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Pour Sêal


Texte inédit pour le site de Ballast

Les images des com­bat­tantes du Rojava ont fait le tour du monde — notam­ment après la bataille de Kobanê, en 2015, où elles contri­buèrent à la déroute de Daech. Mais cette mise en lumière média­tique s’est sou­vent dou­blée d’une occul­ta­tion de leurs moti­va­tions idéo­lo­giques. En octobre 2014, l’un des membres de notre rédac­tion ren­con­trait Sêal, une jeune com­bat­tante des Unités de pro­tec­tion de la femme (YPJ). Sept ans plus tard, il cherche à la retrou­ver et apprend rapi­de­ment qu’elle fait par­tie des pre­mières com­bat­tantes tuées lors de l’of­fen­sive menée contre Daech dans les régions de Tabqa et Raqqa, en 2017 — deux fiefs impor­tants du mou­ve­ment dji­ha­diste. Afin de racon­ter son his­toire, il part alors à la ren­contre de sa famille et de per­sonnes qui l’ont connue. ☰ Par Loez


[lire en anglais]


Sur la route de Qamishlo, mai 2021. Autour d’un sha­war­ma, dans un petit res­tau­rant où nous fai­sons une pause après avoir rou­lé depuis le poste-fron­tière de Semalka — là où le Tigre sépare le nord-ouest de la Syrie de l’Irak —, je montre à Alan une image d’un groupe de com­bat­tantes des YPJ. La pho­to­gra­phie a été prise dans une base située aux envi­rons de Tal Elo, non loin de la ville où nous nous trou­vons actuel­le­ment. Celle d’entre les com­bat­tantes qui m’in­té­resse plus par­ti­cu­liè­re­ment se tient debout au der­nier rang, tout à gauche. Ce n’est pas son uni­té. Sêal nous avait sui­vis après que nous ayons visi­té sa famille et alors que nous allions assis­ter à l’en­traî­ne­ment du groupe de com­bat­tantes, par­mi les­quelles elle pose. Alan recon­naît plu­sieurs des jeunes femmes. Deux sont ses cou­sines : l’une s’est mariée, l’autre com­bat tou­jours. Une autre des jeunes femmes est deve­nue kadro : elle a rejoint la gué­rilla du PKK et com­bat l’ar­mée turque dans les mon­tagnes au nord de l’Irak.

Alan est reve­nu de Damas, où il étu­diait la géo­lo­gie, pour s’en­ga­ger dès 2011 dans la révo­lu­tion qui débute au nord de la Syrie. Il a rapi­de­ment rejoint les YPG, comme plu­sieurs de ses frères, avant de tra­vailler long­temps avec les réfugié·es yézidi·es, puis dans les médias. Son visage sou­riant et sa bonne humeur sont connues de beau­coup au sein de l’Administration autonome1 comme dans les forces armées. Sa famille est très impli­quée dans la vie poli­tique de Tirbespiye : son père a été maire pen­dant plu­sieurs années et son frère, Rêwan, est tom­bé mar­tyr en décembre 2013. Après l’a­voir soi­gneu­se­ment obser­vée, il trans­fère la pho­to­gra­phie à l’une de ses connais­sances, com­man­dante dans les YPJ, afin qu’elle se renseigne.

Le len­de­main, la réponse tombe : Sêal n’est plus. Elle est tom­bée mar­tyre dans la pro­vince de Raqqa en 2017.

[Centre des YPJ, à Girkê Legê, en octobre 2014 : à droite, Sêal]

Girkê Legê, fin octobre 2014

C’est la troi­sième fois cette année-là que je me rends au Rojava. À plu­sieurs reprises, j’ai ren­con­tré les com­bat­tantes des YPJ, orga­ni­sées en uni­tés non-mixtes à par­tir de 2013. La capa­ci­té à s’au­to­dé­fendre fait par­tie des piliers du confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique, le sys­tème poli­tique basé sur la démo­cra­tie directe et l’é­man­ci­pa­tion des femmes que, à par­tir de 2012, des militant·es tentent de mettre en place au nord de la Syrie, dans les zones libé­rées du régime syrien. Pour les femmes, c’est aus­si le moyen d’af­fir­mer leur place dans la socié­té en par­ti­ci­pant à sa pro­tec­tion. Cette fois, je demande s’il serait pos­sible de ren­con­trer l’une d’elles au sein de sa famille. Après quelques jours, le com­man­de­ment des YPJ répond favorablement.

Nous nous ren­dons dans la base de Girkê Legê. C’est la pre­mière fois que je ren­contre Sêal. La jeune femme est sou­riante, timide ; elle dégage une impres­sion de séré­ni­té. Assise avec deux cama­rades, un homme et une femme, elle tresse avec eux des franges à un grand fou­lard vert comme en portent sou­vent les combattant·es en hiver. Sa com­man­dante va nous accom­pa­gner pour visi­ter sa famille. Elle l’a choi­sie pour l’é­loi­gner quelques jours des com­bats, me dira-t-on plu­sieurs années après. Nous pre­nons la route. Le soleil d’au­tomne est encore chaud ; d’im­menses champs de blé s’é­tendent loin au sud, vers la Jazaa2. À l’ho­ri­zon, les panaches de fumée noire des raf­fi­ne­ries arti­sa­nales, où des pay­sans sans tra­vail se détruisent la peau et les pou­mons, obs­cur­cissent le ciel. La ligne de front avec Daech a été repous­sée juste après celles-ci, à quelques dizaines de kilomètres.

À cette époque, la famille habite encore une petite mai­son en terre bat­tue en lisière du vil­lage de Gir Ziyaret. Les parents ne sont pas là. Il avait fal­lu par­tir pour un ren­dez-vous médi­cal pour le père, Sîleman, à la san­té fra­gile. Cinq ans plus tard, sa mère, Halima, le regrette encore. Je ne l’ap­pren­drai qu’a­lors, mais ces visites à la famille sont fort rares. Ce sont donc ses deux frères et leurs épouses qui nous accueillent. Nous pre­nons le thé dans la pièce prin­ci­pale, tout en lon­gueur. Sêal garde un sou­rire doux sur son visage mais elle ne prend que peu la parole pour répondre aux ques­tions. Que pense-t-elle à ce moment ? Cherche-t-elle à com­prendre ce que ce jour­na­liste étran­ger, déci­dé­ment pas très clair dans ses ques­tions, sou­hai­te­rait qu’elle dise ? C’est fina­le­ment sa com­man­dante, Zilan, qui mono­po­lise l’en­tre­tien : elle a une qua­ran­taine d’an­nées, les traits mar­qués, le phy­sique dur mais affable de celles qui ont vécu dans la gué­rilla du PKK. Elle a com­bat­tu de nom­breuses années dans les mon­tagnes avant d’être envoyée au nord de la Syrie, d’où elle est originaire.

[Sêal, à gauche, avec une des ses sœurs et sa belle-sœur, en octobre 2014]

Sêal est contente de revoir ses frères ; elle prend dans ses bras l’un des bébés. La famille pose pour des pho­tos de groupe. Son cou­sin, Mazlum, nous rejoint. Il tom­be­ra mar­tyr avant elle, en 2015, lors de la deuxième opé­ra­tion pour reprendre Tel Hamis des mains de Daech. Finalement, nous n’au­rons pas le temps ni l’oc­ca­sion d’a­voir plus d’é­change ; je n’en appren­drai pas beau­coup plus sur qui est la jeune femme. Restera une pho­to — Sêal, assise à côté de ses belles-sœurs. L’une en uni­forme mili­taire, son arme à por­tée de main, l’autre un bébé dans les bras. Deux des­tins dif­fé­rents. Et des ques­tions sans réponses : qu’est-ce qui a pous­sé Sêal, comme des mil­liers d’autres jeunes femmes, à rejoindre les YPJ ? De quelle manière cet enga­ge­ment aura-t-il chan­gé à sa vie ?

Gir Ziyaret, mai 2021

Le vil­lage de Gir Ziyaret se niche le long de la route qui mène de Tirbespiye à Gire Spî, peu avant l’en­trée de la ville. C’est un gros vil­lage, qui s’é­tale au pied de la col­line arti­fi­cielle qui sert de cime­tière, comme on en voit beau­coup dans cette région. La route qui y mène, caillou­teuse et pous­sié­reuse, n’est pas gou­dron­née. Un jeune homme sur une moto, à qui on pose la ques­tion, nous emmène à la mai­son de la famille de Sêal, que nous n’a­vons pas trou­vée mal­gré les indi­ca­tions reçues.

Les lieux ont chan­gé. Une grille de fer s’ouvre sur une vaste cour. Sur la gauche, se dresse la masse grise d’une grande mai­son nou­vel­le­ment construite. À droite, l’an­cienne mai­son en terre bat­tue a dis­pa­ru : en lieu et place, il y a main­te­nant un jar­din où sèche du linge posé sur des claies en bois. Poules et canards s’a­britent à l’ombre d’un grand arbre bien taillé. Dehors, la mère de Sêal nous accueille, ciga­rette aux lèvres. Un fou­lard, posé sur sa tête et noué autour du cou, laisse entre­voir ses che­veux blancs. Son frère Reber est éga­le­ment présent.

Les murs de la pièce pour rece­voir sont nus, hor­mis sur un côté où sont accro­chés plu­sieurs pho­to­gra­phies en grand for­mat de Sêal, par­fois seule, par­fois en com­pa­gnie d’autres mar­tyrs. Le sol est recou­vert de tapis. Nous nous asseyons sur des mate­las, le dos calé contre un cous­sin. Alors qu’Halima com­mence à par­ler de sa fille, quelques larmes roulent sur ses joues, qu’elle écrase de sa main.

[La nouvelle maison de la famille de Sêal, en mai 2021, construite après la mort de celle-ci]

Sêal est née en 1994 ou 1995, sa mère ne se rap­pelle plus très bien. Elle a été appe­lée Newroz. Un nom loin d’être ano­din : Newroz, c’est la fête qui tous les 21 mars célèbre le prin­temps — pour les Kurdes, elle est deve­nue un sym­bole de résis­tance. C’est que la mère de Sêal était déjà une sym­pa­thi­sante du lea­der du PKK, Abdullah Öcalan, qu’elle admire. Elle a choi­si le pré­nom de deux de ses fils en son hom­mage. Dans la famille, on est patriote kurde. Et pauvre. Avant la révo­lu­tion, le père, ses sept fils et ses cinq filles tri­maient dans les champs de pro­prié­taires plus aisés.

Celle qu’on appe­lait encore Newroz a quit­té l’é­cole à la 6e classe — vers 12 ans, donc — pour rejoindre ses sœurs dans les champs de coton. Enfant, sa mère se rap­pelle qu’elle aimait s’as­seoir sur le rocher en face du ten­dûr, le four à pain, pen­dant qu’elle cui­sait les boules de pâte apla­ties à la main. Elle disait que c’é­tait son che­val. Quand la révo­lu­tion a com­men­cé, le fils aîné et le cadet ont rejoint rapi­de­ment les YPG. Leur famille ne se s’est pas enfuie, sou­ligne la mère ; c’est ensuite que Newroz a vou­lu s’en­ga­ger. C’était dans les der­niers mois de l’an­née 2013, avant l’o­pé­ra­tion de Tel Hamis. « Pas en cachette, Dieu mer­ci », sou­pire Halima, qui a essayé de la dis­sua­der en lui expli­quant que c’é­tait une lourde res­pon­sa­bi­li­té, un enga­ge­ment dif­fi­cile, qu’elle ne sup­por­te­rait pas les contraintes de la vie mili­taire. Mais Newroz n’a pas lâché. Elle vou­lait y aller. Elle a dit au revoir à tous puis est par­tie pour renaître et deve­nir Sêal Cûdi — lit­té­ra­le­ment, Sêal signi­fie « l’ombre du dra­peau », ou bien « les trois dra­peaux » : les inter­pré­ta­tions divergent entre « », l’ombre, et « », le chiffre trois… Dans tous les cas, c’est un nom patrio­tique. Après sa for­ma­tion, sa connais­sance de l’a­rabe et du kurde vau­dra à Sêal d’être envoyée sur les routes de la région avec un cadre du TEV-DEM3, Eli Shemo, pour un tra­vail plus poli­tique que mili­taire. Pendant près d’un an, elle tra­duit des réunions avec les tri­bus arabes, aide au recru­te­ment de nou­velles combattantes…

Plusieurs fois, ses parents ont ten­té de la faire reve­nir à la mai­son. D’abord son père, Sîleman, dont le visage rond et tan­né rap­pelle celui de Sêal. « Elle a fait des tra­vaux poli­tiques. Après ça, je lui ai dit d’ar­rê­ter : Ma fille, je ne veux pas que tu meures. Mais elle a refu­sé ma demande. Parfois, quand elle était au vil­lage, elle ne ren­trait pas à la mai­son, elle res­tait chez les heval [« cama­rades » en kurde, ndlr] et dans les mai­sons des mar­tyrs. Elle sen­tait le poids de la révo­lu­tion sur ses épaules. » Sîleman n’a pas vu chan­ger sa fille. Parfois, incré­dule, il disait à ses amis qu’elle n’é­tait quand même pas si cou­ra­geuse ; alors, il s’en­ten­dait répondre : « Non, tu as tort, elle est la plus cou­ra­geuse des heval. » Une anec­dote lui revient. En 2012, le vil­lage est mena­cé par l’ar­ri­vée de forces du Front isla­mique, affi­liées aux rebelles syriens. Les habi­tants prennent leurs armes et vont orga­ni­ser leur défense. Sîleman sai­sit son fusil et com­mence à se diri­ger vers les lignes, quand il se retourne et voit sa fille qui le suit, déter­mi­née à le pro­té­ger lui.

Plus tard, Halima lui a fait envoyer un mes­sage par des amies à elles, deux filles arabes du vil­lage. Sêal était alors enga­gée depuis trois ans : pour sa mère, il était temps qu’elle rentre à la mai­son. Lorsque les deux filles sont reve­nues, elles ont dit à Halima : « Nous n’a­vons pas pu la convaincre de reve­nir, mais elle était sur le point de nous faire rejoindre les YPJ. » Après un silence Halima ajoute : « Les deux filles sont encore vivantes aujourd’­hui. »

[Halima et Sûleiman, les parents de Sêal, et son frère Lezgin, en mai 2021]

La der­nière fois que sa famille l’a vue en vie, c’é­tait au début de l’an­née 2017, envi­ron trois mois avant sa mort. Elle avait obte­nu trois jours de per­mis­sion mais ses cama­rades ne sont pas venues la cher­cher avant le cin­quième jour, ce qui l’a mise en colère. Les deux com­bat­tantes qui viennent la cher­cher seront tuées en même temps qu’elle. À leur arri­vée, elle s’est écriée « Heval, tu m’as oubliée, tu as dit trois jours mais main­te­nant ça fait cinq jours ! ». Elles ont répon­du « Comment oses-tu dire ça ? On ne t’a jamais oubliée ! » Il paraît que sa vieille grand-mère a alors sen­ti que c’é­tait la der­nière fois qu’elle la voyait. Elle s’est levée et l’a sui­vie, puis le reste de la famille lui a emboî­té le pas. « C’était la der­nière fois, après ça, je l’ai vue dans son cer­cueil », souffle Halima. 

Peu avant de mou­rir, on voit Sêal don­ner une inter­view à une chaîne kurde. « Nous nous diri­geons vers l’o­pé­ra­tion de Raqqa, nous allons ven­ger nos mar­tyrs, le suc­cès est à nous. »

« J’ai tou­jours ses livres de Serok Apo [sur­nom don­né à Öcalan, ndlr] et son petit Coran. Son amie nous a dit qu’elle le lisait quand elle était fati­guée », raconte Halima. Elle por­tait sou­vent un fou­lard noué ser­ré sur la tête, bor­dé de petites perles de cou­leur uni­forme — pas le modèle fleu­ri qu’on voit sou­vent por­té par les combattant·es kurdes. À ce qu’on raconte, elle était tou­jours en pre­mière ligne, avec les groupes d’é­lite, les kadros, formé·es au sein de la gué­rilla du PKK dans la lutte contre l’ar­mée turque. Des combattant·es rompu·es aux opé­ra­tions de nuit. Sêal s’é­tait spé­cia­li­sée dans les armes lourdes : DShK de calibre 12,7 mil­li­mètres, lance-roquettes RPG, mitrailleuse PKC. Peut-être les tra­vaux dans les champs lui avaient-ils don­né l’en­du­rance et la force néces­saires pour por­ter les dix kilos (sans muni­tions) de la mitrailleuse russe. Ainsi la voit-on, sur une vidéo, la char­ger sur son épaule avant de par­tir en opé­ra­tion alors que la nuit tombe : gestes pré­cis, sou­rire aux lèvres. 

Son jour­nal per­son­nel, cou­vert d’une écri­ture ser­rée et hési­tante, est rem­pli de consignes d’u­ti­li­sa­tion de dif­fé­rentes armes. Sur une page agré­men­tée de quelques sché­mas, Sêal détaille l’u­ti­li­sa­tion du RPG, com­ment char­ger la roquette, l’ar­mer, épau­ler… Les expli­ca­tions tech­niques suc­cèdent aux écrits idéo­lo­giques, lais­sant à de rares occa­sions place à des cita­tions per­son­nelles choi­sies par la jeune fille — dont quelques poèmes, dont on ne sait si elle les a com­po­sés elle-même, en hom­mage, peut-être, aux deux mar­tyrs dont le nom figure en haut de la page.

[Journal de Sêal : détail de l'utilisation du lance-roquettes RPG, mai 2021]

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Une autre étoile brille dans le ciel, je sais que c’est l’é­tin­celle de tes yeux. Je n’ai jamais été effrayée par les sombres nuits mais j’ai eu peur de l’é­tin­celle dans tes yeux. C’est si dou­lou­reux que je ne peux pas en par­ler. Je vou­lais écrire ton nom dans la légende des amou­reux, mais j’ai eu peur de te perdre en l’écrivant.

Je n’ai pas peur de ce jour, mais j’ai peur du jour où tu me lais­se­ras seule et par­ti­ras. Je n’ai pas peur de la mort, et je n’ai pas peur de la dou­leur qui mange mon cœur, mais j’ai peur de te perdre.

J’ai tel­le­ment peur de ton départ et que tu me laisses seule dans cette folie. Je n’ai pas peur des nuits noires mais j’ai peur d’y res­ter seule sans toi, per­sonne ne voit cette peur dans mon cœur parce que je la leur cache.

Ma dou­leur ne blesse que moi, alors pour­quoi devais-je en parler ? 

Ne faites pas de votre cœur une rivière où chaque pas­sant peut boire, mais faites-en un royaume pos­sé­dé par une per­sonne rare. 

Je ne regrette per­sonne qui soit entré dans ma vie : les fidèles m’ont ren­due joyeuse, les mau­vais m’ont fait gagner en expé­rience et les meilleurs ne me quit­te­ront jamais.

Elle avait bien chan­gé, Sêal. « Son esprit a chan­gé, son atti­tude, son lan­gage, elle a com­men­cé à par­ler comme une kadro », raconte son frère Reber son nom signi­fie « le guide », une des façons dont ses par­ti­sans appellent Öcalan. Lui aus­si a com­bat­tu dans les YPG. Halima ajoute : « Elle était joyeuse, elle plai­san­tait, elle me disait « Tu es bouf­fie mais mon papa est mince ». Elle était intel­li­gente et tout le monde l’ai­mait, brillante, sachant gar­der un secret. Dieu mer­ci, je suis tou­jours fière d’elle. »

Dans son jour­nal, Sêal écrit : « Mon Leader, tu as res­sus­ci­té le peuple kurde, tu l’as ins­truit, tu m’as don­né une vie qui a un sens et des valeurs. »

La famille conserve pré­cieu­se­ment sur un ordi­na­teur des images de la jeune fille. Sur une vidéo, on la voit assise devant un feu, la tête posée sur une main, pen­sive ; à ses côtés, quelques-unes de ses cama­rades dansent sur une musique sor­tie d’un télé­phone por­table. Sur une autre vidéo, elle part en opé­ra­tion noc­turne, la tête emmi­tou­flée dans deux fou­lards. Ses yeux sont fati­gués, son sou­rire grave se perd dans la nuit. Sur les der­nières pho­tos qui existent d’elle, ses traits se sont dur­cis. Des rides sont appa­rues au coin de ses yeux, mal­gré son jeune âge ; elle a gagné en assu­rance. Beaucoup de ses ami·es sont tombé·es mar­tyrs. Seul·es quelques un·es viennent encore visi­ter la famille, dont son amie et pre­mière com­man­dante Ruken, aujourd’­hui chauf­feure dans les YPJ.

[Enfant, Sêal aimait s'asseoir sur la pierre en face du four et regarder sa mère préparer du pain, mai 2021]

Girke Lege, mai 2021

Le temps est ora­geux, l’air lourd.

À la sor­tie de Girke Lege, une petite route qui passe à côté de der­ricks au balan­ce­ment lan­ci­nant longe des champs de blé fraî­che­ment mois­son­nés. La mai­son de heval Ruken est en bor­dure du che­min. Son pick-up blanc Toyota est garé devant un mur qui entoure une petite cour. La mai­son est peinte en blanc, l’in­té­rieur est frais. Petite de taille, le corps sec, la peau tan­née et les traits du visage mar­qués, Ruken est une kadro, une enga­gée pro­fes­sion­nelle. Comme la plu­part de celles et ceux qui l’ont croi­sée, elle a été mar­quée par Sêal. Elles ont fait connais­sance au moment de son enga­ge­ment dans les YPJ en 2013. Il y avait un check­point mili­taire dans leur vil­lage. D’après Ruken, voir des femmes avec des armes l’a encou­ra­gée à les rejoindre — et puis ses frères étaient déjà dans les YPG… Sêal a été la pre­mière de son vil­lage et de ses envi­rons à rejoindre les YPJ.

Son envie d’ap­prendre, sa curio­si­té et son cha­risme ont vite mar­qué la com­man­dante. Elle était la pre­mière de sa classe de for­ma­tion. « C’était une fille du Parti. » Sêal était curieuse, elle inter­ro­geait sans cesse les kadros sur leur vie dans les mon­tagnes au sein de la gué­rilla du PKK. Ses livres étaient entre ses mains, elle écri­vait les sou­ve­nirs des cama­rades, leurs his­toires. Bien qu’ayant quit­té l’é­cole tôt, elle écri­vait tou­jours dans son jour­nal. « Elle était unique. » Durant son année de tra­vail poli­tique, elle côtoyait nombre de kadros, qui lui disaient « Tu as l’air d’a­voir pas­sé des années dans les mon­tagnes ». Mais ce tra­vail ne suf­fi­sait pas à Sêal : elle vou­lait par­tir au front, et en pre­mière ligne.

Une semaine avant d’être tuée, elle a sou­hai­té revoir sa chère Ruken. Celle-ci était absente et Sêal était venue sans pré­ve­nir. Les deux femmes ne s’é­taient pas vues depuis long­temps, après trois années pas­sées ensemble ; Sêal avait rejoint les lignes de front, pas Ruken. Elle a ain­si été au com­bat à Tel Alo, Tel Hamis, Jazaa, Tel Temir, Heseke, dans les mon­tagnes de Kezwan…

Quand elle est arri­vée sur le front, elle a plon­gé direc­te­ment dans l’u­ni­vers de la guerre. « Certains com­bat­tants pleu­raient, le moral était bas, mais heval Sêal n’é­tait pas comme elles, comme eux », affirme Ruken. À la fin de sa for­ma­tion, elle a refu­sé sa per­mis­sion de dix jours. Elle n’a pas vou­lu ren­trer à la mai­son, elle a deman­dé à rejoindre les com­bats — c’é­tait pen­dant l’o­pé­ra­tion de Tel Hamis, fin 2013. Elle aimait ren­con­trer les combattant·es formé·es au sein du PKK, venu·es de Turquie, d’Iran, de Syrie. Et aus­si, plus tard, les étranger·es, américain·es, français·es… « Elle était curieuse, leur par­lant de tout, des com­bats, de l’a­mi­tié. Elle avait une forte per­son­na­li­té. Tout le monde l’ap­pré­ciait. » Malgré le fait qu’elle soit nou­velle, elle a deman­dé à for­mer les nou­velles recrues.

En 2016, elle a été bles­sée à la tête lors de l’o­pé­ra­tion visant à libé­rer la ville de Shaddadi. Un com­bat­tant de Daech s’é­tait fait explo­ser à proxi­mi­té de la mai­son où se trou­vait son groupe, et celle-ci s’é­tait écrou­lée sur eux.

[Village de Gir Ziyaret sous une tempête de poussière, en mai 2021]

« Je ne peux pas oublier les mots de heval Sêal quand son cou­sin est tom­bé mar­tyr. Elle m’a dit : Ruken, tu dois venir me cher­cher, tu es ma ché­rie, tu m’as entraî­née jus­qu’à aujourd’­hui. Ton ami­tié me rend plus forte. Si je meurs, n’ou­blie pas ma famille : apporte un mor­ceau de tis­su et une écharpe à ma mère. J’ai dit que je ne pou­vais pas le faire, que sa mère serait bles­sée. C’est dou­lou­reux quand je rends visite à sa famille, par­mi les amis de Sêal : je suis celle qui est res­tée. Il y a celles qui sont tom­bées, celles qui se sont mariées, celles qui ont quit­té les YPJ, celles qui sont allées dans les mon­tagnes. Je me sou­viens de notre vie d’a­vant, de la cui­sine, des quarts de garde. Nous étions comme deux sœurs. Quand nous avons visi­té sa mai­son et qu’elle a dit à sa famille C’est ma com­man­dante, j’ai dit Nous sommes amies, ne dis pas de tels mots : nous avons le même âge, nous avons dor­mi ensemble, nous avons ramas­sé des plantes pour les cui­si­ner sur un feu de bois. Au point que les autres ont fait des com­men­taires. Ils nous ont dit d’ar­rê­ter d’être ensemble tout le temps. Un lien fort comme ça est mal vu, ici, mais nous ne pou­vions pas les écou­ter. »

Sur le che­min du retour, une tem­pête s’a­bat sur la région.

Un vent violent sou­lève des nuages de pous­sière, le ciel est tour­men­té, bas et gris. La lumière est étrange, élec­trique, don­nant aux envi­rons un aspect sur­na­tu­rel. De la route, le vil­lage de Gir Ziyaret se dis­tingue à peine, noyé dans la poussière.

Gir Ziyaret, mai 2021

Quelques jours après avoir ren­con­tré Ruken, nous ren­dons de nou­veau visite à la famille de Sêal. Cette fois, son frère Lezgin, qui est sans doute le plus poli­ti­sé de la famille, est là. Un temps enquê­teur cri­mi­nel dans les Asayesh5, il a été bles­sé au com­bat dans la Jazaa en 2014. Sept frag­ments d’a­cier sont désor­mais logés dans ses chairs. Aujourd’hui, il tra­vaille à la coor­di­na­tion avec les forces russes.

« Elle était calme et gen­tille à la mai­son, se sou­vient-il. Je dis tou­jours qu’elle est celle qui res­sem­blait le plus à ma mère. Dans les com­bats d’en­fants, ils l’ap­pe­laient Jackie Chan : per­sonne ne pou­vait nous atta­quer à l’é­cole ! Newroz, elle était cou­ra­geuse et nous a défen­dus. » Une fois, le frère a croi­sé sa sœur sur un théâtre d’o­pé­ra­tion : elle était en pre­mière ligne, lui en arrière. « Après son enga­ge­ment, nous ne l’a­vons plus beau­coup vue à la mai­son. Elle a choi­si de se sacri­fier et de s’é­loi­gner de la vie nor­male et rou­ti­nière. Elle était liée aux mar­tyrs et à leurs che­mins. Elle vou­lait vivre libre. Jin jiyan e [La femme c’est la vie, ndlr]. Cette révo­lu­tion nous a obli­gés à assu­mer des res­pon­sa­bi­li­tés plus grandes que ce que nous pou­vions. »

[Affaires de Sêal, mai 2021]

Il se lève et va cher­cher les affaires de Sêal — j’ai deman­dé, si la chose était pos­sible, à les voir. À ma pre­mière visite, ni la mère, ni le frère pré­sent à ce moment n’a­vaient men­tion­né leur exis­tence. C’est Ruken qui en a par­lé. Soigneusement ran­gées, elles étaient peu à peu tom­bées dans l’oubli.

Lezgin revient avec un sac de plas­tique blanc à la main. Jusqu’à pré­sent, la famille n’a­vait pas trou­vé le cou­rage de l’ou­vrir — c’est seule­ment la veille de notre venue que Lezgîn s’y est plon­gé. À l’in­té­rieur, un dra­peau des YPJ, une enve­loppe, un tas de car­nets et de pho­tos, un ou deux livres, un dra­peau d’Öcalan, un écus­son des YPG. Je com­mence à feuille­ter les car­nets. Il y en a deux types. Des car­nets petits for­mats avec un qua­drillage à petits car­reaux, et sur la cou­ver­ture un por­trait d’Öcalan. Ceux-ci sont rem­plis d’une écri­ture ser­rée et fine, les lettres arabes tra­cées d’une main mal­adroite. Ce sont les car­nets de Sêal. Les autres car­nets sont une sur­prise : ils sont écrits en turc et une signa­ture revient, Arîn Mirkan. Cette capi­taine est deve­nue un sym­bole de la bataille de Kobanê en se fai­sant explo­ser afin de sau­ver ses cama­rades. Mais la date ne cor­res­pond pas. 2016. Il s’a­git donc d’une autre Arîn Mirkan. Finalement, une lettre échap­pée des car­nets donne la clé du mys­tère, double page soi­gneu­se­ment écrite sur une feuille arra­chée à un cahier quadrillé.

Cette Arîn Mirkan là a pour nom de nais­sance Fatma Atkas. Elle est née en 1989 dans le dis­trict de Mazidagi, de la pro­vince de Mardin, dans une famille sans réelle sen­si­bi­li­té mili­tante : elle aspire seule­ment à une exis­tence petite bour­geoise. Fatma Atkas a étu­dié à l’u­ni­ver­si­té de Siirt pour deve­nir pro­fes­seure des écoles, avant d’a­ban­don­ner sa for­ma­tion en troi­sième année. C’est à l’u­ni­ver­si­té qu’elle ren­contre le PKK. Elle com­mence à par­ti­ci­per à des acti­vi­tés poli­tiques et écrit pour le jour­nal Azadiya Welat. Finalement, en 2012, elle rejoint la gué­rilla et reçoit une for­ma­tion à Qandil. Pendant deux ans, elle tra­vaille au sein des HPJ-YRK, la force armée fémi­nine liée au PJAK, l’or­ga­ni­sa­tion sœur du PKK qui lutte contre l’État ira­nien. Elle est char­gée de ce qu’elle appelle « les archives civiles ». Elle retourne ensuite en for­ma­tion et se voit char­gée d’en­traî­ner de nou­velles com­bat­tantes. Mais Fatma veut com­battre. Fin 2015, la com­bat­tante change son nom de code et choi­sit donc de s’ap­pe­ler Arîn Mirkan. Un hom­mage à la mar­tyre, mais aus­si un mes­sage adres­sé à elle-même : elle pour­sui­vra la lutte et se devra d’in­ten­si­fier son engagement.

C’est peu de temps après, dans la pre­mière moi­tié de l’an­née 2016, qu’elle obtient fina­le­ment d’être envoyée au Rojava pour par­ti­ci­per à l’o­pé­ra­tion qui vise à reprendre Manbidj et uni­fier les can­tons d’Afrin et de Kobanê. La jeune femme devient rapi­de­ment com­man­dante d’un groupe d’une tren­taine de per­sonnes et rejoint les com­bats. Mais tout ne se passe pas bien. Diriger un groupe de com­bat­tants mixte n’est pas une affaire simple : pour la pre­mière fois, Arîn voit mou­rir une de ses cama­rades ; elle s’en trouve dure­ment affec­tée. Elle demande à aller en pre­mière ligne, ce qui lui est refu­sé. Dans son auto­cri­tique, la jeune femme pointe du doigt son manque d’ex­pé­rience, qui l’a ame­née à se lais­ser influen­cer dans ses prises de déci­sion ; elle sou­ligne à quel point il est dif­fi­cile de com­man­der à des hommes qui n’ac­ceptent pas tou­jours bien l’au­to­ri­té d’une femme, et à appli­quer, de manière concrète, les façons de vivre pro­po­sées par le mou­ve­ment des femmes, le PAJK. Elle ter­mine sur ces mots : « J’ai com­pris com­ment j’avais per­du et échoué et je suis en train d’apprendre com­ment gagner. Je pense être capable d’être une com­bat­tante PAJK qui mérite l’amour du lea­der. Je serai tou­jours une mili­tante sans com­pro­mis­sion avec une juste cama­ra­de­rie. » La lettre est datée du 9 août 2016.

[Sêal (à droite) lors d'une célébration de Newroz, au début des années 2010]

Environ huit mois plus tard, Arîn est tuée au com­bat. Deux jours avant l’an­nonce de la mort de Sêal, le 5 avril 2017, si on se fie aux com­mu­ni­qués offi­ciels des YPG. Arîn lui a‑t-elle confié ses jour­naux avant de par­tir en opé­ra­tion, comme cela se fait régu­liè­re­ment ? Les deux jeunes femmes étaient-elles proches ? Sur une vidéo tour­née sans doute peu de temps aupa­ra­vant, on l’a­per­çoit quelques ins­tants avec Sêal tan­dis que les deux femmes semblent se pré­pa­rer pour une nou­velle opé­ra­tion noc­turne. Sur une autre vidéo, elles cui­sinent ensemble. Les écrits de Arîn s’ar­rêtent à cette lettre du 9 août 2016. Sur une page de son jour­nal, quelques mois avant, elle expri­mait déjà son regret de ne pas avoir plus de temps pour écrire. Le nom de Sêal n’est pas men­tion­né, mais les deux femmes ne se sont peut être pas encore ren­con­trées. Toujours est-il que Sêal a déci­dé de gar­der les jour­naux de Arîn avec les siens. Avec peut-être en tête, un jour, de les faire par­ve­nir à sa famille.

Est-elle ensuite par­tie au com­bat la rage au ventre, avec l’i­dée de ven­ger la mort de sa cama­rade ? Elle avait déjà vu tom­ber tant d’ami·es, dont son cou­sin Mazlum, son frère de lait qu’elle aimait tant, tué lors de la deuxième opé­ra­tion de Tal Hamis en 2015. « Les mar­tyrs sont nos lea­ders, nous ne recu­le­rons pas, nous ne nous age­nouille­rons pas, nous résis­te­rons », avait-elle écrit dans son jour­nal, à une date incon­nue. Ou bien Arîn et Sêal sont-elles tom­bées côte à côte ? Les YPG ne com­mu­niquent pas tous les décès ensemble, pour s’as­su­rer des iden­ti­tés et avoir le temps de pré­ve­nir les familles avant. La notice nécro­lo­gique d’Arîn indique les vil­lages de Safsafah pour lieu de mort ; celle de Sêal, Raqqa.

[Cimetière des martyr·es à Derik, en avril 2018]

Le récit des opé­ra­tions mili­taires per­met d’y voir plus clair. La nuit du 21 au 22 mars 2017, la bataille pour reprendre la ville de Tabqa com­mence, avec l’hé­li­por­tage de forces spé­ciales amé­ri­caines et de 500 combattant·es des Forces démo­cra­tiques syriennes (FDS) au sud de la ville, per­met­tant son encer­cle­ment. Les com­bats font rage, notam­ment pour la prise du bar­rage, for­te­ment endom­ma­gé, qui menace alors de céder et de noyer la val­lée de l’Euphrate. Une brève trêve est décla­rée pour que des technicien·nes y effec­tuent des répa­ra­tions d’ur­gence. L’encerclement com­plet de Tabqa se ter­mine les 5 et 6 avril 2017, quand les FDS coupent la route qui mènent à Raqqa, en s’emparant de Safsafah, un groupe de vil­lages à quinze kilo­mètres à l’est de la ville sur les berges de l’Euphrate. Le lieu tire son nom des saules médi­ter­ra­néens qu’on y trouve. Des cen­taines d’o­li­viers y poussent, et des champs entourent le vil­lage : un empla­ce­ment stra­té­gique pour empê­cher Daech d’en­voyer des ren­forts à Tabqa.

Les dji­ha­distes s’y sont retran­chés. Ils savent que leurs jours sont comp­tés et livre­ront une bataille sans mer­ci. Les com­bats dans Safsafah ont duré près de qua­rante heures d’a­près les comptes-ren­dus des médias, qui font aus­si état de deux jour­na­listes bles­sés, dix attaques-sui­cides repous­sées et huit véhi­cules bour­rés d’ex­plo­sifs détruits. Les com­bat­tants de Daech se sont ser­vis de la popu­la­tion civile comme bou­clier humain, com­pli­quant la tâche des FDS, qui ont ten­té de pré­ser­ver les vies des habitant·es et d’é­va­cuer le plus de civils pos­sibles. Acculés, les dji­ha­distes ont mul­ti­plié les attaques-sui­cides et les bom­bar­de­ments au mortier.

Il a été dit à la famille de Sêal que celle-ci était tom­bée dans un piège. Ruken, elle, raconte : « Elles étaient six cama­rades kadros. Heval Sêal était la sep­tième. Normalement, seuls les kadros étaient en pre­mière ligne, les com­bat­tants locaux res­taient en appui en deuxième ligne. Mais Sêal était avec les kadros en pre­mière ligne. Les dji­ha­distes ont mon­té un piège : deux femmes et quatre des hommes cama­rades ont été tués sur le coup. C’était le deuxième ou le troi­sième jour d’o­pé­ra­tion. » Dans la publi­ca­tion qui annonce le mar­tyr de Sêal, avec celui de cinq autres combattant·es, c’est la seule dont le lieu du décès est indi­qué comme « Rakka ». Pour les autres tombé·es les 5 et 7 avril, ce sont les vil­lages de Safsafah qui sont men­tion­nés. En réa­li­té, la bataille pour libé­rer la ville de Raqqa ne com­men­ce­ra que le 6 juin 2017. Dans le com­mu­ni­qué qui annonce la mort d’Arîn, la tota­li­té des combattant·es ont des noms à conso­nance turque, ce qui laisse sup­po­ser qu’ils et elles étaient des cadres formé·es au sein du PKK. Et tous et toutes ont été tué·es à Safsafah. Il est donc cer­tain que Sêal a éga­le­ment trou­vé la mort là-bas, même s’il est dif­fi­cile de savoir si les deux femmes ont per­du la vie au même moment. Leur dif­fé­rence de sta­tut, l’une kadro du PKK, l’autre com­bat­tante « locale » des YPJ, explique éga­le­ment peut-être pour­quoi leur mort n’a pas été annon­cée au même moment.

Tabqa sera fina­le­ment reprise le 10 mai 2017, après trois ans et demi sous la coupe de Daech. D’après un géné­ral de la coa­li­tion, les FDS auront per­du une cen­taine de combattant·es dans la bataille.

[Tombe de Sêal, mai 2021]

Cimetière des martyr·es de Derik, mai 2021

Avant de mou­rir, Sêal avait com­men­cé à col­ler sur un cahier à spi­rale des pho­tos de combattant·es qu’elle avait connu·es, tombé·es martyr·es, ain­si que des fleurs séchées. Ronî, Harûn, Dersim, Têkoşer, Mazlum, Sahîn, Rizgar… Elle vou­lait y racon­ter leur his­toire. Désormais, elle repose près d’eux au cime­tière des martyr·es de Derik, à quelques heures de route à l’est de son vil­lage natal.

Dans la lumière claire du matin, les tombes en marbre blanc du cime­tière s’a­lignent, toutes iden­tiques. Elles sont gar­nies de ver­dure. Sur quelques-unes, des fleurs ont été dépo­sées ; ici et là un fou­lard ou une pho­to les décore. Il est tôt, l’air est encore frais. Quelques femmes, visage enrou­lé dans un fou­lard pour se pro­té­ger du soleil qui ne tar­de­ra pas à deve­nir brû­lant, net­toient à grande eau les allées et veillent à l’en­tre­tien des sépul­tures. Perdue au milieu de celle de mil­liers d’autres combattant·es tombé·es pour la liber­té de leur peuple, la tombe de Sêal se situe sur la même ran­gée que celles des cama­rades mort·es à sa côté. À sa gauche Arjîn, puis Arîn. 28, 22 et 23 ans.

Autour du cime­tière s’é­tend une vaste plaine de champs culti­vés. Verte pen­dant quelques semaines au prin­temps, elle vire­ra rapi­de­ment au jaune paille. Le Tigre y coule, se défiant des fron­tières impo­sées par les États-nations aux peuples qui vivaient là. Derrière encore, plus loin, l’ombre mas­sive des monts Cûdi, que Sêal avait pris pour deuxième nom — ou qu’on lui avait don­né —, se détache sur le ciel. C’est sur cette mon­tagne, à l’in­ter­sec­tion des trois fron­tières, Turquie, Syrie et Irak, que les pre­miers chré­tiens situèrent le lieu d’atterrissage de l’arche de Noé. La Genèse la dépla­ce­ra sur le mont Ararat, avant que le Coran ne la rapa­trie fina­le­ment sur Cûdi. Aujourd’hui, celles et ceux qui reposent à ses pieds sont musulman·es, chrétien·es ou athées. Kurdes, Arabes, Assyrien·nes, Arménien·nes venu·es de la région ou de plus loin, mort·es en défen­dant qui une terre, qui sa liber­té, qui un idéal de socié­té plus juste.

Shehîd nami­rin — les mar­tyrs ne meurent pas, scandent des mil­lions de voix pour toutes les Sêal.


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Loez.
Photographie de ban­nière : Sêal, sur Ronahi TV


  1. L’Administration auto­nome du Nord et de l’Est de la Syrie est la struc­ture exé­cu­tive qui admi­nistre les ter­ri­toires sous contrôle des Forces démo­cra­tiques syriennes, sui­vant les prin­cipes du confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique. Par com­mo­di­té de lan­gage, il est encore régu­liè­re­ment ques­tion du « Rojava » pour décrire l’en­semble de ce ter­ri­toire et son auto-gou­ver­ne­ment.
  2. Région de plaines en mono­cul­ture de blé au nord-est de la Syrie autour de la ville épo­nyme.
  3. À l’é­poque, le TEV-DEM, plate-forme regrou­pant par­tis poli­tiques et orga­ni­sa­tions de la socié­té civile kurde, s’oc­cupe de mettre en place le sys­tème de confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique au Rojava.
  4. Prénom kurde. Littéralement : « combattant ».
  5. Les forces de sécu­ri­té inté­rieure.

REBONDS

☰ Lire les bonnes feuilles « Le prin­cipe du socia­lisme est de tuer le mâle domi­nant », Havin Guneser, juillet 2021
☰ Lire notre article « Coopératives de femmes et démo­cra­tie locale au Rojava », Loez, mai 2021
☰ Voir notre port­fo­lio « Rojava : à la base de la révo­lu­tion », Loez, mai 2021
☰ Lire les bonnes feuilles « Rojava : la révo­lu­tion des femmes », mars 2021
☰ Voir notre port­fo­lio « Rojava, sous le feu », Laurent Perpigna Iban et Sylvain Mercadier, octobre 2019
☰ Lire notre dos­sier consa­cré au Kurdistan

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Loez

(Photo)journaliste indépendant, Loez s'intéresse depuis plusieurs années aux conséquences des États-nations sur le peuple kurde, et aux résistances de celui-ci.

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