Racisme anti-blancs : quand les mots rompent avec le réel


Texte inédit pour le site de Ballast

À l’origine, une inter­view de Lilian Thuram parue début sep­tembre dans un jour­nal ita­lien : ques­tion­né sur les « cris de singe » racistes que subissent cer­tains joueurs dans les stades, l’ancien foot­bal­leur a esti­mé qu’« il est néces­saire d’avoir le cou­rage de dire que les Blancs pensent être supé­rieurs et qu’ils croient l’être ». S’en est sui­vie une polé­mique média­tique sur le « racisme anti-Blancs » et la vali­di­té, ou non, du concept même. Dans un article publié sur Mediapart, l’historien Nicolas Lebourg avance pour sa part que « le dis­cours tenu par les obsé­dés du racisme anti-Blancs est fac­tuel­le­ment faux », mais qu’il n’est pas pour autant « ration­nel de faire de la for­mule le racisme anti-Blancs n’existe pas un man­tra de gauche ». Mélusine, mili­tante fémi­niste et anti­ra­ciste, a tenu à réagir : le racisme est avant tout un rap­port social sys­té­mique, et ne peut être réduit à un simple sys­tème idéo­lo­gique.


Quelques jours après qu’a été rejoué, à l’université d’été de la France insou­mise, le débat sur le sens du mot isla­mo­pho­bie, c’est au tour du « racisme anti-blancs »1Note de la rédac­tion : Nous avons res­pec­té la volon­té de l’au­trice d’é­crire « blanc » et « non-blanc » sans majus­cule. Celle-ci s’en explique dans d’autres articles : elle n’ap­plique pas la règle typo­gra­phique de la majus­cule aux peuples ou aux groupes eth­niques puis­qu’elle entend dési­gner, dans ce cadre de réflexion, un groupe social. de faire son grand retour polé­mique. Colère et las­si­tude : ce n’est plus la droite réac­tion­naire qui mène la danse, ce sont les intel­lec­tuels de gauche. 14 ans après la publi­ca­tion de l’appel contre les « raton­nades anti-Blancs », signé notam­ment par Alain Finkielkraut et Pierre-André Taguieff, la presse n’a plus besoin d’aiguillon pour s’emparer du sujet. Le 9 sep­tembre 2019, Le Monde redif­fu­sait une « enquête » de 2012 sur la « réa­li­té peu étu­diée » du racisme anti-blancs — enquête qui mal­mène hon­teu­se­ment les résul­tats de l’enquête TeO qu’elle pré­tend analyser2Élise Vincent, « Racisme anti-Blancs : la for­mule qui fâche », Le Monde, 25 octobre 2012, repu­blié le 9 sep­tembre 2019.. Le même jour, Mediapart publiait une chro­nique de l’historien Nicolas Lebourg contre le « dogme » de la gauche anti­ra­ciste qui s’entête à refu­ser toute vali­di­té à ce concept. Un sujet sans doute plus exci­tant que celui des cris de singe dans les stades de foot euro­péens.

« En pré­ten­dant que l’islamophobie ne serait qu’une cri­tique de la reli­gion ou le racisme une idéo­lo­gie de haine, on réduit la focale et le champ de lutte pos­sible. »

Cette éclipse de l’événement raciste à l’origine de la polé­mique résume à elle seule l’enjeu de ces débats. On ne sau­rait les réduire à de simples dif­fé­rends lexi­caux, puisque contes­ter le sens des mots, celui d’islamophobie et celui de racisme, c’est aus­si désar­mer ceux qui s’en servent et, en l’occurrence, pri­ver ceux qui étu­dient et qui com­battent le racisme des outils qui leur sont néces­saires pour le dire, le décrire, l’analyser et, fina­le­ment, com­prendre com­ment le détruire. Il s’agit bien d’une bataille de mots, mais elle n’est pas que cela, elle est tout cela : c’est une bataille à pro­pos de ce qu’il est pos­sible de dire et de mon­trer de la réa­li­té sociale dans laquelle nous vivons, et donc à pro­pos de ce qu’il est pos­sible d’y chan­ger. En pré­ten­dant que l’islamophobie ne serait qu’une cri­tique de la reli­gion ou le racisme une idéo­lo­gie de haine, on réduit la focale et le champ de lutte pos­sible.

Que la droite réac­tion­naire s’emploie à diluer la signi­fi­ca­tion du mot « racisme » en inven­tant des concepts de toutes pièces sans se sou­cier de leur rap­port à la réa­li­té n’est pas sur­pre­nant : elle y a des inté­rêts poli­tiques et maté­riels évi­dents. Mais que la gauche s’obstine à entre­te­nir une obs­cu­ri­té concep­tuelle et lexi­cale sur les ques­tions de racisme, qu’elle refuse de tenir compte des tra­vaux de recherche pro­duits depuis des décen­nies sur ce sujet, qu’elle ne dis­cerne plus les enjeux poli­tiques qu’il y a à bien défi­nir le racisme et son fonc­tion­ne­ment pour le com­battre, voi­là qui met en rage. Pour cette rai­son, il est néces­saire de faire à nou­veau ce qu’on n’imaginait plus devoir faire : reve­nir sur les défi­ni­tions fon­da­men­tales et les démons­tra­tions élé­men­taires, en s’appuyant sur les tra­vaux des cher­cheurs spé­cia­listes des ques­tions de racisme. La chro­nique de Lebourg est un maté­riau adé­quat pour se livrer à ce tra­vail, dans la mesure où elle s’articule à plu­sieurs fal­si­fi­ca­tions concep­tuelles, dis­tor­dant les posi­tions expri­mées par les mondes aca­dé­mique comme mili­tant.

Theo Van Doesburg, Design for Leaded Light Window (1921)

Le racisme, un système social de domination

La ten­ta­tive de Lebourg de don­ner sa chance au concept de racisme anti-blancs repose en effet sur un unique coup argu­men­ta­tif : il sub­sti­tue une défi­ni­tion par­tielle et mino­ri­taire du racisme à celle qu’utilisent réel­le­ment les cher­cheurs et les mili­tants aux­quels il s’attaque : le racisme serait non pas un « sys­tème struc­tu­rel de dis­cri­mi­na­tions sociales » mais un « sys­tème idéo­lo­gique », voire un simple « pro­jet poli­tique », qui pour­rait selon lui être com­pa­ré au com­mu­nisme ou à l’écologie. Il écrit ain­si : « les intel­lec­tuels qui défendent l’idée que le racisme anti-Blancs n’existe pas ins­crivent plus leur ana­lyse dans le cadre des struc­tures sociales que dans celui des pro­jets poli­tiques et des repré­sen­ta­tions cultu­relles au long cours ». Outre le refus d’obstacle que ce glis­se­ment de défi­ni­tion repré­sente, il est lar­ge­ment contes­table : d’abord, parce qu’il choi­sit arbi­trai­re­ment d’ignorer la réa­li­té maté­rielle de la socié­té pour s’intéresser exclu­si­ve­ment aux idées. Ensuite, parce qu’il écarte, sans le jus­ti­fier, la défi­ni­tion qui pré­vaut aujourd’hui et depuis des décen­nies dans les tra­vaux de recherche en sciences sociales et par­mi les mili­tants anti­ra­cistes, en France et à l’étranger.

« Le racisme [est] un prin­cipe d’organisation de la socié­té, un sys­tème de domi­na­tion, fina­le­ment un rap­port social »

Appliquée au sexisme, cette redé­fi­ni­tion aurait par exemple des consé­quences dras­tiques : le terme ne dési­gne­rait alors que les idéo­lo­gies poli­tiques qui reven­diquent expli­ci­te­ment l’essentialisation de la fémi­ni­té, l’infériorité des femmes ou leur relé­ga­tion dans l’espace domes­tique. Autrement dit, il ne concer­ne­rait que des mou­ve­ments reli­gieux conser­va­teurs, cer­tains par­tis de droite ou d’extrême droite et quelques groupes mas­cu­li­nistes confi­den­tiels. Le sexisme ain­si enten­du ne recou­vri­rait ni les repré­sen­ta­tions col­lec­tives, ni les normes sociales rela­tives aux rôles sexués. Il ne par­le­rait ni des habi­tus, ni des pra­tiques atta­chées à la fémi­ni­té ou à la mas­cu­li­ni­té. Il igno­re­rait les inéga­li­tés ins­ti­tu­tion­nelles, les vio­lences, l’exploitation domes­tique, et fina­le­ment toute la maté­ria­li­té quo­ti­dienne et réa­li­sée du sexisme. Il ne dirait, fina­le­ment, rien du patriar­cat, de l’organisation de la socié­té, de la domi­na­tion vécue et entre­te­nue.

C’est pour évi­ter cette impasse idéa­liste que la plu­part des cher­cheurs en sciences sociales pré­fèrent à la défi­ni­tion de Lebourg une défi­ni­tion forte, qui consi­dère le racisme comme un prin­cipe d’organisation de la socié­té, un sys­tème de domi­na­tion, fina­le­ment un rap­port social, celui qu’entretiennent des groupes dis­tin­gués et hié­rar­chi­sés par un prin­cipe racial3Lila Belkacem [et al.], « Prendre au sérieux les recherches sur les rap­ports sociaux de race », Mouvements, février 2019.. Cette défi­ni­tion per­met de lier la struc­ture et la super­struc­ture, de dire la réa­li­té maté­rielle et l’hégémonie cultu­relle qui vient la jus­ti­fier et l’entretenir. Elle prend au sérieux le pro­ces­sus d’altérisation et d’hostilité — de raci­sa­tion4Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste. Genèse et lan­gage actuel, Mouton, 1972. — qui, au-delà des idéo­lo­gies poli­tiques et scien­ti­fiques racistes, a façon­né les ima­gi­naires, les corps, le lan­gage et l’organisation sociale, au fil de plu­sieurs siècles d’esclavage, d’exploitation éco­no­mique, d’occupation mili­taire, de ges­tion admi­nis­tra­tive, de dis­cri­mi­na­tions en droit et en fait, de dépré­cia­tion esthé­tique, morale, cultu­relle et sym­bo­lique.

Theo Van Doesburg, Counter Composition XIV (1925)

Les blancs, un groupe social dominant

C’est donc sur une défi­ni­tion réduc­trice du racisme que s’appuie Lebourg lorsqu’il dénonce l’essentialisation raciste consis­tant à pré­tendre qu’un « groupe bio­lo­gique » (sic) pour­rait avoir le mono­pole d’une idéo­lo­gie poli­tique. Ce fai­sant, il conteste un argu­ment que per­sonne n’avance, sans doute parce qu’il mécon­naît pro­fon­dé­ment les nom­breux tra­vaux de sciences sociales sur le groupe blanc. « L’un des pro­blèmes majeurs des polé­miques actuelles est qu’elles tiennent la sub­di­vi­sion raciale entre Blancs et Noirs comme un fait acquis, natu­rel et mul­ti­sé­cu­laire », affirme Lebourg. De fait, l’ensemble de la lit­té­ra­ture sur le sujet démontre le contraire. L’organisation raciale du monde social est tou­jours envi­sa­gée non comme une réa­li­té intem­po­relle ou néces­saire, mais comme le pro­duit d’une his­toire longue, dont la forme actuelle est l’héritière de l’Empire, de l’esclavage et de la colo­ni­sa­tion européens5Nell Irvin Painter, The History of White People, W. W. Norton & Company, 2010.. Les cher­cheurs fran­çais ont d’ailleurs par­ti­cu­liè­re­ment étu­dié la consti­tu­tion socio­his­to­rique du groupe blanc, notam­ment en colo­nies, à tra­vers la créa­tion admi­nis­tra­tive des caté­go­ries raciales ou l’évolution des sciences racialistes6Sylvie Laurent et Thierry Leclère (dir.), De quelle cou­leur sont les Blancs ?, La Découverte, 2013..

« Les blancs sont en réa­li­té appré­hen­dés comme un groupe social pro­duit par le racisme lui-même : ils sont blancs parce qu’ils entre­tiennent un rap­port de domi­na­tion par­ti­cu­lier avec les groupes raci­sés. »

Aux États-Unis, la construc­tion du groupe blanc comme posi­tion socioé­co­no­mique dont les fron­tières varient dans le temps et l’espace a éga­le­ment don­né lieu à une lit­té­ra­ture importante7Noel Ignatiev, How the Irish Became White : Irish-Americans and African-Americans in the 19th Century, Routledge, 1995 ; Karen Brodkin, How Jews Became White Folks and What That Says About Race in America, Rutgers University Press, 1998.. Ainsi, contrai­re­ment à ce que croit Lebourg, lorsque les cher­cheurs parlent des blancs, ils ne parlent ni d’une race supé­rieure décrite par les idéo­logues du XIXe siècle, ni d’un groupe par­ta­geant des cri­tères bio­lo­giques — dont celui de la peau blanche. Les blancs sont en réa­li­té appré­hen­dés comme un groupe social pro­duit par le racisme lui-même : ils sont blancs parce qu’ils entre­tiennent un rap­port de domi­na­tion par­ti­cu­lier avec les groupes raci­sés, parce qu’ils sont dis­tin­gués des non-blancs, parce qu’ils occupent, toutes choses égales par ailleurs, une posi­tion sociale et sym­bo­lique qui leur est supé­rieure. Le qua­li­fi­ca­tif « blanc » ne désigne pas une qua­li­té de l’être, mais bien une pro­prié­té sociale : il ne dit pas l’identité des indi­vi­dus, mais leur posi­tion dans la socié­té, dans le rap­port de domi­na­tion raciste.

On peut donc déjà com­prendre pour­quoi le refus du concept de racisme anti-blancs n’a rien d’un dogme, mais est la consé­quence néces­saire du fonc­tion­ne­ment du sys­tème raciste, com­pris comme la domi­na­tion des blancs sur les non-blancs. Non pas parce que les blancs seraient par nature domi­na­teurs et racistes, mais parce que les blancs, qui n’ont aucune exis­tence de nature, n’existent comme groupe qu’à tra­vers la domi­na­tion qu’ils exercent effec­ti­ve­ment sur les autres groupes sociaux, et qui se tra­duit à la fois par une hégé­mo­nie cultu­relle et par une orga­ni­sa­tion sociale inéga­li­taire, cha­cune faci­le­ment consta­table. Finalement, il s’agit presque d’un pro­blème de logique : les défi­ni­tions posées, l’impasse concep­tuelle est claire.

Theo Van Doesburg, Simultaneous Counter Composition (1929)

Les non-blancs et l’idéologie raciste

Dans ces condi­tions, qu’en est-il du rap­port des non-blancs à l’idéologie raciste ? Lebourg écrit en effet — et c’est une phrase qui mérite d’être relue à plu­sieurs reprises pour en goû­ter l’insulte : « Penser qu’un Noir ne pour­rait être raciste devrait éveiller chez les anti­ra­cistes l’écho de la phrase jus­te­ment décriée de Nicolas Sarkozy sur “l’homme afri­cain” qui ne serait “pas entré dans l’Histoire” ». À nou­veau, Lebourg n’entend le racisme que comme une idéo­lo­gie poli­tique et s’étonne qu’on puisse croire que les non-blancs ne seraient pas capables d’adhérer à toutes les idéo­lo­gies ima­gi­nables. Et à nou­veau, en dis­tor­dant le sens des mots, il fausse les idées qu’il prête à ceux dont il se fait le contra­dic­teur.

« Les blancs comme les non-blancs sont pris dans la toile de la domi­na­tion raciste, et s’extraire de l’hégémonie cultu­relle est, pour les non-blancs, une condi­tion néces­saire de leur éman­ci­pa­tion. »

Parce qu’évidemment, les per­sonnes non blanches peuvent être racistes. Elles peuvent l’être parce que, comme l’ensemble de la socié­té, elles sont per­méables à l’hégémonie cultu­relle qui façonne depuis l’enfance leur vision du monde et d’elles-mêmes. Elles peuvent l’être en tant qu’elles par­tagent mal­gré elles l’échelle de valeurs et la gram­maire sym­bo­lique du groupe domi­nant : elles peuvent, elles aus­si, accep­ter la natu­ra­li­té de la divi­sion raciale, la supé­rio­ri­té esthé­tique et morale des blancs, la valo­ri­sa­tion des traits phy­siques ou cultu­rels qui les rap­prochent du modèle hégé­mo­nique et donc le rejet de ceux qui en paraissent plus éloi­gnés. Ainsi, elles peuvent plei­ne­ment par­ti­ci­per à la repro­duc­tion du sys­tème raciste et, confor­mé­ment aux caté­go­ries domi­nantes de la socié­té dans laquelle elles vivent et aux repré­sen­ta­tions qui leur sont asso­ciées, exer­cer dis­cri­mi­na­tion, vio­lence et exclu­sion à l’égard d’autres groupes raci­sés. Les expres­sions ponc­tuelles de haine envers le groupe domi­nant elles-mêmes doivent être consi­dé­rées dans le cadre géné­ral de l’hégémonie blanche et des caté­go­ri­sa­tions raciales qu’elle impose, comme une vio­lence de réac­tion — condam­nable évi­dem­ment à titre indi­vi­duel, mais révé­la­trice d’aucune struc­ture poli­tique et sociale à ren­ver­ser. Comme l’écrit Frantz Fanon, les blancs comme les non-blancs sont pris dans la toile de la domi­na­tion raciste, et s’extraire de l’hégémonie cultu­relle est, pour les non-blancs, une condi­tion néces­saire de leur émancipation8Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952..

Cette asy­mé­trie concep­tuelle fon­da­men­tale n’est pas une injus­tice faite aux blancs, elle dérive de l’inégalité sociale effec­ti­ve­ment réa­li­sée. Le racisme n’avait en effet pas à être, néces­sai­re­ment, une hégé­mo­nie blanche. Mais il se trouve qu’il l’est, parce que l’histoire contin­gente l’a fait ain­si, avec la construc­tion scien­ti­fique et idéo­lo­gique des races humaines qui a remo­de­lé pro­fon­dé­ment les moda­li­tés d’expression de la domi­na­tion sur l’ensemble de la pla­nète ; avec la conquête euro­péenne du monde, la mise en escla­vage indus­trielle et la colo­ni­sa­tion ; les géno­cides et les mas­sacres per­pé­trés sur les cinq conti­nents ; la mon­dia­li­sa­tion impé­ria­liste, extrac­ti­viste et inéga­li­taire ; l’organisation raciste actuelle des socié­tés dites occi­den­tales et l’hégémonie cultu­relle qui s’étend bien au-delà de leurs frontières9Amélie Le Renard, Le Privilège occi­den­tal. Travail, inti­mi­té et hié­rar­chies post­co­lo­niales à Dubaï, Presses de Sciences Po, 2019 ; recen­sion de Mehdi Derfoufi dans Orient XXI, publiée le 6 sep­tembre 2019.. Cela ne signi­fie pas qu’il n’existe pas d’autres rap­ports sociaux racistes, aujourd’hui, dans d’autres pays du monde, ni qu’il n’aurait pas pu exis­ter dans une réa­li­té paral­lèle, un sys­tème raciste oppri­mant les blancs. Seulement que, dans le monde dans lequel nous vivons, l’hégémonie blanche est incon­tes­table, maté­rielle, plu­ri­cen­te­naire et vivace.

Theo Van Doesburg, Counter Composition V (1924)

Malgré ces erreurs fac­tuelles, ces redé­fi­ni­tions arbi­traires et la mécon­nais­sance des tra­vaux scien­ti­fiques sur le racisme qu’elle révèle, la chro­nique de Lebourg a eu un grand suc­cès dans les cou­rants réac­tion­naires de la gauche républicaine10Note de l’au­trice : notam­ment au sein du Printemps Républicain, à com­men­cer par Gilles Clavreul qui en est l’un des cofon­da­teurs, ou encore un cer­tain nombre de mili­tants du Parti socia­liste. : en effet, elle par­ti­cipe au tra­vail géné­ral de sape des mots uti­li­sés pour dire le racisme — le racisme struc­tu­rel, maté­riel, ins­ti­tu­tion­nel, indé­bou­lon­nable — en rela­ti­vi­sant l’importance des struc­tures sociales au pro­fit d’une ana­lyse idéa­liste libé­rée de tout impé­ra­tif de rela­tions avec le réel. Il est temps de se deman­der pour­quoi autant d’intellectuels de gauche sont si peu effa­rou­chés de se caler sur le tem­po des obses­sions de l’extrême droite, à une époque où l’ensemble de l’espace poli­tique se droi­tise et où les poli­tiques inéga­li­taires et répres­sives se dur­cissent. Pourquoi ces intel­lec­tuels, la presse pro­gres­siste et les par­tis poli­tiques de gauche ne prennent pas au sérieux les tra­vaux scien­ti­fiques sur le racisme et ali­mentent acti­ve­ment les efforts trans­par­ti­sans de dis­cré­dit qui visent les mou­ve­ments mili­tants anti­ra­cistes. Pourquoi, enfin, ils font si peu de cas de la vio­lence raciste subie par des mil­lions de per­sonnes dans leur pays, cette vio­lence éco­no­mique, phy­sique, sociale et sym­bo­lique qui n’est ni théo­rique, ni poten­tielle, mais qu’ils n’hésitent pas à rela­ti­vi­ser — peut-être au nom de la défense des inté­rêts de leur propre groupe social.


Image de minia­ture : Theo Van Doesburg, Composition VIII
Image de ban­nière : Theo Van Doesburg, Simultaneous Counter-Composition (1929–30)


REBONDS

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NOTES   [ + ]

1.Note de la rédac­tion : Nous avons res­pec­té la volon­té de l’au­trice d’é­crire « blanc » et « non-blanc » sans majus­cule. Celle-ci s’en explique dans d’autres articles : elle n’ap­plique pas la règle typo­gra­phique de la majus­cule aux peuples ou aux groupes eth­niques puis­qu’elle entend dési­gner, dans ce cadre de réflexion, un groupe social.
2.Élise Vincent, « Racisme anti-Blancs : la for­mule qui fâche », Le Monde, 25 octobre 2012, repu­blié le 9 sep­tembre 2019.
3.Lila Belkacem [et al.], « Prendre au sérieux les recherches sur les rap­ports sociaux de race », Mouvements, février 2019.
4.Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste. Genèse et lan­gage actuel, Mouton, 1972.
5.Nell Irvin Painter, The History of White People, W. W. Norton & Company, 2010.
6.Sylvie Laurent et Thierry Leclère (dir.), De quelle cou­leur sont les Blancs ?, La Découverte, 2013.
7.Noel Ignatiev, How the Irish Became White : Irish-Americans and African-Americans in the 19th Century, Routledge, 1995 ; Karen Brodkin, How Jews Became White Folks and What That Says About Race in America, Rutgers University Press, 1998.
8.Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952.
9.Amélie Le Renard, Le Privilège occi­den­tal. Travail, inti­mi­té et hié­rar­chies post­co­lo­niales à Dubaï, Presses de Sciences Po, 2019 ; recen­sion de Mehdi Derfoufi dans Orient XXI, publiée le 6 sep­tembre 2019.
10.Note de l’au­trice : notam­ment au sein du Printemps Républicain, à com­men­cer par Gilles Clavreul qui en est l’un des cofon­da­teurs, ou encore un cer­tain nombre de mili­tants du Parti socia­liste.
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