Cartouches (72)


D’autres futurs pos­sibles, la France de ceux qui « ne sont rien », un marin dans un cabi­net de curio­si­té, les fron­tières du genre, le pas­sé mis au pré­sent, Jeanne d’Arc revi­si­tée, des oiseaux au seuil de l’ex­tinc­tion, le feu qui se pro­page, la résis­tance fémi­niste et une revue à contre­temps : nos chro­niques du mois de janvier.


Archéologies du futur, de Fredric Jameson

Le capi­ta­lisme a triom­phé mon­dia­le­ment et la « démo­cra­tie » libé­rale, si elle n’a pas impo­sé son hégé­mo­nie totale, n’en est pas moins deve­nue, taci­te­ment et aux yeux de tous, un idéal régu­la­teur incon­tes­table. On se sou­vient des homé­lies tris­te­ment pré­mo­ni­toires du père Furet : « Nous voi­ci condam­nés à vivre dans le monde où nous vivons ». En effet, tout désir d’un monde autre, toute ébauche d’un hori­zon social-his­to­rique qui ne coïn­ci­de­rait pas avec notre pré­sent soi-disant immuable por­te­rait déjà les germes du tota­li­ta­risme. Le futur s’écroule et, avec lui, l’utopie — à jamais asso­ciée aux noms de Mao et Staline. C’est toute cette iner­tie non seule­ment poli­tique mais aus­si exis­ten­tielle que Fredric Jameson vient ana­ly­ser, et sur­tout pul­vé­ri­ser, dans ces Archéologies du futur : une véri­table somme mêlant à la fois ana­lyse lit­té­raire et éla­bo­ra­tion théo­rique, uto­pies « tra­di­tion­nelles » et science-fic­tion. À tra­vers ce dédale par­fois inex­tri­cable d’œuvres, de pen­seurs et de pré­mo­ni­tions plus ou moins fan­tasques, Jameson cherche à son­der les bords de l’imagination uto­pique, en prê­tant atten­tion non pas tant au conte­nu posi­tif et pro­gram­ma­tique des uto­pies qu’à l’infigurable dont elles portent la trace. Car que véhi­cule donc la forme même de l’utopie ? Quel rap­port le futur de l’utopie et de la science-fic­tion entre­tient-il avec le pré­sent vivant ? L’illusion serait de croire que ce futur doit se réa­li­ser, ici et main­te­nant. Les images d’« enclave » ou de « tota­li­té » employées par Jameson pour carac­té­ri­ser l’utopie en rendent bien compte. Il s’agit avant tout de « défa­mi­lia­ri­ser », d’opérer un écart signi­fi­ca­tif qui, néga­ti­ve­ment, fait appa­raître notre propre « empri­son­ne­ment men­tal ». Cette œuvre consi­dé­rable, remar­qua­ble­ment ren­due en fran­çais par Nicolas Vieillescazes, méri­te­rait sans doute d’être confron­tée aux tra­vaux de Miguel Abensour, autre grand pen­seur de l’utopie, dont l’ancrage liber­taire et phé­no­mé­no­lo­gique le situe tan­tôt à proxi­mi­té, tan­tôt aux anti­podes de Jameson. [A.C.]

Les prai­ries ordi­naires | édi­tions Amsterdam, 2021

Ceux qui ne sont rien, de Taha Bouhafs

Le jour­na­liste Taha Bouhafs fait ici une tra­ver­sée de la France. Ou, plu­tôt, d’une France. Celle que le pré­sident de la République a dési­gné du doigt dans un dis­cours désor­mais fameux, en juillet 2017. « Lorsque j’ai enten­du cette décla­ra­tion d’Emmanuel Macron, j’ai tout de suite su qu’elle ciblait les gens comme moi. Cette décla­ra­tion, la pre­mière d’une longue série, marque incon­tes­ta­ble­ment le début des années Macron, les années-mépris. » Durant cinq ans, l’au­teur a par­cou­ru le pays. Il nous embarque ain­si d’Échirolles à Marseille, en pas­sant par Grenoble, Nantes, Marseille, l’Île-Saint-Denis, Paris. Et le lec­teur de faire la ren­contre des soixante-dix-sept sala­riés qui occupent le McDonald’s de Saint-Barthélemy ou d’en­fi­ler un gilet jaune devant la gare Saint-Lazare et de « se serre[r] un peu pour se réchauf­fer, pour être ensemble ». Le jour­na­liste, âgé seule­ment de 24 ans, aspire à « faire entendre le cou­rage et la digni­té de ceux qui se sont oppo­sés à ce pou­voir, dans l’espoir qu’enfin, viennent les jours heu­reux ». Quartiers popu­laires, mani­fes­ta­tions, vio­lences poli­cières et dis­cri­mi­na­tions : c’est là le récit incar­né des dému­nis, des domi­nés, des exploi­tés et des insou­mis. Il tend sa plume à Manu, à Rachel, à Assa ; il nous pré­sente Amine et Alain, les cama­rades qui ont cru en lui depuis le début. Car c’est aus­si la lutte qui a per­mis à Taha Bouhafs de s’é­man­ci­per, de trou­ver sa voie. « Moi ce que j’ai envie de dire, c’est pas le truc de la réus­site indi­vi­duelle. La réus­site indi­vi­duelle, ça n’existe pas : ce n’est pas une réus­site. […] On peut réus­sir que col­lec­ti­ve­ment. Le truc qui est super impor­tant, c’est qu’on recrée une conscience de classe », confiait-il récem­ment au micro de Daniel Mermet. Car c’est un même sys­tème qui écrase. Reste donc à s’or­ga­ni­ser et, à l’i­mage du 24 mai 2021, lorsque les femmes de ménage de l’hôtel Ibis Batignolles ont rem­por­té la bataille au terme de vingt-deux mois d’un com­bat achar­né, à faire plier ceux qui pré­tendent être tout. On entend alors réson­ner un chant, celui qui, jus­te­ment, résonne en l’au­teur : « Foule esclave, debout, debout / Le monde va chan­ger de base / Nous ne sommes rien, soyons tout ». [M.S.-F.]

La Découverte, 2022

Joseph Kabris ou les pos­si­bi­li­tés d’une vie, de Christophe Granger

Né en 1780 à Bordeaux, Joseph Kabris a eu une vie des moins ordi­naires : tour à tour mate­lot sur un navire cor­saire, enga­gé à 15 ans sur un balei­nier anglais dont il s’enfuit pour s’établir six années sur l’île de Nuku Hiva dans le Pacifique et y deve­nir un guer­rier redou­té, pro­fes­seur de nata­tion à l’é­cole des cadets de marine de Cronstadt après avoir appris à racon­ter sa vie et exhi­bé son corps tatoué à la curio­si­té des salons de la noblesse russe. Rentré en France en 1817, il connaît un suc­cès éphé­mère dans l’univers des spec­tacles de curio­si­tés pari­siens, avant de souf­frir d’un déclas­se­ment dont témoigne son inté­gra­tion, dif­fi­cile, au monde plus popu­laire des foires. Il meurt à Valenciennes en 1842. Comment faire le récit de cette vie sans ver­ser dans l’édification d’un des­tin excep­tion­nel ? C’est tout l’enjeu de ce livre. Christophe Granger répond à cette ques­tion en pro­po­sant d’entrer « dans les logiques sociales sui­vant les­quelles s’opère la construc­tion d’une vie d’individu ». Cela sup­pose d’analyser la manière dont il lui a fal­lu chaque fois négo­cier avec des attentes nou­velles, recy­cler cer­taines habi­le­tés acquises dans des socia­li­sa­tions anté­rieures pour s’assurer une place dans des uni­vers déjà ins­ti­tués. Cela demande de com­prendre aus­si que « la per­ma­nence de manières d’être dont il a acquis l’habitude et l’évidence » a pu frei­ner son inté­gra­tion ou le relé­guer dans une posi­tion mar­gi­nale. Expliquer de quelle manière, par exemple, il devient un Nukuhivien néces­site de « recom­po­ser d’abord l’espace social des exis­tences pos­sibles » : décrire l’organisation sociale de l’île ; éta­blir l’état des rela­tions entre les insu­laires et les Blancs ; mesu­rer l’état des rap­ports de forces à Nuku Hiva. Ainsi, dans un monde où la guerre joue un rôle struc­tu­rant, les apti­tudes guer­rières héri­tées de ses expé­riences pas­sées sont déci­sives pour son inté­gra­tion. C’est en adop­tant la même méthode que Granger retrace « cet inces­sant tra­vail de recom­men­ce­ment » qu’est l’existence de Kabris et livre une bio­gra­phie socio­lo­gique magis­trale qui per­met d’« entrer dans le che­mi­ne­ment propre d’une vie en train de se faire ». [B.G.]

Anamosa, 2020

Transfuges de sexe — Passer les fron­tières du genre, d’Emmanuel Beaubatie

Les trans’1 ont indé­nia­ble­ment gagné en visi­bi­li­té ces der­nières années. Mais que sait-on vrai­ment de leurs par­cours et de leurs posi­tions dans les rap­ports sociaux ? Dans ce livre, fruit d’une enquête socio­lo­gique, l’au­teur apporte des élé­ments de réponse en ana­ly­sant tout ce qui entoure les chan­ge­ments de sexe — à com­prendre ici comme « une caté­go­rie sociale et non pas une don­née bio­lo­gique, ni comme une iden­ti­té ». La construc­tion de la caté­go­rie trans’ a his­to­ri­que­ment été façon­née par deux pôles : la méde­cine et les études queer. Si la pre­mière a posé dif­fé­rents diag­nos­tics sur les per­sonnes — non sans contro­verses —, les secondes ont ques­tion­né « les normes sexuelles et de genre à par­tir de leurs marges ». Mais contrai­re­ment à une repré­sen­ta­tion cou­rante, les trans’ ne consti­tuent pas un groupe homo­gène. L’auteur se penche sur la durée de leur tran­si­tion, les condi­tions socio-éco­no­miques dans laquelle elle se fait, le lien (ou l’éventuelle rup­ture) avec la famille, le cir­cuit médi­cal emprun­té, le par­cours judi­ciaire : autant d’indicateurs qui révèlent les inéga­li­tés de ce pro­ces­sus. Un cha­pitre est spé­cia­le­ment dédié à la ques­tion de la sexua­li­té, et per­met de cer­ner la façon dont celle-ci s’en­tre­mêle au genre, évo­lue et se recom­pose. Enfin, le socio­logue s’attache à « consi­dé­rer le genre comme un espace mul­ti­di­men­sion­nel » : en ayant recours à l’analyse de cor­res­pon­dances mul­tiples, il exploite d’une façon par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nente les don­nées sociales sur les trans’, révé­lant l’organisation de l’espace social du genre. « Le chan­ge­ment de sexe est rare­ment consi­dé­ré comme une expé­rience de trans­fuge alors qu’il s’agit bel et bien d’un pas­sage de fron­tière sociale ». Et si ces fron­tières ne sont pas figées mais bien mou­vantes, elles sont encore for­te­ment défi­nies par la domi­na­tion mas­cu­line. [M.B.]

La Découverte, 2021

La Cavalière, de Nathalie Quintane

Dans son der­nier livre, Nathalie Quintane revient sur le des­tin de Nelly Cavallero, qui, en son temps, mar­qua l’é­ta­blis­se­ment où enseigne l’autrice — avant de tom­ber dans l’oubli. Professeure de phi­lo­so­phie dans les années 1970 au lycée de D., Nelly est incul­pée et radiée en 1976 pour « inci­ta­tion de mineurs à la débauche » : pré­texte com­mode pour la jus­tice locale afin de se débar­ras­ser d’une ensei­gnante à la parole libre et éman­ci­pa­trice. Évoquer une des nom­breuses « radiées » de cette époque est l’occasion de se sou­ve­nir d’une géné­ra­tion : celle qui, dans le sillage de Mai 68, invente, en Haute-Provence et ailleurs, de nou­velles manières d’enseigner, de mili­ter et d’aimer. Quintane fait ain­si revivre tout un pay­sage intel­lec­tuel : les revues d’avant-garde, les films avec Bulle Ogier ou les romans de Christiane Rochefort. Ni bio­gra­phie, ni chro­nique exhaus­tive, La Cavalière se pré­sente avant tout comme un ensemble de témoi­gnages à plu­sieurs voix, celle de l’autrice, de ses ami·es, d’anciens cama­rades de Nelly… Plutôt que l’enquête fouillée, c’est le décen­tre­ment qui est visé : par­ler de la contre-culture depuis une région his­to­ri­que­ment peu mili­tante, évo­quer des femmes cou­ra­geuses et oubliées, et par là « mettre le pas­sé au pré­sent ». Les por­traits de l’enseignante insou­mise et de « ceux qui en avaient fini avec la peur » tranchent avec ce que l’autrice met en avant de notre temps dont, dit-elle, « décou­ra­ger » est le mot-clé. La Cavalière, certes moins drôle que les pré­cé­dents textes de Quintane, marque par un mélange épa­tant de den­si­té et de modes­tie, de réso­nances et d’hésitations. Comme si l’autrice met­tait son mor­dant habi­tuel en sour­dine pour mieux éclai­rer la flam­boyante figure dis­pa­rue ; comme si le livre n’était que l’écrin des mots de défense de Nelly : « [S]i de tels faits ont eu lieu, je n’ai pas à les approu­ver ou les désap­prou­ver. Je n’étais pas là. Je ne suis pas une sur­veillante d’internat. Je ne ferme pas ma porte à clé. Ce doit être pour cela que l’on m’inculpe. » [L.M.]

P.O.L., 2021

Johanne, de Marc Graciano

C’est dans un pays mori­bond, occu­pé par les armées d’Angleterre et leurs alliés de Bourgogne, que débute l’a­ven­ture. La guerre, qu’on appel­le­ra plus tard « de Cent ans », arrive à l’un de ses tour­nants ; peu, pour­tant, sont ceux qui se le figurent. Épisode peu connu de la vie de Jeanne d’Arc — Johanne —, cette tra­ver­sée de la France laisse place à l’i­ma­gi­na­tion géné­reuse de l’au­teur, Marc Graciano. Loin de sacri­fier son écri­ture char­nue au lustre qu’in­timent les per­son­nages sacrés par l’Histoire, il redonne un corps à Johanne — non pas celui, sor­cier, qu’ai­me­raient plus tard lui faire por­ter ses enne­mis, mais celui, com­mun, de la jeune femme du XVe siècle qu’elle a dû être elle aus­si. Elle est en effet à la fois « la pas­tou­rette, comme on se l’i­ma­gine, avec des sabots en bois de peu­plier jau­nis par le temps et macu­lés de fange » et « la divine pucelle, ou pro­pre­ment dit la divine ser­vante, la ser­vante de Dieu ». Nous sommes en 1429, elle a autour de 17 ans. Il ne lui reste que deux années à vivre avant qu’on ne la mène « se faire juger à Rouen, puis arder vive en sa robe jaune sou­frée, avec le tas de fagots savam­ment éle­vé par le bour­reau sur la place du mar­ché ». Cela, c’est une autre his­toire, que Graciano sait abor­der suc­cinc­te­ment pour que l’on n’ou­blie pas le des­tin tra­gique de son héroïne. Pour l’heure, cepen­dant, la table n’est pas celle de l’in­qui­si­tion, mais se trouve char­gée de grasses nour­ri­tures — la che­vau­chée est aux portes de Chinon, la mis­sion est rem­plie. On s’en­ivre d’hy­po­cras ou de vin blanc, les langues et les muscles s’en trouvent délas­sés et les corps, « de guerre lasse », sont enfin dénoués, aurait peut-être com­men­té le phi­lo­sophe trots­kyste Daniel Bensaïd. Avant qu’il n’é­crive sur Jeanne d’Arc, ce der­nier notait dans un car­net : « C’est l’occasion d’un livre de vie, enga­gé dans les tumultes du pré­sent, et plein d’une bonne humeur qui est la poli­tesse des mélan­co­liques. […] J’essaierai de soi­gner Jeanne. » Soin et bonne humeur ne sont pas étran­gers à Marc Graciano et tra­versent ce livre « dans un grand souffle d’air et une grande rumeur d’ailes mou­vantes ». [E.M.]

Le Tripode, 2022

En plein vol — Vivre et mou­rir au seuil de l’ex­tinc­tion, de Thom Van Dooren

Guidés par « un groupe hété­ro­clite d’oi­seaux », voi­ci que l’on che­mine en com­pa­gnie du phi­lo­sophe aus­tra­lien Thom Van Dooren. Cinq cas suc­ces­sifs confrontent une espèce et ses indi­vi­dus à leur extinc­tion pro­bable, avé­rée ou évi­tée. L’auteur a choi­si de bâtir des récits à la mesure des ani­maux qu’il étu­die, en usant de la bio­lo­gie comme de l’eth­no­gra­phie, de l’é­co­lo­gie comme des concepts de sa dis­ci­pline d’o­ri­gine. Extinction : si le terme est bien pré­sent dans le champ média­tique, il détient un sens qui dépasse la simple idée de fin. Ainsi, En plein vol s’at­tache à redé­fi­nir ce terme, au-delà d’un néces­saire point de vue comp­table et fonc­tion­nel. Pour cela, l’au­teur explore des modes de vie qui s’ef­fritent : com­ment les alba­tros élèvent leurs petits au sein d’un océan Pacifique empli de plas­tique ? Comment les vau­tours indiens vivent-ils l’ac­cu­mu­la­tion de pro­duits toxiques dans leur envi­ron­ne­ment ? Pourquoi les man­chots pyg­mées per­sistent-ils à pondre en des lieux qui leur sont fatals ? Que nous disent les grues blanches des efforts four­nis pour leur conser­va­tion ? Quelles leçons tirer du deuil des cor­neilles hawaïennes ? Autant de pistes pour ana­ly­ser les méca­nismes de ce qui s’an­nonce comme une défau­na­tion sans com­mune mesure à échelle humaine. Reprendre la notion d’ex­tinc­tion implique éga­le­ment, selon l’au­teur, de s’at­ta­quer à celle d’es­pèce — une affaire qui a de quoi ali­men­ter d’in­ter­mi­nables débats de spé­cia­listes. Van Dooren s’en sort à l’aide d’une adroite ana­lo­gie aviaire : les espèces seraient, selon lui, des « tra­jec­toires de vol », expres­sion qui lui per­met d’in­té­grer leur his­toire évo­lu­tive pas­sée comme celle à venir. À cinq reprises, donc, Van Dooren déplie des enche­vê­tre­ments faits d’ar­te­facts humains, d’oi­seaux migra­teurs et d’ha­bi­tats secoués par les chan­ge­ments envi­ron­ne­men­taux. Si les conclu­sions par­fois déçoivent — la simple conscien­ti­sa­tion d’une catas­trophe ne suf­fit pas à l’af­fron­ter, encore moins à l’é­vi­ter — les déve­lop­pe­ments, eux, sont brillam­ment menés. Leur che­mi­ne­ment indique un sillon, une voie, qu’il convient de pour­suivre. [R.B.]

Wildproject, 2021

Partout le feu, de Hélène Laurain

Partout serait le feu et il n’est pas cer­tain, cette fois, que l’é­teindre soit une solu­tion. Peut-être faut-il faire naître de nou­veaux foyers — encore que tous les incen­dies ne se valent pas. Dans ce livre, le feu est avant tout une soi­rée pré­pa­rée de longue date, dont les consé­quences seront sévères pour celles et ceux qui y prennent part. La scène rap­pelle des images bien connues : une ban­de­role salu­taire ten­due non loin des réac­teurs d’une cen­trale nucléaire et l’ar­res­ta­tion de militant·es pour toute récom­pense. Lutte et répres­sion : « com­pli­qué de se sen­tir plus vivant que ça », conclut Laetitia, jeune femme que l’on suit. Mais la soi­rée n’est plus ; les pre­miers mots pré­viennent : « sou­vent encore j’en rêve ». Laetitia songe désor­mais à cette nuit depuis la cave fami­liale où elle se mor­fond, pié­ti­née inté­rieu­re­ment par la catas­trophe éco­lo­gique en cours et le peu d’é­cho que son enga­ge­ment trouve autour d’elle. Son col­lec­tif a chan­gé de nom : le voi­là « asso­cia­tion de mal­fai­teurs », asso­cia­tion qu’on a cru bon, dès lors, de défaire. Laetitia ne voit per­sonne d’autre que de rares skieurs éga­rés sous le dôme où elle tra­vaille. Mais ça ne l’empêche pas de se sou­ve­nir. Alors avec elle on se remé­more : il y a « la répé­ti­tion infi­nie des mêmes mou­ve­ments qui consti­tuent / une fête . Et il y a l’a­mour que l’on fait ou qui manque, il y a la vie bruyante d’un groupe auquel on appar­tient, groupe issu d’une « géné­ra­tion Tchernobyl » qui craint les nuages radio­ac­tifs autant que le sala­riat. À la cen­trale des pre­mières pages répond un site d’en­fouis­se­ment pré­vu sur la com­mune de Boudin, nom bou­cher qui dis­si­mule à peine celui de Bure. Le lieu a été choi­si à des­sein pour enter­rer ces déchets qu’on ne sait com­ment trai­ter : « C’est bien la Meuse tous acquies­ce­ront / du vrai Grand Est porn / comme on l’aime ». Laetitia est terne, oui, car rien ne peut lui faire dévier le regard de ce qui se délite sous ses yeux. « [A]rythmique abso­lu­ment », elle se sent à contre-temps. Alors, pour trou­ver une pul­sa­tion elle frappe, et des vitres de SUV explosent dans les rues d’une ville moyenne. Puis, quand frap­per ne suf­fit plus, le feu prend la relève. [E.M.]

Verdier, 2022

La Terreur fémi­niste, de Irene

« Le fas­cisme ne négo­cie pas ses règles. Le patriar­cat n’or­ga­nise pas de sit-in. Le capi­ta­lisme ne crée pas de péti­tion sur change.org. » La diplo­ma­tie n’est pas à l’ordre du jour pour ces trois sys­tèmes. Fascisme, capi­ta­lisme et patriar­cat usent d’un même levier — par­mi d’autres — pour impo­ser leur volon­té : la vio­lence, qu’elle soit sociale, psy­cho­lo­gique ou ver­bale. En une série de por­traits de femmes, Irene illustre cet acca­pa­re­ment et retourne un fait deve­nu mot d’ordre dans le fémi­nisme contem­po­rain : « Le fémi­nisme n’a jamais tué per­sonne. Le machisme tue tous les jours. » Si oppo­ser mépris et dédain à l’op­pres­sion est admi­rable, cela n’empêche pas les fémi­ni­cides d’être per­pé­trés, les coups d’être por­tés. Aussi l’au­trice pro­pose-t-elle, dans la lignée des tra­vaux d’Elsa Dorlin, de requa­li­fier la vio­lence à l’aune des luttes fémi­nistes d’au­jourd’­hui. Le fémi­nisme, en tant que « mou­ve­ment poli­tique révo­lu­tion­naire », n’est en effet pas épar­gné par les débats internes sur l’u­sage de la vio­lence à des fins poli­tiques. Seulement, remarque Irene, un élé­ment sup­plé­men­taire est sou­vent oublié : la riposte, aus­si désor­ga­ni­sée soit-elle, est déjà là et cer­taines femmes ont fait montre, à leur tour, d’une vio­lence sub­ver­sive et défen­sive. D’actes de sur­vie. Pour sou­te­nir ses pro­pos, l’au­trice a cher­ché au sein même des mou­ve­ments dits d’é­man­ci­pa­tion les orga­ni­sa­tions ou les figures aux­quelles se rac­cro­cher. Ainsi, plu­tôt par­ler du groupe auto­nome Rote Zora, de ses bombes sans décès, de ses attaques ciblées, que de la mieux connue Rote Armee Fraktion (RAF), en acti­vi­té au même moment ; plu­tôt rap­pe­ler l’ac­tion des suf­fra­gettes bri­tan­niques grou­pée autour de la Women’s Social and Political Union (WSPU), que celle de leurs homo­logues suf­fra­gistes, plus modé­rées. Selon l’au­trice, « exi­ger des femmes qu’elles mènent une lutte fémi­niste paci­fiste est plus qu’in­dé­cent ». Bréviaire ou mani­feste, pan­se­ment ou bien pense-bête, La Terreur fémi­niste est l’oc­ca­sion de rap­pe­ler que la riposte est légi­time — et nom­breuses sont celles qui l’ont d’ores et déjà expé­ri­men­tée. [R.B.]

Divergences, 2021

Brasero — Revue de contre-his­toire, diri­gée par Cédric Biagini et Patrick Marcolini

Voilà paru le pre­mier numé­ro, gra­phi­que­ment flam­boyant, de la revue de contre-his­toire des édi­tions L’échappée. Le pré­am­bule nous aver­tit : on entre ici dans une explo­ra­tion des marges, contes­ta­tions et autres évé­ne­ments obs­curs. Mais, atten­tion : celle-ci sera conduite en historien·ne, c’est-à-dire dans la rigueur des faits et l’amour du récit. On pas­se­ra sur la charge polé­mique envoyée par Brasero dès son ouver­ture ; l’essentiel vient après, dans la suc­ces­sion d’articles regrou­pés dans dif­fé­rents « cahiers », aug­men­tés d’un entre­tien avec l’écrivaine Annie Le Brun et com­po­sés d’articles trai­tant, avec une pareille rigueur, de faits ou per­son­nages plus ou moins mécon­nus. On res­ti­tue ain­si les usages de cette expres­sion bien en vogue aujourd’hui, selon laquelle « on n’arrête pas le pro­grès » ; on revient sur l’événement de la Commune de Kronstadt de 1921 ; sur la révolte des esclaves noirs Zandj au IXe siècle ; ou encore sur l’expérience com­mu­nau­taire de Monte Verità au début du XXe siècle. On docu­mente éga­le­ment les bizar­re­ries ou pra­tiques de la vie pari­sienne de cette époque, avec ses « piqueurs » et sa cocaïne mont­mar­troise. Sans oublier d’explorer les liens qui ont pu unir mys­tique et révo­lu­tion, trots­kysme et extra­ter­restres ou bien socia­lisme et typo­gra­phie. Au fil des pages riche­ment illus­trées, on croise des noms plus ou moins fami­liers, comme ceux d’Anna Mahé, de Léon Tolstoï ou de Gribouille, mais on découvre sur­tout com­bien le pas­sé « est un réser­voir de pos­sibles », poé­tiques, musi­caux, éton­nants, lou­foques, ins­pi­rants ou tra­giques, mais jamais épui­sés. Assez vite, on sai­sit la force et la por­tée d’une revue qui vient « tison­ner les braises de l’histoire pour faire jaillir les étin­celles de l’utopie », et on ne peut qu’attendre avec hâte le pro­chain numé­ro — dans un an. [L.M.]

L’échappée, 2021


Photographie de ban­nière : Tony Ray-Jones


  1. L’auteur explique en début d’ou­vrage son choix pour cette expres­sion. D’origine médi­cale, le terme trans­sexuel désigne les per­sonnes ayant modi­fié leur corps (opé­ra­tion, prise d’hor­mones). Le terme trans­genre est appa­ru dans le champ mili­tant pour dési­gner les per­sonnes dont l’i­den­ti­té de genre ne cor­res­pon­dait pas à celui assi­gné à la nais­sance, sans modi­fi­ca­tion ana­to­mique — puis il s’est ensuite élar­gi. Les débats sur la ter­mi­no­lo­gie n’é­tant pas clos, l’au­teur opte donc pour « trans’ ».

REBONDS

Cartouches 71, décembre 2021
Cartouches 70, novembre 2021
Cartouches 69, octobre 2021
Cartouches 68, septembre 2021
Cartouches 67, juillet 2021

 
 
 
 
 
 
 
 
Ballast

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