaits sociaux. Elles se traduisent, depuis vingt ans, par des programmes de démolition et de reconstruction qui, en transformant une partie de l’habitat et en réduisant la part des HLM, qui ne répondent pas aux besoins des habitant·es mais visent plutôt à attirer sur place des ménages blancs et de classe moyenne.
« Une idée reçue veut qu’on aurait sacrifié les
petits-blancsde milieu rural ou du périurbain au profit des métropoles. Cette idée est fausse : en réalité, il n’y a pas davantage d’argent public investi dans ces quartiers. »
Ces opérations de rénovation ont certes permis de réhabiliter de nombreux immeubles d’habitation, de construire de nouveaux logements et des équipements collectifs, parfois d’améliorer la desserte en transports en commun. Mais dans le même temps, beaucoup d’argent public a été investi pour démolir un grand nombre de logements — 175 000 en vingt ans —, pour l’essentiel des HLM aux loyers très bas et qui étaient pourtant en suffisamment bon état pour être réhabilités. Or ces destructions surviennent dans un contexte de crise du logement de plus en plus aiguë, avec une explosion du nombre de personnes à la rue ou logées de façon très précaire. Autrement dit, on a privilégié une politique de peuplement au détriment du droit au logement.
Critiquer la forme prise par cette politique ne doit pas pour autant conduire à remettre en cause la nécessité de l’investissement public dans ces quartiers. Une idée reçue, largement relayée à droite et à l’extrême droite, veut qu’on aurait sacrifié les « petits-blancs » de milieu rural ou du périurbain au profit des métropoles et, en particulier, des cités HLM et des minorités racisées. Or cette idée est fausse : en réalité, il n’y a pas davantage d’argent public investi dans ces quartiers.
[Fabio Boucinha]
C’est-à-dire ?
Pierre Gilbert : Prenons l’exemple de l’Éducation nationale : malgré l’existence des réseaux d’éducation prioritaire (REP), qui offrent davantage de moyens pour compenser les difficultés spécifiques des élèves (classes à effectifs réduits, primes pour les enseignant·es, etc.), l’argent public investi par élève n’est pas supérieur aux autres établissements — notamment parce qu’on trouve dans les REP davantage d’enseignant·es en début de carrière, moins rémunérés et avec moins d’expérience, et que les absences y sont moins souvent remplacées. La situation est analogue dans d’autres services publics, comme la justice ou la santé : s’il y a des « déserts médicaux » en milieu rural, il y en a aussi dans de très nombreuses cités.
Par conséquent, proposer des services publics et des équipements collectifs au moins similaires à ceux d’autres territoires, autrement dit garantir l’accès au droit commun pour la population de ces quartiers, serait déjà une avancée notable. Il apparaît également nécessaire d’adapter ces services aux besoins de la population locale, en développant, par exemple, une offre de soins adaptée, sur le modèle de la santé communautaire. Enfin, le soutien à la vie associative locale, au travail d’éducation populaire et au travail social, est impératif, car les associations jouent un rôle essentiel pour la subsistance quotidienne des habitant·es. Or, la tendance, depuis une vingtaine d’années, est à la fois à une baisse de moyens financiers et à une logique du contrôle et du soupçon, favorisant la répression des associations locales.
« On observe des formes d’encadrement et de répression du travail de subsistance. Les pratiques populaires sont, elles, largement disqualifiées et les savoir-faire invisibilisés. »
Collectif Rosa Bonheur (Blandine Mortain) : À Roubaix, cette logique du contrôle et du soupçon est très visible en dehors même des opérations de rénovation urbaine. On observe des formes d’encadrement et de répression du travail de subsistance. Pendant le temps de l’enquête, on a vu ainsi être fermé un marché aux puces d’un quartier populaire où mécaniciens de rue et propriétaires venaient se fournir en pièces détachées et en matériaux de construction ; un arrêté municipal a puni d’amendes l’activité de mécanique automobile dans la rue ; le ramassage des encombrants a été supprimé, entravant les activités d’autoréhabilitation et la récupération des matériaux par les chiffonniers.
L’accent est mis sur les risques et les trafics. Les pratiques populaires sont, elles, largement disqualifiées et les savoir-faire invisibilisés. Toutes ces mesures sont aussi prises au nom de la préservation du cadre de vie et de normes esthétiques et écologiques qui sont pensées prioritairement pour les classes moyennes qu’on voudrait attirer sur le territoire, moins pour les classes populaires qui y vivent, et en tout cas jamais avec elles. Julien Talpin2 a bien analysé l’échec de la politique de concertation avec les habitants lors du projet de rénovation urbaine mené dans le quartier du Pile dans les années 2014–2018. Ce qui se joue actuellement dans le quartier de l’Alma reprend les mêmes ingrédients — tri parmi les interlocuteurs par les instances municipales, disqualification et délégitimation de certaines instances représentatives, limitation du processus de concertation à un cadre strictement formel d’information, ponctuelle et descendante sur des projets actés —, avec plus de violence encore au vu des effectifs policiers appelés en renfort — une situation dénoncée y compris par le très droitier syndicat de police Alliance.
[Fabio Boucinha]
Collectif Rosa Bonheur (Cécile Vignal) : À Roubaix, la municipalité a en effet déployé une véritable stratégie de démobilisation, que l’on retrouve dans d’autres contextes de quartiers populaires soumis aux projets de l’ANRU3. Malgré le soutien de nombre de scientifiques, urbanistes et architectes, le collectif d’habitant·es opposé à la démolition du quartier de l’Alma a subi « diverses formes de disqualifications4 » et de délégitimation de ses revendications de la part des acteurs publics locaux.
Dans un entretien récent, Anne Clerval expliquait « qu’en France aujourd’hui, l’objectif de mixité sociale
dessert systématiquement les classes populaires ». Que pensez-vous de cette notion reprise partout dans les médias, les discours des urbanistes et des élus, et de son utilisation ?
Pierre Gilbert : La « mixité sociale » est devenue le mantra de nombreuses politiques publiques, notamment des politiques urbaines, qui partagent l’idée selon laquelle la concentration spatiale de pauvres et de minorités racisées est un problème fondamental, et que davantage de mixité — de classe ou raciale — produirait nécessairement des effets positifs. Les recherches sociologiques montrent pourtant que la mixité sociale au sein du voisinage peut produire des effets très variables selon le contexte et les moments. Si elle procure parfois des ressources aux groupes dominés, dans d’autres cas elle conduit à leur isolement et à une exacerbation de la distance entre les groupes sociaux qui partagent le même espace. Par ailleurs, la politique de rénovation urbaine n’est pas parvenue à l’objectif annoncé : dans la grande majorité des quartiers rénovés, les classes moyennes et blanches, qui n’ont pas de familiarité avec les cités HLM, continuent de fuir ces espaces.
« Il est nécessaire de critiquer la politique de démolition dans les cités HLM, mais il ne faut pas pour autant abandonner l’objectif d’une moindre ségrégation résidentielle, d’une plus grande mixité. »
Pour autant, il me semble faux de dire que les politiques conduites au nom de la mixité desservent systématiquement les classes populaires. L’école, un domaine crucial dans la lutte contre les inégalités, est l’exemple d’un domaine où la mixité produit des effets positifs. Un très grand nombre de recherches convergent vers la même conclusion : l’absence de mixité sociale dans les établissements scolaires ou dans les classes conduit à la fois à une baisse du niveau moyen et à un renforcement des inégalités d’origine. C’est d’ailleurs pourquoi, alors que la France a déjà un système scolaire très ségrégué, la récente réforme des « groupes de niveau » ou « groupes de besoin » est profondément absurde, car elle va à l’encontre de connaissances scientifiques solidement établies.
Il est donc nécessaire de critiquer la politique de démolition dans les cités HLM, mais il ne faut pas pour autant abandonner l’objectif d’une moindre ségrégation résidentielle, d’une plus grande mixité, en régulant davantage le marché immobilier, en offrant des outils pour lutter contre les discriminations dans l’accès au logement, mais aussi en imposant la construction de HLM dans les communes les plus riches, les plus ségréguées. L’absence de mixité résidentielle, à l’échelle des quartiers et des communes, peut aussi produire des effets néfastes sur les personnes ayant grandi dans des environnements bourgeois. Vivant dans des espaces relativement homogènes, ils ont ainsi des capacités limitées d’interaction avec des personnes appartenant aux groupes minorisés et aux classes populaires, ce qui alimente le racisme et le racisme de classe, ainsi que la ségrégation résidentielle.
Collectif Rosa Bonheur (José Calderon) : Ce qui est surprenant dans cette idée de mixité sociale, qui n’a certainement pas de traduction dans d’autres langues, c’est qu’elle fonctionne à sens unique. En t’écoutant, Pierre, je me demande si les politiques de mixité sociale ne fonctionnent pas comme un outil supplémentaire de fragmentation des mondes populaires. En tout cas concernant Roubaix, il est assez juste de le penser. Dans les territoires désindustrialisés, la dissolution de l’usine en tant que lieu contenant le travail n’a pas fait disparaître ce dernier. Il se déploie désormais plutôt à partir de l’habitat et du quartier. Le travail s’inscrit dans la ville et contribue à la transformer, sur la base de réseaux de proximité et de réciprocité. Les politiques de mixité sociale cherchent non seulement à réorganiser l’usage de l’espace mais conduisent aussi à casser les collectifs de travail par l’expulsion des habitants.
[Fabio Boucinha]
En revanche, il serait bon de trouver des politiques actives de mixité sociale, bien sûr à l’école, comme le dit Pierre, mais aussi dans l’emploi, puisque les meilleurs postes sont interdits aux membres des classes populaires et subalternes pour des raisons qui ne sont pas du tout naturelles, mais sociales. Un autre problème réside dans le fait que ce qu’ils font n’est pas considéré comme du travail par les autorités. Comme dit précédemment, l’un des leitmotivs du collectif Rosa Bonheur a été de se demander précisément ce que font les personnes dont on dit qu’elles « ne font rien », étant donné qu’elles travaillent évidemment beaucoup, peut-être plus qu’avant la fermeture des usines, et qu’elles obtiennent moins de ressources de subsistance. Une véritable politique de mixité sociale devrait consister à réintégrer ces masses de travailleurs et travailleuses dans la communauté des semblables.
Collectif Rosa Bonheur (Cécile Vignal) : Pour revenir sur la question de l’habitat dans les quartiers populaires, j’ajouterai qu’ils ont été non seulement soumis aux politiques de l’habitat prônant la mixité sociale dans la programmation de logements neufs comme dans l’attribution des logements HLM et des projets de l’ANRU, mais qu’ils sont aussi soumis à une politique libérale de promotion de la propriété privée et du marché immobilier. Les prix immobiliers se sont envolés depuis le début des années 2000 et cela en déconnexion complète avec la croissance moyenne des salaires. Alors que Lille est devenue inaccessible aux classes populaires et à bien des classes moyennes, la demande de logements abordables s’est concentrée à Roubaix, dans les quartiers populaires de l’agglomération. Dans ses travaux récents, Yoan Miot5 constate que de très fortes valorisations immobilières peuvent coexister dans une même agglomération comme celle de Lille, avec des dévalorisations dans les quartiers populaires. Pour autant, les loyers dans ces quartiers connaissent des augmentations pour des logements souvent petits, voire indignes. Les propriétaires bailleurs, en partie eux-mêmes issus des milieux populaires, ont profité d’une demande croissante liée à la tertiarisation et à l’augmentation de la population étudiante dans les métropoles universitaires comme celle de Lille, ce qui occasionne un changement de peuplement dans les quartiers populaires les plus centraux ou les mieux connectés. Aux loyers devenus impayables — pour reprendre l’expression de la géographe Pernelle Godart6 au sujet des expulsions locatives à Bruxelles (2023) — s’ajoute une gentrification qui menace la centralité populaire dont nous parlions tout à l’heure.
Quel est le poids de l’héritage colonial dans la vision des quartiers populaires urbains et des politiques qu’il faudrait mener à leur sujet ?
« L’objectif de « mixité » est en grande partie un héritage du « seuil de tolérance », inventé dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne. »
Pierre Gilbert : Cet héritage se mesure d’abord dans les politiques de logement. L’objectif de « mixité » est en grande partie un héritage du « seuil de tolérance », inventé dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne, où surgissent de fortes craintes, en métropole, face aux regroupements territoriaux de population algérienne, des « médinas » perçues comme des foyers de lutte indépendantiste, qu’il s’agit de fragiliser en dispersant la population. Cette notion préconise de limiter la part d’étrangers ou d’immigrés à l’échelle de l’immeuble ou de l’îlot, et légitime la mise en place de quotas à partir des années 1960. S’ils ont été progressivement interdits, grâce notamment à l’essor du droit antidiscriminatoire, l’objectif de « mixité sociale » marque une forme de continuité symbolique, mais aussi pratique puisqu’on retrouve encore aujourd’hui dans les pratiques informelles des organismes HLM et des logeurs privés des catégorisations raciales, qui produisent des formes de discrimination.
Il y a, ici, un point qu’il importe de souligner : on entend souvent que les cités HLM auraient été construites pour loger les immigrés à part, à l’écart du reste de la population. L’histoire des politiques du logement montre le contraire. Lorsqu’on construit les grands ensembles, après la Seconde Guerre mondiale, l’idée est plutôt de mélanger les groupes sociaux afin de réduire les différences de classe. Et les pratiques de peuplement des pouvoirs publics, comme les bailleurs sociaux, sont guidées par la crainte des regroupements d’immigrés. Plutôt que de concentrer ces minorités, on fait tout, au contraire, pour l’éviter. D’ailleurs, les situations de ségrégation raciale les plus radicales s’observent avant tout dans le parc privé. Dans les cités, la présence de nombreux logements sociaux explique que la ségrégation raciale n’atteigne pas les formes extrêmes que sont par exemple celles des ghettos noirs états-uniens.
[Fabio Boucinha]
Au-delà des politiques de peuplement, l’héritage colonial apparaît aussi dans les entraves à la mobilité résidentielle ou sur le marché de l’emploi que connaissent les minorités issues du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, et plus généralement les musulmans7. L’imaginaire du ghetto contribue aussi largement à reproduire un imaginaire raciste. Aux États-Unis, Elijah Anderson8 a bien montré combien la figure iconique du ghetto noir structure l’imaginaire collectif et conduit les Blancs à associer inconsciemment chaque personne noire à une figure dangereuse et violente, ou à celle de l’assisté·e. En France, l’image du ghetto comme « zone de non droit », « territoire perdu de la République », à part, régi par des normes sociales radicalement différentes et présentant une menace pour le reste de la société, vient prolonger l’imaginaire raciste issu de la domination coloniale.
Cette représentation conduit à déshumaniser la population et légitime des politiques exceptionnelles, qu’on ne saurait tolérer si elles s’appliquaient à d’autres parties de la population. Cela apparaît très clairement dans l’organisation de la police — l’existence de polices paramilitaires urbaines que sont les brigades anti-criminalité —, les pratiques d’humiliation lors des contrôles d’identité et les violences policières autorisées, notamment à l’occasion de « refus d’obtempérer ». Si le nombre de morts a été multiplié par cinq lors de contrôles routiers depuis la loi Cazeneuve de 2017, ce sont essentiellement des jeunes racisés de cités qui ont été tués, comme Nahel Merzouk en 2023. L’héritage colonial se mesure ainsi notamment dans ce traitement policier exceptionnel et dans l’importance accordée au peuplement dans les politiques publiques à destination de ces quartiers.
« Milieux ruraux et banlieues ont beaucoup en commun », nous expliquait Benoît Coquard dans un entretien. Face aux discours tendant à séparer « les tours et les bourgs », n’y aurait-il pas là matière à jonction et à poser les bases de luttes communes ?
Pierre Gilbert : Oui. Comme le montrent de nombreux travaux, s’il existe une variété de situations résidentielles dans les classes populaires, avec une polarisation entre les cités et les pavillons, les points communs sont nombreux : dans les conditions d’emploi et de travail, dans le rapport à l’école, l’accès limité aux services publics, etc. Cette proximité apparaît aussi dans les conditions d’existence : les classes populaires ont par exemple en commun la moindre capacité de déléguer le travail domestique et parental. Par ailleurs, la critique des « assistés » ne se trouve pas seulement au sein des classes populaires de milieu rural et périurbain, mais aussi dans les cités.
Collectif Rosa Bonheur (Cécile) : Il y a en effet de nombreux points de convergences. Dans les espaces urbains comme Roubaix, nous avons mis en évidence par exemple le rôle de la mécanique automobile dans la reproduction et le renouvellement d’une culture ouvrière masculine du « faire soi-même » et notamment la dimension collective et localisée de ces mécanismes. Il y a sans doute des processus similaires dans les milieux ruraux populaires qui font du travail à côté un travail central. Les classes populaires rurales, périurbaines et urbaines subissent toutes les transformations du capitalisme et la néolibéralisation des politiques publiques. Nous pensons que dans les grandes agglomérations comme dans les petites villes en déclin ou les espaces ruraux, ces pratiques d’entraide et de débrouille tendent à faire système car elles supportent — et subissent — un modèle économique néolibéral qui promeut l’entrepreneuriat de soi, pour reprendre le terme de nos collègues Sarah Abdelnour et Anne Lambert, dans un contexte de baisse des salaires et de hausse des prix immobiliers. Il faut dire aussi que les circulations et mobilités spatiales peuvent être fortes entre les espaces, et qu’elles conduisent les chercheurs à penser que le découpage entre urbain, périurbain et rural ne résume pas tout le rapport à l’espace.
Pierre Gilbert : Il est essentiel de souligner ces proximités. Mais il ne faut pas pour autant négliger les différences entre ces fractions des classes populaires, en particulier concernant l’expérience du racisme. Les minorités racisées résident en réalité dans des espaces très différents, y compris en milieu rural ou périurbain, mais elles sont surreprésentées dans les cités et, dans l’imaginaire, c’est à cet espace qu’on associe le « communautarisme » ou le « séparatisme ». L’expérience des habitant·es des cités est, de ce point de vue, différente de celle d’autres fractions des classes populaires, avec une plus grande exposition au racisme, qui a des conséquences sur leurs chances d’accès à l’emploi, au logement, aux services publics, etc. Je crois qu’il est essentiel, d’un point de vue stratégique, de ne pas négliger cette dimension.
Photographies de vignette et de bannière : Fabio Boucinha, quartier du Mirail, Toulouse
- Le Collectif Rosa Bonheur est composé de Anne Bory, José Angel Calderon, Yoan Miot, Blandine Mortain, Juliette Verdière et Cécile Vignal.[↩]
- Chercheur en sciences politiques, spécialiste de la démocratie participative, ndlr.[↩]
- Antonio Delfini, Julien Talpin, Janoé Vulbeau (dir.), 2021, Démobiliser les quartiers : enquêtes sur les pratiques de gouvernement en milieu populaire, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion.[↩]
- Herrault H., A.-C. Douillet, Ruiz C., Legris M., Talpin J., (à paraître 2025) « Conclusion. Sciences sociales et action publique : quel dialogue possible pour lutter contre les inégalités ? », in Herrault Hadrien, Douillet Anne-Cécile, Legris Martine, Gutierrez Ruiz Carolina, Talpin Julien, Lutter ensemble contre les inégalités ?, Presses universitaire du Septentrion.[↩]
- Miot, Y., 2024. À la reconquête du marché. Acteurs publics face à la dévalorisation de l’habitat. Mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Paris-Est Sup, 300 p.[↩]
- Godart, P., Swyngedouw, E., Van Criekingen, M. et van Heur, B., « Les expulsions de logement à Bruxelles : combien, qui et où ? », Brussels Studies, Collection générale, n°176, 2023.[↩]
- L’enquête de Margot Delon, qui compare le destins des occupant·es des bidonvilles de Nanterre (plus souvent algériens) et de Champigny (plutôt portugais) le montre très bien.[↩]
- [↩]
REBONDS
☰ Lire notre entretien avec Anne Clerval et Victor Collet : « À Paris comme à Marseille : rendre la ville au peuple », novembre 2024
☰ Lire les bonnes feuilles « Nanterre : des histoires ensevelies sous La Défense », Victor Collet, avril 2023
☰ Lire les bonnes feuilles « Lutter pour la cité : discussion avec l’architecte Jean-Philippe Vassal », février 2023
☰ Lire notre article « Toulouse : quand on veut raser un quartier », Loez, janvier 2023
☰ Lire notre article « Marseille : histoires d’un 5 novembre », Maya Mihindou, novembre 2020
☰ Lire notre entretien avec Fatima Ouassak : « Banlieues et gilets jaunes partagent des questions de vie ou de mort », juillet 2019