La démocratie radicale contre Daech


Texte de ROAR traduit pour le site de Ballast

On ne sau­rait, ana­lyse Dilar Dirik, mili­tante fémi­niste et auteure kurde ori­gi­naire de Turquie, lut­ter contre Daech sur la base des régimes « démo­cra­tiques » de l’ordre capi­ta­liste. La sem­pi­ter­nelle « guerre contre le ter­ro­risme » n’est d’au­cun secours : il convient d’op­po­ser, donc de bâtir, une démo­cra­tie radi­cale face au pro­jet fas­ciste et théo­cra­tique. Les Kurdes de Syrie se tiennent aux avant-postes du com­bat contre Daech, mais cer­tains de leurs sou­tiens, libé­raux pur jus ou aven­tu­riers à leurs heures1Songeons au der­nier ouvrage du voya­geur Sylvain Tesson, dont l’en­thou­siasme pour les Kurdes du Rojava n’a d’é­gal que sa détes­ta­tion mono­ma­niaque de l’is­lam et des cou­rants révo­lu­tion­naires : avec de tels amis, etc., font l’im­passe funeste sur le pro­jet poli­tique éman­ci­pa­teur qui les pousse jus­qu’à la ligne de front : une démo­cra­tie sociale, éga­li­taire, com­mu­nale et plu­ri-eth­nique.


C’était à l’au­tomne 2014 — quelques mois seule­ment après que le soi-disant « État Islamique » a mas­si­ve­ment gagné du ter­rain en Syrie et en Irak, com­met­tant des mas­sacres géno­ci­daires et fémi­ni­cides — qu’une lueur d’es­poir, puis­sante et révo­lu­tion­naire, s’é­tait levée à l’ho­ri­zon de la ville mécon­nue de Kobané. Ayant, en Irak, enva­hi Mossoul, Tel Afar et le Sinjar, ain­si que de vastes ter­ri­toires de la Syrie depuis 2013, Daech se pré­pa­rait alors à lan­cer une attaque contre le nord de la Syrie, que les Kurdes nomment « Rojava ». Ce à quoi l’or­ga­ni­sa­tion ne s’at­ten­dait pas, c’é­tait à ren­con­trer à Kobané un enne­mi d’un genre dif­fé­rent : une com­mu­nau­té poli­tique orga­ni­sée prête à se défendre cou­ra­geu­se­ment par tous les moyens dis­po­nibles, et dis­po­sant d’une vision du monde qui ren­verse l’i­déo­lo­gie de mort de Daech cul par-des­sus tête. Arîn Mîrkan, une jeune révo­lu­tion­naire, une femme kurde libre, allait deve­nir le sym­bole de la vic­toire à Kobané, la ville qui a bri­sé le mythe du fas­cisme invin­cible de Daech. Combattante au sein des Unités de pro­tec­tion de la femme (YPJ), Mîrkan s’est faite explo­ser en octobre 2014 près de la col­line Mishtenur, un empla­ce­ment stra­té­gique alors en posi­tion cri­tique, afin de sau­ver ses cama­rades et de reprendre cette posi­tion à l’en­ne­mi. L’issue de la bataille s’en vit ren­ver­sée en faveur des Forces de défense du peuple (YPJ/YPG) et des groupes armés com­bat­tant à leurs côtés, repous­sant Daech sur la défen­sive. Après des mois de com­bats sans inter­rup­tion, au cours des­quels la coa­li­tion conduite par les États-Unis appor­tait enfin une aide mili­taire aérienne, Kobané était libre.

« Pour libé­rer la socié­té d’une men­ta­li­té et d’un sys­tème comme ceux de Daech, l’au­to­dé­fense anti­fas­ciste doit occu­per tous les espaces de la vie sociale. »

Chaque jour, ou presque, de nou­velles vidéos de vil­la­geois célé­brant leur libé­ra­tion des griffes de Daech font sur­face : on y voit des gens dan­sant et fumant leurs ciga­rettes à nou­veau, des hommes rasant leur barbe en pleu­rant de joie, des femmes qui brûlent et pié­tinent leur voile noir, chan­tant, en larmes, des airs de liber­té. Aux yeux des com­bat­tants et de la com­mu­nau­té orga­ni­sée de la région, en par­ti­cu­lier des femmes, cette guerre épique n’a pas été per­çue comme un conflit eth­nique ou reli­gieux, mais comme une bataille his­to­rique entre le mal conden­sé qu’est la moder­ni­té capi­ta­liste éta­tique, domi­née par les hommes — et incar­née par les bandes de vio­leurs de Daech —, et l’al­ter­na­tive d’une vie libre per­son­ni­fiée par les femmes libres en lutte. La vic­toire révo­lu­tion­naire de Kobané a mon­tré, dans les faits, que le com­bat contre Daech n’é­tait pas seule­ment une affaire d’armes, mais de rup­ture radi­cale avec le fas­cisme et les struc­tures de pou­voir sous-jacentes qui le rendent pos­sible. Cela néces­site des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques radi­cales et auto­nomes, socia­le­ment, poli­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment (comp­tant, en par­ti­cu­lier, des struc­tures fémi­nines qui se posi­tionnent elles-mêmes en oppo­si­tion fron­tale au sys­tème d’État hié­rar­chique, clas­siste et domi­na­teur). Pour libé­rer la socié­té d’une men­ta­li­té et d’un sys­tème comme ceux de Daech, l’au­to­dé­fense anti­fas­ciste doit occu­per tous les espaces de la vie sociale — depuis la famille jus­qu’à l’é­co­no­mie au sens large, en pas­sant par l’é­du­ca­tion.

Un produit de la modernité capitaliste

Nombreuses ont été les ten­ta­tives d’ex­pli­ca­tion du phé­no­mène Daech et de son attrait auprès de mil­liers de jeunes gens, au regard, notam­ment, de la bru­ta­li­té des méthodes de l’or­ga­ni­sa­tion. Beaucoup en sont arri­vés à la conclu­sion que ceux qui vivent sous son joug la servent par peur de rétor­sions éco­no­miques. Mais il faut aus­si admettre qu’ils sont des mil­liers, venus des quatre coins du monde, à avoir sciem­ment rejoint ce groupe atroce non par dépit, mais pré­ci­sé­ment à cause de sa capa­ci­té à com­mettre les méfaits les plus impen­sables. Il ne s’a­git, semble-t-il, nul­le­ment de reli­gion, mais d’un cruel et impi­toyable désir de pou­voir qui irra­die de Daech (au prix même de la mort) : une puis­sance qui attire tout autour du globe. Les ana­lyses qui font appel à un seul fac­teur échouent en géné­ral à sai­sir le contexte poli­tique, éco­no­mique et social, régio­nal et inter­na­tio­nal qui per­met l’é­mer­gence d’une telle doc­trine mor­ti­fère. Il nous faut prendre acte de l’au­ra qu’exerce Daech sur de jeunes hommes dépour­vus de la pos­si­bi­li­té d’être des humains dignes de ce nom et décents, sans que cela ne jus­ti­fie pour autant l’a­gen­da vio­leur, géno­ci­daire et ahu­ris­sant de ce groupe — sans oublier, non plus, la res­pon­sa­bi­li­té et la capa­ci­té d’ac­tion des indi­vi­dus qui com­mettent ces crimes contre l’hu­ma­ni­té. Il est cru­cial de recon­tex­tua­li­ser le sens de cette satis­fac­tion ins­tan­ta­née pro­mise par Daech (des récom­penses pre­nant l’al­lure d’un pou­voir auto­ri­taire, de l’argent et du sexe), au sein d’une socié­té can­cé­reuse sous domi­na­tion capi­ta­liste et patriar­cale, celle-là même qui rend la vie insi­pide, la vidant de sens et d’es­poir.

Vidéo de Daech dif­fu­sée le 20 juillet 2016 (Welayat Nineveh / AFP)

Pathologiser l’at­trait qu’exerce Daech sur fond de soi-disante « guerre anti-ter­ro­riste » — au lieu de le repla­cer dans un espace où des ins­ti­tu­tions de pou­voir et de vio­lence, et plus lar­ge­ment des sys­tèmes entiers d’au­to­ri­ta­risme, agissent ensemble — ne va pas nous aider à com­prendre ce qui amène de « bons gar­çons » alle­mands à voya­ger vers le Moyen-Orient pour per­pé­trer des mas­sacres. Pourtant, Daech n’est que la mani­fes­ta­tion la plus extrême d’une ten­dance apo­ca­lyp­tique appa­rem­ment glo­bale : suite au récent virage poli­tique mon­dial vers la droite auto­ri­taire, un mot — que l’on avait pu croire ban­ni du voca­bu­laire humain à tout jamais — a refait sur­face dans nos vies quo­ti­diennes et notre lexique poli­tique : fas­cisme. À l’é­vi­dence, il existe des dif­fé­rences immenses en fonc­tion des contextes, des carac­té­ris­tiques et des méthodes des dif­fé­rents mou­ve­ments fas­cistes. Mais lorsque l’on se penche sur son orga­ni­sa­tion hié­rar­chique, son mode de pen­sée auto­ri­taire, son sexisme extrême, sa ter­mi­no­lo­gie popu­liste et ses méthodes intel­li­gentes de recru­te­ment (lequel capi­ta­lise sur les besoins res­sen­tis, les peurs et les dési­rs des groupes sociaux vul­né­rables), force est d’ad­mettre que Daech est le franc reflet de ses homo­logues inter­na­tio­naux.

« De tous les groupes oppri­més et bru­ta­li­sés, les femmes ont subi les formes les plus anciennes et ins­ti­tu­tion­nelles de vio­lence. »

On peut voir le fas­cisme comme un spectre, au sein duquel des États situés au som­met du sys­tème-monde capi­ta­liste ont les moyens de repro­duire leur auto­ri­té au tra­vers de cer­taines ins­ti­tu­tions, de poli­tiques éco­no­miques, du com­merce des armes, de l’hé­gé­mo­nie cultu­relle et média­tique, tan­dis que d’autres, en réac­tion, font appel à d’autres formes, plus « pri­mi­tives », de fas­cisme — comme la vio­lence extrême appa­rem­ment gra­tuite. Il est des paral­lèles clairs dans la manière avec laquelle, par­tout, les fas­cistes se struc­turent autour d’un régime de para­noïa, de méfiance et de peur afin de ren­for­cer la main de l’État. Ceux qui osent s’op­po­ser à leurs enne­mis sont ain­si éti­que­tés comme « ter­ro­ristes » ou « enne­mis de Dieu » ; toute action visant à les détruire s’a­vère per­mise. Le fas­cisme repose lar­ge­ment sur l’ab­sence totale de capa­ci­té de prise de déci­sion au sein de la com­mu­nau­té, au sens large. Il se nour­rit d’un cli­mat dans lequel cette der­nière se voit arra­cher son pou­voir de mettre en place toute action directe, d’ex­pri­mer sa créa­ti­vi­té et de déve­lop­per ses propres alter­na­tives. Toute forme de soli­da­ri­té ou de loyau­té à l’en­droit de quoi que ce soit qui n’est pas l’État doit être sys­té­ma­ti­que­ment éra­di­quée — de manière à ce que l’in­di­vi­du iso­lé et indi­vi­dua­li­sé devienne dépen­dant de lui, de ses ins­ti­tu­tions de contrôle et de ses sys­tèmes de connais­sance. C’est pour­quoi l’un des piliers les plus solides du fas­cisme est le capi­ta­lisme comme sys­tème éco­no­mique, comme idéo­lo­gie et comme forme d’in­te­rac­tion sociale. Dans le sys­tème de valeur de la moder­ni­té capi­ta­liste, les rela­tions humaines doivent être réduites à de simples inter­ac­tions éco­no­miques, cal­cu­lables et mesu­rables par l’in­té­rêt et le pro­fit. Il est facile de voir la pro­pen­sion du capi­ta­lisme à dis­po­ser de la vie au nom d’un inté­rêt plus grand en paral­lèle du gas­pillage de vies orga­ni­sé par Daech, au nom de son pseu­do-cali­fat, celui du viol, du pillage et du meurtre.

La plus vieille de toutes les colonies

De manière peut-être encore plus cru­ciale, le fas­cisme ne sau­rait émer­ger sans l’es­cla­vage de la plus vieille de toutes les colo­nies : les femmes. De tous les groupes oppri­més et bru­ta­li­sés, les femmes ont subi les formes les plus anciennes et ins­ti­tu­tion­nelles de vio­lence. Le fait de consi­dé­rer les femmes comme un butin de guerre, comme des outils au ser­vice des hommes, comme des objets de plai­sir sexuel et comme le lieu d’où, en der­nière ins­tance, affir­mer le pou­voir per­siste dans cha­cun des mani­festes fas­cistes. L’émergence de l’État, en tant qu’il est féti­chi­sa­tion de la pro­prié­té pri­vée, a d’a­bord été ren­due pos­sible par la sou­mis­sion des femmes. En effet, il est impos­sible d’é­ta­blir son pou­voir sur des popu­la­tions entières ou de créer des divi­sions sociales pro­fondes sans l’op­pres­sion et la mar­gi­na­li­sa­tion de celles-ci — une mar­gi­na­li­sa­tion pro­mue dans l’his­toire telle qu’é­crite par les hommes, dans la pro­duc­tion théo­rique, dans les pra­tiques d’at­tri­bu­tion de sens et dans les admi­nis­tra­tions éco­no­miques et poli­tiques. L’État est mode­lé à par­tir de la famille patriar­cale, et vice-ver­sa. Toutes les formes de domi­na­tion sociale sont, à un cer­tain niveau, des répliques de la forme d’es­cla­vage la plus large, la plus intime, la plus directe et la plus nocive : la sou­mis­sion sexuelle des femmes dans toutes les sphères de la vie. Si les dif­fé­rentes struc­tures et ins­ti­tu­tions vio­lentes et hié­rar­chiques — le capi­ta­lisme ou le patriar­cat — pos­sèdent des carac­té­ris­tiques dis­tinctes, le fas­cisme consti­tue bien la forme concen­trée, entre­la­cée et sys­té­ma­ti­sée de col­la­bo­ra­tion entre elles. Et c’est en ce sens que le fas­cisme et le capi­ta­lisme, liés à la plus ancienne forme de domi­na­tion humaine qu’est le patriar­cat, trouvent leur expres­sion la plus mono­po­liste et sys­té­ma­tique dans l’État-Nation moderne.

Flickr offi­ciel des YPG

Au cours de l’Histoire, des régimes pré­cé­dents ont connu des des­potes, mais tous repo­saient sur des codes moraux, des théo­lo­gies reli­gieuses et des ins­ti­tu­tions divines ou spi­ri­tuelles — afin d’ap­pa­raître comme légi­times aux yeux de la popu­la­tion. Une par­ti­cu­la­ri­té de la moder­ni­té capi­ta­liste est qu’elle se dépouille de toute pré­ten­tion à une quel­conque morale par rap­port à la loi ou à l’ordre ; elle expose son sys­tème obs­cène de des­truc­tion au seul pro­fit de l’État lui-même. Sans la nature hié­rar­chique et hégé­mo­nique de l’État, qui a le mono­pole de l’u­sage de la force, de l’é­co­no­mie, de l’i­déo­lo­gie offi­cielle, de l’in­for­ma­tion et de la culture, sans les appa­reils de sécu­ri­té omni­pré­sents qui pénètrent tous les aspects de la vie (des médias à nos chambres à cou­cher), sans la main dis­ci­pli­naire de l’État qui agit comme Dieu sur Terre, aucun sys­tème d’ex­ploi­ta­tion ou de vio­lence ne pour­rait sur­vivre. Daech est un pro­duit direct des deux : des anciens modèles de hié­rar­chie et de vio­lence et de la moder­ni­té capi­ta­liste, forte de son état d’es­prit, de son éco­no­mie et de sa culture propres. Comprendre Daech — et plus géné­ra­le­ment le fas­cisme — implique de com­prendre la rela­tion entre le patriar­cat, le capi­ta­lisme et l’État.

Démocratie radicale contre extrémisme totalitaire

« Elles se battent pour une Syrie laïque, démo­cra­tique et fédé­rale, qui n’acceptera ni la dic­ta­ture de Bachar el-Assad, ni les oppo­si­tions non démo­cra­tiques finan­cées par l’étranger. »

Si l’ennemi fas­ciste est celui qui com­bine patriar­cat, capi­ta­lisme, natio­na­lisme, sec­ta­risme et éta­tisme auto­ri­taire dans ses méthodes et ses pra­tiques, il est clair qu’une lutte anti­fas­ciste doit néces­sai­re­ment s’a­van­cer autour d’un esprit et d’une éthique qui s’opposent aux piliers d’un tel sys­tème de vio­lence. Les forces d’autodéfense s’y emploient. Depuis la libé­ra­tion de Kobané, les YPG/J se sont ren­for­cées, tant au niveau qua­li­ta­tif que quan­ti­ta­tif, per­met­tant dès lors aux com­bat­tants de lier deux des trois can­tons, Jazira et Kobané. Au début de la guerre, l’immense majo­ri­té des forces était com­po­sée de Kurdes mais la com­po­si­tion eth­nique a énor­mé­ment évo­lué avec le temps. En octobre 2015, les YPG/J se sont jointes à de nom­breuses autres forces régio­nales afin de créer une coa­li­tion mul­tieth­nique : les nou­velles Forces démo­cra­tiques syriennes (FDS) comptent ain­si des Kurdes, des Arabes, des Syriaques, des Assyriens, des Tchétchènes, des Turkmènes, des Circassiens et des Arméniens. Elles se battent pour une Syrie laïque, démo­cra­tique et fédé­rale, qui n’acceptera ni la dic­ta­ture de Bachar el-Assad, ni les oppo­si­tions non-démo­cra­tiques finan­cées par l’étranger. Bien que constam­ment atta­quées par Daech et toutes sortes d’autres enne­mis — par­mi les­quels de nom­breuses milices isla­mistes, l’armée syrienne, l’Armée syrienne libre (ASL) et l’État turc —, les FDS ont libé­ré avec suc­cès des bas­tions de Daech tels que Manbij ou Shaddadeh, et conduisent actuel­le­ment une opé­ra­tion pour libé­rer la soi-disant capi­tale de Daech, Raqqa. Elles contrôlent presque toute la région fron­ta­lière au sud de la Turquie, région qui consti­tuait la prin­ci­pale route de tran­sit de logis­tique, de muni­tion, de finance et de main‑d’œuvre pour Daech.

Depuis lors, la Turquie s’est don­née pour mis­sion d’entraîner des milices turk­mènes qui prêtent allé­geance à l’État turc, ain­si que, plus géné­ra­le­ment, des forces sun­nites. L’armée éta­su­nienne sou­ligne en per­ma­nence que son sou­tien aux FDS est des­ti­né aux Arabes. En même temps, les forces kurdes de l’ENKS [Conseil natio­nal kurde (CNK)], proches du Parti démo­cra­tique du Kurdistan ira­kien (PDK) et diri­gées par Massoud Barzani, essaient de construire une armée à leur image. Le visage mul­ti­cul­tu­rel des FDS met donc en rage non seule­ment les forces hos­tiles à l’auto-détermination kurde mais aus­si celles qui portent des pro­jets étroits de natio­na­lisme kurde. Alors qu’elles com­battent plu­sieurs enne­mis fas­cistes de front, les FDS consti­tuent le sys­tème d’autodéfense d’un pro­jet plus large de défense de la socié­té : contre les éta­tistes, les capi­ta­listes et l’ordre patriar­cal. Depuis que la Révolution a été décla­rée au Rojava, en 2012, on ne compte plus les efforts inces­sants pour créer une alter­na­tive réa­liste, viable, et ce afin de garan­tir une vie qui ait du sens pour les dif­fé­rentes com­mu­nau­tés et groupes de la région. Le sys­tème de confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique du Rojava a été adop­té par une grande col­lec­ti­vi­té de gens issus de toutes les com­mu­nau­tés de la région et pro­pose un modèle pour une Syrie laïque, démo­cra­tique, fédé­rale — au sein duquel il n’y ait pas de dis­cri­mi­na­tion de genre. Dans le même temps, la popu­la­tion locale se mobi­lise, par le bas, sous la forme de struc­tures démo­cra­tiques, depuis les com­munes de quar­tiers.

Combattants de Daech (DR)

En sui­vant le modèle d’auto­no­mie démo­cra­tique pro­po­sé par Abdullah Öcalan [cofon­da­teur du PKK actuel­le­ment empri­son­né, ndlr] comme pra­tique d’ac­tion directe dans un sys­tème de confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique, la vie quo­ti­dienne au Rojava s’or­ga­nise via la trans­for­ma­tion du poli­tique en affaire vitale pour chaque habi­tant. En créant des formes alter­na­tives d’organisation sociale par l’autogestion et la soli­da­ri­té, pré­ser­vées par les struc­tures auto­nomes de femmes et de jeunes, des mil­liers de per­sonnes se sont trans­for­mées en agents actifs à même d’é­dic­ter les règles de leur propre vie. La démo­cra­tie radi­cale ren­force donc les liens de soli­da­ri­té que le capi­ta­lisme essaie de rompre agres­si­ve­ment dans l’ob­jec­tif de pro­duire les per­sonnes nar­cis­siques et indi­vi­dua­listes dont il a besoin pour satis­faire ses ambi­tions, orien­tées vers le pro­fit. Par la par­ti­ci­pa­tion directe et com­mu­nale dans toutes les sphères de la vie, les habi­tants locaux — orga­ni­sés dans des struc­tures auto­nomes non-éta­tiques — trouvent davan­tage de sens à leur vie, une com­mu­nau­té plus large et des liens entre démo­cra­tie et iden­ti­té.

« Alors que la domi­na­tion mas­cu­line n’a pas encore été sur­mon­tée, les femmes ont déjà éta­bli une culture poli­tique géné­rale qui ne nor­ma­lise plus le patriar­cat et qui res­pecte sans condi­tion les méca­nismes auto­nomes de prise de déci­sion des femmes. »

Au Rojava, il est un lien intrin­sèque entre la démo­cra­tie radi­cale et les concepts d’appartenance et d’identité — ceux-ci prennent pour réfé­rences les valeurs démo­cra­tiques et éthiques plu­tôt que d’utiliser les concepts abs­traits des mythes natio­na­listes, à la manière fas­ciste. Avec le para­digme de la nation démo­cra­tique comme anti­dote au natio­na­lisme d’État, les pro­ta­go­nistes de la révo­lu­tion du Rojava tentent de for­mu­ler l’identité autour de prin­cipes et non d’ethnies. Ils accueillent les dif­fé­rentes iden­ti­tés afin de diver­si­fier et de sécu­ri­ser la nou­velle uni­té d’appartenance. Seules de telles com­mu­nau­tés fortes, basées sur les eth­nies et sur le poli­tique — une « socié­té morale-poli­tique », pour reprendre les termes d’Abdullah Öcalan — plu­tôt que sur les concepts creux d’identités natio­nales, peuvent se défendre contre les attaques phy­siques et men­tales de l’ennemi fas­ciste. La démo­cra­tie radi­cale doit, de ce fait, se mon­trer néces­sai­re­ment inter­na­tio­na­liste ; elle doit don­ner à toutes les iden­ti­tés l’espace requis afin de s’organiser et de se démo­cra­ti­ser. La créa­tion du FDS, comme sys­tème d’au­to­dé­fense de tous les groupes de la région, pro­vient de la prise de conscience que le temps de l’État-nation est révo­lu et qu’une vie libre ne peut être construite par un état d’esprit natio­na­liste (tout ceci ayant comp­té au nombre des causes du bain de sang). De plus, la simple pré­sence d’une armée auto­nome de femmes — réso­lu­ment consa­crée à la libé­ra­tion des femmes de toutes les mani­fes­ta­tions de la domi­na­tion mas­cu­line — dans une mer de vio­lence mili­ta­riste et patriar­cale consti­tue l’élément le plus éman­ci­pa­teur, le plus anti­ca­pi­ta­liste, le plus anti­fas­ciste du Rojava. Les prin­cipes éthiques qui motivent une femme à mili­ter pour un monde juste et beau dans une socié­té patriar­cale conser­va­trice demandent un effort men­tal et émo­tion­nel immense.

Il est à vrai dire assez sub­ver­sif de s’emparer du sym­bole de l’ordre mas­cu­lin pour bri­ser le patriar­cat, par­tout. Mais ces mou­ve­ments doivent être accom­pa­gnés d’une révo­lu­tion sociale plus large. En s’organisant en coopé­ra­tives, en com­munes, en assem­blées et en aca­dé­mies, les femmes ont réus­si à deve­nir la force révo­lu­tion­naire la plus vibrante au Rojava : les garantes de la liber­té. Alors que la domi­na­tion mas­cu­line n’a pas encore été sur­mon­tée, les femmes ont déjà éta­bli une culture poli­tique géné­rale qui ne nor­ma­lise plus le patriar­cat et qui res­pecte sans condi­tion les méca­nismes auto­nomes de prise de déci­sion des femmes. Les YPJ sou­lignent que la voie la plus directe afin d’é­cra­ser la moder­ni­té capi­ta­liste, le fas­cisme repeint aux cou­leurs reli­gieuses, l’étatisme et les autres formes d’autoritarisme, c’est la libé­ra­tion des femmes. La force de frappe de l’opération Euphrate, pour libé­rer Raqqa, où Daech main­tient encore des mil­liers de femmes comme esclaves sexuelles, est menée par une femme kurde du nom de Rojda Felat. Les scènes où les com­bat­tantes des YPJ sont prises dans les bras et embras­sées par des femmes for­cées à vivre sous le joug de Daech durant des années sont deve­nues emblé­ma­tiques de l’histoire du XXIe siècle au Moyen-Orient.

Flickr offi­ciel des YPG

L’antifascisme est un internationalisme

Mais l’image publique des forces armées du Rojava a brus­que­ment chan­gé aux yeux de la gauche après la libé­ra­tion de Kobané. Alors qu’il s’a­gis­sait indé­nia­ble­ment d’une bataille his­to­rique, empor­tée par une com­mu­nau­té orga­ni­sée et par la puis­sance de femmes libres, la sym­pa­thie géné­rale s’est effon­drée à par­tir du moment pré­cis où les forces au sol ont reçu l’appui aérien de la coa­li­tion menée par les États-Unis. Ayant été par­mi les vic­times les plus tou­chées par l’impérialisme au Moyen-Orient, les Kurdes et leurs voi­sins n’ignoraient pour­tant plus rien des maux de l’empire. Les géno­cides et les mas­sacres per­pé­trés contre eux, fruits de la col­la­bo­ra­tion avec les forces impé­ria­listes, sont encore frais dans les mémoires. Les visions du monde dog­ma­tiques et binaires, les cri­tiques bor­nées ne pro­posent aucune alter­na­tive viable aux gens qui se battent pour leur vie, sur le ter­rain. Bien plus, elles ne sauvent aucune vie. Pour les gens dont les familles ont été mas­sa­crées par Daech, la faci­li­té avec laquelle les gau­chistes occi­den­taux sem­blaient plai­der pour le rejet de l’aide mili­taire au nom de la pure­té révo­lu­tion­naire était incom­pré­hen­sible — pour uti­li­ser un euphé­misme. La défense de l’anti-impérialisme incon­di­tion­nel, déta­chée de l’existence humaine réelle et des réa­li­tés concrètes, est un luxe que ceux qui se trouvent loin du trau­ma­tisme de la guerre peuvent se payer. Bien conscientes des dan­gers d’êtres ins­tru­men­ta­li­sées, pour mieux être jetées ensuite, par les grandes puis­sances que sont les États-Unis et la Russie, les Forces démo­cra­tiques syriennes, coin­cées entre le mar­teau et l’enclume, ont mis — et mettent — la prio­ri­té abso­lue sur la sur­vie et l’élimination de la menace la plus immé­diate qui pèse sur l’existence de cen­taines de mil­liers de gens dans les vastes éten­dues qu’elles contrôlent.

« Pour les gens dont les familles ont été mas­sa­crées par Daech, la faci­li­té avec laquelle les gau­chistes occi­den­taux sem­blaient plai­der pour le rejet de l’aide mili­taire au nom de la pure­té révo­lu­tion­naire était incom­pré­hen­sible. »

Alors que, en Occident, d’au­cuns adop­taient une atti­tude réa­liste, de soli­da­ri­té com­plexe et de prin­cipe, avec les FDS — c’est-à-dire une pra­tique du ter­rain et un tra­vail au sein des contra­dic­tions —, d’autres ont pris comme pré­texte la soi-disant « col­la­bo­ra­tion avec l’impérialisme » pour refu­ser toute forme de recon­nais­sance des élé­ments posi­tifs que la révo­lu­tion du Rojava pou­vait pro­po­ser dans un contexte de guerre et de chaos. Bien sûr, aucune entre­prise révo­lu­tion­naire dans le pas­sé n’a été pure ou par­faite. Et le fait que les FDS ne puissent pas se limi­ter à com­battre mais qu’elles soient tenues à des prin­cipes moraux plus éle­vés qu’aucune autre uni­té armée de la guerre en Syrie est un garde-fou quant à leur conduite de guerre. Mais le dog­ma­tisme sec­taire dans lequel une grande par­tie de la gauche occi­den­tale demeure embour­bée — sur la ques­tion syrienne en géné­ral et sur le Rojava en par­ti­cu­lier — nous en dit plus de l’état de la gauche occi­den­tale que sur les réa­li­tés concrètes de la résis­tance anti­fas­ciste sur le ter­rain. Il est facile de reje­ter toute forme d’autorité et de pou­voir quand ces der­nières sont hors de por­tée des révo­lu­tion­naires. Mais on n’échappe pas à la concep­tua­li­sa­tion du pou­voir révo­lu­tion­naire — et, quand il le faut, de l’autorité — pour pro­té­ger des mil­lions de per­sonnes. Cela demande du cou­rage et des risques que d’essayer d’institutionnaliser un sys­tème libé­ra­teur sans ver­ser dans l’autoritarisme. Tant que les entre­prises révo­lu­tion­naires n’éliminent pas le dan­ger de l’autoritarisme domes­tique, la coop­ta­tion et la tra­hi­son impé­ria­listes, les men­ta­li­tés hié­rar­chiques, la cor­rup­tion et l’exploitation auront le des­sus.

Les gou­ver­ne­ments impli­qués dans la guerre contre Daech ont contri­bué au chaos par leurs propres poli­tiques, par leur bel­li­cisme et le com­merce d’armes ; ils par­tagent une même men­ta­li­té avec Daech. Ils ne peuvent être ceux qui le ter­rassent. Les prin­ci­paux enne­mis de Daech sont exac­te­ment ceux qui lui font front, avec une façon de conce­voir la vie radi­ca­le­ment oppo­sée. On ne peut vaincre l’autoritarisme que par la démo­cra­tie radi­cale et la libé­ra­tion des femmes. Dans ce contexte, les Forces démo­cra­tiques syriennes consti­tuent l’une des luttes anti­fas­cistes les plus impor­tantes de notre temps. Elles doivent être sou­te­nues. La mort héroïque de Arîn Mîrkan a été un hymne à la vie, à la liber­té, à l’émancipation des femmes. Son action de soli­da­ri­té dés­in­té­res­sée envers son peuple et pour la liber­té des femmes en par­ti­cu­lier a por­té un coup dur, non seule­ment à Daech mais aus­si à la men­ta­li­té qui sous-tend l’in­di­vi­dua­lisme mar­chand du capi­ta­lisme glo­bal. Dans un monde qui sexua­lise et réi­fie la femme, Arîn Mîrkan a uti­li­sé son corps comme ultime ligne de front contre le fas­cisme. La bataille de Kobané a éveillé l’imaginaire créa­tif des gens à tra­vers le monde. Elle a démon­tré qu’une socié­té poli­ti­que­ment consciente, orga­ni­sée — même une socié­té avec des moyens limi­tés —, pou­vait vaincre les armes les plus lourdes, les idéo­lo­gies les plus sombres et les enne­mis les plus ter­ri­fiants. La tâche des anti­fas­cistes, aujourd’hui, doit être de ne jamais aban­don­ner les moyens de résis­tance aux ins­ti­tu­tions éta­tistes et auto­ri­taires, de recon­qué­rir les moyens d’organisation et de défense de la com­mu­nau­té. Pour rendre hom­mage aux révo­lu­tion­naires héroïques comme Arîn Mîrkan, la lutte anti­fas­ciste doit mobi­li­ser tous les champs de la vie et dire :

Êdî bes e — ya bas­ta — ça suf­fit !


Texte tra­duit de l’an­glais, pour Ballast, par Jean Ganesh et Patrick Zech, avec l’ai­mable auto­ri­sa­tion de l’au­teure (texte ori­gi­nal : « Radical Democracy : The First Line Against Fascism », ROAR, en ligne et paru dans le n° 5)
Photographie de vignette : Arîn Mîrkan, à gauche (DR) ; pho­to­gra­phie de cou­ver­ture : Flickr offi­ciel des YPG


REBONDS

☰ Lire notre tra­duc­tion « Rojava : des révo­lu­tion­naires ou des pions de l’Empire ? », Marcel Cartier, mai 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Chris Den Hond : « Les Kurdes sont en train d’é­crire leur propre his­toire », mai 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « Quelle révo­lu­tion au Rojava ? », avril 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « De retour de la révo­lu­tion du Rojava », mars 2017
☰ Lire notre article « Une coopé­ra­tive de femmes au Rojava »Hawzhin Azeez, jan­vier 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Janet Biehl : « Bookchin a été mar­gi­na­li­sé », octobre 2015
☰ Lire notre article « Bookchin : éco­lo­gie radi­cale et muni­ci­pa­lisme liber­taire », Adeline Baldacchino, octobre 2015

NOTES   [ + ]

1.Songeons au der­nier ouvrage du voya­geur Sylvain Tesson, dont l’en­thou­siasme pour les Kurdes du Rojava n’a d’é­gal que sa détes­ta­tion mono­ma­niaque de l’is­lam et des cou­rants révo­lu­tion­naires : avec de tels amis, etc.
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Dilar Dirik
Dilar Dirik

Originaire de la Turquie, elle milite pour la cause féministe et la reconnaissance, à l'international, de la lutte du peuple kurde. Elle travaille comme doctorante en sociologie à l'université de Cambridge.

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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