Ndongo Samba Sylla : « Le franc CFA est la preuve de la survivance des liens coloniaux »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Samedi 7 Janvier 2017 : des mani­fes­ta­tions ont lieu dans plu­sieurs grandes villes afri­caines et euro­péennes. De Dakar à Paris, en pas­sant par Abidjan, Bamako, Kinshasa ou Bruxelles, un front com­mun se mobi­lise pour exi­ger la fin du franc CFA. Un fait inédit qui ques­tionne de nou­veau les enjeux poli­tiques et éco­no­miques autour de cette mon­naie : les billets du franc CFA sont impri­més en France, à Chamalières, petite ville du Puy-de-Dôme ; son cours est fixé sur celui de l’euro ; 50 % des réserves de change des Banques cen­trales des États de l’Afrique de l’Ouest et Centrale sont dépo­sées sur un compte du Trésor fran­çais. Le franc CFA — qui signi­fiait, à son ori­gine en 1945, franc des colo­nies fran­çaises d’Afrique — est le nom des deux mon­naies com­munes à plu­sieurs pays d’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique Centrale. Pour l’économiste séné­ga­lais Ndongo Samba Sylla, le franc CFA demeure une « mon­naie colo­niale ». Nous le ren­con­trons pour dis­cu­ter répres­sion moné­taire, Françafrique et pistes de sor­tie de la zone franc.


Allons droit au but : vous affir­mez que le franc CFA est un ins­tru­ment de répres­sion moné­taire qui freine le déve­lop­pe­ment des pays concer­nés. Pouvez-vous expo­ser les grandes lignes de votre argu­ment ?

D’abord il est impor­tant d’expliquer briè­ve­ment ce qu’est le franc CFA et d’exposer l’argument de base de ses par­ti­sans. Le franc CFA est une mon­naie qui a été créée offi­ciel­le­ment en 1945. C’est un méca­nisme de coopé­ra­tion moné­taire entre la France et ses anciennes colo­nies qui repose sur quatre piliers : 1) la fixi­té de la pari­té entre le franc CFA et le franc puis, plus tard, l’euro ; 2) la cen­tra­li­sa­tion des réserves de change au niveau d’un compte spé­cial du Trésor fran­çais ; 3) la garan­tie de la conver­ti­bi­li­té du franc CFA en euro de manière « illi­mi­tée » — on y revien­dra ; et enfin 4) la libre cir­cu­la­tion des capi­taux au sein de la zone franc, dont la France fait par­tie. L’argument prin­ci­pal avan­cé en faveur du franc CFA est celui de la sta­bi­li­té moné­taire : il est lié à l’euro par une pari­té fixe — un euro est échan­gé contre 655,956 francs CFA et cela ne change pas —, ce qui per­met de sta­bi­li­ser les anti­ci­pa­tions éco­no­miques du fait de l’absence de risque de change pour ceux qui com­mercent en euro. Avec une infla­tion rela­ti­ve­ment faible au sein de la zone franc, le franc CFA est per­çu comme étant une mon­naie stable et cré­dible. L’environnement macroé­co­no­mique s’en voit ren­for­cé et serait alors favo­rable à l’investissement, donc à la crois­sance, donc à l’emploi.

« Malgré sa sta­bi­li­té et sa cré­di­bi­li­té sup­po­sées, le franc CFA n’a en aucun cas per­mis le déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social de la zone. »

Ce que nous consta­tons cepen­dant, c’est que sur les quinze pays afri­cains de la zone franc — les huit de l’UEMOA (Union éco­no­mique et moné­taire ouest-afri­caine), les six de la CEMAC (Communauté éco­no­mique et moné­taire de l’Afrique cen­trale) ain­si que les Comores — aucun n’a pu se déve­lop­per sur le plan éco­no­mique. Généralement, l’indicateur stan­dard que les éco­no­mistes emploient pour mesu­rer le déve­lop­pe­ment de manière très som­maire est la crois­sance du PIB par habi­tant. C’est un indi­ca­teur qui a ses limites mais force est de consta­ter que les pays les plus riches ont le PIB par habi­tant le plus éle­vé tan­dis que les pays qui se déve­loppent rapi­de­ment ont ten­dance à avoir un taux de crois­sance du PIB par habi­tant éle­vé. Dans le cas des pays de la zone franc, aucun pays, à part la Guinée Équatoriale, n’a pu atteindre un taux de crois­sance du PIB par habi­tant supé­rieur à 2 % par an sur le long terme. Or, se situer aux alen­tours des 1,5 % de crois­sance annuelle du PIB par habi­tant implique un décro­chage vis-à-vis de la moyenne mon­diale. Les pays qui partent d’un peu plus bas doivent être géné­ra­le­ment plus dyna­miques, doivent donc avoir des taux de crois­sance beau­coup plus éle­vés, comme on a pu le voir dans le cas du déve­lop­pe­ment des pays de l’Asie du Sud-Est. Si on prend main­te­nant l’Indice de Développement Humain (IDH), un indi­ca­teur phare du Rapport sur le déve­lop­pe­ment humain du PNUD (Programme des Nations Unies pour le déve­lop­pe­ment), on constate que sur les douze pays qui sont en bas du clas­se­ment, six font par­tie de la zone franc. Malgré sa sta­bi­li­té et sa cré­di­bi­li­té sup­po­sées, le franc CFA n’a en aucun cas per­mis le déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social de la zone.

Quels sont les prin­ci­paux élé­ments que vous avan­cez pour expli­quer cela ?

Ils sont nom­breux et sont liés aux quatre piliers dont j’ai par­lé. Un aspect impor­tant a trait à la poli­tique de change et au fait que le franc CFA est lié à l’euro par une pari­té fixe. Le pro­blème est que l’euro est une mon­naie forte, gérée par la Banque Centrale Européenne avec pour man­dat la lutte contre l’inflation. Lorsque des pays pauvres, comme ceux de la zone franc, voient leur mon­naie être liée de manière fixe à une mon­naie aus­si forte que l’euro, ils se privent du même coup de toute auto­no­mie du point de vue de la poli­tique moné­taire et de la poli­tique de change. Ce qui tient chez nous de poli­tique moné­taire ou de poli­tique de change répond prin­ci­pa­le­ment aux signaux envoyés par la conjonc­ture éco­no­mique de la zone euro ; c’est extrê­me­ment péna­li­sant. Pour expor­ter de manière aus­si com­pé­ti­tive que les pays asia­tiques, les pays de la zone franc ont besoin d’une mon­naie com­pé­ti­tive, sur­tout dans les sec­teurs à forte concur­rence comme le tex­tile. Ce n’est mal­heu­reu­se­ment pas du tout le cas, l’euro étant, depuis sa créa­tion, géné­ra­le­ment plus fort que le dol­lar, mon­naie dans laquelle la plu­part des expor­ta­tions sont libel­lées, ce qui signi­fie que vendre en francs CFA plu­tôt qu’en dol­lars est beau­coup plus coû­teux pour l’acheteur. Du coup, comme les pro­duits exté­rieurs sont bon mar­ché, les pays de la zone ont ten­dance à impor­ter énor­mé­ment, ce qui empêche l’industrie de trans­for­ma­tion locale de se déve­lop­per. Si on met de côté les res­sources comme le pétrole qui nous per­mettent d’engranger des réserves de change impor­tantes, la plu­part de nos balances com­mer­ciales sont défi­ci­taires sur les autres postes du com­merce inter­na­tio­nal. Ce manque de com­pé­ti­ti­vi­té n’est bien évi­dem­ment pas exclu­si­ve­ment dû à la mon­naie, mais on aurait tort de pen­ser qu’elle ne joue pas un rôle cru­cial.

Dans le mar­ché de Mont-Bouët, par Maya Mihindou

Un autre incon­vé­nient du franc CFA concerne le finan­ce­ment ban­caire des éco­no­mies. Comparativement à ce qu’il se passe ailleurs sur le conti­nent et dans le reste du monde, ce finan­ce­ment est très mini­ma­liste. Dans la zone UEMOA, les cré­dits ban­caires à l’économie se chiffrent à moins de 25 % du PIB. Dans la zone CEMAC, le ratio tourne autour de 13 %. Dans le reste de l’Afrique Sub-saha­rienne, c’est un peu plus de 60 % tan­dis que dans les pays riches, le ratio dépasse les 100 %. Comme les banques ne financent pas l’économie, il est dif­fi­cile de déve­lop­per des PME ou des PMI com­pé­ti­tives. Dans ce contexte de ration­ne­ment du cré­dit, la plu­part de ceux alloués à l’économie sont de court et moyen terme, type cré­dits à la consom­ma­tion. Les prêts à long terme repré­sentent moins de 5 % des cré­dits ban­caires. Or, les entre­prises qui veulent émer­ger ont besoin de cré­dits à long terme. Un sec­teur prio­ri­taire comme l’agriculture n’est pas finan­cé par les banques ; les cré­dits accor­dés à l’agriculture repré­sentent d’ordinaire moins de 5 % du total des cré­dits accor­dés à l’économie. On assiste à ce qu’on appelle une réelle répres­sion finan­cière au sein de la zone.

« Lorsqu’on emprunte à des taux d’intérêt de 6 % ou 7 %, la dyna­mique d’endettement n’est pas sou­te­nable à long terme. »

La rai­son prin­ci­pale de ce ration­ne­ment est à aller cher­cher du côté des banques cen­trales de la zone et de leur volon­té de défendre la pari­té du franc vis-à-vis de l’euro coûte que coûte. La logique est la sui­vante : comme nous ne pro­dui­sons rien — ou si peu —, les cré­dits octroyés aux entre­prises ont ten­dance à nour­rir les impor­ta­tions, ne serait-ce que pour ache­ter les maté­riaux dont les entre­prises locales ont besoin pour leurs acti­vi­tés. L’augmentation des impor­ta­tions crée à son tour une cer­taine ten­sion par rap­port aux réserves de change. En effet, lorsque les réserves de change dimi­nuent, la défense de la pari­té du franc par rap­port à l’euro est ren­due plus dif­fi­cile. En plus de cela, le dogme répan­du au sein des banques cen­trales de la zone est que davan­tage de cré­dits favo­rise l’inflation ; c’est vrai­ment absurde dans le cas de pays pauvres car ces der­niers ont jus­te­ment besoin d’un peu d’inflation pour inci­ter les entre­prises à prendre des risques, et à relan­cer l’activité éco­no­mique. Ce rai­son­ne­ment jus­ti­fie un pla­fon­ne­ment du cré­dit. Par exemple, au niveau des pays de l’UEMOA, nous savons qu’il y a des mon­tants de cré­dit qui ne peuvent pas être dépas­sés dans chaque pays de cet espace éco­no­mique. Ces limites sont impo­sées par la Banque cen­trale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) dont le man­dat est la défense de la pari­té franc CFA-euro et de lut­ter contre l’inflation. Ainsi, dans le cas de l’Afrique de l’Ouest, nous nous retrou­vons dans une situa­tion absurde où les banques sont sur­li­quides (elles ont des réserves en excès auprès de la BCEAO) dans un contexte de faible finan­ce­ment ban­caire de l’économie.

Jusqu’en 2010, la BCEAO accep­tait de finan­cer les États à hau­teur de 20 % de leurs recettes fis­cales de l’année pré­cé­dente. Ce n’est plus le cas désor­mais. Donc, lorsque les États de la zone ont besoin de finan­ce­ments, ils sont obli­gés de s’endetter sur les mar­chés inter­na­tio­naux et sous régio­naux ou bien auprès des banques. On per­çoit ici un rai­son­ne­ment typi­que­ment néo­li­bé­ral qui per­met de créer des oppor­tu­ni­tés de pro­fit aux banques. Plutôt que de prê­ter de l’argent aux États à des taux abor­dables, la banque cen­trale prête l’argent sol­li­ci­té par les États à des banques qui à leur tour prêtent aux États, avec la dif­fé­rence signi­fi­ca­tive qu’elles fac­turent des taux d’intérêt bien plus éle­vés. C’est ce qui explique qu’actuellement, nous émet­tons de plus en plus d’obligations sur les mar­chés inter­na­tio­naux, sou­vent à des taux d’intérêt vrai­ment éle­vés, eu égard aux faibles taux de crois­sance éco­no­mique que nous connais­sons. Lorsqu’on emprunte à des taux d’intérêt de 6 % ou 7 %, la dyna­mique d’endettement n’est pas sou­te­nable à long terme.

Photographie : Maya Mihindou

Pouvez-vous nous par­ler du rôle des banque cen­trales de la zone par rap­port à la défense de la pari­té moné­taire et de leur soi-disant indé­pen­dance. Quels sont les rap­ports qui existent entre ces der­nières et la France ?

Au moment des indé­pen­dances, les pays de la zone franc devaient tous ver­ser 100 % de leurs réserves de change dans un compte spé­cial du Trésor public fran­çais, dit « compte d’opérations ». C’est pas­sé à 65 % en 1973, puis à 50 % en 2005. Aujourd’hui, à chaque fois que des devises entrent dans la zone, la moi­tié doit être pla­cée dans un compte spé­cial du Trésor fran­çais. Ce sont les banques cen­trales qui sont char­gées de col­lec­ter puis de dépo­ser ces réserves dans ce compte spé­cial du Trésor fran­çais. Cette cen­tra­li­sa­tion des réserves est un pilier impor­tant du sys­tème franc CFA. Il y a un ratio que la Banque de France sur­veille de très près : le taux de cou­ver­ture de l’émission moné­taire. Pour chaque franc CFA en cir­cu­la­tion, com­bien dis­pose-t-on de réserves dans le compte d’opérations ? En ce qui concerne la BCEAO, c’est au niveau du Comité de poli­tique moné­taire, mis en place depuis 2010 pour prendre le relais du Conseil des ministres, que se prennent les déci­sions de poli­tique moné­taire. La France a un repré­sen­tant au sein de ce comi­té ; aucune déci­sion majeure ne peut être prise sans son aval. La ges­tion du franc CFA et de la poli­tique moné­taire de la BCEAO est donc en réa­li­té sous tutelle fran­çaise et euro­péenne. Étant don­né que la France accepte de « garan­tir » la conver­ti­bi­li­té du franc CFA, il semble, pour cer­tains, tout à fait nor­mal qu’elle soit pré­sente lorsque des déci­sions sont prises. Près de 60 ans après les indé­pen­dances, que la France soit tou­jours là à nous dire quelle est la meilleure façon de gérer notre mon­naie, c’est un ana­chro­nisme. La BCEAO est peut-être indé­pen­dante vis-à-vis des États afri­cains mais elle ne l’est pas vis-à-vis de la France. On se doit de dépas­ser cette époque. C’est la rai­son pour laquelle on doit ajou­ter une autre dimen­sion plus poli­tique aux argu­ments tech­niques et éco­no­miques dont je parle depuis le début : même si le franc CFA était la mon­naie la mieux gérée au monde, la mon­naie aux mille ver­tus, les Africains devraient quand même récla­mer leur indé­pen­dance moné­taire. Nous n’avons pas besoin de la France pour nous dire de quelle manière on doit gérer notre mon­naie, ni d’avoir des repré­sen­tants fran­çais dans les conseils d’administration des banques cen­trales.

Vous avez bien fait atten­tion à mettre des guille­mets en par­lant de la garan­tie de la conver­ti­bi­li­té illi­mi­tée du franc CFA en euro. Pouvez-vous nous expli­quer pour­quoi ?

« La ges­tion du franc CFA est en réa­li­té sous tutelle fran­çaise et euro­péenne : nous n’avons pas besoin de la France pour nous dire de quelle manière nous devons gérer notre mon­naie. »

Normalement, si quelqu’un vous assure, il doit pou­voir vous dépan­ner lorsque vous avez des pro­blèmes. Mais le Trésor fran­çais est un assu­reur assez spé­cial. Il nous dit : « Je garde votre argent mais dès que je m’aperçois que vous n’en avez plus assez dans le compte, notam­ment parce que vous n’accumulez plus assez de réserves, je décide de déva­luer. » Le Trésor fran­çais n’est pas un assu­reur, il n’est qu’un sur­veillant moné­taire qui veille au res­pect des règles de la coopé­ra­tion moné­taire entre les pays afri­cains et la France. Le Trésor fran­çais ne garan­tit rien : ce sont les Africains eux-mêmes qui, de fait, garan­tissent leur mon­naie tant qu’ils par­viennent à accu­mu­ler des réserves de change. Quand il n’y a pas assez de réserves de change, comme cela est arri­vé en 1993, la France a déci­dé uni­la­té­ra­le­ment en jan­vier 1994 de déva­luer de moi­tié la valeur en francs de l’époque du franc CFA. Du coup, avec cette déva­lua­tion, le taux de cou­ver­ture de l’émission moné­taire s’est amé­lio­ré… Généralement, le taux de cou­ver­ture de l’émission moné­taire est consi­dé­ré cri­tique lorsqu’il passe en des­sous des 20 % ; si un pays pos­sède moins que l’équivalent en devises de 20 cen­times de francs CFA pour chaque franc CFA, la situa­tion devient pré­oc­cu­pante, comme c’est actuel­le­ment le cas dans les pays de la zone CEMAC. Avant l’effondrement des cours pétro­liers, ce taux était de l’ordre de 90 % ; pour chaque franc CFA en cir­cu­la­tion, presque l’équivalent en devises était pré­sent dans le compte spé­cial au niveau du Trésor fran­çais. La pari­té pou­vait ain­si être défen­due sans pro­blème. Avec l’effondrement des cours pétro­liers dans les pays de la CEMAC, ce n’est plus le cas. Les réserves dis­po­nibles au Trésor fran­çais pour les pays de la zone CEMAC sont équi­va­lentes à seule­ment deux mois d’importations. À ce niveau, la pari­té semble dif­fi­ci­le­ment défen­dable. La déva­lua­tion semble une option pro­bable.

Face à cette situa­tion, ce n’est évi­dem­ment pas au contri­buable fran­çais qu’on va deman­der de l’argent afin d’aider nos amis d’Afrique Centrale. La solu­tion que la France, le FMI et les pays de la CEMAC ont trou­vée tem­po­rai­re­ment, c’est l’austérité. C’était le choix entre déva­lua­tion — l’austérité bru­tale à la puis­sance deux — et aus­té­ri­té. C’est un choix qui, je pense, n’est pas sou­te­nable mais qui était pré­vi­sible. Si on se rap­pelle ce qu’il s’est pas­sé en 1994, c’est bien la France qui a déci­dé uni­la­té­ra­le­ment de déva­luer. Cette déva­lua­tion a eu des consé­quences catas­tro­phiques pour les classes popu­laires de la zone franc dont le niveau de vie s’est gra­ve­ment dété­rio­ré. Comme la plu­part des pro­duits que nous consom­mons sont impor­tés, lorsque le franc a per­du la moi­tié de sa valeur, les prix ont plus que dou­blé. C’est à par­tir de là que le micro-détail a péné­tré les mœurs com­mer­ciales. Faute de moyens, la plu­part n’achetait plus de pot de café ou de lait, mais de minus­cules sachets de café et de lait au détail… et je parle des membres des classes moyennes qui en avaient les moyens ! En Afrique Centrale, les régimes en place n’ont pas encore vrai­ment effec­tué leur « mue démo­cra­tique ». S’il y a une déva­lua­tion, la pro­ba­bi­li­té est grande que les classes popu­laires, suite à l’effondrement de leur pou­voir d’achat, se lèvent et demandent le départ d’un Paul Biya au Cameroun — qui est au pou­voir depuis 1982 —, d’un Denis Sassou-Nguesso en République du Congo ou bien d’un Idriss Deby au Tchad. L’inflation peut être un motif de rébel­lion des classes popu­laires pour chas­ser les des­potes de l’Afrique Centrale.

Photographie : Maya Mihindou

Le qua­trième pilier que vous avez men­tion­né est la libre cir­cu­la­tion des capi­taux au sein de la zone franc. Concrètement, que per­met cette libre cir­cu­la­tion des capi­taux et à qui pro­fite-t-elle ?

Le franc CFA, de par sa voca­tion et son his­toire, est une mon­naie colo­niale extrac­tive qui a été conçue pour per­mettre l’exportation du sur­plus éco­no­mique créé dans les pays afri­cains vers la métro­pole. C’est tou­jours le cas aujourd’hui. Les rapa­trie­ments de pro­fits atteignent une ampleur consi­dé­rable dans les pays de la zone franc com­pa­ra­ti­ve­ment aux autres pays afri­cains. Prenons le cas de la Guinée Équatoriale, un petit pays pétro­lier qui a eu des per­for­mances éco­no­miques assez remar­quables durant les années 2000 : chaque année, l’équivalent de la moi­tié de son PIB est trans­fé­ré vers l’étranger sous forme de rému­né­ra­tion du capi­tal étran­ger. Récemment, un pro­cès a été inten­té en France contre un fils du pré­sident Teodoro Obiang Nguema pour une his­toire de biens mal acquis. Ces his­toires ne sont certes pas spé­ci­fiques aux pays de la zone franc mais il serait naïf de pen­ser que le méca­nisme de libre trans­fert des capi­taux entre les pays de la zone franc n’encourage pas cela. Un autre indi­ca­teur per­met de conti­nuer l’analyse : les flux finan­ciers illi­cites. Ces flux saignent la plu­part des pays en déve­lop­pe­ment — en Afrique par­ti­cu­liè­re­ment les pays de la zone franc. Le franc CFA est un ins­tru­ment d’extraction.

Le franc CFA a sur­vé­cu à plu­sieurs ordres moné­taires, aux indé­pen­dances, aux mul­tiples crises ban­caires et finan­cières, aux chocs sur les prix, à la dis­pa­ri­tion de la mon­naie dont elle était le sous-mul­tiple, le franc fran­çais. Comment expli­quez-vous la sur­vi­vance du franc CFA ?

« L’inflation peut être un motif de rébel­lion des classes popu­laires pour chas­ser les des­potes de l’Afrique Centrale. »

Dans le livre, on parle de « ser­vi­tude volon­taire » pour mon­trer que le franc CFA est un méca­nisme de sou­mis­sion mais que cette sou­mis­sion est dans une cer­taine mesure accep­tée. La ques­tion est : accep­tée par qui ? Elle est accep­tée par ceux qui dirigent nos pays. Elle est accep­tée par les éco­no­mistes qui pilotent la conduite de la poli­tique éco­no­mique. Elle est aus­si accep­tée par les élites afri­caines qui peuvent rapa­trier sans aucun pro­blème leurs capi­taux acquis de manière licite ou illi­cite. Cette sou­mis­sion béné­fi­cie éga­le­ment aux grands groupes fran­çais. Il y a donc toute une constel­la­tion d’intérêts autour du franc CFA qui fait que, jusqu’à pré­sent, il n’y a pas eu d’évolution sur cette ques­tion. Les incon­vé­nients de cette mon­naie sont bien évi­dem­ment connus de nos chefs d’États et de nos éco­no­mistes. Mais ils n’ont pas envie de sor­tir du sys­tème franc CFA car il cor­res­pond plus ou moins à leurs inté­rêts. Il y a quelque chose d’assez iro­nique à ce pro­pos : sor­tir du franc CFA est plus dif­fi­cile dans le cas d’un régime dit démo­cra­tique que dans celui d’un régime per­çu comme moins démo­cra­tique. Dans le cas de l’Afrique de l’Ouest, les régimes sont mus par l’électoralisme. Ils sont là pour un man­dat ou deux. Ces gens-là ne sont pas inté­res­sés à remuer une ques­tion aus­si com­plexe que le franc CFA. Ils pré­fèrent juste gérer pen­dant un ou deux man­dats, ne pas faire de vagues et s’en aller. Quelqu’un comme Macky Sall au Sénégal, je pense que c’est sa posi­tion. Il sait qu’il y a peut-être des choses à revoir du côté du franc CFA mais il n’a pas envie d’avoir de pro­blèmes avec la France. Donc il pré­fère dire que c’est une bonne mon­naie et on n’en parle plus. Quant à la zone CEMAC, ce sont des régimes typi­que­ment fran­ça­fri­cains qui sont là depuis long­temps et qui n’entendent pas remettre en ques­tion les piliers de la Françafrique.

Vous plai­dez pour une sou­ve­rai­ne­té moné­taire natio­nale et éta­tique. Pourquoi ne pas aller plus loin et par­ler de sou­ve­rai­ne­té moné­taire citoyenne ou même popu­laire où il serait ques­tion, par exemple, de remettre en cause la créa­tion moné­taire par des éta­blis­se­ments pri­vés, ou de débattre de la pos­si­bi­li­té de socia­li­ser les banques et les pla­cer sous contrôle démo­cra­tique ? 

J’accepte la cri­tique, elle est fon­dée. Généralement, les éco­no­mistes et les tech­ni­ciens du déve­lop­pe­ment ne sont pas des démo­crates. C’est un biais, un pêché des éco­no­mistes de pen­ser que ce sont eux les tech­ni­ciens, que ce sont eux qui savent, et que donc ce sont eux qui doivent conseiller les États afin que ces der­niers appliquent les bonnes poli­tiques éco­no­miques. Cela vaut éga­le­ment pour les éco­no­mistes les plus hété­ro­doxes. Cela étant dit, la plu­part, par prag­ma­tisme, ne veulent pas abor­der ces ques­tions de sou­ve­rai­ne­té moné­taire popu­laire, se disant : réglons d’abord la ques­tion de la sou­ve­rai­ne­té moné­taire tout court, ensuite nous pour­rons éven­tuel­le­ment nous pen­cher sur son appro­pria­tion et contrôle démo­cra­tiques et popu­laires. Le franc CFA est une ques­tion com­plexe sur laquelle beau­coup de per­sonnes n’ont pas tous les élé­ments en main. Dans ce contexte, avan­cer des pro­po­si­tions radi­cales telles que la sou­ve­rai­ne­té popu­laire sur la ques­tion de la mon­naie peut paraître, pour cer­tains, pré­ma­tu­ré, en tout cas pas très stra­té­gique, dans la façon d’aborder et d’avancer sur le com­bat contre le franc CFA. Personnellement, je suis vrai­ment sen­sible à cet aspect de sou­ve­rai­ne­té démo­cra­tique. Le pou­voir appar­tient véri­ta­ble­ment aux citoyens ordi­naires et aux orga­ni­sa­tions qu’ils créent pour l’exercer. Contrairement à ce que disait le pré­sident Ouattara [pré­sident de la Côte d’Ivoire, ndlr] sur le fait que la mon­naie est soi-disant une ques­tion de tech­ni­ciens et qu’il n’y a pas de débat public à avoir, il en faut un. Il faut voir dans quelles mesures tous ceux qui peuvent être affec­tés par les déci­sions moné­taires peuvent se réunir pour en par­ler et avoir un pou­voir légis­la­tif sur ce sujet. 

Photographie : Maya Mihindou

Sur la ques­tion du franc CFA s’opposent « les réfor­mistes » aux « abo­li­tion­nistes » (ou « pan­afri­ca­nistes »). Les termes et enjeux du débat semblent par­fois simi­laires à ce qui se passe en Europe et aux débats sur une éven­tuelle sor­tie de la zone euro. Peut-on, selon vous, se ris­quer au jeu des ana­lo­gies ?

C’est dif­fi­cile de faire cette ana­lo­gie. Le franc CFA est une relique colo­niale tan­dis que l’euro a été un sym­bole de la pour­suite en avant d’une Europe plus inté­grée, fidèle à ce que vou­laient des gens comme Jean Monnet. Alors que l’euro était un pro­jet com­mun des États euro­péens, le franc CFA n’est pas né d’un désir mutuel des États afri­cains : il a été impo­sé par la France et les États afri­cains ont dû s’en accom­mo­der. 

Les sou­tiens au franc CFA ont sou­vent ten­dance à rap­pe­ler les ten­ta­tives d’indépendances moné­taires ratées de la Guinée sous Sékou Touré ou du Mali sous Modibo Keita. D’autres insistent sur le fait que la situa­tion éco­no­mique dans les pays afri­cains hors zone franc est loin d’être plus enviable que celle des pays appar­te­nant à la zone franc. Que répon­dez-vous ?

Ce type d’argument souffre de ce qu’on appelle en éco­no­mé­trie un biais de sélec­tion. Les par­ti­sans du main­tien du franc CFA choi­sissent des exemples qui per­mettent de confor­ter leur posi­tion. Lorsqu’on prend des pays comme le Nigéria, la Guinée, voire la Gambie, qui ne sont pas for­cé­ment des modèles en termes de ges­tion moné­taire — ou même des modèles démo­cra­tiques —, il est aisé d’affirmer que la ges­tion de la mon­naie est plus per­for­mante au sein de la zone franc qu’ailleurs. Actuellement au Nigéria, le taux d’inflation atteint les 8 ou 9 %. Les évo­lu­tions du taux de change sont très erra­tiques : depuis deux ans, le Naira conti­nue de se dépré­cier vis-à-vis du dol­lar et n’inspire aucune confiance. Mais per­sonne par­mi les oppo­sants au franc CFA n’aspire à avoir une mon­naie comme le Naira. Les par­ti­sans du main­tien du franc CFA choi­sissent des pays qui ne sont pas des modèles. Ce n’est pas une logique d’argumentation solide. Pourquoi ne citent-ils pas les cas de pays comme l’Algérie, la Tunisie et le Maroc qui fai­saient par­tie de la zone franc, l’ont quit­tée très tôt et ont connu des per­for­mances bien plus remar­quables que n’importe quel pays de la zone franc ? De la même manière, les pays d’Asie du Sud-Est ont pu se déve­lop­per notam­ment grâce à une ges­tion prag­ma­tique de leur mon­naie. En pra­ti­quant des déva­lua­tions ou des dépré­cia­tions, ils ont réus­si à res­ter com­pé­ti­tifs, leur per­met­tant ain­si de s’industrialiser.

« Est-ce qu’on a déjà vu un pays sous tutelle néo­co­lo­niale sur le plan moné­taire se déve­lop­per ? La réponse est non. »

On ne peut pas avoir la même poli­tique moné­taire et de change pen­dant 60 ans, ce n’est pas pos­sible. Généralement, quand un pays com­mence à se déve­lop­per sur le plan indus­triel, les salaires aug­mentent. Lorsque les salaires aug­mentent, il est dif­fi­cile de main­te­nir le niveau des expor­ta­tions, notam­ment pour les sec­teurs très concur­ren­tiels au niveau inter­na­tio­nal. C’est pour­quoi les dépré­cia­tions stra­té­giques des taux de change sont si impor­tantes lorsque les salaires réels aug­mentent dans ces sec­teurs où la com­pé­ti­ti­vi­té-prix est le maître mot. Ce type de stra­té­gie per­met de conci­lier la crois­sance des salaires réels et la com­pé­ti­ti­vi­té exté­rieure. Avec un méca­nisme comme la zone franc, cette option est hors de por­tée. De plus, il faut com­prendre que la cri­tique contre le franc CFA se déploie dans le cadre d’une cri­tique plus géné­rale de l’absence de sou­ve­rai­ne­té éco­no­mique des pays de cette zone. La sou­ve­rai­ne­té moné­taire est un aspect impor­tant de la sou­ve­rai­ne­té éco­no­mique mais ce n’est pas le seul. Il y en a d’autres — comme la poli­tique bud­gé­taire, la poli­tique com­mer­ciale et indus­trielle, la ges­tion des res­sources natu­relles, la poli­tique de défense, etc. — qui entrent dans la défi­ni­tion de la sou­ve­rai­ne­té éco­no­mique. Des pays comme le Nigéria et la Guinée ont certes leur propre mon­naie — sou­ve­rai­ne­té moné­taire de jure — mais on ne peut pas pour autant les qua­li­fier de pays sou­ve­rains sur le plan éco­no­mique, ne serait-ce que parce qu’ils n’ont, de fait, aucune sou­ve­rai­ne­té sur la ges­tion de leurs res­sources natu­relles. L’expérience moné­taire de ces pays ne peut donc pas être oppo­sée aux adver­saires du franc CFA pour la bonne rai­son que ces pays ne dis­posent pas de « pro­jet sou­ve­rain », pour par­ler comme Samir Amin. C’est un drôle de rai­son­ne­ment que de défendre le franc CFA en convo­quant l’expérience moné­taire de pays qui ont fait très peu d’avancées pour sor­tir du joug de l’impérialisme éco­no­mique. Donc, aux cas de mau­vaise ges­tion moné­taire comme en Guinée ou au Nigéria, on peut rap­pe­ler la ges­tion moné­taire prag­ma­tique qui a per­mis à d’autres pays de se déve­lop­per. Mais l’enjeu est ailleurs : est-ce qu’on a déjà vu un pays sous tutelle néo­co­lo­niale sur le plan moné­taire se déve­lop­per ? La réponse est non.

Imaginons une sor­tie de la zone franc : quelles sont les ébauches d’alternatives les plus pro­met­teuses ?

Pour l’instant, l’une des alter­na­tives impor­tantes à consi­dé­rer et qui me semble la plus concrète est le pro­jet de mon­naie unique CEDEAO (Communauté éco­no­mique des États de l’Afrique de l’Ouest). Elle est concrète dans le sens où elle est cen­sée être por­tée par les quinze chefs d’États de la CEDEAO. Une telle inté­gra­tion com­mu­nau­taire sur le plan moné­taire néces­si­te­ra une sor­tie du franc CFA. Mais de nom­breuses ques­tions se posent quant aux moda­li­tés de cette mon­naie unique : va-t-elle prendre la forme d’un franc CFA élar­gi ou bien de nou­veaux arran­ge­ments moné­taires vont-ils être créés ? D’un côté, un pays comme le Nigéria ne va évi­dem­ment pas vou­loir être sous la tutelle de la France. De l’autre, lorsqu’on voit que nos chefs d’États, en tout cas ceux des pays de la zone franc (comme Alassane Ouattara et Macky Sall), ne veulent pas par­ler du franc CFA — ou pire trouvent des avan­tages au franc CFA —, on peut se deman­der si cette mon­naie unique abou­ti­ra un jour. Un cer­tain nombre de dates ont été avan­cées pour son entrée en vigueur : 2015, main­te­nant 2020. Même si le pro­jet de mon­naie unique tarde, aucun des diri­geants de la zone franc pris indi­vi­duel­le­ment ne va prendre le risque de créer sa propre mon­naie pour s’émanciper de la France.

Photographie : Maya Mihindou

Dans les pays d’Afrique Centrale, ce sont des pré­si­dents qui sont là depuis 20 ou 30 ans et qui sont inté­grés au sys­tème de la Françafrique : ils n’ont aucun inté­rêt à sor­tir de la zone franc. Les pays de l’Afrique de l’Ouest sont, comme je l’ai dit, des pays plus démo­cra­tiques mais pris dans des cycles élec­to­raux courts. Les élites poli­tiques ne vont pas prendre le risque de sor­tir. Ce qu’il fau­drait, c’est qu’un groupe de chefs d’États cou­ra­geux accepte de faire autre chose, de pro­po­ser d’autres arran­ge­ments moné­taires. C’est pour­quoi nous avons besoin d’un débat démo­cra­tique sur ce pro­jet. Pour l’instant, le débat est confi­né aux cénacles tech­no­cra­tiques de la CEDEAO où il est ques­tion de cri­tères de conver­gence dans la pers­pec­tive d’une zone moné­taire opti­male. La plu­part des éco­no­mistes qui s’élèvent contre le franc CFA, ain­si que cer­tains en sa faveur, ne rejettent pas l’idée de mon­naie com­mune. Mais ce qui compte, c’est la fina­li­té que nous vou­lons don­ner à cette mon­naie. Comment va-t-elle être géré? Par qui ? Taux de change fixe ou taux de change flot­tant ? Priorité à la lutte contre l’inflation ou prio­ri­té à la crois­sance ? C’est ce genre de ques­tions qu’il fau­drait poser. En l’état actuel, la ten­dance domi­nante est réfor­miste. C’est ce que prône par exemple François Hollande quand il a décla­ré que les pays de la zone devraient uti­li­ser leurs réserves de change de manière plus active pour finan­cer leurs éco­no­mies. Mais cela ne suf­fi­rait pas. Pour sor­tir du franc CFA et assu­mer notre sou­ve­rai­ne­té moné­taire, nous avons besoin de rapa­trier nos réserves, nous devons impri­mer nous-mêmes nos billets et fabri­quer nous-mêmes nos pièces. En dehors de la zone franc, de nom­breux autres pays afri­cains « sou­ve­rains » sur le plan moné­taire ont leurs billets de banque impri­més en France ou à Londres. Dans cette pers­pec­tive post-franc CFA, il fau­dra don­ner d’autres objec­tifs à la banque cen­trale — comme la prio­ri­té à la crois­sance — et adop­ter des poli­tiques moné­taires et de change qui accroissent signi­fi­ca­ti­ve­ment les cré­dits ban­caires à l’économie. Ce sont des préa­lables sur les­quels les Africains doivent être prêts. Je suis contre le franc CFA mais je ne dis pas qu’il faille une sor­tie pré­ci­pi­tée de la zone franc : en sor­tir le plus tôt pos­sible mais avec méthode. 

« Pour la pre­mière fois, les Africains se lèvent non pas pour par­ler de droits humains ou de bonne gou­ver­nance, mais pour affir­mer : on veut sor­tir du franc CFA. »

Il faut recon­naître que les diver­gences éco­no­miques sont nom­breuses entre les pays. Les cycles sont sou­vent asy­mé­triques : par exemple, quand les cours du pétrole aug­mentent, c’est une bonne nou­velle pour le Nigéria car ses caisses se rem­plissent. C’est en revanche plus dif­fi­cile pour le Sénégal car le prix des impor­ta­tions de pétrole brut aug­mente. Il faut donc trou­ver des méca­nismes qui per­mettent de gom­mer ces asy­mé­tries. Quand on parle d’intégration moné­taire entre des pays dont les situa­tions éco­no­miques divergent, la ques­tion du fédé­ra­lisme bud­gé­taire est pri­mor­diale. Les débats publics sur ces ques­tions n’existent pas encore en Afrique. Il ne s’agit pas de repro­duire le modèle euro­péen car ça ne va pas mar­cher. Il y a éga­le­ment ce pro­jet de mon­naie unique à l’échelle du conti­nent. Je ne suis pas un dog­ma­tique, je pré­fère qu’on dis­cute de toutes les options pour voir ce qui peut être fait mais, à ce stade, je ne suis pas for­cé­ment un adepte d’une mon­naie unique pour toute l’Afrique, au vu de la diver­si­té des éco­no­mies afri­caines et des diver­gences entre elles. Un cer­tain plu­ra­lisme moné­taire avec une banque cen­trale ou bien un fonds moné­taire qui veille­raient aux dés­équi­libres entre les dif­fé­rentes zones moné­taires ne serait pas une mau­vaise chose. Un tel modèle me paraît plus appro­prié.

Suite aux mani­fes­ta­tions qui se sont dérou­lées dans plu­sieurs villes afri­caines et euro­péennes, quel est votre sen­ti­ment sur ce front anti-CFA qui prend forme et votre avis géné­ral sur le dyna­misme des mou­ve­ments sociaux en Afrique par rap­port à cette ques­tion ?

Le 7 jan­vier 2017 est une date his­to­rique. Dans un grand nombre de pays, des mani­fes­ta­tions ont été orga­ni­sées contre le franc CFA. Il est cer­tain que dans cer­tains endroits, notam­ment à Dakar, peu de per­sonnes se sont mobi­li­sées. Mais sur le plan sym­bo­lique, c’était très impor­tant. De plus en plus, les gens, et notam­ment les jeunes, se rendent compte que la mon­naie est un enjeu impor­tant et qu’il faut se battre pour des sys­tèmes moné­taires plus éman­ci­pa­teurs. Jusqu’à main­te­nant, on n’avait pas connu de mou­ve­ments sociaux sur cette ques­tion, et plus géné­ra­le­ment sur les ques­tions de sou­ve­rai­ne­té éco­no­mique et natio­nale, comme sur les bases mili­taires, par exemple. Sur les accords de libre-échange entre l’Europe et l’Afrique — les Accords de par­te­na­riat éco­no­mique — il y a certes une coa­li­tion mais pas vrai­ment de mobi­li­sa­tion mas­sive. Pour la pre­mière fois, les Africains se lèvent non pas pour par­ler de droits humains ou de bonne gou­ver­nance, mais pour affir­mer : « on veut sor­tir du franc CFA ». Ces mobi­li­sa­tions marquent une cer­taine rup­ture par rap­port à ce qui se fai­sait jusque-là les mou­ve­ments sociaux com­mencent à se rendre compte que les ques­tions de gou­ver­nance, de droits humains, même si elles sont impor­tantes et légi­times en soi, ne peuvent pas être dis­so­ciées des ques­tions éco­no­miques et de sou­ve­rai­ne­té.

Port-Gentil par Maya Mihindou

Malgré une faible mobi­li­sa­tion, l’événement a été beau­coup média­ti­sé, notam­ment grâce aux nom­breux par­tages d’articles sur les réseaux sociaux. Tout ça a contri­bué à l’éveil des citoyens ordi­naires sur les ques­tions moné­taires. Dans mon entou­rage, de nom­breux groupes WhatsApp s’étaient créés pour l’occasion et les gens débat­taient vrai­ment du franc CFA. On assiste éga­le­ment à de plus en plus de débats sur les pla­teaux télé. Une réelle prise de conscience est en train de prendre forme. Savoir si ça va débou­cher sur quelque chose qui réponde aux attentes des mili­tants anti-franc CFA, c’est une autre his­toire. L’essentiel aujourd’hui, c’est que, pour la pre­mière fois, on peut dire qu’un débat public glo­bal sur le franc CFA a lieu : c’est un acquis très impor­tant.

En France, les poli­tiques du franc CFA res­tent mal connues, les cri­tiques demeurent très fébriles, même au sein des mou­ve­ments pro­gres­sistes. Comment expli­quez-vous cela ?

« Dans le cas des pays afri­cains, le natio­na­lisme signi­fie, avant tout autre chose, que nous vou­lons et devons être sou­ve­rains. »

L’opinion publique fran­çaise ne s’intéresse pas vrai­ment à l’Afrique. Son image de l’Afrique se réduit sou­vent aux cli­chés sur la cor­rup­tion, les dic­ta­teurs, les mala­dies, la famine, etc. Elle a donc géné­ra­le­ment ten­dance à voir l’Afrique sous un prisme défor­ma­teur. Le pro­pos est mal­heu­reu­se­ment valable pour une large par­tie de la gauche fran­çaise, une gauche pour qui deux termes paraissent cho­quants : impé­ria­lisme et natio­na­lisme. Lorsqu’on évoque le terme d’impérialisme, on nous rétorque que l’impérialisme n’existe plus ou bien que nous avons tou­jours à la tête de nos États des dic­ta­teurs, des élites cor­rom­pues qu’on laisse nous tyran­ni­ser. Ce n’est plus l’impérialisme en tant que tel qui serait la cause de notre misère mais nos dic­ta­teurs. C’est ce qu’on entend sou­vent d’une cer­taine frange de la gauche.

De quelle gauche par­lez-vous ?

Il m’est dif­fi­cile de qua­li­fier cette frange de la gauche en ques­tion. Mais je dirais, pour aller vite, la gauche pour qui l’impérialisme est une chose du pas­sé. Quand on parle d’impérialisme, on nous reproche de trou­ver une excuse pour nos propres tur­pi­tudes, de tout mettre sur le dos de la colo­ni­sa­tion. L’impérialisme prend dif­fé­rentes formes et ce qu’on nous décrit géné­ra­le­ment comme des aspects anti-démo­cra­tiques n’est jus­te­ment pas sans lien avec l’impérialisme. Des gens comme Paul Biya au Cameroun, Denis Sassou Nguesso en République du Congo, pour­quoi sont-ils au pou­voir depuis plus de 30 ans ? Ce n’est pas parce que les Camerounais ou les Congolais les veulent au pou­voir mais parce qu’ils jouent un rôle stra­té­gique dans le main­tien des liens néo­co­lo­niaux avec la France et les grands groupes fran­çais. Peut-être en effet que ce n’est plus l’impérialisme ou le colo­nia­lisme pas­sé, mais ce sont de nou­velles formes de domi­na­tion qui existent et qui sont com­pa­tibles avec le main­tien de régimes dits démo­cra­tiques. Le franc CFA est d’ailleurs la preuve la plus mani­feste de la sur­vi­vance de liens colo­niaux.

Maintenant, le deuxième terme : natio­na­lisme. Lorsqu’on reven­dique notre droit à la sou­ve­rai­ne­té moné­taire, les gens ont ten­dance à voir en ces reven­di­ca­tions l’expression d’une atti­tude de fer­me­ture sur soi, à la limite de la xéno­pho­bie. Le rap­port que les pays Africains et les pays du Sud ont au natio­na­lisme est dif­fé­rent du natio­na­lisme tel qu’il a pu être pra­ti­qué en Europe. En Europe, lorsqu’on parle de natio­na­lisme, on pense xéno­pho­bie, tota­li­ta­risme, racisme. Dans le cas des pays afri­cains, le natio­na­lisme signi­fie, avant tout autre chose, que nous vou­lons et devons être sou­ve­rains. C’est une réac­tion face à la per­ma­nence de l’impérialisme et son carac­tère tota­li­taire. Être sou­ve­rain, ce n’est pas seule­ment entendre dire que nous sommes indé­pen­dants, que la France ne nous gou­verne plus direc­te­ment. Non, être sou­ve­rain, c’est avoir la main mise, le der­nier mot sur l’utilisation de nos res­sources et sur notre poli­tique éco­no­mique. Le natio­na­lisme afri­cain, qui est la reven­di­ca­tion d’un inter­na­tio­na­lisme réci­proque, part du constat que ce n’est pas nous qui déci­dons des ques­tions éco­no­miques et stra­té­giques. Il fau­drait qu’un jour ou l’autre les Africains, les citoyens ordi­naires afri­cains, puissent eux-mêmes s’émanciper de la tutelle fran­çaise ou occi­den­tale. Le natio­na­lisme, que sus­cite cet impé­ria­lisme, n’est pas un natio­na­lisme agres­sif à l’européenne mais est un moyen d’affirmer que les pays afri­cains ont un droit à s’autodéterminer.


Portrait et ban­nière : © Vincent Guermond


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