Sébastien Villemot : « Sortir de l’euro par la gauche, c’est possible ! »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Le nou­veau « som­met du plan B » s’est tenu les 10 et 11 mars à Rome. Nous lon­geons un quai pari­sien, par une mati­née plu­vieuse comme en réservent les prin­temps mal dégros­sis. On dépasse l’am­bas­sade du Qatar, celle d’Afrique du Sud, l’Église améri­caine, La Boudeuse amar­rée près d’un pont. Nous voi­ci presque arri­vés au ren­dez-vous. Nous ren­con­trons Sébastien Villemot, éco­no­miste et spé­cia­liste de la crise de la zone euro, pour un échange qui se veut d’a­bord de cla­ri­fi­ca­tion et de vul­ga­ri­sa­tion. L’économie, sur­tout quand elle se fait « décon­no­mie » — selon le terme de Jacques Généreux —, passe pour inabor­dable : tâchons ici de nous por­ter en faux. Qu’est-ce vrai­ment qu’une dette publique ? Faut-il avoir peur d’une sor­tie de l’eu­ro ? La gauche aban­donne-t-elle ce sujet au Front natio­nal ? Quelles leçons tirer de la crise grecque ? Bref, ce « plan B » serait-il l’une des portes de sor­tie pour relan­cer la machine à pen­ser la politique ?


Commençons par le plus simple : pou­vez-vous nous rap­pe­ler ce qui dif­fé­ren­cie la dette (publique) d’un État et la dette (pri­vée) d’une entre­prise ou d’un ménage ? 

Il y a deux rai­sons fon­da­men­tales pour les­quelles on ne peut pas com­pa­rer la sol­va­bi­li­té (c’est-à-dire la capa­ci­té à rem­bour­ser un prêt) d’un État et d’un ménage. La pre­mière, c’est que l’État n’a pas de durée de vie limi­tée, il ne va pas mou­rir demain ni dans cin­quante ans, sauf évé­ne­ment his­to­rique excep­tion­nel : parce que la durée du poli­tique est une durée infi­nie, l’État n’est pas sou­mis à une contrainte de rem­bour­se­ment avant une date butoir au sens propre — sa propre mort, que nul ne pré­voit ! C’est pour­quoi il peut en per­ma­nence « rou­ler sur sa dette », c’est-à-dire réem­prun­ter pour rem­bour­ser ses échéances pas­sées. La seconde dif­fé­rence, c’est que l’État est capable de lever l’im­pôt parce qu’il dis­pose d’un pou­voir que les acteurs pri­vés n’ont pas : il est sou­ve­rain, il a le mono­pole de la vio­lence légi­time, donc il peut aug­men­ter par une simple déci­sion les recettes qu’il pré­lève sur la socié­té pour les réuti­li­ser au titre du com­mun, et pour rem­bour­ser ses créan­ciers. Alors qu’un ménage ne peut déci­der du jour au len­de­main d’aug­men­ter son salaire, ni une entre­prise de lever l’im­pôt sur ses voisines…

L’assimilation clas­sique entre dette publique et dette pri­vée (le fameux « la France est en faillite » !) n’est donc qu’un mythe ?

« L’État a plus d’actifs que de pas­sifs : on est bien loin de la faillite ! Le choix d’un indi­ca­teur de dette plu­tôt qu’un autre est donc un enjeu très politique. »

Oui, d’autant plus qu’un État ne peut pas faire faillite au sens où on l’entend pour une entre­prise ou un ménage. Si un État s’est endet­té dans sa propre mon­naie, il peut rem­bour­ser ses créan­ciers sim­ple­ment en créant de la mon­naie ! C’est le cas des États-Unis ou du Japon, dont la dette pour­tant éle­vée n’inquiète pas les mar­chés. Mais jus­te­ment, en zone euro, les États ont choi­si de se lier les mains et ont en quelque sorte renon­cé à avoir leur propre mon­naie, puisque la Banque cen­trale euro­péenne a inter­dic­tion de leur prê­ter. D’où la crise actuelle ! Et quand bien même un État sus­pen­drait les rem­bour­se­ments à ses créan­ciers, aucun huis­sier ne vien­drait sai­sir ses biens ; il n’est pas pla­cé sous la tutelle d’un juge, son acti­vi­té n’est pas inter­rom­pue, car il est sou­ve­rain. Un tel défaut — fré­quent dans l’Histoire — n’est bien sûr pas sans consé­quences, mais cela ne peut pas être mis sur le même plan qu’une faillite pri­vée qui, elle, se rap­proche d’une mort éco­no­mique. Plus géné­ra­le­ment, pour juger de la san­té finan­cière de l’État, il fau­drait aus­si regar­der la « dette nette », et pas seule­ment la « dette brute » scru­tée par les com­men­ta­teurs et la Commission euro­péenne. La dette brute, c’est la dette totale, le pas­sif non cor­ri­gé, donc, des actifs que l’on peut mettre en face. Alors que la dette nette, c’est la dette dimi­nuée de tout ce que l’État pos­sède. Pour la France, la dette brute était de 97 % du PIB fin 2016. Mais quand on comp­ta­bi­lise les actifs finan­ciers de l’État, alors la dette nette tombe à 88 %. Et, sur­tout, si on comp­ta­bi­lise l’ensemble des actifs (ter­rains, bâti­ments…), la dette nette devient néga­tive, à ‑12 % du PIB envi­ron. Autrement dit, l’État a plus d’actifs que de pas­sifs : on est bien loin de la faillite ! Le choix d’un indi­ca­teur de dette plu­tôt qu’un autre est donc un enjeu très politique.

Mais atten­tion : il y a un enjeu théo­rique sur le cal­cul de ces actifs — com­ment don­ner un prix à l’in­tan­gible ? Les bâti­ments, le patri­moine mobi­lier, les par­ti­ci­pa­tions dans les entre­prises, on sait le cal­cu­ler, mais on pour­rait aus­si comp­ta­bi­li­ser les impôts futurs, comme cer­tains comp­ta­bi­lisent désor­mais les « dettes hors bilan » qui sont les dettes futures (liées aux charges de retraite pré­vi­sibles, par exemple). Et der­rière se cache un autre enjeu plus poli­tique aus­si : car il ne s’a­git pas pour autant de consi­dé­rer que tout peut être mar­chand (quel est le « prix » de La Joconde ?) et que l’on pour­rait tout vendre, voire bra­der un jour ! Le risque, c’est aus­si de mani­pu­ler un jour ce concept de dette nette pour en faire un argu­ment de pri­va­ti­sa­tion, comme en Grèce. C’est donc impor­tant de rap­pe­ler que la faillite n’est pas pour demain, mais impor­tant aus­si de ne pas tout comp­ta­bi­li­ser en termes d’ac­tifs contre pas­sifs, comme si les créan­ciers avaient du coup une sorte de droit à se rem­bour­ser sur cet actif en exi­geant de l’État qu’il vende tout, même ses plages, et pri­va­tise des biens publics parce qu’ils auraient une « valeur » identifiable !

(Par Stéphane Burlot)

Vous avez récem­ment affir­mé, au cours d’une confé­rence, que « l’euro est un fac­teur de crise éco­no­mique, sociale et démo­cra­tique. C’est un car­can qui ali­mente le chô­mage de masse en France et vise à ver­rouiller toute alter­na­tive. » C’est une prise de posi­tion nette et forte…

Évidemment, on a des situa­tions très dif­fé­rentes dans la zone euro. Mais dans les pays dits du Sud (la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et même, par­tiel­le­ment, la France), il y a trois enjeux majeurs qui font que l’eu­ro entre en conflit direct avec les objec­tifs des mou­ve­ments de trans­for­ma­tion sociale. Le pre­mier pro­blème de l’euro est d’ordre démo­cra­tique. On a confié la ges­tion de la mon­naie à une banque cen­trale « indé­pen­dante », c’est-à-dire indé­pen­dante des peuples, mais cer­tai­ne­ment pas des mar­chés finan­ciers ! N’oublions pas que le pré­sident de la BCE est un ancien de Goldman Sachs. Or on voit que cette ins­ti­tu­tion a joué un rôle déter­mi­nant dans l’échec de l’expérience Syriza. En février 2015, la BCE a déli­bé­ré­ment cou­pé un des deux robi­nets à liqui­di­tés des banques grecques. Ensuite, elle a lais­sé entendre qu’il y avait un début de panique ban­caire — et dans la bouche d’un ban­quier cen­tral, un tel pro­pos est lar­ge­ment auto­réa­li­sa­teur. Enfin, elle a cou­pé tota­le­ment le robi­net à liqui­di­tés, juste avant le réfé­ren­dum de juillet, ce qui a para­ly­sé tota­le­ment le sys­tème ban­caire. En clair, la BCE a appli­qué son « véto moné­taire » à la ligne de rup­ture avec le néo­li­bé­ra­lisme sur laquelle Syriza avait été élu. Une telle vio­lence ins­ti­tu­tion­nelle n’aurait pas été pos­sible si le gou­ver­ne­ment grec avait eu le contrôle de sa monnaie.

« Le pre­mier pro­blème de l’euro est d’ordre démo­cra­tique. On a confié la ges­tion de la mon­naie à une banque cen­trale indé­pen­dante, c’est-à-dire indé­pen­dante des peuples, mais cer­tai­ne­ment pas des mar­chés financiers ! »

Le deuxième pro­blème, c’est la sur­éva­lua­tion de l’eu­ro pour les pays du Sud. En 1999, on a certes fixé une pari­té entre les anciennes mon­naies natio­nales et l’eu­ro, mais depuis, sur­tout les pre­mières années de l’eu­ro jus­qu’à la crise de 2007–2008, les diver­gences de tra­jec­toire se sont aggra­vées, parce qu’on avait une infla­tion beau­coup plus faible en Allemagne ou aux Pays-Bas que dans les pays du Sud et, de ce fait, le prix des biens au Sud s’est retrou­vé plus éle­vé rela­ti­ve­ment. Ça a créé des dif­fé­ren­tiels de com­pé­ti­ti­vi­té… Ce n’est pas quelque chose de natu­rel à gauche de par­ler com­pé­ti­ti­vi­té, je sais, puis­qu’on n’est pas dans l’i­dée de tout sou­mettre à un cri­tère de ren­ta­bi­li­té du capi­tal. C’est un concept qu’on a du mal à mani­pu­ler, mais le fait est que quand on vit dans un sys­tème capi­ta­liste, c’est la concur­rence qui règle pour l’es­sen­tiel les échanges, mar­chands, du moins ; quand on se retrouve avec de forts dif­fé­ren­tiels de prix, on péna­lise néces­sai­re­ment ceux qui vendent plus cher… De ce fait, les pays du Sud ont plus de mal à expor­ter que ceux du Nord : le cercle vicieux des dés­équi­libres éco­no­miques est enclen­ché. Comme les entre­prises ne peuvent plus comp­ter sur une déva­lua­tion moné­taire, c’est-à-dire faire en sorte que les pari­tés s’a­justent pour reflé­ter la situa­tion éco­no­mique, elles font de la déva­lua­tion par les salaires pour res­ter com­pé­ti­tives… C’est ce que l’Allemagne avait déjà pra­ti­qué au début des années 2000, avec notam­ment les lois Hartz. Comme cette déva­lua­tion sala­riale interne s’est faite dans un contexte mon­dial por­teur, la crois­sance n’en a pas trop été affec­tée, même si cela a eu des consé­quences sociales néga­tives — la mul­ti­pli­ca­tion des tra­vailleurs pauvres, par exemple. Les pays du Sud, eux, se sont retrou­vés à devoir cou­rir der­rière l’Allemagne, mais dans des condi­tions de crise mon­diale, avec une demande en berne. Or bais­ser les salaires et revoir la pro­tec­tion sociale en temps de crise est une catas­trophe : ça déprime encore plus la demande, c’est exac­te­ment l’in­verse de ce qu’il faut faire quand tout va mal ! Cela explique pour une bonne part l’explosion des taux de chô­mage en Grèce et en Espagne à plus de 25 %.

Le troi­sième fac­teur de blo­cage, c’est l’aus­té­ri­té bud­gé­taire. La zone euro s’est construite dès le début, dans les trai­tés eux-mêmes, autour de la ques­tion de la « res­pon­sa­bi­li­té » bud­gé­taire, c’est-à-dire avec des règles de prin­cipe sur le défi­cit maxi­mal (les fameux 3 % du bud­get annuel d’un État, une limite tout à fait arbi­traire en réa­li­té, qui n’a aucun fon­de­ment scien­ti­fique). Le contrôle bud­gé­taire des États membres est deve­nu de plus en plus étroit, avec ces der­nières années des réformes aux noms bar­bares (two-pack, six-packTSCG…) qui consistent à cor­se­ter la capa­ci­té des États natio­naux à uti­li­ser leur poli­tique bud­gé­taire, et à leur impo­ser, de fait, une poli­tique d’aus­té­ri­té, y com­pris au moment où c’est éco­no­mi­que­ment le plus absurde. On a fait de la poli­tique fis­cale aus­té­ri­taire, « pro-cyclique », c’est-à-dire aggra­vant le cycle éco­no­mique dans lequel on était, au lieu de faire jouer ce qu’on appelle les « sta­bi­li­sa­teurs bud­gé­taires » (la pro­tec­tion sociale, l’in­ves­tis­se­ment) qui auraient dû se mettre en place contre le cycle pour nous per­mettre de sor­tir de cette crise !

(Par Stéphane Burlot)

Bref, vous nous dites qu’à cause de l’eu­ro et avec l’eu­ro, on a oublié la leçon de Keynes, pour faire exac­te­ment l’in­verse de ce qu’il aurait fal­lu faire ? On se serre la cein­ture au moment même où seule la relance nous aurait per­mis de retrou­ver un équi­libre bud­gé­taire, parce que c’est la relance qui redy­na­mise la demande, donc peut faire ren­trer des recettes ?

Oui, c’est très clair en zone euro. Il y a eu deux phases de la crise : dans la pre­mière, 2007–2008, on affronte la crise finan­cière, la réces­sion mon­diale, et on redé­couvre les poli­tiques key­né­siennes — mais à par­tir de 2010–2011, les men­ta­li­tés changent en Europe, on arrête pré­ma­tu­ré­ment cette poli­tique de relance et on passe bru­ta­le­ment à l’aus­té­ri­té, contrai­re­ment aux États-Unis, par exemple. On voit très net­te­ment que c’est à par­tir de là que nos courbes de crois­sance divergent : l’Europe replonge dans une crise ; elle s’offre un deuxième plon­geon à cause de l’i­na­dap­ta­tion de ses poli­tiques qui viennent com­pri­mer la demande, au moment pré­cis où il aurait fal­lu confor­ter les poli­tiques de relance. C’est là qu’on voit les États-Unis rebon­dir, quand nous accu­mu­lons du retard.

Les éco­no­mistes euro­péens sont donc com­plices ? Comment s’ex­pli­quer cet aveu­gle­ment géné­ra­li­sé de toute une cor­po­ra­tion — sauf une petite mino­ri­té, les « hété­ro­doxes » dont vous êtes, qui n’est pas enten­due par le pouvoir ?

« Compliqué dans ces condi­tions de réta­blir un rap­port de forces sans chan­ger com­plè­te­ment les règles du jeu au sein de la zone euro. »

Difficile de répondre pré­ci­sé­ment, mais il y a un mélange entre un débat aca­dé­mique et une dimen­sion idéo­lo­gique avec des res­sorts poli­tiques qui ne sont pas tou­jours nobles. Ce qui est sûr, c’est que le patro­nat trouve un inté­rêt à cette situa­tion, parce que celui des pays du Nord conserve un avan­tage énorme sur ses concur­rents, pen­dant que celui du Sud peut uti­li­ser l’argument du manque de com­pé­ti­ti­vi­té pour exi­ger des baisses de salaires et aug­men­ter ses pro­fits… Compliqué dans ces condi­tions de réta­blir un rap­port de forces sans chan­ger com­plè­te­ment les règles du jeu au sein de la zone euro. L’idée d’une Europe sociale, c’est bien ce qu’une par­tie de la gauche défend depuis long­temps : la coor­di­na­tion des salaires, la créa­tion d’une assu­rance chô­mage euro­péenne qui per­mette de faire des trans­ferts auto­ma­tiques, etc. Cette solu­tion était la plus logique. La coor­di­na­tion des poli­tiques de relance à l’é­chelle du conti­nent a bien plus de sens qu’à la seule échelle natio­nale, parce qu’une relance uni­la­té­rale peut ser­vir à aller ache­ter chez le voi­sin, alors que si on relance tous ensemble, la zone euro étant assez fer­mée éco­no­mi­que­ment, tout le monde en pro­fite. La réforme radi­cale de l’eu­ro est la solu­tion la plus ration­nelle. Mais on voit bien que la réa­li­té poli­tique ne suit pas. L’une des théo­ries, déve­lop­pée en par­ti­cu­lier par mon col­lègue Cédric Durand, c’est que la conver­gence poli­tique entre les États membres est impos­sible à l’heure actuelle parce que l’eu­ro engendre struc­tu­rel­le­ment des diver­gences de sub­jec­ti­vi­té poli­tique — cela veut dire que les inté­rêts maté­riels objec­tifs des citoyens des pays du Nord et du Sud divergent trop, du fait même de l’existence de la mon­naie unique. Ceux du Nord ont tout inté­rêt à res­ter dans la confi­gu­ra­tion actuelle car ils béné­fi­cient du qua­si-plein emploi et ne voient pas pour­quoi ils paye­raient pour ces « pares­seux » du Sud qui, eux, ont une éco­no­mie dépri­mée et le sen­ti­ment de s’être trans­for­més en pro­tec­to­rat de la Troïka. Comment, dans ces condi­tions, construire un peuple euro­péen qui pour­rait dans un grand mou­ve­ment d’ensemble déci­der de refon­der l’Union euro­péenne sur de nou­velles bases ?

En un mot, dif­fi­cile de savoir ce qui pour­rait convaincre les Allemands de revoir en pro­fon­deur la construc­tion d’un euro qui les a tant ser­vis et leur per­met d’ex­por­ter plus que tous les autres. En plus, on peut pen­ser que le vieillis­se­ment démo­gra­phique accen­tue ce phé­no­mène : en expor­tant, les Allemands accu­mulent des actifs à l’é­tran­ger, deviennent les créan­ciers du monde entier, ce qui du coup contri­bue à finan­cer leurs retraites futures. Un peuple qui vieillit a tout inté­rêt à accu­mu­ler de l’é­pargne… Sans comp­ter le fameux trau­ma­tisme alle­mand vis-à-vis de l’in­fla­tion. Ce n’est pour­tant pas si évident que la mon­tée du nazisme dans les années 1930 ait été liée à la seule hyper­in­fla­tion ! Mais en tout cas, ça joue un rôle dans l’i­ma­gi­naire col­lec­tif : la peur de l’in­fla­tion est bien pré­sente, et quand on a peur de l’in­fla­tion, on consi­dère que tout défi­cit public risque de l’ag­gra­ver — même si là encore la cau­sa­li­té n’est pas évi­dente. Plus pro­saï­que­ment, c’est sur­tout que l’ex­cé­dent com­mer­cial alle­mand accu­mu­lé à force d’ex­por­ter leur per­met d’a­voir un taux de chô­mage his­to­ri­que­ment bas, qui vient de pas­ser sous les 4 % : pour­quoi chan­ge­raient-ils ? Mais il fau­drait rela­ti­vi­ser : le temps par­tiel des femmes est beau­coup plus déve­lop­pé en Allemagne et peut expli­quer en par­tie ce taux, et puis ils le paient avec le phé­no­mène des tra­vailleurs pauvres. Mais le fait est que presque tout le monde a un tra­vail — pas for­cé­ment dési­rable, mais un travail…

(Par Stéphane Burlot)

Même si on ne peut embar­quer les Allemands dans la réforme de l’eu­ro, on peut ima­gi­ner qu’il fau­dra en sor­tir, un jour ? C’est pour­tant une sorte de tabou, à gauche (un peu moins ces der­niers temps, avec le plan B évo­qué par Mélenchon et les posi­tions de Lordon), comme si le Front natio­nal avait le mono­pole du sujet. Faut-il avoir peur de sor­tir de l’euro ? 

On voit bien que le Front natio­nal reste dans une ambi­guï­té volon­taire avec, d’un côté, un dis­cours sur la sou­ve­rai­ne­té moné­taire, logique dans ce camp, avec l’i­dée sous-jacente que l’es­pace natio­nal est le seul per­ti­nent pour la prise de déci­sion poli­tique. Mais d’un autre côté, il est pris dans une contra­dic­tion parce qu’une par­tie de son élec­to­rat est consti­tuée d’é­par­gnants qui ont peur d’une sor­tie qui leur ferait perdre du pou­voir d’a­chat inter­na­tio­nal, et qui ne seraient pas du tout prêts à le suivre sur ce ter­rain. Le FN parle donc à la fois d’une sor­tie de l’eu­ro et d’un « franc fort », ce qui est tota­le­ment para­doxal, parce que l’intérêt de sor­tir de l’eu­ro c’est jus­te­ment d’a­voir un franc moins fort, réajus­té, ce qui favo­ri­se­rait l’emploi ! C’est un dis­cours absurde, qui ne vise qu’à ras­sem­bler dif­fé­rents pans de son élec­to­rat, aux inté­rêts par­fai­te­ment diver­gents. On peut pen­ser qu’il n’a pas vrai­ment pré­pa­ré de stra­té­gie sur ce ter­rain et qu’en réa­li­té il n’a pas du tout l’in­ten­tion d’en sor­tir s’il par­ve­nait au pou­voir. Pour répondre main­te­nant à la ques­tion de fond : désastre ou pas ? D’abord, il faut dis­tin­guer deux situa­tions. D’une part un déman­tè­le­ment orga­ni­sé, une sorte de divorce à l’a­miable comme l’i­ma­gine Joseph Stiglitz, le « prix Nobel d’é­co­no­mie »1 qui a récem­ment sor­ti un livre sur le sujet ; d’autre part, une sor­tie uni­la­té­rale d’un pays.

« Le FN parle donc à la fois d’une sor­tie de l’eu­ro et d’un franc fort, ce qui est tota­le­ment paradoxal. »

Un divorce à l’a­miable per­met beau­coup de choses : ima­gi­ner des accords de coopé­ra­tion entre les banques cen­trales pour négo­cier les ajus­te­ments des nou­veaux taux de change ; un contrôle tem­po­raire des mou­ve­ments de capi­taux ; des accords sur la ges­tion des dettes res­pec­tives des États. Parce que l’en­jeu majeur, c’est de savoir quoi faire des dettes dues par un Français, par exemple, à un Allemand : com­bien devra-t-il après la sor­tie de l’eu­ro ? Paiera-t-il en nou­veaux francs ou en nou­veaux marks ? L’un des deux y per­dra for­cé­ment… Donc ce sera un nou­veau rap­port de forces, parce que l’im­pact sera impor­tant : le débi­teur a inté­rêt à rem­bour­ser dans une mon­naie faible, le créan­cier à être payé dans une mon­naie forte ! Il y a une dimen­sion juri­dique com­plexe sur laquelle nous avons tra­vaillé avec Cédric Durand. Le côté ras­su­rant, c’est que nous avons mon­tré que la dette publique fran­çaise était essen­tiel­le­ment libel­lée en « droit natio­nal » : les juristes nous disent qu’en cas de déman­tè­le­ment de l’eu­ro, le cri­tère qui per­met­trait de déter­mi­ner la mon­naie de rem­bour­se­ment, ce serait la juri­dic­tion qui gou­verne le contrat à l’o­ri­gine de la dette. Donc la dette publique fran­çaise, qua­si exclu­si­ve­ment libel­lée en droit natio­nal, serait sou­mise aux règles des tri­bu­naux fran­çais — et il suf­fi­rait que la loi pré­voie un rem­bour­se­ment dans la nou­velle mon­naie pour que la dette se trouve de fait libel­lée dans la nou­velle mon­naie. Alors bien sûr, pour les inves­tis­seurs étran­gers qui se retrou­ve­raient rem­bour­sés dans une mon­naie moins forte, ce serait per­çu comme une sorte de défaut, ils y per­draient au final en pou­voir d’a­chat inter­na­tio­nal, et on peut du coup s’at­tendre à des mesures de rétor­sion de fait : une dif­fi­cul­té à se finan­cer sur le mar­ché inter­na­tio­nal, à trou­ver des prê­teurs, donc à une remon­tée des taux d’in­té­rêt — c’est ce qu’a dit récem­ment la Banque de France, qui a pro­po­sé un chif­frage à 30 mil­liards d’eu­ros de coût sup­plé­men­taire sur la dette française.

Néanmoins, on peut nuan­cer cette ana­lyse. Il fau­drait envi­sa­ger que la nou­velle Banque cen­trale fran­çaise finance l’État, rachète sa dette. On peut aus­si mobi­li­ser l’é­pargne ban­caire en obli­geant les banques à prê­ter une cer­taine quan­ti­té de mon­naie à l’État — c’é­tait la pra­tique pen­dant les Trente Glorieuses quand l’État se finan­çait via ce qu’on appe­lait « le cir­cuit du Trésor », à des taux très bas. Enfin, his­to­ri­que­ment, dans les exemples sud-amé­ri­cains, on voit que dans le cas d’un défaut, l’ac­cès aux mar­chés est dif­fi­cile dans les pre­miers temps mais se réta­blit fina­le­ment assez vite, en quelques années. Le pro­blème, c’est que, pour les mêmes rai­sons qui nous font désor­mais dou­ter de la pos­si­bi­li­té d’une Europe sociale, il est dif­fi­cile d’i­ma­gi­ner un déman­tè­le­ment orga­ni­sé et contrô­lé de l’eu­ro. La confi­gu­ra­tion poli­tique ne s’y prête pas très bien : le plus vrai­sem­blable est une sor­tie ou un déman­tè­le­ment avec une cer­taine dimen­sion conflic­tuelle. Ce qui n’est pas du tout contra­dic­toire avec la pos­si­bi­li­té que de nou­veaux accords inter­na­tio­naux soient ensuite signés : un cer­tain degré de coopé­ra­tion est l’intérêt bien com­pris de tous.

(Par Stéphane Burlot)

Si l’on ne par­ve­nait pas à garan­tir une sor­tie intel­li­gente et coor­don­née, quelles seraient les consé­quences concrètes d’une sor­tie uni­la­té­rale, d’un seul pays, de l’euro ?

On va prendre l’hy­po­thèse d’un pays qui sort pour déva­luer, parce que l’eu­ro est trop fort pour lui, ce qui péna­lise son sec­teur pro­duc­tif face à la concur­rence inter­na­tio­nale. Par exemple la Grèce, qui devrait sor­tir, parce qu’on voit bien que le car­can qui lui est impo­sé par la zone euro est de plus en plus inte­nable : ses ser­vices publics sont ron­gés, l’aus­té­ri­té a pro­vo­qué une crise sociale sans pré­cé­dent, la démo­cra­tie appa­raît bafouée avec le « renon­ce­ment » de Tsipras à appli­quer son pro­gramme élec­to­ral et les résul­tats du réfé­ren­dum de juillet 2015 : on ne voit pas com­ment cela peut tenir. Ce qui se pas­se­rait ? La pre­mière consé­quence à court terme, c’est qu’on intro­dui­rait une nou­velle mon­naie, la drachme, en conver­tis­sant tous les comptes ban­caires domes­tiques au taux de un pour un. Cette mon­naie se déva­lue­rait ensuite rapi­de­ment sur le mar­ché des changes, peut-être de l’ordre de 30 % dans le cas de la Grèce, voire plus dans le court terme. Il faut com­prendre que ça aurait un effet redis­tri­bu­tif, pas selon une ligne de classe, mais selon la posi­tion de chaque agent éco­no­mique vis-à-vis des échanges inter­na­tio­naux : les impor­ta­teurs, qui conti­nue­raient d’a­che­ter à l’ex­té­rieur en euros, y per­draient énor­mé­ment. Ils devraient don­ner plus de drachmes qu’ils ne don­naient d’eu­ros, pour ache­ter des mar­chan­dises. À l’inverse, les expor­ta­teurs y gagne­raient : soit ils conti­nue­raient à vendre au même prix en euros, et leur reve­nu en drachmes aug­men­te­rait ; soit ils bais­se­raient leurs prix en euros, devien­draient beau­coup plus com­pé­ti­tifs et gagne­raient donc des parts de marchés.

« Il fau­drait mettre en place des contrôles de capi­taux pour empê­cher les mou­ve­ments pure­ment spé­cu­la­tifs, puis ima­gi­ner une restruc­tu­ra­tion du sys­tème bancaire »

On voit donc qu’on aurait des per­dants et des gagnants dans le pays, qui pour­raient d’ailleurs par­fois être les mêmes, car à des degrés divers nous sommes presque tous expor­ta­teurs et impor­ta­teurs, au moins indi­rec­te­ment. Mais l’idée est qu’à long terme, cela sti­mu­le­rait l’ensemble du tis­su pro­duc­tif domes­tique : il devien­drait plus inté­res­sant de pro­duire loca­le­ment que d’importer, et il devien­drait plus facile d’exporter. La vitesse à laquelle cet effet béné­fique se maté­ria­li­se­rait dépen­drait de l’état du tis­su indus­triel, du poten­tiel d’innovation, des capa­ci­tés de pro­duc­tion inuti­li­sées et immé­dia­te­ment mobi­li­sables. Mais en tout état de cause, on pour­rait s’attendre à un redé­mar­rage de la pro­duc­tion — et donc de l’emploi. Au-delà de l’effet redis­tri­bu­tif, il y aurait donc un effet posi­tif net sur l’économie. Le vrai pro­blème serait plu­tôt à court terme : il fau­drait évi­ter la pénu­rie des biens impor­tés de pre­mière néces­si­té. Les pre­miers mois, ce serait un vrai risque à gérer, avec un chaos poten­tiel si on n’a pas de mesures de pro­tec­tion : il fau­drait iden­ti­fier tous les sec­teurs mena­cés par l’ab­sence de pro­duc­tion locale, par exemple les médi­ca­ments ou l’énergie, bais­ser la TVA sur cer­tains pro­duits de base pour com­pen­ser les effets sur le pou­voir d’achat des couches popu­laires. Donc selon l’ampleur de la déva­lua­tion et le degré de dépen­dance aux impor­ta­tions, il pour­rait y avoir une phase un peu com­plexe à gérer, tant que la pro­duc­tion locale n’aura pas pris le relais.

On pour­rait aus­si s’at­tendre à des fuites de capi­taux avec des épar­gnants qui com­men­ce­raient avant même la sor­tie à pla­cer leur argent en devises étran­gères pour le pro­té­ger, voire pour spé­cu­ler ! Il fau­drait donc, d’une part, mettre en place des contrôles de capi­taux pour empê­cher les mou­ve­ments pure­ment spé­cu­la­tifs, puis ima­gi­ner une restruc­tu­ra­tion du sys­tème ban­caire, pour garan­tir le finan­ce­ment des entre­prises : peut-être des natio­na­li­sa­tions (mais ça ne doit pas être un sujet tabou, les Anglais et les Américains l’ont fait quand il le fal­lait). On sait que la natio­na­li­sa­tion n’est pas tou­jours popu­laire, en par­ti­cu­lier en Grèce, où elle fait craindre à beau­coup des risques de cor­rup­tion. C’est pour­quoi il vaut mieux par­ler de socia­li­sa­tion des banques, c’est-à-dire une forme de ges­tion qui asso­cie l’État, les col­lec­ti­vi­tés locales, les usa­gers, les entre­prises en demande de financements.

(Par Stéphane Burlot)

Mais « court-terme », ça signi­fie quoi ? Dans le cas d’une sor­tie, à quelle échéance peut-on ima­gi­ner que les effets posi­tifs finissent par l’emporter sur les négatifs ?

On n’a pas de cas exac­te­ment com­pa­rable, mais on se réfère sou­vent à l’exemple argen­tin. L’Argentine n’é­tait pas dans une union moné­taire mais dans un sys­tème de pari­té fixe avec le dol­lar qui s’y appa­rente. À la fin des années 1990, le pays essaie à tout prix de défendre cette pari­té, se retrouve dans une réces­sion ter­rible, et finit par aban­don­ner la pari­té en 2001, tout en fai­sant défaut sur sa dette : ça lui per­met un redé­mar­rage éco­no­mique sub­stan­tiel, assez rapi­de­ment. On parle d’une tem­po­ra­li­té de six mois à un an. Il faut gérer la panique des six pre­miers mois, pré­pa­rer la tran­si­tion, mais on peut ima­gi­ner une sta­bi­li­sa­tion réus­sie à l’is­sue d’une période tumul­tueuse. Tout le pro­blème est de pré­pa­rer au maxi­mum cette période… Par exemple, on doit aus­si se tenir prêts à sor­tir du tabou de la « planche à billets », c’est-à-dire admettre qu’une banque cen­trale a voca­tion à finan­cer la dette publique. Il ne faut pas exa­gé­rer bien sûr, pas faire de la créa­tion moné­taire illi­mi­tée qui ferait déra­per l’in­fla­tion. Mais on a de la marge aujourd’­hui ! Nous sommes plu­tôt en risque de défla­tion : ça fait des mois que la BCE essaie de relan­cer l’inflation (même si elle s’y prend mal, mais c’est un autre débat) ! Il faut aus­si gar­der en tête que l’in­fla­tion a aus­si des effets redis­tri­bu­tifs : elle favo­rise les débi­teurs par rap­port aux créan­ciers (votre cré­dit vaut moins cher à rem­bour­ser). Mais à l’inverse, c’est vrai, elle peut péna­li­ser les tra­vailleurs si les salaires n’augmentent pas au même rythme que l’inflation : il faut donc redon­ner du pou­voir de négo­cia­tion aux sala­riés et reve­nir sur les mesures de libé­ra­li­sa­tion du mar­ché du tra­vail, voire réta­blir l’indexation des salaires sur l’inflation.

Et aujourd’­hui, en France ? Pratiquons un peu de poli­tique-fic­tion : ima­gi­nons que Mélenchon rem­porte la pré­si­den­tielle. Qu’il tente de négo­cier une réforme radi­cale de l’eu­ro en res­tant dans l’eu­ro et qu’il échoue, pour les rai­sons struc­tu­relles qu’on a dites. Est-on suf­fi­sam­ment pré­pa­rés pour aller à l’af­fron­te­ment : à la sor­tie de l’eu­ro ? Est-ce la rai­son d’être du plan B ?

« Le plan B vise une alliance de tous ceux qui com­prennent que l’eu­ro est deve­nu un obs­tacle direct, tech­nique et maté­riel à la mise en place de poli­tiques éco­no­miques et sociales alternatives. »

Le plan B, c’est un pro­ces­sus qui ne four­nit pas de solutions clés en main. Il vise d’a­bord une alliance de tous ceux qui com­prennent que l’eu­ro est deve­nu un obs­tacle direct, tech­nique et maté­riel à la mise en place de poli­tiques éco­no­miques et sociales alter­na­tives. Les Grecs sont très pré­sents dans cette pla­te­forme parce qu’ils ont com­men­cé à réflé­chir et — sans reve­nir ici sur la séquence poli­tique qui s’est jouée entre février et juillet 2015 —, l’aile gauche de Syriza a envi­sa­gé très sérieu­se­ment la sor­tie, en pré­pa­rant un ensemble très détaillé de mesures à prendre. Le plan B, c’est d’a­bord un forum pour des cher­cheurs, mili­tants, syn­di­ca­listes, asso­cia­tifs, etc., mais ce n’est pas encore un pro­jet poli­tique pour toute l’Europe. C’est une réac­tion à l’im­passe grecque, parce qu’on a com­pris qu’on ne pou­vait plus négo­cier de l’in­té­rieur — au moins pour un petit pays ; le cas de la France est plus com­plexe, parce que son poids poli­tique lui per­met encore de croire à un plan A, c’est-à-dire de ten­ter de for­cer une réforme glo­bale et coor­don­née. Mais elle ne le pour­ra qu’à condi­tion d’a­voir un plan B cré­dible et prêt. Varoufakis a expli­qué com­ment il avait fait réflé­chir des équipes sur des étapes inter­mé­diaires en cas de sor­tie : avec la créa­tion d’une mon­naie paral­lèle élec­tro­nique qui aurait per­mis de payer les fonc­tion­naires et les four­nis­seurs de l’État, qui à leur tour auraient pu payer leurs impôts avec elle. Une sorte de cré­dit d’im­pôt vir­tuel qui redon­ne­rait des marges de manœuvre à court terme à l’État en recréant une cir­cu­la­tion moné­taire, même sans liqui­di­tés en pro­ve­nance de la BCE. Mais bien sûr ça ne pour­rait pas suf­fire, et ça ne devrait pas durer : le réar­me­ment indus­triel et la restruc­tu­ra­tion ban­caire sont indis­pen­sables pour sta­bi­li­ser l’é­co­no­mie. Le plan B, ça consiste à réflé­chir à tous les enchaî­ne­ments sociaux et éco­no­miques avant, pen­dant et après une éven­tuelle sor­tie. Mais ça consiste sur­tout à construire une coa­li­tion d’es­poir avec des mou­ve­ments sociaux et des acteurs poli­tiques, de tous les pays euro­péens, du Sud comme du Nord. Nous ne sommes pas d’accord sur tout, cer­tains pré­fèrent creu­ser le plan A, d’autres le plan B, mais en défi­ni­tive cela a une vraie cohé­rence, puisque l’existence du plan B cré­di­bi­lise le plan A.

Mais il faut avoir en tête qu’on ne fera jamais cam­pagne sur une sor­tie de l’eu­ro : ce qui inté­resse les gens, ce sont les objec­tifs concrets d’a­mé­lio­ra­tion sociale. Si, der­rière, ça signi­fie une logique d’af­fron­te­ment moné­taire, il fau­dra bien en tirer les consé­quences. La stra­té­gie poli­tique est donc déli­cate : il faut mon­trer la contra­dic­tion entre l’ap­par­te­nance à l’eu­ro tel qu’il est et ces objec­tifs de poli­tique sociale, expli­quer, comme on tente de le faire ici, pour­quoi on peut vou­loir sor­tir de l’eu­ro. Surtout pas pour des rai­sons de sou­ve­rai­ne­té idéo­lo­gique ou de nos­tal­gie du franc qu’on laisse à l’ex­trême droite, mais parce qu’une rup­ture avec le cadre moné­taire exis­tant est la condi­tion — néces­saire mais non suf­fi­sante — d’une poli­tique alter­na­tive ! La ligne sur laquelle Syriza a été élu (même s’il l’a ensuite aban­don­née) me semble être la bonne. Elle disait : « Pas de sacri­fices pour l’euro ». Autrement dit, la sor­tie de l’euro n’est pas une fin en soi, mais le main­tien dans l’euro non plus ! La mon­naie n’est qu’un outil ; si cet outil n’est pas adap­té, on en change, sans tom­ber dans la féti­chi­sa­tion. C’est pour cela qu’on ne peut pas affir­mer avec cer­ti­tude qu’une France dotée d’un gou­ver­ne­ment de gauche sor­ti­rait, ou pas, de l’euro. Ce n’est pas comme cela que la ques­tion se pose. Ce gou­ver­ne­ment com­men­ce­rait par mettre en œuvre un ensemble de mesures de lutte contre le chô­mage et les inéga­li­tés, des inves­tis­se­ments mas­sifs dans les ser­vices publics et pour la tran­si­tion éco­lo­gique. Or on sait qu’un tel pro­jet est incom­pa­tible avec le cadre exis­tant de l’euro, donc ça déclen­che­rait néces­sai­re­ment une crise ins­ti­tu­tion­nelle euro­péenne. Mais il est impos­sible d’en pré­dire l’issue : est-ce qu’on s’orienterait vers le plan A ou le plan B ? Ça dépend de beau­coup de fac­teurs. L’essentiel est d’avoir pré­pa­ré les dif­fé­rents scé­na­rios afin de ne pas être contraints, comme Tsipras, de renon­cer à ce pro­gramme de rup­ture — c’est ça, la logique du plan B.

(Par Stéphane Burlot)

Il peut donc y avoir des rai­sons de gauche de sor­tir de l’eu­ro, et une manière de gauche de pen­ser la sortie…

Oui, il y a en effet dif­fé­rentes manières d’en­vi­sa­ger cette sor­tie. Tout dépend du pro­jet poli­tique qui est der­rière : repli natio­nal ou refon­da­tion de l’Europe ? L’idée du plan B, c’est d’i­ma­gi­ner une sor­tie coopé­ra­tive, c’est-à-dire qui ne débouche pas sur de nou­velles guerres moné­taires, avec des déva­lua­tions com­pé­ti­tives de cha­cun des pays qui recom­men­ce­raient à s’af­fron­ter dans une logique néo­mer­can­ti­liste. Mais en même temps, on voit bien que l’euro tel qu’il existe n’empêche pas les déva­lua­tions com­pé­ti­tives (elles prennent juste une forme dif­fé­rente, en for­çant les salaires à la baisse) et qu’il favo­rise la mon­tée des res­sen­ti­ments natio­naux et des extrêmes droites. Le sta­tu quo n’est donc pas non plus une option : en un sens, l’euro est en train de tuer l’idéal euro­péen ! Le plan B, c’est pen­ser un moment de rup­ture avec le car­can ins­ti­tu­tion­nel, mais qui débouche sur une re-construc­tion com­mune, tout en tenant compte de la diver­si­té des situa­tions natio­nales aux plans éco­no­mique, social et ins­ti­tu­tion­nel. Penser une sor­tie de gauche, ce n’est pas fou­ler aux pieds l’Europe, c’est jus­te­ment rendre aux valeurs euro­péennes leur vrai sens, en retrou­vant les moyens de faire une poli­tique enfin conforme à l’i­déal de soli­da­ri­té cen­sé avoir pré­si­dé à sa création !


Toutes les pho­to­gra­phies sont © Stéphane Burlot.


  1. Abus de lan­gage pour dési­gner le prix de la Banque de Suède en sciences éco­no­miques en mémoire d’Alfred Nobel.

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