Lutter pour la cité : discussion avec l’architecte Jean-Philippe Vassal


ZUP, ZAC, ZEP, ZUS : depuis les années 1950, les acro­nymes pleuvent sur les ban­lieues des grandes villes fran­çaises. Ils ont qua­li­fié d’a­bord le type de loge­ment à construire, les moda­li­tés des tra­vaux : c’é­taient les zones à urba­ni­ser en prio­ri­té et les zones d’a­mé­na­ge­ment concer­té. Ils ont por­té, ensuite, sur les per­sonnes qui habi­taient ces quar­tiers et qui auraient fait des grands ensembles autant de lieux « sen­sibles ». Depuis 2004, l’Agence natio­nale pour la réno­va­tion urbaine (ANRU) est le fer de lance de l’ur­ba­nisme public dans les quar­tiers popu­laires. Son approche : dépla­cer, démo­lir, recons­truire. Une pro­cé­dure que d’au­cuns contre­disent. Jean-Philippe Vassal et Anne Lacaton sont de ceux-là. En 2021, leurs pro­jets leur ont valu le prix Pritzker, l’é­qui­valent du prix Nobel en archi­tec­ture. À la réno­va­tion urbaine, ils pré­fèrent le renou­vel­le­ment urbain : com­po­ser avec l’existant — bâ­ti­ments, habi­tants — pour don­ner plus d’espace à moindre coûts. Nous repro­dui­sons un entre­tien avec Jean-Philippe Vassal, paru dans l’ou­vrage Lutter pour la cité, fruit d’une col­la­bo­ra­tion visant à « [dé­fendre] la valeur du col­lec­tif face à des pro­jets urbains menaçants ».


Comment vous est venue votre dé­ter­mi­na­tion à refu­ser la poli­tique de dé­mo­li­tion-recons­truc­tion des loge­ment sociaux ? 

L’idée de « faire avec l’existant », uti­li­ser ce qui est dé­jà là, a été pour nous une préoc­cu­pa­tion constante, en rela­tion avec les objec­tifs éco­no­miques et éco­lo­giques actuels. En 1997, la dé­mo­li­tion de la Cité lumi­neuse en aval du centre de Bordeaux nous avait par­ti­cu­liè­re­ment cho­qués. Cet immeuble de 15 étages et 360 loge­ments, avec sa façade lé­gè­re­ment incur­vée, offrait une vue magni­fique sur la Garonne. Tout a été fait pour lais­ser la situa­tion se dé­grade jusqu’au point d’affirmer que la seule solu­tion était sa dé­mo­li­tion. Notre ami Frédéric Druot avait fait un très beau pro­jet, qui mon­trait la stu­pi­di­té de cette dé­mo­li­tion. Ce pro­jet aurait fait de cet immeuble le plus bel endroit pour habi­ter Bordeaux.

Donc, dès qu’une cité « pose pro­blème » ou est consi­dé­rée comme « trop vieille », elle fait l’objet d’un grand pro­jet de ré­no­va­tion où la dé­mo­li­tion est sys­té­ma­ti­que­ment proposée ? 

Oui. C’était le cas à La Courneuve, où nous avions été appe­lés à ré­flé­chir sur la situa­tion des « 4 000 ». Les barres étaient dé­mo­lies les unes après les autres, en pré­tex­tant des pro­blèmes d’insécurité, de deal et de drogue, réels, mais qui ne se règlent pas par la dé­mo­li­tion d’un immeuble. Nous avons ren­con­tré des jeunes de 14–15 ans qui avaient dé­jà subi deux ou trois fois la dé­mo­li­tion de leur habi­ta­tion. Quelle vio­lence ! Sans comp­ter que rien n’a été ré­glé. Pourquoi conti­nuer ? Les amé­na­geurs avaient dé­ci­dé de conser­ver un des immeubles, le Mail de Fontenay, 300 loge­ments sur les 4 000 d’origine, « pour la mé­moire de la ville » ! Le coût de ré­ha­bi­li­ta­tion pro­po­sé était de 15 000 euros par loge­ment : rien, juste assez pour repeindre les halls d’entrée et éven­tuel­le­ment peindre une fresque dé­co­ra­tive sur le pignon de l’immeuble, rien qui amé­liore vrai­ment la vie des habi­tants. Dans le même temps, un immeuble simi­laire, Balzac, était pro­mis à la dé­mo­li­tion, avec un coût de 150 000 euros par loge­ment pour en dé­mo­lir 300 et n’en recons­truire que 150. Nous avions pro­po­sé de mutua­li­ser les bud­gets, conser­ver les 600 loge­ments et les trans­for­mer de façon gé­né­reuse pour 55 000 euros par loge­ment. Soit 150 loge­ments de plus et une trans­for­ma­tion capable de pro­po­ser des appar­te­ments de grande qua­li­té pour les cin­quante années à venir, en dé­pen­sant moins, en évi­tant les frais de dé­mé­na­ge­ment, les dif­fi­cul­tés à relo­ger tem­po­rai­re­ment, en étant beau­coup plus éco­lo­giques et en pro­po­sant un plus grand nombre de loge­ments au final. Notre pro­po­si­tion a été reto­quée, et l’espoir des habi­tants, déçu.

Ce sont ces cal­culs qui vous per­mettent de vous oppo­ser aus­si clai­re­ment aux démolitions ? 

« Quand en France les machines sont lan­cées, c’est très dif­fi­cile de les arrê­ter. On nous dit que la dé­mo­li­tion ne doit plus être un tabou. C’est réussi ! »

Nous sommes en oppo­si­tion avec la poli­tique de l’Anru, que ce soit de dé­mo­li­tion totale ou par­tielle. Avec Anne Lacaton, nous avons tou­jours refu­sé les opé­ra­tions où il pou­vait y avoir une dé­mo­li­tion, même par­tielle. Des immeubles qu’on épargne et d’autres qui tombent, c’est insup­por­table : cer­tains sont d’un cô­té d’un mur et peuvent res­ter, et d’autres, de l’autre cô­té, dis­pa­raissent, sans rai­son. L’Anru dis­tri­bue des cadeaux, elle dit à la mai­rie et au bailleur : « On va finan­cer la dé­mo­li­tion et réa­li­ser un cer­tain nombre de petits équi­pe­ments, comme une crèche ou une pis­cine. » À la charge du bailleur ensuite de perdre les loyers d’immeubles lar­ge­ment amor­tis et de finan­cer la recons­truc­tion des loge­ments per­dus. La dé­mo­li­tion entre ain­si dans les mœurs. Quand en France les machines sont lan­cées, c’est très dif­fi­cile de les arrê­ter. On nous dit que la dé­mo­li­tion ne doit plus être un tabou. C’est réus­si ! Nous disons que cette poli­tique est un gas­pillage consi­dé­rable et un gâ­chis éco­lo­gique. Dans une situa­tion gé­né­rale de manque de loge­ments, notam­ment de loge­ments abor­dables, l’État a lan­cé un plan glo­bal de ré­no­va­tion urbaine [PNRU] dans lequel il y a plus de 25 mil­liards d’euros inves­tis pour dé­mo­lir envi­ron 160 000 loge­ments et en recons­truire 140 000, ce qui veut dire 25 mil­liards d’argent public dé­pen­sés pour perdre 20 000 loge­ments. Cela paraît insen­sé. La poli­tique de la ré­no­va­tion urbaine a ensuite été modi­fiée pour être moins dé­pen­sière : il y a moins de dé­mo­li­tion dans le deuxième PNRU. Mais la vio­lence reste la même. Et les 5 à 10 % de dé­mo­li­tions dans les quar­tiers concentrent 50 % des bud­gets. Lors d’une dé­mo­li­tion-recons­truc­tion, le coût du relo­ge­ment est un vé­ri­table gouffre. Les solu­tions de relo­ge­ment ne sont presque jamais pré­vues à l’avance. Dans cer­tains cas, il s’agit de payer l’hôtel pen­dant trois ou quatre mois aux habi­tants, ou de pro­po­ser des loge­ments où les gens ne veulent pas aller parce qu’ils sont atta­chés à leur quar­tier. Entre la dé­mo­li­tion, le relo­ge­ment tem­po­raire, la recons­truc­tion, le relo­ge­ment dé­fi­ni­tif, les coûts éco­lo­giques, ce sont des sommes faramineuses.

Donc, au lieu de dé­mo­lir, vous pro­po­sez de trans­for­mer et d’améliorer les loge­ments sociaux, avec des coûts très bas ? 

Oui. Faire des loge­ments de qua­li­té, de très beaux loge­ments, bien mieux que ce que le loge­ment stan­dard est capable de faire aujourd’hui, des loge­ments qui coûtent deux à trois fois moins cher que la dé­mo­li­tion-recons­truc­tion. Pour le pre­mier pro­jet, avec Frédéric Druot, la tour Bois-le-Prêtre dans le 17e arron­dis­se­ment de Paris, la mai­rie avait inci­té le bailleur Paris Habitat à lan­cer un concours qui intègre l’argument éco­no­mique sui­vant : au même prix ou moins cher que celui de la dé­mo­li­tion-recons­truc­tion. On a gagné ce concours et pu faire ce pro­jet [en 2011]. Il a été appe­lé « Métamorphose ». On a pro­po­sé deux ascen­seurs sup­plé­men­taires pour que chaque loge­ment soit acces­sible, on a refait les salles de bains, réa­mé­na­gé les plans, construit des grands jar­dins d’hiver et bal­cons, orga­ni­sé le dé­pla­ce­ment des loca­taires d’un appar­te­ment à un autre en fonc­tion de leurs besoins ou leurs sou­haits. En coût de tra­vaux, on était autour de 100 000 euros par loge­ment, alors que si on avait dé­mo­li, relo­gé tem­po­rai­re­ment puis recons­truit, ça aurait été 200 000 ou 250 000 euros par loge­ment en coût glo­bal. À Bordeaux, dans le quar­tier du Grand Parc, on a tra­vaillé avec Frédéric Druot et Christophe Hutin après avoir gagné le concours orga­ni­sé par l’office HLM Aquitanis. Il s’agissait de requa­li­fier trois barres vouées à la dé­mo­li­tion, bien visibles dans le pay­sage bor­de­lais, plu­tôt plat. La grande majo­ri­té des habi­tants sou­hai­taient res­ter. Les bal­cons, pra­ti­que­ment inexis­tants, petits, ser­vaient avant tout de sto­ckage. Comme d’habitude, les façades avaient été repeintes dans les années 1990, mais les pro­blèmes ther­miques sub­sis­taient : il fai­sait froid l’hiver et sur­tout très chaud en été. C’était une opé­ra­tion hors finan­ce­ment Anru, avec seule­ment 20 % de finan­ce­ments exté­rieurs envi­ron, l’essentiel était un prêt ban­caire qui a été accor­dé sur la base des loyers à per­ce­voir dans le futur pour des loge­ments qui res­tent abor­dables (loyer et charges inchan­gés), deve­nus confor­tables et dura­ble­ment très agréables. En plus de conser­ver les loge­ments, vous main­te­nez les habitant·es chez elles et eux durant les travaux.

[Transformation de la tour Bois-le-Prêtre | Druot, Lacaton et Vassal]

Comment avez-vous fait ? 

On a ins­tal­lé l’agrandissement des loge­ments par l’extérieur, en créant des jar­dins d’hiver et des bal­cons. Cette exten­sion, un module pré­fa­bri­qué d’environ 4 mètres sur 6, est en quelque sorte un écha­fau­dage dé­fi­ni­tif : il faci­lite d’abord l’accès des ouvriers aux appar­te­ments le temps du chan­tier de ré­no­va­tion, puis il devient un jar­din d’hiver qui pro­longe l’espace pri­vé une fois les tra­vaux finis. Chaque loge­ment gagne envi­ron et en moyenne 50 m2 de sur­face sup­plé­men­taire en rela­tion avec son appar­te­ment exis­tant sous forme de jar­din d’hiver et bal­cons. Tous les habi­tants ont gar­dé l’usage de leur appar­te­ment pen­dant les tra­vaux. On a essayé de limi­ter le dé­sa­gré­ment pour chaque famille à envi­ron deux jours pour l’extension.

Ce qui paraît un peu fou, c’est qu’il y avait de l’amiante sur ce site. Un argu­ment sou­vent uti­li­sé pour jus­ti­fier une dé­mo­li­tion. Et vous, vous avez dé­sa­mian­té en site occupé ? 

L’argument du mau­vais état a bon dos ! Si vous obser­vez des immeubles du XVIe, XVIIe siècle avec des plan­chers en bois de guin­gois, ce n’est pas for­cé­ment en meilleur état, mieux inso­no­ri­sé ou plus solide, et on trouve bien le moyen de les conser­ver… À Bordeaux, il y avait des joints d’amiante entre la fenêtre et la maçon­ne­rie et il a fal­lu les enle­ver. On a mesu­ré le taux d’amiante dans l’air avant et après les tra­vaux, et ins­tal­lé des sys­tèmes de pro­tec­tion pour pro­té­ger les habi­tants et les ouvriers. Il y avait envi­ron 2 000 fenêtres, on a envoyé 2 000 pré­lè­ve­ments au labo­ra­toire à rai­son de 1 000 euros par fenêtre. Au bout de 300 tests, on a vu qu’il y avait zé­ro fibre d’amiante, on a deman­dé si on pou­vait consi­dé­rer que toutes étaient pareilles, mais non, il fal­lait le faire. Au final, tout est ren­tré dans le budget !

Vous évo­quez sou­vent la gé­né­ro­si­té des espaces et la liber­té dans les usages. Comment cela se tra­duit-il dans des loge­ments à coûts maîtrisés ?

« L’habitant est celui qui sait le mieux faire fonc­tion­ner son loge­ment dès lors qu’on lui pro­pose quelques outils simples. »

On dé­fend la sim­pli­ci­té : sou­vent, faire plus grand, c’est faire plus simple, et comme c’est plus simple, c’est plus éco­no­mique ! On a tra­vaillé dès le dé­but sur ces ques­tions de maî­trise des coûts, avec la Maison Latapie, notre pre­mier pro­jet de mai­son. Ce n’était pas ce qu’on avait appris à l’école d’archi ! Nous nous sommes ins­pi­rés des serres hor­ti­coles et des han­gars. On a ame­né leurs prin­cipes d’équipement et leurs maté­riaux dans le registre du loge­ment. Avec le jar­din d’hiver, au Grand Parc, les nou­velles baies vitrées ouvrent un grand pas­sage entre l’ancien inté­rieur et le pro­lon­ge­ment de l’habitation. Le jar­din d’hiver-balcon per­met de conser­ver les amé­na­ge­ments inté­rieurs et même de les dé­ployer sur la nou­velle sur­face, tout en amé­lio­rant l’aspect exté­rieur et en ré­sol­vant les pro­blèmes de confort et d’énergie. Il y a un exis­tant, des meubles, des tapis­se­ries, des objets, et les gens peuvent leur don­ner plus de place, ache­ter des fleurs sup­plé­men­taires, des cana­ris. Dans ce quar­tier, après notre opé­ra­tion, les HLM sont deve­nus mieux que les ré­si­dences pri­vées cen­sées être beau­coup plus luxueuses. Ces bâ­ti­ments que tout le monde a dé­criés, il faut arri­ver à leur don­ner une capa­ci­té sup­plé­men­taire, à créer le plai­sir d’habiter, ce qui pro­duit auto­ma­ti­que­ment une autre image. En venir à les admi­rer plu­tôt qu’à les dé­tes­ter. Créer plus d’espace, c’est plus de mou­ve­ment et c’est plus de liber­té. On croit en la cir­cu­la­tion entre ces dif­fé­rents espaces, ça entraîne la mobi­li­té de l’habitant dans son appar­te­ment. Plus de lumière per­met aus­si plus de pos­si­bi­li­tés : celui qui veut res­ter dans le noir peut fer­mer un rideau, alors que celui qui veut de la lumière et n’a mal­heu­reu­se­ment qu’une petite fenêtre ne peut pas l’agrandir. Occulter ou ouvrir plus ou moins le jar­din d’hiver, sui­vant les sai­sons, le jour, la nuit, per­met de gé­rer l’apport en lumière et en cha­leur et de ré­duire les dé­penses éner­gé­tiques, de manière à garan­tir la sta­bi­li­té du coût pour le loca­taire (loyer et charges). L’habitant est celui qui sait le mieux faire fonc­tion­ner son loge­ment dès lors qu’on lui pro­pose quelques outils simples. Le jar­din d’hiver peut être des tas de choses : l’été, il se trans­forme en petit jar­din où les tomates poussent, ou bien c’est la zone où l’on va fumer sur le bal­con, où l’on peut sor­tir du bruit de la té­lé… On cherche à ce que les gens puissent avoir un rap­port à leur inté­rieur qui se rap­proche de celui d’une mai­son indi­vi­duelle : comme une mai­son avec un jardin.

À Mulhouse, on a pu aller encore plus loin : on a fait des loge­ments neufs beau­coup plus grands que pré­vu avec exac­te­ment le bud­get du loge­ment stan­dard. Le maître d’ouvrage nous a dit : « Si vous faites des loge­ments plus grands, ils vont être plus chers et je trou­ve­rai per­sonne pour les louer. » Nous lui avons ré­pon­du qu’il n’avait pas de rai­son de louer plus cher puisque le coût de construc­tion serait le même que celui de loge­ments deux fois plus petits. Aucune loi ne dit que les loyers doivent être dé­fi­nis en fonc­tion du nombre de mètres car­rés. Donc on a dé­fi­ni les loyers en fonc­tion du nombre de pièces, les loyers sont res­tés les mêmes que pour une sur­face stan­dard et les gens avaient deux fois plus de sur­face ! Dans ce quar­tier qui parais­sait dif­fi­cile, pas accueillant, les gens se sont pré­ci­pi­tés pour y habiter.

Transformation de la tour Bois-le-Prêtre par Druot, Lacaton et Vassal.

[Transformation de la tour Bois-le-Prêtre | Druot, Lacaton et Vassal]

Comment inté­grez-vous les habi­tants à vos projets ? 

À Paris, pour la tour Bois-le-Prêtre, au dé­but, les habi­tants n’étaient pas convain­cus par le pro­jet. Bien sûr, ils ne sou­hai­taient pas la dé­mo­li­tion envi­sa­gée, puis ils ont com­men­cé à sou­te­nir le pro­jet. Il a fal­lu être clairs sur le fait qu’il n’y aurait pas d’augmentation des loyers ni des charges, et que tous ceux qui le vou­laient pour­raient res­ter à la tour. Ils ont mis un peu de temps à le croire, parce que sou­vent les pro­messes qu’ils avaient enten­dues n’avaient pas été tenues. Puis, une fois que le pro­jet avance, les dis­cus­sions changent, ils ont davan­tage confiance et on est deve­nus plus proches des habi­tants. Il était pos­sible de deman­der à chan­ger la taille de son loge­ment ou sa place. Environ 50 % des gens ont chan­gé d’étage, de typo­lo­gie d’appartement ! C’était un peu dif­fi­cile à gé­rer, mais ce n’était pas impos­sible. Certaines per­sonnes âgées dont les enfants étaient par­tis vou­laient pas­ser d’un T6 à un T2, mais avaient peur de se faire envoyer ailleurs par leur bailleur alors qu’elles vou­laient res­ter dans le quar­tier. D’autres familles qui étaient trois ou quatre dans un T2 vou­laient plus d’espace. On a ré­ta­bli la dis­cus­sion avec le bailleur. On a dis­cu­té avec les gens, orga­ni­sé des réu­nions publiques, des ate­liers, en amont de la pro­gram­ma­tion. Il s’agissait de prendre en compte les besoins, de voir ce qui allait, ce qui n’allait pas, mais en gar­dant la gé­né­ro­si­té envi­sa­gée. Ceci posé, il faut faire confiance aux habi­tants. On nous disait : « Ils ne com­prennent pas les plans d’architecture », en réa­li­té, ils com­pre­naient très bien. C’était dif­fi­cile d’expliquer au bailleur qu’on ne pou­vait se satis­faire des sur­faces mini­males, on vou­lait don­ner plus d’espace au hall d’accueil, on vou­lait faire une serre pour que les gens fassent du jar­di­nage. On a réus­si à faire le hall qu’on vou­lait, mais pas la petite serre.

À Bordeaux, c’était dif­férent, il n’y a pas eu de chan­ge­ments d’appartements. Le bailleur était proche et à l’écoute des habi­tants. Il a orga­ni­sé pour une ving­taine de familles un voyage à Paris pour aller voir le pro­jet de la tour Bois-le-Prêtre. Elles ont dis­cu­té avec les habi­tants. Les échanges étaient francs. Certains ont dit qu’il y avait eu de la pous­sière et du bruit, mais la plu­part des gens étaient contents. Quand les bor­de­lais sont ren­trés chez eux, ils ont trans­mis tout ça à leurs voi­sins. Il a été facile de faire accep­ter le projet.

Êtes-vous dé­jà allés jusqu’à l’auto-réhabilitation accom­pa­gnée ou jusqu’à lais­ser le choix des entre­prises aux habitant·es ?

« Nous dé­fen­dons une manière de pen­ser la ville plus dé­mo­cra­tique, plus ambi­tieuse, capable de créer des émo­tions, de la quié­tude et de la poésie. »

On ne l’a jamais pra­ti­quée, mais ça aurait pu avoir sa place à Bordeaux. On pou­vait ima­gi­ner don­ner 1 000 ou 2 000 euros par famille pour cer­tains tra­vaux inté­rieurs. Elles auraient été moins dé­ran­gées et ça aurait pro­ba­ble­ment été fait aus­si bien, ou plus pré­ci­sé­ment. Avec les habi­tants, on aurait pu tra­vailler sur l’utilisation du sol autour des bâ­ti­ments, la créa­tion de jar­dins. Il faut très vite arrê­ter de vou­loir faire à la place des habi­tants. C’est pas à nous de dire « plan­tez des tomates plu­tôt que des haricots » !

Pourquoi n’y a‑t-il pas plus d’architectes qui pro­posent ce genre de trans­for­ma­tions ambi­tieuses ?

Les archi­tectes seraient cer­tai­ne­ment prêts à pen­ser comme nous, mais les concours pro­po­sés par les bailleurs et les pou­voirs publics sont gé­né­ra­le­ment ré­di­gés d’une tout autre manière, tout est dé­jà dé­ci­dé. Il n’est pas deman­dé aux archi­tectes leur avis sur la ques­tion de la dé­mo­li­tion, par exemple. L’urbanisme est vu d’en haut, loin des gens, pro­cède par plan-masse et pro­duit de mul­tiples contra­dic­tions et inter­dits, comme l’impossibilité pour les habi­tants de s’occuper des ter­rains aux abords. Ça ne marche pas. On demande à l’architecte de s’occuper d’écologie, d’économie, alors que l’urbanisme dans lequel s’insère le pro­jet fait exac­te­ment le contraire. Il faut regar­der la ville autre­ment, comme un orga­nisme vivant en mou­ve­ment, par­tir de la réa­li­té, du ter­rain, de sa com­plexi­té et de sa richesse. Commencer par l’architecture pour ré­pondre pré­ci­sé­ment aux pro­blèmes, aux dé­tails, l’un après l’autre, chaque fois, c’est un pro­jet, puis un sui­vant, le tout agit par accu­mu­la­tion et mul­ti­pli­ca­tion. Il faut être prag­ma­tique et être capable de rê­ver, faire rê­ver. Le rêve, l’envie per­mettent tout. Le rêve ne coûte pas cher, il est pour tout le monde. Nous dé­fen­dons une manière de pen­ser la ville plus dé­mo­cra­tique, plus ambi­tieuse, capable de créer des émo­tions, de la quié­tude et de la poésie.

Transformation de la tour Bois-le-Prêtre par Druot, Lacaton et Vassal.

[Transformation de la tour Bois-le-Prêtre | Druot, Lacaton et Vassal]

Que ré­pon­dez-vous à l’idée que la dé­mo­li­tion-recons­truc­tion per­met de faire tra­vailler le sec­teur du BTP et que c’est bon pour la crois­sance économique ?

Il faut regar­der com­ment cette façon de faire gé­nère une éco­no­mie : moins de dé­mo­li­tion, ou pas du tout, pour pen­ser à une éco­no­mie de trans­for­ma­tion, de petites entre­prises ou d’artisans. C’est bien que l’Anru dé­pense de l’argent pour les quar­tiers qui ont des dif­fi­cul­tés. Il faut que cet argent soit utile, effi­cace, ne pas le gas­piller. On pour­rait faire plus, mieux. Beaucoup mieux.

Un mes­sage pour la lutte des habitant·es de la cité des Groux ? 

Vous avez du mé­rite et du cou­rage. Il faut vous dé­fendre. Votre richesse, c’est vous, ce sont les espaces inté­rieurs de vos loge­ments, le temps et l’énergie pour les entre­te­nir, les dé­co­rer pen­dant des années, les liens d’amitié que vous avez créés, les efforts pour res­ter là. Il faut convaincre le bailleur social ou la muni­ci­pa­li­té qu’un pro­jet magni­fique peut être fait, sans dé­pen­ser plus, en fai­sant avec ce qui est dé­jà là, en ré­pa­rant ce qui est cas­sé, en ajou­tant ce qui manque. Pour qu’à la fin, sans dé­mo­lir, on puisse faire trois fois plus social, éco­lo­gique, mixte, et en dé­pen­sant deux fois moins d’argent !


Extrait de Lutter pour la cité, Renaissance des Groux / Appuii / col­lec­tif Tenaces, publié aux édi­tions de la der­nière lettre en 2022
Photographie de ban­nière : archives per­son­nelles de Lakhdar Daoui, revue Z, n° 8


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