Tout ce qui vit


Texte paru dans le n° 10 de la revue papier Ballast (décembre 2020) | Série « Luttes animales, luttes sociales »

Si le mou­ve­ment socia­liste his­to­rique a comp­té de nom­breuses voix ani­ma­listes, force est de consta­ter que l’une de ses branches, l’a­nar­chisme, a témoi­gné d’un inté­rêt plus appuyé encore. De Louise Michel à la for­ma­tion — ces der­nières décen­nies — des prin­ci­pales orga­ni­sa­tions ani­ma­listes ou anti­spé­cistes, la pen­sée liber­taire irrigue la cause ani­male. Son désir de mettre en évi­dence l’en­semble des pro­ces­sus sociaux de sujé­tion, de domi­na­tion et de hié­rar­chi­sa­tion n’y est pas pour rien. Ce texte raconte la créa­tion, dans les années 1910 et 20, de deux com­mu­nau­tés végé­ta­liennes dans l’Aisne puis l’Indre-et-Loire. À la tête de la pre­mière, une mili­tante fémi­niste, un ancien ser­ru­rier et un ancien tailleur de pierre. Il est pour eux ques­tion de rompre avec le capi­ta­lisme indus­triel et de refu­ser d’u­ser de « sa force sur des êtres sen­sibles ». À la tête de la seconde, ce même ser­ru­rier : ne pas exploi­ter les ani­maux, c’é­tait, disait-il, voir adve­nir « la Révolution immé­diate ». Troisième volet de notre série « Luttes ani­males, luttes sociales ». ☰ Par Élie Marek et Elias Boisjean 


[lire le deuxième volet de notre série « Luttes ani­males, luttes sociales »]


L’époque vou­lait la mous­tache four­nie, recour­bée vers les pointes. On dira même que c’était là l’une des marques de « l’homme de gauche ». Sa mous­tache, Louis Rimbault la por­tait drue, large certes, mais taillée nette aux com­mis­sures. En des­sous, la mâchoire est forte ; de même le front, au-dessus.

On le voit pris de face, le regard dur et clair, veste noire et col fer­mé. De pro­fil, le buste dense, le nez effi­lé. On le sait proche des illé­ga­listes, ces jeunes gens las­sés des petits emplois manuels qu’on leur octroie et for­més sur le tas à la poli­tique — ils volent de temps à autre, sabotent ce qui leur paraît incon­gru. C’est le temps de Bonnot et de sa bande effrayant la bour­geoi­sie pari­sienne, n’hésitant pas à tuer pour voler ou ne pas être pris après l’avoir fait. Le pas­sage de Louis en pré­ven­tive nous lais­se­ra les détails de son visage. L’accompagne dans les archives Marius Metge, liber­taire tout autant, qui connaî­tra le bagne et crè­ve­ra en Guyane. Une bar­biche four­nie lui enserre lèvres, nez et menton.

Louis, plus que Marius, lais­sa des traces, ou du moins, sa vie durant, s’y effor­ça. Aussi pour­rait-on le voir torse nu par­mi ses cama­rades de la colo­nie natu­riste et végé­ta­lienne de Bascon, près de Château-Thierry, dans l’Aisne. On le ver­ra plus sûre­ment pre­nant la pose, genou flé­chi sur le fer d’une bêche, entou­ré de quelques com­pa­gnons et enfants, au-devant d’un corps de ferme et d’une dépen­dance tout à fait effon­drée. Le cli­ché date de 1925 et la légende dit : « État de la Cité libre végé­ta­rienne Terre libé­rée. Œuvre de Régénération et de Libération indi­vi­duelle. » Sont pré­sents, outre Louis, sa com­pagne Clémence, Gabrielle Lallemand que l’on sur­nomme Gaby, sa fille Solange et Léonie Pierre, dite Ninette, jeune femme adop­tée par le couple Rimbault dix ans plus tôt. Toutes et tous avec fer­veur bêchent une terre qui doit leur don­ner de quoi sur­vivre. Halte aux faux besoins, dit Louis dénon­çant ses cama­rades consom­mant alcool, tabac, thé, café, viande, vinaigre, sucre raf­fi­né et s’habillant plus qu’ils ne devraient. C’est par la réforme de soi qu’adviendra la Révolution, ajoute-t-il, sui­vant par là cette sin­gu­lière incar­tade que for­ma au siècle pas­sé une poi­gnée d’anarchistes « indi­vi­dua­listes » et farou­che­ment végétaliens.

Des caisses sur le dos, les flancs. Tout un bric-à-brac d’obus et de mitraille pour ceux qui s’en vont mou­rir pour ceux qui le leur ordonnent. Des hybrides à l’étymologie dou­teuse : sans doute est-ce assez pour les mépri­ser juste ce qu’il faut. Ça non, ils n’ont pas l’élan cabré du des­trier de ce con de Consul un jour Empereur, ça non, David ne peint pas les mulets. Alors ils marchent tant et tant dans la boue et le sol troué, la caillasse et la neige, les fos­sés et les routes qui font des mon­tées et des pentes. Autour d’eux, on parle alle­mand, fran­çais, anglais ou ita­lien. Sans doute ça ne leur importe que peu. Il y a des camions sales, des hommes avec des gros sacs et d’autres avec des tis­sus rou­gis sur la face ou des qui appellent leur maman. Les mulets avancent en file, par­fois. Lentement, tou­jours. Seul le soleil semble son­ger à eux, confiant ses ombres à cha­cun de leurs pas.

[Pilipili Mulongoy]

Il faut bien naître un jour quelque part : alors c’est à Tours, le 9 du mois d’avril 1877, que Louis Rimbault s’est acquit­té de cette drôle d’affaire.

Sa mère est cou­tu­rière, elle se nomme Rechaussat. De son père adop­tif, Charles, il apprend l’art des clés et des ser­rures, hérite du nom. Mais de son alcoo­lisme il ne veut pas ; sur sa table ne siègent ni le rouge sec de Touraine, qu’on dit de Bourgueil, de Meslan ou de Chinon, ni la prune, la pomme ou la poire qui font cette gnôle âcre sor­tant goutte à goutte de l’alambic. D’ailleurs la Loire et ses vins s’éloignent : c’est à Paris que la famille s’installe bientôt.

À la tôle il s’attèle, puis à tout ce sur quoi ses mains, pour tra­vailler, peuvent se poser. On dit qu’il fut tri­mar­deur avant de s’enfuir de l’hôtel-restaurant qui l’employait, la main non plus sur un outil mais dans celle d’une jeune femme au ventre plus rond qu’avant. C’est la fille des patrons, Clémence ; ce sera plus tard sa femme. Vient l’ouverture d’une quin­caille­rie, puis les menus chan­tiers comme ser­ru­rier : un peu d’artisan, un rien de bou­ti­quier. Pas de ceux qui peuplent Mort à cré­dit, Parisiens des pas­sages où la vie est « plus infect[e] qu’un dedans de pri­son » ; on le croit plus humble, moins vorace et peut-être est-ce en rai­son de cette dou­ceur qu’il aban­donne le maga­sin pour la vie publique. Durant quatre ans il se fait poli­ti­cien. C’est qu’il croit encore en l’élection et se recon­naît « rad-soc » — du Parti radi­cal des Gambetta, des Daladier et des Mendès-France. C’est à Livry, bien­tôt Livry-Gargan, com­mune pavillon­naire de la Seine, qu’entre l’an quatre et l’an huit de 1900, Louis siège au conseil muni­ci­pal. On ne sait ce qu’il y vit, ce qu’il y dit ; tout juste peut-on l’imaginer pro­me­ner son ardeur, son regard et sa per­sonne dans une bour­gade que l’urbanisation bou­le­verse — une ban­lieue toute céli­nienne, encore, celle où offi­cie le méde­cin Bardamu —, avant de s’en retour­ner vers un hôtel de ville aujourd’hui détruit ou à la façade ravalée.

De vote, tou­te­fois, il n’est bien­tôt plus ques­tion. Il s’agit désor­mais de s’abstenir. Et le mou­ton noir n’est pas seul en son trou­peau : des sept ou huit enfants de la famille, c’est selon, plu­sieurs se déclarent à un moment de leur vie anar­chistes. Et c’est plus jeune que soi qui entraîne : Marceau, plume éphé­mère de l’hebdomadaire de Libertad, l’anarchie, dix-neuf ans alors, intro­duit Louis dans les cercles indi­vi­dua­listes au cours de l’année 1908. S’y trouvent le sus­nom­mé Libertad, André Lorulot, puis Rirette Maîtrejean et Victor Kibaltchiche, qu’on appel­le­ra plus tard Victor Serge. Dans les cau­se­ries et les feuilles insur­gées, on dis­cute de la libre dis­po­si­tion de soi, de son corps et de sa pen­sée, de nudi­té et d’un amour sans entraves, de l’émancipation non plus par le tra­vail, mais tout bon­ne­ment de ce der­nier. Se glissent enfin quelques annonces : dans le Libertaire, on lit qu’à Vaux, dans l’Aisne, et à Aiglemont, dans les Ardennes, hommes et femmes font l’expérience d’un com­mu­nisme réel. Certains louent l’audace des pion­niers ; d’autres s’en prennent aux meneurs — Georges Butaud dans un cas, Henry Fortuné dans l’autre — ou au prin­cipe même du retrait. Parmi les anar­chistes, l’expérience à tous ne convient pas. Qu’on se sou­vienne les mots de Reclus, père bar­bu au front fort, lui aus­si : « Dans notre plan d’existence et de lutte, ce n’est pas la petite cha­pelle des com­pa­gnons qui nous inté­resse, c’est le monde entier. »

Il ne s’y trom­pait pas, car de cha­pelles il sera ques­tion : bien des Naturiens — mais la chose est exa­gé­rée tant ils sont peu — exaltent un état pré­his­to­rique où l’humain était chas­seur et man­geait de la viande crue. Ceux-là sont Gravelle, Beylie ou Zisly, ils débattent depuis dix ans déjà d’une régé­né­ra­tion de leurs contem­po­rains par le retour au natu­rel. Butaud et sa com­pagne Sophie Zaïkowska, eux, ne mangent pas la chair des ani­maux, ni les pro­duits de ces der­niers — un point dis­cu­té qui sus­cite et sus­ci­te­ra nombre de que­relles. À par­ta­ger une pitance dis­sem­blable trois fois par jour, on y revient nécessairement.

On ne compte plus les cages ni les caisses qu’on a pris soin de per­cer. Les engins roulent, les fan­tas­sins marchent, les chiens suivent ceux qu’ils n’auraient pas eu l’idée de suivre si les loups en eux don­naient un peu plus de voix. On les entasse. On somme leurs ailes de ne pas s’étendre. Dehors, ça crie. Des voix de mâles et de métal, des machines et des sons si durs que la fumée qui leur suc­cède ne sau­rait cou­vrir. Ils bougent la tête. Ils lancent leurs yeux à tra­vers les bar­reaux et les trous. Il leur arrive de vomir quand la fumée ou les gaz obs­truent leurs becs. Ils ne savent rien de la Patrie, d’Odessa ou des chan­ce­liers au poil argent. Tout juste savent-ils, bien­tôt lâchés dans le vent, qu’il leur fau­dra livrer les mes­sages qu’ils portent à leur cou au creux d’un petit tube. Un fort est tom­bé, ici. L’armée a gagné l’Ouest, là. Et nombre d’entre les pigeons revien­dront pour repar­tir encore : domes­ti­qués, qu’on dit.

[Pilipili Mulongoy]

C’est à Bascon, à quelques 800 mètres de Vaux, que Louis et Clémence découvrent la sévère fru­ga­li­té qu’ils adoptent dès lors. Louis dira du lieu qu’il s’agit là de la pre­mière école de pra­tique végé­ta­rienne qui fut fon­dée. Georges et Sophie y auraient don­né l’essor d’un nou­vel idéal de libé­ra­tion humaine, s’étendant à la bête qu’on ne sacri­fie­ra ni n’attellera. Mais Georges est iras­cible, et Sophie, pour vivre, confec­tionne des fleurs en plas­tique. À Louis revient la bêche, celle sur laquelle il a le pied posé, sur le cli­ché de 1925, celle qu’il pré­fère au soc de l’araire et de la char­rue, bien qu’elle lui entaille le talon. L’homme creuse la terre pour une année seulement.

À Bascon comme à Vaux le par­tage est la seule règle d’une laïque et per­pé­tuelle com­mu­nion. De Louis on retien­dra une sin­gu­lière hos­tie, soit une recette au nom de ce lieu. À mer­veille la « Basconnaise » illustre le prin­cipe de l’infi­nie varié­té ali­men­taire. L’accumulation des ingré­dients le prouve : elle sera com­po­sée de toutes ver­dures pota­gères, de racines crues, ces der­nières net­toyées à la brosse à main dans l’eau cou­rante, accom­pa­gnées de radis rose et de sal­si­fis, de légumes secs, hari­cots et autres fèves, de toutes les varié­tés de choux crus, d’amandes et de blé trem­pés dans l’eau froide, ces deux ali­ments, alliés au reste fai­sant de la Basconnaise un met com­plet, de sou­tien et de force. À Bascon néan­moins, Clémence et Louis ne res­tent guère. C’est à la ville qu’ils retournent, convain­cus des bien­faits d’un cru­di­vo­risme scien­ti­fique et militant.

Une balle s’est per­due dans sa patte pour lui en ravir l’usage : alors il file dans les tran­chées fort des trois qu’il lui reste. La nuit, il glisse son pelage blanc dans le noir d’un abri alle­mand. Certains des siens s’approchent pour une caresse, peut-être un peu de cha­leur. Alors les sol­dats se sur­prennent à sou­rire. Un qui n’a plus de gras et qu’un peu de peau miaule à l’entrée d’une étable effon­drée par le temps ou les tirs hâtifs. Un ser­gent dompte le sau­vage de ce qu’il convient de lait. Sur les para­pets, un félin lèche son poil non sans soin. Un autre s’est habi­tué aux armes du camp qu’il a élu pour des rai­sons qui ne doivent qu’assez peu aux tra­cés des nations. Un autre encore fait des ron­rons au retour d’un sous-lieu­te­nant aimant (ils doivent être « l’innocence » toute incar­née, ces ani­maux qu’on ne mange pas). On raconte même que, Boches comme bouf­feurs de gre­nouilles, leur feu par­fois se tait quand, sou­dain, sur­git un joli mignon chat dans la mire ennemie.

Ils échouent aux Pavillons-sous-Bois, à deux pas de Livry. Tandis qu’à Romainville, tout près plus à l’Est, se pour­suit autour de l’anarchie et sous forme pota­gère la geste com­mu­nau­taire de l’Aisne, Louis fonde avec quelques-uns son propre « milieu libre ». Aux clés et aux ser­rures il retourne, dans un ate­lier qui occupe ses mains. Végétariens et végé­ta­liens s’affrontent sous ce même toit, dans cette même fabrique ; bien vite les tra­jec­toires s’éloignent. C’est aus­si le moment de Bonnot, et les com­pa­gnons des Pavillons ne sont pas des der­niers à être inquié­tés : de Louis à cette époque une his­to­rienne écrit : « Il com­met quelques escro­que­ries à l’assurance mais l’illégalisme n’est pour lui qu’un pis-aller. » Point de crime ni de vol, mais la pri­son tout de même, car on ne sait jamais, croit-on dans les pré­fec­tures et com­mis­sa­riats. Tandis que Louis simule la folie pour mettre fin à sa pré­ven­tive, on dit que Lénine enfourche une bicy­clette pour, depuis Paris, visi­ter Bascon et ce qu’il reste de la colonie.

La guerre passe. Les anar­chistes se déchirent : les plumes de seize d’entre eux écorchent les plus paci­fistes et sou­tiennent l’Entente. Il y a là Kropotkine et le vieux Jean Grave. De tous, le lustre en prend un coup. Louis Rimbault prend sa part dans les affron­te­ments : il est méca­ni­cien chez les frères Licot dans le XXe arron­dis­se­ment de Paris, avant d’être réfor­mé à quelques mois de l’armistice. Puis à la tôle, comme avant aux clés et aux ser­rures, il retourne. Sa verve l’emporte mais ne satis­fait pas le petit patro­nat. Parmi les métal­los, il hausse la voix plus encore, et se retrouve de nou­veau élu comme secré­taire d’un comi­té de grève — par les cama­rades cette fois. Peut-être pro­fite-t-il de ses soi­rées d’alors pour, seul ou avec Clémence, prê­ter l’oreille aux confé­rences régu­lières qu’assurent Georges et Sophie de pas­sage dans la capi­tale. Il adhère à la Fédération anar­chiste et publie dans le Libertaire les détails des Conseils ouvriers syn­di­qués qu’il sou­haite géné­ra­li­ser par­mi les tra­vailleurs. Il entend concur­ren­cer la CGT et celle-ci, par­tant, se méfie de l’homme — autant que l’éléphant se méfie de l’abeille, songe-t-on.

À l’alimentation il revient, cepen­dant, et peu à peu à elle seule il se dédie.

Les sol­dats pouffent et les chiens détalent, bles­sés par les pelles et les râteaux que les pre­miers ont lan­cés sur eux. Un ter­rier tremble de peur. Un bâtard errant demeure sur ses gardes. Dans le no man’s land, ils vont et viennent, efflan­qués et galeux : leur camp, c’est d’abord affaire de roga­tons. Corniauds, racés, réqui­si­tion­nés, domp­tés, hir­sutes, ten­dant leurs muscles sous l’effort, fichant le museau dans les pou­belles, gémis­sant quand le ciel prend rebe­lote la cou­leur des Enfers, livrant des gre­nades et des car­touches. Les sangles écorchent le poil, la pierre blesse sous les pattes. Au col­lier de l’un, les hommes grif­fonnent les batailles menées. Une meute clair­se­mée tra­verse les forêts pleine d’embûches. On abat les indo­ciles. On caresse les méri­tants. On dit sale chien puis on dit bon­chien­chien. Ce brave Rousseau l’a juré : jamais l’animal ne sau­ra ce que c’est que mou­rir (mais Rousseau n’a jamais pris des obus sur la gueule). Ce brave Kant l’a juré : l’Homme compte par­mi ses droits celui de tuer les ani­maux (mais Kant n’a vu le monde qu’à Königsberg). Un chien pisse dans la pluie noire ou les larmes.

[Pilipili Mulongoy]

« Terre Libérée ».

Point de départ et de chute.

L’hiver 1923–1924 voit arri­ver à Luynes, non loin de Tours, les fon­da­teurs de la Cité végé­ta­rienne ima­gi­née par Louis. Ils s’établissent des­sus les allu­vions de la Loire, près d’une pinède et de pièces d’eau mul­tiples, sur dix hec­tares d’une terre fer­tile dépo­sée là par le fleuve. On cultive la vigne, non pour le vin mais pour le fruit ; on récolte des pommes, des poires, des noix et autres coques. L’alambic est remi­sé : c’est à des jus frais et sucrés que l’on pense. Le dimanche, des repas pré­pa­rés par Gaby, cui­si­nière de son état, sont par­ta­gés avec voi­sins et visi­teurs. C’est qu’ils se pressent pour voir de leurs yeux l’expérience. Le Néo-Naturien se fait l’écho de cet enthou­siasme : Louis y dresse d’élogieux bilans, et raconte, for­çant le trait, les péri­pé­ties quo­ti­diennes du lieu. Aussi est-ce grâce à son audace, lit-on, que la main bri­sée il put sur lui-même pra­ti­quer une opé­ra­tion sau­vage, avant de par­tir en pleine fièvre gagner une cli­nique pari­sienne pour s’y faire soi­gner. Qu’on se soit las­sé du bougre ou qu’un mot trop fort ait semé la grogne, Georges et Sophie coupent peu à peu les ponts avec « Terre Libérée », à moins que le contraire ne soit autre­ment vrai.

S’il a les mains écor­chées par l’outil, Louis s’abîme plus encore dans la pro­pa­gande. Il dénonce les gour­mets, noceurs, per­ver­tis et ivrognes, s’en prend aux man­geurs de cadavres, car­ni­vores et autres nécro­phages. La liste des ali­ments pros­crits — poi­sons et faux besoins — n’a de fin. Car Louis en est cer­tain, les végé­taux suf­fisent pour vivre. Aux insa­tis­faits de l’estomac, il rétorque avec un mépris tout médi­cal : ils croient avoir faim alors qu’en réa­li­té ils ont froid. La satié­té que pro­cure la viande ne serait qu’illusion, sitôt chas­sée par le manque une fois le mor­ceau ingé­ré. Et Louis de se perdre en argu­ties et détails phy­sio­lo­giques : amy­lase et cata­lase ; throm­bose, phlé­bite et embo­lie ; fer­ments gly­co­ly­tiques et pro­téo­ly­tiques ; cho­lé­mie, hyper­chlo­ru­rie et oxa­lu­rie. Et cette fichue albu­mine, enfin, fichue car peu­plant plus de pages que les frères de chair et d’os que sont chats, cha­mois et che­vaux, martres, mulots, musa­raignes et mou­tons, vipères, vaches et veaux, van­neaux, visons, vau­tours et varans. C’est par un lent et rai­son­né règle­ment du sens com­mun que la Révolution — y pense-t-il encore seule­ment ? — doit selon Louis sur­ve­nir. Qu’on ose copier sa salade et une contro­verse éclate : la « Niçoise » de Sophie ne serait qu’un pas­tiche de sa « Basconnaise ». Gaby prend par­ti pour la seconde ; la ten­sion, consom­mée, s’affaisse en un mou dénoue­ment. Les uns et les autres, pour l’heure, n’échangent plus.

D’aucuns racontent que les tirs n’entament pas leur tran­quilli­té. Mais cette vache n’en pour­rit pas moins chaque jour tou­jours plus — le vent, aux jours puis­sants, emporte dans ses plis la car­casse par mor­ceaux. Cette autre-là s’est vue fau­chée dans sa course droit vers le ravin et les sol­dats affa­més dépècent sa carne dans l’ombre des cours. Le lait chaud fait de la mousse dans les seaux, les mugis­se­ments montent des étables à l’entour. Des trou­peaux sont venus de l’autre rive de l’Atlantique, wagons, bateaux, wagons, entre­pôts, divi­sions. Les bêtes ont des kystes, on les abat à la chaîne aux arrières des armées. Maillet sur le front, cou­teau fiché dans la gorge des veaux, un bœuf est pen­du à un arbre. Les bou­chers offi­cient comme les sol­dats offi­cient : il faut bien tuer. L’herbe fut verte avant que le sang et les mouches ne brouillent jusqu’à ce sou­ve­nir. Et sur l’herbe rouge et noire d’insectes, les hommes s’engueulent, se jettent des mots, des chiffres et puis des tripes.

L’année 1926, la tuber­cu­lose emporte Clémence, le sou­ve­nir de sa main et de son ventre rond. Les rem­place Gaby, que l’épithète « cama­rade » accom­pagne dans un texte signé de son nom — Gaby, l’épithète et rien de plus, car d’elle il n’y a rien ou presque que nous sachions.

Et d’une poutre sur laquelle il se tient en équi­libre Louis tombe. Il aurait été pous­sé par un élève qu’il ins­trui­sait à la char­pente, dont la pré­sence en ce lieu étonne : un Russe blanc, fas­ciste et mys­tique. Louis a alors 55 ans, perd l’usage de ses jambes et ne se déplace plus qu’à la force de ses bras. Gaby le quit­tant quitte aus­si la colo­nie, sa fille avec elle ; le voi­là seul qui s’agite avec dif­fi­cul­té auprès de Léonie, cette der­nière soi­gnant l’infirme, qui la prend pour femme après l’avoir choi­sie comme fille. Il n’oublie pas de s’en jus­ti­fier, car si le mariage est une ins­ti­tu­tion bour­geoise, c’est aus­si une for­ma­li­té de pru­dente garan­tie contre l’exaction des hommes et de leurs lois.

L’offensive de 1940 leur livre quelques réfu­giés dont il faut prendre soin. L’Occupation les laisse de nou­veau esseu­lés. La fin de la guerre tout autant, sinon quelques étranges venues. Gandhi enver­ra des émis­saires visi­ter « Terre Libérée » et Louis leur répon­dra : La vraie non-coopé­ra­tion aux forces d’oppression ne peut être effi­cace que par le moyen du végé­ta­lisme, qui fait qu’un homme n’a plus besoin de rien ou presque, qui fait qu’un capi­ta­lisme ne trouve plus assez de res­sources d’exploitation. Qu’en dirent les visi­teurs ? On ne le sait. Un fameux dic­tion­naire bio­gra­phique du mou­ve­ment ouvrier fran­çais clôt ain­si l’entrée qu’elle dédie à notre homme, qui s’éteint au faîte de la décen­nie : « Louis Rimbault vécut les der­nières années de sa vie dans la misère, dans des bâti­ments qui mena­çaient ruine, et ostra­ci­sé par les pay­sans des envi­rons qui n’aimaient guère ce couple marginal. »

On n’oserait fin plus juste.



[lire le qua­trième volet | « Animalisme et éco­lo­gie : une dis­cus­sion critique »]


Illustration de ban­nière : Pilipili Mulongoy


REBONDS

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Élie Marek

Étudie la géographie libertaire, écrit et fait du pain.

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Elias Boisjean

Coauteur de Cause animale, luttes sociales au Passager clandestin.

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