RéSISoL : pour une lutte syndicale internationale offensive


Entretien inédit pour Ballast
Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est, depuis ses débuts, indis­so­ciable de l’es­pace mon­dial : les tra­vailleurs et les tra­vailleuses ont donc très rapi­de­ment réflé­chi aux façons de s’or­ga­ni­ser et de résis­ter à des échelles supra-natio­nales. C’est ain­si qu’est née à Londres, en 1864, l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs ou Première Internationale. Depuis 2006, la Confédération syn­di­cale inter­na­tio­nale est la plus grosse struc­ture trans­na­tio­nale à ras­sem­bler des syn­di­cats du monde entier. Mais, face à ses pra­tiques jugées trop « réfor­mistes », le Réseau inter­na­tio­nal de soli­da­ri­té et de luttes — RéSISol , fon­dé en 2013, entend quant à lui por­ter un syn­di­ca­lisme de lutte, ouver­te­ment anti­ca­pi­ta­liste et plus offen­sif à l’é­chelle inter­na­tio­nale. Nous nous sommes entre­te­nus avec Christian Mahieux, che­mi­not à la retraite et syn­di­ca­liste de l’Union syn­di­cale Solidaires, qui a par­ti­ci­pé à sa création.

Les IVe Rencontres du Réseau inter­na­tio­nal de soli­da­ri­té et de luttes se sont tenues à Dijon fin avril. Racontez-nous com­ment est née l’i­dée de ce réseau !

Formellement, si tant est qu’on puisse par­ler de for­ma­lisme pour un réseau, il est né en mars 2013 à l’occasion d’une pre­mière ren­contre inter­na­tio­nale orga­ni­sée à Saint-Denis, en France. C’était la suite de contacts et d’un tra­vail com­mun entre plu­sieurs orga­ni­sa­tions, depuis pas mal d’années. À l’é­chelle euro­péenne, l’Union syn­di­cale Solidaires avait déjà par­ti­ci­pé à la créa­tion et l’animation d’un Réseau euro­péen des syn­di­cats alter­na­tifs et de base. Mais, au début des années 2010, celui-ci s’est un peu essouf­flé : les dis­cus­sions sur des textes de prin­cipe pre­naient le pas sur les acti­vi­tés syn­di­cales inter­na­tio­nales réelles. Dépasser ce Réseau euro­péen, tant pour le champ géo­gra­phique que pour le spectre des orga­ni­sa­tions à qui s’adresser, était une oppor­tu­ni­té de ne pas perdre les acquis des années pré­cé­dentes — tout en ne s’enfermant pas dans un cercle qui pren­drait le risque de fonc­tion­ner sur lui-même. C’est l’option que nous avons rete­nue au sein de Solidaires et dont nous avons dis­cu­té avec notam­ment les cama­rades de la Confederación gene­ral du tra­ba­jo [CGT, État espa­gnol] et de la Central sin­di­cal e popu­lar Conlutas [CSP Conlutas, Brésil]. Il s’agissait aus­si de pro­lon­ger ce qui exis­tait dans quelques sec­teurs pro­fes­sion­nels. Chez les che­mi­nots et che­mi­notes, par exemple, nous avions déjà consti­tué le Réseau Rail sans fron­tière, avec une ren­contre annuelle, un bul­le­tin, des tracts, quelques cam­pagnes com­munes : un réseau qui com­pre­nait des orga­ni­sa­tions syn­di­cales du sec­teur fer­ro­viaire euro­péennes et afri­caines, en lien avec d’autres en Asie, en Amérique du Sud et en Amérique du Nord.

Fin 2012, avec la CGT et la CSP Conlutas, nous avons lan­cé les invi­ta­tions pour une ren­contre en mars. La liste a été éta­blie de manière simple : les orga­ni­sa­tions que nous retrou­vions déjà dans des cadres com­muns à nos orga­ni­sa­tions (le Réseau euro­péen que nous avons déjà cité, des ren­contres inter­na­tio­nales à diverses occa­sions, etc.) et toutes les orga­ni­sa­tions que CGT, CSP Conlutas ou Solidaires pen­saient utile d’inviter. D’emblée, il s’agissait de fonc­tion­ner en confiance. Bien sûr, c’était la porte ouverte à de pos­sibles mani­pu­la­tions, à la sur­re­pré­sen­ta­tion de cer­tains cou­rants : faire ça aurait peut-être per­mis à cer­taines et cer­tains de briller le temps d’une réunion… Mais ça aurait aus­si abou­ti à un échec, d’emblée, du Réseau. La démarche construc­tive com­mune à nos trois orga­ni­sa­tions, dans laquelle se sont retrou­vées nombre d’autres, l’a empor­té sans pro­blème. Après Saint-Denis, les ren­contres sui­vantes se sont tenues à Sao Paulo en juin 2015 puis Madrid en jan­vier 2018. Pour cause de pan­dé­mie, la IVe n’a ces­sé d’être repor­tée depuis 2020… pour finir par se tenir du 21 au 24 avril 2022, à Dijon, donc.

Mais pour­quoi ce besoin d’un nou­veau réseau ?

« Nous ne vou­lions pas bâtir un club fer­mé pour nous ras­su­rer entre nous sur notre niveau de radi­ca­li­té. Nous vou­lons dis­po­ser d’outils per­met­tant de peser dans les rap­ports de force. »

Lors de la pre­mière ren­contre, nous avons eu un débat impor­tant à pro­pos des confé­dé­ra­tions inter­na­tio­nales exis­tantes. Nous étions una­nimes pour dire leurs insuf­fi­sances — sans doute avec des nuances entre nous, mais il n’y avait pas de dif­fé­rence notable sur ce point. C’est logique puisque nous vou­lions jus­te­ment construire une alter­na­tive à la seule exis­tence de la Confédération syn­di­cale internationale1 [CSI] et de la Fédération syn­di­cale mondiale2 [FSM]. Ni la ligne qu’on pour­rait qua­li­fier de « social-démo­crate » de la Confédération syn­di­cale inter­na­tio­nale, ni le cam­pisme de la Fédération syn­di­cale mon­diale — l’amenant à sou­te­nir des régimes et des États cri­mi­nels dont l’antisyndicalisme est une des carac­té­ris­tiques — ne cor­res­pondent à notre volon­té de construire un mou­ve­ment syn­di­cal indé­pen­dant et tra­vaillant à l’émancipation sociale, totale. Pour autant, bien enten­du, on peut se retrou­ver dans l’anticapitalisme pro­cla­mé par la FSM (mais pas du tout, c’est le moins qu’on puisse dire, dans ses sou­tiens et/ou silences à des régimes liber­ti­cides, sous pré­texte qu’ils s’opposent à l’impérialisme éta­su­nien). De même, les cam­pagnes de soli­da­ri­té de la CSI envers des syn­di­cats, voire des peuples, vic­times de la répres­sion sont justes, mais la volon­té poli­tique de ne pas remettre en cause le capi­ta­lisme ne peut nous convenir.

Quelles étaient ces « nuances » ?

La CSP Conlutas et la CGT, par exemple, consi­dé­raient que nous ne pou­vions accep­ter au sein du Réseau des orga­ni­sa­tions par ailleurs membres de la CSI ou de la FSM. Pour Solidaires, nous avons défen­du un posi­tion­ne­ment contraire : nous défi­nis­sons de quel type de syn­di­ca­lisme nous nous récla­mons, quelles actions nous vou­lons mener, etc., et les orga­ni­sa­tions qui se retrouvent là-dedans peuvent rejoindre le Réseau. C’est à cha­cune d’entre elles, le cas échéant, de juger ce qui est contra­dic­toire ou pas dans sa démarche, ce qui est tran­si­toire ou non. C’est l’option mise en avant par Solidaires qui a été rete­nue. C’est une marque du sou­ci de construc­tion, d’ouverture : nous ne vou­lions pas bâtir un club fer­mé pour nous ras­su­rer entre nous sur notre niveau de radi­ca­li­té. Nous vou­lons dis­po­ser d’outils per­met­tant de peser dans les rap­ports de force, de contri­buer réel­le­ment à la défense des reven­di­ca­tions immé­diates et à la rup­ture avec le sys­tème capi­ta­liste. Ça sup­pose que chaque orga­ni­sa­tion tienne compte des autres, ne vienne pas seule­ment défendre ses posi­tions. Dans le cas évo­qué, les cama­rades de la CGT ont dépas­sé leur posi­tion de congrès qui éta­blis­sait qu’ils et elles devaient reje­ter toute alliance avec les syn­di­cats « traîtres », pour per­mettre au Réseau d’avancer.

[Pablo Palazuelo]

Organisationnellement, que signi­fie être un réseau ? 

Essentiellement, ça signi­fie qu’il n’y a pas de coti­sa­tions à payer pour être membre, pas de vote par man­dats dans les congrès et, d’ailleurs, pas de vote et pas de congrès. Nos échéances bien­nales sont des ren­contres inter­na­tio­nales où les diverses motions, les textes à pro­pos de l’autogestion, du fémi­nisme, du colo­nia­lisme, des droits des per­sonnes migrantes et de la résis­tance à la répres­sion sont vali­dées au consen­sus. De même pour l’actualisation du mani­feste. Il y a une petite cen­taine d’organisations, mais avec un nombre d’adhérents et adhé­rentes, une place dans les luttes, un poids dans les rap­ports de force dif­fé­rents : des orga­ni­sa­tions syn­di­cales natio­nales inter­pro­fes­sion­nelles, des fédé­ra­tions natio­nales pro­fes­sion­nelles, des unions locales inter­pro­fes­sion­nelles, des syn­di­cats locaux et, parce qu’il faut tenir compte des réa­li­tés qui varient selon les orga­ni­sa­tions et les pays, quelques cou­rants ou ten­dances syn­di­cales. Europe, Afrique, Amériques et, plus fai­ble­ment, l’Asie sont repré­sen­tées. Pour ce qui est des sec­teurs pro­fes­sion­nels, c’est à l’image de bien des orga­ni­sa­tions syn­di­cales : édu­ca­tion, fer­ro­viaire, san­té, centres d’appel, indus­trie, admi­nis­tra­tion publique, social, com­merce et ser­vices, poste, etc. Trois orga­ni­sa­tions assument la coor­di­na­tion du Réseau avec Solidaires : CGT [État espa­gnol], CSP Conlutas [Brésil], Confederazione Unitaria di Base [CUB, Italie]. Grossièrement, on peut dire qu’elles repré­sentent dans leur pays à peu près la même chose que Solidaires en France : des orga­ni­sa­tions mino­ri­taires mais implan­tées natio­na­le­ment et pesant de manière indé­niable dans cer­tains sec­teurs. Si on se réfère à la tota­li­té des orga­ni­sa­tions membres, vu la diver­si­té que nous avons évo­quée aupa­ra­vant, c’est plus dif­fi­cile à éva­luer — mais je pense qu’on peut tou­te­fois dire à peu près la même chose.

Les orga­ni­sa­tions à l’o­ri­gine de la créa­tion du RéSISoL ont des fonc­tion­ne­ments et des posi­tion­ne­ments dif­fé­rents. Il n’y a par exemple pas d’é­qui­va­lents de la Charte d’Amiens, socle his­to­rique du syn­di­ca­lisme en France, dans beau­coup de pays. Sur quelles bases com­munes avez-vous réus­si à fon­der ce réseau ?

La Charte d’Amiens est une réfé­rence fran­çaise, c’est exact. Mais l’indépendance de classe, l’autonomie de la classe ouvrière, sa capa­ci­té à s’organiser et déci­der elle-même sans être diri­gée par des élé­ments exté­rieurs à elle, ça, c’est une orien­ta­tion poli­tique syn­di­cale qui tra­verse le monde. La base com­mune, on la trouve dans le mani­feste qui fonde « l’adhésion » au Réseau. Ensemble, nous vou­lons construire « l’outil com­mun inter­na­tio­nal néces­saire à toutes les forces syn­di­cales qui se reven­diquent et pra­tiquent un syn­di­ca­lisme de luttes, anti­ca­pi­ta­liste, auto­ges­tion­naire, démo­cra­tique, éco­lo­giste, indé­pen­dant des patrons et des gou­ver­ne­ments, inter­na­tio­na­liste, et lut­tant contre toutes formes d’oppression (patriar­cat, racisme, homo­pho­bie, xéno­pho­bie). La démo­cra­tie ouvrière, l’auto-organisation des tra­vailleurs et tra­vailleuses sont aus­si par­mi nos réfé­rences com­munes ». La CGT de l’État espa­gnol se réfère à l’anarchosyndicalisme, la CSP Conlutas est ani­mée par des mili­tantes et mili­tantes trots­kystes moré­nistes, Solidaires parle d’un syn­di­ca­lisme de trans­for­ma­tion sociale… Alors ? On en reste là, chaque orga­ni­sa­tion se féli­cite de son purisme éva­lué à l’aune de ses seuls propres cri­tères et on se dés­in­té­resse de la construc­tion d’un outil com­mun pour peser sur le rap­port de forces, pour le chan­ge­ment social radi­cal ? Ou alors c’est bien le but com­mun qui est pri­vi­lé­gié, et on voit ensemble com­ment tenir compte des posi­tions, dis­cus­sions, cultures, réfé­rences propres à cha­cune de nos orga­ni­sa­tions — ce qui sup­pose de savoir les assou­plir par­fois ? Ce qui est déter­mi­nant est que chaque orga­ni­sa­tion rende compte à ses militant·es de ce qui est fait au sein du réseau afin que chaque col­lec­tif syn­di­cal puisse com­prendre et contrô­ler celui-ci ! 

Après la créa­tion d’un réseau comme le vôtre, com­ment faire pour que l’in­ter­na­tio­na­lisme ne soit pas qu’une simple invo­ca­tion au sein des struc­tures syndicales ?

« Dans les faits, quelle part de nos acti­vi­tés syn­di­cales consa­crons-nous à bâtir et faire vivre des soli­da­ri­tés inter­na­tio­nales actives ? »

« Prolétaires de tous les pays, unis­sez-vous », « La classe ouvrière n’a pas de fron­tière » : mais, dans les faits, quelle part de nos acti­vi­tés syn­di­cales (temps, éner­gie, finances, etc.) consa­crons-nous à bâtir et faire vivre des soli­da­ri­tés inter­na­tio­nales actives ? Avec les popu­la­tions matra­quées par les ins­ti­tu­tions finan­cières capi­ta­listes ? Avec les peuples dont l’existence même est niée par les colo­nia­listes de tous bords ? Avec les tra­vailleuses et les tra­vailleurs pour qui l’esclavage demeure une réa­li­té contem­po­raine ? Avec les femmes consi­dé­rées comme des objets dans tant de pays ? Avec nos col­lègues d’autres pays, d’autres conti­nents ? Avec les tra­vailleuses et tra­vailleurs de filiales à l’étranger de mul­ti­na­tio­nales « fran­çaises » ? La tâche est immense, oui. Pas plus que de vou­loir « chan­ger le monde », en limi­tant son action mili­tante à « chez nous » !

Une fois ce dur constat dres­sé, il faut dire aus­si ce que nous fai­sons, car ce n’est pas rien. Ainsi, plu­sieurs des struc­tures pro­fes­sion­nelles de Solidaires, notam­ment par­mi les his­to­riques, ont une affi­lia­tion et une acti­vi­té inter­na­tio­nale de longue date, à tra­vers des fédé­ra­tions inter­na­tio­nales sec­to­rielles. Souvent, des cama­rades de nos syn­di­cats y jouent un rôle pré­pon­dé­rant : c’est le cas, par exemple, du Syndicat natio­nal des jour­na­listes [SNJ] ou de Solidaires Finances publiques. D’autres ont fait le choix de construire des réseaux syn­di­caux inter­na­tio­naux dans leur champ d’activité : SUD-Rail est à l’origine du Réseau Rail sans fron­tière, Sud Santé sociaux coa­nime le Réseau euro­péen pour le droit à la san­té et à la pro­tec­tion sociale, Sud PTT a mis en place un réseau inter­na­tio­nal dans les centres d’appel. Solidaires est aus­si très pré­sent, depuis l’origine, dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste (Forums sociaux, Contre-som­mets, Alter-sum­mit, Attac, etc.). Nous le sommes aus­si dans les mou­vances telles que Transnational social strike, la coor­di­na­tion des salarié·es d’Amazon ou la Fédération trans­na­tio­nale des cour­siers. Le tra­vail que nous menons en France sur cer­tains sujets trouve aus­si un pro­lon­ge­ment inter­na­tio­nal : autour de l’autogestion avec le Réseau inter­na­tio­nal de l’économie des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, sur le cli­mat avec des coor­di­na­tions comme Global cli­mate strike, à tra­vers les liens avec diverses orga­ni­sa­tions de tra­vailleurs et tra­vailleuses immigré.es ou de sou­tien à ceux-ci et celles-ci. La com­mis­sion inter­na­tio­nale de Solidaires assure aus­si des liens étroits avec des peuples en lutte : Palestine, Syrie, Kurdistan, Chiapas, Hong Kong…

[Pablo Palazuelo]

Le Réseau syn­di­cal inter­na­tio­nal de soli­da­ri­té et de luttes est un lieu per­met­tant la mise en com­mun d’histoires et de réa­li­tés dif­fé­rentes. Son effi­ca­ci­té réelle passe par la dyna­mi­sa­tion du tra­vail inter­na­tio­nal dans les sec­teurs pro­fes­sion­nels. Comme pour tout le reste de notre acti­vi­té syn­di­cale, il faut que nos infor­ma­tions, nos réflexions, nos actions, soient en phase avec ce qui se fait sur le ter­rain. Lors d’un congrès Solidaires, en 2017, nous avions défi­ni un man­dat de tra­vail. Plutôt que de le para­phra­ser, citons-le : « Il faut par exemple pro­po­ser à nos équipes syn­di­cales locales, aux sec­tions syn­di­cales, des tracts inter­na­tio­naux axés sur la réa­li­té du tra­vail quo­ti­dien dans l’entreprise ou le ser­vice, il faut orga­ni­ser des tour­nées syn­di­cales inter­na­tio­nales, des réunions entre struc­tures syn­di­cales trans­fron­ta­lières. […] Solidaires doit s’engager plus avant dans la prise en charge du tra­vail au sein du Réseau des quatre thèmes rete­nus lors de la ren­contre de 2015 : Autogestion et contrôle ouvrier, cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux, droits des femmes, migra­tions. […] La ques­tion de l’élargissement du Réseau est une de nos prio­ri­tés ; nous devons mettre à pro­fit le tra­vail inter­na­tio­nal déjà réa­li­sé par plu­sieurs de nos orga­ni­sa­tions, suivre plus effi­ca­ce­ment les contacts pris à tra­vers l’activité de la com­mis­sion inter­na­tio­nale. […] Pour fran­chir un cap dans cette construc­tion, nous devons mieux faire connaître le Réseau, ren­for­cer sa visi­bi­li­té ». Il reste de quoi faire, mais ça avance.

Comment par­ve­nez-vous à trou­ver un lan­gage com­mun pour faire dia­lo­guer les reven­di­ca­tions des dif­fé­rentes struc­tures syn­di­cales, en dépas­sant les dif­fé­rences des modes d’or­ga­ni­sa­tion natio­naux, voire régio­naux ? Rien que l’i­dée d’au­to­ges­tion, ou l’ex­pres­sion « contrôle ouvrier », ont des signi­fi­ca­tions dif­fé­rentes selon les endroits.

C’est une des dif­fi­cul­tés du syn­di­ca­lisme inter­na­tio­nal. Mais en réa­li­té cette dif­fi­cul­té existe aus­si au plan natio­nal, voire local : « grève géné­rale ! », « conver­gences des luttes », oui, bien sûr, mais com­ment construire des orga­ni­sa­tions et des mou­ve­ments qui per­mettent à celles et ceux du sec­teur fer­ro­viaire de faire grève en même temps que le per­son­nel des EHPAD, les aides à domi­cile ou les sans-papiers du sous-trai­tant de la poste ? Ce n’est ni plus facile ni vrai­ment plus com­pli­qué à l’échelle inter­na­tio­nale. Il faut juste mettre en œuvre les moyens néces­saires aux objec­tifs qu’on se fixe. Si c’est la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale et l’action inter­na­tio­nale qui sont des prio­ri­tés parce « les patrons, eux, sont orga­ni­sés par-delà les fron­tières », alors il faut y consa­crer du temps et des moyens. Mais pas seule­ment dans les réunions natio­nales ou fédé­rales ! Surtout dans les syn­di­cats et les sec­tions syn­di­cales — c’est bien de là que nous vou­lons construire notre syn­di­ca­lisme. Entretenir des liens avec des col­lec­tifs syn­di­caux simi­laires d’autres pays dans le monde n’est pas très com­pli­qué. Diffuser à tous les syndiqué∙es des infor­ma­tions syn­di­cales inter­na­tio­nales est aus­si à la por­tée de tous et toutes. Voilà deux exemples d’internationalisme aus­si peu gran­di­lo­quents que réel­le­ment concret !

« L’essentiel est le tra­vail dans la durée, à par­tir et en rela­tion avec ce qui se passe dans les entre­prises, ser­vices et col­lec­tifs syn­di­caux de base. »

Au sein du Réseau il y a tout de même les ques­tions de tra­duc­tion qu’on ne peut gom­mer. Pour les ren­contres inter­na­tio­nales, c’est un poste finan­cier impor­tant car l’interprétariat est indis­pen­sable. Pour le tra­vail quo­ti­dien, pour les acti­vi­tés sec­to­rielles, on fait avec les moyens du bord : des cama­rades tra­duisent béné­vo­le­ment, on se débrouille par­fois sans tra­duc­tion. Mais pour en reve­nir à la néces­si­té d’avoir du maté­riel dif­fu­sable aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses, il est évident qu’un tract inter­na­tio­nal n’a d’intérêt que tra­duit en plu­sieurs langues. Autogestion, contrôle ouvrier, entre­prises récu­pé­rées, éco­no­mie des tra­vailleurs et tra­vailleuses : autant de termes qui traitent de la même pro­blé­ma­tique. Mais tout l’enjeu est là : com­prendre qu’à la fois ça recouvre une même pré­oc­cu­pa­tion mais aus­si des diver­gences poli­tiques, tac­tiques, cultu­relles… Là encore, il faut se rap­pe­ler ce qu’on veut pri­vi­lé­gier : impo­ser et « gagner » l’utilisation de nos termes de réfé­rence ou faire en sorte qu’ensemble on dis­cute et on agisse à pro­pos du confé­dé­ra­lisme kurde, des entre­prises récu­pé­rées d’Amérique du Sud, des expé­riences auto­ges­tion­naires euro­péennes, du contrôle ouvrier qui n’a rien à voir avec la coges­tion capi­ta­liste, etc. 

Parvenez-vous à mener des actions com­munes transnationales ? 

Oui. Il y en a même que nous n’avons pas inven­té et dans les­quelles nous nous ins­cri­vons : les mani­fes­ta­tions du 1er mai dans tous les conti­nents, la cam­pagne de Boycott, dés­in­ves­tis­se­ment et sanc­tions contre l’apartheid de l’État israé­lien à l’encontre du peuple pales­ti­nien, la Journée inter­na­tio­nale pour les droits des femmes du 8 mars… Au-delà, le Réseau est un outil pour mener des actions au sein de groupes inter­na­tio­naux (Amazon, La Poste, des centres d’appel, Renault, etc.) et de sec­teurs pro­fes­sion­nels dont les carac­té­ris­tiques sont proches quel que soit le pays (fer­ro­viaire, édu­ca­tion, per­son­nel hos­pi­ta­lier, etc.). La réponse à la ques­tion des sec­teurs les plus dyna­miques n’est pas évi­dente : ça peut varier selon les moments. L’essentiel, là encore, comme pour l’ensemble des acti­vi­tés syn­di­cales, est le tra­vail dans la durée, à par­tir et en rela­tion avec ce qui se passe dans les entre­prises, ser­vices et col­lec­tifs syn­di­caux de base. De ce point de vue, ne le cachons pas, il y a du pain sur la planche et des retards à com­bler si nous vou­lons nous doter d’outils syn­di­caux per­met­tant de ren­ver­ser la vapeur vis-à-vis des exploiteurs.

[Pablo Palazuelo]

Quelles ont été les conclu­sions des ren­contres de Dijon ? Quelles pro­blé­ma­tiques com­munes et géné­rales se dégagent des dis­cus­sions qui y ont eu lieu ? 

Reprendre ici l’ensemble du mani­feste (même s’il n’est pas exces­si­ve­ment long) n’est sans doute pas pos­sible. Mais en citer des extraits est sans doute le meilleur moyen de répondre à vos ques­tions. « La bour­geoi­sie et les gou­ver­ne­ments mènent une guerre sociale contre les tra­vailleuses et les tra­vailleurs. Les crises éco­no­miques, finan­cières, éco­lo­giques et sociales s’entremêlent et s’autoalimentent. Cette crise glo­bale propre au capi­ta­lisme montre l’impasse d’un déve­lop­pe­ment basé sur un par­tage de plus en plus inégal de la richesse pro­duite par l’exploitation des tra­vailleuses et des tra­vailleurs, la déré­gle­men­ta­tion finan­cière, le libre-échange géné­ra­li­sé et le mépris des impé­ra­tifs éco­lo­giques. […] Le syn­di­ca­lisme a la res­pon­sa­bi­li­té d’organiser la résis­tance à l’échelle inter­na­tio­nale, pour construire à tra­vers les luttes, la néces­saire trans­for­ma­tion sociale anti­ca­pi­ta­liste. Nous vou­lons construire un sys­tème, d’où soit ban­ni l’exploitation, fon­dé sur les biens com­muns, sur une redis­tri­bu­tion éga­li­taire des richesses entres toutes celles et tous ceux qui la créent (c’est-à-dire les tra­vailleuses et les tra­vailleurs), sur les droits de ces dernier·es et sur un déve­lop­pe­ment éco­lo­gi­que­ment sou­te­nable. […] Notre syn­di­ca­lisme allie la défense des inté­rêts immé­diats des tra­vailleuses et tra­vailleurs, et la volon­té de chan­ge­ment social pro­fond. Il ne se limite pas au champ reven­di­ca­tif éco­no­mique, il englobe des sujets comme le droit au loge­ment, à la terre, l’égalité entre hommes et femmes, l’antiracisme, la lutte contre l’homophobie et la xéno­pho­bie, l’écologie, l’anticolonialisme, etc. Les inté­rêts que nous défen­dons sont ceux de la classe ouvrière (tra­vailleuses et tra­vailleurs en acti­vi­té for­melle ou infor­melle, en retraite, chô­meuses et chô­meurs, jeunes en for­ma­tion). Ils s’articulent avec ceux des peuples de toutes les régions du monde. En cela, nous nous oppo­sons fron­ta­le­ment au patro­nat, aux gou­ver­ne­ments et ins­ti­tu­tions qui sont à son ser­vice, et nous reven­di­quons notre auto­no­mie vis-à-vis de toute orga­ni­sa­tion poli­tique. […] Nous déci­dons de ren­for­cer, élar­gir, rendre plus effi­cace, un réseau du syn­di­ca­lisme com­ba­tif, de luttes et démo­cra­tique, auto­nome, indé­pen­dant des patrons et des gou­ver­ne­ments, anti­ca­pi­ta­liste, fémi­niste, éco­lo­giste, inter­na­tio­na­liste, construi­sant le chan­ge­ment par les luttes col­lec­tives, com­bat­tant toutes les formes d’oppression (machisme, racisme, homo­pho­bie, xéno­pho­bie, etc…). »

Les objec­tifs du réseau sont d’a­gir « dans la durée, pour la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale, et notam­ment contre toute répres­sion anti­syn­di­cale », tout en menant un com­bat « contre toutes les oppres­sions » — clas­sistes, sexistes, racistes. Ces enga­ge­ments ont voca­tion à se tra­duire par un appui aux « luttes et des cam­pagnes inter­na­tio­nales, en réaf­fir­mant le droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion de tous les peuples ». Ces actions peuvent se mener à la fois dans les dif­fé­rentes sec­teurs pro­fes­sion­nels, ou de manière trans­ver­sale. Le site Internet du RéSISoL consti­tue sa vitrine, qui per­met de réunir les com­mu­ni­qués — ça peut sem­bler déri­soire mais la visi­bi­li­té inter­na­tio­nale a un véri­table impact auprès de cer­tains gou­ver­ne­ments — et les pro­duc­tions des membres.

Quelque chose de par­ti­cu­lier a‑t-il rete­nu votre atten­tion, durant cette qua­trième et der­nière rencontre ?

Deux faits. Tout d’abord : cin­quante-deux syn­di­ca­listes ont été inter­dits et inter­dites de réunion inter­na­tio­nale pour cause de visas non déli­vrés. Ils et elles devaient venir du Soudan, du Maroc, du Pakistan, d’Inde, du Mali, du Sahara occi­den­tal. Et puis on ne peut pas­ser sous le silence le fait que cette ren­contre a eu lieu en Europe, dans un moment où la guerre tou­chait une par­tie de ce conti­nent. Dès l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, le Réseau syn­di­cal inter­na­tio­nal de soli­da­ri­té et de luttes avait publié un texte expli­ci­tant notre posi­tion­ne­ment et nos actions en tant que syn­di­ca­listes — donc inter­na­tio­na­listes, anti-impé­ria­listes, etc. Une mili­tante syn­di­cale ukrai­nienne était pré­sente à Dijon pour nos ren­contres. Par ailleurs, depuis février, nous avions orga­ni­sé des réunions en visio avec des syn­di­ca­listes d’Ukraine, col­lec­té de l’argent et du maté­riel, publié régu­liè­re­ment des infor­ma­tions, par­ti­ci­pé à des cadres uni­taires fran­çais et inter­na­tio­naux, lan­cé l’idée d’un convoi inter­syn­di­cal fran­çais, orga­ni­sé un pre­mier convoi syn­di­cal du Réseau syn­di­cal inter­na­tio­nal de soli­da­ri­té et de luttes. Au sein du Réseau : aucun sou­ci à condam­ner le régime de Poutine — contrai­re­ment aux posi­tions déve­lop­pées par la FSM. Mais la manière d’aborder les choses varie selon les his­toires poli­tiques des pays : le poids des coups d’États éta­su­niens pèse dans toute l’Amérique latine, la pré­sence dans le pays de bases mili­taires de l’al­liance nord-atlan­tique influe sur la force anti-OTAN au sein du mou­ve­ment ouvrier ita­lien, etc. Face à la guerre, aux mas­sacres, aux remises en cause des droits des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, il nous fal­lait impé­ra­ti­ve­ment évi­ter la divi­sion tout en demeu­rant ferme sur le fait que notre prio­ri­té est de répondre aux demandes de nos cama­rades syn­di­ca­listes sur place : sou­te­nir la résis­tance du peuple d’Ukraine. D’où l’adoption, par­mi de nom­breuses autres, de deux motions sur ce sujet3, qui illus­trent la pos­si­bi­li­té de prendre des posi­tions de fond tout en res­pec­tant les dif­fé­rences dans l’ap­pré­hen­sion d’un sujet.


Illustration de ban­nière : Pablo Palazuelo


  1. Fondée en 2006 suite à la fusion de deux orga­ni­sa­tions pré­exis­tantes, sous l’im­pul­sion notam­ment de la CGT fran­çaise, la CSI est la plus grosse orga­ni­sa­tion syn­di­cale inter­na­tio­nale. Elle est jugée trop réfor­miste par ses détrac­teurs.
  2. Fondée à paris en 1945, long­temps hégé­mo­nique mais en perte de vitesse après la chute du bloc de l’Est, la FSM se défi­nit comme anti­ca­pi­ta­liste et anti-impé­ria­liste. Ses détrac­teurs lui reprochent d’être res­tée une orga­ni­sa­tion mar­quée par le sta­li­nisme. Elle s’op­pose for­te­ment à la CSI.
  3. Ici et .

REBONDS

☰ Lire notre traduction « Un syndicat chez Amazon : comment la gauche doit s'ancrer dans le monde du travail », Costas Lapavitsas, Madhav Ramachandran et Yannis Bougiatiotis, avril 2022
☰ Lire notre traduction « Femmes en grève : vers un nouveau féminisme de classe ? », Josefina L. Martinez, mars 2022
☰ Lire les bonnes feuilles « Une histoire du syndicat Industrial Workers of the World », Peter Cole, David M. Struthers et Kenyon Zimmer, avril 2021
☰ Lire notre entretien avec Charles Piaget : « La lutte des Lip », septembre 2020
☰ Lire notre article « Argentine un syndicalisme de masse », Arthur Brault Moreau, mars 2019
☰ Lire notre entretien avec Annick Coupé : « Le syndicalisme est un outil irremplaçable », juillet 2018

 
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