Que les pierres tombent


Texte inédit pour le site de Ballast

Quelque part dans un ave­nir indé­fi­ni. La faune et la flore ont dis­pa­ru ; par­tout, l’eau s’est tarie : à la sur­face de la Terre, ne reste que ses mon­tagnes. Et des humains pour désor­mais par­ler de « L’Évènement » comme d’un mythe. Ils tiennent le coup en mobi­li­sant la tech­no­lo­gie de syn­thèse et s’a­charnent, chaque jour, à tra­vailler la roche. On compte des fuyards et des milices ; d’au­cuns évoquent les révol­tés de l’En-Haut. Une nou­velle comme un « cor­tège de cli­que­tis, grin­ce­ments de rouages et explo­sions sourdes ». ☰ Par Roméo Bondon


C’est un grain où l’on peine à poser le pied. Des pentes grises, noires ou brunes. Parfois, un pan entier qui len­te­ment au loin s’ef­fondre. Des failles qui se dévoilent ; des gouffres où la lumière pénètre enfin. La mon­tagne, plus qu’a­vant peut-être, est nue. Sa sur­face a l’al­lure de ces fonds marins dra­gués par les cha­luts du pas­sé, lorsque la mer encore exis­tait : une plaine creuse et incli­née. Le brouillard, autant qu’ailleurs, lui offre son enve­loppe. Fruit de l’ac­ti­vi­té d’En-Bas, jamais il ne quitte ces ver­sants que les tra­vailleurs déchirent sans cesse. Seuls les pre­miers mètres s’offrent au regard. Les cimes, à tous, sont inter­dites.

Ces som­mets aujourd’­hui hon­nis, rêvés ou haïs, ont fait pour­tant un jour la fier­té de cha­cun. Dans toute famille on trou­vait une fille pour annon­cer crâ­ne­ment son ascen­sion pro­chaine ; un père pour racon­ter ce qui arri­vait lorsque l’on attei­gnait le haut ; un aïeul pour témoi­gner des condi­tions de son époque — pour regret­ter le pro­grès qui cor­rompt, aus­si. Mais ont suc­cé­dé aux pio­lets et aux cram­pons la cohorte des pylônes et les dalles de béton qui les sou­tiennent. La terre fut retour­née. La glace, elle, s’est reti­rée. Pour atteindre les hautes alti­tudes, on creu­sait. Au fond, à la racine même de la mon­tagne, avaient été trou­vés ces métaux dont on ne pou­vait désor­mais se pas­ser. Câbles, treuils et poteaux en étaient consti­tués ; les moteurs qui les action­naient, eux, de fos­siles se nour­ris­saient. La vapeur se mit à jaillir de par­tout avec force. La terre trem­blait des explo­sions répé­tées, des coups sans cesse rabat­tus. À la conquête d’En-Haut suc­cé­da l’ex­pan­sion d’En-Bas. La mon­tagne fut bien­tôt ceinte par la ville. Les bêtes se replièrent vers les cimes — les sou­ris même ne sor­tirent plus. Parmi les tra­vailleurs, quelques-uns ten­tèrent de les suivre. Il fal­lait pour ça se sou­ve­nir des tech­niques d’a­vant. Poser le pied sur une entaille sûre, au creux de la roche ; tour­ner le genou vers l’in­té­rieur et déca­ler le corps au-des­sus de l’ap­pui ; pous­ser sans faillir pour atteindre de la main la faille si fine au-des­sus de la tête. Puis recom­men­cer. Contourner bar­rières et bar­be­lés impo­sa de faire face à la paroi : il n’y avait plus désor­mais que la roche à laquelle se rat­ta­cher pour mon­ter, et c’est comme si la mon­tagne s’é­tait sou­dai­ne­ment éle­vée. L’exploit de l’as­cen­sion était deve­nu banal avec les machines. S’en pas­ser redon­nait à l’acte sa néces­si­té. Le jeu, bien vite, n’en fut plus un.

Tandis qu’En-Haut s’or­ga­ni­sait la révolte, des pelles immenses conti­nuaient de grat­ter En-Bas. Le brouillard s’é­pais­sit. La dis­sen­sion deve­nait trop franche entre les cimes et la souche : il fal­lait faire tom­ber le fruit avant qu’il ne fût trop mûr. Mais alors que la répres­sion n’en finis­sait pas de s’é­pandre, l’Événement bri­sa les uns et les autres d’un même élan. La mon­tagne, sans le moindre signe pour l’an­non­cer, implo­sa.

De tous les côtés les pierres tom­bèrent. Les machines se per­dirent sous les ébou­lis. Les camps qui, En-Haut, son­naient la révolte tom­bèrent un à un. Les quelques arbres encore atta­chés à la pente s’en déta­chèrent ; les der­nières bêtes périrent. Le silence se fit. Si dans cet effort la mon­tagne avait per­du un peu de sa sta­ture, elle domi­nait tou­jours son monde. Ses assaillants, quels qu’ils soient, avaient été empor­tés. Et, bien vite, la ran­cœur se mit à poindre ça et là : au creux du ventre, dans une cour emplie de gra­vats, autour d’une table froide. Le temps a pas­sé mais le besoin de pos­sé­der sub­siste. Ne res­tent pour l’as­sou­vir que les vieux outils et la main pour les manier.

(Zéphir | Ballast)

Au fil des années, la mon­tagne s’est usée : ses cou­leurs ont tel­le­ment pas­sé qu’on ne les dis­tingue plus de la suie étran­ge­ment lisse qui enve­loppe toute chose. Peu désor­mais se sou­viennent que les rouges les plus vifs s’é­ta­laient hier sur les façades ; que des bleus tout en nuances pei­gnaient les voies, les fenêtres tou­jours ouvertes, le ciel aus­si ; que verts, ocre ou jaune sable régnaient par­tout ailleurs. Et d’autres cou­leurs encore. Celles des oiseaux. Celles de leurs chants.

Le noir, sans alarme, s’est éta­lé sur les ruines. Mais qui s’en serait aper­çu ? Si le silence se fit pen­dant un temps, il fut vite oublié : le monde, même muti­lé, reste bruyant. Le fra­cas s’est mis à peu­pler les vides. Pas une zone d’ombre pri­vée de son cor­tège de cli­que­tis, grin­ce­ments de rouages et explo­sions sourdes. Ceux qui, dans l’a­veu­gle­ment volon­taire, ont trou­vé une issue à un temps qu’ils refu­saient sans com­battre, sont main­te­nant rat­tra­pés, à chaque ins­tant, par le cris­se­ment qui agresse l’ouïe. À la pupille cre­vée s’a­joute le tym­pan grat­té jus­qu’à ce qu’il se perce. La file des pleu­rants s’al­longe chaque jour et chaque nuit dimi­nue — le crime, d’où qu’il vienne, rem­plit bien sa tâche.

Parmi les lamen­ta­tions quo­ti­diennes, cer­taines plus que d’autres s’ac­crochent aux oreilles res­tées aptes à l’é­coute. Celles-ci viennent de la mon­tagne qu’on cherche encore à saper. À ses abords, des mil­liers de femmes et d’hommes s’ac­tivent de nou­veau pour la mettre à bas, pierre à pierre. Que l’une d’elle roule sans pré­ve­nir et les for­çats se trouvent empor­tés — la mon­tagne, per­sonne ne l’oublie, sait se défendre. Des ombres muettes s’ef­facent ain­si sous la roche ; leurs os bri­sés se mêlent au sable s’ils n’ont pas déjà suc­com­bé à la pous­sière pla­quée en dedans d’eux-mêmes. Contre la pioche, la pelle ou la peau nue, sédi­mente cette terre sèche et rocailleuse qu’ils ont appris à connaître. Elle seule a ce goût qu’ils ont pour le reste per­du. Ils lui trouvent une odeur, une voix même, que cha­cun inter­prète à sa manière. Beaucoup l’abhorrent et lui intiment de se taire ; cer­tains y trouvent une éner­gie qu’ils usent dans leurs coups ; d’autres, sans le dire, goûtent par­fois à ce qu’ils tiennent pour une mélo­die.

Le soleil depuis plu­sieurs heures s’est effa­cé. La jour­née s’a­chève. Les outils peuplent le sol, inani­més. Là, comme sou­vent aux rares moments de répit, autour du feu de gaz aus­tère, une sin­gu­lière mytho­lo­gie prend forme. Un gron­de­ment sourd et conti­nu, lan­ci­nant au point de se faire lita­nie, secoue la mon­tagne. Sur le ver­sant expo­sé aux regards, un visage se des­sine. C’est une esquisse incom­plète, écra­sée par la hau­teur infi­nie des pentes, mais dont l’in­forme s’im­prime dans toutes les têtes. En témoignent ces masques que sortent cer­tains lorsque la sur­veillance s’at­té­nue. De la mon­tagne ils rejouent les motifs, ceux du jour mais ceux aus­si des temps pas­sés. Les bêtes oubliées se redressent. Leurs sil­houettes s’enchâssent en tristes contes, comptes ren­dus ani­maux d’une jour­née de plus pas­sée à abattre de la roche. Les dents grincent de cette craie qui s’in­filtre dans les mailles tou­jours trop lâches des fou­lards, pauvres haillons si vite souillés. Les figures s’ha­billent de cris d’outre-monde. Les uns soufflent une peine rageuse, les autres une colère conte­nue. Les crocs, s’ils n’é­taient limés par la terre remâ­chée, seraient à toute heure prêts à mordre. Mais que peuvent faire des doigts sans ongles ni force, des dents sans aspé­ri­tés bles­santes ? Serrer la pioche, man­ger la bouillie puis s’en­dor­mir une fois le feu éteint. Demain.

(Zéphir | Ballast)

Demain. Qu’attendre d’autre que ce jour sui­vant, ce tan­tôt si tard qu’il ne vient pas ? Si l’on écoute les bruits qui passent entre les bouches, cer­tains le savent. Eux ont pas­sé la brume, déjoué les regards et, peut-être, gagné les cimes, là-haut. Leurs noms se cachent ; ils ne se disent plus, même s’ils résonnent à chaque coup de pelle que portent ces pauvres hères sur le sol nu. Eux sont par­tis à l’as­saut de la mon­tagne, déles­tés de ces fers qui taillent les membres. Une farce, pour beau­coup. Un dan­ge­reux pré­cé­dent, pour d’autres. Un espoir, enfin. Les pre­miers fuyards ont sur­pris les milices popu­laires, trop occu­pées à rabrouer les labo­rieux qu’elles furent pour­tant aus­si. Les seconds ont pu pro­fi­ter de la sou­daine cohue. Les sui­vants ne gra­virent pas quelques mètres qu’ils étaient déjà abat­tus. Un Événement, alors, en a rem­pla­cé un autre. Une eau nou­velle s’est mise à irri­guer la mémoire. La mon­tagne prit ce jour-là une teinte inha­bi­tuelle : elle fut rouille. Sur les masques le com­mé­mo­rant depuis, l’on n’a pas hési­té à s’ou­vrir une veine pour en rap­pe­ler la cou­leur ; les encoches au creux des joues, à la pointe des sour­cils ou dans les lobes témoignent des années pas­sées depuis. S’entailler pour se sou­ve­nir, faire corps avec la sédi­tion. Que sont deve­nus les plus rapides, ceux qui dans l’ombre du ciel se sont fau­fi­lés ? Personne En-Bas ne le sait. Les masques sont là pour ima­gi­ner l’im­pos­sible issue. Bien que la chute ne soit pas exclue, et soit peut-être même le plus pro­bable, aucune des his­toires n’a­bordent l’é­chec. Les cris pous­sés par les voyants, les apho­rismes des diseuses de bonne aven­ture ne le per­mettent pas. Plus encore, ils poussent dans le dos les fuyards. La voix et les gestes des conteurs ne sont pas celles de la foule. Mais à eux, qui savent si bien habi­ter les récits, on per­met de for­mu­ler ce que beau­coup, s’ils l’ad­mirent, rabrouent.

Les corps, comme les chants, s’é­lèvent. Au chan­cel­le­ment timide des pre­miers debout se joignent les bonds, assu­rés, des plus témé­raires. Personne n’ose vrai­ment tour­ner le regard vers les figures qui com­mencent à se mou­voir, de peur de croi­ser dans les yeux d’un autre cette même rage folle qui habite les siens. Une pathé­tique ronde se forme. À petites enjam­bées, un tour de l’im­muable feu de gaz serait vite accom­pli. À pas traî­nants, il faut plu­sieurs minutes pour l’ef­fec­tuer. Le vent sec qui dévale de la mon­tagne impose à tous sa pos­ture. Les pieds raclent le sol. Les genoux sont ren­trés, comme désar­ti­cu­lés, les rotules saillantes. Une cam­brure sin­gu­lière signe le dos de cha­cun : le manie­ment de la pioche, levée haut pour qu’elle s’a­batte avec force, a creu­sé les reins bien plus que la terre. Pris de face ou de tra­vers durant la jour­née, le vent offre une phy­sio­no­mie chan­geante aux corps qu’il forme. Les plus mas­sifs voient leurs muscles se tendre s’ils ont lut­té ce jour ; les plus menus sont, eux, recro­que­villés, presque noués par leurs propres membres. La foule peu à peu gran­dit ; la file s’al­longe.

Alors les figures se redressent. Le regard remonte la courbe du pro­fil qui s’a­vance devant lui, jus­qu’à croi­ser, par­fois, les faces étranges que cer­tains peignent ou décorent au revers de leur crâne. Les squames qui, comme du mau­vais lichen recouvrent la peau de tous, laissent, l’es­pace d’une danse, la place à un mélange miné­ral. S’entremêlent la poudre noire et bleue du schiste broyé, la fine pous­sière du cal­caire, les boues rouges et rugueuses qui témoignent des temps anciens où les arbres pous­saient et se décom­po­saient si vite qu’ils pou­vaient, en quelques mil­liers d’an­nées, faire du sol une litière accueillante à la vie. La recherche de l’oxy­da­tion, celle-là même qui colore si bien la plus terne des pierres, ranime les membres fati­gués. Rares sont les têtes arbo­rant ce vert métal­lique que l’air adjoint à cer­taines terres — même au plus bas, entre sem­blables, la dis­tinc­tion demeure. Une nou­velle gangue recouvre main­te­nant les trognes : la sueur col­mate les poudres, coa­gule les cris­taux. À la vue de ces des­sins sans signes et si divers, les bustes se sou­lèvent d’aise. Le sol, sous les pas, en fris­sonne.

À la rumeur sourde s’a­joutent des cris, des gro­gne­ments. Ils font de ces masques de pierre des visages plus habi­tés. Sarabande mor­tuaire, colonne infer­nale et ani­male, la ligne, len­te­ment, se meut. L’excitation a depuis long­temps suc­cé­dé à la peur des pre­mières fois, lors­qu’on ne savait pas bien si se lever ain­si serait tolé­ré. Les corps se sont habi­tués à la transe comme plus tôt à la tâche répé­tée : les cous sont forts à force de por­ter les masques. En les revê­tant, d’autres, plus anciens, se mettent à tom­ber. La hié­rar­chie des pelles et des pioches se dilue dans l’on­du­la­tion d’une marche où la spon­ta­néi­té l’emporte sur la place gagnée le jour. C’est à la plus belle prise, à la taille la plus tra­vaillée que reviennent des hon­neurs aus­si­tôt reti­rés ; roi et bouf­fon ne sau­raient se répondre — plu­tôt, ils se confondent. Les seuls réel­le­ment fêtés sont les absents : morts ou enfuis, ils irriguent la danse sans y prendre part. Les rai­sons tou­te­fois se mêlent. On pense aux mar­tyrs comme aux bri­gands, on rejoue un Événement et on l’ex­pulse de soi pour qu’il ne se repro­duise pas ou bien sur­vienne subi­te­ment.

(Zéphir | Ballast)

Ce soir-là, l’in­ten­si­té d’une jeune bête se dis­tingue. Cornes et crocs nour­rissent son décor et ses gestes. Elle griffe l’air de ses quatre membres, fêle et siffle, s’a­ge­nouille, se tend puis bon­dit. Autour d’elle la faran­dole se res­serre. Les genoux se lèvent en cadence, pié­tinent en rythme. Le sol, dont racines et insectes ne sont plus que fos­siles, semble s’a­gi­ter sous le cla­que­ment des plantes et l’é­cho des plaintes. Au bat­te­ment col­lec­tif répond un torse dis­tor­du par l’ar­deur. Les sou­bre­sauts se font plus rapides, plus vio­lents encore à chaque hoquet ; la peau même paraît se décol­ler des chairs pour cla­quer contre les os. Mais, alors que la cadence s’ac­cé­lère, les mou­ve­ments de la bête se perdent en convul­sions. Des accrocs s’im­miscent dans la démarche : cra­que­ments et luxa­tions se font attendre, s’en­tendent presque à l’a­vance tant la machine s’emballe, s’emporte !

Soudain, le corps s’ef­fondre. Là où le silence devrait s’im­po­ser, c’est un bruyant cha­hut qui accom­pagne la res­pi­ra­tion sac­ca­dée de la femme deve­nue bête retour­née femme, res­tée si belle dans l’exé­cu­tion de sa fable. Avec une peine immense, empe­sée de son masque, elle relève len­te­ment son visage. Le sang sur ses mains écor­chées, ces mains qu’elle a por­tées aux flancs de la pierre, a recou­vert la gueule ouverte de sa face. De son corps, elle ôte une à une les parures. Les marques dis­pa­raissent. C’est sous les haillons du jour qu’elle se relève. L’indifférence se pro­page au sein de la foule. Avec la danse le car­na­val a pris fin. Bien que les têtes soient aiman­tées par les cimes où d’autres, peut-être, séjournent, les yeux n’ont plus que la terre à fixer. Mais la nuit est tom­bée : de la voir, elle aus­si, l’ombre les empêche. Chacun se retire vers son rocher, taillé en voûte et per­cé fine­ment pour s’a­bri­ter de cette pous­sière qui s’y ins­tille. C’est le tra­vail du len­de­main qui occupe désor­mais les esprits.

Seul au centre demeure un feu de gaz que rien ne réduit. Une flamme per­dure. Son bleu luit. Un léger souffle accom­pagne l’os­cil­la­tion ver­ti­cale. Au cœur de la nuit, quand la rumeur retombe et s’en­dort, une étin­celle avait autre­fois cou­tume de jaillir. Dans l’âtre bour­geon­nait alors un foyer, au sein duquel des braises se dépo­saient. Avec hâte, tout s’en­flam­mait. Les parois se paraient de cordes à même de les esca­la­der et nom­breux étaient ceux qui s’y essayaient. Mais le pourpre s’est fait ciel sans nuages, le gre­nat mer sans creux, ni écume, ni vague — et la tor­peur est deve­nue monde. À faire feu de tout bois, le bûcher ne renaît ni ne retombe.

Haut, très haut au-des­sus des car­rières et des mines, des fanaux trouent la noir­ceur du ciel. Des étoiles, pensent ceux d’En-Bas. Elles aus­si par­sèment les draps, masques et pein­tures qu’on sort pour la transe. Des signes par­mi d’autres. Ce soir-là, un enfant, seul, accrou­pi aux abords du feu de gaz, les regarde. Il se demande si En-Haut les fuyards que l’on chante et conspue les voient de plus près. Les secondes s’é­grainent et com­mencent à four­nir le socle à même de sou­te­nir cette pen­sée. Mais, comme une eau trop salée, l’i­dée se trouble tan­dis que les yeux s’ha­bi­tuent à l’ombre. Les images deviennent plus lucides et l’i­ma­gi­na­tion se dis­sout. Il fixe le ciel sans que rien ne le per­turbe. Soudain, il jure­rait qu’une des étoiles a cil­lé. On croi­rait en avoir vu plu­sieurs cli­gner. Le temps de se laver les yeux et de les relan­cer à nou­veau dans les airs, c’est un drap noir que son regard ren­contre.

De ça, l’en­fant ne par­le­ra pas. Il le sait, peu sont ceux qui comme lui l’au­ront vu. Peut-être même a‑t-il été le seul. Il faut gar­der les lueurs en soi. Au fond du corps elles se dis­sipent ; dans le cœur enfin elles dis­pa­raissent. C’est les pau­pières closes qu’il regagne sa couche. Le regard en dedans. Derrière un masque à la bouche amère.


REBONDS

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Roméo Bondon
Roméo Bondon

Étudiant en géographie, historien amateur et amateur d'histoires, particulièrement sensible aux sujets qui manquent de visibilité : l'écologie, les luttes sociales et quotidiennes, la souffrance animale — entre autres.

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Au sommaire :
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