Témoignage inédit | Ballast | Série « L’estive »
On compterait aujourd’hui entre 2 000 et 3 000 berger·es et aide-berger·es salarié·es en France. Les chiffres sont flous, et pour cause : il n’existe pas de statistique concernant les gardiens et les gardiennes de troupeau. Comme d’autres professions récemment requalifiées, les contours de celle-ci sont mouvants, ce qui implique des difficultés certaines pour obtenir des conditions de travail égales partout sur le territoire, tout en permettant de nombreuses reconversions. C’est le cas de Jules, qui a fait muter son long parcours de saisonnier des vergers vers les alpages. Deuxième volet de notre série consacrée au pastoralisme.
[premier volet : « Gagner les hauteurs »]

« J’ai eu la chance de rencontrer le monde de la transhumance, qui m’a ouvert ensuite au pastoralisme. Ça m’a littéralement sauvé. »
La transhumance, c’est vraiment un moment fort. Tu marches pendant quinze jours, tu vois des paysages magnifiques. On avance au rythme des brebis, et puis le soir, il y a les feux de camp, les chansons… On mange tous ensemble et on dort à la belle étoile, emmitouflés dans nos duvets. C’est vraiment beau. Le principe est d’amener le troupeau depuis la bergerie jusqu’aux alpages. Il faut que les brebis mangent bien pendant tout ce voyage. On marche à quatre ou cinq kilomètres par heure, ce qui est déjà un peu rapide pour elles. Il y a des journées plus chiantes, clairement : quand il y a des voitures qu’on doit laisser doubler, et aussi parce qu’on n’est pas toujours sur des petits chemins de campagnes sympas. La sortie d’Avignon par exemple, il faut se la taper, c’est horrible ! Mais aussi, s’il pleut, le soir il faut se rapatrier comme on peut pour réussir à s’abriter. Ça peut être éprouvant physiquement, mais ça crée de véritables liens avec les autres, car on en chie tous ensemble. C’est vraiment une belle expérience.
Directement après ma première transhumance, je me suis dit : « Ça me plaît ! » Et puis sinon quoi ? Retourner chez des patrons pour ramasser des fruits, refaire la même chose que depuis dix ans ? Repartir avec de l’argent et faire encore un nouveau voyage ? J’ai senti que ça ne servait plus à rien de fuir. Finalement, tous ces voyages autour du monde, c’est ça qu’ils m’ont appris : ma place est ici. J’ai démarré la formation pour être berger et j’ai commencé par un mois et demi de stage en agnelage. C’est le moment où les brebis mettent bas, c’est vraiment pas évident comme boulot. Le rythme est assez tendu car les naissances sont toutes regroupées sur près d’un mois. Quand le gros pic arrive, il peut y avoir une vingtaine d’accouchements par jour. Il faut se lever dans la nuit pour voir celles qui ont déjà commencé à mettre bas en début de soirée, et vérifier si tout s’est bien passé… ou pas. Vraiment, il y a des moments difficiles, des brebis dont l’accouchement se passe mal. Tu te demandes si elles vont réussir à se retaper ou si elles vont y passer. Parfois, il y a aussi des malformations à la naissance. Une brebis qui fait deux agneaux dont un mort-né. Bref, c’est dur, il y a à la fois toute l’intensité de la vie avec la beauté des naissances et aussi la violence des morts précoces. C’est bizarre, ça peut être assez glauque. Mais, malgré tout, ça m’a quand même plu.

Au printemps, j’ai fait un mois et demi de stage de garde en colline. Là, j’ai vraiment adoré. Juste après, j’ai fait de la garde en montagne et c’était encore mieux. Rien que les paysages : tôt le matin, c’est superbe ; tard le soir, c’est superbe. En fait, c’est tout simplement magnifique. Et puis je n’avais jamais eu de chien de ma vie avant de devenir berger. C’est fou la relation qu’on peut développer avec eux. Mon chien, il m’a sorti de galères monumentales. Tu rentres tandis que la nuit tombe, il y a un temps de merde, et là, tu te rends compte au dernier moment qu’il y a cent bêtes qui n’ont pas suivi le reste du troupeau. Deux options : soit t’es parti pour aller les chercher à trois quarts d’heure de marche en te tapant un dénivelé de malade, soit c’est ton chien qui gère. Et quand tu le vois revenir avec tout le monde… Je peux te dire que tu le remercies ! Vraiment c’est un coéquipier hors pair. Quand il gère des moments compliqués, qu’il garde au mètre près. Quand tu lui dis « stop », et que paf, il s’arrête, il se pose et se dresse, le poitrail en avant : tu sens toute sa fierté. Et toi, tu es fier de lui et aussi de toi-même. C’est vraiment beau et très particulier cette relation. Je ne saurais pas comment la définir. Le lien que j’ai avec lui, je ne l’ai avec absolument aucun être humain. C’est presque une forme de prolongation de soi.
« C’est vraiment beau et très particulier cette relation [avec mon chien]. Le lien que j’ai avec lui, je ne l’ai avec absolument aucun être humain. C’est presque une forme de prolongation de soi. »
À force de travailler avec nous, les chiens savent ce qu’on veut. Ils analysent notre comportement, ils observent toute notre gestuelle corporelle, ils anticipent quand on va leur demander d’intervenir. Entre faire plaisir à leur maître et garder les brebis, pour eux, les estives, c’est du bonheur. Garder les brebis, c’est leur passion. Quand tu mets tes chaussures le matin, ils sont déjà au taquet, ils sont trop heureux, vraiment ! Et pour peu que tu reviennes régulièrement sur la même montagne, ils savent précisément l’endroit où il faut qu’ils empêchent les brebis de passer, ils connaissent la montagne aussi bien que toi, voire mieux. Donc il y a des moments où tu n’as presque plus rien à faire. Enfin presque… Mon chien, il n’est pas parfait et je me suis aussi adapté à ce que je n’ai pas su ou réussi à lui apprendre. Et à l’inverse, lui, il s’est adapté à moi — qui suis loin d’être parfait aussi (rires) ! Par exemple, j’ai un problème de vue et je pense que ma garde est donc plus proche du troupeau que la plupart des autres bergers. Eh bien, lui, il s’est habitué à cette contrainte. Parfois, il est un peu perdu avec d’autres bergers car ils ne gardent pas de la même façon.
En tant que berger, notre objectif est que les brebis puissent manger correctement pendant les quatre mois d’estive — et il ne faut pas oublier qu’elles ont des agneaux dans le ventre. Si on les laisse faire, pendant le premier mois elles vont monter tout de suite en crête et manger les meilleures herbes. Et puis les trois derniers mois il va rester tout ce qui est moins bon et là, elles vont faire la gueule et moins se nourrir. Du coup, elles auront sur-pâturé le haut de la montagne et sous-pâturé le bas — c’est ce qui s’est d’ailleurs passé sur cette montagne. Il y a donc toutes ces herbes très hautes, sèches, en contrebas, car ça n’a pas été mangé. Ça devient impraticable. C’est pour ça qu’on est quand même obligés de les contraindre, tant pour elles que pour la montagne. Plus ta saison avance, plus tu deviens cool, car tu sais si tu vas avoir suffisamment d’herbes pour tenir jusqu’à la fin de la saison. À ce moment là, tu peux être plus large et tranquille avec elles.

Dans la gestion du troupeau, il y a quelque chose de l’ordre du politique car, dans les faits, tu es celui qui a le pouvoir. Tu as une police politique, c’est ton chien. Mais on ne peut pas gérer une population uniquement avec la police. Si tu passes ton temps à la contraindre, à la fin, c’est la guerre. C’est pareil avec les brebis : à la fin, elles vont bien te le rendre. Tu peux et dois évidemment les contraindre sur certaines choses mais tu ne peux pas le faire sur tout, tout le temps. Au fond, le troupeau, s’il veut te déborder, c’est lui qui gagne — car concrètement, tu as un ou deux chiens pour gérer parfois plus de mille bêtes… Typiquement, tu envoies ton chien, un coup à droite et un coup à gauche : il va rapidement se fatiguer. Les brebis, elles peuvent t’avoir à l’usure. C’est la force du nombre. Il y a cet imaginaire de la brebis un peu bête parce qu’elle suit sa voisine — et c’est vrai, elles sont grégaires. Mais cette masse de brebis est raffinée. Au fond, ce sont elles qui dominent, mais elles le font avec humilité et même avec justice. Elles sont toujours correctes : si elles t’en font baver, c’est que tu n’as pas su être juste avec elles. Et si tu n’es pas correct avec les brebis, c’est que ça ne va pas bien avec toi-même. Le troupeau est un peu comme un miroir, un reflet de soi.
« Les brebis, elles peuvent t’avoir à l’usure. C’est la force du nombre. »
Je me rends compte que je ne me connaissais pas aussi bien avant les estives. Au début, je ne savais pas que j’étais capable d’être si énervé. Mais, en fait, quand tu montes, c’est toute ta vie en dehors de l’alpage qui t’accompagne. Selon moi, s’il t’est arrivé plein de galères, que ta vie est un peu tendue, ton estive sera plus difficile. Tu auras tendance à être dans le conflit et ça va rejaillir sur tout ce que tu peux trouver en face de toi, sur les chiens et les brebis. Malgré toi, tout ce mal-être, tu vas le défouler sur eux. Là, c’est toute la garde qui en prend un coup. Je dis souvent que la façon dont tu appelles tes brebis quand elles te font un sale coup, ça détermine dans quel état d’esprit tu es. Moi, c’est « les belles » quand ça va. Ça peut devenir « les coquines », ça passe encore. Et puis, des fois, tu finis par les traiter de « connasses ». Tu commences à t’entendre le répéter, jour après jour, même au réveil. Là, tu te rends compte qu’il y a un truc qui cloche. En fait, c’est toi qui vas pas bien. Et elles, du coup, c’est sûr, elles t’écouteront plus. Ça peut devenir un cercle vicieux. Les journées où tu es énervé, tu auras tendance à gueuler davantage sur ton chien. Au bout d’un moment, il en aura marre et, pour se défouler à son tour, il va aller niaquer une brebis. Donc, le lendemain matin, une des brebis a une plaie au gigot qui peut s’infecter, et tu sais très bien que ton chien l’a mordue parce que tu étais énervé. Tu te retrouves avec une brebis boiteuse alors que tu es là pour prendre soin d’elle ; tu as du boulot en plus pour la soigner, tout ça parce que t’as pas géré ton énervement. En fait, c’est une belle école.
La garde, il y a plein de manières de faire, il n’y a pas de recette magique. Mais la qualité de ta garde dépend beaucoup de ta manière d’être, de ton humeur, de ton état d’esprit. Il y a quatre ou cinq ans, j’étais persuadé que pour bien faire manger des brebis, il fallait les sortir tôt le matin et rentrer tard le soir — je pense toujours qu’en règle générale, c’est comme ça qu’il faut faire. Mais un jour je suis arrivé sur un troupeau qui, au matin, ne voulait pas sortir. Impossible. Je me suis battu pour les amener en dehors du parc, j’envoyais le chien. Je disais aux brebis : « Allez, on va manger ! » Elles finissaient par sortir, elles faisaient dix mètres et s’arrêtaient. Impossible de redémarrer. Un beau jour, j’ai lâché. J’ai dit : « Ok, moi, je me lève au plus tôt, je vous ouvre le parc et on part quand vous voulez, on mange quand vous voulez. Si vous voulez rentrer le soir hyper tard, pas de souci. On va arrêter de se battre pour ça. Par contre, je décide où on mange ! Ça, c’est moi qui choisis. Je vous laisse les horaires, je garde les endroits. » Du coup, on est sortis beaucoup plus tard le matin ; le soir, je les rentrais une heure voire une heure et demie après la tombée de la nuit — ce que je n’avais jamais fait avant. À partir du moment où j’ai lâché prise, ça a été royal.

Je considère les animaux et surtout les brebis comme étant très humbles, avec une très grande sagesse, si on les compare avec nous. Elles ont des réactions bien plus logiques et cohérentes que les humains. Un exemple de leçons que j’ai apprises est le rythme de vie. Avec mes brebis, quand je suis en alpage, on se lève tôt le matin. À 10 ou 11 heures, tout s’arrête parce que, tout simplement, il commence à faire trop chaud. On se met alors à l’ombre des arbres et on fait la sieste, on chôme jusqu’à 16–17 heures, c’est-à-dire au moment de la journée où il recommence à faire plus frais. Alors, elles repartent paître jusqu’à la nuit. Et bien, les randonneurs que je vois marcher, eux, ils débarquent de 10 heures à 17 heures, en plein cagnard. Sortir comme ça, au plus chaud de la journée, maintenant, ça me dépasse. Ça me parait complètement incompréhensible. Le seul mammifère qui adopte ce comportement illogique, c’est nous, les humains. Quand j’essaie de comprendre, je me dis : « C’est absurde, on a dû se planter quelque part. » Et si tu déplies le fil, pour moi, l’organisation du temps de travail, c’est pareil. Alors qu’en hiver il n’y a que 8 heures de jour et en été 16, on demande à des gens de bosser toujours au même rythme, peu importe les saisons : c’est délirant. C’est pareil pour les gamins à l’école, ça n’a pas de sens, les pauvres. Notre corps est fait pour réagir à la chaleur, au froid, à la lumière… Mais l’humain a oublié tout ça. Les brebis, je les remercie de m’avoir appris à réécouter mon corps, à revenir à une logique animale, à ce bon sens.
« Les brebis, je les remercie de m’avoir appris à réécouter mon corps, à revenir à une logique animale. »
J’aime beaucoup ce boulot et la solitude des montagnes qui va avec car, en général, il y a peu de gens qui passent. Nos éleveurs, eux, préfèrent ne pas trop monter parce qu’ils ont bien d’autres choses à faire. Donc si tu réussis à avoir une relation de confiance avec eux, ils te laissent faire : cette indépendance est plus qu’appréciable. Il y a une vraie liberté, mais elle va de pair avec une vraie solitude. Le pastoralisme et sa solitude, celle des montagnes et des bêtes, c’est une école qui apprend énormément sur soi-même. Il y a une forme de thérapie là-dedans, sans aucun doute. Avant d’être berger, j’étais misanthrope, j’avais beaucoup de mal à fréquenter les autres. Là, à force de couper mes relations durant quatre, cinq, voire six mois par an, les autres me sont devenus indispensables. Je suis ravi de retrouver des gens avant et après être redescendu d’alpage.
Et c’est aussi un rapport à soi et avec l’Autre. L’autre avec un grand A, car celui qui est en face de toi c’est un Animal. Ça va paraître misanthrope ce que je vais te dire, mais je pense que dans nos sociétés — du moins occidentales — il n’y a plus vraiment de regards humains qui soient véritablement sains. Nous sommes dans des sociétés où on ne se comprend plus, où on a perdu le sens des choses, où tout est un peu biaisé. Pour ce qui est des brebis, il y a une logique à comprendre, mais en fait, si tu es à l’écoute, c’est simple. Il faut apprendre à les laisser manger, les faire boire, les faire dormir sous des arbres quand il pleut : alors, elles sont contentes. Il y a un lâcher prise à apprendre, un rythme naturel à reprendre. La marche — dix heures par jour avec du dénivelé — nous ramène aussi à notre humanité. Nous sommes une espèce qui a appris à marcher, pas à conduire des bagnoles. C’est comme ça qu’on est devenus des Homo sapiens sapiens : sur nos deux pieds et en marchant. Et dans le pastoralisme, c’est ton premier rôle : marcher. Lorsque tu marches, tu as l’esprit assez libre parce que le travail relève principalement de l’observation. Du coup, il y a beaucoup de moments où il se passe peu de choses, et alors, tu as le temps de penser. Le pastoralisme, c’est une école grecque, c’est comme les péripatéticiens : il faut marcher pour bien réfléchir (rires).

C’est aussi entretenir tous ces paysages. Si les montagnes ressemblent à ce qu’elles sont actuellement, c’est parce qu’il y a des brebis qui y pâturent depuis plus de deux mille ans — ce sont les Romains qui les ont introduites dans les Alpes quand ils ont conquis la Gaule. Tous ces sillons sur les montagnes qui sont un peu comme des courbes de niveau, en fait, ce sont les brebis qui les ont tracés à force de marcher. C’est ce qu’on appelle des drailles. S’il n’y avait pas les brebis, les Alpes ne seraient pas les mêmes, c’est sûr. Juste en face, là-bas, il y a une montagne qui a été abandonnée depuis deux ans parce qu’il y avait trop d’attaques de loups. Je suis curieux de voir à quoi elle va ressembler dans dix ans. Si on veut que cette montagne reste un espace ouvert et accessible, sans le pastoralisme, il faudra alors que des gars montent avec une débroussailleuse ou des faux pour faire ce travail de manière artificielle. In fine, nous, avec nos brebis et nos chèvres, on forme la montagne.
« Le loup a toute sa place dans les Alpes, bien plus que nous et beaucoup plus que les randonneurs qui viennent se promener avec leur chien-chien. »
Ici dans les Alpes, depuis quelques années, le loup est réapparu, et cette cohabitation pose de nombreux problèmes. Pour moi, rationnellement, le loup a toute sa place dans les Alpes, bien plus que nous et beaucoup plus que les randonneurs qui viennent se promener avec leur chien-chien. C’est une question de légitimité historique. Le loup, lui, il est dans les Alpes depuis des millénaires. Des troupeaux, il n’y en a que depuis deux mille ans. En revanche, émotionnellement parlant, le loup, pour nous bergers, il peut vraiment nous faire passer des journées de merde. Là, en deux semaines, on a eu deux attaques, avec des brebis qui y sont passées — deux attaques vues et constatées, dont on est sûr qu’il s’agit du loup. Quand tu as une brebis qui y passe de temps en temps, ça reste tolérable et je trouve ça même logique, d’autant plus que beaucoup de troupeaux sont souvent trop gros pour la montagne. Mais quand t’as de grosses attaques, avec des dizaines de cadavres et de blessées mortelles, là c’est dur, et même atroce.
Entre les pro et les anti-loup, moi, je ne prends plus parti. Des deux côtés, je trouve qu’ils sont de mauvaise foi. Les pro-loup, pour moi, ils se trompent. Il y a des gens qui bossent dans des assos, des éthologues par exemple, qui m’expliquent à moi, berger, que le loup attaque simplement pour se nourrir, qu’il prélève juste une bête comme ça, de temps en temps. Je sais que c’est faux, j’ai eu affaire au loup des dizaines et des dizaines de fois. Si la meute est bien installée, il est vrai, elle va ne prélever que la bête dont elle a besoin et pas plus. Mais par exemple, là, on est au mois de septembre, et le loup, il apprend à ses petits à chasser. Donc s’il y a des petits louveteaux qui débarquent sur mon troupeau, c’est pas vraiment pour manger, c’est surtout pour s’entraîner, pour apprendre à chasser. Et ils ne vont pas s’entraîner sur une seule brebis, ça c’est sûr. S’ils me prennent six brebis aux côtes ou au gigot, même si elles ne sont pas tuées sur le coup, de toute manière, je ne pourrai pas les sauver, elles vont mourir. Il y a plein de moments aussi où les meutes sont instables, par exemple quand il y a un loup solitaire qui s’est fait virer d’une meute et qui a les crocs, ou quand il y a un conflit pour savoir qui est le chef. Dans ce cas, ton troupeau, il devient l’enjeu de cette lutte intestine pour prouver qui est le meilleur chasseur. Là, c’est un sacré carnage. Donc, dans les faits, il y a plein de moments où le loup ne va pas juste prélever « une seule bête ». Et quand des éthologues viennent t’affirmer ça, tu te dis que soit tu ne connais pas ton métier de berger et que tu ne comprends rien à rien, soit ces éthologues te mentent sciemment. Et comme je suis assez respectueux du savoir et de la science, je pense qu’ils mentent.

De l’autre côté, c’est vraiment pas mieux. Il y a des éleveurs qui ne prennent en considération que leur troupeau. Pour eux, le loup, tu le vois, tu le shootes. Basta. Franchement, je ne les comprends pas non plus. Déjà, moi, j’aurai jamais de fusil à la cabane. C’est hors de question. Le jour où on me dit « Si tu veux être berger, tu dois porter une arme pour protéger ton troupeau », je refuse, j’arrête ce boulot. Bref, c’est vraiment tendu cette question du loup. Pour dire, je me suis déjà fait virer d’une réunion de bergers à coups de poings parce que je soutenais que le loup avait sa place dans les montagnes et même plus que nous, les bergers. C’est un débat qui est complètement faussé car personne ne veut que ça se passe bien, personne ne veut avancer. Je trouve ça choquant de ne pas pouvoir en discuter clairement et tranquillement. Ce sont des postures et une guerre de position.
« Nous devrions nous battre tous ensemble contre la FNSEA, contre les cochons bretons, contre l’élevage en batterie qui ne respecte pas les bêtes. »
Ici, dans cet élevage, les brebis dont nous nous occupons sont vouées à faire de la viande. Le fait qu’elles soit destinées à être abattues est une question éthique que je ne me suis jamais vraiment posée — peut-être que je me voile la face ! Je comprends qu’on se pose la question, mais ce travail, malgré la relation affective que je peux développer avec les animaux et en particulier les brebis, n’a pas changé mon rapport à la viande. Nous, en tant que bergers, on peut mettre assez facilement ce point de côté. On s’occupe des mères et on espère qu’elles vont faire de beaux agneaux. On garde pendant cinq, six mois et à la redescente de montagne les agneaux qui seront nés vont partir à l’abattoir, c’est sûr. Mais ça, on s’en occupe pas. Moi, je ne suis pas éleveur et je pense que c’est à eux de résoudre ce dilemme.
Dans les faits, nos éleveurs vendent des agneaux qui ne leur permettent même pas de vivre, ils n’en vendent pas assez. L’Europe et la PAC [Politique agricole commune] doivent leur filer des subventions pour qu’ils puissent survivre. C’est là, à mon avis, la véritable erreur. Il faut arrêter de faire semblant, assumer que ce ne sont pas nos paysans qui nous nourrissent : c’est la Nouvelle-Zélande ou les pays d’Amérique latine qui vendent le plus d’agneaux en France. Donc, pour moi, le jour où la société assumera de dire « Vous, bergers, vous existez non pas pour qu’on puisse manger des agneaux, mais pour entretenir le paysage », et qu’en conséquence on touchera un salaire de fonctionnaire, en tant qu’agent d’entretien des espaces verts, je dirai banco ! Je pense que ce serait clairement plus cohérent.
J’ai plutôt une fibre de gauche, mais en ce qui concerne l’écologie, je suis un peu gêné par le mot. Je trouve qu’on on met tellement de choses derrière qu’à la fin on ne sait plus vraiment ce que ça signifie. En revanche, ce qui est sûr, c’est que je trouve que les écolos se trompent de lutte en nous attaquant, nous, bergers. Mais c’est aussi le cas des éleveurs : pour eux, les écolos c’est comme pour les loups, si ça ne tenait qu’à eux, ils les tueraient tous. Alors qu’en fait, nous devrions nous battre tous ensemble contre la FNSEA, contre les cochons bretons, contre l’élevage en batterie qui ne respecte pas les bêtes. Pour moi, c’est là le combat qui ferait sens.
[lire le troisième volet : « La garde »]
Photographies : Cyrille Choupas
REBONDS
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