Judith Bernard : « Armer le spectateur d’une pensée en mouvement »


Entretien inédit pour le site de Ballast

L’ancienne chro­ni­queuse pour Arrêt sur image anime depuis deux ans le site d’entretiens fil­més Hors-Série, dont l’ambition est, au fil de ses inter­ve­nants, de « s’aventurer un peu hors des sen­tiers bat­tus de la par­lotte cultu­reuse ». Et Judith Bernard de conti­nuer à mettre en scène, jouer, mili­ter — pour la VIe République ou le tirage au sort —, ensei­gner au lycée. Sa der­nière pièce de théâtre, Amargi !, ins­pi­rée des tra­vaux des éco­no­mistes André Orlean et David Graeber, du socio­logue Bernard Friot et du phi­lo­sophe Frédéric Lordon, s’attache à nous faire com­prendre les méca­nismes absurdes de la créa­tion moné­taire comme de la dette, et pro­pose une issue de secours. C’est après avoir vu cette œuvre, joyeuse et qui jamais ne tra­hit l’exigence intel­lec­tuelle de ses ins­pi­ra­teurs, que nous sommes accueillis chez l’auteure, entre masques de la com­me­dia dell’arte et livres d’économie poli­tique.


La mon­naie, la dette et l’emploi. Comment jon­gler, sur scène, entre acces­si­bi­li­té et jus­tesse du pro­pos ?

C’est la ques­tion de la mesure, c’est-à-dire : jusqu’où vais-je dans la vul­ga­ri­sa­tion ? Mon repère est la réac­tion des pre­miers récep­teurs de ma pro­po­si­tion : les acteurs, pen­dant les répé­ti­tions. On y éva­lue au fur et à mesure le degré d’accessibilité du spec­tacle. Si la majo­ri­té des acteurs se révoltent devant la den­si­té du pro­pos et son carac­tère trop tech­nique, comme cela s’est pro­duit au début du pro­ces­sus, c’est que je suis encore trop du côté des pro­duc­teurs de concepts, et pas encore assez du côté des acteurs et du public. Ils ont rai­son de se révol­ter : il faut écrire pour eux et pour les spec­ta­teurs. Par la refor­mu­la­tion, la réécri­ture, petit à petit, on trace une voie moyenne, avec un pro­pos éven­tuel­le­ment dif­fi­cile mais jouable, sans pour autant tra­hir la pen­sée des auteurs qui m’inspirent — et donc la cause que je sou­haite ser­vir. Les outils cri­tiques doivent être certes dif­fu­sés, mais en conser­vant leur vigueur et leur tran­chant, sans les éli­mer par la vul­ga­ri­sa­tion.

De quelle manière for­mer une troupe sur ces sujets, sans avoir besoin de les recru­ter à la Toulouse School of Economics ?

« Le concept d’Amargi per­met de se figu­rer un monde dans lequel nous ne serions pas cou­pables de notre endet­te­ment et de notre pau­vre­té. »

Il n’y a pas de sélec­tion des acteurs par la for­ma­tion théo­rique sur les matières éco­no­miques ! Les par­cours sont dis­pa­rates, avec une vraie hété­ro­gé­néi­té. Le seul cri­tère est d’accepter de por­ter un spec­tacle pareil, sans sub­ven­tions publiques, dans un théâtre pri­vé, en misant uni­que­ment sur les joies que la pièce pour­ra pro­cu­rer au spec­ta­teur. Ce n’est pas mal, alors, d’avoir des acteurs poli­ti­que­ment situés, conscien­ti­sés ; cela les aide à accep­ter l’aridité du pro­pos et à se sou­ve­nir du fait qu’il existe une cause por­tée au-delà du spec­tacle. Mais tous les acteurs ne sont pas éga­le­ment poli­ti­sés : il y en a qui sont là parce qu’ils sont his­to­ri­que­ment liés à la com­pa­gnie depuis plu­sieurs spec­tacles, parce que c’est agréable de tra­vailler ensemble, parce qu’ils aiment le type d’aventure que je pro­pose, même s’ils ne sont pas poli­ti­que­ment en adé­qua­tion totale avec mon dis­cours.

Vous repre­nez comme titre de la pièce un concept méso­po­ta­mien vieux de plu­sieurs siècles, décrit par David Graeber dans son ouvrage Dette, 5 000 ans d’histoire. En quoi ce concept est-il d’actualité ?

« Amargi ! » est un concept pré­le­vé dans la civi­li­sa­tion sumé­rienne en Mésopotamie, 2 000 ans avant notre ère. Le mot veut dire à la fois « liber­té », « retour chez la mère » et « annu­la­tion de toutes les dettes ». Il per­met d’envisager cette opé­ra­tion — l’annulation des dettes — non comme un pro­dige ayant lieu une fois dans l’histoire de la civi­li­sa­tion, mais comme une ins­ti­tu­tion ritua­li­sée. Les rois méso­po­ta­miens annu­laient régu­liè­re­ment la tota­li­té des dettes de la tota­li­té des agents éco­no­miques ; ils avaient obser­vé que c’était un très bon régu­la­teur pour évi­ter les crises sociales. Leur modèle éco­no­mique, fon­dé sur une mon­naie scrip­tu­rale qui géné­rait du cré­dit et de la dette, pro­dui­sait méca­ni­que­ment l’enrichissement des riches et l’appauvrissement des pauvres. Cette inéga­li­té crois­sante, jadis comme aujourd’hui, est un fac­teur de crise sociale sus­cep­tible de pro­duire des vio­lences — ce que le roi évi­tait en annu­lant la tota­li­té des dettes. Dans notre civi­li­sa­tion actuelle, han­tée par la culpa­bi­li­té indi­vi­duelle et col­lec­tive de la dette, on croit évident que si tu es pauvre, c’est de ta faute, que si tu es endet­té, c’est que tu ne sais pas tenir ton bud­get. Le concept d’Amargi fait un bien fou à nos ima­gi­naires et à nos esprits ; il nous libère de cette culpa­bi­li­té. Cette culpa­bi­li­sa­tion a bien sûr à voir avec le déve­lop­pe­ment des dif­fé­rents mono­théismes fon­da­teurs de notre culture, qui ont for­gé l’idée d’un péché ori­gi­nel, d’une faute que l’on doit expier, payer. Face à ça, le concept d’Amargi per­met de se figu­rer un monde dans lequel nous ne serions pas cou­pables de notre endet­te­ment et de notre pau­vre­té. Comme nous n’en sommes pas cou­pables, nous n’avons pas for­cé­ment à payer, ni à être punis pour ne pas avoir pu payer.

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Par Stéphane Burlot

Pour répondre aux pro­blé­ma­tiques actuelles liées à la dette et à l’emploi, vous pro­po­sez dans votre 3e par­tie le Salaire à vie de Bernard Friot. Pourquoi le choix de se fer­mer sur une seule pro­po­si­tion plu­tôt que de pré­sen­ter un éven­tail d’alternatives ?

Le Salaire à vie a de nom­breux mérites, notam­ment de régler des tas de pro­blèmes explo­rés dans mon pré­cé­dent spec­tacle, Bienvenue dans l’angle Alpha — qui était une adap­ta­tion de Capitalisme, désir et ser­vi­tude de Frédéric Lordon, sur l’aliénation dans le sala­riat. Ce modèle de Bernard Friot est une alter­na­tive très sérieuse et robuste à cette alié­na­tion, puisque nous ne sommes plus assu­jet­tis à l’emploi et ne sommes dès lors plus esclaves de l’employeur : un hori­zon très éman­ci­pa­teur… Aussi, le Salaire à vie est une tac­tique de sor­tie radi­cale du capi­ta­lisme, qui nous libère du cré­dit à inté­rêt et de la dette — soit l’ensemble des pro­blèmes aux­quels j’ai consa­cré les trois der­nières années de ma vie dans dif­fé­rents spec­tacles. Mais ça ne ferme pas vrai­ment des portes puisqu’on signale, dans le dia­logue, que c’est une hypo­thèse par­mi d’autres. Il y avait deux autres options pos­sibles pour finir le spec­tacle : esquis­ser plu­sieurs modèles, ce qui était une solu­tion scé­nique assez indi­geste parce que le spec­tacle dure déjà 1h20 (et ça vou­lait dire une heure de plus : je ne suis pas sûre que les spec­ta­teurs en seraient sor­tis avec autant de joie) ; ne pas pro­po­ser de solu­tion du tout, en se can­ton­nant au diag­nos­tic, ce qui cor­res­pond à la ten­dance contem­po­raine des œuvres esthé­tiques, que ce soit au ciné­ma ou au théâtre, dans les­quelles on pro­pose des fins « ouvertes»… C’est bien plus confor­table. On y expose copieu­se­ment les pro­blé­ma­tiques dans les­quelles nous sommes tota­le­ment enli­sés, pour ensuite lais­ser au spec­ta­teur le soin de trou­ver lui-même les solu­tions, les clés — ce qu’il a rare­ment le cou­rage de faire tout seul. Il m’importe de don­ner à voir une alter­na­tive, de faire image, de nour­rir l’imagination avec un autre monde pos­sible. J’insiste sur ce point car je reste extrê­me­ment fidèle à la pen­sée de Frédéric Lordon, qui sou­ligne l’importance des images pour confi­gu­rer nos dyna­miques pas­sion­nelles, nos affects. Je pense qu’on désire mieux un autre monde pos­sible après l’avoir envi­sa­gé, c’est-à-dire aper­çu dans une image. En créant ce désir-là, j’arme mieux la lutte contre le modèle dans lequel nous sommes tous pié­gés actuel­le­ment.

Formellement, il y a dans votre mise en scène des élé­ments du Théâtre de l’opprimé, avec la parole don­née à ceux qui souffrent du sys­tème moné­taire et de la dette…

« Je pense qu’on désire mieux un autre monde pos­sible après l’avoir envi­sa­gé, c’est-à-dire aper­çu dans une image. En créant ce désir-là, j’arme mieux la lutte. »

Augusto Boal est ma pre­mière école, au sens livresque, puisque je n’ai pas pra­ti­qué à pro­pre­ment par­ler le Théâtre de l’opprimé. Mais je l’ai beau­coup lu lorsque j’avais vingt ans et que je diri­geais l’atelier-théâtre de l’ENS — où j’ai fait mes pre­mières armes de met­teur en scène. C’est ma matière pre­mière, ma gram­maire théâ­trale. D’ailleurs, je ne l’avais même pas iden­ti­fié comme un pôle « poli­tique » du théâtre ; pour moi, c’était le théâtre. Comme spec­ta­trice, je goû­tais par­ti­cu­liè­re­ment le théâtre de Brecht. Boal, Brecht et puis Shakespeare ! Car ce der­nier avait un goût très pro­non­cé pour des repré­sen­ta­tions extrê­me­ment désin­voltes, avec une faci­li­té à chan­ger de registre, de lieu, d’humeur. Il y a chez lui une légè­re­té et une grâce dans la capa­ci­té de pas­ser d’un monde à un autre, du réel à l’imaginaire, qui m’inspirent beau­coup.

C’est aus­si dans cette logique qu’il y a une telle éco­no­mie de moyens dans les élé­ments du décor ou dans les outils ?

C’est plus une néces­si­té qu’un choix. Nous sommes contraints au théâtre du pauvre pour lequel « faire de néces­si­té, ver­tu » devient un champ poé­tique. Cela oblige à faire preuve d’inventivité, de sens de la méta­phore, de la débrouille, de l’artisanat, qui sont des ver­tus que j’aime à culti­ver. En somme, ma pau­vre­té est une réa­li­té contrainte que je trans­forme en ver­tu poé­tique comme condi­tion de l’inventivité. Pour ce spec­tacle, j’utilise des objets sphé­riques comme les cer­ceaux, les balles, une pelote de fil bleu figu­rant la pla­nète, afin de tra­cer un poème concret sur le pla­teau. La forme cir­cu­laire sym­bo­lise à la fois la spi­rale infer­nale de l’endettement mais aus­si la cir­cu­la­tion de la mon­naie. Mais je sou­haite à ces objets une poly­sé­mie créa­tive, et que le public dépasse le sens que j’y injecte : les balles sont de l’ordre de la mon­naie, le cer­ceau de la dette. Dans les com­bi­nai­sons des balles et des cer­ceaux, il y a des figures qui appa­raissent et qui sont ouvertes à plu­sieurs signi­fi­ca­tions. Ce spec­tacle joue comme un poème concret vis-à-vis duquel le spec­ta­teur a une liber­té, une marge de créa­ti­vi­té et de res­pon­sa­bi­li­té, selon l’endroit du pla­teau où il dirige son regard et sa sen­si­bi­li­té. Il se raconte son his­toire à par­tir des objets que je sou­mets à son désir. Encore faut-il qu’il ait envie de se racon­ter une his­toire ! Si le spec­ta­teur arrive avec une espèce de dis­po­si­tion très intel­lec­tuelle, à vou­loir abso­lu­ment tout com­prendre et être sûr de sai­sir tout ce que j’ai vou­lu dire, s’il arrive tout armé d’une sorte de loyau­té vis-à-vis des inten­tions, il est pro­bable qu’il en sorte un peu frus­tré parce qu’il n’aura jamais la cer­ti­tude de ce qui a vou­lu être dit. Là aus­si, il y a une sorte de désin­vol­ture chez le spec­ta­teur sur laquelle je compte, et sur­tout une estime de soi : il faut qu’il ait confiance en sa capa­ci­té de lec­teur mais aus­si d’inventeur du sens. J’aime bien l’idée de la res­pon­sa­bi­li­sa­tion du public sur ce que serait le sens. C’est com­pa­tible avec l’horizontalité que je goûte sur la ques­tion de la démo­cra­tie, des ins­ti­tu­tions. Je tends tou­jours vers une dif­fu­sion de la res­pon­sa­bi­li­té, vers une éga­li­ta­ri­sa­tion des rap­ports autant que pos­sible, donc j’essaie d’envoyer au spec­ta­teur une sorte de « pou­voir » de déci­der ce que ça signi­fie. Bien sûr, il importe qu’on ait tous injec­té du sens dedans en amont, mais le sens per­çu par le récep­teur ne sera peut-être pas le même, et ce n’est pas grave : c’est là qu’il y a une forme de désin­vol­ture pos­sible. Ce qui est impor­tant, c’est que le spec­ta­teur res­sorte plus vivant, armé d’une pen­sée en mou­ve­ment et d’une éla­bo­ra­tion dis­cur­sive et poé­tique, pour deve­nir un citoyen tonique, joyeux, res­pon­sable et cri­tique à la fois.

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Par Stéphane Burlot

Ça rejoint le pro­pos de Frédéric Lordon lorsque, dans son ouvrage Les Affects de la poli­tique, il rap­pelle qu’il n’existe pas de per­cep­tion ou d’analyse hors-sol et que cha­cun fait avec sa propre sub­jec­ti­vi­té, ses incli­na­tions — sa « com­plexion », dirait-il…

Tout à fait. L’œuvre prend forme entre ce que l’auteur a vou­lu mettre de signi­fi­ca­tion et ce que le récep­teur a pro­je­té de lui-même avec sa com­plexion : à mi-che­min, il naît une œuvre sin­gu­lière à chaque fois. C’est la croi­sée des che­mins entre les inten­tions et la com­plexion d’une récep­tion.

Que ce soit dans Hors-série ou dans votre tra­vail d’artiste, vous vous décri­vez comme « un pas­seur ».

Oui, c’est tou­jours la même impul­sion de départ : mon « deve­nir pas­se­relle ». Je me vis comme une inter­mé­diaire entre les endroits de la pro­duc­tion théo­rique — qui sont des endroits où je suis assez à l’aise et heu­reuse car je me nour­ris de concepts — et des endroits de leur pos­sible dif­fu­sion dans des formes plus concrètes, plus acces­sibles, plus sédui­santes, car elles parlent à la sen­sa­tion par des images, de la musique, des bruits… Je me vis comme un alam­bic qui reçoit des infor­ma­tions très théo­riques, qui les méta­bo­lise, pour dis­til­ler ensuite des pro­po­si­tions sen­sibles, des « machines affec­tantes » pou­vant tou­cher le plus lar­ge­ment pos­sible la mul­ti­tude afin de faire mon­ter des dis­po­si­tions à la révolte et à la trans­for­ma­tion du monde.

Comment, dans un océan de néo­li­bé­ra­lisme, faire vivre et pro­mou­voir une œuvre qui se situe clai­re­ment au sein de la gauche radi­cale ? Quels sont les moyens dont le théâtre mili­tant dis­pose aujourd’hui pour exis­ter ?

« Je me vis comme un alam­bic qui reçoit des infor­ma­tions très théo­riques, qui les méta­bo­lise, pour dis­til­ler ensuite des pro­po­si­tions sen­sibles. »

Il est un théâtre du pauvre puisque ce qua­li­fi­ca­tif, « mili­tant », semble être un cri­tère d’exclusion pour les ins­ti­tu­tions de sub­ven­tion du théâtre public. Depuis quinze ans que la com­pa­gnie existe et que je sol­li­cite des sub­ven­tions, je n’en ai jamais eues — à l’exception d’une petite « aide à la reprise » venant sou­te­nir un spec­tacle… qui avait très bien mar­ché ! L’argent va à l’argent ! Au-delà de ma pro­bable incom­pé­tence ins­ti­tu­tion­nelle, le carac­tère « mili­tant » (je dirais plu­tôt « poli­tique ») de mes spec­tacles doit valoir évic­tion d’office, car « ce n’est pas de l’art pour l’art ». L’art véri­table ne serait pas assu­jet­ti à une cause poli­tique… J’ai le sen­ti­ment que le fait d’être habi­tée par une cause poli­tique ne m’empêche abso­lu­ment pas de me poser des ques­tions esthé­tiques et artis­tiques, sur le renou­vel­le­ment du lan­gage théâ­tral. En tout état de cause, c’est dif­fi­cile de faire exis­ter ce théâtre-là — mais il sur­vi­vra tou­jours car il est por­té par nos dis­po­si­tions pas­sion­nelles à le faire vivre. Il faut parier sur le plai­sir du spec­ta­teur, sur une dis­po­si­tion affec­tive du public assez joyeuse pour qu’il œuvre à conta­mi­ner autrui. Le relais des spec­ta­teurs est notre meilleur média. On n’a que ça comme outil de pro­mo­tion, et c’est un outil assez fiable : dans cette idéo­lo­gie néo­li­bé­rale avec une hégé­mo­nie cultu­relle très puis­sante, les foules sont mas­si­ve­ment attris­tées mais, en même temps, elles sont très deman­deuses d’autre chose.

Les pro­po­si­tions alter­na­tives que l’on donne à voir sur le pla­teau sont sus­cep­tibles de répondre à un besoin, une demande très forte : on compte sur eux pour dif­fu­ser autour d’eux. Il y a par­fois, aus­si, des jour­na­listes qui ont des affi­ni­tés avec cette gauche radi­cale, qui peuvent par­ler de ce spec­tacle — ce qui entraîne des effets mul­ti­pli­ca­teurs très impor­tants puisqu’ils res­tent les prin­ci­paux pres­crip­teurs. Plus que dans les ins­ti­tu­tions offi­cielles, ce genre de spec­tacle cir­cule dans des réseaux alter­na­tifs, par la mobi­li­sa­tion de petites et moyennes ins­ti­tu­tions mili­tantes pas très argen­tées que sont les asso­cia­tions citoyennes et les syn­di­cats. Reste une dif­fi­cul­té de taille, qui est que le théâtre ne déplace pas les foules. Il est frap­pé du sceau de la rin­gar­dise dans l’imaginaire des foules d’aujourd’hui, qui aiment et consomment par l’entremise de l’écran. Le théâtre est une des consom­ma­tions cultu­relles les plus contrai­gnantes qui soit : c’est per­çu comme un truc de vieux dans des salles toutes pour­ries. Et c’est sou­vent très vrai ! Je fais moi-même du théâtre à par­tir de ma haine du théâtre : je construis mes spec­tacles à par­tir de cette haine du théâtre-chiant-qui-fait-mal-au-dos-quand-on-est-enfer­mé-dans-son-petit-fau­teuil-pen­dant-une-heure-et-demie. Mon inven­ti­vi­té vise à déjouer les phé­no­mènes d’ennui, de fatigue, les sen­ti­ments de la contrainte et de l’oppression qu’on peut éprou­ver au théâtre.

Face à ce manque de moyens pour les médias indé­pen­dants et cri­tiques, com­ment s’organiser pour être plus forts, plus visibles, plus audibles, plus effi­caces — et donc plus hégé­mo­niques ?

« Je fais moi-même du théâtre à par­tir de ma haine du théâtre : je construis mes spec­tacles à par­tir de cette haine du théâtre chiant ! »

Il faut culti­ver les dif­fé­rentes logiques de conver­gence et de mutua­li­sa­tion, mais en veillant à ce que ça ne devienne pas une conver­gence idéo­lo­gique, qui nui­rait à l’actuelle diver­si­té des pro­po­si­tions dans des médias cri­tiques comme Ballast, Hors-Série, L’Huma, Osons cau­ser, Le fil d’actu… Cette diver­si­té doit abso­lu­ment être pré­ser­vée — c’est ce qui fait notre vita­li­té et notre richesse — à l’intérieur d’une sorte d’accord sur une recon­nais­sance col­lec­tive autour du terme de « gauche cri­tique ». Et encore, même pour le terme de « gauche », ce n’est pas cer­tain que tout le monde s’y recon­naisse car nous n’avons pas les mêmes tac­tiques dis­cur­sives ! La mutua­li­sa­tion, s’il y en a une, doit plu­tôt s’effectuer sur les outils. J’y ajou­te­rais l’écoute et l’estime réci­proques : il est impor­tant de s’écouter mutuel­le­ment, de se res­pec­ter les uns les autres et de se dif­fu­ser. J’en appelle à la consi­dé­ra­tion et au res­pect pour les autres tac­tiques que les nôtres. Nous avons tous pour pro­jet une sorte de trans­for­ma­tion du monde par les outils de la culture et de l’intelligence, alors ne com­men­çons pas à nous taper des­sus pour des stra­té­gies dis­cur­sives dif­fé­rentes.

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Par Stéphane Burlot

Prenons la ques­tion du lexique poli­tique, qui clive dans ces médias : doit-on emprun­ter au voca­bu­laire clas­sique des luttes de gauche en employant des mots comme « gauche », « anti­ca­pi­ta­liste », ou à celui de Podemos — à la Iglesias — en usant d’un nou­veau voca­bu­laire autour de mots comme « la caste », « le peuple » ? Je pense que, der­rière des mots, il y a des concepts qui sont des outils de com­pré­hen­sion du monde. Que ce soit à Hors-Série, dans l’enseignement, ou dans mes spec­tacles, je prends les mots chiants de la théo­rie, je les appri­voise et je les uti­lise jusqu’à ce que le sens passe, plu­tôt que de me débar­ras­ser du mot en essayant de faire pas­ser les idées autre­ment — de manière me semble-t-il plus approxi­ma­tive. J’essaie de rame­ner ces mots dans des usages cou­rants et fami­liers. Si tu te débar­rasses par exemple du mot « capi­ta­lisme » pour com­prendre le monde actuel, et que tu ne te fixes pas pour but une « sor­tie du capi­ta­lisme », tu cesses de le nom­mer et de l’identifier direc­te­ment comme adver­saire. Et par là même, tu més­es­times sa force et sa nature. Les tac­tiques à la Podemos ne cor­res­pondent pas à ma stra­té­gie, mais je peux com­prendre qu’on les mobi­lise pour atti­rer des foules plus larges. En résu­mé, ça ne me paraît pas mépri­sable d’avoir des par­te­naires qui passent par d’autres tac­tiques puisque la mul­ti­pli­ca­tion des médias et des stra­té­gies per­met une dif­fu­sion plus vaste. Arrêtons avec la mala­die congé­ni­tale de la gauche cri­tique qui consiste à dis­qua­li­fier les conduites de nos alliés !

Le fait que Hors-série soit en accès payant ne can­tonne-t-il pas l’accès de son conte­nu à ceux qui en ont les moyens ?

« Arrêtons avec la mala­die congé­ni­tale de la gauche cri­tique qui consiste à dis­qua­li­fier les conduites de nos alliés ! »

C’est 3 euros par mois, soit le prix d’une bière. Et ça donne accès à la tota­li­té des émis­sions réa­li­sées depuis deux ans. Il n’y a pas de sélec­tion par la classe sociale mais il y a la bar­rière psy­cho­lo­gique du payant, sur Internet, et ça res­treint en effet notre audience. Mais ça fait par­tie pour nous d’une pen­sée glo­bale de la condi­tion des intel­lec­tuels ain­si que de la média­tion de leur pen­sée. Les intel­lec­tuels et leurs média­teurs sont des tra­vailleurs qu’il faut payer. Je ne crois pas au tout béné­vo­lat tant qu’on n’est pas en socié­té de Salaire à vie. En atten­dant, on est dans un modèle dans lequel il faut tra­vailler pour gagner sa vie, et donc le temps durant lequel on n’est pas payé est du temps pré­le­vé sur sa sur­vie éco­no­mique. Tant qu’on est dans cette socié­té-là, ça me paraît impor­tant que ce tra­vail soit payé car cela recon­nait la com­pé­tence, la qua­li­fi­ca­tion et le tra­vail four­ni. En réa­li­té, pour tous les médias gra­tuits il y a des reve­nus cachés non liés au site, comme des allo­ca­tions, des rému­né­ra­tions par d’autres employeurs, des aides sociales liées à la jeu­nesse ou à la pré­ca­ri­té — et la sur­vie de ces médias dépend de la pour­suite de ces aides. Beaucoup de ces médias passent par un Tipee ou du crowd­foun­ding. De l’extérieur, les modèles de la gra­tui­té sont très jolis mais, à l’intérieur, ça signi­fie une exploi­ta­tion impla­cable des gens. Souvent par eux-mêmes. Je ne me vois pas deman­der aux gens de tra­vailler gra­tui­te­ment pour une émis­sion alors qu’elle demande des dizaines d’heures de tra­vail — de quoi vivront-ils ?

Vous avez réa­li­sé des pièces sur le nou­vel esprit du capi­ta­lisme, sur la mon­naie, la dette et l’emploi, mais jamais sur une thé­ma­tique qui vous tient pour­tant à cœur et sur laquelle nous vous avions inter­ro­gée à nos débuts : la démo­cra­tie et le tirage au sort. Peut-être un jour ?

Amargi ! clôt la tétra­lo­gie ouverte par le Cabaret Beau joueur en 2010, pour­sui­vie par D’un retour­ne­ment l’autre et Bienvenue dans l’angle Alpha, qui posaient d’une manière ou d’une autre la ques­tion de l’aliénation dans les struc­tures éco­no­miques du monde : un cycle se clôt. J’arrive à un cer­tain état d’épuisement. Je ne veux pas me car­bo­ni­ser dans des causes trop grandes pour moi. Bien enten­du, faire un spec­tacle s’articulant autour de la ques­tion de la démo­cra­tie et des ins­ti­tu­tions du tirage au sort m’a effleu­rée, mais la forme ne s’est pour l’instant jamais impo­sée à moi. En sor­tant de Bienvenue dans l’angle Alpha, qui traite de notre alié­na­tion dans le sala­riat vis-à-vis de l’employeur, un spec­tacle autour de la mon­naie s’imposait à moi, dans un élan abso­lu­ment irré­pres­sible, puisque c’est le cran d’après : on a besoin d’employeur car on a besoin d’accéder à la mon­naie. L’impulsion autour de la démo­cra­tie et le tirage au sort était moins forte, peut-être aus­si à cause des dou­lou­reuses polé­miques sus­ci­tées par le sujet… Mais ça vien­dra un jour, qui sait ?, après une longue pause. Mon pro­blème est que je suis une loco­mo­tive de pro­jets, puisque je porte à la scène un spec­tacle tous les dix-huit mois — dont je suis sou­vent l’auteure, sinon l’adaptrice, et tou­jours met­teure en scène et comé­dienne (et puis admi­nis­tra­trice, scé­no­graphe, char­gée de dif­fu­sion…). Depuis six ans, je suis lea­der, moteur de toutes ces aven­tures qui engagent der­rière plus d’une dizaine de per­sonnes qu’il faut convaincre, moti­ver, désan­gois­ser, récon­for­ter, rému­né­rer… Je suis dans une posi­tion de soi-disant pou­voir, mais sur­tout de res­pon­sa­bi­li­té. Qui pèse très lourd. Ce à quoi j’aspire serait d’être un peu moins loco­mo­tive et un peu plus wagon, ou char­bon, car j’ai des dis­po­si­tions pas­sion­nelles très fortes pour épou­ser les pro­jets d’autrui, leur créa­ti­vi­té ! J’ai besoin de renou­ve­ler mon lan­gage au contact de celui des autres. Je veux sor­tir du rôle de pro­duc­trice de mon lan­gage, avec mes propres pro­cé­dés qui me lassent un peu : j’ai besoin de fré­quen­ter les œuvres des autres, et d’être tra­ver­sée par d’autres ima­gi­naires artis­tiques que le mien.


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Stéphane Burlot.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Frédéric Lordon : « L’internationalisme réel, c’est l’organisation de la conta­gion », juillet 2016
☰ Lire notre article : « Repolitisons la mon­naie ! », juillet 2016
☰ Visionner notre débat « Salaire à vie et reve­nu de base en débat : Bernard Friot et Baptiste Mylondo », juin 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Osons Causer : « On est à la fin de la vague néo­li­bé­rale », mai 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Usul : « Réinventer le mili­tan­tisme », février 2016
☰ Lire notre entre­tien avec David Graeber : « Nos ins­ti­tu­tions sont anti­dé­mo­cra­tiques », décembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Bernard Friot : « Nous n’avons besoin ni d’employeurs, ni d’actionnaires pour pro­duire », sep­tembre 2015

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« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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