La démocratie radicale contre Daech


Texte de ROAR traduit pour le site de Ballast

La mafia fasciste de l’État islamique a encore frappé, lundi dernier, à Manchester. On ne saurait toutefois, analyse Dilar Dirik, militante et auteure kurde originaire de Turquie, lutter contre lui sur la seule base des « démocraties capitalistes », puisque ce mode de production ravitaille, justement, les fondamentalistes (le groupe français Lafarge — 12,843 milliards d’euros de chiffres d’affaires en 2014 — ne put-il pas fournir à loisir Paris Plages et Daech ?). La sempiternelle « guerre contre le terrorisme » n’est d’aucun secours : il convient, poursuit-elle, d’opposer, donc de bâtir, la démocratie radicale face au projet fasciste. Les Kurdes de Syrie se tiennent aux avant-postes du combat contre Daech mais trop de leurs soutiens, libéraux pur jus ou aventuriers à leurs heures1Songeons au dernier ouvrage du voyageur Sylvain Tesson, dont l’enthousiasme pour les Kurdes du Rojava n’a d’égal que sa détestation monomaniaque de l’islam et des courants révolutionnaires : avec de tels amis, etc., font l’impasse, funeste, sur le projet politique éminemment contestataire qui les pousse jusqu’à la ligne de front : la démocratie socialiste, féministe et pluri-ethnique. ☰ Par Dilar Dirik


C’était à l’automne 2014 — quelques mois seulement après que le soi-disant « État Islamique » ait massivement gagné du terrain en Syrie et en Irak, commettant des massacres génocidaires et féminicides — qu’une lueur d’espoir, puissante et révolutionnaire, s’était levée à l’horizon de la ville méconnue de Kobané. Ayant envahi Mossoul, Tel Afar et le Sinjar en Irak, ainsi que de vastes territoires de Syrie depuis 2013, Daech se préparait alors à lancer une attaque contre le nord de la Syrie, que les Kurdes nomment « Rojava ». Ce à quoi l’organisation ne s’attendait pas, c’était à rencontrer à Kobané un ennemi d’un genre différent : une communauté politique organisée, prête à se défendre courageusement par tous les moyens disponibles et disposant d’une vision du monde qui renverse l’idéologie de mort de Daech cul par-dessus tête. Arîn Mîrkan, une jeune révolutionnaire, une femme kurde libre, allait devenir le symbole de la victoire à Kobané, la ville qui a brisé le mythe du fascisme invincible de Daech. Combattante au sein des Unités de protection de la femme (YPJ), Mîrkan s’est faite exploser en octobre 2014 près de la colline Mishtenur, un emplacement stratégique alors en position critique, afin de sauver ses camarades et de reprendre cette position à l’ennemi. L’issue de la bataille en fut renversée, en faveur des Forces de défense du peuple (YPJ/YPG) et des groupes armés combattant à leurs côtés, repoussant Daech sur la défensive. Après des mois de combats sans interruption, au cours desquels la coalition menée par les États-Unis apportait enfin une aide militaire aérienne, Kobané était libre.

« Des gens dansant et fumant leurs cigarettes à nouveau, des hommes rasant leur barbe en pleurant de joie, des femmes qui brûlent, piétinent leur voile noir. »

Chaque jour, ou presque, de nouvelles vidéos de villageois célébrant leur libération des griffes de Daech font surface : on y voit des gens dansant et fumant leurs cigarettes à nouveau, des hommes rasant leur barbe en pleurant de joie, des femmes qui brûlent, piétinent leur voile noir et chantent, en larmes, des airs de liberté. Aux yeux des combattants et de la communauté organisée de la région, en particulier des femmes, cette guerre épique n’a pas été perçue comme un conflit ethnique ou religieux, mais comme une bataille historique entre le mal condensé qu’est la modernité capitaliste étatique, dominée par les hommes — et incarnée par les bandes de violeurs de Daech —, et l’alternative d’une vie libre personnifiée par les femmes libres en lutte. La victoire révolutionnaire de Kobané a montré, dans les faits, que le combat contre Daech n’était pas seulement une affaire d’armes, mais de rupture radicale avec le fascisme et les structures de pouvoir sous-jacentes qui le rendent possible. Cela nécessite des institutions démocratiques radicales et autonomes, socialement, politiquement et économiquement (entendant, en particulier, des structures de femmes qui se positionnent elles-mêmes en opposition frontale au système d’État hiérarchique, de classe et de domination). Pour libérer la société d’une mentalité et d’un système comme ceux de Daech, l’autodéfense antifasciste doit occuper tous les espaces de la vie sociale — depuis la famille jusqu’à l’économie au sens large, en passant par l’éducation.

Un produit de la modernité capitaliste

Nombreuses ont été les tentatives d’explication du phénomène Daech et de son attrait auprès de milliers de jeunes gens, notamment au vu de la brutalité des méthodes de l’organisation. Beaucoup en sont arrivés à la conclusion que ceux qui vivent sous son joug la servent par peur de rétorsions économiques. Mais il faut aussi admettre qu’ils sont des milliers, venus des quatre coins du monde, à avoir sciemment rejoint ce groupe atroce non par dépit, mais précisément à cause de sa capacité à commettre les méfaits les plus impensables. Il ne s’agit, semble-t-il, nullement de religion, mais d’un cruel et impitoyable désir de pouvoir, irradiant de Daech (au prix même de la mort) : une puissance qui attire tout autour du globe. Les analyses faisant appel à un seul facteur échouent en général à saisir le contexte politique, économique et social, régional et international qui permet l’émergence d’une telle doctrine mortifère. Il nous faut prendre acte de l’aura qu’exerce Daech sur de jeunes hommes dépourvus de la possibilité d’être des humains dignes de ce nom et décents, sans que cela ne justifie pour autant l’agenda violeur, génocidaire et ahurissant de ce groupe — sans oublier, non plus, la responsabilité et la propre capacité d’action des individus qui commettent ces crimes contre l’humanité. Il est crucial de recontextualiser le sens de cette satisfaction instantanée promise par Daech (des récompenses prenant l’allure d’un pouvoir autoritaire, de l’argent et du sexe), au sein d’une société cancéreuse sous domination capitaliste et patriarcale, celle-là même qui rend la vie insipide, la vidant de sens et d’espoir.

Soldat de Daech (DR)

Pathologiser l’attrait qu’exerce Daech sur fond de soi-disante « guerre anti-terroriste » — au lieu de le replacer dans un espace où des institutions de pouvoir et de violence, et plus largement des systèmes entiers d’autoritarisme, agissent ensemble — ne va pas nous aider à comprendre ce qui amène de « bons garçons » allemands à voyager vers le Moyen-Orient afin de perpétrer des massacres. Pourtant, Daech n’est que la manifestation la plus extrême d’une tendance apocalyptique apparemment globale : suite au récent virage politique mondial vers la droite autoritaire, un mot — que l’on avait pu croire banni du vocabulaire humain à tout jamais — a refait surface dans nos vies quotidiennes et notre lexique politique : fascisme. À l’évidence, il existe des différences immenses en fonction des contextes, des caractéristiques et des méthodes des divers mouvements fascistes. Mais lorsque l’on se penche sur son organisation hiérarchique, son mode de pensée autoritaire, son sexisme extrême, sa terminologie populiste et ses méthodes intelligentes de recrutement (qui capitalise sur les besoins ressentis, les peurs et les désirs des groupes sociaux vulnérables), force est d’admettre que Daech reflète largement ses homologues internationaux.

« De tous les groupes opprimés et brutalisés, les femmes ont subi les formes les plus anciennes et institutionnelles de violence. »

On peut voir le fascisme comme un spectre, dans lequel des États situés au sommet du système-monde capitaliste ont les moyens de reproduire leur autorité au travers de certaines institutions, de politiques économiques, du commerce des armes, de l’hégémonie culturelle et médiatique, tandis que d’autres, en réaction, font appel à d’autres formes, plus « primitives », de fascisme — comme la violence extrême apparemment gratuite. Il est des parallèles clairs dans la manière avec laquelle, partout, les fascistes se structurent autour d’un régime de paranoïa, de méfiance et de peur afin de renforcer la main de l’État. Ceux qui osent s’opposer à leurs ennemis sont ainsi étiquetés comme « terroristes » ou « ennemis de Dieu » ; toute action visant à les détruire s’avère permise. Le fascisme repose largement sur l’absence totale de capacité de prise de décision au sein de la communauté, au sens large. Il se nourrit d’un climat dans lequel cette dernière se voit arracher son pouvoir de mettre en place toute action directe, d’exprimer sa créativité et de développer ses propres alternatives. Toute forme de solidarité ou de loyauté à l’endroit de quoi que ce soit qui n’est pas l’État doit être systématiquement éradiquée — de manière à ce que l’individu isolé et individualisé devienne dépendant de lui, de ses institutions de contrôle et de ses systèmes de connaissance. C’est pourquoi l’un des piliers les plus solides du fascisme est le capitalisme comme système économique, comme idéologie et comme forme d’interaction sociale. Dans le système de valeur de la modernité capitaliste, les relations humaines doivent être réduites à de simples interactions économiques, calculables et mesurables par l’intérêt et le profit. Il est facile de voir la propension du capitalisme à disposer de la vie au nom d’un intérêt plus grand en parallèle du gaspillage de vies organisé par Daech, au nom de son pseudo-califat, celui du viol, du pillage et du meurtre.

La plus vieille de toutes les colonies

De manière peut-être encore plus cruciale, le fascisme ne saurait émerger sans l’esclavage de la plus vieille de toutes les colonies : les femmes. De tous les groupes opprimés et brutalisés, les femmes ont subi les formes les plus anciennes et institutionnelles de violence. Le fait de considérer les femmes comme un butin de guerre, comme des outils au service des hommes, comme des objets de plaisir sexuel et comme le lieu d’où, en dernière instance, affirmer le pouvoir persiste dans chacun des manifestes fascistes. L’émergence de l’État, en tant qu’il est fétichisation de la propriété privée, a d’abord été rendue possible par la soumission des femmes. En effet, il est impossible d’établir son pouvoir sur des populations entières ou de créer des divisions sociales profondes sans l’oppression et la marginalisation de celles-ci — une marginalisation promue dans l’histoire telle qu’écrite par les hommes, dans la production théorique, dans les pratiques d’attribution de sens et dans les administrations économiques et politiques. L’État est modelé à partir de la famille patriarcale, et vice-versa. Toutes les formes de domination sociale sont, à un certain niveau, des répliques de la forme d’esclavage la plus large, la plus intime, la plus directe et la plus nocive : la soumission sexuelle des femmes dans toutes les sphères de la vie. Si les différentes structures et institutions violentes et hiérarchiques — le capitalisme ou le patriarcat — possèdent des caractéristiques distinctes, le fascisme constitue bien la forme concentrée, entrelacée et systématisée de collaboration entre elles. Et c’est en ce sens que le fascisme et le capitalisme, liés à la plus ancienne forme de domination humaine qu’est le patriarcat, trouvent leur expression la plus monopoliste et systématique dans l’État-Nation moderne.

Combattantes des YPJ, 2015 (Getty)

Des régimes précédents, au cours de l’Histoire, ont connu des despotes, mais tous reposaient sur des codes moraux, des théologies religieuses et des institutions divines ou spirituelles afin d’apparaître comme légitimes aux yeux de la population. Une particularité de la modernité capitaliste est qu’elle se dépouille de toute prétention à, de toute revendication d’une quelconque morale par rapport à la loi ou à l’ordre ; elle expose son système obscène de destruction au seul profit de l’État lui-même. Sans la nature hiérarchique et hégémonique de l’État, qui a le monopole de l’usage de la force, de l’économie, de l’idéologie officielle, de l’information et de la culture, sans les appareils de sécurité omniprésents qui pénètrent tous les aspects de la vie (des médias à nos chambres à coucher), sans la main disciplinaire de l’État qui agit comme Dieu sur Terre, aucun système d’exploitation ou de violence ne pourrait survivre. Daech est un produit direct des deux : des anciens modèles de hiérarchie et de violence et de la modernité capitaliste, forte de son état d’esprit, de son économie et de sa culture propres. Comprendre Daech — et, plus généralement, le fascisme — implique de comprendre la relation entre le patriarcat, le capitalisme et l’État.

Démocratie radicale contre extrémisme totalitaire

« Elles se battent pour une Syrie laïque, démocratique et fédérale, qui n’acceptera ni la dictature de Bachar el-Assad, ni les oppositions non démocratiques financées par l’étranger. »

Si l’ennemi fasciste est celui qui combine patriarcat, capitalisme, nationalisme, sectarisme et étatisme autoritaire dans ses méthodes et ses pratiques, il est clair qu’une lutte antifasciste doit nécessairement se situer dans une mentalité et une éthique qui s’opposent aux piliers d’un tel système de violence. Les forces d’autodéfense s’y emploient. Depuis la libération de Kobané, les YPG/J se sont renforcées, tant au niveau qualitatif que quantitatif, permettant dès lors aux combattants d’atteindre deux des trois cantons, Jazira et Kobané. Au début de la guerre, l’immense majorité des forces était composée de Kurdes mais la composition ethnique a énormément évolué avec le temps. En octobre 2015, les YPG/J se sont jointes à de nombreuses autres forces régionales afin de créer une coalition multiethnique : les nouvelles Forces démocratiques syriennes (FDS) comptent ainsi des Kurdes, des Arabes, des Syriaques, des Assyriens, des Tchétchènes, des Turkmènes, des Circassiens et des Arméniens. Elles se battent pour une Syrie laïque, démocratique et fédérale, qui n’acceptera ni la dictature de Bachar el-Assad, ni les oppositions non-démocratiques financées par l’étranger. Bien que constamment attaqués par Daech et par toute sorte d’autres ennemis — parmi lesquels de nombreuses milices islamistes, l’Armée Syrienne, l’armée syrienne libre et l’État turc — les FDS ont libéré avec succès des bastions de Daech tels que Manbij ou Shaddadeh, et conduisent actuellement une opération pour libérer la soi-disant capitale de Daech, Raqqa. Elles contrôlent presque toute la région frontalière au sud de la Turquie, région qui constituait la principale route de transit de logistique, de munition, de finance et de main-d’œuvre pour Daech.

Depuis lors, la Turquie s’est donnée pour mission d’entraîner des milices turkmènes qui prêtent allégeance à l’État turc, en particulier, ainsi que des forces sunnites, de manière plus générale. L’armée états-unienne souligne en permanence que son soutien pour les FDS est destiné aux Arabes. En même temps, les forces kurdes de l’ENKS [Conseil national kurde — CNK], proches du parti démocratique d’Irak et dirigées par Massoud Barzani, essaient de construire une armée à leur image. Le visage multiculturel des FDS met donc en rage non seulement les forces hostiles à l’auto-détermination kurde mais aussi celles qui portent des projets étroits de nationalisme kurde. Alors qu’elles combattent plusieurs ennemis fascistes de front, les FDS constituent le système d’autodéfense d’un projet plus large de défense de la société, contre les étatistes, les capitalistes et l’ordre patriarcal. Depuis que la Révolution a été déclarée au Rojava, en 2012, on ne compte plus les efforts incessants pour créer une alternative réaliste, viable, afin de garantir une vie qui ait du sens pour les différentes communautés et groupes de la région. Le système de Confédéralisme démocratique du Rojava a été adopté par une grande collectivité de gens issus de toutes les communautés de la région et propose un modèle pour une Syrie laïque, démocratique, fédérale — où il n’y ait pas de discrimination de genre. Dans le même temps, la population locale se mobilise, par le bas, sous la forme de structures démocratiques, depuis les Communes de quartiers.

Combattants de Daech (DR)

En suivant le modèle d’Autonomie démocratique proposé par Abdullah Öcalan [cofondateur du PKK, actuellement emprisonné, ndlr] comme pratique de l’action directe dans un système de Confédéralisme démocratique, la vie quotidienne au Rojava est organisée par la transformation du politique en affaire vitale pour chaque habitant. En créant des formes alternatives d’organisation sociale par l’autogestion et la solidarité, préservées par les structures autonomes de femmes et de jeunes, des milliers de personnes se sont transformées en agents actifs, à même d’édicter les règles de leur propre vie. La démocratie radicale renforce donc les liens de solidarité que le capitalisme essaie de rompre agressivement, dans l’objectif de produire les personnes narcissiques et individualistes dont il a besoin pour satisfaire ses ambitions, orientées vers le profit. Par la participation directe et communale dans toutes les sphères de la vie, les habitants locaux — organisés dans des structures autonomes non-étatiques — trouvent plus de sens à leur vie, une communauté plus large et des liens entre démocratie et identité.

« Alors que la domination masculine n’a pas encore été surmontée, les femmes ont déjà établi une culture politique générale qui ne normalise plus le patriarcat et qui respecte sans condition les mécanismes autonomes de prise de décision des femmes. »

Au Rojava, il est un lien intrinsèque entre démocratie radicale et concepts d’appartenance et d’identité — ceux-ci prennent les valeurs démocratiques et éthiques comme points de référence plutôt que d’utiliser les concepts abstraits des mythes nationalistes, à la manière fasciste. Avec le paradigme de la Nation démocratique comme antidote au nationalisme d’État, les protagonistes de la révolution du Rojava tentent de formuler l’identité autour de principes, et non d’ethnies. Ils accueillent aussi les différentes identités afin de diversifier et de sécuriser la nouvelle unité d’appartenance. Seules de telles communautés fortes, basées sur les ethnies et sur le politique — une « société morale-politique », pour reprendre les termes d’Abdullah Öcalan — plutôt que sur les concepts creux d’identités nationales, peuvent se défendre contre les attaques physiques et mentales de l’ennemi fasciste. La démocratie radicale doit, de ce fait, se montrer nécessairement internationaliste ; elle doit donner à toutes les identités l’espace requis afin de s’organiser et de se démocratiser. La création du FDS, comme système d’autodéfense de tous les groupes de la région, provient de la prise de conscience que le temps de l’État-nation est révolu et qu’une vie libre ne peut être construite par un état d’esprit nationaliste (tout ceci ayant compté parmi les causes du bain de sang). De plus, la simple présence d’une armée autonome de femmes — résolument consacrée à la libération des femmes de toutes les manifestations de la domination masculine — dans une mer de violence militariste et patriarcale, constitue l’élément le plus émancipateur, le plus anticapitaliste, le plus antifasciste du Rojava. Les principes éthiques qui motivent une femme à militer pour un monde juste et beau dans une société patriarcale conservatrice demandent un effort mental et émotionnel immense.

Il est à vrai dire assez subversif de s’emparer du symbole de l’ordre masculin pour briser le patriarcat, partout. Mais ces mouvements doivent être accompagnés d’une révolution sociale plus large. En s’organisant en coopératives, en Communes, en assemblées et en académies, les femmes ont réussi à devenir la force révolutionnaire la plus vibrante au Rojava : les garantes de la liberté. Alors que la domination masculine n’a pas encore été surmontée, les femmes ont déjà établi une culture politique générale qui ne normalise plus le patriarcat et qui respecte sans condition les mécanismes autonomes de prise de décision des femmes. Les YPJ soulignent que la voie la plus directe afin d’écraser la modernité capitaliste, le fascisme repeint aux couleurs religieuses, l’étatisme et les autres formes d’autoritarisme, c’est la libération des femmes. La force de frappe de l’opération Euphrate, pour libérer Raqqa, où Daech maintient encore des milliers de femmes comme esclaves sexuelles, est menée par rien moins qu’une femme kurde appelée Rojda Felat. Les scènes où les combattantes des YPJ sont prises dans les bras et embrassées par des femmes forcées à vivre sous le joug de Daech durant des années sont devenues emblématiques de l’histoire du XXIe siècle au Moyen-Orient.

Combattantes des YPJ (Flickr officiel des YPG, Kurdishstruggle)

L’antifascisme est un internationalisme

Mais l’image publique des forces armées du Rojava a brusquement changé aux yeux de la gauche, après la libération de Kobané. Alors qu’il s’agissait indéniablement d’une bataille historique, emportée par une communauté organisée et par la puissance de femmes libres, la sympathie générale s’est effondrée à partir du moment précis où les forces au sol ont reçu l’appui aérien de la coalition menée par les États-Unis. Ayant été parmi les victimes les plus touchées par l’impérialisme au Moyen-Orient, les Kurdes et leurs voisins n’ignoraient pourtant plus rien des maux de l’empire. Les génocides et les massacres perpétrés contre eux, par la collaboration avec les forces impérialistes, sont encore frais dans les mémoires. Les visions du monde dogmatiques et binaires et les critiques de l’esprit étroit ne proposent aucune alternative viable aux gens qui se battent pour leur vie, sur le terrain. Bien plus, elles ne sauvent aucune vie. Pour les gens dont les familles ont été massacrées par Daech, la facilité avec laquelle les gauchistes occidentaux semblaient plaider pour le rejet de l’aide militaire au nom de la pureté révolutionnaire était incompréhensible — pour utiliser un euphémisme. La défense de l’anti-impérialisme inconditionnel, détachée de l’existence humaine réelle et des réalités concrètes, est un luxe que ceux qui sont loin du traumatisme de la guerre peuvent se payer. Bien conscientes des dangers du fait de leur instrumentalisation par les grandes puissances que sont les États-Unis et la Russie pour être abandonnées ensuite, mais coincées entre le marteau et l’enclume, les Forces démocratiques syriennes ont mis — et mettent — la priorité absolue sur la survie et sur l’élimination de la menace la plus immédiate qui pèse sur l’existence de centaines de milliers de gens, sur de vastes étendues qu’elles contrôlent.

« Pour les gens dont les familles ont été massacrées par Daech, la facilité avec laquelle les gauchistes occidentaux semblaient plaider pour le rejet de l’aide militaire au nom de la pureté révolutionnaire était incompréhensible. »

Alors que, en Occident, d’aucuns adoptaient une attitude réaliste, de solidarité complexe et de principe, avec les FDS — c’est-à-dire une pratique du terrain et un travail au sein de contradictions —, d’autres ont pris comme prétexte la soi-disant « collaboration avec l’impérialisme » pour refuser toute forme de reconnaissance des éléments positifs que la révolution du Rojava pouvait proposer dans un contexte de guerre et de chaos. Bien sûr, aucune entreprise révolutionnaire dans le passé n’a été pure ou parfaite. Et le fait que les FDS ne puissent pas se limiter à mener des combats mais qu’elles sont aussi tenues à des principes moraux plus élevés qu’aucune autre unité armée de la guerre en Syrie est un garde-fou quant à leur conduite de guerre. Mais le dogmatisme sectaire dans lequel une grande partie de la gauche occidentale demeure embourbée — sur la question syrienne en général et sur le Rojava en particulier — nous en dit plus de l’état de la gauche occidentale que sur les réalités concrètes de la résistance antifasciste sur le terrain. Il est facile de rejeter toute forme d’autorité et de pouvoir quand ces dernières sont tout à fait hors de portée des révolutionnaires. Mais on n’échappe pas à la conceptualisation du pouvoir révolutionnaire — et, quand il le faut, de l’autorité — pour protéger des millions de personnes. Cela demande du courage et de la prise de risque d’essayer d’institutionnaliser un système qui libère, sans tomber dans le piège de l’autoritarisme. Tant que les entreprises révolutionnaires n’éliminent pas le danger de l’autoritarisme domestique, la cooptation et la trahison impérialistes, les mentalités hiérarchiques, la corruption et l’exploitation auront le dessus.

Les gouvernements impliqués dans la guerre contre Daech ont contribué au chaos par leurs propres politiques, par leur bellicisme et par le commerce d’armes ; ils partagent une même mentalité avec Daech. Ils ne peuvent être ceux qui le terrassent. Les principaux ennemis de Daech sont exactement ceux qui lui font front, avec une façon de concevoir la vie radicalement opposée. On ne peut vaincre l’autoritarisme que par la démocratie radicale et la libération des femmes. Dans ce contexte, les Forces démocratiques syriennes constituent l’une des luttes antifascistes les plus importantes de notre temps. Elles doivent être soutenues. La mort héroïque de Arîn Mîrkan a été un hymne à la vie, à la liberté, à l’émancipation des femmes. Son action de solidarité désintéressée envers son peuple et pour la liberté des femmes en particulier a porté un coup dur, non seulement à Daech mais aussi à la mentalité qui étaye l’individualisme, celui-là même qui fétichise le profit capitaliste. Dans un monde qui sexualise et réifie la femme, Arîn Mîrkan a utilisé son corps en première ligne contre le fascisme. La bataille de Kobané a éveillé l’imaginaire créatif des gens à travers le monde. Elle a démontré qu’une société politiquement consciente, organisée — même une société avec des moyens limités — pouvait vaincre les armes les plus lourdes, les idéologies les plus sombres et les ennemis les plus terrifiants. La tâche des antifascistes, aujourd’hui, doit être de ne jamais rendre les moyens de résistance aux étatistes et aux institutions autoritaires et de reconquérir les moyens d’organisation et de défense de la communauté. Pour rendre hommage aux révolutionnaires héroïques comme Arîn Mîrkan, la lutte antifasciste doit mobiliser dans tous les champs de la vie et dire :

Êdî bes e — ya basta — ça suffit !


Texte traduit de l’anglais, pour Ballast, par Jean Ganesh et Patrick Zech, avec l’aimable autorisation de l’auteure (texte original : « Radical Democracy: The First Line Against Fascism », ROAR, en ligne et paru dans le n° 5)
Photographie de vignette : Arîn Mîrkan, à gauche (DR) ; photographie de couverture : Flickr officiel des YPG


REBONDS

☰ Lire notre article « Rojava : des révolutionnaires ou des pions de l’Empire ? » (traduction), Marcel Cartier, mai 2017
☰ Lire notre entretien avec Chris Den Hond : « Les Kurdes sont en train d’écrire leur propre histoire », mai 2017
☰ Lire notre entretien « Quelle révolution au Rojava ? » (traduction), avril 2017
☰ Lire notre article « Newroz, entre enthousiasme et incertitudes », Laurent Perpignan Iban, avril 2017
☰ Lire notre entretien « De retour de la révolution du Rojava » (traduction), mars 2017
☰ Lire notre article « Une coopérative de femmes au Rojava »Hawzhin Azeez, janvier 2017
☰ Lire notre entretien avec Patrice Franceschi : « Être un idéaliste réaliste, c’est-à-dire agir », février 2016
☰ Lire notre entretien avec Gérard Chaliand : « Nous ne sommes pas en guerre », décembre 2015
☰ Lire notre entretien avec Janet Biehl : « Bookchin a été marginalisé », octobre 2015
☰ Lire notre article « Bookchin : écologie radicale et municipalisme libertaire », Adeline Baldacchino, octobre 2015

NOTES   [ + ]

1. Songeons au dernier ouvrage du voyageur Sylvain Tesson, dont l’enthousiasme pour les Kurdes du Rojava n’a d’égal que sa détestation monomaniaque de l’islam et des courants révolutionnaires : avec de tels amis, etc.
Dilar Dirik
Dilar Dirik
kldkldjkf@outlook.fr

Originaire de la Turquie, elle milite pour la cause féministe et la reconnaissance, à l'international, de la lutte du peuple kurde. Elle travaille comme doctorante en sociologie à l'université de Cambridge.

Découvrir d'autres articles de