Jules, berger : « Revenir à une logique animale »


Témoignage inédit | Ballast | Série « L’estive »

On comp­te­rait aujourd’­hui entre 2 000 et 3 000 berger·es et aide-berger·es salarié·es en France. Les chiffres sont flous, et pour cause : il n’existe pas de sta­tis­tique concer­nant les gar­diens et les gar­diennes de trou­peau. Comme d’autres pro­fes­sions récem­ment requa­li­fiées, les contours de celle-ci sont mou­vants, ce qui implique des dif­fi­cul­tés cer­taines pour obte­nir des condi­tions de tra­vail égales par­tout sur le ter­ri­toire, tout en per­met­tant de nom­breuses recon­ver­sions. C’est le cas de Jules, qui a fait muter son long par­cours de sai­son­nier des ver­gers vers les alpages. Deuxième volet de notre série consa­crée au pastoralisme.


[pre­mier volet : « Gagner les hauteurs »]


J’ai qua­rante-quatre ans et suis ber­ger depuis presque treize ans. J’ai tou­jours bos­sé dans le monde agri­cole. Avant, j’ai tra­vaillé pen­dant une dizaine d’an­nées en tant que sai­son­nier, dans les fruits et les vignes. Avec l’argent, je finan­çais des voyages à l’é­tran­ger. Mais au bout d’un moment, je n’y ai plus vrai­ment trou­vé d’in­té­rêt. Mon der­nier voyage ne m’a­vait pas réel­le­ment com­blé, en tout cas plus comme au début. Quand je suis reve­nu, j’é­tais un peu dépri­mé et per­du. À ce moment-là, des amis chez qui je squat­tais et en qui j’a­vais confiance m’ont dit : « Y’a une amie qui a besoin de quel­qu’un pour aider sur une trans­hu­mance. Allez, vas‑y ! Ça te fera du bien. » Ils ne se sont pas trom­pés. C’est grâce à eux que j’ai eu la chance de ren­con­trer le monde de la trans­hu­mance, ce qui m’a ouvert ensuite au pas­to­ra­lisme. Ça m’a lit­té­ra­le­ment sauvé.

« J’ai eu la chance de ren­con­trer le monde de la trans­hu­mance, qui m’a ouvert ensuite au pas­to­ra­lisme. Ça m’a lit­té­ra­le­ment sauvé. »

La trans­hu­mance, c’est vrai­ment un moment fort. Tu marches pen­dant quinze jours, tu vois des pay­sages magni­fiques. On avance au rythme des bre­bis, et puis le soir, il y a les feux de camp, les chan­sons… On mange tous ensemble et on dort à la belle étoile, emmi­tou­flés dans nos duvets. C’est vrai­ment beau. Le prin­cipe est d’a­me­ner le trou­peau depuis la ber­ge­rie jus­qu’aux alpages. Il faut que les bre­bis mangent bien pen­dant tout ce voyage. On marche à quatre ou cinq kilo­mètres par heure, ce qui est déjà un peu rapide pour elles. Il y a des jour­nées plus chiantes, clai­re­ment : quand il y a des voi­tures qu’on doit lais­ser dou­bler, et aus­si parce qu’on n’est pas tou­jours sur des petits che­mins de cam­pagnes sym­pas. La sor­tie d’Avignon par exemple, il faut se la taper, c’est hor­rible ! Mais aus­si, s’il pleut, le soir il faut se rapa­trier comme on peut pour réus­sir à s’a­bri­ter. Ça peut être éprou­vant phy­si­que­ment, mais ça crée de véri­tables liens avec les autres, car on en chie tous ensemble. C’est vrai­ment une belle expérience.

Directement après ma pre­mière trans­hu­mance, je me suis dit : « Ça me plaît ! » Et puis sinon quoi ? Retourner chez des patrons pour ramas­ser des fruits, refaire la même chose que depuis dix ans ? Repartir avec de l’argent et faire encore un nou­veau voyage ? J’ai sen­ti que ça ne ser­vait plus à rien de fuir. Finalement, tous ces voyages autour du monde, c’est ça qu’ils m’ont appris : ma place est ici. J’ai démar­ré la for­ma­tion pour être ber­ger et j’ai com­men­cé par un mois et demi de stage en agne­lage. C’est le moment où les bre­bis mettent bas, c’est vrai­ment pas évident comme bou­lot. Le rythme est assez ten­du car les nais­sances sont toutes regrou­pées sur près d’un mois. Quand le gros pic arrive, il peut y avoir une ving­taine d’ac­cou­che­ments par jour. Il faut se lever dans la nuit pour voir celles qui ont déjà com­men­cé à mettre bas en début de soi­rée, et véri­fier si tout s’est bien pas­sé… ou pas. Vraiment, il y a des moments dif­fi­ciles, des bre­bis dont l’ac­cou­che­ment se passe mal. Tu te demandes si elles vont réus­sir à se reta­per ou si elles vont y pas­ser. Parfois, il y a aus­si des mal­for­ma­tions à la nais­sance. Une bre­bis qui fait deux agneaux dont un mort-né. Bref, c’est dur, il y a à la fois toute l’in­ten­si­té de la vie avec la beau­té des nais­sances et aus­si la vio­lence des morts pré­coces. C’est bizarre, ça peut être assez glauque. Mais, mal­gré tout, ça m’a quand même plu.

Au prin­temps, j’ai fait un mois et demi de stage de garde en col­line. Là, j’ai vrai­ment ado­ré. Juste après, j’ai fait de la garde en mon­tagne et c’é­tait encore mieux. Rien que les pay­sages : tôt le matin, c’est superbe ; tard le soir, c’est superbe. En fait, c’est tout sim­ple­ment magni­fique. Et puis je n’a­vais jamais eu de chien de ma vie avant de deve­nir ber­ger. C’est fou la rela­tion qu’on peut déve­lop­per avec eux. Mon chien, il m’a sor­ti de galères monu­men­tales. Tu rentres tan­dis que la nuit tombe, il y a un temps de merde, et là, tu te rends compte au der­nier moment qu’il y a cent bêtes qui n’ont pas sui­vi le reste du trou­peau. Deux options : soit t’es par­ti pour aller les cher­cher à trois quarts d’heure de marche en te tapant un déni­ve­lé de malade, soit c’est ton chien qui gère. Et quand tu le vois reve­nir avec tout le monde… Je peux te dire que tu le remer­cies ! Vraiment c’est un coéqui­pier hors pair. Quand il gère des moments com­pli­qués, qu’il garde au mètre près. Quand tu lui dis « stop », et que paf, il s’ar­rête, il se pose et se dresse, le poi­trail en avant : tu sens toute sa fier­té. Et toi, tu es fier de lui et aus­si de toi-même. C’est vrai­ment beau et très par­ti­cu­lier cette rela­tion. Je ne sau­rais pas com­ment la défi­nir. Le lien que j’ai avec lui, je ne l’ai avec abso­lu­ment aucun être humain. C’est presque une forme de pro­lon­ga­tion de soi.

« C’est vrai­ment beau et très par­ti­cu­lier cette rela­tion [avec mon chien]. Le lien que j’ai avec lui, je ne l’ai avec abso­lu­ment aucun être humain. C’est presque une forme de pro­lon­ga­tion de soi. »

À force de tra­vailler avec nous, les chiens savent ce qu’on veut. Ils ana­lysent notre com­por­te­ment, ils observent toute notre ges­tuelle cor­po­relle, ils anti­cipent quand on va leur deman­der d’in­ter­ve­nir. Entre faire plai­sir à leur maître et gar­der les bre­bis, pour eux, les estives, c’est du bon­heur. Garder les bre­bis, c’est leur pas­sion. Quand tu mets tes chaus­sures le matin, ils sont déjà au taquet, ils sont trop heu­reux, vrai­ment ! Et pour peu que tu reviennes régu­liè­re­ment sur la même mon­tagne, ils savent pré­ci­sé­ment l’en­droit où il faut qu’ils empêchent les bre­bis de pas­ser, ils connaissent la mon­tagne aus­si bien que toi, voire mieux. Donc il y a des moments où tu n’as presque plus rien à faire. Enfin presque… Mon chien, il n’est pas par­fait et je me suis aus­si adap­té à ce que je n’ai pas su ou réus­si à lui apprendre. Et à l’in­verse, lui, il s’est adap­té à moi — qui suis loin d’être par­fait aus­si (rires) ! Par exemple, j’ai un pro­blème de vue et je pense que ma garde est donc plus proche du trou­peau que la plu­part des autres ber­gers. Eh bien, lui, il s’est habi­tué à cette contrainte. Parfois, il est un peu per­du avec d’autres ber­gers car ils ne gardent pas de la même façon.

En tant que ber­ger, notre objec­tif est que les bre­bis puissent man­ger cor­rec­te­ment pen­dant les quatre mois d’es­tive — et il ne faut pas oublier qu’elles ont des agneaux dans le ventre. Si on les laisse faire, pen­dant le pre­mier mois elles vont mon­ter tout de suite en crête et man­ger les meilleures herbes. Et puis les trois der­niers mois il va res­ter tout ce qui est moins bon et là, elles vont faire la gueule et moins se nour­rir. Du coup, elles auront sur-pâtu­ré le haut de la mon­tagne et sous-pâtu­ré le bas — c’est ce qui s’est d’ailleurs pas­sé sur cette mon­tagne. Il y a donc toutes ces herbes très hautes, sèches, en contre­bas, car ça n’a pas été man­gé. Ça devient impra­ti­cable. C’est pour ça qu’on est quand même obli­gés de les contraindre, tant pour elles que pour la mon­tagne. Plus ta sai­son avance, plus tu deviens cool, car tu sais si tu vas avoir suf­fi­sam­ment d’herbes pour tenir jus­qu’à la fin de la sai­son. À ce moment là, tu peux être plus large et tran­quille avec elles.

Dans la ges­tion du trou­peau, il y a quelque chose de l’ordre du poli­tique car, dans les faits, tu es celui qui a le pou­voir. Tu as une police poli­tique, c’est ton chien. Mais on ne peut pas gérer une popu­la­tion uni­que­ment avec la police. Si tu passes ton temps à la contraindre, à la fin, c’est la guerre. C’est pareil avec les bre­bis : à la fin, elles vont bien te le rendre. Tu peux et dois évi­dem­ment les contraindre sur cer­taines choses mais tu ne peux pas le faire sur tout, tout le temps. Au fond, le trou­peau, s’il veut te débor­der, c’est lui qui gagne — car concrè­te­ment, tu as un ou deux chiens pour gérer par­fois plus de mille bêtes… Typiquement, tu envoies ton chien, un coup à droite et un coup à gauche : il va rapi­de­ment se fati­guer. Les bre­bis, elles peuvent t’a­voir à l’u­sure. C’est la force du nombre. Il y a cet ima­gi­naire de la bre­bis un peu bête parce qu’elle suit sa voi­sine — et c’est vrai, elles sont gré­gaires. Mais cette masse de bre­bis est raf­fi­née. Au fond, ce sont elles qui dominent, mais elles le font avec humi­li­té et même avec jus­tice. Elles sont tou­jours cor­rectes : si elles t’en font baver, c’est que tu n’as pas su être juste avec elles. Et si tu n’es pas cor­rect avec les bre­bis, c’est que ça ne va pas bien avec toi-même. Le trou­peau est un peu comme un miroir, un reflet de soi.

« Les bre­bis, elles peuvent t’a­voir à l’u­sure. C’est la force du nombre. »

Je me rends compte que je ne me connais­sais pas aus­si bien avant les estives. Au début, je ne savais pas que j’é­tais capable d’être si éner­vé. Mais, en fait, quand tu montes, c’est toute ta vie en dehors de l’al­page qui t’ac­com­pagne. Selon moi, s’il t’est arri­vé plein de galères, que ta vie est un peu ten­due, ton estive sera plus dif­fi­cile. Tu auras ten­dance à être dans le conflit et ça va rejaillir sur tout ce que tu peux trou­ver en face de toi, sur les chiens et les bre­bis. Malgré toi, tout ce mal-être, tu vas le défou­ler sur eux. Là, c’est toute la garde qui en prend un coup. Je dis sou­vent que la façon dont tu appelles tes bre­bis quand elles te font un sale coup, ça déter­mine dans quel état d’es­prit tu es. Moi, c’est « les belles » quand ça va. Ça peut deve­nir « les coquines », ça passe encore. Et puis, des fois, tu finis par les trai­ter de « connasses ». Tu com­mences à t’en­tendre le répé­ter, jour après jour, même au réveil. Là, tu te rends compte qu’il y a un truc qui cloche. En fait, c’est toi qui vas pas bien. Et elles, du coup, c’est sûr, elles t’é­cou­te­ront plus. Ça peut deve­nir un cercle vicieux. Les jour­nées où tu es éner­vé, tu auras ten­dance à gueu­ler davan­tage sur ton chien. Au bout d’un moment, il en aura marre et, pour se défou­ler à son tour, il va aller nia­quer une bre­bis. Donc, le len­de­main matin, une des bre­bis a une plaie au gigot qui peut s’in­fec­ter, et tu sais très bien que ton chien l’a mor­due parce que tu étais éner­vé. Tu te retrouves avec une bre­bis boi­teuse alors que tu es là pour prendre soin d’elle ; tu as du bou­lot en plus pour la soi­gner, tout ça parce que t’as pas géré ton éner­ve­ment. En fait, c’est une belle école.

La garde, il y a plein de manières de faire, il n’y a pas de recette magique. Mais la qua­li­té de ta garde dépend beau­coup de ta manière d’être, de ton humeur, de ton état d’es­prit. Il y a quatre ou cinq ans, j’é­tais per­sua­dé que pour bien faire man­ger des bre­bis, il fal­lait les sor­tir tôt le matin et ren­trer tard le soir — je pense tou­jours qu’en règle géné­rale, c’est comme ça qu’il faut faire. Mais un jour je suis arri­vé sur un trou­peau qui, au matin, ne vou­lait pas sor­tir. Impossible. Je me suis bat­tu pour les ame­ner en dehors du parc, j’en­voyais le chien. Je disais aux bre­bis : « Allez, on va man­ger ! » Elles finis­saient par sor­tir, elles fai­saient dix mètres et s’ar­rê­taient. Impossible de redé­mar­rer. Un beau jour, j’ai lâché. J’ai dit : « Ok, moi, je me lève au plus tôt, je vous ouvre le parc et on part quand vous vou­lez, on mange quand vous vou­lez. Si vous vou­lez ren­trer le soir hyper tard, pas de sou­ci. On va arrê­ter de se battre pour ça. Par contre, je décide où on mange ! Ça, c’est moi qui choi­sis. Je vous laisse les horaires, je garde les endroits. » Du coup, on est sor­tis beau­coup plus tard le matin ; le soir, je les ren­trais une heure voire une heure et demie après la tom­bée de la nuit — ce que je n’a­vais jamais fait avant. À par­tir du moment où j’ai lâché prise, ça a été royal.

Je consi­dère les ani­maux et sur­tout les bre­bis comme étant très humbles, avec une très grande sagesse, si on les com­pare avec nous. Elles ont des réac­tions bien plus logiques et cohé­rentes que les humains. Un exemple de leçons que j’ai apprises est le rythme de vie. Avec mes bre­bis, quand je suis en alpage, on se lève tôt le matin. À 10 ou 11 heures, tout s’ar­rête parce que, tout sim­ple­ment, il com­mence à faire trop chaud. On se met alors à l’ombre des arbres et on fait la sieste, on chôme jus­qu’à 16–17 heures, c’est-à-dire au moment de la jour­née où il recom­mence à faire plus frais. Alors, elles repartent paître jus­qu’à la nuit. Et bien, les ran­don­neurs que je vois mar­cher, eux, ils débarquent de 10 heures à 17 heures, en plein cagnard. Sortir comme ça, au plus chaud de la jour­née, main­te­nant, ça me dépasse. Ça me parait com­plè­te­ment incom­pré­hen­sible. Le seul mam­mi­fère qui adopte ce com­por­te­ment illo­gique, c’est nous, les humains. Quand j’es­saie de com­prendre, je me dis : « C’est absurde, on a dû se plan­ter quelque part. » Et si tu déplies le fil, pour moi, l’or­ga­ni­sa­tion du temps de tra­vail, c’est pareil. Alors qu’en hiver il n’y a que 8 heures de jour et en été 16, on demande à des gens de bos­ser tou­jours au même rythme, peu importe les sai­sons : c’est déli­rant. C’est pareil pour les gamins à l’é­cole, ça n’a pas de sens, les pauvres. Notre corps est fait pour réagir à la cha­leur, au froid, à la lumière… Mais l’hu­main a oublié tout ça. Les bre­bis, je les remer­cie de m’a­voir appris à réécou­ter mon corps, à reve­nir à une logique ani­male, à ce bon sens.

« Les bre­bis, je les remer­cie de m’a­voir appris à réécou­ter mon corps, à reve­nir à une logique animale. »

J’aime beau­coup ce bou­lot et la soli­tude des mon­tagnes qui va avec car, en géné­ral, il y a peu de gens qui passent. Nos éle­veurs, eux, pré­fèrent ne pas trop mon­ter parce qu’ils ont bien d’autres choses à faire. Donc si tu réus­sis à avoir une rela­tion de confiance avec eux, ils te laissent faire : cette indé­pen­dance est plus qu’ap­pré­ciable. Il y a une vraie liber­té, mais elle va de pair avec une vraie soli­tude. Le pas­to­ra­lisme et sa soli­tude, celle des mon­tagnes et des bêtes, c’est une école qui apprend énor­mé­ment sur soi-même. Il y a une forme de thé­ra­pie là-dedans, sans aucun doute. Avant d’être ber­ger, j’é­tais misan­thrope, j’a­vais beau­coup de mal à fré­quen­ter les autres. Là, à force de cou­per mes rela­tions durant quatre, cinq, voire six mois par an, les autres me sont deve­nus indis­pen­sables. Je suis ravi de retrou­ver des gens avant et après être redes­cen­du d’alpage.

Et c’est aus­si un rap­port à soi et avec l’Autre. L’autre avec un grand A, car celui qui est en face de toi c’est un Animal. Ça va paraître misan­thrope ce que je vais te dire, mais je pense que dans nos socié­tés — du moins occi­den­tales — il n’y a plus vrai­ment de regards humains qui soient véri­ta­ble­ment sains. Nous sommes dans des socié­tés où on ne se com­prend plus, où on a per­du le sens des choses, où tout est un peu biai­sé. Pour ce qui est des bre­bis, il y a une logique à com­prendre, mais en fait, si tu es à l’é­coute, c’est simple. Il faut apprendre à les lais­ser man­ger, les faire boire, les faire dor­mir sous des arbres quand il pleut : alors, elles sont contentes. Il y a un lâcher prise à apprendre, un rythme natu­rel à reprendre. La marche — dix heures par jour avec du déni­ve­lé — nous ramène aus­si à notre huma­ni­té. Nous sommes une espèce qui a appris à mar­cher, pas à conduire des bagnoles. C’est comme ça qu’on est deve­nus des Homo sapiens sapiens : sur nos deux pieds et en mar­chant. Et dans le pas­to­ra­lisme, c’est ton pre­mier rôle : mar­cher. Lorsque tu marches, tu as l’es­prit assez libre parce que le tra­vail relève prin­ci­pa­le­ment de l’ob­ser­va­tion. Du coup, il y a beau­coup de moments où il se passe peu de choses, et alors, tu as le temps de pen­ser. Le pas­to­ra­lisme, c’est une école grecque, c’est comme les péri­pa­té­ti­ciens : il faut mar­cher pour bien réflé­chir (rires).

C’est aus­si entre­te­nir tous ces pay­sages. Si les mon­tagnes res­semblent à ce qu’elles sont actuel­le­ment, c’est parce qu’il y a des bre­bis qui y pâturent depuis plus de deux mille ans — ce sont les Romains qui les ont intro­duites dans les Alpes quand ils ont conquis la Gaule. Tous ces sillons sur les mon­tagnes qui sont un peu comme des courbes de niveau, en fait, ce sont les bre­bis qui les ont tra­cés à force de mar­cher. C’est ce qu’on appelle des drailles. S’il n’y avait pas les bre­bis, les Alpes ne seraient pas les mêmes, c’est sûr. Juste en face, là-bas, il y a une mon­tagne qui a été aban­don­née depuis deux ans parce qu’il y avait trop d’at­taques de loups. Je suis curieux de voir à quoi elle va res­sem­bler dans dix ans. Si on veut que cette mon­tagne reste un espace ouvert et acces­sible, sans le pas­to­ra­lisme, il fau­dra alors que des gars montent avec une débrous­sailleuse ou des faux pour faire ce tra­vail de manière arti­fi­cielle. In fine, nous, avec nos bre­bis et nos chèvres, on forme la montagne. 

« Le loup a toute sa place dans les Alpes, bien plus que nous et beau­coup plus que les ran­don­neurs qui viennent se pro­me­ner avec leur chien-chien. »

Ici dans les Alpes, depuis quelques années, le loup est réap­pa­ru, et cette coha­bi­ta­tion pose de nom­breux pro­blèmes. Pour moi, ration­nel­le­ment, le loup a toute sa place dans les Alpes, bien plus que nous et beau­coup plus que les ran­don­neurs qui viennent se pro­me­ner avec leur chien-chien. C’est une ques­tion de légi­ti­mi­té his­to­rique. Le loup, lui, il est dans les Alpes depuis des mil­lé­naires. Des trou­peaux, il n’y en a que depuis deux mille ans. En revanche, émo­tion­nel­le­ment par­lant, le loup, pour nous ber­gers, il peut vrai­ment nous faire pas­ser des jour­nées de merde. Là, en deux semaines, on a eu deux attaques, avec des bre­bis qui y sont pas­sées — deux attaques vues et consta­tées, dont on est sûr qu’il s’a­git du loup. Quand tu as une bre­bis qui y passe de temps en temps, ça reste tolé­rable et je trouve ça même logique, d’au­tant plus que beau­coup de trou­peaux sont sou­vent trop gros pour la mon­tagne. Mais quand t’as de grosses attaques, avec des dizaines de cadavres et de bles­sées mor­telles, là c’est dur, et même atroce.

Entre les pro et les anti-loup, moi, je ne prends plus par­ti. Des deux côtés, je trouve qu’ils sont de mau­vaise foi. Les pro-loup, pour moi, ils se trompent. Il y a des gens qui bossent dans des assos, des étho­logues par exemple, qui m’ex­pliquent à moi, ber­ger, que le loup attaque sim­ple­ment pour se nour­rir, qu’il pré­lève juste une bête comme ça, de temps en temps. Je sais que c’est faux, j’ai eu affaire au loup des dizaines et des dizaines de fois. Si la meute est bien ins­tal­lée, il est vrai, elle va ne pré­le­ver que la bête dont elle a besoin et pas plus. Mais par exemple, là, on est au mois de sep­tembre, et le loup, il apprend à ses petits à chas­ser. Donc s’il y a des petits lou­ve­teaux qui débarquent sur mon trou­peau, c’est pas vrai­ment pour man­ger, c’est sur­tout pour s’en­traî­ner, pour apprendre à chas­ser. Et ils ne vont pas s’en­traî­ner sur une seule bre­bis, ça c’est sûr. S’ils me prennent six bre­bis aux côtes ou au gigot, même si elles ne sont pas tuées sur le coup, de toute manière, je ne pour­rai pas les sau­ver, elles vont mou­rir. Il y a plein de moments aus­si où les meutes sont instables, par exemple quand il y a un loup soli­taire qui s’est fait virer d’une meute et qui a les crocs, ou quand il y a un conflit pour savoir qui est le chef. Dans ce cas, ton trou­peau, il devient l’en­jeu de cette lutte intes­tine pour prou­ver qui est le meilleur chas­seur. Là, c’est un sacré car­nage. Donc, dans les faits, il y a plein de moments où le loup ne va pas juste pré­le­ver « une seule bête ». Et quand des étho­logues viennent t’af­fir­mer ça, tu te dis que soit tu ne connais pas ton métier de ber­ger et que tu ne com­prends rien à rien, soit ces étho­logues te mentent sciem­ment. Et comme je suis assez res­pec­tueux du savoir et de la science, je pense qu’ils mentent.

De l’autre côté, c’est vrai­ment pas mieux. Il y a des éle­veurs qui ne prennent en consi­dé­ra­tion que leur trou­peau. Pour eux, le loup, tu le vois, tu le shootes. Basta. Franchement, je ne les com­prends pas non plus. Déjà, moi, j’au­rai jamais de fusil à la cabane. C’est hors de ques­tion. Le jour où on me dit « Si tu veux être ber­ger, tu dois por­ter une arme pour pro­té­ger ton trou­peau », je refuse, j’ar­rête ce bou­lot. Bref, c’est vrai­ment ten­du cette ques­tion du loup. Pour dire, je me suis déjà fait virer d’une réunion de ber­gers à coups de poings parce que je sou­te­nais que le loup avait sa place dans les mon­tagnes et même plus que nous, les ber­gers. C’est un débat qui est com­plè­te­ment faus­sé car per­sonne ne veut que ça se passe bien, per­sonne ne veut avan­cer. Je trouve ça cho­quant de ne pas pou­voir en dis­cu­ter clai­re­ment et tran­quille­ment. Ce sont des pos­tures et une guerre de position. 

« Nous devrions nous battre tous ensemble contre la FNSEA, contre les cochons bre­tons, contre l’é­le­vage en bat­te­rie qui ne res­pecte pas les bêtes. »

Ici, dans cet éle­vage, les bre­bis dont nous nous occu­pons sont vouées à faire de la viande. Le fait qu’elles soit des­ti­nées à être abat­tues est une ques­tion éthique que je ne me suis jamais vrai­ment posée — peut-être que je me voile la face ! Je com­prends qu’on se pose la ques­tion, mais ce tra­vail, mal­gré la rela­tion affec­tive que je peux déve­lop­per avec les ani­maux et en par­ti­cu­lier les bre­bis, n’a pas chan­gé mon rap­port à la viande. Nous, en tant que ber­gers, on peut mettre assez faci­le­ment ce point de côté. On s’oc­cupe des mères et on espère qu’elles vont faire de beaux agneaux. On garde pen­dant cinq, six mois et à la redes­cente de mon­tagne les agneaux qui seront nés vont par­tir à l’a­bat­toir, c’est sûr. Mais ça, on s’en occupe pas. Moi, je ne suis pas éle­veur et je pense que c’est à eux de résoudre ce dilemme.

Dans les faits, nos éle­veurs vendent des agneaux qui ne leur per­mettent même pas de vivre, ils n’en vendent pas assez. L’Europe et la PAC [Politique agri­cole com­mune] doivent leur filer des sub­ven­tions pour qu’ils puissent sur­vivre. C’est là, à mon avis, la véri­table erreur. Il faut arrê­ter de faire sem­blant, assu­mer que ce ne sont pas nos pay­sans qui nous nour­rissent : c’est la Nouvelle-Zélande ou les pays d’Amérique latine qui vendent le plus d’a­gneaux en France. Donc, pour moi, le jour où la socié­té assu­me­ra de dire « Vous, ber­gers, vous exis­tez non pas pour qu’on puisse man­ger des agneaux, mais pour entre­te­nir le pay­sage », et qu’en consé­quence on tou­che­ra un salaire de fonc­tion­naire, en tant qu’agent d’en­tre­tien des espaces verts, je dirai ban­co ! Je pense que ce serait clai­re­ment plus cohérent.

J’ai plu­tôt une fibre de gauche, mais en ce qui concerne l’é­co­lo­gie, je suis un peu gêné par le mot. Je trouve qu’on on met tel­le­ment de choses der­rière qu’à la fin on ne sait plus vrai­ment ce que ça signi­fie. En revanche, ce qui est sûr, c’est que je trouve que les éco­los se trompent de lutte en nous atta­quant, nous, ber­gers. Mais c’est aus­si le cas des éle­veurs : pour eux, les éco­los c’est comme pour les loups, si ça ne tenait qu’à eux, ils les tue­raient tous. Alors qu’en fait, nous devrions nous battre tous ensemble contre la FNSEA, contre les cochons bre­tons, contre l’é­le­vage en bat­te­rie qui ne res­pecte pas les bêtes. Pour moi, c’est là le com­bat qui ferait sens.


[lire le troi­sième volet : « La garde »]


Photographies : Cyrille Choupas


REBONDS

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