Rojava : la révolution des femmes


En 2017, l’au­trice fémi­niste et anti­ca­pi­ta­liste kurde Dilar Dirik se deman­dait pour­quoi « la large majo­ri­té des mou­ve­ments de femmes dans le monde ne semble pas se sou­cier du fait qu’une armée entière de femmes auto­nomes, mue par une idéo­lo­gie d’émancipation, a […] dédié leur vic­toire aux femmes du monde entier, à tra­vers le slo­gan Femme-Vie-Liberté ». Les édi­tions Syllepse publient aujourd’­hui l’ou­vrage col­lec­tif Nous vous écri­vons depuis la Révolution : des mili­tantes inter­na­tio­na­listes font état de ce qu’elles ont vu — et conti­nuent de voir — au Rojava. Prise entre le « régime dic­ta­to­rial » d’Assad, le « fas­cisme de Daech », la « puis­sance impé­ria­liste » occi­den­tale et l’emprise turque, « fon­da­men­ta­le­ment raciste et colo­niale », la révo­lu­tion qui s’y mène conti­nue tant bien que mal son che­min. Rejetant son idéa­li­sa­tion comme sa dia­bo­li­sa­tion, l’ou­vrage donne à lire les espoirs et les contra­dic­tions d’un pro­ces­sus poli­tique amor­cé en pleine guerre civile. Nous en publions un extrait. Il met en scène un dia­logue sur le fémi­nisme et la « jineo­lo­jî » (« la science des femmes », en kurde), nour­ri d’é­changes sur place, entre quatre femmes — kurdes et occidentales.

Hêlîn : La Jineolojî n’est pas une branche du fémi­nisme, ce n’est pas le « fémi­nisme kurde » comme cer­taines jour­na­listes, aca­dé­mi­ciennes ou mili­tantes occi­den­tales le pré­tendent par­fois, sans for­cé­ment connaître notre réa­li­té. Le fémi­nisme est un mou­ve­ment social et théo­rique qui a mené de très nom­breuses recherches scien­ti­fiques. La Jineolojî, de son côté, est une science en soi. C’est la science des femmes et de la vie. Le fémi­nisme fait bien sûr par­tie de ses fon­de­ments, mais il n’est pas le seul. Le fémi­nisme n’a que quelques cen­taines d’années, mais au Kurdistan comme par­tout dans le monde, il existe d’autres mou­ve­ments de femmes, ins­crits dans des lieux, des tem­po­ra­li­tés et des pen­sées dif­fé­rentes. Toutes ces luttes forment les bases de la Jineolojî. En tant que mou­ve­ment poli­tique de libé­ra­tion des femmes, nous ne nous disons pas fémi­nistes car nous avons déjà notre propre mou­ve­ment, nous avons un para­digme ins­pi­ré par Rêber Apo [sur­nom d’Abdullah Öcalan, lea­der du PKK, ndlr] et l’Idéologie de libé­ra­tion des femmes.

« Le fémi­nisme n’a que quelques cen­taines d’années, mais au Kurdistan comme par­tout dans le monde, il existe d’autres mou­ve­ments de femmes. »

Clara : Beaucoup de femmes dans le monde sont très atta­chées au terme « fémi­nisme » pour décrire la lutte anti-patriar­cale. Souvent ce n’est pas qu’une ques­tion idéo­lo­gique ou poli­tique, ça passe aus­si par les émo­tions. Lorsque nous disons « le mou­ve­ment kurde n’est pas fémi­niste », beau­coup pensent que nous ne lut­tons pas pour la même chose. Comment pou­vons-nous trou­ver une solu­tion à cette ques­tion de définition ?

Şîlan : « Tel mou­ve­ment de femmes dans tel coin du monde est-il fémi­niste ou pas ? » Cette ques­tion sou­vent redon­dante est un débat qui relève d’une approche orien­ta­liste, voire même colo­niale. Peu importe quel nom elle prend : ce qui compte, c’est le conte­nu de la lutte. Dans notre cas, il fau­drait dire que nous sommes à la fois ani­mistes, zoroas­triennes, anti­co­lo­niales, socia­listes, anar­chistes, fémi­nistes, éco­lo­gistes… La liste serait très longue, parce que notre nou­veau para­digme s’est construit à par­tir de l’analyse de nom­breuses luttes et phi­lo­so­phies. Quand a com­men­cé l’oppression des femmes ? C’est impor­tant que l’on se pose cette ques­tion. Est-ce que ça a tou­jours été comme ça ? Quand a com­men­cé la lutte contre le patriar­cat ? Cela ne com­mence pas avec la Révolution fran­çaise ou dans les années 1970, c’est bien plus ancien que ça. Comment nous défi­nis­sons la liber­té, c’est aus­si une ques­tion très impor­tante. Pendant la révo­lu­tion néo­li­thique, les femmes étaient libres et elles influen­çaient et construi­saient la socié­té. Pourtant la vie cla­nique des socié­tés matriar­cales et leur sys­tème éga­li­taire et démo­cra­tique ne sont pas sou­vent recon­nues comme un modèle de liber­té. Ces socié­tés existent encore aujourd’hui, comme les Moso en Chine ou les Minangkabau d’Indonésie, mais elles sont sou­vent vues comme des socié­tés « archaïques » ou « pri­mi­tives » vouées à l’assimilation, alors que leur modèle est une alter­na­tive vivante et concrète à la famille féo­dale et à l’individualisme moderne. Nous ne consi­dé­rons pas le fémi­nisme comme le début de la lutte pour la libé­ra­tion des femmes, mais comme le sou­lè­ve­ment de la plus ancienne colo­nie, c’est-à-dire des femmes en tant que pre­mier groupe humain opprimé.

[Rojava, 8 mars 2020 (Delil Souleiman | AFP)]

Juliette : Il est vrai qu’il y a eu 5 000 ans d’histoire de luttes des femmes avant le fémi­nisme. Celui-ci s’est d’abord déve­lop­pé en Europe puis aux États-Unis, avant de se répandre dans le monde entier, et c’est alors que d’autres mou­ve­ments de femmes ont com­men­cé à se défi­nir comme fémi­nistes. Je pense que c’est un moyen de faire recon­naître et unir les luttes. Par exemple, aux États-Unis, une par­tie des femmes socia­listes, ouvrières, des femmes noires, ne se recon­nais­saient pas dans le mou­ve­ment fémi­niste, majo­ri­tai­re­ment blanc et bour­geois. Mais au fur à mesure, elles ont déve­lop­pé d’autres cou­rants du fémi­nisme comme le black femi­nism ou le fémi­nisme post-colo­nial, en s’intéressant aux situa­tions plu­rielles des femmes, et ont pen­sé l’inter­sec­tion­na­li­té. Aujourd’hui, la majo­ri­té des femmes en lutte aux États-Unis et en Europe se défi­nissent comme féministes.

« Comme d’autres luttes, beau­coup de com­bats fémi­nistes ont été réap­pro­priés, dis­sous par le libé­ra­lisme, ont per­du leur por­tée révolutionnaire. »

Hêlîn : Pour com­prendre la révo­lu­tion des femmes au Moyen-Orient, c’est impor­tant de com­prendre que la ques­tion du fémi­nisme n’a pas été vécue de la même manière qu’aux États-Unis, pour reprendre ton exemple. Quand on parle de fémi­nisme en Occident, on pense à tous les apports des idées socia­listes, anar­chistes, anti­co­lo­niales et éco­lo­gistes. Au Moyen-Orient c’est dif­fé­rent. En Syrie, par exemple, il n’y a jamais eu de mou­ve­ment fémi­niste consé­quent, mais il y avait des orga­ni­sa­tions de femmes, auto­nomes ou liées au régime. Ici, le terme fémi­nisme est rela­ti­ve­ment nou­veau et a été mani­pu­lé. L’idée de la femme libre pro­pa­gée par l’impérialisme occi­den­tal — ou les ONG — cherche à nous éloi­gner de nos valeurs sociales et à nous impo­ser leur pen­sée posi­ti­viste, leur sys­tème capi­ta­liste et les normes de beau­té occi­den­tales. Dès lors, ce n’est pas une révo­lu­tion menée par les femmes elles-mêmes, on veut nous libé­rer à notre place. Nous ne deman­dons à per­sonne d’abandonner leur his­toire ou leur iden­ti­té, mais il est impor­tant de voir la diver­si­té des tra­jec­toires de luttes et de s’unir autour d’objectifs com­muns. En fai­sant atten­tion d’éviter l’assimilation ou la colo­ni­sa­tion des esprits.

Clara : Oui, et pour ça c’est impor­tant de ne pas faire l’amalgame entre le fémi­nisme et le libéralisme.

Hêlîn : Beaucoup de cama­rades inter­na­tio­na­listes nous disent sou­vent qu’il existe beau­coup de fémi­nismes dif­fé­rents et que l’on ne peut pas géné­ra­li­ser. C’est aus­si une de nos ana­lyses, mal­heu­reu­se­ment, que ce soit au sein du fémi­nisme ou de la lutte pour la libé­ra­tion des femmes dans le monde en géné­ral, nous n’avons pas réus­si à sur­mon­ter les divi­sions et à unir toutes les luttes. C’est bien là l’un des pro­blèmes à résoudre. Le fémi­nisme, tout au long de son his­toire, a fait un grand tra­vail de conscien­ti­sa­tion à pro­pos du sys­tème patriar­cal et de la moder­ni­té capi­ta­liste, notam­ment grâce à la cri­tique de la famille et de la reli­gion, mais ça n’a pas été suf­fi­sant. Nous avons aus­si besoin d’une pers­pec­tive his­to­rique du temps long : nous devons nous poser la ques­tion de l’existence et du rôle social des femmes avant le patriar­cat. Qui sont les femmes ? Pourquoi est-ce qu’on est pas­sé d’un monde de socié­tés matriar­cales très diverses à un monde où le patriar­cat est domi­nant et véhi­cu­lé par­tout au gré des colo­ni­sa­tions ? Souvent la lutte pour l’égalité consiste plus à inté­grer les femmes au sys­tème créé par les hommes, voire même à éga­ler ou imi­ter les hommes, plu­tôt qu’à se défi­nir nous-mêmes en tant que femmes et construire un sys­tème alter­na­tif. Il faut ques­tion­ner les struc­tures de pou­voir patriar­cales, et par­ti­cu­liè­re­ment l’État. Comme d’autres luttes, beau­coup de com­bats fémi­nistes ont été réap­pro­priés, dis­sous par le libé­ra­lisme, ont per­du leur por­tée révo­lu­tion­naire. La plu­part des recherches fémi­nistes ont aus­si été ins­ti­tu­tion­na­li­sées : des mili­tantes fémi­nistes ont eu des postes à l’Université, d’où elles ont ensei­gné et effec­tué d’importantes recherches, mais mal­heu­reu­se­ment sou­vent en per­dant leur auto­no­mie et le contact avec la réa­li­té sociale des femmes.

[Rojava, 8 mars 2020 (Delil Souleiman | AFP)]

Juliette : Pourtant beau­coup de mou­ve­ments fémi­nistes ont aus­si cri­ti­qué et com­bat­tu l’État. Les femmes anar­chistes, par exemple, ont déci­dé de prendre la voie fémi­niste parce qu’elles y ont vu une oppor­tu­ni­té d’aller plus loin que la ques­tion de la lutte des classes et d’englober toutes les ques­tions sociales. Elles ont appor­té une autre dimen­sion idéo­lo­gique à l’anarchisme, en mon­trant les liens entre l’État et la hié­rar­chie de genre. Par exemple, les femmes de Las Tesis qui ont créé la chan­son « Un vio­leur sur ton che­min », disent : « Le vio­leur c’était toi, le vio­leur c’est vous. Ce sont les flics, les juges, l’État, le pré­sident. L’État oppres­seur est un macho vio­leur. » Au sein des mou­ve­ments fémi­nistes, il existe la volon­té de conver­gence des luttes à tra­vers des actions comme la grève fémi­niste inter­na­tio­nale du 8 mars par exemple, qui a mis plu­sieurs mil­lions de femmes dans la rue en Espagne et en Amérique du Sud cette année.

Hêlîn : Nous devons faire ensemble une éva­lua­tion et une auto­cri­tique hon­nête et col­lec­tive de nos orga­ni­sa­tions et mou­ve­ments pour don­ner un nou­vel élan à notre lutte com­mune. C’est notam­ment ce que pro­pose la Jineolojî.

« Si on regarde les choses d’un autre point de vue, on pour­rait dire qu’il existe deux voies fémi­nistes : l’une, que l’on pour­rait qua­li­fier de révo­lu­tion­naire, et celle que l’on pour­rait qua­li­fier de réformiste. »

Juliette : Et pour ça je pense que c’est impor­tant de ne pas limi­ter le fémi­nisme à une vision libé­rale ou à une divi­sion entre dif­fé­rents cou­rants idéo­lo­giques qui ne savent pas s’accorder. Si on regarde les choses d’un autre point de vue, on pour­rait dire qu’il existe deux voies fémi­nistes : l’une, que l’on pour­rait qua­li­fier de révo­lu­tion­naire, qui cri­tique l’État et le sys­tème de domi­na­tion dans son ensemble et celle que l’on pour­rait qua­li­fier de réfor­miste, qui sou­haite assi­mi­ler les femmes au sys­tème. En consi­dé­rant les femmes comme la pre­mière nation colo­ni­sée dans l’Histoire, on peut dire que c’est de cette oppres­sion que découle le prin­cipe même de divi­sion hié­rar­chique, qui existe main­te­nant dans la forme de l’État, de la colo­ni­sa­tion, des classes. Quand on ana­lyse l’Histoire de cette manière, alors cette « deuxième voie » réfor­miste est en soi la néga­tion même du fémi­nisme. Elle cherche à faire accep­ter l’ordre des choses aux femmes et à les assi­mi­ler dans un sys­tème qui est leur enne­mi même. Le sens des mots dépend du contexte et de la pen­sée dans lequel ils sont employés. C’est impor­tant de s’accorder en ayant une défi­ni­tion et une com­pré­hen­sion com­mune des termes et concepts dont nous par­lons, à com­men­cer par le féminisme.

Hêlîn : Oui exac­te­ment, cette dis­cus­sion est une pierre à l’édifice et c’est pour enri­chir nos réflexions que nous vou­lons entrer en conver­sa­tion avec le plus de femmes et de mou­ve­ments possibles.

Juliette : Il y a une autre ques­tion que j’aurais vou­lu dis­cu­ter. Aujourd’hui, de nom­breux débats ont lieu sur la ques­tion du genre et des iden­ti­tés sexuelles. Quand on parle seule­ment de « libé­ra­tion des femmes », la diver­si­té des genres n’est pas repré­sen­tée. C’est-à-dire que les per­sonnes qui luttent aus­si contre le patriar­cat mais ne se recon­naissent pas dans cette iden­ti­té, ne se sentent pas repré­sen­tées. C’est pour­quoi nous ne par­lons pas de « libé­ra­tion des femmes » mais de « libé­ra­tion des genres ».

[Rojava, 8 mars 2020 (Delil Souleiman | AFP)]

Hêlîn : Pour nous l’identité de femme est une iden­ti­té révo­lu­tion­naire. Je vois que dans beau­coup de débats sur ce sujet, l’identité de « femme » est sou­vent réduite en oppo­si­tion à l’identité « homme », voire que cer­tains débats contri­buent à rendre confuse l’identité poli­tique des femmes, qui ont pour­tant un inté­rêt com­mun à s’organiser et à lut­ter contre la vio­lence et la domi­na­tion patriar­cale. Je suis scep­tique quand le genre est seule­ment réduit à une ques­tion indi­vi­duelle, parce que cette indi­vi­dua­li­sa­tion ne conduit pas à la fin du sexisme. Le simple fait de ne pas nom­mer les femmes dans la lutte pour la libé­ra­tion ne résout pas la contra­dic­tion entre les sexes.

« Je suis scep­tique quand le genre est seule­ment réduit à une ques­tion indi­vi­duelle, parce que cette indi­vi­dua­li­sa­tion ne conduit pas à la fin du sexisme. »

Şîlan : L’identité est quelque chose de très impor­tant. Par exemple, dans les tri­bu­naux turcs notre langue était inter­dite, donc nous ne pou­vions pas nous expri­mer. Ta langue fait par­tie de ton iden­ti­té, sans iden­ti­té, tu ne peux pas te défendre. Donc en tant que femmes aus­si, nous avons besoin de notre iden­ti­té. Nous pen­sons que c’est une erreur de consi­dé­rer que l’identité sociale de la femme a seule­ment été for­ma­tée par le patriar­cat, que les femmes ont tou­jours été rabais­sées et que l’homme a tou­jours eu un rôle domi­nant, de supé­rio­ri­té. Il est néces­saire de rendre visible l’histoire des femmes sup­pri­mée ou défor­mée par le patriar­cat et de pou­voir se nom­mer femmes sans se sen­tir dimi­nuées par les mil­liers d’années d’humiliation sexiste. Le posi­ti­visme, sur les bases de la reli­gion, a créé une forme de bina­ri­té qui oppose toutes les choses entre elles. Ce qui est impor­tant c’est de rompre cette idée d’opposition et de tra­vailler à la com­plé­men­ta­ri­té. Ce qui compte c’est la rela­tion de liber­té que nous construi­sons avec chaque être vivant. Pour nous, la construc­tion d’une per­son­na­li­té de femme libé­rée de la vision patriar­cale et le pro­jet de trans­for­ma­tion des hommes est stratégique.

Hêlîn : Nous devons com­men­cer par nous connaître nous-mêmes, per­son­nel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment. En tant que femmes qu’est-ce qui relie nos carac­té­ris­tiques cultu­relles, bio­lo­giques, psy­cho­lo­giques, poli­tiques, sociales ? Quel sont nos « être soi » (xwe­bûn1) ?

Clara : Le pou­voir domi­nant défi­nit le rôle des humains selon leurs sexes et construit ain­si l’existence de chaque indi­vi­du. Les per­sonnes qui ne res­pectent pas les normes impo­sées par ce sys­tème sexiste deviennent un « pro­blème ». Les mou­ve­ments LGBTQ sont consti­tués par des per­sonnes qui élèvent leurs voix pour se faire une place dans la socié­té et ques­tionnent ces normes oppres­sives pour les ren­ver­ser. Ils s’unissent et essayent de construire une vie alter­na­tive sans sexisme. La divi­sion des genres a été créée pour l’oppression. Au temps néo­li­thique, nous savons que la mère était le fon­de­ment de la socié­té, mais nous ne savons pas si elle était consi­dé­rée comme un genre « femme ». Les dif­fé­rences entre hommes et femmes selon le point de vue du sys­tème patriar­cal sont nom­breuses. Mais sur les bases de la nou­velle men­ta­li­té que l’on sou­haite construire, quelles sont les dif­fé­rences et quelles sont les carac­té­ris­tiques com­munes entre les dif­fé­rents genres ? Peut-être que c’est là qu’il faut diri­ger nos discussions.

[Rojava, 8 mars 2020 (Delil Souleiman | AFP)]

Juliette : Nous pou­vons aus­si nous ins­pi­rer de la manière dont d’autres mou­ve­ments révo­lu­tion­naires se sont empa­rés de cette ques­tion. Les zapa­tistes, par exemple, ont trans­for­mé leur manière de pen­ser et leur dis­cours, employant tou­jours par exemple l’expression « loas otroas », sou­vent tra­duit par « les autres autres » pour par­ler de toutes les per­sonnes qui ne se recon­naissent pas dans les caté­go­ries d’homme ou de femme. Aussi, vous par­lez sou­vent de la « nature » de la femme et de l’homme. C’est un concept qui est sou­vent reje­té, mais aus­si assez dif­fi­cile à comprendre.

« Lorsqu’en tant qu’internationalistes vous rejoi­gnez la révo­lu­tion au Rojava, vous avez la pos­si­bi­li­té de mieux com­prendre notre mouvement. »

Hêlîn : La ques­tion que nous nous posons c’est « com­ment vou­lons-nous vivre ? » Nous basons notre phi­lo­so­phie sur la méca­nique quan­tique, sur la ques­tion de la diver­si­té. L’univers et la nature sont source de créa­tion, de vie et de mul­ti­pli­ci­té. Dans la nature, il existe une dua­li­té, mais cette dua­li­té ne s’oppose pas. Nous croyons que chaque chose a une essence qui n’est pas figée mais fluide. Toute chose est avant tout éner­gie. On peut défi­nir une de ces dua­li­tés comme fémi­ni­té-mas­cu­li­ni­té. C’est dif­fé­rent du bina­risme, qui fige et oppose. Il n’y a pas deux sexes qui s’opposent, mais deux forces, fémi­nine et mas­cu­line qui se com­plètent et créent ensemble quelque chose de nou­veau. De cette union naît un éven­tail de cou­leurs mais à chaque extré­mi­té de cet éven­tail se trouvent ces deux éner­gies. Il n’existe pas un modèle unique de la femme ou de l’homme, chaque être vivant porte en soi ces deux éner­gies. Des per­sonnes repré­sentent l’équilibre entre ces deux éner­gies comme, par exemple, le per­son­nage d’Hermaphrodite dans la mytho­lo­gie grecque. Ces per­sonnes sont vues comme puis­santes et sacrées dans beau­coup de cultures. C’est lorsque la fémi­ni­té et la mas­cu­li­ni­té ont été oppo­sées et mani­pu­lées à des fins de domi­na­tion que les pro­blèmes sont arrivés.

Şîlan : Nous avons besoin d’une révo­lu­tion de la pen­sée. Il y a eu beau­coup de mou­ve­ments d’émancipation dans le monde, qui ont par­fois choi­si des formes d’action, des com­por­te­ments et des concepts pro­vo­ca­teurs, cen­sés illus­trer le rejet radi­cal du sta­tu quo, bri­sant le silence et les tabous. Cependant, ces mou­ve­ments n’ont pas réus­si à for­mu­ler une cri­tique radi­cale et com­plète du sys­tème qui puisse être com­prise par de larges cercles de la socié­té et à construire de réelles pers­pec­tives d’alternatives sociales et de rela­tions libres. Pour nous, la ques­tion est de savoir com­ment nous pou­vons déve­lop­per une langue et une culture de débat qui pense et pro­meut une dyna­mique révo­lu­tion­naire dans dif­fé­rentes régions, cultures et réa­li­tés sociales. Comment gérer ces dif­fé­rences, par exemple sur la ques­tion du genre ? Que pou­vons-nous apprendre des expé­riences des luttes et des mou­ve­ments de femmes et des mou­ve­ments LGBTQ dans dif­fé­rents pays ?

Clara : Je pense que la Jineolojî est une métho­do­lo­gie qui per­met d’échanger, d’apprendre, et de déve­lop­per de nou­velles pers­pec­tives. Cela néces­site aus­si un effort de recherche et de débat sur les ques­tions liées au genre et à la sexualité.

Hêlîn : Oui, c’est impor­tant, nous cher­chons avant tout à nous com­prendre entre dif­fé­rentes cultures révo­lu­tion­naires. Par exemple, lorsqu’en tant qu’internationalistes vous rejoi­gnez la révo­lu­tion au Rojava, vous avez la pos­si­bi­li­té de mieux com­prendre notre mou­ve­ment. En vivant les choses par vous-mêmes, vous créez des liens forts avec nous, les femmes d’ici, qui res­te­ront à jamais gra­vées dans vos cœurs et les nôtres. Vous appre­nez de la théo­rie certes, mais vous devez sur­tout apprendre de notre manière de vivre et de mili­ter. Avant tout, il faut que vous sen­tiez vivante la lutte de toutes les femmes du monde en vous. Que vous sen­tiez la lutte des femmes de l’Histoire, celle de Louise Michel et des femmes de la Commune de Paris, de Djamila Bouhired et des mou­had­ji­hin algé­riennes, de Dulcie September et de la lutte contre l’apartheid, de Sakîne Cansiz et de toutes les femmes guer­rille­ras… Que vous la sen­tiez comme quelque chose que l’on vit ensemble, là main­te­nant, et que l’on conti­nue. C’est la base de la révo­lu­tion mon­diale des femmes.


« Plus on avance, plus on se ques­tionne », Nous vous écri­vons depuis la Révolution — Récits de femmes inter­na­tio­na­listes au Rojava, Éditions Syllepse, 2021.
Photographie de ban­nière : Mauricio Lima | The New York Times
Photographie de vignette : Delil Souleiman | AFP


  1. Concept kurde qui signi­fie à la fois l’é­tat d’être soi-même et en même temps le pro­ces­sus qui consiste à deve­nir soi-même, à faire le lien avec son his­toire et sa culture.

REBONDS

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