Samuel Hayat : « Les mouvements d’émancipation doivent s’adapter aux circonstances »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Samuel Hayat, char­gé de recherche au CNRS, sait la révo­lu­tion de 1848 sur le bout des doigts. Mais loin de se bor­ner à l’in­dis­pen­sable étude scien­ti­fique des jours anciens, il s’empare volon­tiers du débat public : son article sur le sou­lè­ve­ment des gilets jaunes contre la vie chère, paru début décembre 2018, a atti­ré notre atten­tion — et celle de nom­breux lec­teurs. « Rien n’est garan­ti, mais tout est ouvert », concluait-il. Deux mois ont pas­sé. Les « actes » se suc­cèdent, chaque same­di, et font face à la répres­sion. La com­mune lor­raine de Commercy a lan­cé un appel, sui­vi, à la coor­di­na­tion natio­nale du mou­ve­ment avec pour socle la démo­cra­tie directe, le par­tage des richesses et le rejet du sexisme, de l’ho­mo­pho­bie et du racisme. Et l’ex­trême droite d’af­fi­cher, de jour en jour, son amer­tume à l’en­droit de ce qu’elle tient pour une « gau­chi­sa­tion »1 du mou­ve­ment. Revenons, donc, sur cette mobi­li­sa­tion que Samuel Hayat nous pré­sente comme « révo­lu­tion­naire, mais sans révo­lu­tion au sens étroi­te­ment poli­tique ».


Macron est par­ve­nu au pou­voir en affi­chant son inten­tion de dépas­ser le cli­vage gauche-droite ; iro­nie du sort : un mou­ve­ment popu­laire, qui reven­dique lui aus­si ce dépas­se­ment, demande depuis trois mois sa démis­sion. Que nous dit cette séquence en matière de conflic­tua­li­té ?

La mise en ques­tion du cli­vage gauche-droite ne peut plus être dénon­cée comme le simple dégui­se­ment d’une rhé­to­rique droi­tière. Avec les gilets jaunes, on voit l’af­fir­ma­tion sur la scène publique d’une cri­tique radi­cale de ce cli­vage, non pas pour dis­si­mu­ler un dis­cours de droite mais comme reven­di­ca­tion posi­tive d’une nou­velle citoyen­ne­té. Celle-ci se vit et se dit comme directe et donc dou­ble­ment rétive au cli­vage gauche-droite : d’une part, elle vise au ras­sem­ble­ment de tous contre les logiques de divi­sion inhé­rente à ce cli­vage ; d’autre part, elle rejette la poli­tique pro­fes­sion­nelle dans laquelle ce cli­vage fai­sait sens. Mais, bien sûr, des cli­vages ne cessent de se recons­ti­tuer, et c’est une bonne chose car rien n’est plus effrayant que ce que Jacques Rancière appelle le ras­sem­ble­ment hai­neux de l’Un. On trouve donc désor­mais, chez les gilets jaunes ou chez d’autres acteurs, à la place du cli­vage gauche-droite, un cli­vage entre le peuple et les élites ou un cli­vage entre les libé­raux et les démo­crates… Tout le pro­blème est que ces nou­veaux cli­vages n’ont pas la même sub­stance que le cli­vage gauche-droite.

« La mise en ques­tion du cli­vage gauche-droite ne peut plus être dénon­cée comme le simple dégui­se­ment d’une rhé­to­rique droitière. »

La gauche en par­ti­cu­lier était deve­nue, avec le temps, non pas un simple prin­cipe de clas­se­ment pour pro­fes­sion­nels de la poli­tique mais un camp avec ses valeurs — en pre­mier lieu l’é­ga­li­té —, son his­toire — celle du mou­ve­ment ouvrier —, sa base sociale — les tra­vailleurs et plus géné­ra­le­ment les domi­nés —, son hori­zon — le socia­lisme —, et même son prin­cipe épis­té­mo­lo­gique — la déna­tu­ra­li­sa­tion de toutes les hié­rar­chies ins­ti­tuées. Tout le pro­blème est que ces élé­ments ne sont aujourd’­hui plus oppo­sables aux par­tis poli­tiques, qui ont mono­po­li­sé le droit de par­ler au nom de la gauche et qui se moquent bien de cette his­toire, de ces valeurs et de cet hori­zon. La dif­fi­cul­té est donc qu’il faut en même temps défendre la gauche en tant que sub­stance et l’ar­ra­cher à ceux qui en usurpent le nom, en pre­mier lieu les socia­listes. Le mou­ve­ment des gilets jaunes met donc bien en dif­fi­cul­té la gauche radi­cale, mais c’est une bonne chose, car c’est un com­bat qu’il faut mener depuis long­temps et qui est tou­jours repous­sé à la pro­chaine fois, sous pré­texte de front répu­bli­cain ou de poli­tique du moindre mal. Ils ne nous laissent plus le choix : pour redon­ner sens au cli­vage gauche-droite, il faut rompre avec la gauche ins­ti­tu­tion­nelle, sans quoi ce qui fai­sait la sub­stance de la gauche est mena­cé de dis­pa­ri­tion définitive.

Sans quoi cela pour­rait-il impli­quer d’a­ban­don­ner le mot « gauche » ?

Peut-être. Et si c’est le cas, il ne faut pas faire de féti­chisme des éti­quettes. Ce qui compte, c’est que l’on garde ce que ce signi­fiant avait réus­si à agré­ger, et qui ne pour­ra et devra jamais perdre son tran­chant, son scan­dale : ce qui est en lui rétif à tout consensus.

Sur le pla­teau de l’é­mis­sion du Média à laquelle vous étiez invi­té, Maxime Nicolle, une des figures du mou­ve­ment, vante la « ges­tion » au détri­ment de la « poli­tique »2. Vous avez réagi pour rap­pe­ler le glis­se­ment néo­li­bé­ral de ce type de dis­cours. Les gilets jaunes se disent géné­ra­le­ment « citoyens » ou « apo­li­tiques » : est-ce un héri­tage, conscient ou non, de « l’i­déo­lo­gie de la fin des idéo­lo­gies »3 ?

Il y a bien sûr un dan­ger immé­dia­te­ment per­cep­tible à ce dis­cours défen­dant la bonne ges­tion contre la mau­vaise poli­tique. On y entend aus­si­tôt le règne de l’ex­per­tise, sup­po­sé­ment consen­suel, comme remède aux erre­ments de la poli­tique démo­cra­tique. C’est à mon sens un des risques du citoyen­nisme, comme valo­ri­sa­tion du point de vue « neutre » des citoyens — dont les pou­voirs tech­no­cra­tiques s’ac­com­modent bien, comme le montre leur incli­nai­son pour les dis­po­si­tifs de par­ti­ci­pa­tion citoyenne. Mais il ne fau­drait pas ima­gi­ner que cette valo­ri­sa­tion de la ges­tion soit entiè­re­ment néo­li­bé­rale. Ce serait sous-esti­mer l’im­por­tance de l’an­crage de ce dis­cours dans l’his­toire du socia­lisme. Dès ses débuts, celui-ci a pré­sen­té le pro­jet d’une extinc­tion de la poli­tique, du rem­pla­ce­ment du gou­ver­ne­ment des hommes par l’ad­mi­nis­tra­tion des choses au moyen du déve­lop­pe­ment de la science sociale. C’est au cœur du pro­jet de Saint-Simon, le grand ancêtre du socia­lisme en France, mais on le retrouve avec des variantes chez Proudhon, et même chez Marx et Engels. Il y a donc une his­toire de gauche du recours à la méta­phore ges­tion­naire, à l’u­to­pie d’un rem­pla­ce­ment de la poli­tique par la science.

[Acte II, 24 novembre 2018, Paris | Cyrille Choupas]

Une des leçons du socia­lisme réel4 est que l’i­dée du rem­pla­ce­ment de la poli­tique par l’ad­mi­nis­tra­tion des choses porte en soi le risque de la consti­tu­tion d’une bureau­cra­tie de sachants, à l’au­to­ri­té d’au­tant plus dif­fi­cile à contes­ter qu’elle se réclame de la science. Mais iden­ti­fier ce risque ne doit pas conduire au refus pur et simple de ce pro­jet, sans quoi c’est le socia­lisme entier qui dis­pa­raît. C’est ce que fait Axel Honneth dans L’Idée du socia­lisme : pour lui, il fau­drait débar­ras­ser le socia­lisme de ses aspects scien­ti­fiques, de son oppo­si­tion fon­cière à la poli­tique gou­ver­ne­men­tale, pour en faire un simple syno­nyme de la démo­cra­tie. La liqui­da­tion du socia­lisme passe aus­si par cette dis­so­lu­tion du socia­lisme dans les pro­cé­dures démo­cra­tiques, réfé­ren­dums, conseils, déli­bé­ra­tion, etc. Mais une démo­cra­tie sans socia­lisme, c’est-à-dire sans l’i­dée d’une éman­ci­pa­tion par l’analyse des rap­ports de domi­na­tion réel­le­ment exis­tants, risque de deve­nir aus­si impuis­sante, voire dan­ge­reuse, qu’un socia­lisme sans démo­cra­tie. La voie est donc étroite puis­qu’il s’a­git à la fois de main­te­nir l’ho­ri­zon uto­pique d’une poli­tique débar­ras­sée du gou­ver­ne­ment des hommes et s’ap­puyant sur des savoirs posi­tifs et, en même temps, de contrer les deve­nirs auto­ri­taires de l’ad­mi­nis­tra­tion des choses qui rem­pla­ce­ra cette poli­tique. La solu­tion, à mon sens, c’est de pen­ser la poli­ti­sa­tion conflic­tuelle de l’ad­mi­nis­tra­tion des choses — ce qui requer­rait une recon­fi­gu­ra­tion des rap­ports entre poli­tique, sciences sociales et citoyen­ne­té. Peut-être que les gilets jaunes, en emprun­tant le lan­gage ges­tion­naire et en le retour­nant contre les reven­di­ca­tions d’ex­per­tise paral­lèles des pro­fes­sion­nels de la poli­tique et des tech­no­crates néo­li­bé­raux, œuvrent en ce sens.

« L’économie morale »5 dont vous par­lez dans votre article ne se double-t-elle pas, concer­nant les dis­cours des gilets jaunes, d’un appel au « bon sens » ?

« Le bon sens popu­laire des gilets jaunes ne doit être ni glo­ri­fié ni voué aux gémo­nies : il révèle quelque chose de profond. »

Quand j’ai par­lé d’é­co­no­mie morale, mon but était de faire deux choses. Premièrement, je vou­lais contrer l’i­dée selon laquelle ce qu’on venait de vivre le same­di 1er décembre n’a­vait été qu’une débauche irrai­son­né de vio­lence, une émeute ; il s’a­gis­sait pour moi de pro­po­ser une inter­pré­ta­tion des évé­ne­ments qui redonne une place à la ratio­na­li­té à l’ac­tion des mani­fes­tants, ratio­na­li­té que je trou­vais dans leur atta­che­ment com­mun à un pacte social tra­hi par Emmanuel Macron. Deuxièmement, je sou­hai­tais rendre compte de la cohé­rence interne du mou­ve­ment et de ses reven­di­ca­tions, de ce qui me sem­blait être sa remar­quable uni­té, alors même que les par­tis, les syn­di­cats ou les asso­cia­tions, outils tra­di­tion­nels de mise en cohé­rence idéo­lo­gique, étaient absents. Cela m’a cer­tai­ne­ment conduit à sous-esti­mer d’autres fac­teurs de mise en cohé­rence idéo­lo­gique du mou­ve­ment, et notam­ment les entre­pre­neurs de mobi­li­sa­tion qu’é­taient alors Éric Drouet et sur­tout Priscillia Ludosky. Il n’en demeure pas moins que le fond me semble robuste : le mou­ve­ment a pris cette ampleur parce qu’il fai­sait écho à des prin­cipes nor­ma­tifs lar­ge­ment répan­dus dans la socié­té et ouver­te­ment atta­qués voire moqués par le pré­sident de la République. Évidemment, cela pose pro­blème à la gauche car ces prin­cipes nor­ma­tifs n’ont pas de réel carac­tère de classe et dis­si­mulent, voire recon­duisent, des formes d’ex­clu­sion et d’op­pres­sion — notam­ment de genre et de race. Il s’a­git de prin­cipes majo­ri­taires, et donc de prin­cipes du majo­ri­taire, c’est de là que vient leur force. Le « bon sens » popu­laire des gilets jaunes ne doit être ni glo­ri­fié ni voué aux gémo­nies : il révèle quelque chose de pro­fond dans ce pays, une série de prin­cipes nor­ma­tifs qui ont engen­dré de fortes mobi­li­sa­tions, et ces mobi­li­sa­tions à coup sûr en modi­fient les carac­té­ris­tiques, dans un sens qui me semble adé­quat aux prin­cipes plus struc­tu­rés, plus pré­cis, plus éman­ci­pa­teurs de la gauche.

Lors de Nuit Debout, le phi­lo­sophe Alain Finkielkraut a été chas­sé de la place de la République au nom du refus du citoyen­nisme « all inclu­sive »6 ; à Commercy, un skin­head est auto­ri­sé à par­ti­ci­per aux débats au nom de « l’expression la plus com­plète de tous les points de vue7 ». Le socio­logue Philippe Corcuff parle de « brouillard idéo­lo­gique » pour qua­li­fier le moment que nous vivons : est-ce le cas ?

Bien sûr ! Mais si le recon­naître conduit à ne pas avan­cer du tout et à s’e­nor­gueillir d’être les seuls à ne pas être dans le brouillard, à quoi ça sert ? Ce brouillard, le fait que la gauche et la droite n’aient plus de sens pour beau­coup de gens, tout ce que décrit avec jus­tesse Philippe Corcuff, c’est ins­tal­lé, c’est là. Le confu­sion­nisme, per­mis par des décen­nies de décon­si­dé­ra­tion de la cri­tique sociale par les poli­tiques et les médias, y com­pris de gauche, mais aus­si par nos défaites propres, s’est ins­tal­lé et forme la culture com­mune de nom­breuses per­sonnes. Le pire, para­doxa­le­ment, c’est que ce confu­sion­nisme n’est pas dog­ma­tique : il n’y a pas der­rière de véri­table gou­rou qu’on pour­rait dénon­cer, d’i­déo­lo­gie consti­tuée qu’on pour­rait ana­ly­ser — c’est plu­tôt une atti­tude hyper­cri­tique qui empêche qui que ce soit, de droite comme de gauche, de faire véri­ta­ble­ment prise.

[Acte III, 1er décembre 2018, Paris | Cyrille Choupas]

Cette confu­sion est un mou­ve­ment puissant…

Et il faut recon­naître que l’on est dému­nis. Toute la cri­tique sociale a construit sa force d’at­trac­tion sur sa capa­ci­té de dévoi­le­ment et de pro­po­si­tion d’une théo­rie sociale qui, tout à la fois, dévoile le réel et indique une stra­té­gie de trans­for­ma­tion. Mais à l’heure du confu­sion­nisme, tout le monde dévoile tout, de manière appa­rem­ment bien plus radi­cale que la cri­tique sociale, et sans théo­rie, donc sans stra­té­gie, ce qui d’ailleurs condamne les confu­sion­nistes à l’im­puis­sance par cela même qui leur donne leur audience ! Et une fois qu’on a recon­nu que l’on est dému­nis, que nos dis­cours cri­tiques habi­tuels ne font plus prise, il faut réflé­chir aux moyens de se réar­mer, et de désar­mer les fas­cistes, qui eux aus­si essaient de reprendre la main. C’est un tra­vail poli­tique qui doit être accom­pli col­lec­ti­ve­ment par les orga­ni­sa­tions et les groupes de gauche, mais aus­si par toutes et tous ceux qui sou­haitent qui s’ins­crire dans une tra­di­tion de cri­tique sociale : on n’y cou­pe­ra pas. Et puisque per­sonne n’a la clé, il faut lais­ser place aux expé­ri­men­ta­tions, à l’in­ven­tion de nou­velles recettes, sans (trop) pla­quer nos préjugés…

La mobi­li­sa­tion des gilets jaunes serait-elle le pre­mier grand mou­ve­ment issue de la « démo­cra­tie du public »8, comme l’ap­pelle le phi­lo­sophe Bernard Manin ?

« À l’heure du confu­sion­nisme, tout le monde dévoile tout, de manière appa­rem­ment bien plus radi­cale que la cri­tique sociale. »

Je dirais plu­tôt que le macro­nisme est le pre­mier mou­ve­ment lié à la démo­cra­tie du public dans une forme aus­si pure, et que le mou­ve­ment des gilets jaunes en est une forme interne de contes­ta­tion — avec toute l’am­bi­guï­té que ça implique. C’est un mou­ve­ment qui naît du triomphe de la démo­cra­tie du public, qui en dénonce vigou­reu­se­ment les formes mais qui reste lar­ge­ment pié­gé dans ses logiques. Rappelons que pour Manin, la démo­cra­tie du public se carac­té­rise par un vote pour des per­son­na­li­tés sans réel pro­gramme plu­tôt que pour des par­tis, les élec­teurs se com­por­tant comme un public de spec­ta­teurs qui choi­sissent à chaque élec­tion par­mi une offre poli­tique for­te­ment per­son­na­li­sée. C’est une méta­mor­phose qui n’a rien de spé­ci­fique à la France, mais l’é­lec­tion du pré­sident au suf­frage direct, sans néces­si­té d’en pas­ser par des pri­maires, per­met aux logiques de la démo­cra­tie du public de jouer à plein. Macron a pu construire un mou­ve­ment à sa main et à son image, por­tant même ses propres ini­tiales, et aller à la ren­contre du peuple sans en pas­ser par les appa­reils de par­tis, en refu­sant de s’ins­crire dans le cli­vage gauche-droite, sans idéo­lo­gie mar­quée si ce n’est une vague réfé­rence au pro­grès, en fai­sant une cam­pagne élec­to­rale ayant tout de la cam­pagne de com’.

L’échec rela­tif des mani­fes­ta­tions syn­di­cales de 2017 contre la réforme du code du tra­vail illustre bien la dif­fi­cul­té de mobi­li­ser selon les formes tra­di­tion­nelles contre un pou­voir à ce point sans sub­stance, qui pré­sente sa poli­tique comme une suite de mesures sim­ple­ment tech­niques. Au contraire, le mou­ve­ment des gilets jaunes a fait car­ton plein car, par beau­coup d’as­pects, il res­semble, dans son appré­hen­sion de la poli­tique, au macro­nisme : pas d’i­déo­lo­gie affir­mée, une série de reven­di­ca­tions repo­sant plu­tôt sur la morale et le bon sens que sur un pro­jet de socié­té, des coups de com’ — à com­men­cer par l’u­sage du gilet jaune —, un mar­ke­ting viral sur les réseaux sociaux plu­tôt que la construc­tion d’or­ga­ni­sa­tions, quelques per­son­na­li­tés par­lant direc­te­ment au mou­ve­ment par des vidéos YouTube mais tenues par aucun man­dat, la réduc­tion de la poli­tique à une série de mesures sur les­quelles il s’a­git de voter par réfé­ren­dum… C’est la force du mou­ve­ment des gilets jaunes que d’a­voir à ce point réus­si à se fondre dans les coor­don­nées poli­tiques nou­velles de la démo­cra­tie du public, et d’a­voir ain­si mon­tré que cette forme de gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif n’é­tait pas plus que les autres imper­méable à la contes­ta­tion. En cela, les gilets jaunes ouvrent une voie, dans laquelle tous les mou­ve­ments sociaux peuvent s’en­gouf­frer, et doivent le faire sans trop de regrets.

[Acte VIII, 5 janvier 2019, Priscillia Ludosky et Maxime Nicolle à l'Hôtel de ville de Paris | Stéphane Burlot]

N’oublions pas ce qu’é­cri­vait Marx dans le 18 Brumaire : « Les révo­lu­tions pro­lé­ta­riennes […] se cri­tiquent elles-mêmes constam­ment, inter­rompent à chaque ins­tant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accom­pli pour le recom­men­cer à nou­veau, raillent impi­toya­ble­ment les hési­ta­tions, les fai­blesses et les misères de leurs pre­mières ten­ta­tives, paraissent n’a­battre leur adver­saire que pour lui per­mettre de pui­ser de nou­velles forces de la terre et de se redres­ser à nou­veau for­mi­dable en face d’elles, reculent constam­ment à nou­veau devant l’im­men­si­té infi­nie de leurs propres buts, jus­qu’à ce que soit créée enfin la situa­tion qui rende impos­sible tout retour en arrière, et que les cir­cons­tances elles-mêmes crient : Hic Rhodus, hic sal­ta ! [Ici est Rhodes, c’est ici qu’il faut sau­ter] C’est ici qu’est la rose, c’est ici qu’il faut dan­ser ! » Il n’y a pas de nos­tal­gie à avoir du monde ancien, avec ses par­tis, ses idéo­lo­gies et ses modes d’ac­tion : les mou­ve­ments d’é­man­ci­pa­tion doivent sans cesse se remettre en ques­tion, s’a­dap­ter aux cir­cons­tances, inven­ter de nou­velles armes. Les gilets jaunes nous montrent le point faible du pou­voir, c’est là qu’il faut appuyer si l’on veut à nou­veau faire prise sur lui — mais chaque mou­ve­ment avec ses propres objec­tifs, qui puissent aller au-delà de l’u­ni­vers idéo­lo­gique com­mun au macro­nisme et aux gilets jaunes.

C’est peut être une pre­mière : une somme consi­dé­rable d’ar­ticles et d’a­na­lyses — dont les vôtres — tentent à chaud de pen­ser le mou­ve­ment des gilets jaunes. Comment ne pas tom­ber dans le fast thin­king ? Comment les sciences sociales peuvent-elles abor­der « ce qui est en train de se faire » ?

« Il y a bien un anti-intel­lec­tua­lisme, mais ce risque n’est pas propre à je ne sais quel popu­lisme : il est déjà là, ins­tal­lé dans les plus hautes sphères du pou­voir et de la soi-disant expertise. »

Je me méfie des injonc­tions à par­ler moins, pro­duire moins, aller plus len­te­ment, avoir de la rete­nue dans ses ana­lyses… autant que des injonc­tions inverses. Il faut tou­jours se deman­der qui pro­duit ces dis­cours de rap­pel à l’ordre et dans quel but. C’est vrai que ce mou­ve­ment a don­né lieu à un empres­se­ment savant peu com­mun. On a assis­té et on assiste encore à la ren­contre entre un fort besoin d’é­clair­cis­se­ments por­té par les médias et par le public, et une offre d’a­na­lyses pour le moins plé­tho­rique. Mais ce qui est inté­res­sant est que les gens qui ont pris la parole ne relèvent pas du monde habi­tuel de l’ex­per­tise poli­tique à des­ti­na­tion des médias ou du grand public. Combien de fois avait-on vu et enten­du quel­qu’un comme Gérard Noiriel aupa­ra­vant ? On a accor­dé une atten­tion signi­fi­ca­tive à des uni­ver­si­taires tra­vaillant sur les classes popu­laires, les mou­ve­ments sociaux, les formes de contes­ta­tion, les vio­lences poli­cières — autant de sujets qui sont géné­ra­le­ment bou­dés par les médias. Plus inté­res­sant encore, il semble que cela ne se soit pas fait au détri­ment de la parole des gilets jaunes eux-mêmes, qui ont aus­si reçu une atten­tion plus grande que l’on en accorde d’ha­bi­tude aux mani­fes­tants dans la cou­ver­ture d’un mou­ve­ment social. Tout l’en­jeu est main­te­nant de durer, de conti­nuer à pro­po­ser des ana­lyses. Mais ne nous fai­sons pas d’illu­sions : le champ média­tique est déjà en train de se refer­mer et nous allons conti­nuer les dis­cus­sions prin­ci­pa­le­ment dans des médias de cri­tique sociale comme le vôtre.

Il arrive que le popu­lisme, enten­du ici dans son sens poli­tique et non comme injure média­tique, intègre à sa cri­tique des « puis­sants » le monde des idées, la pra­tique intel­lec­tuelle, bref, les « intellos » : est-ce à vos yeux un risque, dans le cas présent ?

L’histoire du socia­lisme est indis­so­ciable de l’his­toire des sciences sociales, comme manière rai­son­née d’é­tu­dier le réel en vue de sa trans­for­ma­tion. Tout le pro­jet d’é­man­ci­pa­tion sociale col­lec­tive repose sur l’i­dée qu’il existe des méca­nismes de domi­na­tion qui sont plus pro­fon­dé­ment ancrés dans la socié­té que ne le sont L’État, la loi et le droit, et qu’il faut donc étu­dier la socié­té pour les com­prendre et les com­battre. En ce sens, le dés­in­té­rêt pour les sciences sociales, au pro­fit sou­vent des faux dévoi­le­ments du com­plo­tisme ou du sen­sa­tion­na­lisme, est bien un obs­tacle à l’é­man­ci­pa­tion. Mais qui est res­pon­sable de ce dés­in­té­rêt ? Il ne date pas des gilets jaunes ! Il est au cœur de la poli­tique contem­po­raine, du mana­ge­ment de la science, du trai­te­ment média­tique domi­nant de l’in­for­ma­tion, de l’or­ga­ni­sa­tion éco­no­mique elle-même. Il y a bien un anti-intel­lec­tua­lisme, mais ce risque n’est pas propre à je ne sais quel popu­lisme : il est déjà là, ins­tal­lé dans les plus hautes sphères du pou­voir et de la soi-disant exper­tise. Il est trop facile de moquer l’an­ti-intel­lec­tua­lisme peut-être réel de cer­tains gilets jaunes et de tolé­rer celui des diri­geants poli­tiques, média­tiques et éco­no­miques, alors que le pre­mier n’est que le reflet du second, et est sou­vent moins uni­la­té­ral qu’on ne l’imagine. Nous devons mon­trer que les savoirs des sciences sociales peuvent éclai­rer le réel de manière cri­tique, per­mettent un dévoi­le­ment effi­cace des rap­ports de domi­na­tion, et donnent des outils à ceux et celles qui veulent les ren­ver­ser. Cela sup­pose d’être atten­tif aux savoirs qui existent chez les gens, et en par­ti­cu­lier chez les domi­nés, qui sont au plus près des méca­nismes d’op­pres­sion, et qui ont des choses à dire sur ce qu’ils vivent. C’est à par­tir de ces savoirs que des sciences sociales cri­tiques effi­caces, c’est-à-dire éman­ci­pa­trices, peuvent le mieux se déve­lop­per et venir nour­rir en retour les luttes.

[Acte XII, 2 février 2019, Paris | Stéphane Burlot]

Le phi­lo­sophe et mili­tant Daniel Bensaïd met­tait en garde : « Il existe aus­si une illu­sion sociale, qui pré­tend se pro­té­ger de la conta­mi­na­tion bureau­cra­tique en res­tant à l’é­cart de la lutte poli­tique des par­tis et de ses moments élec­to­raux […]. Face aux pro­blèmes concrets posés par les expé­riences en cours, ces dis­cours semblent vieillir très vite et fuir la réa­li­té au pro­fit de l’abs­trac­tion. » Cette cri­tique de l’« illu­sion sociale » vous paraît-elle, ici, pertinente ?

Le pro­pos de Daniel Bensaïd est ici d’in­va­li­der une cer­taine stra­té­gie liber­taire consis­tant à ne pas cher­cher à par­ti­ci­per aux luttes pour le pou­voir d’État. Selon lui, une telle atti­tude aurait conduit à l’im­puis­sance. Il faut prendre au sérieux ces cri­tiques car c’é­tait un grand pen­seur et un grand mili­tant ; cepen­dant, je crois qu’il a tort sur le fond : on ne sait tout sim­ple­ment pas ce qui a véri­ta­ble­ment fait avan­cer dans l’Histoire la cause de l’é­man­ci­pa­tion et com­ment. Je serais bien en peine de peser la part res­pec­tive des anar­chistes, des léni­nistes, des fémi­nistes, des syn­di­ca­listes ou des sociaux-démo­crates dans les luttes pour l’é­ga­li­té. Il a tort aus­si, à mon sens, lors­qu’il ren­voie cet anti-élec­to­ra­lisme exclu­si­ve­ment à un sou­ci de pure­té idéo­lo­gique alors qu’il s’a­git sur­tout d’un choix stra­té­gique : la voie élec­to­rale est refu­sée par les liber­taires non parce qu’elle serait impure mais parce qu’ils la jugent inef­fi­cace et dan­ge­reuse, en par­ti­cu­lier dans le cadre de la démo­cra­tie bour­geoise — c’est la grande leçon, notam­ment, que le mou­ve­ment ouvrier fran­çais tire de l’é­chec de la révo­lu­tion de 1848 : alors même que les ouvriers obtiennent le droit de vote, une assem­blée réac­tion­naire est élue en avril 1848, et mène le plus grand mas­sacre de tra­vailleurs, en juin 1848, que la France ait connue jus­qu’à lors. Pour beau­coup, c’est la preuve que le vote ne mène qu’à la catas­trophe, et qu’il faut cher­cher en dehors de l’État une voie spé­ci­fi­que­ment ouvrière à l’émancipation, voie que les ouvriers orga­ni­sés trouvent alors dans l’association.

« Contentons-nous, nous intel­lec­tuels et mili­tants, de ne pas tom­ber amou­reux de notre propre pos­ture de vertu. »

Le refus liber­taire ou anar­cho-syn­di­ca­liste de la voie élec­to­rale est certes ouvert à dis­cus­sion, mais tout à fait rai­son­né. Ceci étant, Bensaïd met le doigt sur quelque chose de per­ti­nent, non pas en termes de stra­té­gie mais en termes d’ob­jec­tif : est-ce qu’il s’a­git de lut­ter pour un monde débar­ras­sé de la poli­tique et orga­ni­sé exclu­si­ve­ment par l’ex­pres­sion imma­nente des inté­rêts sociaux, ren­du har­mo­nieux par la fin du capi­ta­lisme ? Cette illu­sion-là est bien pré­sente et per­sis­tante chez cer­tains liber­taires, et sûre­ment plus encore, sous une forme dif­fé­rente, chez les citoyen­nistes. Pensons donc avec Bensaïd l’i­né­luc­ta­bi­li­té du conflit et donc de la poli­tique — mais accep­tons en même temps que la stra­té­gie de conquête élec­to­rale du pou­voir d’État ne soit pas la seule voie pos­sible pour un mou­ve­ment d’émancipation.

On connaît la phrase du phi­lo­sophe mar­xiste Slavoj Žižek expri­mée à propos d’Occupy Wall Street, et régu­liè­re­ment convo­quée à chaque mobi­li­sa­tion d’am­pleur : un mou­ve­ment social ne doit pas « tom­ber amou­reux de lui-même9 ». Légitime mise en garde ou tour d’i­voire arrogante ?

Cela donne une impres­sion de sagesse à bon compte d’être celui qui dit aux mili­tants de faire atten­tion à ne pas tom­ber dans tel ou tel piège. Les gilets jaunes sont déjà allés beau­coup plus loin que qui que ce soit n’au­rait pu l’i­ma­gi­ner au début du mou­ve­ment. Le dis­cours de Žižek est d’une morgue ter­rible. Contentons-nous, nous intel­lec­tuels et mili­tants, de ne pas tom­ber amou­reux de notre propre pos­ture de ver­tu et lais­sons ceux et celles qui luttent inven­ter leur propre hori­zon. Un mou­ve­ment social court tou­jours le risque d’être pris par des forces cen­tri­fuges ou au contraire de se refer­mer sur lui-même. Les premier·e·s concerné·e·s sont les mieux à même de sai­sir ce risque, et l’on peut pen­ser que l’Assemblée des assem­blées de Sorcy-Saint-Martin le 26 jan­vier, à l’i­ni­tia­tive des gilets jaunes de Commercy, est la preuve de leur volon­té de le contrer.

[Acte II, 24 novembre 2018, Paris | Stéphane Burlot]

Les reven­di­ca­tions qui font consen­sus au sein du mou­ve­ment impliquent de fac­to un chan­ge­ment de régime. Les gilets jaunes refusent majo­ri­tai­re­ment le débou­ché élec­to­ral et le mou­ve­ment ne semble pas s’o­rien­ter vers une insur­rec­tion révo­lu­tion­naire géné­ra­li­sée : com­ment peut-il tenir sur la distance ?

Ce qui est étrange et pas­sion­nant, dans le mou­ve­ment des gilets jaunes, c’est que des gens inves­tissent l’es­pace public et déploient une inven­ti­vi­té poli­tique qui géné­ra­le­ment est plu­tôt typique d’une situa­tion révo­lu­tion­naire ou post-révo­lu­tion­naire — alors jus­te­ment qu’il n’y a pas eu de révo­lu­tion au sens clas­sique. En his­to­rien de la révo­lu­tion de 1848, je vois chez les gilets jaunes un écho frap­pant avec le mou­ve­ment des clubs qui émerge alors, dans ses meilleurs aspects comme dans ce qui me semble être ses erre­ments. Mais la grande dif­fé­rence est qu’en 1848 une insur­rec­tion avait effec­ti­ve­ment mis à bas le pou­voir, comme en 1789, en 1830, en 1871. Aujourd’hui, le pou­voir semble plus intou­chable que jamais, du fait du déve­lop­pe­ment de l’ap­pa­reil d’État (et en par­ti­cu­lier de son bras armé), de décen­nies de paci­fi­ca­tion de la socié­té (et en par­ti­cu­lier des formes de contes­ta­tion) et du plus grand atta­che­ment que nous avons tous et toutes déve­lop­pé pour les prin­cipes démo­cra­tiques — et sou­vent pour les pro­cé­dures élec­to­rales. On a donc affaire à un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, mais sans révo­lu­tion au sens étroi­te­ment poli­tique : il s’a­git plu­tôt d’une révo­lu­tion sociale, au moins en devenir.

Ce n’est pas la seule révo­lu­tion sociale sans révo­lu­tion poli­tique de ces der­nières décen­nies : pen­sons au mou­ve­ment fémi­niste, qui a révo­lu­tion­né la socié­té et la révo­lu­tionne encore, avec certes des mani­fes­ta­tions, des pro­tes­ta­tions, de la soli­da­ri­té face à la répres­sion, des chan­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels impo­sés par la rue, mais sans avoir eu à prendre un hypo­thé­tique palais d’Hiver du patriar­cat. Donc toute la ques­tion n’est pas de savoir com­ment les gilets jaunes pour­raient ren­ver­ser le pou­voir, c’est plu­tôt de pen­ser la manière dont ils changent déjà et peuvent chan­ger encore plus pro­fon­dé­ment la socié­té elle-même, les rap­ports de domi­na­tion qui s’y nouent, les règles orga­ni­sant la dis­tri­bu­tion des richesses et du pou­voir. Et de ce point de vue, il semble y avoir quelque chose de pro­fon­dé­ment révo­lu­tion­naire dans les manières mêmes dont ils s’or­ga­nisent, se ren­contrent, dis­cutent — ce qui explique la vio­lence et le sys­té­ma­tisme de la répres­sion, non seule­ment face aux mani­fes­ta­tions heb­do­ma­daires, mais aus­si, de manière moins visible, face à la moindre occu­pa­tion de rond-point. Obtenir la démis­sion de Macron semble peu pro­bable, c’est vrai. Mais les gilets jaunes sont peut-être en train de réus­sir quelque chose d’infiniment plus impor­tant : chan­ger en pro­fon­deur la socié­té et libé­rer des dyna­miques d’émancipation qui pour­ront se déployer et trans­for­mer l’horizon des possibles.


Photographie de ban­nière : 2 février 2019, Acte XII, place de la République à Paris | Stéphane Burlot
Photographie de vignette : Cyrille Choupas 


  1. Pour reprendre la for­mule d’Élisabeth Lévy dans Causeur. Ainsi d’Éric Zemmour (« Le mou­ve­ment des gilets jaunes a été com­plè­te­ment noyau­té, mani­pu­lé, récu­pé­ré par la gauche et par l’ex­trême gauche, qui a limi­té les reven­di­ca­tions uni­que­ment au social. […] Comment on tue un mou­ve­ment en 10 leçons. Bravo la gauche, une fois de plus. Magnifique. » 6 février 2019, émis­sion Zemmour & Naulleau), Julien Rochedy (« Les gilets jaunes ont été infil­trés de par­tout par l’ex­trême gauche et les Black blocs anti­fas […]. Il est temps pour les GJ de chan­ger de stra­té­gie. » 10 février 2019, Twitter), Damien Rieu (« Rassurez-moi, on est pas en train de détour­ner une révolte contre la pres­sion fis­cale en lutte com­mu­niste hein ? » 8 février 2019, Twitter) ou encore Daniel Conversano (« Il n’y a pas de récu­pé­ra­tion par l’ex­trême gauche du mou­ve­ment Gilets jaunes. Le mou­ve­ment est socia­le­ment de gauche depuis le début, et c’est nous qui avons essayé de le récu­pé­rer. En vain. » 6 février 2019, Facebook).
  2. « Le mot poli­tique, c’est deve­nu presque un gros mot. La poli­tique de métier, la poli­tique pro­fes­sion­nelle, la poli­tique poli­ti­cienne, pour les gens, main­te­nant, c’est asso­cié au men­songe, à la tra­hi­son, aux belles paroles […]. Au niveau des gilets jaunes, on consi­dère qu’on veut repar­tir de la base. Si on fait ça com­plè­te­ment, l’étymologie du mot poli­tique c’est ges­tion de la cité. Pourquoi au lieu de s’accrocher à un mot qui a été bafoué, volé, on n’en revien­drait pas à la base : non, on fait pas de poli­tique, on fait de la ges­tion. »
  3. Expression uti­li­sée par Pierre Bourdieu et Luc Boltanski dans leur article « La pro­duc­tion de l’i­déo­lo­gie domi­nante » : « Pour contrer le dis­cours de la fin des idéo­lo­gies, de la dis­pa­ri­tion des classes et des inté­rêts de classes, il faut démon­ter la phi­lo­so­phie sociale domi­nante dans le champ du pou­voir. »
  4. Expression uti­li­sée par les régimes com­mu­nistes, mar­xistes-léni­nistes ou sta­li­niens pour dési­gner leur pra­tique gou­ver­ne­men­tale ; elle est ensuite pas­sée dans le lan­gage cou­rant.
  5. Ou « éco­no­mie morale de la foule ». Ce concept, dû à l’his­to­rien bri­tan­nique mar­xiste E. P. Thompson, est ain­si défi­ni par ce der­nier : « une vision tra­di­tion­nelle des normes et des obli­ga­tions sociales, des fonc­tions éco­no­miques appro­priées par les diverses par­ties de la com­mu­nau­té — ce qui, pris ensemble, peut être consi­dé­ré comme consti­tuant l’é­co­no­mie morale des pauvres. »
  6. Cet entre­tien s’est dérou­lé avant la prise à par­tie d’Alain Finkielkraut par quelques gilets jaunes le 16 février 2019 à Paris.
  7. Janet Biehl, Le Municipalisme liber­taire, Écosociété, 2013.
  8. Il s’a­git, pour le phi­lo­sophe Bernard Manin, du nou­vel âge du gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif, consti­tué d’une élite non plus poli­tique et mili­tante mais de com­mu­ni­cants, avec des pro­grammes poli­tiques de moins en moins pré­cis. Les cli­vages ne se situent plus entre les par­tis mais à l’intérieur de chaque par­ti, et la dis­cus­sion se déplace prio­ri­tai­re­ment dans les médias.
  9. « Ne tom­bez pas amou­reux de vous-mêmes. Nous pas­sons un moment agréable ici. Mais, rap­pe­lez-vous, les car­na­vals ne coûtent pas cher. Ce qui compte, c’est le jour d’après, quand nous devrons reprendre nos vies ordi­naires. Est-ce que quelque chose aura chan­gé ? », cité dans « Occuper Wall Street, un mou­ve­ment tom­bé amou­reux de lui-même », Thomas Franck, Le Monde diplo­ma­tique, jan­vier 2013.

REBONDS

☰ Lire notre reportage « Contre le mal-vivre : quand la Meuse se rebiffe », Djibril Maïga et Elias Boisjean, janvier 2019
☰ Voir notre portfolio « Commercy : le pouvoir au peuple », Stéphane Burlot, janvier 2019
☰ Voir notre portfolio « Acte X : Liberté, Égalité, Flash-Ball », Stéphane Burlot, janvier 2019
☰ Lire notre article « Gilets jaunes : carnet d’un soulèvement », décembre 2018
☰ Voir notre portfolio « Jaune rage », Cyrille Choupas, novembre 2018

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