99


Texte paru dans le n° 6 de la revue papier Ballast (printemps 2017)

Né à Beyrouth à la fin des années 1970, Marc Nammour débarque en France en 1986. Sa famille a fui la guerre civile liba­naise. Il gran­dit dans une cité ouvrière du Jura et tra­vaille un temps en usine, avant de gagner la capi­tale pour se consa­crer à ce qui devien­dra son métier : la musique — plus pré­ci­sé­ment, le rap. La voix du groupe La Canaille s’ex­prime ici en son nom propre, dans le cadre d’une créa­tion col­lec­tive qu’il a diri­gée sous le nom de « 99 ». Ce numé­ro n’est pas celui du dépar­te­ment de Bône, né au début de la guerre d’Algérie et rapi­de­ment abo­li, mais celui d’un dépar­te­ment ima­gi­naire. Fantôme. Le dépar­te­ment de ceux et celles qui, comme lui, viennent d’ailleurs. « Je ne chan­ge­rai jamais ma gram­maire des bas-fonds ni mon voca­bu­laire des cimes. Je sais quelle langue je parle. Ils ne pour­ront rien faire contre ça. » Un « chant de l’entre-deux ».


Prendre son cou­rage à deux mains et partir
Partir le cœur lourd et la mémoire chargée
Partir dans l’urgence
Comme un ultimatum
Partir en ne pre­nant que le strict minimum
Promettre de ne rien oublier
Promettre de reve­nir avant la fin du sablier
Embrasser les siens une der­nière fois
Les ser­rer de toutes ses forces pour impri­mer l’étreinte
Et partir
Partir en se retour­nant constamment
Profiter de la vue jusqu’à la der­nière image
Et fondre en larmes
En silence
Une fois loin du rivage
Sentir le doute t’envahir
Et si jamais ce n’était pas le bon choix
Si jamais il fal­lait rester
Et si jamais les ten­sions n’étaient que passagères
Partir et res­ter sans voix
Partir
Jouer tapis en espé­rant sau­ver la mise
En espé­rant d’avoir la force d’aller
Partir la peur au ventre et des rêves plein les valises au bout de l’entreprise
Des rêves qui valent la peine
Des rêves beaux comme l’espoir
Lumineux comme la fin d’un tunnel
Des rêves secrets de hap­py ends
Enfouis dans le noir des prunelles
Partir
Sans plus attendre
Recommencer à zéro et renaître de ses cendres
Page blanche
Aujourd’hui est historique
Aujourd’hui est un jour à gra­ver dans la roche
Aujourd’hui est réso­lu­ment révolutionnaire
Aujourd’hui a ce doux et mys­té­rieux goût de la romance
Mais aujourd’hui c’est aus­si et surtout
Une nou­velle guerre qui commence

*

Nom : Nammour
Prénom : Marc
Année de nais­sance : 1978
Lieu de nais­sance : Beyrouth
Nationalité : franco-libanaise
Département d’origine : 99
Petit j’ai long­temps cher­ché sur la carte pour le situer mais sans résultat
Les registres étaient for­mels la liste se ter­mine à 98
Après tu navigues en eau trouble
Tu entres désor­mais en ter­ri­toire inconnu
Un vide non iden­ti­fié dans lequel je gra­vite depuis 1986
L’année où ma sma­la et moi débar­quons du bled pour nous ins­tal­ler en urgence dans l’est de l’Hexagone
On ne naît pas 99
On le devient
99
C’est le plus grand dépar­te­ment de France et le plus méconnu
Une contrée immense dont tu ne trou­ve­ras le tam­pon sur aucun passeport
Sans drapeau
Sans langue officielle
Une zone floue un monde parallèle
Personne ne sait où il com­mence ni où il s’arrête
Un dépar­te­ment fantôme
Le dépar­te­ment des « autres »
Il englobe les autres
Il les regroupe sous ce double chiffre énigmatique
99 couleurs
99 confessions
99 latitudes
Un bazar
Un vrai bazar
Le seul point com­mun de ses res­sor­tis­sants c’est qu’ils ne sont pas d’ici
Ils ont tous ce par­fum d’ailleurs et font par­tie de cette même caste dépareillée
99
99 différences
Mais 99 sus­pi­cions à chaque per­cée consanguine
99 bou­lets au pied
99 pattes blanches à montrer
À justifier
La marque d’une alté­ri­té décré­tée malfaisante
Une tête à risque ou à rixe c’est selon
Au bon vouloir
Un défou­loir officiel
La cause de tous les maux
Une gamelle à cra­chats qu’on res­sort à chaque trop-plein de misère
Un paillas­son pour semelles embarrassées
Les pre­miers refoulés
Les exi­lés du coin de la rue face aux contor­sions de la nation
99 valises tou­jours prêtes
99 quêtes per­pé­tuelles d’asile
99 façons de déchanter

[Kazuo Nakamura]

*

Ma nais­sance fut explosive
C’est le moins qu’on puisse dire
Ma mère ins­tal­lée sur son lit d’accouchement de for­tune n’en menait pas large
Ce n’était pas la dou­leur d’un accou­che­ment sans péri­du­rale qui l’effrayait
Ce n’était pas le fameux et déli­cat pas­sage du col qui la tétanisait
Ma mère souf­frait d’une autre peur
Elle avait peur que le géné­ra­teur d’électricité tombe en panne
Peur que la sage-femme au bout de la cin­quième nuit sans som­meil ne soit pas assez vigilante
Peur que les murs du sous-sol de l’hôpital ne tiennent pas sous la pres­sion constante des bombardements
Peur que les mili­ciens fassent irrup­tion en plein tra­vail pour puri­fier la zone comme ils savent si bien faire
Car le quar­tier à cette époque avait per­du toute trace d’humanité
Les hommes n’étaient plus des hommes
Ils avaient des têtes de bêtes
Des têtes de bêtes brutes
La rage aux lèvres et la fièvre au front
Des têtes de spectres malfamés
Voilà qui nous ramène dans un pays de feu et de larmes
Un pays au bord d’un écla­te­ment sanguinaire
En quête d’une paix qui se dérobe et se méconnaît
Un pays qui a fait par­ler de lui de la plus hor­rible des manières
Ma mémoire est entou­rée de sang
Ma mémoire a sa cein­ture de cadavres
Chaque départ porte en lui les stig­mates de la souffrance
Chaque départ a ses plaies ouvertes et ses cica­trices à cautériser
Mes cou­sins n’ont pas eu la chance de partir
Ils sont res­tés là-bas
N’ont rien vu d’autre que là-bas
Ils ont gran­di dans le théâtre de l’abject qui jouait tous les soirs à gui­chets fermés
Ils n’ont pas eu d’enfance
Ils n’ont eu que des couvre-feux
Nous pas­sions des heures à attendre au bout du fil une tona­li­té pour prendre des nou­velles en pleine torpeur
Et les jours de silence se tis­sait le pire dans notre imaginaire
Les jours de silence étaient comme des années
Peur de les voir s’ajouter au sinistre bilan de près d’un quart de siècle de conflit
Peur de les comp­ter par­mi les quelque 250 000 vic­times tom­bées sous le joug d’une bar­ba­rie fratricide
Peur de lire leurs noms par­mi les cen­taines de mil­liers de disparus
Ma mémoire est entou­rée de sang
Ma mémoire a sa cein­ture de cadavres
Et puis du fra­cas d’une guerre offi­cielle je suis pas­sé au silence d’une guerre officieuse
Une guerre sourde aveugle et muette
Une guerre ordi­naire qui ne frappe que l’enceinte des quar­tiers populaires
Si tris­te­ment ordi­naire qu’elle n’émeut plus personne
À part ceux qu’elle concerne
Ces appar­te­ments sor­dides où s’entassent les misérables
Les lais­sés-pour-compte de notre chère République
Ceux qui tentent par tous les moyens de ne pas som­brer dans la démence et de res­ter décents
Les pre­miers sacri­fiés à l’autel d’un capi­tal triomphant
Les parias low cost d’une dégé­né­res­cence banale
Et les morts ici sont vivants
Juste assez pour se tuer à la tâche sans rechigner
Et encore une fois je dois dire que j’ai eu la chance de partir
J’ai eu la chance
De m’extirper de ce bour­bier pro­lé­taire grâce à la musique et aux mots
Et aujourd’hui j’ai vrai­ment la sen­sa­tion étrange d’être un rescapé
Un réfu­gié à double titre
Un répu­dié à double chiffre
Mais je garde en mémoire ces regards hagards et ces des­tins amputés
Ces sil­houettes qui crient leur désar­roi dans les bas-fonds de la ville
Mais que per­sonne ne daigne entendre
Ma mémoire est entou­rée de sang
Ma mémoire a sa cein­ture de cadavres

*

J’ai gran­di en France par­qué dans une réserve taillée sur mesure
99 en force ma gueule !
Un mel­ting pot à nous tout seuls
On avait tous la carte VIP de ce club Benetton de pacotille
Un safa­ri péri­phé­rique en zone de non-droit
Une concen­tra­tion d’exilés en cure de désintégration
99 frustrations
99 humiliations
99 langues qui écorchent les oreilles de l’administration quand elles s’expriment en français
Cette France qui mal­gré tous nos efforts pour mas­quer nos bou­bous et nos djellabas
Nous consi­dé­rait tou­jours comme des étrangers
Un indice visuel était au cœur du problème
Un taux de méla­nine hors-norme selon ses critères
Donc natu­rel­le­ment à force de sen­tir cette exclu­sion en per­ma­nence dans les regards
On finit par la revendiquer
On finit par la développer
La romancer
La caricaturer
Comme un pied de nez
Le pro­blème c’est qu’une fois de retour au bled pour pas­ser les vacances
Nous subis­sions les mêmes railleries
« Arabé m’cassar »
C’est comme ça qu’ils m’appellent au Liban
L’Arabe cassé
J’ai l’accent qui trahit
J’ai beau m’appliquer j’ai l’accent du pas d’ici
L’accent qui vou­drait chan­ter avec les autres mais qui n’a pas l’air qui sonne faux
L’accent mal­adroit de l’étranger
« Arabé m’cassar »
Ça tombe comme une sentence
C’est net et sans appel
Tout de suite ça sent le touriste
Ça sent le transit
Ça sent le visa ou la carte de résident
Décidément cette condi­tion me suit à la trace
Mon père roule les r en français
Et moi plus ça va plus je perds mes mots en arabe
Je suis un bâtard
Une double culture labyrinthique
Un dédale iden­ti­taire à en cho­per le tournis
En pleine pous­sée natio­na­liste je suis for­cé de me situer dans cette folie
On me demande urgem­ment qui je suis
Je dois choi­sir me positionner
Je n’avais jamais éprou­vé le besoin de le faire
Mais appa­rem­ment c’est d’une impor­tance capitale
Aujourd’hui
Arabe cassé
Faux Français
Et je ne sais plus à quel saint me vouer
Primitif hi-tech
Barbare civilisé
Tout ça s’entrechoque dans ma tête
Tout ça s’entremêle
Il ne me reste que ma poésie
Il ne me reste que ma poé­sie pour me définir
Sans loi du sol
Sans loi divine
Sans racines
Pour me construire tel que je suis
Sans para­doxe aucun
Multiple
Complexe
La seule terre d’asile où je pour­rais recol­ler les mor­ceaux de moi-même
Et dévaler
Car si je suis un bâtard, eh bien soit !
Mais un noble bâtard
Un bâtard avec un grand B
Un bâtard bavard
Je suis sans pedi­gree fixe
Sans attaches véritables
Ici ou là je reste différent
J’ai 99 cica­trices à faire parler
99 prisons
99 rai­sons de m’en évader

[Kazuo Nakamura]

*

L’argent cir­cule librement
Les armes cir­culent librement
La drogue cir­cule librement
Mais nous la terre nous est étroite
Les poli­tiques cir­culent librement
Les hommes d’affaires cir­culent librement
Les reli­gieux cir­culent librement
Mais nous la terre nous est étroite
À nos yeux le mot « fron­tière » est un mot creux
Ma poé­sie pilonne les fon­da­tions de leurs murs odieux
Nous sommes deve­nus nomades par la force des choses
Sache qu’on pas­se­ra par la fenêtre si la porte est close
Apatrides
Nos racines baignent dans l’acide
Le pétrole cir­cule librement
Le plas­tique cir­cule librement
Les nuages radio-actifs cir­culent librement
Mais nous la terre nous est étroite
La fau­cheuse cir­cule librement
La misère cir­cule librement
La guerre cir­cule librement
Mais nous la terre nous est étroite
À nos yeux le mot « fron­tière » est un mot creux
Ma poé­sie pilonne les fon­da­tions de leurs murs odieux
Nous sommes deve­nus nomades par la force des choses
Sache qu’on pas­se­ra par la fenêtre si la porte est close
Apatrides
Nos racines baignent dans l’acide
Les actions cir­culent librement
Les grands patrons cir­culent librement
Les stock-options cir­culent librement
Mais nous la terre nous est étroite
La répu­blique cir­cule librement
La démo­cra­tie cir­cule librement
Le rêve amé­ri­cain cir­cule librement
Mais nous la terre nous est étroite
À nos yeux le mot « fron­tière » est un mot creux
Ma poé­sie pilonne les fon­da­tions de leurs murs odieux
Nous sommes deve­nus nomades par la force des choses
Sache qu’on pas­se­ra par la fenêtre si la porte est close
Apatrides
Nos racines baignent dans l’acide

*

Elle je peux la lire dans un regard de travers
Dans une main moite ou un chan­ge­ment de trottoir
Derrière une porte qui se ferme un rideau qui se baisse
Dans les briques d’un mur qui s’érige ou une parole qui me blesse
En pre­mière page des jour­naux de mon libraire
À l’Assemblée quand ses décrets arbi­traires se délibèrent
Elle pose les bases d’un cli­mat nocif et délétère
Elle sait y faire car sa folie régu­liè­re­ment se réitère
Aux avant-postes de toutes les zones de turbulence
Madame jubile le nez der­rière l’écran de surveillance
Reine de la psy­chose qu’elle dis­tille à petite dose
Elle a le prêche qui prose l’apothéose de la névrose
Une élo­quence à toute épreuve en temps de crise
Car la misère la gal­va­nise affûte l’assise de son emprise
Elle ostra­cise dès les pre­miers préliminaires
Madame s’enflamme avec les charmes d’un État sécuritaire
Et j’me demande bien au fond d’où est-ce qu’elle tire sa force
Madame me glace le sang quand son délire s’amorce
Fructifier le pré­ju­gé, jus­ti­fier l’à priori
Son réqui­si­toire veut clouer l’étranger au pilori
Jusqu’où peut-elle aller jusqu’où peut-elle convaincre
Quand l’Europe se laisse dra­guer sans rien faire pour la contraindre
Quel degré de résis­tance, à quand la délivrance
Quand cette garce s’immisce en nous avec la haine de connivence
Et elle nous dévi­sage nous divise se moque de nous
Considère le métis­sage comme une vul­gaire faute de goût
Une inva­sion bar­bare une hérésie
Une perte d’identité dont se nour­rit la graine de ses récits
Et le men­songe s’épaissit, plus sa voix nous séduit
Plus la chance de connaître ce fameux vivre ensemble se réduit
Et nos plaies puru­lent nos dou­leurs s’accumulent
Et on implore un peu de répit au clair-obs­cur du crépuscule

*

Et passent les révolutions
Et passent les révo­lu­tions avor­tées et les récu­pé­ra­tions poli­tiques. Les des­sous-de-table pro­li­fiques. Les cor­beaux moyen­âgeux se pré­parent à bec­ter la dépouille de l’utopie. Voici venu le temps de la divi­sion, de la déla­tion, de la peur. De l’effacement. De la réécri­ture. Voici venu le temps des trahisons.
Et passent les révo­lu­tions avor­tées et leurs lots de sang, de tor­ture, d’emprisonnement, d’intimidation, de cen­sure plus ou moins dégui­sée. De retour à la nor­male. De retour à l’ordre. L’ordre des puis­sants. L’ordre de la police. L’ordre du bâton. L’ordre de la ser­rure métal­lique de la geôle qui t’attend si par mal­heur tu oses prô­ner le désordre.
Et passent les révo­lu­tions avor­tées et cette ignoble rési­gna­tion qui res­sur­git. Cette façon de ren­trer dans le rang au chant du coq. Cette fata­li­té qui tombe sur nos épaules et nous courbe le dos. Cette logique impla­cable de réduc­tion qui pour­suit le cours de son alié­na­tion. Et le som­meil devient profond.
Et passent les révo­lu­tions avor­tées et je reste plan­té là. Seul. Avec cette faim qui n’en finit pas de crier. Avec cette feuille et ce sty­lo por­tant l’espoir incan­des­cent à bout de mots. Avec ma fatigue d’homme. Mes rêves inas­sou­vis. Avec mes 99 plans sur la comète et mes 99 étoiles à ral­lu­mer. Je suis là.
J’annonce que des pro­fon­deurs des cités inter­dites je ne chan­ge­rai pas mon fusil d’épaule. Je ne chan­ge­rai jamais ma gram­maire des bas-fonds ni mon voca­bu­laire des cimes. Je sais quelle langue je parle. Ils ne pour­ront rien faire contre ça. Ils ne pour­ront pas ache­ter ou for­cer ma paix. Ils ne pour­ront m’enlever ce relent de digni­té qui brille au fond de mes pupilles. Mon humanité.
Quand je dis « ils » je m’adresse à nos diri­geants. À cette caste dont les enfants des cour­sives n’ont de cesse d’insulter leur mère. Comme s’ils lui repro­chaient de les avoir enfan­tés. De leur avoir trans­mis la culture du mépris et de l’exploitation. De leur avoir don­né ce goût du pou­voir et l’art de s’asseoir sur ses sem­blables pour l’obtenir ou le gar­der. Redevable du meilleur dans le pire.
Quand je dis « ils » je m’adresse aux faux frères. À cette pâte noire qui vou­drait se mon­trer blanche pour se faire accep­ter. Prête à toutes sortes de conces­sions pour une place de choix au ban­quet des grands anthro­po­phages. Ceux qui col­la­borent en connais­sance de cause par cupi­di­té. Ceux qui ven­draient père et mère par appât du gain. Ceux qui n’ont que l’argent comme seule morale.
Quand je dis « ils » je m’adresse aux yeux fer­més. Aux dis­ciples de la néga­tion. Tout va bien, il n’y a pas de pro­blème. Je m’accommode des miettes que l’on me donne et que le der­nier arri­vé ferme la porte ! Ceux qui cau­tionnent le crime ordi­naire par leur silence. Ceux qui détournent le regard et se bouchent les oreilles pour une quié­tude tem­po­raire. Ceux qui renient l’horreur de l’évidence.
Alors j’annonce que des pro­fon­deurs des cités inter­dites je ne chan­ge­rai pas mon fusil d’épaule. Je ne chan­ge­rai jamais ma gram­maire des bas-fonds ni mon voca­bu­laire des cimes. Je sais quelle langue je parle. Ils ne pour­ront rien faire contre ça. Ils ne pour­ront pas ache­ter ou for­cer ma paix. Ils ne pour­ront m’enlever ce relent de digni­té qui brille au fond de mes pupilles. Mon humanité.

[Kazuo Nakamura]

*

Et cette époque nous somme d’endosser l’uniforme
D’accepter ses valeurs ses codes et d’embrasser sa norme
De nous situer avec force et conviction
Raccrocher le wagon et cam­per dur sur nos positions
À cha­cun son modèle sa cou­leur et sa médaille
Son pas caden­cé pour camou­fler ses failles
Son sérail et l’éventail de son réseau
Ses trom­pettes ses conquêtes ses mar­tyrs et ses héros
Ses véri­tés toutes faites ses croyances et ses démons
Écouter les portes se ren­fer­mer puis cou­per les ponts
Bouffer du sacer­doce filer droit sûr de soi
Le rogner jusqu’à l’os et regret­ter la crise de foi
Moi ? Apatride et libre pour seules certitudes
J’cultive ma com­plexi­té loin de leur servitude
Internationale ma langue est celle des ventres creux
J’reste à la marge et reven­dique le chant de l’entre-deux
Quatre-vingt-dix-neuf, le son de l’émancipation
Quatre-vingt-dix-neuf, une seule revendication
Quatre-vingt-dix-neuf, réveille ceux qui dorment
La parole est libre et elle refuse l’uniforme
Mais qui vou­drait réduire la richesse de mon être
Qui parle en mon nom, qui pré­tend me connaître ?
Qui sou­haite me voir atro­phié accroupi ?
Qui tient l’bâton pour m’assimiler à tout prix ?
J’ai tel­le­ment vadrouillé j’ai tel­le­ment déconstruit
J’ai tel­le­ment ques­tion­né les mots pour cher­cher qui je suis
C’est pas pour ren­trer dans les rangs au son de la cloche
Approche regarde j’ai mis le soleil au fond de la poche
Mon espace de liber­té ne peut se négocier
Je suis venu cra­cher les cris coin­cés dans le gosier
Ni maître à pen­ser ni chef de file
J’casse le moule prends la fuite si j’étouffe et ima­gine la suite
Me fous pas mal de leur morale et de leur bienséance
Me passe de leurs conseils refuse leur bienveillance
Allez leur dire que je vois clair dans leurs yeux
Le 99 ne ren­tre­ra pas dans leur jeu
Quatre-vingt-dix-neuf, c’est le son de l’émancipation
Quatre-vingt-dix-neuf, une seule revendication
Quatre-vingt-dix-neuf, réveille ceux qui dorment
La parole est libre et elle refuse l’uniforme
Oui la parole est mienne oui la parole est belle
Je la cultive pour qu’elle déve­loppe tout son potentiel
Qu’elle se méfie des rac­cour­cis qui vou­draient l’aplatir
L’assainir la remo­de­ler la taire ou la bannir
Je ne cause pas comme un ministre, un homme d’affaires
Comme un com­men­ta­teur télé ou un publicitaire
Je n’ai pas le jar­gon du tech­no­crate ou du prophète
Ici je cause la langue sau­vage et désin­volte du poète
Celle qui éclate les cases celle qui invente ses règles
Coupe les fils célèbre la vie quand elle bouge ses lèvres
S’élève plus haut que les robots plus haut que les machines
Celle qui révèle l’humain plus beau qu’tu l’imagines
Celle qui refuse de consom­mer quand la bêtise se labellise
L’erreur de for­ma­tage l’art du lâcher prise
La seule menace pour contrer le camp des clones
La force qui les dépasse et les détrône
Quatre-vingt-dix-neuf, le cri de l’émancipation
Quatre-vingt-dix-neuf, une seule revendication
Quatre-vingt-dix-neuf, réveille ceux qui dorment
La parole est libre et elle refuse l’uniforme

*

J’annonce qu’à par­tir d’aujourd’hui le 99 n’est plus une tare
Le 99 n’est plus une vul­gaire clas­si­fi­ca­tion administrative
C’est une étoffe pré­cieuse dont je me drape cou­sue de fils d’or et d’argent
C’est un jar­din par­ta­gé où l’on cultive les graines de la différence
Parce qu’elle est essentielle
Parce qu’elle est belle
C’est un état d’esprit
C’est une main ten­due en signe de bienvenue
C’est un toit et des cou­verts pour ceux qui n’en n’ont pas
Une mar­mite géante où les épices se mélangent pour pro­po­ser une tam­bouille sub­tile et raffinée
C’est un mou­ve­ment en évo­lu­tion permanente
En recherche permanente
Une ému­la­tion fra­ter­nelle sous les 99 rugissants
C’est le camp majoritaire
Nous for­mons les 99 % de la popu­la­tion qui s’élèvent contre la mes­qui­ne­rie du 1 % qui reste
J’annonce qu’à par­tir d’aujourd’hui est 99 qui veut
Nous sommes tous 99
99 is beautiful
99 is the future
Si je me sonde je n’ai pas de pays
Ordonne de choi­sir et je désobéis
Me déso­li­da­rise et prends le maquis
Ma zone à défendre se fout de la patrie
Hum, j’suis rem­pli d’empathie
La pré­fé­rence natio­nale me salit
Aucune hié­rar­chie, jamais de la vie
Plutôt cre­ver que man­ger l’avarie
Une voix consan­guine nous pousse à l’agonie
Celle-là je la mau­dis je dis je la vomis
J’veux de la cha­leur oui mon ami
J’veux de l’humanité sans préavis
Laisse-moi cra­cher toute mon antipathie
Aux rangs qui défendent cette vision décatie
J’manie les mots d’un poète en baggy
J’ai la ferme inten­tion de faire taire leurs paris
Si je me sonde je n’ai pas de pays
I’m a 99 baby!
Tous les dra­peaux un jour ou l’autre ont trahi
Tous les dra­peaux pour moi sentent le treillis
99 une utopie
Dont les contours ne sont pas définis
Et c’est très bien comme ça est-ce que tu suis ?
Me cherche pas des poux sinon je fuis
Nouvelle ère nou­velle espèce
2000 et des pous­sières vas‑y déstresse
N’en déplaise à son éminence
Ici le cours de l’évolution est une évidence
Un amas de molé­cules enrichies
Embellies ambi­guës amphibies
Si nos traits tranchent avec ceux de souche
Nos rêves sont les mêmes quand nos mots se couchent


Illustration de ban­nière : Kazuo Nakamura


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Marc Nammour

Rappeur et membre du groupe La Canaille, fondé en 2003. Il participe également au groupe Zone Libre. Son dernier album, Fiers et Tremblants, est sorti en 2021.

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