Hors-Série : « Il y a une vraie demande de longs formats »

­


Rubrique ENGRENAGES — entretien inédit pour le site de Ballast

Nous inau­gu­rons aujourd’hui une nou­velle rubrique : ENGRENAGES — « dis­po­si­tif de trans­mis­sion d’un mou­ve­ment géné­ra­le­ment cir­cu­laire for­mé par plu­sieurs pièces qui s’en­grènent », en méca­nique. Elle don­ne­ra, au fil des mois, la parole à ceux que l’usage nomme, dans le camp de l’émancipation, les médias « indé­pen­dants » ou « alter­na­tifs » : autant de sites ou de revues qui nour­rissent, au quo­ti­dien, la pen­sée-pra­tique. Si les diver­gences sont à l’é­vi­dence nom­breuses, entre tous, n’en demeure pas moins un même désir d’en­di­guer les fameuses « eaux gla­cées du cal­cul égoïste » — par­tons de là. Et ouvrons le bal avec Hors-Série : le col­lec­tif, plu­ra­liste et fon­dé en juin 2014 dans le giron d’Arrêts sur Images, pro­pose des entre­tiens fil­més avec « de la vraie cri­tique dedans ». Plus de 5 000 abon­nés et 150 émis­sions, évo­quant tour à tour l’Union euro­péenne et le jazz, le mar­xisme noir et Daech, la por­no­gra­phie et le salaire à vie, l’é­co­lo­gie poli­tique et la peur du peuple. Alors que les débats télé­vi­sés nous assomment de rica­ne­ries et d’ap­plau­dis­se­ments, de paroles tron­quées et de pages de publi­ci­té, Hors-Série opte pour la sobrié­té et la durée : on écoute ou on regarde, en une ou plu­sieurs fois, on passe le balai ou prend des notes en même temps.


Il reste encore des gens pour s’offusquer que vous fas­siez payer vos conte­nus afin de rému­né­rer votre équipe : com­ment com­prendre ce débat récur­rent ?

Judith Bernard : On ne peut pas à la fois déplo­rer que les tra­vailleurs soient mal­trai­tés par le capi­ta­lisme et récla­mer de ses col­la­bo­ra­teurs qu’ils tra­vaillent gra­tui­te­ment ! Ce que nous fai­sons à Hors-Série pro­duit de la valeur, et comme toute pro­duc­tion de valeur, cela doit être rému­né­ré : c’est une ques­tion de cohé­rence poli­tique. Ceux qui s’of­fusquent du modèle payant sur Internet sont vic­times de l’illu­sion de la gra­tui­té ; rien n’est gra­tuit, sur Internet, et si ce n’est pas l’u­sa­ger qui paie, c’est l’an­non­ceur (qui n’a pas du tout les mêmes inté­rêts que l’u­sa­ger), ou bien l’u­sa­ger lui-même, « en nature », par la cap­ture de ses don­nées qui sont reven­dues au plus offrant, ou en mon­naie son­nante et tré­bu­chante, lors­qu’on sol­li­cite son aumône à inter­valles régu­liers… Nous avons pré­fé­ré for­ma­li­ser le modèle éco­no­mique en amont, de manière trans­pa­rente : notre seule res­source, ce sont les abon­ne­ments — il faut que les usa­gers s’ha­bi­tuent à rému­né­rer le tra­vail qui pro­duit une valeur conforme à leurs dési­rs —, évi­dem­ment à un tarif à la por­tée de toutes les bourses (3 € par mois, sans obli­ga­tion de renou­vel­le­ment ni de durée, ce n’est pas inabor­dable : il n’y a que la bar­rière psy­cho­lo­gique à sur­mon­ter). C’est la garan­tie de pou­voir durer dans le temps : lors­qu’un site repose sur le béné­vo­lat, il y a fort à parier que, tôt ou tard, les néces­si­tés maté­rielles contrain­dront ses auteurs à renon­cer à leur acti­vi­té mili­tante pour cher­cher leurs res­sources sur le mar­ché de l’emploi…

Hors-Série est une éma­na­tion d’Arrêt sur Images mais vous veillez, on l’imagine, à votre indé­pen­dance. Entre nous : existe-t-il néan­moins des bornes ?

« Ceux qui s’of­fusquent du modèle payant sur Internet sont vic­times de l’illu­sion de la gra­tui­té ; rien n’est gra­tuit, sur Internet. »

Judith Bernard : L’indépendance édi­to­riale est totale ; c’é­tait la condi­tion de départ, et elle était dési­rée de part et d’autre : nous vou­lions dis­po­ser d’une liber­té abso­lue dans le choix de nos invi­tés et de nos for­mats, et Daniel Schneidermann vou­lait la paix (ne pas être res­pon­sable juri­di­que­ment de nos conte­nus). Il n’y a donc jamais eu la moindre cen­sure ou auto­cen­sure. Et quand il est arri­vé que l’une ou l’autre de nos émis­sions déplaise au « vais­seau ami­ral », il pro­dui­sait de son côté des articles ou un pla­teau cri­tique sur notre tra­vail : le désac­cord était public, trans­pa­rent, et sou­mis à l’ap­pré­cia­tion de nos abon­nés com­muns. Ce n’est arri­vé qu’une fois, si ma mémoire est bonne.

Il n’est pas simple de défi­nir votre ligne, mais sans doute est-ce à des­sein ! « Critique », dites-vous, mais cela ne dit fina­le­ment pas grand-chose puisque la droite et l’extrême droite avancent elles aus­si sur le ter­rain « cri­tique ». Quel est le déno­mi­na­teur com­mun entre Amselle et Bouteldja, Rouillan et Delaume, Hazan et Bernier ?

Judith Bernard : Moi, je décri­rais Hors-Série comme un média d’é­man­ci­pa­tion anti­ca­pi­ta­liste — mais c’est une des­crip­tion qui ne convien­dra pas for­cé­ment à l’en­semble de l’é­quipe. Il y a de l’é­clec­tisme dans cette équipe, et il me semble que c’est une ver­tu : ça res­pire, il y a des cou­rants d’air, on échappe au confi­ne­ment d’une exces­sive homo­gé­néï­té idéo­lo­gique.

Manuel Cervera-Marzal : Il y a bien sûr une ligne, comme par­tout, mais elle n’est pas expli­ci­te­ment défi­nie. Elle se trace d’é­mis­sion en émis­sion, à mesure qu’on avance, comme le mar­cheur d’Antonio Machado1« Voyageur, le che­min
C’est les traces de tes pas
C’est tout ; voya­geur,
il n’y a pas de che­min,
Le che­min se fait en mar­chant »
.

Laura Raim : C’est évident que nous sommes tous « de gauche », dans le sens de « à gauche du PS ». On a envie de don­ner la parole et de faire dia­lo­guer indi­rec­te­ment les repré­sen­tants des dif­fé­rents cou­rants qui coexistent plus ou moins paci­fi­que­ment dans le champ de la gauche radi­cale — un peu comme ce que fait Ballast, fina­le­ment. Cette diver­si­té reflète aus­si nos propres dépla­ce­ments, explo­ra­tions idéo­lo­giques et théo­riques. Par exemple, en ce qui me concerne, mais j’ai l’im­pres­sion que la remarque pour­rait s’ap­pli­quer à Judith aus­si, je suis plus sen­sible qu’a­vant à la ques­tion raciale et post­co­lo­niale ; je me rends compte que c’é­tait un point aveugle de ma poli­ti­sa­tion, qui s’é­tait sur­tout éla­bo­rée autour de la cri­tique du néo­li­bé­ra­lisme, de la construc­tion euro­péenne et de la finan­cia­ri­sa­tion de l’é­co­no­mie.

Comment conce­vez-vous le débat d’idées ? Vous avez récem­ment don­né la parole à Marcel Gauchet, tenu en géné­ral pour un adver­saire de la gauche radi­cale, dans le cadre d’un échange vou­lu comme contra­dic­toire. Il y eut aus­si Jean Bricmont, sou­tien de l’UPR, et deux ou trois remous… Nombre de mili­tants estiment que tendre un micro, c’est rati­fier…

Judith Bernard : Tendre un micro, ce n’est « rati­fier » que si l’in­ter­vie­weur s’in­ter­dit toute forme de cri­tique. Le prin­cipe, quand on reçoit quel­qu’un avec qui on n’est pas d’ac­cord, c’est de lui oppo­ser de la contra­dic­tion — mais l’exer­cice est redou­ta­ble­ment dif­fi­cile, parce que le dis­po­si­tif de l’in­vi­ta­tion inter­dit d’al­ler trop loin dans l’op­po­si­tion (on ne reçoit pas quel­qu’un pour lui en mettre plein la figure ; les règles de la cor­rec­tion obligent l’in­ter­vie­weur à ne pas trop relan­cer un point de désac­cord une fois qu’un pre­mier set a été joué…). Bref : tout ceci m’a­mène à consi­dé­rer désor­mais que le débat d’i­dées est une forme très ris­quée, que je sou­haite raré­fier sur Hors-Série. Mais, là encore, nous ne sommes pas tous sur la même ligne.

Manuel Cervera-Marzal : L’émission avec Marcel Gauchet n’é­tait peut-être pas un franc suc­cès. Mais, à mes yeux, il était impor­tant d’es­sayer. Dans neuf cas sur dix, les gau­chistes sont en ter­rain hos­tile : on les invite sur des pla­teaux (radio ou télé) où ils sont mino­ri­taires, mal­me­nés, inter­rom­pus, cari­ca­tu­rés, pres­sés par le temps et ver­ba­le­ment agres­sés. J’ai pen­sé qu’il était inté­res­sant d’in­ver­ser la donne, au moins une fois, à titre expé­ri­men­tal : invi­tons chez nous un émi­nent repré­sen­tant de la pen­sée domi­nante. Et rece­vons-le avec le res­pect auquel ont rare­ment droit les gau­chistes qui se rendent dans les grands médias. Respecter une per­sonne ne signi­fie pas adhé­rer à ses idées. Mon inten­tion n’é­tait évi­dem­ment pas de rati­fier la pen­sée de Marcel Gauchet ; d’ailleurs, per­sonne ne m’a accu­sé de cela. Le prin­ci­pal reproche est que l’é­mis­sion était peu sti­mu­lante intel­lec­tuel­le­ment. La règle de bien­séance m’a empê­ché d’al­ler aus­si loin que je l’au­rais vou­lu dans la cri­tique de mon invi­té. La pro­chaine fois — si pro­chaine fois il y a ! — que j’in­vite un « adver­saire », comme vous dites, j’in­vi­te­rai aus­si un « ami ». Ainsi, nous serons trois sur le pla­teau, et je n’au­rai pas à assu­mer deux rôles contra­dic­toires : celui d’hôte et celui de cri­tique.

D’aucuns ont pu, par le pas­sé, vous repro­cher le manque de femmes par­mi vos invi­tés. C’est un pro­blème récur­rent, auquel il nous arrive d’ailleurs de faire face : pesan­teurs sociales et édi­to­riales obligent, il s’avère par­fois dif­fi­cile de trou­ver des voix non-mas­cu­lines sur les sujets que nous abor­dons. Comment, aujourd’hui, gérez-vous cette ques­tion ?

« J’ai tou­jours consi­dé­ré que nous n’é­tions pas que des pré­sen­ta­trices qui ser­vaient sur un pla­teau la pen­sée de l’in­vi­té. »

Judith Bernard : Avec tou­jours le même embar­ras : 90 % des livres que nous rece­vons et lisons sont écrits par des hommes, et sti­mulent notre gour­man­dise et notre appé­tit de les rece­voir. Recevoir des femmes sup­pose un volon­ta­risme très déter­mi­né : il faut nager à contre-cou­rant des struc­tures de la pro­duc­tion théo­rique et artis­tique. Cela sup­pose plus de temps et d’éner­gie, les­quels ne sont pas une res­source infi­nie. Mais on sait qu’on ne doit pas lâcher sur cette vigi­lance-là, et qu’il faut encore qu’on s’a­mé­liore.

Manuel Cervera-Marzal : On ne fera jamais assez d’ef­forts en ce sens. Et les causes struc­tu­relles, que cha­cun connaît et com­prend, ne doivent en aucun cas nous déchar­ger de notre res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle. En plus de ce que men­tionne Judith, je suis confron­té à une autre dif­fi­cul­té : tous les hommes que j’ai invi­tés ont répon­du par l’af­fir­ma­tive, alors que la moi­tié des femmes que je contacte déclinent l’in­vi­ta­tion à Hors-Série.

Murielle Joudet : Je suis très expo­sée à cette ques­tion, car le milieu du ciné­ma et de la cri­tique est fina­le­ment très mas­cu­lin. Il serait de mau­vaise foi de dire qu’il n’y a pas de cri­tiques ou de cinéastes femmes ; mais une autre ques­tion entre en col­li­sion avec celle de la pari­té : celle de mes goûts. Il y a beau­coup de cinéastes, femmes et hommes, que je n’in­vite pas parce que je n’aime pas assez leur tra­vail. Et, évi­dem­ment, cela réduit encore un peu plus le nombre de femmes que je pour­rais invi­ter. Concernant l’é­di­tion ciné­ma, très peu d’es­sais sont écrits par des femmes — un peu plus du côté des publi­ca­tions uni­ver­si­taires. Par ailleurs, j’ai tou­jours consi­dé­ré que nous n’é­tions pas que des pré­sen­ta­trices qui ser­vaient sur un pla­teau la pen­sée de l’in­vi­té : les émis­sions parlent d’elles-mêmes. Il y a tou­jours de notre côté de la pen­sée, de la contra­dic­tion, et énor­mé­ment de tra­vail. Je pense sin­cè­re­ment que Hors-Série règle en par­tie le pro­blème en don­nant autant de consis­tance aux termes de pré­sen­ta­trice et de pré­sen­ta­teur. Ceci dit, je suis très consciente qu’on pour­rait cer­tai­ne­ment en faire plus, moi la pre­mière. Comme Manuel, je suis aus­si confron­tée au pro­blème des désis­te­ments de la part de cer­taines femmes… Un exemple par­mi d’autres : une uni­ver­si­taire me disait qu’elle avait besoin de « révi­ser » son livre avant d’ac­cep­ter, puis elle n’a plus don­né de nou­velles. Ça ne m’est jamais arri­vé avec les hommes, qui viennent volon­tiers par­ler de livres qu’ils ont écrits il y a des années. Comme si cette invi­tée se sen­tait inca­pable d’a­voir une conver­sa­tion sur un sujet sur lequel elle est pour­tant experte. C’est un pro­blème glo­bal, qui prend des formes très sub­tiles et inté­rio­ri­sées. Moi-même, j’ai d’a­bord refu­sé de pré­sen­ter « Dans le film » : je ne m’en sen­tais abso­lu­ment pas capable, mais Judith et Raphaël ont été très convain­cants, et je les en remer­cie.

Visuel de Hors-Série à l’oc­ca­sion de leurs 5 000 abon­nés (2017)

Vous êtes sept, dans l’équipe, avec dif­fé­rents « postes », dif­fé­rentes rubriques. Chacun.e est-il auto­nome ou vous concer­tez-vous régu­liè­re­ment afin de prendre les déci­sions en com­mun ?

Manuel Cervera-Marzal : On se voit tous les deux mois en équipe. C’est l’oc­ca­sion de faire le point sur les émis­sions pas­sées, de réflé­chir aux pro­chaines, de confron­ter nos envies et nos idées — et sur­tout de se retrou­ver autour d’un bon dîner !

Judith Bernard : Le contrat de départ, c’est de s’en remettre au désir de chaque inter­vie­weur pour che­mi­ner vers les invi­ta­tions qui l’ins­pirent — il m’im­por­tait beau­coup de m’ap­puyer sur le désir des membres de l’é­quipe pour construire un média où cha­cun puisse s’é­pa­nouir. Mais il faut évi­dem­ment de la concer­ta­tion, car cer­taines invi­ta­tions sont sus­cep­tibles de déplaire à une par­tie de l’é­quipe : de mon côté, j’é­tais très défa­vo­rable à ce qu’on reçoive Marcel Gauchet, par exemple, parce que je me méfiais d’un dis­po­si­tif contrai­gnant où une contra­dic­tion forte serait impos­sible. Dans ces cas-là, on dis­cute en équipe (à l’oc­ca­sion d’un de ces ren­dez-vous évo­qués par Manuel), et c’est la majo­ri­té qui s’im­pose. Et, dans tous les cas, il faut que le désir d’in­vi­ta­tion soit par­ta­gé par le réa­li­sa­teur (Raphaël) : à chaque fois, c’est lui va pas­ser sa semaine à mon­ter, mixer, post-pro­duire toute l’é­mis­sion ; le désir du seul inter­vie­weur ne peut suf­fire, et cha­cun est donc ame­né à pro­po­ser à Raphaël ses pro­jets d’in­vi­ta­tion en amont, pour s’as­su­rer que le désir soit par­ta­gé. Il arrive aus­si que les dési­rs d’in­vi­ta­tion émanent de Raphaël, qui les sou­met aux membres de l’é­quipe jus­qu’à ce qu’ils trouvent pre­neur… ou pas.

Laura Raim : On a la chance d’a­voir une direc­trice de la publi­ca­tion — Judith — qui s’ef­force de vrai­ment appli­quer les prin­cipes démo­cra­tiques et éga­li­taires qui sous-tendent son enga­ge­ment poli­tique par ailleurs (ate­liers consti­tuants, tirage au sort…). Bien qu’elle soit juri­di­que­ment en posi­tion d’im­po­ser ses pré­fé­rences ou de mettre son veto à tel ou tel invi­té qui lui déplaît, elle nous laisse tou­jours suivre notre désir dans nos rubriques res­pec­tives, sans se pri­ver d’ex­pri­mer ses réserves quand elle en a, bien sûr. C’est excep­tion­nel d’a­voir une telle liber­té. Ceci ne signi­fie pas pour autant que toutes les déci­sions soient prises de manière « hori­zon­ta­liste » et col­lec­tive. Du fait que Judith et Raphaël sont à l’o­ri­gine du pro­jet, et du fait aus­si que Hors-Série repré­sente le tra­vail prin­ci­pal de Raphaël, en pra­tique ce sont eux qui dirigent le site et prennent les grandes déci­sions stra­té­giques : créer une nou­velle émis­sion ou un nou­veau for­mat, recru­ter une nou­velle jour­na­liste, etc.

On vous sent tiraillés entre désir de péda­go­gie et exi­gence théo­rique : com­ment construire cette voie, com­ment s’adresser à tous quand tous n’ont pas les clés ?

« Les véri­tés les plus pro­fondes se laissent énon­cer de façon assez simple, presque banale. »

Manuel Cervera-Marzal : En pra­tique, je suis rare­ment confron­té à ce tiraille­ment. Les véri­tés les plus pro­fondes se laissent énon­cer de façon assez simple, presque banale. Qu’une idée soit com­plexe n’empêche pas de l’ex­pri­mer avec clar­té. Les ensei­gnants qui ont le plus mar­qué mon par­cours étaient tous de fins péda­gogues et de puis­sants théo­ri­ciens.

Judith Bernard : De mon côté, je mise beau­coup sur la pas­sion pour embar­quer des inter­nautes pas for­cé­ment aguer­ris aux enjeux théo­riques : le fait de témoi­gner de manière vivante du plai­sir qu’on a pris à lire un ouvrage, d’ex­pri­mer d’une manière assez expli­cite les effets que le livre a pu pro­duire sur soi, me paraît un gage de vul­ga­ri­sa­tion. C’était le pari que j’a­vais fait, il y a plu­sieurs années main­te­nant, en rece­vant Frédéric Lordon pour un ouvrage qui n’a­vait abso­lu­ment pas voca­tion à tou­cher un public large (Capitalisme, désir et ser­vi­tude — Marx et Spinoza). J’ai « mis en scène », pen­dant l’en­tre­tien, ce que ce texte me fai­sait ; ce dont il par­lait, je l’ai mimé, sur moi — (je me revois mimant l’angle Alpha sur mon propre corps, avec un geste dési­gnant mes entrailles). Et c’est le « Dans le texte » qui a été le plus copieu­se­ment pira­té, le plus mas­si­ve­ment vu — avec des gens qui m’a­bordent encore pour me dire que cette émis­sion ou ce texte a « chan­gé leur vie ». De ce point de vue, j’es­time que la sub­jec­ti­vi­té et la sin­cé­ri­té de l’in­ter­vie­weur consti­tuent une pas­se­relle déci­sive pour emme­ner les inter­nautes vers des expé­riences théo­riques qu’ils ne feraient peut-être pas sans ce tra­vail d’in­ter­mé­dia­tion.

Laura Raim : Je suis bien obli­gée de consta­ter que je n’ar­rive pas tou­jours à rendre acces­sibles cer­taines pen­sées, que cer­taines émis­sions sont tout sim­ple­ment plus « grand public » que d’autres, et que toutes mes émis­sions ne plaisent pas aux mêmes abon­nés.

Murielle Joudet : C’est une ques­tion qui se rejoue à chaque émis­sion : est-ce qu’on a réus­si à faire pas­ser quelque chose ? Surtout que, la plu­part du temps, on ne sait pas si notre invi­té sera à l’aise à l’o­ral, s’il sera lui-même clair, géné­reux et péda­go­gique. C’est très stres­sant de débar­quer sur le pla­teau sans savoir cela à l’a­vance. Surtout que la gram­maire télé­vi­suelle ne sera pas là pour lis­ser, polir, hachu­rer la parole de cet invi­té. Évidemment, nos ques­tions et le tra­vail de mon­tage sont essen­tiels, mais ils ne peuvent pas tout. En ciné­ma, il y a beau­coup d’exi­gences, de reproches, parce que le ciné­ma est quelque chose qu’on par­tage tous de façon très évi­dente ; tout le monde parle de ciné­ma, tout le monde a un avis sur les films et c’est très beau, mais, du coup, une parole experte peut appa­raître comme agres­sive.

Michelle Zancarini-Fournel et Manuel Cervera-Marzal, avril 2017

Une des cri­tiques faite aux médias mains­tream est que l’on y voit tou­jours les mêmes têtes. Faut-il, au sein d’un média alter­na­tif, tout faire — c’est-à-dire cher­cher les incon­nus, les oubliés, les ama­teurs, les asso­cia­tifs, les uni­ver­si­taires sans expo­si­tion — pour sor­tir de cette ornière ou, au contraire, tis­ser des liens afin de se ren­for­cer, de faire com­mu­nau­té, quitte à invi­ter les « bons clients » déjà par­tout invi­tés ? 

Manuel Cervera-Marzal : La majo­ri­té de mes invi­tés sont habi­tués à prendre la parole en public ou face à une camé­ra. En un sens, ils sont « connus » (dans les milieux mili­tants et/ou aca­dé­miques), et pour­tant ils sont glo­ba­le­ment peu connus du grand public. Mon but est de don­ner à entendre des idées inau­dibles, plus que de don­ner à voir des visages incon­nus. Ceci dit, quand je peux conci­lier les deux, je ne m’en prive pas ! Et quand on invite un bon client, il est cer­tain que nous res­pec­tons une règle du champ média­tique. Mais cette règle n’est ni la seule ni la prin­ci­pale rai­son qui nous pousse à invi­ter la per­sonne en ques­tion. La per­ti­nence de son pro­pos compte autant que sa noto­rié­té.

Judith Bernard : Si j’in­vite Lordon et Friot, ce n’est pas parce qu’ils sont « bons clients » ! Ce sont des pen­seurs majeurs de notre époque ; ils forment les piliers de l’ap­pa­reil théo­rique de l’al­ter­na­tive — il serait absurde de se pri­ver d’eux alors qu’ils struc­turent ma manière de com­prendre le monde et d’en pen­ser un autre ! Qu’ils soient, par ailleurs, de bons clients repré­sente un atout consi­dé­rable : pour la dif­fu­sion de leur pen­sée, évi­dem­ment, et pour la via­bi­li­té du site, qui enre­gistre de belles ren­trées d’a­bon­ne­ments à l’oc­ca­sion de leurs pas­sages — de tels suc­cès per­mettent de s’of­frir régu­liè­re­ment le risque d’en­tre­tiens plus confi­den­tiels, avec des per­son­na­li­tés moins repé­rées. C’est un équi­libre très pré­cieux.

Laura Raim : La logique du « bon client » joue par­ti­cu­liè­re­ment dans le for­mat du long entre­tien fil­mé. Autant, dans un entre­tien écrit, c’est pos­sible et cou­rant de lais­ser l’in­ter­viewé répondre par mail et donc prendre le temps de trou­ver la bonne for­mu­la­tion, autant on ne peut pas « tri­cher » face à la camé­ra. Parler une heure de manière vivante, pré­cise et per­cu­tante est extrê­me­ment dif­fi­cile. Ceux qui y arrivent le mieux sont sou­vent des supers profs qui ont l’ha­bi­tude de tenir une classe en haleine. De fait, on reçoit aus­si des pen­seurs qui sont moins à l’aise. On mise alors sur la bonne volon­té des abon­nés qui sau­ront appré­cier l’in­té­rêt intel­lec­tuel de l’in­vi­té ; et aus­si, par­fois, sur les com­pé­tences de mon­teur de Raphaël si cer­tains pas­sages sont vrai­ment trop confus — mais c’est rare.

Un nou­veau média, Le Média, est en train de voir le jour afin, disent-ils, de por­ter une voix jour­na­lis­tique enga­gée et acces­sible, dans les cercles plus ou moins proches de la France insou­mise. Comment l’appréhendez-vous ?

« Vouloir à tout prix deve­nir un média de masse, c’est cou­rir le risque d’en rabattre beau­coup sur la puis­sance sub­ver­sive des dis­cours qu’on pour­ra por­ter… »

Manuel Cervera-Marzal : La tri­bune parue dans Le Monde, qui fait office de mani­feste, a beau­coup pour plaire (indé­pen­dance finan­cière, gou­ver­nance par­ti­ci­pa­tive, refus de la fausse neu­tra­li­té, enga­ge­ment fémi­niste et éco­lo­giste reven­di­qué, etc). Mais il est dif­fi­cile de juger, alors que l’a­ven­ture ne com­men­ce­ra qu’en jan­vier pro­chain. J’ai par­fois le sen­ti­ment que, dans notre camp, cer­tains applau­dissent la créa­tion de ce média tout en espé­rant secrè­te­ment son échec. Je trouve cela dom­mage. L’espace des médias alter­na­tifs n’est pas un espace clos dans lequel nous devrions nous battre pour arra­cher une par­celle à notre voi­sin. C’est un espace qui a voca­tion à s’é­lar­gir, sur­tout aujourd’­hui. En tant que membre de Hors-Série, je suis ravi qu’existent Ballast, Regards, StreetPress, Mediapart, Arrêt sur Images, Contretemps, Révolution per­ma­nente, Terrains de Luttes, Lundi matin, Radio Parleur, mille autres que j’ou­blie (déso­lé !), et bien­tôt Le Média. Voir des ini­tia­tives fleu­rir me ravit. Je le dis d’au­tant plus fran­che­ment que je ne suis pas un Insoumis.

Judith Bernard : On attend de voir, bien sûr. Ma pré­oc­cu­pa­tion du moment porte sur plu­sieurs aspects : je m’in­quiète un peu de l’o­pa­ci­té et du déni entre­te­nus autour de la nature réelle du pro­jet. À l’é­vi­dence, c’est un média qui s’ap­puie — à l’heure actuelle — sur les réseaux et les res­sources de la France insou­mise (ce qui n’a rien de répré­hen­sible en soi). Mais alors pour­quoi ne pas l’as­su­mer ? La manière dont Sophia Chikirou s’é­ver­tue à cla­mer par­tout que « Non, ce n’est pas le média de Mélenchon » (sachant qu’elle-même a été la char­gée de com­mu­ni­ca­tion de Mélenchon), en se tar­guant d’a­voir obte­nu les signa­tures d’un Poutou ou d’une Filipetti pour prou­ver que, déci­dé­ment, « Ce n’est pas le média de la France insou­mise », me paraît rele­ver d’une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion un peu trop décla­ma­toire pour être trans­pa­rente. Le déni sur les médias alter­na­tifs qui ont pré­pa­ré la voie à ce type de pro­jet est éga­le­ment pré­oc­cu­pant : Rossigneux affir­mant que sur ce cré­neau (huma­niste, pro­gres­siste, fémi­niste, anti­ra­ciste, éco­lo­giste), il n’y a « Rien » (aucun média) — avant de rec­ti­fier « Il n’y a rien d’au­dio­vi­suel » (c’est tou­jours aus­si faux) —, révèle des formes d’i­gno­rance (dans les deux sens du terme) assez pré­ju­di­ciables à la qua­li­té de leur pro­jet. Il n’y a certes pas de média de masse. Mais alors c’est un autre type de pré­oc­cu­pa­tion qui me vient : vou­loir à tout prix deve­nir un média de masse, c’est cou­rir le risque d’en rabattre beau­coup sur la puis­sance sub­ver­sive des dis­cours qu’on pour­ra por­ter… Il est bien de vou­loir mas­si­fier son audience ; mais si c’est au prix d’y perdre toute puis­sance cri­tique, il n’est pas cer­tain qu’une alter­na­tive sérieuse pour­ra s’y éla­bo­rer.

Laura Raim : J’attends de voir avant de juger. Je n’ai rien contre le prin­cipe d’un média asso­cié à la France insou­mise ; au contraire, ça peut être une démarche très posi­tive. Mais je ne com­prends pas toutes les contor­sions actuelles pour nier les liens avec le mou­ve­ment de Mélenchon.

Mathilde Larrère et Laura Raim, mai 2016

La mode des vidéos YouTube, même liées aux sciences humaines ou dures, est au décou­page effré­né, aux « cuts », aux inserts « déca­lés » et aux vannes : vous assu­mez la durée, la sobrié­té et les plans longs, le fait de ne pas cou­per la parole…

Manuel Cervera-Marzal : Les vidéos YouTube courtes ne sont pas notre cré­neau. Pas parce que nous y sommes oppo­sés, mais sim­ple­ment parce que nous ne pou­vons pas tout faire. Il y a un par­tage des tâches. Usul et Osons Causer sont brillants dans leur domaine, et je suis ravi de voir leurs visages sur mon mur Facebook plu­tôt que celui de Norman ou de Dieudonné. Quant à nous, ce qu’on sait faire et ce qu’on aime faire, ce sont des émis­sions longues, où on écoute l’in­vi­té, on prend le temps de dis­cu­ter, on laisse la pen­sée s’é­ga­rer et digres­ser.

Judith Bernard : Le désir de Hors-Série nous est venu de nos propres frus­tra­tions vis-à-vis des for­mats télé­vi­suels, et de l’ha­bi­tude que nous avions prise de vision­ner des confé­rences qui traî­naient sur Internet : de longs for­mats, avec une qua­li­té d’i­mage par­fois désas­treuse, mais un pro­pos assez cap­ti­vant pour que nous res­tions scot­chés devant l’or­di. Il y a une vraie demande de longs for­mats, même si elle est moins mas­sive que la demande pour les petits for­mats « buz­zants » (que nous uti­li­sons aus­si en fai­sant cir­cu­ler de brefs extraits de nos entre­tiens). Le fait que, dans le registre de l’é­crit, ce soit aujourd’­hui Le Monde diplo­ma­tique qui affiche une san­té inso­lente, avec des ventes qui vont aug­men­tant depuis des années, est un indi­ca­teur inté­res­sant : là aus­si, ce sont des longs for­mats, des articles très fouillés, et por­teurs d’une vision du monde clai­re­ment située à gauche. Nous sommes mani­fes­te­ment un cer­tain nombre d’u­sa­gers des médias à avoir envie qu’on nous traite autre­ment qu’en vou­lant nous décé­ré­brer !


ENGRENAGES — « dis­po­si­tif de trans­mis­sion d’un mou­ve­ment géné­ra­le­ment cir­cu­laire for­mé par plu­sieurs pièces qui s’engrènent », en méca­nique. Cette rubrique don­ne­ra, au fil des mois, la parole à ceux que l’usage nomme, dans le camp de l’émancipation, l’é­di­tion et les médias « indé­pen­dants » ou « alter­na­tifs » : autant de sites, de revues et de mai­sons d’é­di­tion qui nour­rissent la pen­sée-pra­tique. Si leurs diver­gences sont à l’évidence nom­breuses, reste un même désir d’endiguer les fameuses « eaux gla­cées du cal­cul égoïste » : par­tons de là.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Judith Bernard : « Armer le spec­ta­teur d’une pen­sée en mou­ve­ment », novembre 2016
☰ Lire noter entre­tien avec Frédéric Lordon : « L’internationalisme réel, c’est l’organisation de la conta­gion », juillet 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Osons Causer : « On est à la fin de la vague néo­li­bé­rale », mai 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Manuel Cervera-Marzal : « Travail manuel et réflexion vont de pair », mars 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Usul : « Réinventer le mili­tan­tisme », février 2016
☰ Lire noter entre­tien avec Bernard Friot : « Nous n’avons besoin ni d’employeurs, ni d’actionnaires pour pro­duire », sep­tembre 2015

NOTES   [ + ]

1.« Voyageur, le che­min
C’est les traces de tes pas
C’est tout ; voya­geur,
il n’y a pas de che­min,
Le che­min se fait en mar­chant »
Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.