Survie : « Il n’y a pas de bases militaires africaines en France »


Entretien inédit pour le site de Ballast

L’ère colo­niale en Afrique s’est ache­vée dans les années 1960. Une fin qui, pour les auto­ri­tés fran­çaises, se fit sans omettre de pla­cer au pou­voir quelques diri­geants stra­té­giques, ceux à même de main­te­nir les routes ouvertes pour la cir­cu­la­tion des matières pre­mières utiles au bien-être de l’Europe. Qui sait vrai­ment, aujourd’hui, en quoi consiste la pré­sence mili­taire fran­çaise en Érythrée ou au Gabon ? Qui sont ces chefs d’États afri­cains qui dépensent « leur » argent dans des rési­dences de luxe à l’ombre des capi­tales euro­péennes ? Quelles furent les posi­tions du gou­ver­ne­ment Mitterrand-Balladur lors du géno­cide au Rwanda ? L’association fran­çaise Survie s’échine, depuis 1984, à décor­ti­quer les cou­lisses des rela­tions entre l’Hexagone et les pays afri­cains, à « dénonce[r] toutes les formes d’intervention néo­co­lo­niale fran­çaise en Afrique » et à mili­ter « pour une refonte réelle de la poli­tique étran­gère ». À l’heure où la famille Bongo s’apprête à fêter ses cin­quante années de règne sur le Gabon, pays-cœur de cette « Françafrique » que Survie pous­sa sur le devant de la scène média­tique, nous avons sol­li­ci­té l’association.


vign-survieÀ quoi res­sem­ble­rait une France qui devrait se pas­ser du pétrole de Total (au Gabon et au Cameroun), de l’uranium et du nucléaire d’Areva (au Gabon, au Niger et au Mali) et de Bouygues ? Aurions-nous encore de quoi allu­mer la lumière ?

La France ne serait pas ce qu’elle est sans sa domi­na­tion sur l’Afrique. Elle accède effec­ti­ve­ment de manière pré­fé­ren­tielle (et à de faibles coûts) à des res­sources éner­gé­tiques situées dans ses anciennes colo­nies. De ce point de vue, le choix du nucléaire en France pré­sen­té comme une « indé­pen­dance éner­gé­tique » (ce qui est men­son­ger quand on sait d’où vient l’uranium) n’aurait peut-être pas été fait de manière aus­si incon­di­tion­nelle, par exemple. Certes, il est pro­bable que la France aurait su s’approvisionner ailleurs pour son indus­trie, comme bien d’autres pays le font en Europe. L’association Survie n’a pas pour reven­di­ca­tion la fin de toute rela­tion com­mer­ciale entre la France et ses anciennes colo­nies, mais que ces rela­tions se fassent sur un pied d’égalité, trans­pa­rentes, et que les matières pre­mières soient ache­tées à leur juste prix, sans pillage et sans ingé­rence dans la poli­tique inté­rieure des pays concer­nés.

Votre asso­cia­tion vou­drait « rame­ner à la rai­son la poli­tique afri­caine de la France », qui reste enra­ci­née dans l’histoire colo­niale. Dans la mesure où la colo­ni­sa­tion fut l’exploitation capi­ta­liste des hommes et des sols afri­cains et qu’il n’y eut pas, depuis, de rup­ture franche, les termes « post-colo­nial » et « néo­co­lo­nial » ont-ils réel­le­ment un sens ? La colo­ni­sa­tion — comme le capi­ta­lisme — n’implique-t-elle pas l’impossibilité d’un retour en arrière ?

« Le colo­nia­lisme et le capi­ta­lisme ne se recouvrent pas com­plè­te­ment. Le colo­nia­lisme implique une dimen­sion raciste et idéo­lo­gique sup­plé­men­taire. »

Nous avons une diver­si­té de concep­tions dans notre mou­ve­ment : si certain.e.s veulent effec­ti­ve­ment « rame­ner à la rai­son » la poli­tique de la France en Afrique, d’autres sont favo­rables, par exemple, à un retrait pur et simple de l’État et des entre­prises fran­çaises du conti­nent, au regard du pas­sif colo­nial. Le terme de « post-colo­nial » a l’avantage de rap­pe­ler l’histoire dans laquelle cette domi­na­tion s’inscrit. Le colo­nia­lisme et le capi­ta­lisme ne se recouvrent pas com­plè­te­ment. En effet, le colo­nia­lisme implique une dimen­sion raciste et idéo­lo­gique sup­plé­men­taire, qui dépasse et par­fois contre­dit l’exploitation éco­no­mique. Le capi­ta­lisme, s’il détruit des vies, ne s’accompagne pas par­tout des mas­sacres de masse qui ont jalon­né l’histoire colo­niale. Il y a évi­dem­ment des liens entre les deux. Mais la colo­ni­sa­tion est aus­si un pro­ces­sus de hié­rar­chi­sa­tion des humains, une alié­na­tion des esprits décrite par Frantz Fanon. D’autre part, quoi qu’on en pense, il y a des Africain.e.s qui envi­sagent une rup­ture avec le colo­nia­lisme sans rup­ture avec le capi­ta­lisme. Même au-delà de la ques­tion natio­nale, il y a des cou­rants pan­afri­cains pour qui l’anticapitalisme n’est pas for­cé­ment une prio­ri­té. En ce qui nous concerne, ce n’est pas à nous de juger de cela. Notre action vise à lever la domi­na­tion de la France sur ses anciennes colo­nies. Les gens qui y habitent feront bien ce qu’ils vou­dront.

Vous avez tenu, à tra­vers votre ouvrage Françafrique, à mon­trer que ce terme n’est pas désuet. Comment votre asso­cia­tion, forte de 30 ans d’expérience, entend-elle les enjeux aux­quels elle doit faire face aujourd’hui, en plein retour de l’ingérence mili­taire fran­çaise en Centrafrique, en Côte d’Ivoire et au Mali ?

Comme nous l’écrivions dans ce livre, il nous semble impor­tant d’analyser les struc­tures et les ins­ti­tu­tions de l’ingérence fran­çaise. Un des détour­ne­ments de l’attention les plus cou­rants pour décré­di­bi­li­ser le terme de Françafrique consiste à atti­rer le regard sur les aspects clin­quants de cette rela­tion : la figure de Foccart, les bar­bou­ze­ries, les valises de billets, le folk­lore des loges maçon­niques, etc. De ce seul point de vue, on pour­rait arguer, comme le font cer­tains pro­pa­gan­distes fran­çais, que la Françafrique appar­tient au pas­sé. Et même cet aspect est dis­cu­table. Mais si l’on regarde l’activité des mul­ti­na­tio­nales issues de la colo­ni­sa­tion fran­çaise, le franc CFA, les liens diplo­ma­tiques, les sou­tiens poli­tiques appor­tés à des régimes encore auto­ri­taires et l’aspect mili­taire, qua­si­ment rien n’a chan­gé. L’analyse de Survie se foca­lise actuel­le­ment sur ces aspects struc­tu­rels. Il y a 20 ans (c’est-à-dire depuis que l’association a cen­tré son tra­vail sur la poli­tique de la France en Afrique), l’enjeu pour Survie était de faire connaître la Françafrique dont le grand public igno­rait tout, puis de mon­trer que ce que les ONG et les médias fran­çais appe­laient sous-déve­lop­pe­ment, en Afrique, avait des causes poli­tiques pre­nant nais­sance, en grande par­tie, en France. Il impor­tait de faire entrer la cri­tique de la Françafrique dans le débat public.

Cuves de pétrole, Cap Lopez (Gabon), par Maya Mihindou

En 1998, avec la sor­tie du livre de François-Xavier Verschave, La Françafrique, puis au début des années 2000 lors du pro­cès de dic­ta­teurs afri­cains contre Verschave (qui a reçu un écho impor­tant), ces objec­tifs ont été atteints. Aujourd’hui, les enjeux sont renou­ve­lés. Les poli­tiques, relayées par les médias, sont pas­sées direc­te­ment du dis­cours niant l’existence de la Françafrique à celui affir­mant qu’elle était ter­mi­née, sans que jamais le scan­dale n’éclate au point de for­cer à de pro­fonds chan­ge­ments dans cette poli­tique. Tandis que la Françafrique est tou­jours bien vivante, l’enjeu est de pour­suivre avec la même rigueur notre ana­lyse de la poli­tique fran­çaise, tout en étant extrê­me­ment vigi­lants et réac­tifs face aux mul­tiples contre-feux qui vou­draient faire croire que la Françafrique n’est plus, ou que la rela­tion entre les deux conti­nents doit être réin­ves­tie selon le cre­do « L’Afrique est notre ave­nir » (titre d’un rap­port du Sénat fran­çais). Nous sommes encore très loin d’une Afrique qui construi­rait son propre ave­nir, libé­rée de la tutelle colo­niale et des convoi­tises éco­no­miques.

Le jour­na­liste Antoine Glaser parle d’« Africa-France » : « ayant le monde entier dans leur salle d’attente » grâce à la mon­dia­li­sa­tion des flux éco­no­miques, les diri­geants afri­cains seraient deve­nus les maîtres du jeu face à l’ancien colon fran­çais…

Cette ana­lyse ne résiste pas à l’épreuve des faits et à l’étude des méca­nismes struc­tu­rels men­tion­nés pré­cé­dem­ment. Les chefs d’État afri­cains n’ont pas la main­mise sur la France au niveau moné­taire. Au contraire, les admi­nis­tra­teurs fran­çais ont une mino­ri­té de blo­cage dans les banques cen­trales qui gèrent le franc CFA. Il n’y a pas de bases mili­taires afri­caines en France. En 2008, la France a déci­dé d’intervenir mili­tai­re­ment pour sau­ver le pou­voir d’Idriss Déby au Tchad. En 2011, c’est l’armée fran­çaise qui a des­ti­tué, de fac­to, Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire. On ne trouve rien de tel dans l’autre sens. Sur le plan éco­no­mique, c’est aus­si fla­grant : quelle entre­prise afri­caine a la capa­ci­té d’obtenir des qua­si-mono­poles en France ?

« Les poli­tiques, relayées par les médias, sont pas­sées direc­te­ment du dis­cours niant l’existence de la Françafrique à celui affir­mant qu’elle était ter­mi­née. »

Il y a bien enten­du des liens inter­per­son­nels entre les élites poli­tiques de part et d’autre, mais le résul­tat maté­riel de cette rela­tion est évident : c’est très lar­ge­ment la France qui domine. La théo­rie de « l’Africa-France » per­met de détour­ner l’attention sur ce qu’effectue la France sur le conti­nent afri­cain. Il n’est donc pas sur­pre­nant que Monsieur Glaser soit aus­si fré­quem­ment invi­té par les médias fran­çais : s’il a effec­ti­ve­ment une grande connais­sance de l’Afrique du point de vue des élites, sa thèse per­met d’occuper les temps d’antenne en par­lant de l’Afrique, mais d’une manière bien inof­fen­sive… En plus d’être faux, ce dis­cours est pro­blé­ma­tique : il per­met de défendre l’idée d’une « colo­ni­sa­tion inver­sée », ce qui consti­tue une néga­tion de la réa­li­té du colo­nia­lisme et de ses hor­reurs, et peut entre­te­nir les dis­cours négro­phobes et isla­mo­phobes en France, à l’heure ou le racisme vis-à-vis des des­cen­dants de colo­ni­sés imprègne tous les étages de la socié­té fran­çaise.

L’intervention au Mali a été pré­sen­tée comme une opé­ra­tion de lutte contre le ter­ro­risme par les auto­ri­tés fran­çaises. Comment gérer la ten­sion entre le réel dan­ger des groupes isla­mistes armés, la demande de sou­tien du gou­ver­ne­ment malien, le sou­tien d’une par­tie de la popu­la­tion locale à l’armée fran­çaise et les inté­rêts stra­té­giques que la France, évi­dem­ment, défend ?

Le risque invo­qué de prise de Bamako, la capi­tale, était un men­songe éhon­té. On entend encore des poli­ti­ciens fran­çais s’appuyer sur ce récit de pure pro­pa­gande. Le dan­ger des groupes isla­mistes a été sur­éva­lué et sur­mé­dia­ti­sé à des­sein, pour ne pas dire par­fois sus­ci­té. Il y avait en effet une per­méa­bi­li­té cer­taine entre les indé­pen­dan­tistes de l’Azawad, aux­quels les Français prê­taient une oreille bien­veillante, voire plus — l’indépendance de l’Azawad a été pro­cla­mée à Paris —, et cer­tains dji­ha­distes. Des gens bien infor­més ont écrit que la demande d’intervention du Mali à la France a été rédi­gée au Quai d’Orsay, dans la meilleure tra­di­tion fran­ça­fri­caine. On a beau­coup média­ti­sé des Maliens accla­mant l’armée fran­çaise, mais moins le fait qu’au Mali, cer­tains mou­ve­ments de gauche popu­laire et natio­na­liste, ain­si que des intel­lec­tuels de renom, étaient fer­me­ment oppo­sés à l’intervention fran­çaise. Aujourd’hui, on aurait beau­coup de mal à mobi­li­ser une poi­gnée de Maliens pour accla­mer des Français. La seule chose évi­dente dans cet épi­sode, c’est que cela a per­mis à la France de reprendre un contrôle étroit sur la poli­tique malienne, donc de l’assujettir à ses propres inté­rêts stra­té­giques. La guerre au Mali était sur­tout une guerre vou­lue par les hauts gra­dés de l’armée fran­çaise depuis l’époque de Sarkozy. Nous déve­lop­pons ces aspects dans un livre, La France en guerre au Mali, enjeux et zones d’ombre, et dans nos écrits, pour celles et ceux que ça inté­resse.

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Cuves de pétrole, Cap Lopez (Gabon), par Maya Mihindou

Comment envi­sa­gez-vous la fin de « l’ère Kadhafi » — per­son­nage res­pec­té par une grande par­tie des citoyens du conti­nent — dans les rela­tions liant la France au conti­nent afri­cain ?

Le lyn­chage de Kadhafi n’a fait qu’exacerber les sen­ti­ments anti-fran­çais et anti-occi­den­taux dans les popu­la­tions afri­caines, pour les­quelles Kadhafi était un lea­der popu­laire en rai­son de l’indépendance et de la pros­pé­ri­té qu’avait la Libye. La fin de Kadhafi a ame­né, comme on le constate, le chaos non seule­ment en Libye mais aus­si au Mali, et mis tout le Sahel sur le pied de guerre, sous com­man­de­ment occi­den­tal. C’est, à tous points de vue, un désastre pour tous ces pays qui sont entraî­nés main­te­nant dans un cycle de vio­lences dont on ne voit pas la fin. Il y a récem­ment eu un rap­port par­le­men­taire anglais très cri­tique de la déci­sion que fut celle de Cameron de lan­cer l’Angleterre dans une guerre contre Kadhafi, court-cir­cui­tant toute démarche diplo­ma­tique, qui résume assez bien les choses. Il accuse la France d’avoir été en pointe pour la solu­tion vio­lente et men­tionne cinq rai­sons qui ont pous­sé Nicolas Sarkozy à la guerre en Libye : « Accéder au pétrole libyen, accroître l’influence fran­çaise en Afrique du Nord, amé­lio­rer sa situa­tion poli­tique per­son­nelle en France, don­ner l’occasion à l’armée fran­çaise de reprendre son rang, contrer la pré­ten­tion de Kadhafi à rem­pla­cer le lea­der­ship de la France dans l’Afrique fran­co­phone. »

Votre asso­cia­tion prend un virage en 1993–94 : il semble qu’elle aban­donne son objec­tif d’Aide publique au déve­lop­pe­ment pour pri­vi­lé­gier un tra­vail de mémoire cri­tique concer­nant les rela­tions entre la France et le conti­nent afri­cain. Pourquoi ce chan­ge­ment ?

« Il est plus facile de mobi­li­ser sur l’impérialisme des USA ou sur la Palestine que sur la domi­na­tion de notre pays. Attaquer la Françafrique implique de ques­tion­ner notre confort maté­riel. »

À l’origine, Survie s’est en effet consti­tuée sur des objec­tifs, qu’on peut dire clas­siques, de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale. Le tour­nant cri­tique se fait avec la catas­trophe du géno­cide des Tutsi au Rwanda, tra­gé­die dont Jean Carbonare, alors pré­sident de Survie, avait annon­cé l’imminence en 1993. C’est alors que François-Xavier Verschave, qui suc­cède à Jean Carbonare pen­dant l’été 1994, va, par ses recherches et ses écrits, décou­vrir et faire connaître l’ampleur de l’implication cri­mi­nelle de la France dans sa poli­tique afri­caine depuis 1960. En novembre 1994, lors du som­met fran­co-afri­cain de Biarritz, Survie impulse avec d’autres ONG le pre­mier contre-som­met contre la poli­tique afri­caine de la France. C’est de ce moment qu’on peut dater une cer­taine radi­ca­li­sa­tion de l’association dans ses ana­lyses : nous avons com­men­cé à mettre en cause le rôle de l’État et nous avons enquê­té sur le rôle de la France au Rwanda.

Vous édi­tez une infor­ma­tion étayée, édi­tez bro­chures et livres… mais Survie reste par­fois mécon­nue, notam­ment pour le grand public mais aus­si dans les milieux mili­tants a prio­ri récep­tifs. Comment expli­quez-vous ce dés­in­té­rêt ?

D’une part, nous essayons de nous rendre visibles dans les médias, mais avec de faibles moyens. Nous n’avons pas de sub­ven­tions et nos res­sources dépendent exclu­si­ve­ment des dons, des adhé­sions et des ventes de nos livres, bro­chures, etc. En face, les entre­prises, le gou­ver­ne­ment ou l’armée dis­posent d’agences de com­mu­ni­ca­tion gras­se­ment payées et de per­sonnes dont la com­mu­ni­ca­tion est un tra­vail à temps plein. Il faut donc affron­ter le rou­leau com­pres­seur de la pro­pa­gande média­tique. Mais, sur­tout, on parle d’un sujet loin­tain et qui plaît peu. À gauche, en France, il est bien plus facile de mobi­li­ser sur l’impérialisme des USA ou sur la Palestine que sur la domi­na­tion de notre propre pays. C’est la bonne vieille méta­phore de la paille dans l’œil du voi­sin et de la poutre dans le sien. Comme on le disait plus haut, atta­quer la Françafrique implique de ques­tion­ner notre confort maté­riel qui dépend de l’approvisionnement en matières pre­mières. De nom­breux sec­teurs éco­no­miques en France dépendent de la domi­na­tion sur l’Afrique : le pétrole, le nucléaire, l’armement, ce sont des emplois en France ! Au niveau des ser­vices aus­si, une par­tie non négli­geable de l’activité éco­no­mique fran­çaise dépend de l’Afrique. Enfin, comme le racisme en France s’est construit sur l’histoire colo­niale, il y a un dés­in­té­rêt et même du mépris pour l’Afrique et les gens qui y vivent. Nous sommes impré­gnés de concep­tions racistes sur ce qui est accep­table ou pas pour des êtres humains. Mitterrand, par­lant du Rwanda, pou­vait affir­mer que « dans ces pays-là, un géno­cide, ce n’est pas trop impor­tant ». On trouve quan­ti­té de décla­ra­tions d’intellectuels et de poli­ti­ciens tenant des pro­pos ana­logues sans scan­da­li­ser l’opinion : les gens en Afrique sont ren­voyés à une sous-huma­ni­té. Et la vio­lence actuelle du racisme en France ne va pas amé­lio­rer les choses.

Port-Gentil (Gabon), par Maya Mihindou

La France a des bases mili­taires per­ma­nentes dans de nom­breux pays d’Afrique cen­trale et d’Afrique de l’Ouest, mais éga­le­ment à Djibouti, près de l’Éthiopie et de l’Érythrée. Toutes ces zones d’où sont ache­mi­nées des matières pre­mières qui nous sont pro­fi­tables. Mais les menées impé­ria­listes amé­ri­caines en Irak ou en Afghanistan remuent davan­tage l’opinion publique…

Il est plus dif­fi­cile de dénon­cer le colo­nia­lisme fran­çais. Pendant des dizaines d’années, le Monde Diplomatique, pour ne citer que ce titre, a ana­ly­sé à pro­fu­sion la tutelle exer­cée par les USA sur l’Amérique du Sud et le sou­tien appor­té à de san­glantes dic­ta­tures. Pendant toutes ces années, pas un mot sur ce que la France fai­sait réel­le­ment en Afrique ! On en était à la des­crip­tion d’une sym­pa­thique coopé­ra­tion, d’une aide tuté­laire, d’une « déco­lo­ni­sa­tion » idyl­lique, dans l’esprit pater­na­liste, qui est loin d’avoir dis­pa­ru des dis­cours sur l’Afrique de la classe poli­tique et intel­lec­tuelle fran­çaise. Quant à remettre en cause le rôle de notre armée en Afrique, c’est tabou. Un rap­port comme celui du par­le­ment anglais cité plus haut est impen­sable. Il faut lire notre Dossier noir : « Que fait l’armée fran­çaise en Afrique ? » Ce n’est pas un sujet qui pas­sionne les médias.

On sait qu’une grande par­tie des oppo­sants — nous par­lons de ceux qui affichent une rup­ture réelle avec les logiques éco­no­miques et les gou­ver­ne­ments en place — dans des pays d’Afrique, comme le Gabon (famille Bongo), le Cameroun (Paul Biya) ou le Tchad (Idriss Déby), ne peuvent s’exprimer libre­ment dans leurs pays. Cherchez-vous à en faire des par­te­naires, à dia­lo­guer avec eux ? Quelle place faites-vous à la cri­tique des élites afri­caines dans votre dis­cours ?

« Nous réaf­fir­mons notre posi­tion­ne­ment, qui consiste à cri­ti­quer d’abord le rôle de notre État en Afrique, en ayant soin de ne pas par­ler à la place des gens. »

Survie est entiè­re­ment en phase avec des ONG comme Amnesty International, l’ACAT, la FIDH ou Human rights watch, pour la défense des citoyens, mili­tants et oppo­sants poli­tiques per­sé­cu­tés dans les dic­ta­tures fran­ça­fri­caines. Nous relayons les infor­ma­tions les concer­nant et nous mani­fes­tons pour les sou­te­nir. Nous avons des liens avec nombre d’entre eux que nous invi­tons à s’exprimer dans les réunions orga­ni­sées par nos groupes. Nous relayons leurs publi­ca­tions, livres, films docu­men­taires. Nous leur ouvrons les colonnes de nos publi­ca­tions. La cri­tique afri­caine de la poli­tique fran­ça­fri­caine est essen­tielle et pas­sa­ble­ment igno­rée en France, où l’on ne relaie que les dis­cours sur l’Afrique des afri­ca­nistes fran­çais et des Africains dociles, alors qu’il y a de très grandes voix afri­caines qui ont été tota­le­ment occul­tées en France. Qui connaît, même de nom, Cheikh Anta Diop ou Tchoundjang Pouémi ? Par ailleurs, « cri­tique des élites afri­caines » a aus­si un sens objec­tif. Nous cri­ti­quons avec vigueur l’oligarchie com­pra­dor qui, en Afrique, est ven­due à la puis­sance colo­niale et tra­hit les inté­rêts du peuple, ce qui nous vaut d’être taxés par cette oli­gar­chie de « Blancs qui veulent don­ner des leçons aux Africains ». Or nous réaf­fir­mons régu­liè­re­ment notre posi­tion­ne­ment, qui consiste à cri­ti­quer d’abord le rôle de notre État en Afrique, en ayant soin de ne pas par­ler à la place des gens.

Il a été repro­ché à votre pré­sident-fon­da­teur, François-Xavier Verschave, de dénon­cer les liens fran­ça­fri­cains sans vrai­ment s’être ren­du sur « le conti­nent noir », de col­lec­ter ses don­nées à par­tir de la presse et des livres.

Ce sont les défen­seurs des dic­ta­teurs afri­cains, dans le pro­cès inten­té à François-Xavier Verschave en 2000, pour son livre Noir silence, com­plai­sam­ment relayé par les jour­na­listes des grands médias pari­siens comme Le Monde ou Libération — qui ont répan­du cette cri­tique pas­sa­ble­ment débile, ins­pi­rée par une volon­té mal­veillante de déni­gre­ment. Quel jour­na­liste est allé en Corée du Nord ou au Tibet avant de dis­ser­ter sur­abon­dam­ment sur ces pays dans les médias ? On sait que durant la pre­mière guerre du Golfe, les jour­na­listes étaient par­qués loin du front et relayaient les infor­ma­tions don­nées par l’armée amé­ri­caine. On peut être sur le ter­rain, fré­quen­ter les anti­chambres des dic­ta­teurs, se faire véhi­cu­ler dans leurs limou­sines et n’avoir jamais rien vu, et encore moins dit, de la réa­li­té des pays afri­cains fran­co­phones — ce qui était le cas de la grande presse fran­çaise depuis 1960. On n’a pas par­don­né à Verschave et à Survie d’avoir fait, sans moyens, ce tra­vail d’information. L’objectif de Survie n’est pas d’intervenir en Afrique, mais en France, pour bri­ser le silence et l’ignorance au sujet de la poli­tique menée par la France en Afrique fran­co­phone. On le fait par tous les moyens dont nous dis­po­sons, avec des relais sur le ter­rain et de la docu­men­ta­tion. Survie a sou­vent été la seule orga­ni­sa­tion à publier des infor­ma­tions sur des évé­ne­ments en Afrique soi­gneu­se­ment tus par les médias.

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Entrepôt pour réserve de bois, Port-Gentil (Gabon), par Maya Mihindou

Thomas Sankara, trois mois avant son assas­si­nat, pro­non­ça un dis­cours fameux à Addis Abeba, appe­lant les pays afri­cains à s’unir contre la dette. « Les masses popu­laires en Europe ne sont pas oppo­sées aux masses popu­laires en Afrique, mais ceux qui veulent exploi­ter l’Afrique, ce sont les mêmes qui exploitent l’Europe ; Nous avons un enne­mi com­mun. » Partagez-vous cette lec­ture poli­tique ?

Qui peut dou­ter de la jus­tesse de ce point de vue, qui rend compte d’une réa­li­té évi­dente, sinon les organes de pro­pa­gande ? Plus on est domi­né par­tout par une oli­gar­chie mon­dia­li­sée — qui détient la puis­sance, via les masses finan­cières qui cir­culent d’un para­dis fis­cal à un autre —, plus on est sou­mis à la pro­pa­gande qui essaie de dres­ser les peuples les uns contre les autres à l’aide de notions comme l’identité, la culture, l’invasion des pauvres, etc. L’art de détour­ner la haine des moins pauvres, qui se croient mena­cés dans leurs maigres pri­vi­lèges, contre les plus pauvres, est le b.a.-ba de la domi­na­tion des uns et des autres, grâce à l’instrumentalisation de celle des uns par les autres. La luci­di­té et le cou­rage de Sankara demeurent un point d’ancrage de la connais­sance de l’impérialisme et du colo­nia­lisme. On l’a tué pour ses paroles et ses actes, lumi­neux, mais redou­tables ; mais ses paroles res­tent.

La déclas­si­fi­ca­tion des archives sur le rôle de la France dans le géno­cide rwan­dais est tou­jours lar­ge­ment incom­plète. Quelles sont les chances de connaître un jour la véri­té ?

Pendant les 22 ans qui se sont écou­lés depuis ce géno­cide, on n’a pu comp­ter que sur des militant.e.s, quelques jour­na­listes et uni­ver­si­taires, des témoins (par­fois même dans l’armée), mais bien peu sur la classe poli­tique fran­çaise, évi­dem­ment. La ques­tion des archives, qui n’est pas le seul enjeu, est édi­fiante : mal­gré une pro­messe expli­cite de Hollande de déclas­si­fier, il y a de nom­breux blo­cages au sein de l’appareil d’État. La véri­té est aujourd’hui en grande par­tie connue. Elle est docu­men­tée dans de nom­breux livres. Il manque encore des pans de l’histoire, mais cela a bien avan­cé. Par contre, c’est la jus­tice qui pèche, et pour avan­cer, il faut du monde, des gens en France et ailleurs qui s’emparent de la ques­tion pour mener ce com­bat dans les tri­bu­naux, mais aus­si à tous les niveaux de la socié­té fran­çaise.


REBONDS

☰ Lire notre article « Quand le Nord s’inspire du Sud… », Le Labo déco­lo­nial, sep­tembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec André Bouny : « Agent orange, le déni reste total », février 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Breyten Breytenbach : « On n’a pas net­toyé les caves de l’Histoire ! », juin 2015
☰ Lire notre article : « Serge Michel — amour, anar­chie et Algérie », Émile Carme, février 2015
☰ Lire notre article « Tuer pour civi­li­ser : au cœur du colo­nia­lisme », Alain Ruscio, novembre 2014
☰ Lire notre entre­tien avec Bruno Jaffré : « En tuant Sankara, on s’est débar­ras­sé de quelqu’un de gênant », novembre 2014

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« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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