Le triangle — une marche dans Aubervilliers


Texte inédit pour Ballast

Aubervilliers, dépar­te­ment de la Seine-Saint-Denis. Environ 90 000 habi­tants. La grande indus­trie et les nom­breuses vagues migra­toires — régio­nales, euro­péennes, afri­caines ou encore asia­tiques — ont fait l’i­den­ti­té de cette ancienne ville ouvrière de ban­lieue. Le temps d’une marche à pied, l’au­teur et habi­tant conte les époques qui se téles­copent, le tra­vail quo­ti­dien des « nou­veaux pro­lé­taires » et les manœuvres en cours des pro­mo­teurs immo­bi­liers. « Grandir à Aubervilliers, c’est apprendre à trans­for­mer la rage en déter­mi­na­tion. » ☰ Par Loez


Oui oui, si si (93 Hardcore)
Ça vient d’Auber’, mon frère
On a la dalle (93 Hardcore)

« 93 hard­core », Tandem

Dans le frais d’un matin de prin­temps à Aubervilliers, le 5 mars 2022, au croi­se­ment des rues André-Karman et Carnot, une défla­gra­tion rompt le silence qui sai­sit encore le quar­tier. Elle arrache bru­ta­le­ment à leur som­meil ses habitant·es, ou du moins celles et ceux qui ne sont pas encore éveillé·es. Car ici beau­coup embauchent tôt. Au qua­trième et der­nier étage du numé­ro 101, un appar­te­ment a été com­plè­te­ment souf­flé. L’immeuble en briques rouges était élé­gant. Il a été construit en 1909 par Henri Péping, un archi­tecte natif de la ville à qui l’on doit de nom­breuses construc­tions. Désormais, une cavi­té béante et noire comme une dent arra­chée troue la façade, lais­sant voir des mor­ceaux de char­pente comme des chairs déchi­que­tées. L’enquête conclu­ra à une explo­sion due au gaz. Vingt-deux per­sonnes ont été bles­sées, dont trois gravement.

Le sinistre vient s’a­jou­ter à une liste déjà longue, qui témoigne de la vétus­té de l’ha­bi­tat dans cette par­tie d’Aubervilliers. L’immeuble atte­nant a lui aus­si été fra­gi­li­sé par l’ex­plo­sion. Ses habitant·es ont dû être relo­gés. Au rez-de-chaus­sée, le bar L’Estaminet, ou Bejaïa — on ne sait pas trop : c’est le nom ins­crit sur les auvents en toile cou­leur bor­deaux —, a tiré son rideau de fer. C’est là que com­mence notre déam­bu­la­tion le long de trois rues qui sont histoire(s), qui sont un monde. Nous mar­che­rons comme on marche dans une ville qu’on s’ap­prête à quit­ter, la pous­sière des habi­tudes chas­sée du regard par la pers­pec­tive du départ.

À m’as­seoir seul sur un banc
Comme les anciens qu’ont tout vu, bière à la main 
Fais même écou­ter mon son à ton gamin 
Il com­pren­dra un soir

« Baume au cœur », Rémy

Face au café fer­mé, à l’angle des rues Karman et Sadi-Carnot, le chan­tier bar­dé d’é­cha­fau­dages métal­liques du com­plexe Villa Favory a repris. Des tôles blanches rendent le trot­toir impra­ti­cable aux pié­tons sur quelques dizaines de mètres. L’enveloppe du bâti­ment semble ache­vée. C’est main­te­nant le tour des façades. Les modé­li­sa­tions des archi­tectes les montrent colo­rées, bal­cons débor­dant de fleurs sous un doux soleil. Sur l’i­mage, les passant·es, vêtu·es de tenues légères, vaquent à diverses occu­pa­tions. Tous sont blancs, toutes sont blanches.

Comme bon nombre d’autres construc­tions aux alen­tours, les pro­mo­teurs immo­bi­liers visent soit un public de classe moyenne aisée, n’ayant pas les moyens d’a­che­ter à Paris, soit des inves­tis­seurs du mar­ché loca­tif. Le champ lexi­cal du pro­mo­teur éclaire sur sa vision de ce lieu d’ha­bi­ta­tion. « Une enclave pri­vi­lé­giée », « un îlot », « un petit cocon à l’a­bri des regards » : c’est un espace cou­pé de son envi­ron­ne­ment qui est pro­po­sé ici. Si l’ar­chi­tec­ture est annon­cée « contem­po­raine et élé­gante, dans un style très new-yor­kais », « qu’on ne s’y trompe pas, ici, c’est à l’intérieur que tout se passe ». Et de pro­mettre un espace « riche en espèces végé­tales et en bio­di­ver­si­té » qui per­met­tra aux habitant·es « de se sen­tir chez soi hors de chez soi » et de pro­lon­ger « leur vie vers l’ex­té­rieur » — mais, bien sûr, tout cela « à l’a­bri de l’ef­fer­ves­cence de la ville ». Cette poli­tique de bulle sociale est dans l’air du temps, et les ser­vices suivent les loge­ments. Elle se tra­duit aus­si par l’ex­plo­sion du nombre d’é­coles Montessori ces der­nières années. L’une d’elle a d’ailleurs ouvert à quelques cen­taines de mètres, au cœur d’une zone de réno­va­tion urbaine du quar­tier Quatre-Chemins. Aidés par la casse des moyens de l’en­sei­gne­ment public menée par le sinistre Blanquer, un pur pro­duit de l’é­cole pri­vée, les entre­pre­neurs de l’é­du­ca­tion dressent le tableau d’une école publique défaillante, vio­lente et trau­ma­ti­sante pour les enfants, pour mieux vendre leurs pres­ta­tions à des tarifs pro­hi­bi­tifs pour la majeure par­tie de la popu­la­tion locale. Reposant sur une concep­tion vita­liste de l’en­fant à qui la nature aurait don­né toutes les poten­tia­li­tés de se déve­lop­per seul, la péda­go­gie de Montessori la bigote est indi­vi­dua­liste et s’ac­corde bien avec le néolibéralisme.

Face à un monde exté­rieur pré­sen­té comme hos­tile, entre­pre­neurs et pro­mo­teurs ont su par­fai­te­ment s’ap­pro­prier la gram­maire d’un dis­cours cen­tré sur le bien-être per­son­nel, aux accents vague­ment éco­lo­giques et sociaux, pour atti­rer une popu­la­tion qui en a les moyens dans leurs pro­jets de « réha­bi­li­ta­tion » menés dans les quar­tiers popu­laires. Bien moins oné­reux qu’à Paris, ou dans les villes de ban­lieue déjà gen­tri­fiées, le prix des ter­rains leur per­met d’y faire de juteuses affaires. Et pour ras­su­rer leur « cœur de cible », ils pro­posent de se réfu­gier dans des espaces pro­té­gés et fer­més, « à l’a­bri des regards ».

Mais dans l’im­pli­cite de leur dis­cours, la pro­pa­gande se fait sur le dos des habitant·es des quar­tiers qu’ils enva­hissent. Ici, seuls 22 % d’entre eux sont pro­prié­taires de leur loge­ment tan­dis que 40 % vivent en HLM. Et ces nou­veaux pro­jets ne leur sont pas des­ti­nés. Comme l’a décla­ré la maire de droite, Karine Franclet, pour jus­ti­fier la requa­li­fi­ca­tion d’HLM dans le parc pri­vé : « À Aubervilliers c’est 47 % du parc de loge­ments qui est en habi­tat social. J’estime que c’est suf­fi­sant. » La sélec­tion s’opère insi­dieu­se­ment, autant par le capi­tal éco­no­mique que par le capi­tal cultu­rel. Le ver­nis social et éco­lo­gique dont elle est par­fois recou­verte se cra­quelle vite et peine à mas­quer l’entre-soi… Le pro­jet, loin d’être le pre­mier du genre à Aubervilliers, est mené par le pro­mo­teur Interconstruction. Il a été rache­té en 2020 par le groupe Eaglestone, qui se targue d’une vision urbaine « nova­trice » et ambi­tieuse. Les deux loups de l’im­mo­bi­lier à sa tête ont aigui­sé leurs dents en Belgique et comptent bien faire de leur start-up une licorne à l’ho­ri­zon 2024 — c’est-à-dire la faire éva­luer à plus d’un mil­liard de dollars.

On est per­ti­nem­ment conscient d’tous nos échecs scolaires
Mais tout serait dif­fé­rent si la Sorbonne serait domi­ci­liée à Auber’

« 93 hard­core », Mac Tyer

À deux pas de la Villa Favory, en direc­tion du canal Saint-Denis, au numé­ro 45 de la rue Sadi-Carnot, on débouche sur le par­vis du col­lège public Gisèle-Halimi, qui s’a­nime au gré du flux et reflux des « gen­tils enfants d’Aubervilliers, gen­tils enfants des pro­lé­taires » — pour reprendre les mots de Jacques Prévert ; enfants, ajoute Pierre Perret, « au cœur bien che­villé au béton gris ». La façade tout de verre, bois, métal et brique claire évoque le pas­sé indus­triel de la ville. Le week-end, une ran­gée de scoo­ters est accro­chée aux bar­rières métal­liques du par­vis. Arrimé à l’ar­rière de cha­cun, un panier de livrai­son Picard vert pâle. En face, la mai­son du VTC pro­pose ses ser­vices aux chauf­feurs dési­reux de déve­lop­per leur auto-entreprise.

On songe que le col­lège Gisèle-Halimi aurait dû être le lieu d’une expé­rience édu­ca­tive nova­trice, là où repen­ser la péda­go­gie est le plus néces­saire. Mais le soir du ven­dre­di 8 juin 2020, la nou­velle est tom­bée comme un cou­pe­ret : le rec­teur Auverlot, homme de main de Blanquer, met­tait fin au pro­jet coopé­ra­tif et poly­tech­nique éla­bo­ré durant dix ans par le col­lec­tif A2CPA. Malgré les accords signés entre le col­lec­tif et l’ad­mi­nis­tra­tion, quelques lignes d’un mail auront suf­fi à balayer un tra­vail pas­sion­né et achar­né pour que les péda­go­gies alter­na­tives soient acces­sibles à tous et toutes, et non un pri­vi­lège à payer. Fini les déci­sions prises col­lec­ti­ve­ment en conseils (adultes, élèves, adultes et élèves), les co-ensei­gne­ments, les tâches par­ta­gées par tous et toutes, fini les acti­vi­tés libres du matin, les voyages sco­laires d’in­té­gra­tion, le tuto­rat inter-élèves… Fini le pro­jet d’une péda­go­gie poly­tech­nique et émancipatrice.

Il faut dire que les galères avaient déjà com­men­cé pen­dant la construc­tion. L’année sco­laire 2018 s’est dérou­lée dans des pré­fa­bri­qués ins­tal­lés sur une friche à 500 mètres de là, en bor­dure d’un autre col­lège, car les tra­vaux de construc­tion avaient com­men­cé en retard. Face à un pro­prié­taire qui en récla­mait un prix indé­cent, il aura fal­lu des années de bataille juri­dique pour que les pou­voirs publics aillent au bout de la pro­cé­dure d’ex­pro­pria­tion. Le col­lège est né des flammes. Le ter­rain où il se situe est celui d’un entre­pôt par­ti en fumée le 26 juillet 2004, rava­gé par un incen­die qui avait mena­cé de se pro­pa­ger aux immeubles envi­ron­nants, avant d’être conte­nu par les pompiers.

S. avait sept ans à l’é­poque, et s’en sou­vient encore. Il était seul à la mai­son ce jour-là, quand il a com­men­cé à entendre les gens crier. Du bal­con de son appar­te­ment, il a sen­ti la cha­leur des flammes sur son visage. Épouvanté, il s’est réfu­gié devant la télé, dont il a mon­té le son, pour s’i­so­ler dans une bulle, avant d’être éva­cué par les pom­piers. Il res­te­ra mar­qué pen­dant plu­sieurs années par ce sinistre, la peur du feu resur­gis­sant quand il voit à la télé des images d’in­cen­die. Aujourd’hui, il vit encore avec ses parents dans le même appar­te­ment. Fils d’ou­vriers du tex­tile, il a lut­té avec suc­cès pour se faire une place dans le sec­teur de l’in­for­ma­tique. Comme plu­sieurs de ses ancien·nes cama­rades de classe, il a désor­mais un tra­vail qu’il appré­cie et des reve­nus confor­tables. Tous et toutes sont conscient·es de la revanche qu’elles et ils prennent sur une socié­té qui les relègue dans ses péri­phé­ries, autant sociales que géo­gra­phiques, et dans laquelle il leur a fal­lu batailler pour s’im­po­ser. Désormais, c’est la cour du col­lège Halimi qu’il contemple de son bal­con. Comme il le dit, les cris de panique se sont trans­for­més en cris de joie des adolescent·es.

Ouais mais la der­nière fois ma tess pleurait
Un incen­die rava­geur, les daronnes criaient, les schmitts riaient
« Nouvelle époque », MacTyer et Rémy

Alors que la construc­tion touche à sa fin, un autre incen­die se déclare et le col­lège connaît un sérieux coup de chaud. Il suf­fit de conti­nuer notre marche sur une cen­taine de mètres pour aper­ce­voir les restes cal­ci­nés de struc­tures métal­liques éven­trées, face à une cour de béton enva­hie par des herbes sau­vages. Le 26 mai 2019, 6 000 mètres car­rés d’en­tre­pôts partent en fumée quelques numé­ros plus loin. Un panache de fumée noire et grasse, visible à des kilo­mètres, obs­cur­cit le ciel de la ville. Il faut plus de cent sapeurs-pom­piers pour maî­tri­ser le mur de flamme qui s’é­lève à plu­sieurs mètres de hau­teur. Juste en face, s’é­tend sur 150 mètres la façade blanche d’une énorme barre de loge­ments où vivent plu­sieurs cen­taines de personnes.

Rue Sadi-Carnot, rue des sinistres. En juin 2020, c’est au numé­ro 24 qu’un feu s’est déclen­ché : de nou­veau dans un espace de sto­ckage. En plein milieu d’ha­bi­ta­tions, les bâti­ments vétustes de cette ancienne zone indus­trielle, recon­ver­tis en entre­pôts, sont sou­vent loués par des socié­tés de l’é­norme quar­tier du tex­tile. C’est qu’à un jet de pierre, de l’autre côté du canal Saint-Denis, se trouve la zone appe­lée « tri­angle d’or ». Dominée par le groupe Eurasia de Hsueh Sheng Wang qui y pos­sède une grosse par­tie du fon­cier, elle est majo­ri­tai­re­ment occu­pé par des commerçant·es d’o­ri­gine chi­noise. Les pro­prié­taires d’en­tre­pôts, peu regar­dants, se fichent de savoir ce qui s’y passe tant que l’argent rentre1. Ils sont loués, sous-loués, voire sous-sous-loués sans que l’on ne sache plus très bien qui en a l’u­sage. Les pou­voirs publics, ordi­nai­re­ment plu­tôt indif­fé­rents quant à leur uti­li­sa­tion, se cassent les dents lors­qu’ils décident de se lan­cer dans leur réha­bi­li­ta­tion. Abrités der­rière un tis­su de SCI, il est par­fois dif­fi­cile de mettre la main sur les pro­prié­taires. Et ces der­niers, peu enclins à négo­cier, en demandent sou­vent des sommes d’argent exor­bi­tantes. En atten­dant, ce sont les habitant·es qui en paient les conséquences.

Une fois dépas­sés les entre­pôts cal­ci­nés, appa­raissent d’autres han­gars qui, eux, four­millent d’ac­ti­vi­té. En cette fin de ven­dre­di, de nom­breux camions sont garés dans la cour. Des hommes s’af­fairent à y char­ger des car­tons. Quelques pas encore, et la rue Carnot débouche sur le bou­le­vard Félix-Faure. En face, un pont per­met de fran­chir le canal Saint-Denis, où passent des péniches char­gées de sable qui ali­mentent les béton­neurs situés sur les berges. À droite, la sta­tion de métro Aimé-Césaire s’ap­prête à ouvrir ses portes après des années d’at­tente. Le bar-tabac Pont de Stains fait l’angle, son bâti­ment recon­nais­sable à sa forme par­ti­cu­lière. Devant, des fumeurs et des buveurs de café, et deux por­teurs du Fashion Center, recon­nais­sables à leur diable métal­lique bleu, qui prennent une pause en grat­tant des jeux de hasard. Sans doute venus de la région de Wenzhou comme la plu­part des tra­vailleurs et tra­vailleuses du quar­tier, ils courent toute la jour­née sur les trot­toirs du quar­tier, pous­sant des piles de caisses devant eux.

Auber’ c’est pas L.A., c’est Detroit
« Un peu ivre », Rémy

À gauche, le bou­le­vard tourne à 135°. L’espace tri­an­gu­laire qui fait l’angle semble ser­vir de par­king. Un plan du ter­roir de Saint-Denis, datant de 1708, indique que se trou­vait là une croix de chemin2, aujourd’­hui dis­pa­rue. De l’autre côté, le fabri­cant d’huile pour moteurs Motul s’est ins­tal­lé dans ce que furent les bâti­ments en tri­angle de la fon­de­rie Seine Ardennes, ins­tal­lée en ces lieux dans la pre­mière décen­nie du XXe siècle. D’un côté comme de l’autre, des graffs évo­quant l’u­ni­vers méca­nique ont été peints sur un fond rouge-orange vif.

Le bou­le­vard est ani­mé. Bruits de klaxons et musique d’au­to­ra­dios. Le pol­len et la pol­lu­tion font éter­nuer. Des trous dans le bitume laissent par­fois voir les pavés d’o­ri­gine. Parallèle au canal Saint-Denis, c’est un des axes de cir­cu­la­tion prin­ci­paux de la ville. Ce n’est pas un lieu de rési­dence. Son ouver­ture à la fin du XIXe siècle a mar­qué le début d’une intense acti­vi­té indus­trielle pour le quar­tier, notam­ment dans les domaines de la chi­mie et de la métal­lur­gie. De cette époque sub­sistent nombre de bâti­ments recon­ver­tis aujourd’­hui en acti­vi­té com­mer­ciale. Comme la cour devant laquelle on passe à pré­sent, et dont les bâti­ments furent ceux d’une car­ton­ne­rie ouverte en 1891, une des pre­mières usines du coin. Désormais, des com­merces asia­tiques, un super­mar­ché, un gros­siste en vin et un res­tau­rant à la façade impo­sante, le Royal Dinasty, s’y sont ins­tal­lés. En face, le ven­dre­di, le trot­toir est rem­pli de fidèles venus prier à la mos­quée de la Fraternité, abri­tée der­rière un por­tail dis­cret qui ne laisse pas devi­ner la fonc­tion du lieu.

Au numé­ro 87, un com­plexe de bureaux à la façade terne et recou­verte de tôle ondu­lée, carac­té­ris­tique des bâti­ments admi­nis­tra­tifs, abrite le centre des impôts d’Aubervilliers. Sous la cha­leur inha­bi­tuelle d’un mois de mai, avant même l’ou­ver­ture, une file d’at­tente s’é­tire sur des dizaines de mètres le long du trot­toir. Elle témoigne de la frac­ture numé­rique qui touche la ville, comme de la diver­si­té des situa­tions face à l’ad­mi­nis­tra­tion fis­cale, que quelques clics ne suf­fisent pas à résoudre. Elle témoigne, aus­si, de ser­vices publics à bout de souffle dans le 93. Dépecés par les poli­tiques néo­li­bé­rales de ses der­nières années, ils manquent de personnel.

Quelques mètres plus loin, on croise sur le trot­toir des groupes d’hommes qui attendent. Ils sont ados­sés au mur, ou assis sur le trot­toir, sous les pla­tanes pour s’a­bri­ter du soleil. La plu­part sont noirs, et jeunes. Eux ne sont pas venus rem­plir leur décla­ra­tion d’im­pôts. Probablement qu’ils ne seraient pas impo­sables de toute façon. La plu­part sont sans-papiers, pré­caires. Ils viennent ici louer leur force de tra­vail devant les nom­breux gros­sistes du bâti­ment qui ont pignon sur bou­le­vard. La Plateforme du Bâtiment s’est ins­tal­lée sur l’an­cien site des acié­ries de Micheville. Lapeyre, lui, a occu­pé les bâti­ments de ce qui fut la scie­rie des Fils de Arthur Mathieu depuis la fin de la Grande Guerre jusque dans les années 1970. À deux pas des finances publiques, c’est le bal­let des camion­nettes de sous-trai­tants et d’ar­ti­sans, par­fois des voi­tures de par­ti­cu­liers qui s’ar­rêtent, le temps de héler depuis le volant les hommes aux aguets. On recherche un manœuvre, un maçon, un menui­sier, pour la jour­née ou quelques heures. Celui qui a la chance d’être choi­si empoigne un sac dans lequel on devine quelques outils, des gants de tra­vail, peut-être un casque de chan­tier. Les autres conti­nuent à tuer le temps en bavar­dant, siro­tant un soda ou balayant l’é­cran de leur télé­phone. La veste de cou­leur vive siglée Eiffage Construction que porte l’un d’eux suf­fit à racon­ter le sys­tème d’ex­ploi­ta­tion par la sous-trai­tance mis en place par les géants du BTP. Un article de l’Humanité daté de 2004 évo­quait déjà la situa­tion de ces tra­vailleurs. Pas grand-chose a chan­gé, si ce n’est qu’à l’é­poque on y buvait semble-t-il plus de bières, ser­vies par le res­tau­rant turc fer­mé aujourd’­hui, et que les ouvriers venus d’Europe de l’Est étaient plus nombreux.

De tels groupes s’é­grènent le long du bou­le­vard, à mesure que celui-ci file au sud-est vers la porte de la Villette, au fil des com­merces du bâti­ment. À l’en­droit où il croise la rue Karman, venue du nord, nous bifur­quons dans celle-ci. Anciennement rue de la Goutte-d’Or, elle a été renom­mée en hom­mage à l’an­cien ouvrier frai­seur, résis­tant com­mu­niste dépor­té à Dachau. L’homme a été maire com­mu­niste de la ville de 1957 jus­qu’à sa mort en 1984. Son fils Jean-Jacques, fon­da­teur de la ten­dance interne Gauche Communiste3 au sein du PCF, a essayé en vain de suivre ses traces. Sa der­nière ten­ta­tive de se faire élire maire aux élec­tions muni­ci­pales de 2020, can­di­dat dis­si­dent face à la maire PCF sor­tante Meriem Derkaoui, se solde par un échec, impu­table à l’é­cla­te­ment des can­di­da­tures mais sans doute aus­si à une décon­nexion de plus en pro­fonde avec la popu­la­tion. La vic­toire sur­prise de la liste de droite marque l’o­rai­son funèbre de la domi­na­tion com­mu­niste sur la ville.

Du haut d’ma tour, j’vois qu’les H.L.M
Et la vie est par­faite que quand j’re­garde la lune […]
Du haut d’ma tour, j’vois qu’les H.L.M
Vécu dans les coins sales, ouais, ma vie c’est ça

« Du haut de ma tour », Rémy

Là où nous sommes entrés dans la rue Karman, du côté droit, se trou­vait aupa­ra­vant la cité Demars. Le déve­lop­pe­ment de cette par­tie de la ville autour du quar­tier Quatre-Chemins s’ef­fec­tue de manière rapide et incon­trô­lée à par­tir de 1860. La flo­rai­son des indus­tries s’ac­com­pagne d’un besoin de loge­ments pour les ouvrier·es qui y tra­vaillent, venu·es du nord et de l’est de la France, mais aus­si de Belgique, du Luxembourg, d’Allemagne, de Suisse, puis de Bretagne, d’Espagne, d’Italie, de Kabylie, du Portugal, de Kabylie de nou­veau… Cette popu­la­tion est cou­pée du reste d’Aubervilliers, un gros bourg alors. Une cou­pure à la fois géo­gra­phique, les deux quar­tiers étant sépa­rés par des espaces moins denses dédiés au maraî­chage, mais aus­si sociale. Ville rurale, Aubervilliers est peu­plée à l’é­poque d’a­gri­cul­teurs, et les notables locaux occupent le centre.

C’est dans ce contexte qu’en 1866, un groupe d’habitant·es du quar­tier indus­triel en plein essor entame des démarches pour deman­der l’in­dé­pen­dance des Quatre-Chemins et faire séces­sion avec les com­munes de Pantin et d’Aubervilliers. Ils leur reprochent de faire peu de cas de la situa­tion des ouvrier·es du nou­veau quar­tier en pleine expan­sion. Le nom des membres de la com­mis­sion qui adresse le 1er mars 1872 à l’Administration supé­rieure un expo­sé des motifs pour une consti­tu­tion en com­mune dit les ori­gines diverses : Cartier-Bresson, Sarrebourse d’Audeville, Beaujard, Odend’hal, Vallienne, Leonardy, Ed. Michaud, Nicolle, Joigneaux-pou­lain, Jeneson, Muller, Rimailho. Ils écrivent qu’« il existe, dans le groupe des Quatre-Chemins, deux par­ties impor­tantes, puisque la popu­la­tion de cha­cune d’elles dépasse 3 000 habi­tants ; l’une, la cité Demars, située sur le ter­ri­toire d’Aubervilliers ; l’autre, la cité Forey, sur celui de Pantin, n’ont pas été rache­tées par ces com­munes. De là, des incon­vé­nients fort graves pour les habi­tants : des mois entiers se passent sans que les immon­dices soient enle­vés dans ces rues qui, durant l’hi­ver, se changent en véri­tables cloaques ». En 2022, la pro­pre­té de la ville reste une reven­di­ca­tion de nombre de ses habitant·es. La nuit, les chats rasent les murs quand les rats chassent dans les poubelles.

Les dis­si­dents de 1872, forts du sou­tien de 1034 signa­taires, ajoutent : « 3 500 habi­tants peuplent la cité Demars ; cette cité située en contre­bas, n’ayant pas un seul égout pour rece­voir les eaux plu­viales et ména­gères, ces eaux s’a­massent près des habi­ta­tions, et forment actuel­le­ment trois mares per­ma­nentes qui, l’é­té, deviennent un véri­table foyer pes­ti­len­tiel. Il y a là une ques­tion d’hy­giène publique. Il faut que ces cloaques dis­pa­raissent. Sur tous les points de notre centre, nous avons à consta­ter la même indif­fé­rence de la part des deux com­munes aux­quelles nous appar­te­nons. » Dans une tirade à l’ac­tua­li­té trou­blante, ils dénoncent : « La situa­tion que nous subis­sons peut, jus­qu’à un cer­tain point, s’ex­pli­quer par notre éloi­gne­ment : nos besoins ne frappent pas l’é­di­li­té, chaque jour, à chaque ins­tant ; nous sommes des annexes, des extré­mi­tés ; nous sommes oubliés. » Déjà, Aubervilliers est rebelle et ne s’en laisse pas compter.

La cité Demars, insa­lubre, fait l’ob­jet d’une recons­truc­tion com­plète dans les années 1960 et devient la cité Villette, appe­lée aus­si Les 45. Une bou­lan­ge­rie fait l’angle de la rue Karman avec la rue Bordier. L’accueil est cha­leu­reux ; les client·es bavardent avec les employé·es — et tant pis si une queue se forme. À la pause de midi, des ouvriers viennent y trou­ver de quoi cas­ser la croûte. Une poi­gnée de pièces jaunes ser­rées dans la paume, les enfants y achètent des bon­bons quand sonne la cloche de l’é­cole pri­maire Francine-Fromont toute proche. Nous conti­nuons à remon­ter la rue, le long d’un trot­toir bor­dé de quelques arbres qui apportent une fraî­cheur bien­ve­nue. En face, la façade d’une ancienne usine recou­verte de lierre laisse devi­ner par ses ouver­tures une grande friche à l’abandon.

À côté de la bou­lan­ge­rie, un grand por­tail ouvert laisse voir une cour arbo­rée entou­rée d’un énorme bâti­ment de brique rouge. Construit au début des années 1930, il abrite 125 loge­ments des HBM, ancêtres des HLM, et fait tou­jours par­tie du parc de loge­ments sociaux de l’OPLH d’Aubervilliers. Ces appar­te­ments bon mar­ché sont une des rares ini­tia­tives des pou­voirs publics de l’é­poque en direc­tion de la popu­la­tion qui afflue. La plu­part des loge­ments construits pour les ouvrier·es sont des pro­jets du mar­ché pri­vé et spé­cu­la­tif. Ainsi, un peu plus loin, au numé­ro 22, se dresse le pre­mier bâti­ment d’un ensemble de cinq immeubles paral­lèles de cinq à six étages en brique rouge « construits à la même époque, en 1928–1929, par un unique pro­prié­taire, M. Estique, en plu­sieurs tranches et à deux adresses dif­fé­rentes, bien que l’ensemble cor­res­ponde à une seule par­celle ». Si les construc­tions du 22 sont de qua­li­té, ce n’est pas le cas de la majeure par­tie des réa­li­sa­tions pri­vées. À l’é­poque déjà, le sou­ci de ren­ta­bi­li­té prend le pas sur d’autres considérations.

Une lourde grille en fer for­gé sépare de la rue la pre­mière des cours pavées de l’en­semble. Un pas­sage qui s’ouvre à droite sous les bâti­ments per­met de pas­ser de l’une à l’autre. Les deux pre­mières sont encom­brées de scoo­ters, vélos et vélos élec­triques. Les sacs iso­thermes accro­chés sur les porte-bagages, siglés Deliveroo, UberEats, Picard, ne laissent guère de doute quant à leur uti­li­sa­tion. Originaires en grande par­tie d’Asie du Sud et d’Afrique du Nord, sou­vent jeunes, les livreurs sont nom­breux à loger dans les immeubles des envi­rons. Si cer­tains vivent avec leur famille, d’autres coha­bitent entre hommes dans des appar­te­ments exi­gus, où les lits en mez­za­nine per­mettent d’aug­men­ter le nombre de cou­chages. Un petit groupe semble orga­ni­ser le tra­vail et gérer la flotte de deux roues, dont ils s’oc­cupent des répa­ra­tions. Peut-être louent-ils aus­si des comptes sur appli­ca­tions et des loge­ments ? Là où vivent des tra­vailleurs pré­caires, les mar­chands de som­meil font leur beurre. Ils louent à prix d’or des endroits insa­lubres, caves, garages, à celles et ceux qui n’ont pas la pos­si­bi­li­té de trou­ver un loge­ment sur le mar­ché légal de la loca­tion — lui-même impi­toyable. Depuis le début des années 2000, la mai­rie tente de s’at­ta­quer à cette autre forme d’ex­ploi­ta­tion. Là encore, les pro­cé­dures sont longues et les condam­na­tions sont rares.

Au numé­ro 24, les anciens locaux de la socié­té Rouière et com­pa­gnie ont été trans­for­més en boxes à louer, comme l’an­nonce une pan­carte agré­men­tée d’un numé­ro de télé­phone accro­chée sur le mur de la rue. Le pavillon exté­rieur, bureaux de la direc­tion deve­nus lieux de vie, a été construit lui aus­si par Henri Peping. De temps à autre, à ce niveau, le trot­toir est encom­bré de ce qui semble avoir été des effets entre­po­sés et lais­sés à l’a­ban­don. Morceaux de meubles, planches de bois, car­tons déchi­rés d’où s’é­chappent de mys­té­rieux cahiers ayant appar­te­nu à une asso­cia­tion catho­lique, désor­mais livrés à la pluie et au vent avant d’être ramas­sés par les éboueurs. Un tas de ciment qui a cou­lé d’un sac éven­tré il y a plu­sieurs mois est tou­jours là. Dans l’air, flotte une odeur de levain. Nous pas­sons devant les locaux modernes de La Parisienne de baguette. Cour fer­mée par un grand por­tail métal­lique noir, et façade de la même cou­leur, la socié­té de bou­lan­ge­rie indus­trielle ins­tal­lée à Aubervilliers depuis 2014 connaît une belle réus­site. Mais en 2019 la pré­fec­ture tire la son­nette d’a­larme. Comme l’ex­plique un article du Parisien : « En début d’an­née, la muni­ci­pa­li­té avait été échau­dée par l’é­tat des lieux alar­miste dres­sé par la pré­fec­ture et son ser­vice des ins­tal­la­tions clas­sées. » Branchement illé­gal sur une conduite de gaz aérienne, exploi­ta­tion de farine dans une quan­ti­té supé­rieure à celle auto­ri­sée… Les deux forment un cock­tail explo­sif, comme le relèvent les ser­vices pré­fec­to­raux, qu’on ne peut guère taxer de gau­chisme, et qui ont conclu que « les ins­tal­la­tions de com­bus­tion de gaz et de sto­ckage de farine génèrent un risque acci­den­tel impor­tant, alors que l’é­ta­blis­se­ment est implan­té en zone urbaine dense, à proxi­mi­té d’im­meubles d’ha­bi­ta­tion et d’un éta­blis­se­ment sco­laire ». Tout est bon pour le pro­fit, et tant pis pour celles et ceux qui habitent autour. Depuis, les patrons affirment avoir effec­tué des tra­vaux pour mettre l’é­ta­blis­se­ment aux normes.

La vie on la trouve belle comme ce joli levé d’bé­cane
SO, Mac Tyer

Un scoo­ter passe en vrom­bis­sant. On remonte la rue, pas­sant devant un immeuble moderne, un bâti­ment indus­triel qui semble à pré­sent occu­pé par une mys­té­rieuse SCI, puis de nou­veau un immeuble début de siècle. Après avoir dépas­sé un res­tau­rant de spé­cia­li­tés afri­caines, notre marche nous amène devant le numé­ro 67. Un por­tail métal­lique noir mat dont la porte ouverte cache un petit bâti­ment peint en blanc, haut d’un étage. Rien n’in­dique que se trouve là une des deux « dark kit­chen » de Deliveroo en région pari­sienne. Sur Google Maps, on ne sait qui a bien pu ran­ger la socié­té dans la caté­go­rie « soupe popu­laire »… Midi approche, c’est l’heure du coup de feu. Malgré l’af­fiche posée sur le por­tail, aucun livreur « ne se gare moteur cou­pé » dans la cour. Un simple coup d’œil suf­fit à com­prendre qu’elle serait trop exi­guë pour tous les accueillir. Alors la ving­taine de tra­vailleurs du bitume, que la socié­té pré­fère appe­ler les « riders » pour don­ner un côté spor­tif et chic à l’ex­ploi­ta­tion de la force de tra­vail, gare ses engins sur la piste cyclable devant les locaux. Quand vient le tour de l’un de récu­pé­rer une com­mande, il faut cou­rir s’en empa­rer au comp­toir avant de fon­cer la livrer, par­fois à quelques cen­taines de mètres seule­ment, et jus­qu’à 4 kilo­mètres, dans les nom­breux immeubles de bureaux qui se sont ins­tal­lés entre Porte de la Villette et Pantin.

Ouverte le 7 avril 2021, c’est la troi­sième cui­sine du genre en France pour la pla­te­forme de livrai­son à domi­cile. Après être deve­nue un acteur incon­tour­nable sur le mar­ché, elle a déci­dé de prendre le contrôle à la source des livrai­sons en dis­po­sant de ses propres lieux de pro­duc­tion. Elle pro­pose ain­si ses locaux à huit res­tau­ra­teurs répu­tés, pro­prié­taires par­fois d’é­ta­blis­se­ment dans les quar­tiers hup­pés de la capi­tale. Autant d’en­seignes qui ont choi­si en connais­sance de cause un sys­tème lucra­tif d’ex­ploi­ta­tion de tra­vailleurs pré­caires, et la concur­rence avec les petits éta­blis­se­ments de res­tau­ra­tion d’Aubervilliers, pour aug­men­ter leurs pro­fits. Elles béné­fi­cient des don­nées sta­tis­tiques accu­mu­lées par Deliveroo sur les com­mandes et les lieux de livrai­son pour opti­mi­ser leurs menus. Tripletta, Pierre-Sang, K‑Town, PNY, Bao Family, le Petit Cambodge… Chaque entre­prise de res­tau­ra­tion recrute son équipe de cuis­tots, qui char­bonnent pour que soient livrés en moins de 30 minutes les plats commandés.

De com­plai­sants articles relaient la com­mu­ni­ca­tion de la pla­te­forme, dont les res­pon­sables affirment s’ins­tal­ler dans un sec­teur où, d’a­près eux, les pos­si­bi­li­tés de res­tau­ra­tion seraient limi­tées. Pourtant, les éta­blis­se­ments ne manquent pas dans les envi­rons. Rien que dans un rayon de quelques cen­taines de mètres, on trouve de la cui­sine fran­çaise tra­di­tion­nelle au café-res­tau­rant le 421, de la cui­sine turque au grill Rojden, de la cui­sine por­tu­gaise au Saint Miguel, et plé­thore de res­tau­rants asia­tiques dans le quar­tier du tex­tile tout proche… Le tout frais, bon mar­ché et de bonne qua­li­té la plu­part du temps. En réa­li­té, ce quar­tier par­ta­gé entre loge­ment, acti­vi­tés diverses de vente en gros et petites PME/PMI a per­mis à la socié­té de louer 700 mètres car­rés de locaux à un loyer bien infé­rieur à ceux de Paris, tout en béné­fi­ciant d’une loca­li­sa­tion stra­té­gique proche de nom­breux sites de bureaux iden­ti­fiés comme sources de com­mandes. Avantage non négli­geable, elle béné­fi­cie éga­le­ment d’une réserve de main‑d’œuvre cor­véable à mer­ci. C’est en effet dans les quar­tiers popu­laires, et non dans les beaux quar­tiers de la capi­tale, que vivent la plu­part des livreurs à scoo­ter et vélo, nou­veaux pro­lé­taires d’au­jourd’­hui. Alors que les pla­te­formes dégra­daient condi­tions de tra­vail et rému­né­ra­tions après avoir acquis une hégé­mo­nie sur le mar­ché, les étudiant·es et jeunes actifs et actives, nom­breux et nom­breuses à tra­vailler pour celles-ci à leur lan­ce­ment, ont lais­sé pro­gres­si­ve­ment la place aux tra­vailleurs les plus pré­caires, sans-papiers qui sous-louent comptes d’ap­pli­ca­tion et deux-roues à des réseaux orga­ni­sés de type mafieux. De nos jours, une course ne leur rap­porte par­fois que quelques cen­times d’euros.

La dark kit­chen jouxte le pro­jet Villa Favory. La boucle se ferme. Quand, dans leur bulle, la faim les pren­dra, les futurs occupant·es n’au­ront qu’à ouvrir leur appli­ca­tion sans quit­ter leur abri, leur cocon… En face des immeubles en construc­tion, la cité Carnot fait la tran­si­tion entre la fin des indus­tries et l’ex­ploi­ta­tion des auto-entre­pre­neurs, entre acti­vi­tés de pro­duc­tion et acti­vi­tés de ser­vice. En 1987, l’an­cienne fon­de­rie qui occu­pait le site est rem­pla­cée « par une cité indus­trielle construite pour accueillir des PME-PMI. […] Ce site repré­sente un bon exemple de l’adaptation de l’architecture indus­trielle aux nou­velles normes du mar­ché où pré­do­minent, en centre urbain, les petites struc­tures ». Le site n’a plus si fière allure. Une dizaine de plaques sur un mur au pied duquel des herbes sau­vages sor­ties du bitume ont atteint une hau­teur incon­grue, liste les socié­tés encore présentes.

J’ai sou­vent eu l’seum pour mon père qui bosse à l’usine
Putain j’hal­lu­cine, vécu d’fou du vieux, d’la vieille 
« Freestyle Renaissance », Rémy

Le par­cours long de 1 600 mètres que nous avons sui­vi longe une zone en forme de tri­angle rec­tangle et englobe une sur­face d’en­vi­ron 11,5 km². Un siècle de muta­tions des classes labo­rieuses viennent s’y téles­co­per ; de mul­tiples natio­na­li­tés s’y croisent. Dans les loge­ments construits au début du XXe siècle pour les ouvrier·es des grosses indus­tries en plein déve­lop­pe­ment arri­vés de l’est et du sud de l’Europe, vivent désor­mais les tra­vailleurs pré­ca­ri­sés des pla­te­formes de livrai­son, de la sous-sous-trai­tance du BTP ou du com­merce de tex­tile en gros, venus d’Afrique du Nord, de Chine, d’Asie du Sud-Est ou d’Afrique sub­sa­ha­rienne. Avec la com­pli­ci­té des gou­ver­ne­ments, en s’ap­puyant sur l’au­to-entre­pre­neu­riat, ces entre­prises ont réus­si à contour­ner les obli­ga­tions du code de tra­vail, pri­vant leurs tra­vailleurs et tra­vailleuses — d’a­vec qui elles nient tout lien de sala­riat — des pro­tec­tions les plus essen­tielles gagnées d’ar­rache-pied au fil des luttes syn­di­cales. Ces entre­prises n’ont rien de moderne. Au contraire, leurs pra­tiques nous ramènent un siècle en arrière, au temps du louage d’ou­vrage. Les tra­vailleurs et tra­vailleuses pré­caires ont tou­jours été indis­pen­sables au fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme afin de lui évi­ter toute pénu­rie de main‑d’œuvre. Aucun de ses acteurs, dont l’État qui lui four­nit les condi­tions de son déve­lop­pe­ment, n’a inté­rêt à ce que cela cesse. Plutôt que de don­ner aux habitant·es du quar­tier les moyens d’ac­cé­der à un meilleur niveau de vie là où ils résident, et ris­quer de perdre cette fameuse réserve de main‑d’œuvre, les pro­jets de réha­bi­li­ta­tion visent à faire venir de l’ex­té­rieur une popu­la­tion plus aisée. La coha­bi­ta­tion ne sera que vir­tuelle : les rési­dences à des­ti­na­tion de ces nou­veaux et nou­velles habitant·es sont des enclaves cou­pées de l’ex­té­rieur, secon­dées par des struc­tures pri­vées qui inves­tissent un juteux mar­ché : écoles Montessori pri­vées, dark kit­chen, dark stores… Tout est fait pour que cha­cun reste dans son monde et que, sur­tout, celui-ci ne change pas. Mais face aux pro­mo­teurs avides qui la dévorent, la ville n’a pas dit son der­nier mot — comme l’a mon­tré récem­ment la vic­toire des jardinier·es en lutte et de leurs sou­tiens au nord-est de la ville, dans la zone du Fort. Au prix d’une résis­tance déter­mi­née, ils ont obte­nu l’ar­rêt des tra­vaux d’une pis­cine olym­pique avec sola­rium qui avaient condam­né au béton une par­tie des parcelles.

Surtout, les « gen­tils enfants d’Aubervilliers » ne renoncent pas : ils ont vu leurs parents tri­mer, appris jeunes qu’ils allaient devoir char­bon­ner pour arra­cher ce qu’une socié­té qui les regarde avec mépris n’a pas accor­dé à leurs familles. Grandir à Aubervilliers, c’est apprendre à trans­for­mer la rage en déter­mi­na­tion. Et, pour reprendre les mots de Nora, si « l’as­cen­seur social est blo­qué, on prend les esca­liers, et avec des cla­quettes ».

Aujourd’hui y’a des ter­rains avant ça creu­sait les mines 
On est tou­jours en bas
Toujours au char­bon ma caille 
Ça m’empêche de dor­mir tous les gyros dans la ville 
Ça m’empêche de sou­rire tous ces bâtards qui t’embarquent
Aujourd’hui y’a des ter­rains avant ça creu­sait les mines
On est tou­jours en bas
Toujours au char­bon ma caille

« Charbon », Rémy


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Loez | Ballast


  1. Lire l’en­quête de Nathalie Revenu pour Le Parisien.
  2. Croix mar­quant la chris­tia­ni­sa­tion d’un lieu et ser­vant de repère.
  3. Qui appelle à reve­nir aux fon­da­men­taux du mar­xisme.

REBONDS

☰ Lire notre récit  « Tout ce qui vit », Élie Marek et Elias Boisjean, mai 2022
☰ Lire le texte « 99 », Marc Nammour, avril 2022
☰ Lire notre récit « Drôle de temps, ami », Maryam Madjidi, janvier 2022
☰ Lire les textes « Combien de fois », Claro, décembre 2021
☰ Lire notre nouvelle « L’usine », Marc Graciano, novembre 2021
☰ Lire notre nouvelle « La pierre de Naplouse », Jérémie Rochas, juin 2021

Loez

(Photo)journaliste indépendant, Loez s'intéresse depuis plusieurs années aux conséquences des États-nations sur le peuple kurde, et aux résistances de celui-ci.

Découvrir d'autres articles de



Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.