Texte inédit | Ballast | Série « L’estive »
Berger. Ce travail longtemps déconsidéré a peu à peu été redéfini à partir des années 1980, d’abord dans les parcs nationaux alpins, puis partout dans les massifs montagneux français. Depuis, il suscite un relatif engouement, notamment auprès d’une partie des classes moyennes. Marine et Jules, la quarantaine, font partie de ces « nouveaux bergers » qui, en complément d’autres activités, ont été attirés par un emploi saisonnier. L’auteur de cette série consacrée au pastoralisme a passé plusieurs jours en leur compagnie dans les Alpes-de-Haute-Provence. Les cinq premiers volets alternent entre une immersion dans leur quotidien et leur témoignage, esquissant l’ordinaire du métier, tandis que le sixième et dernier volet aborde une lutte syndicale naissante pour de dignes conditions de travail. Pour commencer : une montée jusqu’à l’estive. ☰ Par Djibril Maïga
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« [Saint Jean-Baptiste] est comme une polyphonie qui monte en prenant appui sur elle-même ; il est comme un Ulysse non trahi, et l’outre des vents qu’il emporte dans son voilier il ne la débonde que pour en laisser sortir le souffle propice. Un Ulysse qui n’a eu besoin ni de cordes, ni de cire pour résister aux sirènes mais qui s’est éloigné d’elles de son propre pas. Et maintenant il est en haut. Il n’a eu qu’à écouter le battement de son cœur, et, comme dans une danse au tambour soumettre son désir au rythme. Et maintenant il est dans la brèche qui partage les montagnes et s’ouvre vers les pays d’au delà. Nous allons le perdre de vue. » (Jean Giono, Les vraies richesses)
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« Le dos se cabre, se fait mule ; le sac, croix clouée aux omoplates ; le chemin, calvaire. »
Marine m’écrit : « Arrivé à Saint-Ours, dépasse le chemin de croix et prends le GR blanc et rouge. Ça grimpe une bonne heure, on se retrouve au niveau du pont. » Le long de ce sentier qui mène aux alpages, s’égrainent un chapelet d’autels. De Saint-Ours guérissant les paralytiques à la retraite de Saint Jean-Baptiste « s’en allant vers le désert », il n’y a ici qu’un pas. Les mots de Giono décrivant ce tableau de Giovanni di Paolo me reviennent : « Gagner les hauteurs ». Alors, gravir la montagne à la recherche de ces Ulysse modernes, partis eux aussi s’exiler pour découvrir leurs « vraies richesses ».
Grimper « là‑haut ». Alors les pieds se mettent à rouler en éboulis, plongent dans les flaques de ciel boueux. Le dos se cabre, se fait mule ; le sac, croix clouée aux omoplates ; le chemin, calvaire. À chaque nouveau pas, le corps chute en cascades d’os, s’écrase et se broie sous son propre poids. Péniblement, les rotules plient pour avancer. Dans ce corps à corps avec la montagne, le cuir commence à fondre en ruisseaux. Le cœur, lui, palpite au rythme des pierres, un tambour dans la cage thoracique.
Tandis que la colline ne cesse de monter, tout autour s’installe le spectacle du crépuscule. Sur les flancs de la montagne, le soleil de septembre s’avachit ; sur les pointes de ses serres, l’astre bouillonnant se déchire. De cette lente lutte jaillissent des rayons qui éclaboussent de rose les étendues de verdure. En contrebas, des traits de feu teintent l’ocre des pierres du clocher de Saint-Ours. Il sonne l’heure : entre chien et loup.

Le froid se fait plus mordant et commence à rugir en rudes bourrasques. La marche se poursuit dans le bleu de la nuit. Un dernier tournant ouvre sur les flancs de la vallée. Au bout du chemin sous la lumière de lune, la pierre blanchâtre du pont. Là, deux iris transpercent de jaune l’obscurité des feuillages et dévalent le vallon à vive allure. La voiture se rapproche, braque, broute et, dans un dernier spasme, s’affale. La carcasse d’acier s’entrouvre. Marine sort du 4x4 et m’attend accoudée à la portière. Un fichu cintre les angles de son visage. Ses pupilles me saluent, espiègles. Au fond de son regard, tout l’Ubaye semble sourire. « Ça fait plaisir de voir quelqu’un ! »
Depuis juillet, les deux bergers sont seuls dans cette montagne. « Les estives, tu sais que c’est parti pour un mois et demi où tu vois plus personne. J’ai laissé mon amoureux, mes potes… J’appréhende toujours un petit peu cette solitude avant d’y partir. » Elle a eu droit à une petite coupure en août, « un luxe ». Et depuis début septembre, elle est revenue pour finir les estives. Dans quelques semaines, à la mi-octobre, elle redescendra avec le troupeau. Mais pour l’heure, nous nous devons de remonter.
« Mallemort, 2 000 mètres d’altitude. »
Passées les accolades, tandis que Marine prend les rênes du véhicule, je me hisse à l’arrière. Dans cette cavalcade, elle négocie les virages et saute les obstacles. Nous grimpons et grimpons encore. Une dernière courbe et nous atteignons enfin les hauteurs du plateau. Ce soir, il s’ouvre sur un ciel noir d’étoiles : Mallemort, 2 000 mètres d’altitude.
La portière découvre un tapis d’ombres froides et humides qui se découpent à la lumière d’une modeste masure. À son seuil, les silhouettes démesurées s’avancent à notre rencontre, hument et grognent. À la vue de Marine, les chiens repartent rôder, nous entrons dans la cabane. Là, au milieu, Jules nous accueille avec une omelette toute rutilante de soleil et de lard ; à ses pieds les poils diaphanes de son vieil Aliocha — « clin d’œil à Dostoïevski », me dit-il.

Jules ? C’est une frondaison d’automne ! Une canopée de crocus couleur safran qui le couronne. Au milieu se baignent deux iris diaphanes et souriantes, qui fleurissent depuis plus de quarante hivers. Elles sont cerclées de deux monocles retenus par de fragiles tuteurs. Cette prairie rousse prend racine sur une montagne de calcaire ; sur ses flancs jaillissent deux troncs.
Les deux bergers sont illuminés par une faible ampoule, alimentée par des panneaux solaires. Elle nous garde à demi de l’obscurité de dehors. Mon œil vagabonde sur le canevas de cette cabane. Elle ne s’étend que sur quelques mètres carrés, pas plus grande que la chambre jaune d’un Van Gogh : un lit une place, une petite cuisinière, un placard à vaisselle qui s’engouffre au fond dans le mur, et enfin une table à quelques pas du salvateur poêle à bois. Pour le moins rustique.
« J’ai marché pendant 15 jours, avec les brebis, les chiens et des bergers. C’est comme ça que j’ai mis le doigt dedans. »
Nous nous attablons. La chopine de bière et la chaleur du feu réchauffant cette première rencontre. Jules raconte entre deux bouchées comment il est tombé sur ce bout de montagne : « Avant, j’étais saisonnier. Je travaillais dans les champs. Avec l’argent, je voyageais. J’ai fait ça un bon bout de temps et j’en ai vu du pays ! À un moment, je suis revenu en France après un voyage à Madagascar. Mais il y avait quelque chose qui clochait. Ça ne m’allait plus, cette vie nomade, ça n’avait plus de sens de repartir pour fuir encore… J’étais un peu perdu, déprimé et je me suis retrouvé à squatter le canapé chez des potes. » Et de conclure en riant : « Ils n’en pouvaient plus de moi ! »
Marine fend le fromage, mon Opinel découpe le pain et Jules de continuer : « Mes amis étaient bergers et ils avaient une amie qui organisait une transhumance d’Avignon à Nyons. Elle les a appelés pour leur dire qu’il manquait des gens. Je peux te dire qu’ils étaient trop heureux de pouvoir me refourguer. Et voilà ! Je me suis levé du canapé. J’ai mis mes chaussures, j’ai pris mon couteau, et je suis parti. J’ai marché pendant 15 jours, avec les brebis, les chiens et des bergers. C’est comme ça que j’ai mis le doigt dedans. Quelques mois après, j’ai fait une formation. Ça a duré un an. Un stage en alpage et hop, j’ai récupéré mon premier chien. Tout ça, c’était il y a presque treize ans maintenant. Depuis, je n’ai quasiment jamais arrêté… »
Au seuil de la cabane, autour de quelques anecdotes, nous baillons notre fatigue, lourde d’avoir arpenté cette journée. Là, assis sur les marches, avec à ses pieds son fidèle Aliocha, tandis que le ciel commence à se couvrir, Jules raconte son parcours de berger.
[lire le deuxième volet : « Jules, berger : Revenir à une logique animale
»]
Photographies : Cyrille Choupas
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