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L’usine


Texte inédit pour le site de Ballast

C’est une usine où l’on se presse en nombre. Sauf que, à l’en­trée, le fla­sheur a rem­pla­cé la poin­teuse. Et le cos­tume le bleu de tra­vail. En lieu et place des anciennes machines, la bour­geoi­sie inter­na­tio­nale prend du bon temps : elle trinque, dis­cute et feuillette des maga­zines. En une seule phrase aux allures de nou­velle, le roman­cier Marc Graciano — auteur de sept ouvrages pour la plu­part parus aux Éditions Corti — dépeint, jus­qu’au ver­tige, le monde des gagnants.


C’était une ancienne usine hydro­élec­trique ache­va­lée sur le bras d’un fleuve, presque de suite après sa genèse à la sor­tie d’un lac, et, bien qu’il fît nuit, l’on voyait bien, du fait qu’elles étaient éclai­rées par des pro­jec­teurs sub­aqua­tiques ins­tal­lés dans la pierre des berges, que ses eaux en étaient pures et claires, et les lucides eaux lumi­nes­centes heur­taient l’avant aigu du bâti­ment, comme elles l’auraient fait pour l’étrave d’un vaste navire immo­bile, ce qui créait une frange phos­pho­res­cente, et l’on péné­trait dans le bâti­ment par une pas­se­relle en fer que, pré­sen­te­ment, beau­coup de gens bien habillés et agréa­ble­ment par­fu­més emprun­taient, et l’on sen­tait que tous avaient fait un gros effort ves­ti­men­taire, quoiqu’en des styles dif­fé­rents, et par­fois très excen­triques, et le bâti­ment était consti­tué de hautes ver­rières posées sur une assise en pierre blanche d’au moins deux mètres de hau­teur, et la pierre pos­sé­dait la cou­leur et l’aspect de la craie, et le bâti­ment, en son inté­gra­li­té, devait bien mesu­rer sept à huit mètres de hau­teur, et son toit était fait de tôles en acier auto­pa­ti­nable mon­tées sur une char­pente métal­lique, ce maté­riau moderne ayant sans doute rem­pla­cé le cuivre ou le zinc d’origine, et il fai­sait un camaïeu rouge héma­tite en ce moment de son pro­ces­sus d’oxydation, et il y avait deux hommes à l’entrée du bâti­ment, au bout de la pas­se­relle, et les deux étaient vêtus d’un frac, avec, des­sous le ves­ton à queue de pie, un gilet en moire aux motifs indiens, comme sur les che­mises en soie des anciens gui­ta­ristes hip­pies, et ils étaient coif­fés d’un cha­peau haut de forme, et, grâce à un fla­sheur, contrô­laient les billets d’invitation numé­riques que leur ten­dait, par le tru­che­ment de leurs smart­phones, le joli monde qui se pré­sen­tait à l’entrée, et ils opé­raient avec d’ostentatoires gestes accorts et en incli­nant exa­gé­ré­ment le buste, et bien plus qu’il aurait fal­lu, en véri­té, et par­fois même en sou­le­vant leur cha­peau, et on aurait alors cru à deux pies qui chantent et hochent du bec au faîte d’un mur ou d’un toit, ou à la cou­ronne de l’arbre où elles pro­jettent de nicher, et pour faire péné­trer le public dans la salle, ils écar­taient un immense et épais rideau en velours gre­nat qui en cachait l’intérieur, un rideau de même nature que celui de la scène d’un vieux théâtre pari­sien, et, dis­po­sé le long du rideau, et mon­té sur rou­lettes, se tenait un infi­nis­sable porte-cintres en acier chro­mé qui fai­sait office de ves­tiaire, et quatre jeunes et belles per­sonnes, sans doute des sta­giaires ou des employées pré­caires, étaient atti­trées pour le gar­der, et elles déli­vraient une par­tie de ticket déta­chable et por­tant numé­ro, aux per­sonnes qui dépo­saient leurs vête­ments, tout à fait à l’ancienne manière, ce qui déno­tait avec l’usage des billets numé­riques pour l’entrée, et la salle où l’on fai­sait péné­trer le public était une très vaste salle rec­tan­gu­laire qui conte­nait, sur l’arrière gauche, une plus petite salle vitrée, sans doute l’ancienne place de com­mande de l’usine, dont les vitres avaient été occul­tées avec une pein­ture noire par­fai­te­ment opaque, et, dans ce vaste bâti­ment, il y avait eu jadis de gros géné­ra­teurs fixés au sol par de mons­trueux pitons désor­mais absents, dont les trous avaient été ragréés avec du ciment, et les iso­la­teurs géants en verre fumé des anciennes machines avaient été conser­vés après leur démon­tage et repla­cés en guir­lande au pla­fond, avec cha­cun une lampe led en son inté­rieur, ce qui consti­tuait, au final, un éclai­rage puis­sant et quelque peu féé­rique, et le sol ori­gi­nel en béton avait été pré­ser­vé, quoiqu’il ait été pon­cé et ciré, mais le pon­çage n’avait point été par­fait, et cer­tains creux étaient demeu­rés, qui, comme les anciennes places de fixa­tion des machines, avaient été ragréés avec du béton ciré, et cela fai­sait par­tout sur le sol un camaïeu de gris avec un grand nombre de lunules aux endroits des anciennes irré­gu­la­ri­tés, ain­si que de rondes tache­tures aux endroits des anciennes fixa­tions, comme si le sol était la lisse peau d’un sau­rien tita­nesque, et la salle avait été par­ta­gée en deux longues par­ties, meu­blées de plu­sieurs rangs de chaises pliantes, comme celles jadis ins­tal­lées pour les buvettes des jar­dins publics, ou pour s’asseoir et écou­ter la musique jouée dans le kiosque du parc, et, entre les deux tra­vées de sièges, un long espace libre avait été conser­vé qui consti­tuait une piste, et deux rails paral­lèles cou­raient de part et d’autre de la piste, cha­cun por­teur d’un robot mobile, comme dans une usine de mon­tage auto­mo­bile, sauf que les deux auto­mates por­taient cha­cun une camé­ra au bout de leur bras arti­cu­lé et agile, et, pour l’heure, les deux robots étaient immo­biles, avec le bras replié, et il y avait, der­rière chaque tra­vée, sus­pen­du en hau­teur, un immense écran plat, et un autre rideau de velours gre­nat, mais celui-ci gigan­tesque, avait été ten­du entre le mur du grand bâti­ment et la salle vitrée, et empê­chait de voir l’arrière du vaste bâti­ment et ce qui devait consti­tuer des cou­lisses, et bien que tout le public fût ins­tal­lé, il y eut un long temps d’attente, sans doute tout n’était-il pas prêt en cou­lisse, à moins que cette attente ne fût cal­cu­lée pour faire aug­men­ter l’impatience du public, et exa­cer­ber ain­si son atten­tion, et les deux por­tiers avaient chan­gé de place et de fonc­tion, et ils cir­cu­laient main­te­nant dans le public, por­teurs, en une pose tout à fait pro­fes­sion­nelle, de grands pla­teaux char­gés de coupes de cham­pagne qu’ils offraient gra­cieu­se­ment et avec moult cour­bettes, quand on leur en fai­sait la demande, et les filles du ves­tiaire s’étaient dépla­cées, elles aus­si, et cir­cu­laient aus­si avec de grands pla­teaux, mais, en ce qui les concer­nait, pour récu­pé­rer les coupes vides, et sans opé­rer cette spec­ta­cu­laire rétro­ver­sion du poi­gnet qui per­met à un gar­çon de café de por­ter un pla­teau lour­de­ment char­gé au-des­sus de sa tête, le por­tant plu­tôt contre leur ventre, comme une lin­gère de jadis son panier de linge, et elles offi­ciaient éga­le­ment près d’une longue des­serte à l’écart, où les bou­teilles de cham­pagne avaient été mises à fraî­chir en de grands seaux à glace, et rem­plis­saient de nou­velles coupes, avant que les deux por­tiers trans­for­més en habiles ser­veurs ne les empor­tassent, et les dif­fé­rentes conver­sa­tions dans le public, nour­ries et échauf­fées par la consom­ma­tion du cham­pagne, firent une grande rumeur bruyante, dont cer­taines per­sonnes choi­sis­saient de s’abstraire en feuille­tant un maga­zine qui avait été mis à la dis­po­si­tion du public, en visée publi­ci­taire, près de chaque chaise pliable, en sur­plus du pro­gramme de la soi­rée, et c’é­tait un maga­zine de grande qua­li­té, aux pages épaisses et gla­cées, et qui pré­sen­tait, et pro­mou­vait la vie de grand luxe, et ses articles trai­taient des grands palaces à tra­vers le monde qu’il fal­lait indis­pen­sa­ble­ment fré­quen­ter, ou pré­sen­taient le der­nier grand déco­ra­teur à la mode, ou les der­niers garde-temps à la pointe de l’évolution, ou la pro­duc­tion des grands joaillers actuels, ou celle de grands créa­teurs de mode, et il y avait un dos­sier, au milieu du maga­zine, c’é­tait un atlas du monde qui occu­pait les deux pages cen­trales, avec, men­tion­nés par une flèche à laquelle était adjoint un petit encart, tous les endroits de la pla­nète où il était conseillé de se rendre pour jouir de dif­fé­rents spec­tacles ou mani­fes­ta­tions, ou acti­vi­tés hors du com­mun, et une flèche indi­quait un endroit de la mer Baltique où il était pos­sible de faire de la plon­gée sous-marine et de nager au cœur des eaux gla­ciales en com­pa­gnie de baleines à bosse, et une autre flèche indi­quait, non loin, une place de la ban­quise où l’on pou­vait pas­ser une nuit dans un igloo bâti en briques de glace trans­lu­cide, per­met­tant une vue sur le vaste ciel étoi­lé et non lumi­neu­se­ment pol­lué en cette par­tie du monde, et il était men­tion­né qu’en début de soi­rée, une car­bon­nade de mam­mi­fère marin était pro­po­sée, avec, ser­vant de condi­ment, l’urine gelée des convives préa­la­ble­ment récol­tée, et ser­vie avec un cham­pagne de grand cru mis à frap­per dans une anfrac­tuo­si­té de l’igloo, une niche idéa­le­ment taillée à cette fin, et il était men­tion­né que pour cha­cun, le cou­chage était fait de deux larges four­rures d’ours polaire, et, plus loin sur la map­pe­monde, une flèche poin­tait vers le sud de la France, et il était dit, dans le petit encart cor­res­pon­dant, que l’on pou­vait assis­ter, depuis le toril, à une cor­ri­da dans les antiques arènes de Nîmes, et qu’après la course, exclu­si­ve­ment réser­vé aux gens très impor­tants de la pla­nète, un méchoui était fait avec les tau­reaux morts dans l’après-midi, rôtis au-des­sus d’immenses fosses à braises momen­ta­né­ment creu­sées au centre de l’arène, avec, pour ani­mer la soi­rée, une rum­ba gitane jouée par une troupe de musi­ciens spé­cia­le­ment venus des Saintes-Maries-de-la-Mer, et une autre flèche indi­quait, presque aux anti­podes, un lieu de la pam­pa argen­tine où était orga­ni­sé un match de polo sur un ter­rain de gazon éta­bli de manière éphé­mère, avec des tri­bunes en bois éri­gées en un seul jour, celles-là même d’un véné­rable hip­po­drome anglais, démon­tées et trans­por­tées par avion-car­go, puis remon­tées, le tout en trois jours, et il était indi­qué un défi­lé de mode à Versailles, dans la gale­rie des Glaces, et, adjoint à ce défi­lé, mais plus tôt dans l’après-midi, une reprise de haute école dans les jar­dins du châ­teau, les col­la­tions et les rafraî­chis­se­ments étant ser­vis dans les allées du parc, avec la pos­si­bi­li­té de se bai­gner nu dans le grand bas­sin, et il était aus­si indi­qué une rave par­ty dans le désert aus­tra­lien, sur un ancien lieu de culte abo­ri­gène, et, dans le même esprit, la par­ti­ci­pa­tion à une danse du soleil sioux, dans le Dakota du Nord, avec ini­tia­tion cha­ma­nique, et fumi­ga­tion de sauge et détox éclair dans une loge à suda­tion, et, non loin à l’échelle du monde, il était indi­qué un grand ban­quet don­né sur la glace trans­lu­cide de l’étang de Walden, par une nuit claire et étoi­lée, avec, au menu, une soupe de hari­cots et du bro­chet en court-bouillon, et il était indi­qué une expo­si­tion de peintres modernes russes dans une ancienne base sous-marine, sur le lit­to­ral de la mer de Barents, le temps de pré­sence étant cal­cu­lé afin d’éviter aux visi­teurs toute expo­si­tion trop pro­lon­gée à la radio­ac­ti­vi­té, et, avec les mêmes contraintes tem­po­relles, un safa­ri pho­to dans les alen­tours de la cen­trale de Tchernobyl repris par la forêt, et il était indi­qué un ral­lye uni­que­ment fémi­nin se cou­rant dans toutes les Alpes, de l’Autriche à la France, avec des voi­tures de col­lec­tion, et il était indi­qué un spec­tacle de pati­nage artis­tique sur la Mer de Glace, au som­met du mont Blanc, et il était indi­qué un peep-show géant retrans­mis sur les murs du Kremlin, avec des stars du por­no slaves, et il était indi­qué une course de che­vaux pur-sang dans le désert d’Arabie, et, pour Pâques, il était indi­qué une géante chasse aux œufs sur les pentes de l’Everest, et il était indi­qué un opé­ra de Verdi dans un ancien palais chi­nois, et il était indi­qué une régate dans les Cyclades, avec des bateaux qui étaient l’exacte réplique de ceux qui avaient empor­té Ulysse et ses com­pa­gnons dans leur for­mi­dable odys­sée, et il était indi­qué une chasse à courre en forêt de Fontainebleau, avec, à la nuit tom­bée, spec­tacle de la curée et concert de cors de chasse, et, à la suite, un bal mas­qué don­né dans une grande clai­rière de la forêt domaniale.


Illustration de ban­nière : extrait de la série « Lounge » | Mathieu Pauget


REBONDS

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Marc Graciano

Né en 1966, auteur de plusieurs romans, parmi lesquels Liberté dans la montagne (Corti, 2013), Au pays de la fille électrique (Corti, 2016) et Le Soufi (Le Cadran ligné, 2020). Son prochain livre, Johanne, paraîtra en janvier 2022 aux éditions Le Tripode.

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Notre onzième et dernier numéro est disponible en librairie ! Vous pouvez également le commander sur notre site. Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Adèle, mettre au monde et lutter (Asya Meline) ▽ Quand on ubérise les livreurs (Rosa Moussaoui et Loez) ▽ Rencontre avec Álvaro García Linera ▽ Une laïcité française ? (avec Jean-Paul Scot et Seloua Luste Boulbina) ▽ Le communalisme comme stratégie révolutionnaire (Debbie Bookchin et Sixtine Van Outryve) ▽ Quand le poids est politique (Élise Sánchez) ▽ Regards (Aurélie William Levaux) ▽ La corrida d'Islero (Éric Baratay) ▽ Des jardins urbains et du béton (Camille Marie et Roméo Bondon) ▽ Dépasser l'idéologie propriétaire (Pierre Crétois) ▽ André Léo, toutes avec tous (Élie Marek) ▽ Des portes comme des frontières (Z.S.) ▽ Combien de fois (Claro) ▽ ode à ahmed (Asmaa Jama) ▽ La brèche (Zéphir)

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