Kurdistan Nord : effacer la mémoire des morts


Texte inédit | Ballast

Le 28 mai der­nier, le pré­sident sor­tant Recep Tayyip Erdoğan rem­por­tait le second tour de l’é­lec­tion pré­si­den­tielle turque avec un peu plus de 52 % des voix. L’intéressait décla­rait aus­si­tôt : « Les seuls per­dants sont les acteurs d’un scé­na­rio sombre contre la Turquie, les orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes, les LGBT » En face d’Erdoğan — chef d’un par­ti isla­miste, l’AKP, qui par­tage le pou­voir avec un par­ti fas­ciste, le MHP — se tenait le can­di­dat laïc et uni­taire de l’op­po­si­tion : une oppo­si­tion très rela­tive, tou­te­fois, puisque le chef de file du CHP, le par­ti his­to­rique d’Atatürk, se montre lui aus­si favo­rable à toutes les menées mili­taires natio­na­listes et expan­sion­nistes de l’État turc. Mais qui sont ces « ter­ro­ristes » ? Les mou­ve­ments socia­listes, fémi­nistes et éco­lo­gistes kurdes, pour l’es­sen­tiel. Le pou­voir turc ne nie plus l’exis­tence même des Kurdes ; il fait tout, en revanche, pour étouf­fer leurs reven­di­ca­tions démo­cra­tiques et éman­ci­pa­trices. En cela, Erdoğan s’ins­crit dans la conti­nui­té des ses pré­dé­ces­seurs. Rien d’é­ton­nant, dès lors, à ce qu’il tra­vaille à effa­cer les traces de leurs crimes : géno­cide des Arméniens ou assas­si­nats de mili­tants par les para­mi­li­taires. La mémoire des morts peut être aus­si dan­ge­reuse que la voix des vivants. Il faut qu’ils soient oubliés et que les tombes ne deviennent pas un lieu de ral­lie­ment. Un article du pho­tojour­na­liste Loez.


En péri­phé­rie de la ville de Siirt, à l’est de la Turquie, en plein cœur des régions kurdes du Bakur, se trouve une petite val­lée. Un cours d’eau s’é­tire au bas de ses pentes de terre argi­leuse, qui, comme par­tout dans la région, se couvrent d’une herbe verte au prin­temps. « Le sang coule des ruis­seaux ici depuis long­temps / Les mères se lamentent chaque jour qui naît / Les jeunes mariées regardent la route, impuis­santes », chante, lan­ci­nante, Ilkay Akaya1.

Cette val­lée s’ap­pelle Newala Qasaba — lit­té­ra­le­ment, la val­lée des bou­chers. Elle garde la sombre mémoire de mas­sacres com­mis par la République turque. D’abord celui des Arméniens : de nom­breuses vic­times du géno­cide de 1915 y ont été enter­rées en masse. Puis, soixante-dix ans plus tard, l’ar­mée s’en est de nou­veau ser­vie dans la cam­pagne de contre-insur­rec­tion menée envers le Parti des tra­vailleurs du Kurdistan (PKK), lors de laquelle elle a vidé et détruit les vil­lages pour cou­per la gué­rilla de ses sou­tiens. Elle y a ense­ve­li les corps d’en­vi­ron 300 Kurdes, com­bat­tants ou civils, exé­cu­tés en dehors de toute pro­cé­dure légale. La dépouille de Mahsum Korkmaz, com­man­dant de la pre­mière action armée du PKK le 15 août 1984, menée non loin, figu­re­rait par­mi les per­sonnes enter­rées. Le 22 avril 1989, le ruis­seau a été fouillé pour la pre­mière fois et les osse­ments de huit per­sonnes ont été trou­vés en quelques heures. Les tra­vaux d’ex­ca­va­tion ont été arrê­tés le jour même, sur ordre du bureau du gou­ver­neur. Aucune recherche n’a été effec­tuée depuis lors.

Faire disparaître les crimes sous le béton

« On sait que des osse­ments y ont été trou­vés, que des actes sombres y ont été com­mis. Ils essaient d’é­touf­fer l’af­faire en construi­sant des vil­las de luxe ici. »

Début 2023, la socié­té WAR Yapı annonce à grands coups de pan­neaux publi­ci­taires la mise en vente d’une cen­taine de vil­las de luxe qu’elle est en train de finir de construire à proxi­mi­té de l’en­droit. Un grand nombre de ces vil­las auraient été ache­tées par des poli­ciers, des mili­taires et des membres de l’AKP, le par­ti d’Erdoğan. Personne n’est auto­ri­sé à s’ap­pro­cher de la zone. Les tra­vaux ont été auto­ri­sés par la muni­ci­pa­li­té de Siirt, dont les co-maires élus au nom du Parti démo­cra­tique des peuples (HDP)2 ont été limo­gés et rem­pla­cés par un admi­nis­tra­teur nom­mé par l’État. Avant les vil­las, ce der­nier avait déjà auto­ri­sé la construc­tion d’une voie express et d’une aca­dé­mie de police ; après les vil­las, c’est un centre com­mer­cial qui est en pro­jet. Mi-avril 2022, la nou­velle du début des tra­vaux avait sus­ci­té l’in­di­gna­tion. Le dépu­té HDP Ömer Faruk Gergerlioğlu s’é­tait ren­du sur place avec une délé­ga­tion d’autres élus. La police leur avait inter­dit l’ac­cès à la zone. Pour le dépu­té, ce chan­tier est le résul­tat d’un par­te­na­riat capi­tal-pou­voir. « Dans la conscience publique, c’est un endroit hon­teux. On sait que des osse­ments y ont été trou­vés, que des actes sombres y ont été com­mis, que de ter­ribles évé­ne­ments s’y sont pro­duits. Ils essaient d’é­touf­fer l’af­faire en construi­sant des vil­las de luxe ici. »

Newala Qasaba n’est que l’un des 253 char­niers recen­sés par la sec­tion de Amed (Diyarbakır, en turc) de l’as­so­cia­tion des droits humains Insan Haklari Dernegi (IHD), qui y a comp­té 3 248 dépouilles. De nom­breux autres lieux où se trouvent les restes de mas­sacre com­mis par l’ar­mée ont été et sont tou­jours le cadre de grands pro­jets de construc­tion. L’édification de bar­rages hydrau­liques est un autre moyen de mas­quer les traces des crimes com­mis par l’État et d’ef­fa­cer les mémoires. Ainsi, le 12 décembre 2022, un grand nombre d’os­se­ments humains ont été mis au jour après l’a­bais­se­ment du niveau d’eau du bar­rage de Koçköprü construit sur le cours d’eau de la val­lée de Zilan, près de Van, où des mil­liers de Kurdes ont été mas­sa­crés le 13 juillet 1930 suite à la révolte de l’Ararat. L’avocat de la branche de Van d’IHD, Jiyan Özkaplan, a racon­té à l’a­gence Mezopotamya sa visite des lieux après avoir appris l’in­ci­dent par la presse : « Dès que nous nous sommes diri­gés vers l’en­droit où l’eau du bar­rage s’est assé­chée, nous sommes tom­bés sur les osse­ments. Les os étaient visibles à la fois en sur­face et lorsque nous avons fouillé le sol. Il y en avait tel­le­ment. Des cen­taines, peut-être plus car nous ne pou­vions pas aller plus loin. Nous avons pris des pho­tos, des vidéos. […] Nous avons trou­vé des crânes, des mâchoires humaines, des colonnes ver­té­brales, des os. Après avoir enre­gis­tré les osse­ments, nous avons sou­mis une péti­tion de noti­fi­ca­tion au bureau du pro­cu­reur géné­ral d’Erciş. » Sans suc­cès. Les auto­ri­tés ne feront rien pour pro­té­ger les osse­ments et orga­ni­ser des fouilles.

[Newala Kasaba en périphérie de Siirt, printemps 2022 | Loez]

L’IHD lutte depuis de nom­breuses années contre le secret d’État pour connaître les empla­ce­ments des tombes de masses. Serhat*3, ensei­gnant un temps empri­son­né, y tra­vaille. « Depuis des années, IHD rap­pelle à l’État turc l’exis­tence du pro­to­cole du Minnesota4 et l’ex­horte à le res­pec­ter. En 1990, la Turquie a fait par­tie des pays à le signer. Malheureusement, l’État n’a jamais pris de mesures à ce sujet. Zilan, Newala Qasaba, Kulp Godrne et Alaca, les puits d’a­cide à Silopi et Cizre sont des char­niers connus. Mais l’État tente d’empêcher qu’on y fasse des fouilles afin d’é­vi­ter que ses propres crimes ne soient révé­lés. Aujourd’hui, il veut éli­mi­ner la mémoire his­to­rique en construi­sant sur ces zones. » Soulignant que la République turque s’est construite sur le géno­cide des Arméniens et des Assyriens — du fait de sa volon­té d’im­po­ser une iden­ti­té unique turque et sun­nite —, Serhat* nous dit que la poli­tique mémo­rielle de l’État a été appli­quée dès ses débuts, dans le cadre de la mise en œuvre de l’as­si­mi­la­tion des peuples vivant sur le ter­ri­toire sous son contrôle. C’est ce qui explique d’ailleurs le refus de l’État turc de recon­naître le géno­cide armé­nien : il s’a­git de l’un des piliers sur lequel le pou­voir s’est construit. Admettre le géno­cide, ce serait ébran­ler ses bases.5 « Les bâti­ments construits sur les tombes des Arméniens et les ten­ta­tives de l’État de trans­for­mer les églises et les lieux de croyance (mos­quées, ins­ti­tu­tions) leur appar­te­nant en bâti­ments éta­tiques ou en mos­quées consti­tuent une mise en pra­tique per­ma­nente de sa poli­tique mémo­rielle. La poli­tique d’is­la­mi­sa­tion et de tur­qui­fi­ca­tion de l’Anatolie est le résul­tat de cette situa­tion. Dans sa guerre de cent ans contre les Kurdes, ce sys­tème a éga­le­ment ten­té de trans­for­mer ou de détruire leurs lieux. L’État n’a pas seule­ment éli­mi­né tous ceux qui s’op­po­saient à lui : il a aus­si éli­mi­né la mémoire de la lutte. Malheureusement, la même concep­tion per­dure aujourd’­hui. L’État a ense­ve­li ceux qu’il a tués dans des fosses com­munes. Newala Qasaba est une d’entre elles. »

Il fau­drait empê­cher tout lieu de recueille­ment pour les mar­tyrs de la lutte. Les cime­tières où sont enter­rés les combattant·es kurdes sont régu­liè­re­ment détruits. En décembre 2017, l’État turc a ain­si ordon­né la des­truc­tion du cime­tière des mar­tyrs de Garzan, dans la pro­vince de Bitlis, au Bakur. Des cen­taines de combattant·es kurdes des Forces de défense du peuple (HPG)6 y étaient enterré·es. Leurs corps ont été exhu­més après la des­truc­tion du cime­tière sur ordre du par­quet d’Istanbul et emme­nés au ser­vice médi­co-légal d’Istanbul. D’après l’agence de presse Mezopotamya, seuls 21 corps sur 282 ont par la suite été remis à des proches. Les 261 autres ont été enter­rés dans le cime­tière juif de Kilyos. Mais pas dans des tombes ordi­naires : embal­lés dans des boîtes en plas­tique et empi­lés les uns sur les autres sous la chaus­sée d’un trot­toir. À leur publi­ca­tion, les images ont fait scan­dale. Jusque dans les mon­tagnes de Qandil, au nord de l’Irak, l’État turc cherche à détruire les cime­tières du mou­ve­ment. Ainsi, le 18 février 2017, le cime­tière Mehmet Karasungur, en ter­ri­toire ira­kien, est bom­bar­dé. Il a été recons­truit depuis. Pour de nom­breuses familles de combattant·es, c’est un lieu de pèle­ri­nage important.

Refuser le droit au deuil

« La poli­tique mémo­rielle de l’État turc ne concerne pas que le pas­sé. Il a éga­le­ment cher­ché a faire dis­pa­raître les preuves des mas­sacres qu’il a commis. »

La poli­tique mémo­rielle de l’État turc ne concerne pas que le pas­sé. Il a éga­le­ment cher­ché a faire dis­pa­raître les preuves des mas­sacres qu’il a com­mis dans les grandes villes kurdes lors de la période de couvre-feu qui a duré de décembre 2015 à mars 2016, alors qu’une jeu­nesse kurde à bout avait décla­ré l’au­to­no­mie dans plu­sieurs grandes villes du Bakur. C’est le cas à Sur, la vieille ville d’Amed. Alors que des familles de combattant·es qui y ont été tué·es attendent encore de récu­pé­rer les dépouilles de leurs proches, toute la zone tou­chée par les com­bats a été rasée. Sur les décombres, comme à Newala Qasaba, l’État turc a entre­pris de recons­truire de luxueuses vil­las qui copient gros­siè­re­ment les anciennes construc­tions détruites, pour trans­for­mer le quar­tier en attrac­tion folklorique.

Après sept années de recherches, la famille Arslan a pu récu­pé­rer les restes de leur fils Hakan, tué à Sur. Mais les condi­tions dans les­quelles sa dépouille leur a été remise s’ap­pa­rentent à de la tor­ture psy­cho­lo­gique. Ali Rıza et Melike, les parents de Hakan, en témoignent auprès de l’a­gence Mezopotamya. Sa mère explique qu’ils n’ont appris la nou­velle de sa mort que huit mois plus tard, ne sachant pas où il était. Des cama­rades de leur fils qui avaient sur­vé­cu aux com­bats ont pu les infor­mer de l’en­droit où ils avaient enter­ré son corps. Bien qu’ils aient pré­ve­nu le pro­cu­reur, il a refu­sé de l’ex­hu­mer. « Ils nous ont dit Votre fils n’existe pas. Ses osse­ments ont été retrou­vés lorsque les tra­vaux de construc­tion ont com­men­cé à Sur », explique sa mère. Son père témoigne du cal­vaire pour récu­pé­rer les restes de leur fils : « J’ai dit au bureau du pro­cu­reur que j’a­vais don­né de mon ADN. Ensuite il a deman­dé un autre échan­tillon d’ADN, puis il a deman­dé l’ADN de sa mère. Nous avons atten­du le corps pen­dant un an et huit mois au total. Si je n’a­vais pas don­né mon ADN deux fois parce qu’ils n’a­vaient pas accep­té le pre­mier échan­tillon, et si je n’a­vais pas insis­té, nous auraient-ils don­né son corps ? Ils l’au­raient empor­té et l’au­raient jeté quelque part. Ils ont jeté la plu­part d’entre eux avec les gra­vas qu’ils ont reti­ré de Sur. Parfois, lorsque je me sen­tais mal, je disais : Dieu, ne m’en­lève pas la vie avant que je retrouve mon enfant, laisse-moi le retrou­ver et ensuite, ôte-moi la vie. »

[Camp de Maxmur, Irak, 2016 : après une cérémonie en mémoire d'une célèbre martyr du PKK, Beritan, les femmes font le tour des portraits de leurs proches | Loez]

Puis, un jour, la police d’Erzurum — où vit Ali Rıza — l’ap­pelle. « Les sol­dats m’ont deman­dé avec qui j’i­rai à l’en­ter­re­ment. Ils m’ont deman­dé quel véhi­cule et quel iti­né­raire j’al­lais prendre. Ils m’ont aus­si dit de venir au com­mis­sa­riat. Au poste de police, ils m’ont dit d’ap­pe­ler la famille et de leur deman­der de creu­ser la tombe. » Alors que le père vou­lait prendre la route immé­dia­te­ment, ils ont refu­sé qu’il aille cher­cher la dépouille de son fils avant que la tombe ne soit ache­vée. « J’ai appe­lé, j’ai dit Allez creu­ser la tombe, la police vien­dra la voir. Ils sont allés creu­ser la tombe, la police est venue la voir et elle a pris des pho­tos. » C’est à ce moment que Ali Rıza est auto­ri­sé à aller cher­cher le corps de son fils. Il se dirige d’a­bord vers l’ins­ti­tut médi­co-légal puis vers la morgue, avant d’ap­prendre que le corps est au palais de Justice. « Le gref­fier a appor­té le docu­ment de livrai­son. J’ai signé deux papiers, il en a pris un lui-même et m’a ten­du l’autre. J’ai regar­dé autour de moi, il m’a dit qu’il allait appor­ter le corps, je lui ai deman­dé si le corps était là, il m’a répon­du oui. J’avais un avo­cat avec moi. Il m’a dit : Si vous le vou­lez bien, il y a un CD avec le corps, il faut que je le récu­père. Le corps est dans une boîte, dans un sac, com­ment allez-vous trou­ver le CD ? Il a ouvert le sac, et quand j’ai vu les os je me suis sen­ti très mal. Je ne voyais plus rien. Il m’a don­né un mor­ceau de papier et m’a dit que c’é­tait mon auto­ri­sa­tion d’en­ter­rement. Mon fils avait 22 ans : sept ans plus tard ils me l’ont ren­du dans un sac. Je l’ai pris dans mes bras et je suis par­ti. Je ne sais plus ce qu’il s’est pas­sé… Ils me l’ont don­né dans un sac, dans une boîte, et m’ont dit Prends-le et va-t-en. Je voulais qu’ils me le rendent, même si ce n’é­tait qu’un doigt, je vou­lais qu’ils me le rendent pour que je puisse le mettre en terre, pour que nous puis­sions être en paix. Dieu mer­ci, nous avons fina­le­ment reçu son corps. Mais ça n’au­rait pas dû se pas­ser ain­si, ils auraient dû livrer son corps dans un cer­cueil. » 

Cette mise en scène macabre orches­trée par les auto­ri­tés n’est pas un cas iso­lé. En 2020, le cas de Xalise Aksoy avait éga­le­ment fait grand bruit. Elle avait récu­pé­ré les restes de son fils, tué en 2017 dans la région de Dersim, dans une boîte sur laquelle les éti­quettes des PTT mon­traient qu’elle avait été envoyée par la Poste. Ces pra­tiques font écho à celles des années 1990, où l’on pou­vait voir à la télé­vi­sion les corps muti­lés de combattant·es kurdes tué·es par les forces de répres­sion. Ces mises en scène ont voca­tion à punir les familles et à aver­tir les autres de ce qui les attend si un·e de leurs proches décide de rejoindre la résistance.

Funérailles sous pression

Les attaques des funé­railles des militant·es poli­tiques par les auto­ri­tés turques sont cou­rantes, tout comme celles dont l’État porte la res­pon­sa­bi­li­té, comme l’as­sas­si­nat des vil­la­geois de Roboskî en décembre 2011.

« L’armée bloque les funé­railles et empêche de pas­ser les per­sonnes venues y assis­ter. Elle tire des gaz lacry­mo­gènes sur la foule. »

Le 23 décembre 2022, Emine Kara, Abdulrahman Kizil et Mîr Perwer sont assas­si­nés au centre cultu­rel kurde de Paris dans des cir­cons­tances obs­cures. Les funé­railles des deux hommes doivent avoir lieu sur leur terre natale. Mais l’État turc n’en­tend pas lais­ser leurs proches leur rendre un der­nier hom­mage en paix. L’armée bloque les funé­railles et empêche de pas­ser les per­sonnes venues y assis­ter. Elle tire des gaz lacry­mo­gènes sur la foule qui tente d’ac­cé­der au vil­lage natal de Mîr Perwer, dans la région de Mus. À son arri­vée à l’aé­ro­port, la police s’est empa­rée du corps pour le trans­por­ter par un autre iti­né­raire que celui pré­vu. Seule la famille proche est auto­ri­sée à assis­ter aux obsèques. Parmi la foule en colère, 31 per­sonnes sont arrê­tées. La famille d’Abdulrahman Kizil, elle, doit trans­por­ter son corps dans une camion­nette après que les auto­ri­tés ont refu­sé l’u­ti­li­sa­tion d’une ambu­lance. Le vil­lage où il est enter­ré est alors encer­clé par les mili­taires.

L’État turc veut à tout prix empê­cher que s’ex­prime la dimen­sion poli­tique des funé­railles. Y par­ti­ci­per peut d’ailleurs être motif à pour­suites judi­ciaires et condam­na­tion. La crainte d’un nou­veau serhil­dan — lit­té­ra­le­ment : « sou­lè­ve­ment » — est sans doute bien pré­sente à son esprit. Le 14 mars 1990, l’ar­mée turque attaque les 5 000 per­sonnes venues assis­ter aux funé­railles d’un com­bat­tant du PKK dans la ville de Nusaybin. Deux morts, dont un enfant. Commence alors une révolte de plu­sieurs jours qui s’é­tend de ville en ville, et culmine le jour de Newroz, le Nouvel An kurde. Plusieurs dizaines de mil­liers de Kurdes défilent aux cris de « Vive le Kurdistan ! », « À bas l’État ! », « Vive le PKK ! », « Vive l’in­dé­pen­dance ! » ou, tout sim­ple­ment, « Assez ! ». C’est le début une série de sou­lè­ve­ments qui écla­te­ront tout au long de la décen­nie, et seront sévè­re­ment réprimés.

[Fête de Newroz, Amed, mars 2017 : une banderole en hommage à Ciyager, commandant de la révolte de Sur tué l'année d'avant, est déployée avant d'être arrachée par la police | Loez]

En février 2022, le dépu­té HDP de Diyarbakır, Hişyar Özsoy, a ins­crit les attaques contre les cime­tières et les funé­railles à l’ordre du jour du Parlement. Dans sa motion par­le­men­taire, Özsoy a deman­dé des expli­ca­tions au ministre de l’Intérieur, Süleyman Soylu. Soulignant la réac­tion dudit ministre suite à une pro­fa­na­tion de sépul­ture dans un cime­tière musul­man en Allemagne, il lui demande d’a­voir la même sen­si­bi­li­té quand des actes simi­laires se pro­duisent en Turquie : « Le droit de res­pec­ter et d’en­ter­rer les morts est recon­nu en de nom­breux endroits, des livres saints aux normes du droit huma­ni­taire uni­ver­sel. Malgré cela, diverses formes de manque de res­pect et de vio­lence à l’é­gard des morts se pour­suivent sans relâche. […] L’enlèvement des corps du cime­tière de Garzan sans le consen­te­ment de leurs familles et leur enter­re­ment dans des boîtes sous les trot­toirs du cime­tière de Kilyos, l’at­taque des funé­railles de Hatun Tuğluk le 14 sep­tembre 2017, la des­truc­tion des cime­tières armé­niens d’Ankara et de Van, la construc­tion de toi­lettes sur celui de Van, l’at­taque de la tombe d’Ece Dinç, qui a per­du la vie à Suruç, dans le cime­tière de Karacaahmet, les inter­ven­tions de la police aux funé­railles de ceux qui ont per­du la vie dans les pri­sons ou lors de grèves de la faim, la des­truc­tion de pierres tom­bales por­tant des ins­crip­tions en kurde à Diyarbakır et Bingöl, les corps traî­nés sur le sol comme celui de Hacı Birlik, les funé­railles de femmes comme Kevser Eltürk et Taybet İnan, qui ont été expo­sées nues ou main­te­nues dans la rue à leur mort pen­dant une semaine, ne sont que quelques-uns des cen­taines d’exemples dont nous avons été témoins en Turquie ces der­nières années. »

L’enterrement de Hakan Arslan a eu lieu le jour même, pour empê­cher tout ras­sem­ble­ment. Son père encou­rage les autres familles à tenir bon : « Certaines familles n’ont tou­jours pas reçu les corps. Certaines n’ont aucunes nou­velles, d’autres n’ont reçu que les mains de leurs enfants, d’autres encore les pieds. Les familles qui se trouvent dans la même situa­tion que moi, celles dont les enfants ont dis­pa­ru, ne doivent en aucun cas aban­don­ner leur lutte. »

« Nous deman­dons alors : si vous ne l’a­vez pas fait, expli­quez qui l’a fait ou trou­vez les auteurs. »

Déjà, au début du XXe siècle, les corps de Sheikh Saïd et Seyit Riza, lea­ders de deux impor­tantes révoltes kurdes, n’ont pas été ren­dus aux familles afin que leur tombe ne devienne pas un lieu de mémoire. On ne sait tou­jours pas ce qu’il est adve­nu de leurs restes. Ne pas rendre les dépouilles aux proches, empê­cher les obsèques, c’est aus­si les main­te­nir dans un état de doute et de dou­leur, dans un entre-deux qui ne per­met pas de dépas­ser le deuil. C’est une ten­ta­tive d’ef­fa­cer la mémoire de celles et ceux qui se sont battu·es. C’est bien contre cette poli­tique que se battent plu­sieurs asso­cia­tions en Turquie : l’IHD, mais aus­si les Mères de la Paix et, plus récem­ment, l’as­so­cia­tion Mebya-Der au Bakur.

Résister aux politiques mémorielles de l’État 

Leyla*, que nous avons ren­con­trée en 2021, est membre de Mebya-Der. Elle a per­du son frère aîné, com­bat­tant dans la gué­rilla. Elle nous parle des com­bats menés par l’as­so­cia­tion : « Celles et ceux qui ont per­du leurs proches s’a­dressent à l’ins­ti­tu­tion, qui les aide. Pas seule­ment en par­ti­ci­pant aux funé­railles et aux condo­léances, mais aus­si en étant aux côtés de la famille de toutes les façons pos­sibles : four­nir un sou­tien juri­dique, ras­sem­bler les familles, orga­ni­ser des pro­grammes de soli­da­ri­té ou des acti­vi­tés — comme les visites aux familles. Notre tra­vail évo­lue en fonc­tion des situa­tions. Il y a eu une bru­ta­li­té intense récem­ment, des atro­ci­tés, des des­truc­tions de cime­tière… Ce n’é­tait pas dans notre pro­gramme mais nous avons été confron­tés à ce manque de scru­pules et de mora­li­té qui n’a sa place dans aucun État de droit. Comme ces évé­ne­ments se répé­taient dans de nom­breuses pro­vinces, des acti­vi­tés de sur­veillance, de net­toyage des cime­tières, d’en­lè­ve­ment des pierres tom­bales bri­sées ont été menés à la demande des familles. Les cime­tières détruits ont été visi­tés, des rap­ports ont été pré­pa­rés. Les mesures juri­diques néces­saires ont été prises et un sui­vi mis en place. Ça a été une telle contrainte que le minis­tère de l’Intérieur a dû décla­rer qu’il n’é­tait pas res­pon­sable de ces actes. Nous deman­dons alors : si vous ne l’a­vez pas fait, expli­quez qui l’a fait ou trou­vez les auteurs. »

[Amed, quartier de Sur, mars 2016 : Abdullah, 52 ans, montre une photo de son fils Gündüz Akmeşe, mort à 28 ans ; sa famille attend de récupérer son corps | Loez]

La jeune femme explique pour­quoi le sou­tien de l’as­so­cia­tion Mebya-der est impor­tant pour les familles, face à un État qui, comme dans le cas de la famille Arslan, leur fait payer l’en­ga­ge­ment de leurs proches. « Des familles apprennent qu’un de leurs enfants est tom­bé mar­tyr par l’État, d’autres via le site offi­ciel des HPG ou à la télé­vi­sion. Après avoir appris la nou­velle, les familles s’a­dressent au par­quet du lieu du décès. Elles lui donnent un échan­tillon d’ADN et, lorsque le résul­tat est connu, ils appellent et envoient le corps à la famille. La tor­ture pro­pre­ment dite com­mence après. La famille veut orga­ni­ser les funé­railles et le deuil le plus tôt pos­sible7, mais les for­ma­li­tés prennent beau­coup de temps. Alors que les résul­tats des tests ADN pour­raient être dis­po­nibles en une jour­née, les familles doivent attendre des jours et des jours. Pendant ce temps, les corps sont enter­rés pro­vi­soi­re­ment dans le cime­tière des orphe­lins. Parfois, les auto­ri­tés disent à la famille que la cor­res­pon­dance ADN n’est pas éta­blie. Parfois, elles perdent des résul­tats ou des fichiers ADN. Nous ren­con­trons de nom­breux cas de ce type. Les auto­ri­tés veulent faire subir à toute une famille la même souf­france. Le but est de bri­ser la volon­té. » Et quand les prises d’ADN n’ont pu avoir lieu parce que les parents sont décé­dés, vivent à l’é­tran­ger ou que l’ar­mée a lais­sé les corps sur place, les funé­railles sont tout bon­ne­ment impos­sibles. Leyla constate que, bien que ces pra­tiques envers les défunts et leurs familles durent depuis long­temps, « selon la conjonc­ture poli­tique, les pos­tures se dur­cissent. La situa­tion est deve­nue de plus en plus dif­fi­cile au cours des six der­nières années ».

Les mères jouent un rôle par­ti­cu­lier dans la lutte contre l’ou­bli. « La com­mu­nau­té kurde s’est beau­coup bat­tue pour la paix, comme toutes celles, tous ceux qui vivent la guerre au plus pro­fond. L’initiative des Mères de la Paix, qui se com­pose de mères de mar­tyrs, de déte­nus et de mères qui ne veulent pas de guerre, a été fon­dée pour ça. Nous, les mères, avons beau­coup souf­fert de la guerre et avons per­du ce qui nous est le plus pré­cieux. Nous nous bat­tons pour que les autres mères ne perdent pas d’en­fants et que la guerre se ter­mine. Lors de nom­breuses céré­mo­nies funé­raires, les familles nous disent qu’elles ont payé un lourd prix dans de cette guerre et qu’au­cune autre souf­france sup­plé­men­taire ne devrait être vécue. Nous avons encore des mères qui partent sans retrou­ver les tombes de leurs enfants, nous avons des mères décé­dées avant de voir la paix sur ces terres, nous avons des mères qui luttent depuis des années et ont été en pri­son… Il y a des mères qui sont en tête des listes de pri­son­niers malades… Malgré leur dou­leur, aucune d’entre elles n’a­ban­donne son com­bat. Elles reven­diquent l’hé­ri­tage lais­sé par leurs enfants et veulent réa­li­ser leurs rêves. L’État a peur d’une femme forte. Il est encore plus effrayé et hos­tile lors­qu’il s’a­git d’une mère qui défend la juste cause de son enfant. Lors d’une opé­ra­tion contre notre asso­cia­tion, Mère Hatun, 71 ans, et Mère Meryem, 79 ans, ont été arrê­tées les pre­mières. L’État n’aime pas les mères parce qu’il pense que c’est à cause d’elles si leurs enfants ont rejoint la lutte. »

« Les auto­ri­tés veulent faire subir à toute une famille la même souf­france. Le but est de bri­ser la volon­té. »

Malgré la répres­sion, les membres de Mebya-der conti­nuent à lut­ter coûte que coûte, comp­tant sur la force don­née par le col­lec­tif pour tenir. « La fier­té de la lutte que nous ont léguée les mar­tyrs nous ren­force et nous per­met de sur­mon­ter ces moments dif­fi­ciles. Nous sommes pleins d’es­poir, notre cause est juste et nous sommes debout parce que nous avons la cer­ti­tude que nous attein­drons notre but. » Face à un État qui veut faire oublier les morts afin d’ef­fa­cer leurs com­bats, gar­der vivante la mémoire des « mar­tyrs », c’est-à-dire celles et ceux qui ont per­du la vie dans la lutte pour défendre les droits du peuple kurde, devient une action de résis­tance. « Les mar­tyrs et leurs familles ont une valeur impor­tante dans toute lutte sociale, et c’est éga­le­ment le cas dans la lutte pour la liber­té kurde. Si une famille a per­du ce qui lui est le plus cher dans la lutte pour la liber­té et en prend soin, elle est pré­cieuse pour la socié­té kurde qui doit alors prendre soin d’elle », pour­suit Leyla. Le mou­ve­ment kurde a ain­si déve­lop­pé une poli­tique mémo­rielle où les com­mé­mo­ra­tions, orga­ni­sées de manière régu­lière, y com­pris après les funé­railles, deviennent un moyen de lut­ter contre la volon­té d’é­ra­di­ca­tion des mémoires des États qui les oppriment, ain­si qu’une façon de faire vivre et per­pé­tuer leur combat.

Honorer les martyrs, continuer le combat

« Les mar­tyrs sont nos lea­ders, nous ne recu­le­rons pas, nous ne nous age­nouille­rons pas, nous résis­te­rons », avait écrit Sêal, com­bat­tante des Unités de défense des femmes (YPJ) au Rojava, dans son jour­nal. Avant de mou­rir elle-même lors de la libé­ra­tion d’un vil­lage où les com­bat­tants de Daech s’é­taient retran­chés, elle avait com­men­cé à col­ler sur un cahier des pho­tos de combattant·es qu’elle avait connu·es, tombé·es martyr·es, ain­si que des fleurs séchées. Ronî, Harûn, Dersim, Têkoşer, Şahîn, Rizgar… Elle vou­lait racon­ter leur his­toire. Elle repose aujourd’­hui à côté de cama­rades venues du Bakur, tuées avec elle. Elles ont été enter­rées sans la pré­sence et loin de leurs familles, qui n’ont pas eu le droit de récu­pé­rer les corps.

[Monts Qandil, région autonome du Kurdistan, Irak, avril 2014 : cimetière Mehmet Karasungur | Loez]

Honorer les mar­tyrs, c’est un enga­ge­ment à conti­nuer leur com­bat, et le main­te­nir ain­si vivant. En ce sens, ils sont aus­si un pilier de la mémoire kurde. « Le tra­vail poli­tique du mou­ve­ment — contre le capi­ta­lisme, l’État et le patriar­cat — est en par­tie un acte de ven­geance pour les cama­rades tom­bés. Non pas un tra­vail exé­cu­té dans la rage, impul­si­ve­ment, ou avec haine. Mais un tra­vail poli­tique qui construit len­te­ment et se venge avec amour, en construi­sant un nou­veau monde et en rem­por­tant de vraies vic­toires, et non en créant des cycles de vio­lence », avance un texte rédi­gé par le mou­ve­ment des femmes kurdes.

Aucune glo­ri­fi­ca­tion de la mort, donc.

Un détour par l’Inde et par la lutte des Naxalites8 racon­tée par l’an­thro­po­logue Alpa Shah9 per­met de mieux sai­sir l’im­por­tance de la com­mé­mo­ra­tion des mar­tyrs dans un contexte où un peuple est sou­mis à la volon­té d’é­ra­di­ca­tion d’un État. Elle constate que les rituels du mar­tyre « étaient la célé­bra­tion la plus impor­tante pour les Naxalites. La jour­née des mar­tyrs mar­quait la mort de per­sonnes qui avaient sacri­fié leur vie pour créer un nou­veau monde moral, les trans­for­mant en corps célestes immor­tels ouvrant la voie, trans­met­tant les rêves d’une socié­té future ima­gi­née, confiant à d’autres le soin de les réa­li­ser. Le mar­tyr a trans­for­mé les émo­tions pro­vo­quées par la mort bru­tale de cama­rades de lutte d’une fai­blesse sen­ti­men­tale en une puis­sante force émo­tion­nelle créa­trice ».

« Le tra­vail poli­tique du mou­ve­ment — contre le capi­ta­lisme, l’État et le patriar­cat — est en par­tie un acte de ven­geance pour les cama­rades tom­bés. »

Des mots qui résonnent for­te­ment dans le contexte de la lutte kurde. Lors des hom­mages aux mar­tyrs, qu’il s’a­gisse de funé­railles ou de com­mé­mo­ra­tions, les ora­teurs reviennent sur la vie de la per­sonne et rap­pellent les rai­sons qui l’ont ame­née à s’en­ga­ger, avant de valo­ri­ser son atti­tude dans la lutte et ses qua­li­tés. Le dis­cours se ter­mine géné­ra­le­ment sur un appel à reprendre la lutte de la per­sonne décé­dée, et à la por­ter plus loin encore. Le slo­gan Şehid nami­rîn (« Les mar­tyrs ne meurent jamais ») scan­dé avec autant d’é­mo­tion que de déter­mi­na­tion au fond de la gorge, doigts ten­dus en signe de la vic­toire, et les tili­lis des femmes, viennent conclure la céré­mo­nie. Si les mar­tyrs sont aus­si pré­sents au sein du mou­ve­ment, c’est aus­si qu’ils repré­sentent, à l’i­mage de ce qu’Alpa Shah décrit chez les Naxalites, « les points d’an­crage qui ancraient le monde futur ima­gi­né dans la réa­li­té quo­ti­dienne. Les mar­tyrs don­naient à la vie la per­ma­nence trans­cen­dante néces­saire pour péné­trer le monde pré­sent avec des idées du monde futur extra­or­di­naire que les gué­rille­ros vou­laient créer. Le far­deau des mar­tyrs conte­nait un héri­tage ; c’é­tait le moyen par lequel les membres du mou­ve­ment cher­chaient à s’a­mé­lio­rer constam­ment ; c’é­tait l’es­sence de ce que signi­fie être l’homme par­fait ».

En réac­tion au trai­te­ment réser­vé par les auto­ri­tés à la famille Arslan, la dépu­tée Leyla Güven, condam­née à vingt-deux ans de réten­tion en 2020, a écrit depuis sa cel­lule de la pri­son d’Elazig un texte sur les attaques de l’État turc contre les funé­railles. « Les gou­ver­nants, fous de ne pou­voir vaincre le peuple kurde, dont la langue, la culture et l’i­den­ti­té ont été niées et qui résiste à cette néga­tion depuis des années, ont per­du la tête. C’est pour­quoi ils ont eu recours à toutes sortes de méthodes illé­gales. Comment expri­mer autre­ment l’en­voi de funé­railles par colis car­go ? Dans les pays du monde d’au­jourd’­hui, il y a l’hor­reur qu’Israël inflige au peuple pales­ti­nien et à ses funé­railles, et la bru­ta­li­té que la Turquie inflige au peuple kurde et à ses funé­railles ! Ces deux exemples sont le fruit de la même men­ta­li­té. Ce qui est remar­quable, c’est que le monde entier reste silen­cieux face à ce que vivent les peuples kurdes et pales­ti­niens au nom de ses propres inté­rêts. Notre peuple a été confron­té à toutes sortes de souf­frances dans sa lutte légi­time et juste. Cependant, ce peuple a trans­for­mé sa dou­leur en pou­voir et est deve­nu conscient, orga­ni­sé, et a don­né la prio­ri­té à des valeurs uni­ver­selles. »

[Sere Kaniye, Rojava, octobre 2014 : cérémonie funéraire pour Azad, 19 ans, tué à Kobané alors qu'il combattait contre Daech au sein des YPG | Loez]

Et, après avoir consta­té que l’État turc, plu­tôt que de tra­vailler à une solu­tion poli­tique à la ques­tion kurde, ne fai­sait que répé­ter des méthodes de guerre psy­cho­lo­gique qui s’é­taient déjà mon­trées inef­fi­caces par le pas­sé à ébran­ler la déter­mi­na­tion des Kurdes à lut­ter pour leurs droits, Leyla Güven conclut : « ces méthodes sont vaines ».

« Newala Qasaba
Le vent a porté l’odeur du thym, du basilic et du tabac de contrebande.
Des petites fenêtres hautes des maisons à toit bas
Des lumières blafardes se répandaient dans la nuit.
Les aboiements des chiens se mêlaient aux peurs et alimentaient les angoisses.
Puis des coups de feu indistincts sont venus des montagnes.
Au bout des canons des cœurs ont palpité…
Des lamentations ont résonné vers les montagnes.
Des portes ont été brisées et saccagées, les amours, les espoirs
et tout ce qui est humain…
Et le sang a coulé de nos ruisseaux.
Zilan, Munzur, Nevala Kasaba…
Et de tous les cours d’eau de mon pays.
La douleur est restée dans ce paysage…
Pas une âme n’a entendu nos cris.
Et nous sommes tombés amoureux des montagnes, 
au matin des nuits de cauchemar. 
Il est resté aux Kurdes à résister.
Un autre nom de la vie, c’est la résistance… »
Musa Anter

Ce texte est le qua­trième volet d’une série au long cours :
« Drogue et contre-insur­rec­tion au Kurdistan Nord » [février 2022] 
« Guerre de l’eau et des mémoires au Kurdistan Nord » [jan­vier 2022]

« À Diyarbakır : effa­cer la mémoire et réécrire l’his­toire » [avril 2021]


Photographies de ban­nière et de vignette : Loez


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  1. Chanteuse révo­lu­tion­naire turque née en 1964 : elle a com­men­cé sa car­rière musi­cale avec Grup Yorum avant de cofon­der Grup Kızılırmak.
  2. Le HDP est la prin­ci­pale force d’op­po­si­tion pro­gres­siste en Turquie. Il regroupe des par­tis de gauche et éco­lo­gistes turcs autour du par­ti pro-kurde BDP et mène un com­bat arti­cu­lé autour de l’au­to­no­mie démo­cra­tique, les droits des mino­ri­tés et des femmes et l’é­co­lo­gie. Aux élec­tions de 2023, mena­cé par une pro­cé­dure de dis­so­lu­tion enta­mée par le pou­voir turc, il est sub­sti­tué par le Yesil Sol Parti.
  3. Tous les noms sui­vis d’une asté­risque ont été modi­fiés.
  4. Convention inter­na­tio­nale rela­tive aux enquêtes sur les décès résul­tant poten­tiel­le­ment d’actes illé­gaux.
  5. Sur le sujet de la mémoire du géno­cide armé­nien, lire Nazli Temir Beyleryan : La Mémoire col­lec­tive des Arméniens de Turquie. Du géno­cide au mémo­ri­cide (L’Harmattan, 2023).
  6. Branche armée du PKK.
  7. Pendant trois jours, les proches de la per­sonne décé­dée peuvent visi­ter sa famille pour lui pré­sen­ter leurs condo­léances.
  8. Le naxa­lisme est un mou­ve­ment de gué­rilla en Inde d’inspiration maoïste, visant à per­mettre un libre accès aux res­sources natu­relles à des popu­la­tions sou­vent négli­gées et mal­trai­tées par l’État cen­tral indien. Le mou­ve­ment tire son nom du vil­lage de Naxalbari au Bengale occi­den­tal, où il est né dans les années 1960. La gué­rilla naxa­lite est active à l’est et au nord-est de l’Inde.
  9. Alpa Shah, Le Livre de la jungle insur­gée, Éditions de la der­nière lettre, 2022.

REBONDS

☰ Voir notre port­fo­lio « Newroz, ou le droit d’exis­ter », Wad, mai 2023
☰ Lire notre tra­duc­tion « Dix ans de révo­lu­tion : la leçon du Rojava », Matt Broomfield, avril 2023
☰ Voir notre port­fo­lio « Turquie : après le séisme », Loez, mars 2023
☰ Lire notre tra­duc­tion « La pri­son­nière poli­tique Leyla Güven s’a­dresse au monde », avril 2022
☰ Lire notre article « Pour Sêal », Loez, octobre 2021
☰ Lire notre article « Coopératives de femmes et démo­cra­tie locale au Rojava », Loez, mai 2021


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Loez

(Photo)journaliste indépendant, Loez s'intéresse depuis plusieurs années aux conséquences des États-nations sur le peuple kurde, et aux résistances de celui-ci.

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