Rojava : la révolution des femmes


En 2017, l’au­trice fémi­niste et anti­ca­pi­ta­liste kurde Dilar Dirik se deman­dait pour­quoi « la large majo­ri­té des mou­ve­ments de femmes dans le monde ne semble pas se sou­cier du fait qu’une armée entière de femmes auto­nomes, mue par une idéo­lo­gie d’émancipation, a […] dédié leur vic­toire aux femmes du monde entier, à tra­vers le slo­gan Femme-Vie-Liberté ». Les édi­tions Syllepse publient aujourd’­hui l’ou­vrage col­lec­tif Nous vous écri­vons depuis la Révolution : des mili­tantes inter­na­tio­na­listes font état de ce qu’elles ont vu — et conti­nuent de voir — au Rojava. Prise entre le « régime dic­ta­to­rial » d’Assad, le « fas­cisme de Daech », la « puis­sance impé­ria­liste » occi­den­tale et l’emprise turque, « fon­da­men­ta­le­ment raciste et colo­niale », la révo­lu­tion qui s’y mène conti­nue tant bien que mal son che­min. Rejetant son idéa­li­sa­tion comme sa dia­bo­li­sa­tion, l’ou­vrage donne à lire les espoirs et les contra­dic­tions d’un pro­ces­sus poli­tique amor­cé en pleine guerre civile. Nous en publions un extrait. Il met en scène un dia­logue sur le fémi­nisme et la « jineo­lo­jî » (« la science des femmes », en kurde), nour­ri d’é­changes sur place, entre quatre femmes — kurdes et occidentales.

Hêlîn : La Jineolojî n’est pas une branche du fémi­nisme, ce n’est pas le « fémi­nisme kurde » comme cer­taines jour­na­listes, aca­dé­mi­ciennes ou mili­tantes occi­den­tales le pré­tendent par­fois, sans for­cé­ment connaître notre réa­li­té. Le fémi­nisme est un mou­ve­ment social et théo­rique qui a mené de très nom­breuses recherches scien­ti­fiques. La Jineolojî, de son côté, est une science en soi. C’est la science des femmes et de la vie. Le fémi­nisme fait bien sûr par­tie de ses fon­de­ments, mais il n’est pas le seul. Le fémi­nisme n’a que quelques cen­taines d’années, mais au Kurdistan comme par­tout dans le monde, il existe d’autres mou­ve­ments de femmes, ins­crits dans des lieux, des tem­po­ra­li­tés et des pen­sées dif­fé­rentes. Toutes ces luttes forment les bases de la Jineolojî. En tant que mou­ve­ment poli­tique de libé­ra­tion des femmes, nous ne nous disons pas fémi­nistes car nous avons déjà notre propre mou­ve­ment, nous avons un para­digme ins­pi­ré par Rêber Apo [sur­nom d’Abdullah Öcalan, lea­der du PKK, ndlr] et l’Idéologie de libé­ra­tion des femmes.

« Le fémi­nisme n’a que quelques cen­taines d’années, mais au Kurdistan comme par­tout dans le monde, il existe d’autres mou­ve­ments de femmes. »

Clara : Beaucoup de femmes dans le monde sont très atta­chées au terme « fémi­nisme » pour décrire la lutte anti-patriar­cale. Souvent ce n’est pas qu’une ques­tion idéo­lo­gique ou poli­tique, ça passe aus­si par les émo­tions. Lorsque nous disons « le mou­ve­ment kurde n’est pas fémi­niste », beau­coup pensent que nous ne lut­tons pas pour la même chose. Comment pou­vons-nous trou­ver une solu­tion à cette ques­tion de définition ?

Şîlan : « Tel mou­ve­ment de femmes dans tel coin du monde est-il fémi­niste ou pas ? » Cette ques­tion sou­vent redon­dante est un débat qui relève d’une approche orien­ta­liste, voire même colo­niale. Peu importe quel nom elle prend : ce qui compte, c’est le conte­nu de la lutte. Dans notre cas, il fau­drait dire que nous sommes à la fois ani­mistes, zoroas­triennes, anti­co­lo­niales, socia­listes, anar­chistes, fémi­nistes, éco­lo­gistes… La liste serait très longue, parce que notre nou­veau para­digme s’est construit à par­tir de l’analyse de nom­breuses luttes et phi­lo­so­phies. Quand a com­men­cé l’oppression des femmes ? C’est impor­tant que l’on se pose cette ques­tion. Est-ce que ça a tou­jours été comme ça ? Quand a com­men­cé la lutte contre le patriar­cat ? Cela ne com­mence pas avec la Révolution fran­çaise ou dans les années 1970, c’est bien plus ancien que ça. Comment nous défi­nis­sons la liber­té, c’est aus­si une ques­tion très impor­tante. Pendant la révo­lu­tion néo­li­thique, les femmes étaient libres et elles influen­çaient et construi­saient la socié­té. Pourtant la vie cla­nique des socié­tés matriar­cales et leur sys­tème éga­li­taire et démo­cra­tique ne sont pas sou­vent recon­nues comme un modèle de liber­té. Ces socié­tés existent encore aujourd’hui, comme les Moso en Chine ou les Minangkabau d’Indonésie, mais elles sont sou­vent vues comme des socié­tés « archaïques » ou « pri­mi­tives » vouées à l’assimilation, alors que leur modèle est une alter­na­tive vivante et concrète à la famille féo­dale et à l’individualisme moderne. Nous ne consi­dé­rons pas le fémi­nisme comme le début de la lutte pour la libé­ra­tion des femmes, mais comme le sou­lè­ve­ment de la plus ancienne colo­nie, c’est-à-dire des femmes en tant que pre­mier groupe humain opprimé.

[Rojava, 8 mars 2020 (Delil Souleiman | AFP)]

Juliette : Il est vrai qu’il y a eu 5 000 ans d’histoire de luttes des femmes avant le fémi­nisme. Celui-ci s’est d’abord déve­lop­pé en Europe puis aux États-Unis, avant de se répandre dans le monde entier, et c’est alors que d’autres mou­ve­ments de femmes ont com­men­cé à se défi­nir comme fémi­nistes. Je pense que c’est un moyen de faire recon­naître et unir les luttes. Par exemple, aux États-Unis, une par­tie des femmes socia­listes, ouvrières, des femmes noires, ne se recon­nais­saient pas dans le mou­ve­ment fémi­niste, majo­ri­tai­re­ment blanc et bour­geois. Mais au fur à mesure, elles ont déve­lop­pé d’autres cou­rants du fémi­nisme comme le black femi­nism ou le fémi­nisme post-colo­nial, en s’intéressant aux situa­tions plu­rielles des femmes, et ont pen­sé l’inter­sec­tion­na­li­té. Aujourd’hui, la majo­ri­té des femmes en lutte aux États-Unis et en Europe se défi­nissent comme féministes.

« Comme d’autres luttes, beau­coup de com­bats fémi­nistes ont été réap­pro­priés, dis­sous par le libé­ra­lisme, ont per­du leur por­tée révolutionnaire. »

Hêlîn : Pour com­prendre la révo­lu­tion des femmes au Moyen-Orient, c’est impor­tant de com­prendre que la ques­tion du fémi­nisme n’a pas été vécue de la même manière qu’aux États-Unis, pour reprendre ton exemple. Quand on parle de fémi­nisme en Occident, on pense à tous les apports des idées socia­listes, anar­chistes, anti­co­lo­niales et éco­lo­gistes. Au Moyen-Orient c’est dif­fé­rent. En Syrie, par exemple, il n’y a jamais eu de mou­ve­ment fémi­niste consé­quent, mais il y avait des orga­ni­sa­tions de femmes, auto­nomes ou liées au régime. Ici, le terme fémi­nisme est rela­ti­ve­ment nou­veau et a été mani­pu­lé. L’idée de la femme libre pro­pa­gée par l’impérialisme occi­den­tal — ou les ONG — cherche à nous éloi­gner de nos valeurs sociales et à nous impo­ser leur pen­sée posi­ti­viste, leur sys­tème capi­ta­liste et les normes de beau­té occi­den­tales. Dès lors, ce n’est pas une révo­lu­tion menée par les femmes elles-mêmes, on veut nous libé­rer à notre place. Nous ne deman­dons à per­sonne d’abandonner leur his­toire ou leur iden­ti­té, mais il est impor­tant de voir la diver­si­té des tra­jec­toires de luttes et de s’unir autour d’objectifs com­muns. En fai­sant atten­tion d’éviter l’assimilation ou la colo­ni­sa­tion des esprits.

Clara : Oui, et pour ça c’est impor­tant de ne pas faire l’amalgame entre le fémi­nisme et le libéralisme.

Hêlîn : Beaucoup de cama­rades inter­na­tio­na­listes nous disent sou­vent qu’il existe beau­coup de fémi­nismes dif­fé­rents et que l’on ne peut pas géné­ra­li­ser. C’est aus­si une de nos ana­lyses, mal­heu­reu­se­ment, que ce soit au sein du fémi­nisme ou de la lutte pour la libé­ra­tion des femmes dans le monde en géné­ral, nous n’avons pas réus­si à sur­mon­ter les divi­sions et à unir toutes les luttes. C’est bien là l’un des pro­blèmes à résoudre. Le fémi­nisme, tout au long de son his­toire, a fait un grand tra­vail de conscien­ti­sa­tion à pro­pos du sys­tème patriar­cal et de la moder­ni­té capi­ta­liste, notam­ment grâce à la cri­tique de la famille et de la reli­gion, mais ça n’a pas été suf­fi­sant. Nous avons aus­si besoin d’une pers­pec­tive his­to­rique du temps long : nous devons nous poser la ques­tion de l’existence et du rôle social des femmes avant le patriar­cat. Qui sont les femmes ? Pourquoi est-ce qu’on est pas­sé d’un monde de socié­tés matriar­cales très diverses à un monde où le patriar­cat est domi­nant et véhi­cu­lé par­tout au gré des colo­ni­sa­tions ? Souvent la lutte pour l’égalité consiste plus à inté­grer les femmes au sys­tème créé par les hommes, voire même à éga­ler ou imi­ter les hommes, plu­tôt qu’à se défi­nir nous-mêmes en tant que femmes et construire un sys­tème alter­na­tif. Il faut ques­tion­ner les struc­tures de pou­voir patriar­cales, et par­ti­cu­liè­re­ment l’État. Comme d’autres luttes, beau­coup de com­bats fémi­nistes ont été réap­pro­priés, dis­sous par le libé­ra­lisme, ont per­du leur por­tée révo­lu­tion­naire. La plu­part des recherches fémi­nistes ont aus­si été ins­ti­tu­tion­na­li­sées : des mili­tantes fémi­nistes ont eu des postes à l’Université, d’où elles ont ensei­gné et effec­tué d’importantes recherches, mais mal­heu­reu­se­ment sou­vent en per­dant leur auto­no­mie et le contact avec la réa­li­té sociale des femmes.

[Rojava, 8 mars 2020 (Delil Souleiman | AFP)]

Juliette : Pourtant beau­coup de mou­ve­ments fémi­nistes ont aus­si cri­ti­qué et com­bat­tu l’État. Les femmes anar­chistes, par exemple, ont déci­dé de prendre la voie fémi­niste parce qu’elles y ont vu une oppor­tu­ni­té d’aller plus loin que la ques­tion de la lutte des classes et d’englober toutes les ques­tions sociales. Elles ont appor­té une autre dimen­sion idéo­lo­gique à l’anarchisme, en mon­trant les liens entre l’État et la hié­rar­chie de genre. Par exemple, les femmes de Las Tesis qui ont créé la chan­son « Un vio­leur sur ton che­min », disent : « Le vio­leur c’était toi, le vio­leur c’est vous. Ce sont les flics, les juges, l’État, le pré­sident. L’État oppres­seur est un macho vio­leur. » Au sein des mou­ve­ments fémi­nistes, il existe la volon­té de conver­gence des luttes à tra­vers des actions comme la grève fémi­niste inter­na­tio­nale du 8 mars par exemple, qui a mis plu­sieurs mil­lions de femmes dans la rue en Espagne et en Amérique du Sud cette année.

Hêlîn : Nous devons faire ensemble une éva­lua­tion et une auto­cri­tique hon­nête et col­lec­tive de nos orga­ni­sa­tions et mou­ve­ments pour don­ner un nou­vel élan à notre lutte com­mune. C’est notam­ment ce que pro­pose la Jineolojî.

« Si on regarde les choses d’un autre point de vue, on pour­rait dire qu’il existe deux voies fémi­nistes : l’une, que l’on pour­rait qua­li­fier de révo­lu­tion­naire, et celle que l’on pour­rait qua­li­fier de réformiste. »

Juliette : Et pour ça je pense que c’est impor­tant de ne pas limi­ter le fémi­nisme à une vision libé­rale ou à une divi­sion entre dif­fé­rents cou­rants idéo­lo­giques qui ne savent pas s’accorder. Si on regarde les choses d’un autre point de vue, on pour­rait dire qu’il existe deux voies fémi­nistes : l’une, que l’on pour­rait qua­li­fier de révo­lu­tion­naire, qui cri­tique l’État et le sys­tème de domi­na­tion dans son ensemble et celle que l’on pour­rait qua­li­fier de réfor­miste, qui sou­haite assi­mi­ler les femmes au sys­tème. En consi­dé­rant les femmes comme la pre­mière nation colo­ni­sée dans l’Histoire, on peut dire que c’est de cette oppres­sion que découle le prin­cipe même de divi­sion hié­rar­chique, qui existe main­te­nant dans la forme de l’État, de la colo­ni­sa­tion, des classes. Quand on ana­lyse l’Histoire de cette manière, alors cette « deuxième voie » réfor­miste est en soi la néga­tion même du fémi­nisme. Elle cherche à faire accep­ter l’ordre des choses aux femmes et à les assi­mi­ler dans un sys­tème qui est leur enne­mi même. Le sens des mots dépend du contexte et de la pen­sée dans lequel ils sont employés. C’est impor­tant de s’accorder en ayant une défi­ni­tion et une com­pré­hen­sion com­mune des termes et concepts dont nous par­lons, à com­men­cer par le féminisme.

Hêlîn : Oui exac­te­ment, cette dis­cus­sion est une pierre à l’édifice et c’est pour enri­chir nos réflexions que nous vou­lons entrer en conver­sa­tion avec le plus de femmes et de mou­ve­ments possibles.

Juliette : Il y a une autre ques­tion que j’aurais vou­lu dis­cu­ter. Aujourd’hui, de nom­breux débats ont lieu sur la ques­tion du genre et des iden­ti­tés sexuelles. Quand on parle seule­ment de « libé­ra­tion des femmes », la diver­si­té des genres n’est pas repré­sen­tée. C’est-à-dire que les per­sonnes qui luttent aus­si contre le patriar­cat mais ne se recon­naissent pas dans cette iden­ti­té, ne se sentent pas repré­sen­tées. C’est pour­quoi nous ne par­lons pas de « libé­ra­tion des femmes » mais de « libé­ra­tion des genres ».

[Rojava, 8 mars 2020 (Delil Souleiman | AFP)]

Hêlîn : Pour nous l’identité de femme est une iden­ti­té révo­lu­tion­naire. Je vois que dans beau­coup de débats sur ce sujet, l’identité de « femme » est sou­vent réduite en oppo­si­tion à l’identité « homme », voire que cer­tains débats contri­buent à rendre confuse l’identité poli­tique des femmes, qui ont pour­tant un inté­rêt com­mun à s’organiser et à lut­ter contre la vio­lence et la domi­na­tion patriar­cale. Je suis scep­tique quand le genre est seule­ment réduit à une ques­tion indi­vi­duelle, parce que cette indi­vi­dua­li­sa­tion ne conduit pas à la fin du sexisme. Le simple fait de ne pas nom­mer les femmes dans la lutte pour la libé­ra­tion ne résout pas la contra­dic­tion entre les sexes.

« Je suis scep­tique quand le genre est seule­ment réduit à une ques­tion indi­vi­duelle, parce que cette indi­vi­dua­li­sa­tion ne conduit pas à la fin du sexisme. »

Şîlan : L’identité est quelque chose de très impor­tant. Par exemple, dans les tri­bu­naux turcs notre langue était inter­dite, donc nous ne pou­vions pas nous expri­mer. Ta langue fait par­tie de ton iden­ti­té, sans iden­ti­té, tu ne peux pas te défendre. Donc en tant que femmes aus­si, nous avons besoin de notre iden­ti­té. Nous pen­sons que c’est une erreur de consi­dé­rer que l’identité sociale de la femme a seule­ment été for­ma­tée par le patriar­cat, que les femmes ont tou­jours été rabais­sées et que l’homme a tou­jours eu un rôle domi­nant, de supé­rio­ri­té. Il est néces­saire de rendre visible l’histoire des femmes sup­pri­mée ou défor­mée par le patriar­cat et de pou­voir se nom­mer femmes sans se sen­tir dimi­nuées par les mil­liers d’années d’humiliation sexiste. Le posi­ti­visme, sur les bases de la reli­gion, a créé une forme de bina­ri­té qui oppose toutes les choses entre elles. Ce qui est impor­tant c’est de rompre cette idée d’opposition et de tra­vailler à la com­plé­men­ta­ri­té. Ce qui compte c’est la rela­tion de liber­té que nous construi­sons avec chaque être vivant. Pour nous, la construc­tion d’une per­son­na­li­té de femme libé­rée de la vision patriar­cale et le pro­jet de trans­for­ma­tion des hommes est stratégique.

Hêlîn : Nous devons com­men­cer par nous connaître nous-mêmes, per­son­nel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment. En tant que femmes qu’est-ce qui relie nos carac­té­ris­tiques cultu­relles, bio­lo­giques, psy­cho­lo­giques, poli­tiques, sociales ? Quel sont nos « être soi » (xwe­bûn1) ?

Clara : Le pou­voir domi­nant défi­nit le rôle des humains selon leurs sexes et construit ain­si l’existence de chaque indi­vi­du. Les per­sonnes qui ne res­pectent pas les normes impo­sées par ce sys­tème sexiste deviennent un « pro­blème ». Les mou­ve­ments LGBTQ sont consti­tués par des per­sonnes qui élèvent leurs voix pour se faire une place dans la socié­té et ques­tionnent ces normes oppres­sives pour les ren­ver­ser. Ils s’unissent et essayent de construire une vie alter­na­tive sans sexisme. La divi­sion des genres a été créée pour l’oppression. Au temps néo­li­thique, nous savons que la mère était le fon­de­ment de la socié­té, mais nous ne savons pas si elle était consi­dé­rée comme un genre « femme ». Les dif­fé­rences entre hommes et femmes selon le point de vue du sys­tème patriar­cal sont nom­breuses. Mais sur les bases de la nou­velle men­ta­li­té que l’on sou­haite construire, quelles sont les dif­fé­rences et quelles sont les carac­té­ris­tiques com­munes entre les dif­fé­rents genres ? Peut-être que c’est là qu’il faut diri­ger nos discussions.

[Rojava, 8 mars 2020 (Delil Souleiman | AFP)]

Juliette : Nous pou­vons aus­si nous ins­pi­rer de la manière dont d’autres mou­ve­ments révo­lu­tion­naires se sont empa­rés de cette ques­tion. Les zapa­tistes, par exemple, ont trans­for­mé leur manière de pen­ser et leur dis­cours, employant tou­jours par exemple l’expression « loas otroas », sou­vent tra­duit par « les autres autres » pour par­ler de toutes les per­sonnes qui ne se recon­naissent pas dans les caté­go­ries d’homme ou de femme. Aussi, vous par­lez sou­vent de la « nature » de la femme et de l’homme. C’est un concept qui est sou­vent reje­té, mais aus­si assez dif­fi­cile à comprendre.

« Lorsqu’en tant qu’internationalistes vous rejoi­gnez la révo­lu­tion au Rojava, vous avez la pos­si­bi­li­té de mieux com­prendre notre mouvement. »

Hêlîn : La ques­tion que nous nous posons c’est « com­ment vou­lons-nous vivre ? » Nous basons notre phi­lo­so­phie sur la méca­nique quan­tique, sur la ques­tion de la diver­si­té. L’univers et la nature sont source de créa­tion, de vie et de mul­ti­pli­ci­té. Dans la nature, il existe une dua­li­té, mais cette dua­li­té ne s’oppose pas. Nous croyons que chaque chose a une essence qui n’est pas figée mais fluide. Toute chose est avant tout éner­gie. On peut défi­nir une de ces dua­li­tés comme fémi­ni­té-mas­cu­li­ni­té. C’est dif­fé­rent du bina­risme, qui fige et oppose. Il n’y a pas deux sexes qui s’opposent, mais deux forces, fémi­nine et mas­cu­line qui se com­plètent et créent ensemble quelque chose de nou­veau. De cette union naît un éven­tail de cou­leurs mais à chaque extré­mi­té de cet éven­tail se trouvent ces deux éner­gies. Il n’existe pas un modèle unique de la femme ou de l’homme, chaque être vivant porte en soi ces deux éner­gies. Des per­sonnes repré­sentent l’équilibre entre ces deux éner­gies comme, par exemple, le per­son­nage d’Hermaphrodite dans la mytho­lo­gie grecque. Ces per­sonnes sont vues comme puis­santes et sacrées dans beau­coup de cultures. C’est lorsque la fémi­ni­té et la mas­cu­li­ni­té ont été oppo­sées et mani­pu­lées à des fins de domi­na­tion que les pro­blèmes sont arrivés.

Şîlan : Nous avons besoin d’une révo­lu­tion de la pen­sée. Il y a eu beau­coup de mou­ve­ments d’émancipation dans le monde, qui ont par­fois choi­si des formes d’action, des com­por­te­ments et des concepts pro­vo­ca­teurs, cen­sés illus­trer le rejet radi­cal du sta­tu quo, bri­sant le silence et les tabous. Cependant, ces mou­ve­ments n’ont pas réus­si à for­mu­ler une cri­tique radi­cale et com­plète du sys­tème qui puisse être com­prise par de larges cercles de la socié­té et à construire de réelles pers­pec­tives d’alternatives sociales et de rela­tions libres. Pour nous, la ques­tion est de savoir com­ment nous pou­vons déve­lop­per une langue et une culture de débat qui pense et pro­meut une dyna­mique révo­lu­tion­naire dans dif­fé­rentes régions, cultures et réa­li­tés sociales. Comment gérer ces dif­fé­rences, par exemple sur la ques­tion du genre ? Que pou­vons-nous apprendre des expé­riences des luttes et des mou­ve­ments de femmes et des mou­ve­ments LGBTQ dans dif­fé­rents pays ?

Clara : Je pense que la Jineolojî est une métho­do­lo­gie qui per­met d’échanger, d’apprendre, et de déve­lop­per de nou­velles pers­pec­tives. Cela néces­site aus­si un effort de recherche et de débat sur les ques­tions liées au genre et à la sexualité.

Hêlîn : Oui, c’est impor­tant, nous cher­chons avant tout à nous com­prendre entre dif­fé­rentes cultures révo­lu­tion­naires. Par exemple, lorsqu’en tant qu’internationalistes vous rejoi­gnez la révo­lu­tion au Rojava, vous avez la pos­si­bi­li­té de mieux com­prendre notre mou­ve­ment. En vivant les choses par vous-mêmes, vous créez des liens forts avec nous, les femmes d’ici, qui res­te­ront à jamais gra­vées dans vos cœurs et les nôtres. Vous appre­nez de la théo­rie certes, mais vous devez sur­tout apprendre de notre manière de vivre et de mili­ter. Avant tout, il faut que vous sen­tiez vivante la lutte de toutes les femmes du monde en vous. Que vous sen­tiez la lutte des femmes de l’Histoire, celle de Louise Michel et des femmes de la Commune de Paris, de Djamila Bouhired et des mou­had­ji­hin algé­riennes, de Dulcie September et de la lutte contre l’apartheid, de Sakîne Cansiz et de toutes les femmes guer­rille­ras… Que vous la sen­tiez comme quelque chose que l’on vit ensemble, là main­te­nant, et que l’on conti­nue. C’est la base de la révo­lu­tion mon­diale des femmes.


« Plus on avance, plus on se ques­tionne », Nous vous écri­vons depuis la Révolution — Récits de femmes inter­na­tio­na­listes au Rojava, Éditions Syllepse, 2021.
Photographie de ban­nière : Mauricio Lima | The New York Times
Photographie de vignette : Delil Souleiman | AFP


  1. Concept kurde qui signi­fie à la fois l’é­tat d’être soi-même et en même temps le pro­ces­sus qui consiste à deve­nir soi-même, à faire le lien avec son his­toire et sa culture.

REBONDS

☰ Lire notre article « Vie et mort d’un espoir popu­laire : paroles de Syriennes », Léon Mazas, décembre 2019
☰ Lire les bonnes feuilles « Un jour nous vain­crons — par Zehra Doğan », décembre 2019
☰ Lire notre article « Audre Lorde : le savoir des oppri­mées », Hourya Bentouhami, mai 2019
☰ Lire notre article « Les fémi­nistes haï­tiennes de tous les com­bats », Fania Noël, mars 2019
☰ Lire notre tra­duc­tion « Femmes, noires et com­mu­nistes contre Wall Street — par Claudia Jones », décembre 2017
☰ Lire notre dos­sier sur le Kurdistan
Sur le même sujet :
Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 10

Notre dixième numéro est disponible en ligne et en librairie ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.