Gagner les hauteurs


Texte inédit | Ballast | Série « L’estive »

Berger. Ce tra­vail long­temps décon­si­dé­ré a peu à peu été redé­fi­ni à par­tir des années 1980, d’a­bord dans les parcs natio­naux alpins, puis par­tout dans les mas­sifs mon­ta­gneux fran­çais. Depuis, il sus­cite un rela­tif engoue­ment, notam­ment auprès d’une par­tie des classes moyennes. Marine et Jules, la qua­ran­taine, font par­tie de ces « nou­veaux ber­gers » qui, en com­plé­ment d’autres acti­vi­tés, ont été atti­rés par un emploi sai­son­nier. L’auteur de cette série consa­crée au pas­to­ra­lisme a pas­sé plu­sieurs jours en leur com­pa­gnie dans les Alpes-de-Haute-Provence. Les cinq pre­miers volets alternent entre une immer­sion dans leur quo­ti­dien et leur témoi­gnage, esquis­sant l’or­di­naire du métier, tan­dis que le sixième et der­nier volet aborde une lutte syn­di­cale nais­sante pour de dignes condi­tions de tra­vail. Pour com­men­cer : une mon­tée jus­qu’à l’es­tive. ☰ Par Djibril Maïga


Saint-Ours, un minus­cule hameau situé à une qua­ran­taine de kilo­mètres de Barcelonnette, juché dans les hau­teurs du vil­lage de Meyronnes, au creux de la val­lée de l’Ubaye. Quelques mai­sons par­sèment l’en­droit et forment comme un der­nier rem­part. Au-delà, plus rien sinon ce no man’s land de ver­dure qui s’é­tale à perte de vue. Ici, l’ho­ri­zon se découpe en dents de scie, ligne de démar­ca­tion qui est l’en­jeu d’une bataille entre l’a­zur des nuages et les arêtes gri­sâtres des mon­tagnes. Au nord, tout là-haut, l’ai­guille de Chambeyron perce son avan­cée. Au sud, sur ces crêtes, pointe le bec de l’Aigle, tan­dis qu’à l’est s’é­tale l’im­po­sante nappe du Parpaillon. Enfin, à la fron­tière du mas­sif de Chambeyron et de celui du Mercantour, s’en­roule le col de Larche, qui file en direc­tion du Piémont ita­lien. Encastrés sous cette voûte d’un bleu déme­su­ré et sur ces cir­con­vo­lu­tions de vieilles pierres anthra­cites, jaillissent des tor­rents de pins ; ils se rami­fient en aiguilles de mélèzes et se répandent en étangs d’é­pi­céas. Au milieu de ce tableau pas­to­ral pointent deux têtes d’é­pingles. C’est Marine et Jules, tout deux ber­gers. Ils sont accro­chés à la mon­tagne, entou­rés de leurs fidèles chiens et comme auréo­lés d’une corolle de brebis.

*

« [Saint Jean-Baptiste] est comme une poly­pho­nie qui monte en pre­nant appui sur elle-même ; il est comme un Ulysse non tra­hi, et l’outre des vents qu’il emporte dans son voi­lier il ne la débonde que pour en lais­ser sor­tir le souffle pro­pice. Un Ulysse qui n’a eu besoin ni de cordes, ni de cire pour résis­ter aux sirènes mais qui s’est éloi­gné d’elles de son propre pas. Et main­te­nant il est en haut. Il n’a eu qu’à écou­ter le bat­te­ment de son cœur, et, comme dans une danse au tam­bour sou­mettre son désir au rythme. Et main­te­nant il est dans la brèche qui par­tage les mon­tagnes et s’ouvre vers les pays d’au delà. Nous allons le perdre de vue. » (Jean Giono, Les vraies richesses)

*

« Le dos se cabre, se fait mule ; le sac, croix clouée aux omo­plates ; le che­min, calvaire. »

Marine m’é­crit : « Arrivé à Saint-Ours, dépasse le che­min de croix et prends le GR blanc et rouge. Ça grimpe une bonne heure, on se retrouve au niveau du pont. » Le long de ce sen­tier qui mène aux alpages, s’é­grainent un cha­pe­let d’au­tels. De Saint-Ours gué­ris­sant les para­ly­tiques à la retraite de Saint Jean-Baptiste « s’en allant vers le désert », il n’y a ici qu’un pas. Les mots de Giono décri­vant ce tableau de Giovanni di Paolo me reviennent : « Gagner les hau­teurs ». Alors, gra­vir la mon­tagne à la recherche de ces Ulysse modernes, par­tis eux aus­si s’exi­ler pour décou­vrir leurs « vraies richesses ». 

Grimper « là‑haut ». Alors les pieds se mettent à rou­ler en ébou­lis, plongent dans les flaques de ciel boueux. Le dos se cabre, se fait mule ; le sac, croix clouée aux omo­plates ; le che­min, cal­vaire. À chaque nou­veau pas, le corps chute en cas­cades d’os, s’é­crase et se broie sous son propre poids. Péniblement, les rotules plient pour avan­cer. Dans ce corps à corps avec la mon­tagne, le cuir com­mence à fondre en ruis­seaux. Le cœur, lui, pal­pite au rythme des pierres, un tam­bour dans la cage thoracique. 

Tandis que la col­line ne cesse de mon­ter, tout autour s’ins­talle le spec­tacle du cré­pus­cule. Sur les flancs de la mon­tagne, le soleil de sep­tembre s’a­va­chit ; sur les pointes de ses serres, l’astre bouillon­nant se déchire. De cette lente lutte jaillissent des rayons qui écla­boussent de rose les éten­dues de ver­dure. En contre­bas, des traits de feu teintent l’ocre des pierres du clo­cher de Saint-Ours. Il sonne l’heure : entre chien et loup. 

Le froid se fait plus mor­dant et com­mence à rugir en rudes bour­rasques. La marche se pour­suit dans le bleu de la nuit. Un der­nier tour­nant ouvre sur les flancs de la val­lée. Au bout du che­min sous la lumière de lune, la pierre blan­châtre du pont. Là, deux iris trans­percent de jaune l’obs­cu­ri­té des feuillages et dévalent le val­lon à vive allure. La voi­ture se rap­proche, braque, broute et, dans un der­nier spasme, s’af­fale. La car­casse d’a­cier s’en­trouvre. Marine sort du 4x4 et m’at­tend accou­dée à la por­tière. Un fichu cintre les angles de son visage. Ses pupilles me saluent, espiègles. Au fond de son regard, tout l’Ubaye semble sou­rire. « Ça fait plai­sir de voir quel­qu’un ! »

Depuis juillet, les deux ber­gers sont seuls dans cette mon­tagne. « Les estives, tu sais que c’est par­ti pour un mois et demi où tu vois plus per­sonne. J’ai lais­sé mon amou­reux, mes potes… J’appréhende tou­jours un petit peu cette soli­tude avant d’y par­tir. » Elle a eu droit à une petite cou­pure en août, « un luxe ». Et depuis début sep­tembre, elle est reve­nue pour finir les estives. Dans quelques semaines, à la mi-octobre, elle redes­cen­dra avec le trou­peau. Mais pour l’heure, nous nous devons de remonter.

« Mallemort, 2 000 mètres d’altitude. »

Passées les acco­lades, tan­dis que Marine prend les rênes du véhi­cule, je me hisse à l’arrière. Dans cette caval­cade, elle négo­cie les virages et saute les obs­tacles. Nous grim­pons et grim­pons encore. Une der­nière courbe et nous attei­gnons enfin les hau­teurs du pla­teau. Ce soir, il s’ouvre sur un ciel noir d’é­toiles : Mallemort, 2 000 mètres d’altitude.

La por­tière découvre un tapis d’ombres froides et humides qui se découpent à la lumière d’une modeste masure. À son seuil, les sil­houettes déme­su­rées s’a­vancent à notre ren­contre, hument et grognent. À la vue de Marine, les chiens repartent rôder, nous entrons dans la cabane. Là, au milieu, Jules nous accueille avec une ome­lette toute ruti­lante de soleil et de lard ; à ses pieds les poils dia­phanes de son vieil Aliocha — « clin d’œil à Dostoïevski », me dit-il.

Jules ? C’est une fron­dai­son d’au­tomne ! Une cano­pée de cro­cus cou­leur safran qui le cou­ronne. Au milieu se baignent deux iris dia­phanes et sou­riantes, qui fleu­rissent depuis plus de qua­rante hivers. Elles sont cer­clées de deux monocles rete­nus par de fra­giles tuteurs. Cette prai­rie rousse prend racine sur une mon­tagne de cal­caire ; sur ses flancs jaillissent deux troncs. 

Les deux ber­gers sont illu­mi­nés par une faible ampoule, ali­men­tée par des pan­neaux solaires. Elle nous garde à demi de l’obs­cu­ri­té de dehors. Mon œil vaga­bonde sur le cane­vas de cette cabane. Elle ne s’é­tend que sur quelques mètres car­rés, pas plus grande que la chambre jaune d’un Van Gogh : un lit une place, une petite cui­si­nière, un pla­card à vais­selle qui s’en­gouffre au fond dans le mur, et enfin une table à quelques pas du sal­va­teur poêle à bois. Pour le moins rustique.

« J’ai mar­ché pen­dant 15 jours, avec les bre­bis, les chiens et des ber­gers. C’est comme ça que j’ai mis le doigt dedans. »

Nous nous atta­blons. La cho­pine de bière et la cha­leur du feu réchauf­fant cette pre­mière ren­contre. Jules raconte entre deux bou­chées com­ment il est tom­bé sur ce bout de mon­tagne : « Avant, j’é­tais sai­son­nier. Je tra­vaillais dans les champs. Avec l’argent, je voya­geais. J’ai fait ça un bon bout de temps et j’en ai vu du pays ! À un moment, je suis reve­nu en France après un voyage à Madagascar. Mais il y avait quelque chose qui clo­chait. Ça ne m’al­lait plus, cette vie nomade, ça n’a­vait plus de sens de repar­tir pour fuir encore… J’étais un peu per­du, dépri­mé et je me suis retrou­vé à squat­ter le cana­pé chez des potes. » Et de conclure en riant : « Ils n’en pou­vaient plus de moi ! »

Marine fend le fro­mage, mon Opinel découpe le pain et Jules de conti­nuer : « Mes amis étaient ber­gers et ils avaient une amie qui orga­ni­sait une trans­hu­mance d’Avignon à Nyons. Elle les a appe­lés pour leur dire qu’il man­quait des gens. Je peux te dire qu’ils étaient trop heu­reux de pou­voir me refour­guer. Et voi­là ! Je me suis levé du cana­pé. J’ai mis mes chaus­sures, j’ai pris mon cou­teau, et je suis par­ti. J’ai mar­ché pen­dant 15 jours, avec les bre­bis, les chiens et des ber­gers. C’est comme ça que j’ai mis le doigt dedans. Quelques mois après, j’ai fait une for­ma­tion. Ça a duré un an. Un stage en alpage et hop, j’ai récu­pé­ré mon pre­mier chien. Tout ça, c’é­tait il y a presque treize ans main­te­nant. Depuis, je n’ai qua­si­ment jamais arrê­té… »

Au seuil de la cabane, autour de quelques anec­dotes, nous baillons notre fatigue, lourde d’a­voir arpen­té cette jour­née. Là, assis sur les marches, avec à ses pieds son fidèle Aliocha, tan­dis que le ciel com­mence à se cou­vrir, Jules raconte son par­cours de berger.


[lire le deuxième volet : « Jules, ber­ger : Revenir à une logique ani­male »]


Photographies : Cyrille Choupas


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Djibril Maïga

Surdiplômé de l'école buissonnière de Tombouctou, poète des heures perdues, journaliste cherchant la coquille, anarchiste comme « la rencontre fortuite entre une table de dissection et d'un parapluie ».

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