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Anne Simon : « L’humain ne sort jamais de l’animalité »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Depuis qu’il y a des livres, les ani­maux les peuplent. Ils cavalent entre les mots, plongent entre deux cha­pitres, volent entre les pages et creusent des tun­nels des majus­cules aux points. Il y a, entre mille, La Fontaine jurant « ins­truire les hommes » à tra­vers eux ; George Orwell confiant s’être « mis à ana­ly­ser la théo­rie mar­xiste du point de vue des ani­maux » ; Toni Morrison convo­quant l’a­ni­ma­li­té pour don­ner à pen­ser le monde de l’es­cla­vage. La géné­ra­li­sa­tion de l’é­le­vage indus­triel et l’é­ro­sion tou­jours crois­sante de la bio­di­ver­si­té ne peuvent, on l’i­magine, lais­ser intact le tra­vail des écri­vains et des écri­vaines. Décrire ce que ces bou­le­ver­se­ments font au roman, à la poé­sie ou au théâtre, voi­là ce à quoi s’est atta­quée la cher­cheuse en lit­té­ra­ture Anne Simon, spé­cia­liste de Proust. Son dernier ouvrage, Une bête entre les lignes, rend compte de vingt ans d’at­ten­tion aux ani­maux dans la littérature.


Lorsqu’on lui a deman­dé de défi­nir le mythe, Claude Lévi-Strauss a répon­du : « Si vous inter­ro­giez un Indien amé­ri­cain, il y aurait de fortes chances qu’il vous réponde : une his­toire du temps où les hommes et les ani­maux n’étaient pas encore dis­tincts. » La lit­té­ra­ture serait-elle une manière de racon­ter cette indistinction ?

Le temps où les ani­maux et les humains sont reliés est en réa­li­té per­ma­nent et ne relève, selon moi, pas uni­que­ment du temps du mythe. Je com­prends bien sûr l’intention de Lévi-Strauss dans la pers­pec­tive anthro­po­lo­gique qui est la sienne, puisqu’on se situe dans un cou­rant majo­ri­taire de l’Occident qui a éta­bli, au fil des siècles, un fais­ceau de scis­sions entre l’humain et l’animal. Je tiens à cette expres­sion, « cou­rant majo­ri­taire », car elle per­met de faire sen­tir que l’Occident, terme que je trouve beau­coup trop vague et anhis­to­rique, n’est pas une enti­té uni­forme. Par-delà les hété­ro­gé­néi­tés géo­gra­phi­co-cultu­relles, par-delà les évo­lu­tions ou les rup­tures au fil des siècles, l’Occident a été tra­ver­sé par de nom­breuses cultures, sou­vent dis­si­dentes, répri­mées ou mar­gi­nales. Même au sein de notre moder­ni­té, je crois qu’humains et ani­maux sont reliés constam­ment dans la réa­li­té : celle de nos corps, de nos pra­tiques, de nos rêves, de notre lan­gage, de nos rites, pro­fanes ou non, de façon plus ou moins consciente selon les indi­vi­dus et leurs cultures. C’était certes plus évident lorsque l’humain était nomade ou errant — lorsqu’il était lit­té­ra­le­ment ani­mal : ani­mé, en motion, en mou­ve­ment… Il reste que même en se séden­ta­ri­sant, même en se ser­vant du lan­gage de façon abs­traite (son­geons aux mathé­ma­tiques ou aux devi­nettes), l’humain ne sort jamais de l’animalité, et reste poreux aux autres ani­maux : ce qui est dès lors inté­res­sant dans l’idée d’un pas­sé mythique tel que le for­mule Lévi-Strauss, c’est qu’il met en relief l’oubli ou le déni de cet entre­la­ce­ment effec­tif qui fait de nous des vivants, certes sin­gu­liers, par­mi les vivants.

« Même en se séden­ta­ri­sant, même en se ser­vant du lan­gage de façon abs­traite, l’humain ne sort jamais de l’animalité, et reste poreux aux autres animaux. »

N’étant pas anthro­po­logue, je sur­im­prime sans com­plexe le mythe, l’imaginaire et le réel, y com­pris au sein de notre moder­ni­té. La lit­té­ra­ture nous fait prendre conscience que, encore aujourd’hui, l’imaginaire nous inves­tit de part en part, peut-être encore plus for­te­ment qu’avant — jus­te­ment parce que nous nous croyons ration­nels et auto­nomes. La lit­té­ra­ture s’infiltre dans cette ratio­na­li­té et nous fait sen­tir, via les affects et via la réar­ti­cu­la­tion gram­ma­ti­cale de nos idées trop sédi­men­tées, que le mythe fait par­tie du monde réel. Qu’il n’est pas un ailleurs ou un avant. La lit­té­ra­ture conte moins, d’ailleurs, l’indistinction que l’interrelation, par­fois fusion­nelle (que ce soit dans le som­meil par­ta­gé, la caresse, la sym­biose ou l’ingestion), par­fois très dis­ten­due — au risque d’un arra­che­ment ter­rible, pour les bêtes, bien sûr, mais aus­si pour l’humain (qui tourne alors en rond sur lui-même, sans plus aucune alté­ri­té pour le rendre saillant à lui-même). Je vous ren­voie à un cahier de Proust qui revient sur le fait que le réel et le sou­ve­nir qui ins­ti­tuent le moi ne sont jamais bruts, mais qu’il sont bor­dés d’imaginaire, en prise sur un élan : « Ne pas oublier l’idée d’EXISTENCE (capi­tal) jointe […] à l’imagination = réa­li­té ». Je trouve que c’est une très belle équation !

Vous par­lez de liens qui semblent pour­tant bien loin­tains aujourd’hui. Les tra­vaux cri­tiques à l’égard d’un dua­lisme consti­tu­tif de la moder­ni­té occi­den­tale1 pointent une cou­pure nette, dans la pen­sée moderne, entre humains et animaux.

Bien sûr. Et si on cherche une cou­pure nette, on la trou­ve­ra sans pro­blème — notam­ment dans les condi­tions de l’agriculture et l’élevage inten­sifs ou dans un type d’urbanisation qui com­mence d’ailleurs aujourd’hui à être remis en ques­tion. Cependant, à tra­vers une forme dépla­cée du dua­lisme — et moins para­doxa­le­ment qu’il n’y paraît —, on trou­ve­ra aus­si cette cou­pure dans une indis­tinc­tion entre cer­tains humains et cer­tains ani­maux fami­liers, au détri­ment d’autres ani­maux. Bref, ce qui est en jeu, c’est une dis­tance faus­sée : soit trop forte, soit déniée. Notre moder­ni­té, donc, est moins mono­li­thique qu’il n’y paraît. Mais oui, elle oublie trop ses propres fon­de­ments. Ou bien elle n’est pas tou­jours au clair avec ses tra­di­tions, nom­breuses. Le fon­de­ment ne se confond d’ailleurs pas for­cé­ment avec une ori­gine tem­po­relle, c’est aus­si et sur­tout quelque chose qu’on construit.

À quoi songez-vous ?

Je pense à l’Antiquité, lorsqu’il fal­lait créer une ori­gine à Rome et qu’on imi­tait celle d’Athènes — ou, comme dans l’her­mé­neu­tique juive, une ori­gine vers laquelle on va et qu’on retrouve, ou dont on se départ pré­ci­sé­ment pour mieux res­ter fidèle à ses valeurs. Pourquoi ne pas redé­cou­vrir et refor­mu­ler sa propre ori­gine ? Nous pour­rions nous retour­ner vers nos biblio­thèques pour nous deman­der quels sont les hommes et les femmes avec les­quels nous avons envie de renouer le dia­logue, quels textes pri­vi­lé­gier dans nos tra­di­tions, y com­pris mono­théistes, quelles inter­pré­ta­tions faire ger­mer et au contraire quelles sont celles qui ne nous conviennent pas.

[Alexey Bednij]

J’ai ain­si essayé, dans Une bête entre les lignes, de revi­si­ter le canon de l’histoire lit­té­raire en le ren­dant plus fluide, à par­tir d’une réflexion sur les éty­mo­lo­gies akka­dienne [langue sémi­tique par­lée du IIIe au Ier mil­lé­naires avant notre ère, ndlr] et hébraïque du terme qaneh : il ren­voie au souple roseau et au jonc qui ser­vaient de canne pour faire des éta­lons et prendre des mesures — ils ont ensuite don­né kanôn, en grec. C’est comme cela, pour dépla­cer la focale, que je suis allée cher­cher des textes chez des auteurs où on n’attendait pas d’animalité (Proust, mais j’aurais pu le faire aus­si pour Sartre ou Malraux) et que j’ai « visi­té » des auteurs moins connus (Béatrix Beck, Jacques Lacarrière, Henrietta Rose-Innes ou Andrzej Zaniewski). On pour­rait aus­si le faire en phi­lo­so­phie — et on trou­ve­rait d’ailleurs de nom­breuses femmes.

Vous dites qu’écrire sur des ani­maux ou choi­sir de ne pas en par­ler tra­duit des concep­tions pro­prement poli­tiques. Vous venez d’é­vo­quer Sartre. Que dit son rap­port cri­tique à la nature et aux animaux ?

« Plus nous enri­chis­sons notre voca­bu­laire, notre gram­maire, notre syn­taxe, nos phra­sés, plus nous mul­ti­plions nos pers­pec­tives sur le monde. »

Je me sou­viens d’une anec­dote que raconte Simone de Beauvoir lors d’une ran­don­née en mon­tagne avec Sartre — elle était une grande mar­cheuse, mais pas lui. Ils partent mal équi­pés, Sartre fait une inso­la­tion, il est obli­gé de s’arrêter et c’est Beauvoir qui gère tout ensuite. Cela pour dire que chez Sartre, le pro­blème n’est pas l’animal en tant que tel, mais les repré­sen­ta­tions qu’il se fait de son corps, du corps d’autrui, de la nature. Sa han­tise de ce qui s’inscrit dans le corps fait qu’il craint l’animalité — sans doute parce qu’il consi­dère que le corps serait plus ani­mal que l’esprit. Certes, Sartre avait extrê­me­ment bien com­pris que la situa­tion his­to­rique est une don­née fon­da­men­tale de notre rap­port au monde, mais il a abor­dé de façon sur­tout néga­tive la ques­tion de l’incarnation, ce fait que nous sommes des corps, y com­pris et sur­tout pen­sant, rêvant, phi­lo­so­phant — ce que Merleau-Ponty a si mer­veilleu­se­ment sai­si. Chez Sartre, la nature et l’animalité relèvent de l’interdit : la sexua­li­té est reliée à un corps fémi­nin décli­né en corps mater­nel qu’il assi­mile de façon trouble à un corps soro­ral dans Les Mots, corps fémi­nin qui ren­voie au vis­queux, au mol­lusque, à une vie ani­male sous-marine et dan­ge­reuse… Mais, si on y prê­tait atten­tion, on trou­ve­rait énor­mé­ment d’animaux chez Sartre, dont beau­coup servent de com­pa­rants pour les humains, ou sont des êtres de pas­sage qui tra­versent fur­ti­ve­ment son œuvre.

Dites-nous en un…

Dans Les Mots, il men­tionne le « Cahier de romans » qu’il met en chan­tier, à l’âge de huit ans, et le pre­mier texte qu’il mène « à bout » : « je l’intitulai : Pour un papillon. Un savant, sa fille, un jeune explo­ra­teur ath­lé­tique remon­taient le cours de l’Amazone en quête d’un papillon pré­cieux »… De façon comme tou­jours ambi­va­lente chez le phi­lo­sophe reve­nant sur son enfance, cette pre­mière expé­rience roma­nesque est à la fois reliée à la jubi­la­tion d’une écri­ture qui rime avec aven­ture, et à un sen­ti­ment de pose et de fausseté.

« Nous sommes tra­ver­sés par ces pas­santes que sont les bêtes », écri­vez-vous. L’auteur nor­vé­gien Tarjei Vesaas l’exprime à sa manière dans son roman Les Oiseaux, lorsque des bécasses passent au-des­sus de la mai­son du per­son­nage prin­ci­pal : « Cela pas­sa au-des­sus de la mai­son. Mais cela pas­sa aus­si juste à tra­vers Mathis. » À l’instar de ce que vit ce per­son­nage, la lit­té­ra­ture nous ouvri­rait-elle aux animaux ?

C’est un très beau roman. Si la lit­té­ra­ture use de mots qui ouvrent et non de mots qui enferment, elle enri­chit notre rap­port au monde et per­met d’avoir accès autre­ment à dif­fé­rentes espèces. Il y a la lit­té­ra­ture ima­gi­naire, bien sûr — les romans, les poèmes — mais éga­le­ment les récits d’histoire natu­relle. De nom­breux écri­vains et écri­vaines adorent aus­si les ency­clo­pé­dies, illus­trées ou non. On par­lait de Sartre : il a décou­vert la puis­sance du lan­gage (et son impos­ture pos­sible) à tra­vers les dic­tion­naires. Plus nous enri­chis­sons notre voca­bu­laire, notre gram­maire, notre syn­taxe, nos phra­sés, plus nous déve­lop­pons des connexions que je qua­li­fie­rais volon­tiers de synap­tiques, plus nous mul­ti­plions nos pers­pec­tives sur le monde. Il ne s’agit pas d’un point de vue de type idéa­liste. Les anthro­po­logues, tels Eduardo Viveiros de Castro et Eduardo Kohn, le montrent très bien : c’est parce que nous avons des gram­maires rituelles, à la fois maté­rielles et lin­guis­tiques, que s’immiscent dans nos corps — et donc dans nos cer­veaux — des uni­vers mul­tiples, qui sont là, à nos portes. Mais cer­tains par­mi nous n’ont plus assez de rites. On a vu au moment d’enterrer nos morts, der­niè­re­ment, à quel point il était épou­van­table, et même hon­teux, de ne pou­voir leur rendre hom­mage… Le lan­gage est une porte d’entrée vers une plu­ra­li­té de mondes vivants, mais aus­si vers une plu­ra­li­té de cultures : se situer entre les lignes, c’est aus­si se situer entre les langues.

[Alexey Bednij]

Revenons jus­te­ment à votre titre : Une bête entre les lignes. Comme s’il fal­lait lire de tra­vers ou à contre-temps pour per­ce­voir les ani­maux qui peuplent la littérature…

J’aime beau­coup cette idée de lire de tra­vers ou à contre-temps. Elle me fait pen­ser à une phrase du Contre Sainte-Beuve de Proust, reprise ensuite par Deleuze, cette idée que les contre­sens peuvent être féconds : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étran­gère. Sous chaque mot cha­cun de nous met son sens ou du moins son image qui est sou­vent un contre­sens. Mais dans les beaux livres, tous les contre­sens qu’on fait sont beaux »… Ce titre porte tout mon livre. Chaque mot qui y figure dit quelque chose de fon­da­men­tal dans ce que je pense des rela­tions entre les ani­maux et la lit­té­ra­ture. Il n’est pas venu tout de suite. Depuis au moins dix ans j’avais autre chose en tête : « Une bête sur­git du roman ». Je tenais beau­coup à cette ques­tion du sur­gis­se­ment, au fait que les ani­maux appa­raissent et qu’ils nous font appa­raître des uni­vers, ou qu’ils nous font redé­cou­vrir ce que nous croyons être le « nôtre ». Mais « roman » ne mar­chait pas. J’évoque d’autres genres lit­té­raires, comme la fic­tion natu­ra­liste, le récit savant, la poé­sie, la prose poé­tique ou celle des­ti­née à être por­tée sur scène, au théâtre. Un jour où je fai­sais l’un des très nom­breux plans que ce livre a comp­tés et qui devait pou­voir rendre sen­sible un che­mi­ne­ment de ma pen­sée sur une ving­taine d’années, le titre est venu tout seul, d’un coup, avec cette char­nière fon­da­men­tale du entre — j’adore les « petits mots », ces conjonc­tions qui font jouer l’articulation de la langue et de la vie. Mais d’abord, il y a une, c’est-à-dire une bête par­mi d’autres qu’un écri­vain va sin­gu­la­ri­ser et juger digne d’avoir une vie nar­rable — même si je parle aus­si de façons d’être col­lec­tives que la lit­té­ra­ture met en valeur. Le mot bête, ensuite, est choi­si à des­sein, par rap­port à ani­mal : deux mots extra­or­di­naires, mais qui ne char­rient pas les mêmes valeurs, les mêmes sens.

Pouvez-vous détailler cette distinction ?

« Un jour où je fai­sais l’un des très nom­breux plans que ce livre a comp­tés et qui devait pou­voir rendre sen­sible un che­mi­ne­ment de ma pen­sée sur une ving­taine d’années, le titre est venu tout seul. »

Revenons alors aux usages, à la pra­tique. Chacun d’entre nous peut res­sen­tir qu’utiliser le mot « bête », qui est sou­vent employé en mau­vaise part ou fami­liè­re­ment, ne pro­cure pas la même sen­sa­tion de réa­li­té que le mot « ani­mal », plus noble. Pensons à l’expression « sale bête ! ». Proust la met dans la bouche de Françoise, la ser­vante d’À la recherche du temps per­du, quand elle égorge de façon tra­gi-comique un pou­let qui se débat. Mais c’est éga­le­ment ce que dit Madame Verdurin quand elle com­plote pour exclure Swann de son « petit clan » — il faut dire que swan ren­voie au cygne, en anglais, ce qui crée une boucle dan­ge­reuse avec le pou­let sacri­fié pour le repas domi­ni­cal ! Il y a d’ailleurs dans l’œuvre de Proust une ligne aviaire pas­sion­nante : ce pou­let au cou cou­pé qui révèle l’arrière-plan de vio­lence du cercle fami­lial, Swann exclu d’un monde socia­le­ment infé­rieur au sien, mais qu’il désire inté­grer par amour pour une « cocotte » — une demi-mon­daine… Proust lui-même, que sa mère appe­lait son « petit serin » et qui se com­pa­rait à une colombe poi­gnar­dée, devient, à l’approche de la mort et reclus dans sa chambre, un écri­vain-hibou « qui ne voit un peu clair que dans les ténèbres2 » — il n’a pas choi­si le terme « chouette », trop char­gé de phi­lo­so­phie grecque et de sagesse, mais le terme « hibou ». Terme qui me fait son­ger à ceux de Baudelaire : « Dardant leur œil rouge. Ils méditent. » Par ailleurs, si vous croi­sez des sou­ris ou des cafards dans votre appar­te­ment, vous ne direz sans doute pas avoir vu des « ani­maux » mais des « bes­tioles » ou des « bêtes ». C’est ce que j’appelle l’infra-animalité, dont j’ai vou­lu mon­trer qu’elle hante les inter­stices de la lit­té­ra­ture, et par­fois l’envahit !

Proust, qu’on envi­sage tou­jours axé sur la socio­lo­gie et la psy­cho­lo­gie humaines, est une mine sur ce plan. « Oh ! les petites bébêtes qui courent sur Madame ! », s’exclame Françoise à pro­pos de sang­sues que le méde­cin a pla­cées sur la tête de la grand-mère qui ago­nise : « atta­chés à sa nuque, à ses tempes, à ses oreilles, les petits ser­pents noirs se tor­daient dans sa che­ve­lure ensan­glan­tée, comme dans celle de Méduse ». Comparé au mot « ani­mal », le mot « bête » a un aspect plus char­nel, et même plus intru­sif : la « bête humaine » est per­çue comme un oxy­more sug­gé­rant que l’humain serait comme ensau­va­gé et pos­sé­dé de l’intérieur par une « bes­tia­li­té » incon­trô­lée. Les deux termes peuvent certes être des insultes ; Proust use à plu­sieurs reprises de la for­mule « cet ani­mal-là » — moins d’ailleurs pour ridi­cu­li­ser celui qui est trai­té d’animal que pour dénon­cer celui qui la pro­nonce. Ainsi, Bloch père, qui n’y com­prend rien à la lit­té­ra­ture, se donne de l’importance en lisant le jour­nal où écrit un grand écri­vain : « Ce Bergotte est deve­nu illi­sible. Ce que cet ani­mal-là peut être embê­tant. C’est à se désa­bon­ner. Comme c’est ember­li­fi­co­té, quelle tar­tine ! Et il repre­nait une beur­rée ». De son côté, Monsieur Verdurin mar­ty­rise le doux Saniette en se moquant de lui en public : « cet ani­mal-là veut nous faire prendre la mort dans son cher cou­rant d’air ». Toutefois, quand on parle de l’animal humain, on songe plus sou­vent à l’animal rai­son­nable, poli­tique, qui peut rire, à tous ces fameux « propres » qui finissent tou­jours par explo­ser. L’humain serait l’animal « plus » quelque chose.

[Alexey Bednij]

Ce qui n’est pas le cas ?

Je pense au contraire que notre ani­ma­li­té nous inves­tit de part en part — ce qui n’est pas contra­dic­toire avec le fait que nous sommes des ani­maux très par­ti­cu­liers. Mais nous ne sommes pas des « ani­maux-ceci » : l’adjectif est cen­sé ano­blir l’animal en nous, le méta­bo­li­ser en huma­ni­té enfin débar­ras­sée de l’animalité… Quant à la bête humaine, elle serait ce qui pré­side au pul­sion­nel, à l’inconscient, à la sau­va­ge­rie. Bref, on reste dans des dicho­to­mies d’une sim­pli­ci­té décon­cer­tante. Si on ana­lyse les éty­mo­lo­gies des deux termes, elles sont dis­tinctes : d’un côté ani­ma, qui nous emmène vers l’âme, le souffle (tout ani­mal est souffle et l’humain, donc, éga­le­ment) ; de l’autre côté, bes­tia ren­voie à la dis­so­cia­tion latine entre la bête féroce ou domes­tique d’une part, et l’humain d’autre part. Introduire et réexa­mi­ner le terme « bête » en phi­lo­so­phie, comme l’a fait Élisabeth de Fontenay dans Le Silence des bêtes, le réha­bi­li­ter en études lit­té­raires, comme j’ai ensuite ten­té de le faire, per­met de se res­sai­sir d’une his­toire longue et de rela­ti­vi­ser ce qui dans ces caté­go­ries est deve­nu un car­can pour pen­ser la conti­nui­té du vivant, autant que sa diversité.

Vous cri­ti­quez la com­pas­sion et la pitié à l’égard des ani­maux comme moteur de mobi­li­sa­tion poli­tique. Vous par­lez d’une « pelote dou­ce­reuse du com­mun » qu’on cher­che­rait à retrou­ver chez les non-humains. « Dé-mora­li­ser les études ani­males », com­plé­tez-vous. Votre approche ne met-elle pas de côté les nom­breux tra­vaux qui, depuis une cin­quan­taine d’années, ques­tionnent l’é­thique animale ?

« La lit­té­ra­ture n’est pas uni­que­ment le lieu de la dou­ceur, de la sua­vi­té, de la morale. C’est aus­si le lieu de la féro­ci­té, de l’archaïque. »

Je ne rejette pas l’éthique, bien au contraire ! Elle consti­tue un véri­table fil conduc­teur de mon livre, dans sa dimen­sion fon­da­men­tale qui est de rendre jus­tice à l’altérité, et non de la gom­mer — y com­pris pour « la bonne cause ». Simplement, sur « la ques­tion ani­male », « le com­mun » me fait par­fois pen­ser, en plus légi­ti­mé dans les cercles intel­lec­tuels ou éco­lo­giques, au « vivre-ensemble » des médias : des mots d’ordre faciles, qui passent sous silence les ten­sions qu’impliquent l’épreuve du réel, liées à des diver­gences de stra­té­gies et de points de vue qui sont très légi­times cha­cun pris indi­vi­duel­le­ment mais par­fois dif­fi­ciles à conci­lier. C’est au com­mun idéa­li­sé que je m’en prends, pas aux ten­ta­tives néces­saires de se regrou­per et de s’allier. La lit­té­ra­ture est pour moi un ter­rain fan­tas­tique tant le com­mun y appa­raît contra­dic­toire et com­plexe. Il n’est abso­lu­ment pas ques­tion pour moi de mettre au ran­card les apports éthiques de la réflexion contem­po­raine depuis plus de cin­quante ans — on peut remon­ter plus loin d’ailleurs, jus­qu’à Montaigne par exemple.

Je vou­lais me confron­ter à l’ensemble des ani­maux que les humains ima­ginent, inventent ou aux­quels ils tentent de don­ner une place en lit­té­ra­ture. La lit­té­ra­ture n’est pas uni­que­ment le lieu de la dou­ceur, de la sua­vi­té, de la morale. C’est aus­si le lieu de la féro­ci­té, de l’archaïque, là où on est vrai­ment par-delà le bien et le mal ou, de façon plus com­plexe encore, à leur inter­sec­tion, à leur confron­ta­tion. Sans cela, je n’aurais pas pu écrire sur le sadisme de Proust — que cer­tains, à son époque, ont sur­nom­mé « L’homme aux rats » parce qu’il lui est arri­vé de faire mettre à mort des ron­geurs devant lui pour arri­ver à la jouis­sance — ou sur les ambi­va­lences et les joies de la chasse en lit­té­ra­ture. Ou bien, encore, sur l’utilisation de méta­phores ani­males à des fins poli­tiques d’extermination ou de colo­ni­sa­tion. Je pense que la lit­té­ra­ture éthique et la pen­sée éthique, pour cer­taines d’entre elles en tout cas, idéa­lisent les ani­maux. Idéalisation qui est une autre face de l’Occident majo­ri­taire : au lieu de recon­duire fron­ta­le­ment le dua­lisme clas­sique, on « hisse » les ani­maux vers l’humain (vers une morale natu­relle, des sen­ti­ments ana­logues aux nôtres, etc.) sans hono­rer leur alté­ri­té quand elle est trop dérangeante.

[Alexey Bednij]

Il n’est pas rare, en lit­té­ra­ture comme dans le lan­gage com­mun, de se réfé­ren­cer aux ani­maux pour s’en dis­tin­guer : ils deviennent un stig­mate, une honte qu’il fau­drait fuir. Peut-on ima­gi­ner un ren­ver­se­ment ? Faire des ani­maux des vec­teurs d’émancipation, en somme.

Je crois que beau­coup d’écrivains et d’écrivaines essaient par leur syn­taxe, par le décen­tre­ment de leur phrase, par le minage de la gram­maire, de rejoindre d’autres inten­si­tés vitales. Il ne s’agit pas de savoir ce que pense un ani­mal — on ne le sau­ra jamais exac­te­ment, pas plus qu’on ne sait ce que notre voi­sin ou notre meilleure amie pense de nous. Il s’a­git d’a­voir accès à des rythmes ani­maux, à leur viva­ci­té, à leur len­teur, à leur pesan­teur, à leur élan. Ça, on le peut. Qu’on dorme ou qu’on coure avec eux, qu’on les observe ou qu’on les ren­contre comme un don — ou comme une épou­vante ! Giono, par exemple, dans Les Vraies richesses, écri­vait : « On m’a quel­que­fois repro­ché de ne peindre que des hommes ayant des ailes d’aigles, des griffes de lions, des sortes de géants légen­daires. Moi je vous reproche de peindre des hommes sans ailes, sans griffes et tout petits. Vous me faites le reproche de déme­sure, je vous fais le reproche d’aveuglement. » Tous les humains dignes de ce nom chez Giono sont des êtres hybrides, qui ont un « contrat mys­tique qui les attache au monde ». Dans Deux cava­liers de l’orage, un lut­teur énorme oscille entre plu­sieurs bêtes : « Son visage était […] entou­ré de plus de vingt grands cercles de graisse. […] pour des épaules, en ce qui concer­nait Le Flamboyant, c’en était. Rien que ce qui appa­rais­sait dans le rond du tri­cot, c’était jam­bon de truie ». Mais il a « sur les flancs une énorme forêt de poils si longs, quoique bou­clés, qui pen­daient sur ses hanches comme des cuis­sards de bouc ». Sur ce torse gras, loin de l’image idéale qu’on se fait d’un homme qui pour­tant rejoint désor­mais le mythe, est en outre tatouée une sirène, « une femme nue, moi­tié pois­son » ! Cet homme-san­glier a du fémi­nin, du pois­son et du bouc en lui. Et ça n’est pas en plus de son huma­ni­té : c’est ce qu’il est.

Contre l’i­dée de « com­mun », sou­vent mobi­li­sée pour pen­ser la libé­ra­tion ani­male, on a vu un cou­rant de pen­sée qui, depuis une ving­taine d’années, met en avant les rythmes ani­maux et l’étrangeté ani­male. Une alté­ri­té qui, pour ses auteurs, serait niée de deux manières : l’invisibilisation indus­trielle et, à l’opposé, l’éthique com­pas­sion­nelle. On pense notam­ment à l’écrivain Jean-Christophe Bailly ou au phi­lo­sophe Stéphane Hicham-Afeissa. C’est aus­si votre sillage ?

« On peut son­ger à la pitié, chez Rousseau. C’est un affect extra­or­di­naire qui ouvre à l’autre à par­tir du com­mun le plus puis­sant, celui de la vie ! »

Je me situe effec­ti­ve­ment dans le sillage d’une éthique de l’altérité telle que la met en œuvre Jean-Christophe Bailly, qui invente une nou­velle manière d’écrire pour rendre compte de confi­gu­ra­tions de mondes et d’allures dif­fé­rentes qui nous sont sen­sibles mais que nous par­ve­nons dif­fi­ci­le­ment à expri­mer. Il n’y a tou­te­fois pas une oppo­si­tion franche entre l’éthique de la dif­fé­rence et celle de la com­pas­sion — j’ai même com­men­cé à tra­vailler sur la ques­tion ani­male en lit­té­ra­ture parce que j’étais habi­tée par cette émo­tion, par cette « souf­france avec », et plus géné­ra­le­ment cette « sen­si­bi­li­té avec ». On peut son­ger à la pitié, chez Rousseau. C’est un affect extra­or­di­naire qui ouvre à l’autre à par­tir du com­mun le plus puis­sant, celui de la vie ! Pour ma part, qu’ils soient mal­trai­tés ou non, je me suis tou­jours iden­ti­fiée aux ani­maux — et même aux arbres et aux plantes. Je ne fais pas du tout un sort à l’empathie, au contraire. L’anthropomorphisme, qui consiste à pro­je­ter des sen­ti­ments ou des situa­tions propres aux humains sur les ani­maux, et le zoo­mor­phisme, qui consiste au contraire à res­sai­sir cor­po­rel­le­ment et ima­gi­nai­re­ment leurs façons de se mou­voir, de se poser, de se com­por­ter, sont deux manières de rejoindre les ani­maux toutes aus­si pas­sion­nantes l’une que l’autre. Ce ne sont pas for­cé­ment des néga­tions de la dif­fé­rence, mais une inté­gra­tion de celle-ci au sein de nos struc­tures char­nelles, psy­chiques, linguistiques…

En revanche, j’ai du mal à com­prendre l’utilité mili­tante d’une éthique com­pas­sion­nelle quand elle écrase toute nuance pour abou­tir à des fins qui sont abî­mées par les moyens employés, ou qui élisent telle espèce au détri­ment de telle autre. Mais, à l’intérieur des mou­ve­ments éco­lo­gistes, mul­ti­plions et accep­tons les confron­ta­tions, l’adversité, le dia­logue, le désac­cord. Je suis en désac­cord, par exemple, avec une par­tie du cou­rant végane qui, pour sin­gu­la­ri­ser les ani­maux et défendre leur cause, a déci­dé, sous cou­vert théo­rique biai­sé, que les végé­taux, et notam­ment les arbres, seraient immor­tels parce qu’ils sont des orga­nismes col­lec­tifs qui se régé­nèrent ou sont sus­cep­tibles de don­ner nais­sance à d’autres pousses. C’est n’avoir jamais vu une plante « cre­ver », un jar­din « souf­frir », sans même par­ler d’une mon­tagne « éven­trée ». Il y a aus­si, pour moi, une évi­dence de la souf­france des insectes : je n’ai pas besoin qu’on me le prouve scien­ti­fi­que­ment. Pour s’en convaincre, il suf­fit d’assister à la mort d’une abeille ou de lire l’agonie d’une mouche sin­gu­lière qui réclame un « dépla­ce­ment de la lit­té­ra­ture » chez Marguerite Duras. Disons que je me situe dans une éthique com­pas­sion­nelle de l’altérité, sur deux volets : l’un qui défend les ani­maux de l’industrialisation parce que tout ce qui est ani­mal en moi souffre intui­ti­ve­ment de cette méca­ni­sa­tion — on est donc ici dans une dif­fé­rence proxi­male ; l’autre qui les défend aus­si et sur­tout parce que tout ce qui fait de moi une « autre » qu’un cochon, une poule ou un sau­mon ne peut se pas­ser de leur alté­ri­té pour se sen­tir plei­ne­ment et heu­reu­se­ment elle-même. Je n’ai pas besoin d’être proche ana­to­mi­que­ment d’une cre­vette ou d’un petit dino­saure comme un oiseau pour com­prendre que c’est une hybris qu’on fran­chit dans la non-vie qu’on leur inflige.


Photographie de ban­nière : Alexey Bednij
Photographie de vignette : Agata Siecinska


  1. Par dua­lisme il faut entendre la dis­tinc­tion Nature/Culture, fon­de­ment de la manière de conce­voir le monde en Europe et par­ti­cu­liè­re­ment depuis le XVIIe siècle. L’approche cri­tique de ce dua­lisme a notam­ment été por­tée par Bruno Latour, Philippe Descola ou encore Val Plumwood [ndlr].
  2. Pour une ana­lyse détaillée sur Proust et l’animalité, voir le pod­cast « Décalages zoo­poé­tiques. Proust ou le cri du lapin », entre­tien avec Galia Yanoshevsky, Univesité Bar-Ilan, 2020 [ndla].

REBONDS

☰ Lire notre article « Penser depuis l’oi­seau », Roméo Bondon, décembre 2020
☰ Lire notre entre­tien avec Jean-Marc Gancille : « Sixième extinc­tion de masse et inéga­li­tés sociales sont liés », novembre 2020
☰ Lire notre entre­tien avec Jérôme Ségal : « Qui sont les ani­maux ? », avril 2020
☰ Lire notre article « Animaux : face à face », Roméo Bondon, février 2020
☰ Lire notre entre­tien avec Dalila Awada : « Si la jus­tice exclut les ani­maux, elle demeure par­tielle », décembre 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Sue Donaldson et Will Kymlicka : « Zoopolis — Penser une socié­té sans exploi­ta­tion ani­male », octobre 2018

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Notre onzième et dernier numéro est disponible en librairie ! Vous pouvez également le commander sur notre site. Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Adèle, mettre au monde et lutter (Asya Meline) ▽ Quand on ubérise les livreurs (Rosa Moussaoui et Loez) ▽ Rencontre avec Álvaro García Linera ▽ Une laïcité française ? (avec Jean-Paul Scot et Seloua Luste Boulbina) ▽ Le communalisme comme stratégie révolutionnaire (Debbie Bookchin et Sixtine Van Outryve) ▽ Quand le poids est politique (Élise Sánchez) ▽ Regards (Aurélie William Levaux) ▽ La corrida d'Islero (Éric Baratay) ▽ Des jardins urbains et du béton (Camille Marie et Roméo Bondon) ▽ Dépasser l'idéologie propriétaire (Pierre Crétois) ▽ André Léo, toutes avec tous (Élie Marek) ▽ Des portes comme des frontières (Z.S.) ▽ Combien de fois (Claro) ▽ ode à ahmed (Asmaa Jama) ▽ La brèche (Zéphir)

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